Billets qui ont 'Tristano meurt' comme oeuvre littéraire.

Les moustaches sont un univers

C'est curieux, dit l'homme, il a une moustache de barbier alors qu'il est cafetier, c'est une moustache incongrue. Pourquoi, dit la fille, il y a des moustaches spéciales? Il sirota sa bière, bien sûr qu'il y en a, dit-il, essaie d'observer la physionomie des gens, c'est une leçon d'anthropologie, j'ai dessiné dans mon carnet les moustaches des diverses catégories, dans ce pays les moustaches sont un univers, regarde par exemple la Guardia civil, elle porte ce genre de moustache. Il fit une rapide esquisse sur la nappe. Les avocats, au contraire, la portent ainsi. Il fit une autre esquisse. Les juges ainsi, presque comme les avocats, mais différente. Les professeurs universitaires la portent comme ça quand ils sont favorables au régime et comme ça quand ils sont contre. Les propriétaires terriens en ont une comme ça, et là c'est la moustache du grand propriétaire terrien espagnol qui soutient le Généralissime. Lequel l'a en revanche comme celle-ci, qui est en fait semblable aux autres, mais elle appartient au seul Généralissime et se reconnaît tout de suite… à bien y réfléchir, l'histoire de notre siècle est une histoire de moustaches, la moustache manchote de l'Allemand, la grosse moustache paysanne du Russe… le duce, lui, était glabre, en tout, comme les Italiens, nous sommes poilus dans l'âme, comme moi, mais toi tu ne le sais pas, ma petite Guagliona, tu crois être plus poilue que moi, et tu es une colline sans le moindre brin d'herbe. J'aimerais que tu te laisses toi aussi pousser la moustache, dit la fille, ça t'irait bien à ton âge. L'homme sourit. Comme ça je ne ressemblerais plus à Clark Gable, dit-il, mais désolé, je ne suis pas un acteur américain, je ne suis plus le camarade partisan et ne m'appelle plus Clark, compris?

Antonio Tabucchi, Tristano meurt, pp.99-100 (Folio)

Qui témoigne pour le témoin ?

Cette phrase de Paul Celan apparaît en exergue de Tristano meurt d'Antonio Tabucchi. Une deuxième phrase complète cette première: «Il est difficile de contredire les morts», citation de Ferruccio.

Il est possible que dans certains billets précédents j'ai attribué «Qui témoigne pour le témoin?» à Tabucchi, et non à Paul Celan. Ce ne serait qu'une demi-erreur car le narrateur s'adressant à son ami écrivain reprend la phrase à son compte vers la fin du livre.

Une fois encore, cette phrase joue comme un indice, et c'est tout le passage où elle apparaît qui est significatif au vu du système des Églogues, voire de la vie de Renaud Camus et de sa conception de l'écriture. Il faudrait indéfiniment écrire ce qui survient, et écrire la vie de celui qui écrit ce qui survient, et écrire la vie de celui qui écrit la vie de celui qui écrit ce qui survient, et ainsi tenir à distance la mort, l'oubli (à la deuxième page du livre il est dit: «… Tu sais, tout compte fait, la vie est davantage faite de ce dont on ne se souvient pas que de ce dont on se souvient…»)

… Et le monde est au contraire fait d'actes, d'actions… des choses concrètes qui cependant passent par la suite, car l’action, cher écrivain, se vérifie, elle a lieu… et elle a lieu seulement dans un moment précis, puis elle s’évapore, elle n’est plus, elle fut. Et pour rester elles ont besoin des paroles, qui continuent à les faire être, et en portent témoignage. Ce n’est pas vrai que verba volent. Verba manent. De tout ce que nous sommes, de tout ce que nous fûmes, ne restent que les paroles que nous avons dites, les paroles que tu écris à présent, l’écrivain, et non ce que je fis en tel lieu donné et à tel moment donné du temps. Les paroles restent… les miennes… et surtout les tiennes… les paroles qui témoignent. Le verbe n’est pas au commencement, il est à la fin, l’écrivain. Mais qui témoigne pour le témoin ? C’est le problème, personne ne témoigne pour le témoin…

Antonio Tabucchi, Tristano meurt, pp.149-150, Folio

On remarquera les premiers mots de l'extrait qui offrent un étonnant écho à la phrase de Virginia Woolf: «car la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés…»

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