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Billets qui ont 'Burke, William' comme nom propre.

mardi 20 mars 2012

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 13 vers la surface

Il s'agit de la seconde partie du fil 14 note 13, de la page 194 à 229. (Par construction, le fil qui continue la deuxième partie d'une note est toujours l'avant-dernier fil en partant du bas de la page).

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l’article déjà cité paru dans L’Arche (à ne pas confondre avec _L’Arc_ !) **************: «Il est certain, tout d’abord, que le texte W fonctionne comme la symbolisation hyperbolique du texte P. : W est le discours d’interprétation de la trame P, tandis que P est le matériau événementiel symptomatique et non encore significatif, dont l’approfondissement et l’expression métaphorisante se déploieront en W. (AA, p.194-199)

=>Misrahi à propos de W ou le souvenir d'enfance de Perec. (W, P, lettre, île)
(en italique ce qui n'apparaît pas dans le texte mais est sous-entendu).

Le mort tient une pièce entre ses doigts. (AA, p.199)

=> La vie mode d'emploi de Perec. (W, lettre, X)

Le temps, qui atténue les souvenirs, aggrave celui du zahir. (AA, p.199-200)

=>"Le Zahir" dans L'Aleph de Borgès. Passage sur le mot "pièce". L'aleph est une lettre. (pièce/monnaie, lettre)

De sa main tendue, il me montra Cassioppée. (AA, p.200-201)

=>Russel parlant de Witggenstein à Cambridge. Cassiopée forme un W. (W, lettre, Wiggenstein)

Hi, God ! (AA, p.201)

=>Surnom donné à William Burke par Warhol (W, lettre, dieu)

Mais ce n’était pas incompatible : j’ai longtemps hésité avant d’entreprendre de bâtir une cité idéale. (AA, p.201-202)

Plusieurs tressages ici: «Mais ce n'était pas incompatible» est à rapprocher de «De sa main tendue»: il s'agit d'un groupe de statues dans L'année dernière à Marienbad.
«J'ai longtemps hésité avant d'entreprendre» : il s'agit des premières lignes de W ou le souvenir d'enfance, tandis que «bâtir une cité idéale» intervient lors de la description de la ville sur l'île, de la part d'un certain Wilson (Nemo ou gardien de phare? incompatible dans le détail, mais pas dans les sources qui viennent toutes deux de Jules Verne (le gardien de phare provient de Le Phare au bout du monde).
=> W, Jules Verne, Nemo, Robbe-Grillet, Perec

Le jeune homme — le jeune homme — le jeune homme — de retour vers ses quartiers. (AA, p.202-203)

=>Virginia Woolf, Jacob's room (W, Cambride/Wiggenstein)

It was a splendid mind. (AA, p.203-204)

=>Virginia Woolf, Mr Ramsay dans Promenade au phare.

J’étais entre mes rêves et toi le voyageur, don Ramon aux yeux de lama. (AA, p.204-205)

La citation exacte est «J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.» Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" (Ramon, Charon, l'obole dans la main de Charon/monnaie/pièce)

Car si la pensée est semblable au clavier d’un piano, divisée en tant et tant de notes diverses, ou bien rangée comme l’alphabet en vingt-six lettres bien en ordre, then his splendid mind had no sort of difficulty in running over those letters one by one, firmly and accurately, until it had reached, say, the letter Q. (AA, p.205-209)

=>Voyage au phare, il s'agit de Mr. Ramsay. (Q, lettre)

Les archéologues et les chercheurs qui, à bord du Jacques-Cartier, se sont lancés une fois de plus sur les traces de l’expédition de La Pérouse n’ont guère découvert, aux abords de l’île où ses deux vaisseaux se sont échoués, à l’autre bout du monde, que la garde d’une épée, et surtout un crâne, difficile à identifier, bien qu’il soit encore muni de toutes ses dents. (AA, p.210-214)

=>cf. L'Amour l'Automne, p.187, c'est-à-dire le début du fil dont nous sommes en train de suivre la seconde partie. Il s'agit de l'île de Vanikoro, décrite dans Vingt mille lieues sous les mers. (Nemo, La Pérouse, dent).

C’est le temps de l’anti-humain. C’est le temps de l’anti-humain. (AA, p.215)

Toujours le début de la note 13: Celan écrit à Char au moment de la mort de Camus (cf. AA p.94 en note de bas de page). Passage à partir du mot "dent" ("penser avec les dents", Celan à Char dans la même lettre).

Or le personnage du vieux professeur, dont le petit-fils se tire devant lui, en pleine classe, une balle dans la tête, est un des plus émouvants des Faux-Monnayeurs. (AA, p.215-218)

Le professeur s'appelle La Pérouse, son petit-fils Boris. (mort violente, Boris/roi, La Pérouse)

Siméon II ne remonte pas sur le trône, non — mais, chose sans doute sans précédent dans les annales de l’histoire, après un exil de plus d’un demi-siècle il regagne le pays sur lequel il régnait déjà quand il n’avait même pas sept ans, et il en devient premier ministre. (AA, p.219-222)

Roi. Son second prénom est Boris. (un petit air de Caronie. Caron/Roman Roi). Encore un ministre.

La “station de lecture” du paysage, malgré sa dénomination pompeuse, n’est en fait qu’une grosse pierre fichée dans le cœur du Morvan, au-dessus des forêts que traverse la Cure, non loin de Quarré-les-tombes. (AA, p.222-225)

La grosse pierre s'appelle "le rocher La Pérouse" (cf. les commentaires)
Catherine Robbe-Grillet en parle dans ''Jeune mariée".

Un régicide est mon premier roman. (AA, p.225)

Robbe-Grillet. (Roi Boris, mort violente, Roman/roman)

Lors de l’enquête que la police fit un peu plus tard, on s’étonna de ne point retrouver le pistolet près de Boris — je veux dire : près de l’endroit où il était tombé, car on avait presque aussitôt transporté sur un lit le petit cadavre. (AA, p.225-227)

Les Faux-Monnayeurs. (Boris, mort violente, petit-fils de la Pérouse)

(Et Swann était déjà heureux comme s’il avait parlé d’—————.) (AA, p.228-229)

Proust pensant à Odette qui habite rue La Pérouse.


La note dans son intégralité est lisible ici

samedi 26 novembre 2011

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 16 (vers la surface)

Nous venons de plus bas, note 17

Remarque: j'ai intégré directement dans le corps du texte les références laissées dans les commentaires suite à une première publication. Merci à tous, et en particulier à l'auteur (sa présente est toujours "honorante" et encourageante: nous sommes sur la bonne piste, continuons!).

Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art."(AA, p.221-224)

Voir l'article de Hamburger : « Ici l'ombre enveloppante du passé — la parenthèse qui compose presque tout le poème — est encadrée par l'évocation dépouillée et réitérée du présent et du futur du survivant, incarné dans l'enfant qui dort… des mots nécessaires, par ses rythmes de voix hâchées, le squelette à nu de l'art de Celan.» (traduction personnelle).

Comme toujours, il est intéressant de se pencher sur ce qui manque, ce qui a été ôté, ce qui n'apparaît pas:
«— même si l'imagination, bien entendu, tend à parcourir l'espace-temps dans lequel "passé", "présent" et "futur" peuvent n'être rien d'autre qu'une commodité lexicale conventionnelle. Il est probable qu'un grand nombre de pages sera écrit sur les implications biographiques, psychologiques, sociales et historiques de ce poème, mais non sans diminuer ni faire oublier ce que le poème élabore par son utilisation avare ».

Je fais l'hypothèse que l'important ici est la référence à l'imagination, aux trois temps qui se fondent dans l'éternité du présent — ce qui fait écho aussi bien vers L'invention de Morel, L'Aleph ou Lance.

  • rose, nostalgie, Celan, rêve, mère, vie/mort (souvenir, nostalgie)

Dans le lointain le chien de ferme fait une pause, entre deux aboiements, pour écouter ce qu’il ne peut entendre. (AA, p.224-226)

Pause du chien qui fait écho au "halting speech rythms" que nous venons de rencontrer.
Lance, de Nabokov. Voir les quelques mots supra sur la proximité des thèmes.
Lance anagramme de Celan.

  • Lance, audible/inaudible => visible/invisible

Mais lâchez cette horreur, lâchez cette horreur immédiatement! (AA, p.226-227)

Il s'agit d'un crâne de mouton ramassé par Jacob dans les premières pages de La chambre de Jacob.
C'est une mère qui parle.
Passage par "loup": Virginia Woolf, lupin (wolfsbohne)

  • Woolf, loup, crâne

Le Musée national du Sri-Lanka (IB3) se dresse sur Albert Crescent, dans le quartier appelé Colombo 7 (C7), au sud de la capitale — accès payant, taxe pour photographier, flash autorisé mais vidéo interdite (comptez au moins une heure pour une visite rapide). (AA, p.228-229)

Apparemment, copie d'un guide touristique (ou d'une notice trouvée sur le net).
Passage par "Ceylan" (Celan, Lance)

  • Ceylan, Albert, Colomb, Inde, I, B, C, 7

Au fond je n’ai jamais rien compris à cette histoire de prétendu frère jumeau censément enlevé par des romanichels, et qui reviendrait un jour, sans nul doute, pour prendre dans le cœur de ma mère la place dont j’aurais été chassé par mes fautes, mes péchés, mes manquements et mes insuffisances. (AA, p.229-230)

Le passage se fait par le prénom Albert: cf. la page 101 de L'Amour l'Automne: «Ma mère me parlait sans cesse d'un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, disait-elle, qui s'appelait Albert, Dieu sait pourquoi, et qui reviendrait un jour, pour prendre dans son coeur la place dont m'auraient chassé mes fautes.»

On songe à Albert Camus, bien sûr, mais aussi à la rivalité entre Albert et René Char (qui ira jusqu'à un revolver pointé et une fuite par la fenêtre).
C'est un motif qu'on retrouve régulièrement (cf. L'Élégie de Chamalière).

  • jumeau, double, frère, mère, Albert, manque/perte

Pierre Dupin, le père de Jacques, était psychiatre, médecin-chef de l’asile d’aliénés du département. (AA, p.230)

Passage à Dupin via le double, le jumeau: «je m'amusais à l'idée d'un Dupin double» (AA, p.125)
Ou peut-être via Char: "très tôt attendu comme le successeur de Char", lit-on dans Wikipédia (wikipédia n'était pas si étoffée au moment de l'écriture de L'Amour l'Automne, en 2003-2006 (cf en bas de page les références bibliographiques)).
Allusion également à des paroles de Jacques Dupin: «À plusieurs reprises au cours de conversations, Jacques Dupin avait évoqué des scènes de son enfance» (AA p.39).
Le département est l'Ardèche.
Nous ne saurons que plus tard (dans les textes courts il me semble), que Jacques Dupin a subi la même menace d'abandon maternel au profit d'un frère plus aimé.

  • Pierre, Dupin, fou/folie, père, double, jumeau, Char

Il s’abstint d’allumer la mèche. (AA, p.230)

Il s'agit de Dupin, dans les premières lignes de La lettre volée.
Voir AA p.199-201: «Si c'est un cas qui demande réflexion, observa Dupin, s'abstenant d'allumer la mèche, nous l'examinerons plus convenablement dans les ténèbres.»

  • Dupin, mèche, Poe, lettre

Ah ! Ça a été un moment bien solennel! (AA, p.230)

Cette phrase intervient au moment de l'anecdote de la mèche dans La prisonnière.

  • Morel, mèche

Mais dans le ciel austral, pur ainsi qu’en la paume / d’une main bénie… (AA, p.230)

Là encore, il faut compléter ce qui manque pour comprendre les liens : «…le grand M qui signifie les mères» (Élégies de Duino, Rilke).
Référence aux mères, à la mère (Celan).
Référence au ciel et aux étoiles qui renvoie aussi aux aventures stellaires de Lance (Nabokov) et à l'obscurité maintenue par Dupin (voir supra).

Ce M est le W de Cassiopée (m/w en miroir). (Et déjà on attend une allusion à Wiggenstein: certains motifs sont des "marqueurs", des aimants.)

  • M, W, mère, Celan, Lance, miroir, double, étoile

Je l’entendais déjà qui allait s’écrier : «Nécessairement, c’est tout un ensemble!», mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. STEPHEN: (Stringendo). Dans les pièces il a caché son propre nom, un beau nom, William, un figurant par-ci, un clown par-là, comme un peintre de la vieille Italie place son visage dans un coin sombre de son tableau.
Cela en aval. En amont : Or Le Voyage du Horla n’est pas un texte de fiction, contrairement aux deux autres, mais la relation journalistique d’une expédition véritable, a bord d’un ballon qui avait reçu pour nom celui du recueil de nouvelles, paru quelques semaines plus tôt. (AA, pp.230-231)

Deux textes camusiens sont à prendre en compte pour aborder ces quelques lignes:

D'une part elles reprennent les pages 324-325 d' Été (partitionnées, elles, en trois):

Or Le Voyage du Horla a peu de rapport immédiat avec les deux versions de la nouvelle intitulée seulement Le Horla puisque le nom, là, désigne un ballon. Je l'entendais déjà qui allait s'écrier «Nécessairement, c'est tout un ensemble!», mot qui m'épouvantait par l'imprécision et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans ma si douce vie. STEPHEN: (Stringendo). He has hidden his own name, a fair name, William, in the plays, a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. He has revealed it in the sonnets where there is Will in overplus. La cause perdue, c'est la cause du père. (Été, pp.324-325)

L'ordre des phrases est bouleversé, l'amont devient l'aval, et inversement. (Cela n'est pas une surprise: la précision "amont/aval" appelait nécessairement, par la construction des Églogues, que tout soit bouleversé, qu'il n'y ait pas de sens de lecture.)

Ici encore, on voit que ce qui n'est pas repris a toute son importance: "la cause perdue est celle du père". Dans le texte d' Été, cela renvoie au père du narrateur (au père de Proust?), à celui de Stephen (de Shakespeare? de Joyce?). Dans cet endroit précis de L'Amour l'Automne, cela contraste avec "le grand M des mères". Et l'on peut également (ou surtout) songer au père de Renaud Camus.

D'autre part elles se retrouvent dans Vaisseaux brûlés 1-3-8-5-2-5 (paragraphe écrit après, et donnant la référence d' Été citée à l'instant):

En tout point du livre peut à tout moment précipiter sa totalité. (On peut ici remplacer “livre” par “œuvre” (?) (et certainement par “bibliothèque” (autant dire par "réalité", dont elle ne serait qu’un double, un peu mieux classé (et moins érotique (encore que...))). Éparpillement / rabâchage. Tension? Éternellement Rilke / Simon (251,254) Métonymie / synecdoque. Je dis : une fleur... etc. Bloom, Ulysse, Virag, Jeunes Filles en. Flora / Tristan. SI JE DEVIENS FOU CE SERA VOTRE FAUTE. «Quand mon père, en effet, trouvait qu’une personne, un de mes camarades, par exemple, était dans une mauvaise voie — comme moi en ce moment — si celui-là avait l’approbation de quelqu’un que mon père n’estimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de ce fâcheux diagnostic. Le mal ne lui apparaissait que plus grand. Je l’entendais déjà qui allait s’écrier: "Nécessairement, c’est tout un ensemble !", mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. » Dans la marge, à cet endroit du tome 1 de la Pléiade (ancienne manière): T. II. 5 a) 362, puis, d’une encre d’autre couleur livre (c’est-à-dire "volume édité", as opposed to manuscrit), p.324. Et en effet, Travers II (Été), ...ma si douce vie: STEPHEN: (Stringendo). He has hidden his own name, a fair name, William, in the plays, a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. Ceci en aval. En amont: Or Le Voyage du Horla a peu de rapport immédiat avec les deux versions de la nouvelle intitulée seulement Le Horla puisque le nom, là, désigne un ballon. Je l’entendais déjà qui allait s’écrier... etc. Tandis qu’il s’agit ici du favori parmi mes chiens, si favori qu’il est dispensé de niche, et passe ses journées dans la maison. «Lire, c’est trouver des sens, et trouver des sens, c’est les nommer; mais ces sens nommés sont emportés vers d’autres noms; les noms s’appellent, se rassemblent et leur groupement veut de nouveau se faire nommer : je nomme, je dénomme, je renomme: ainsi passe le texte: c’est une nomination en devenir, une approximation inlassable, un travail métonymique.»(S/Z) La formule transvaluation de toutes les valeurs se trouve déjà chez Diogène Laërce, dans sa Vie de Diogène le Cynique ("le Chien"), où parakarattein to politikon nomisma signifie aussi bien corrompre la monnaie (comme faux-monnayeur) que les mœurs, c’est-à-dire “ce qui a cours dans la cité” (Janz). J’ai sans cesse cette sensation affreuse d’un danger menaçant, cette appréhension d’un malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans doute l’atteinte d’un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la chair. Et le plus extraordinaire, c’est que moi-même je l’avais pris tout d’abord pour un monsieur ; mais par bonheur, j’avais mes lunettes avec moi, et j’ai pu constater que ce n’était qu’un nez. Gogol était l’épagneul breton de mon père. J’en héritais à sa mort. Je crains qu'il n’ait pas été très heureux, avec moi. Et je m’estime responsable de sa triste fin.

La phrase de Barthes «Lire, c’est trouver des sens, et trouver des sens, c’est les nommer; mais ces sens nommés sont emportés vers d’autres noms; les noms s’appellent, se rassemblent et leur groupement veut de nouveau se faire nommer : je nomme, je dénomme, je renomme: ainsi passe le texte: c’est une nomination en devenir, une approximation inlassable, un travail métonymique» n'est pas reprise dans L'Amour l'Automne.
Elle décrit l'économie de ce texte en général, et de ce passage en particulier où les noms ont tant d'importance.


Je reprends phrase à phrase.

Je l’entendais déjà qui allait s’écrier : «Nécessairement, c’est tout un ensemble!», mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. (AA, p.230)

Retour à Proust. C'est le père qui parle (père/mère, M/W => les couples, les oppositions). "C'est tout un ensemble": peut aussi définir le projet des Églogues.

  • père, Proust, miroir

STEPHEN: (Stringendo). Dans les pièces il a caché son propre nom, un beau nom, William, un figurant par-ci, un clown par-là, comme un peintre de la vieille Italie place son visage dans un coin sombre de son tableau. (AA, p.230)

Joyce. La phrase apparaît en français, elle était en anglais dans Été. Ce passage d'une langue à l'autre est un procédé utilisé très souvent (comment mettre mieux en évidence la structure signifié/signifiant qu'en passant de langue en langue?)

La traduction semble littérale, je veux dire sans variation d'invention camusienne:
«He has hidden his own name, a fair name, William, in the plays, a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas.»
Pour une analyse de la présence de Shakespeare dans Ulysses, voir ici.

On notera la sorte de liste qui se dégage ici: Rilke, Proust, Joyce, Shakespeare, Woolf, Nabokov, Celan, Poe… Toutes les grandes références de Renaud Camus (qui sont de grandes références en elles-mêmes) sont présentes en quelques lignes.

  • Stéphane (Etienne=> couronne => roi), nom, William, secret/dissimulation

Cela en aval. En amont : Or Le Voyage du Horla n’est pas un texte de fiction, contrairement aux deux autres, mais la relation journalistique d’une expédition véritable, à bord d’un ballon qui avait reçu pour nom celui du recueil de nouvelles, paru quelques semaines plus tôt. (AA, p.231)

Il existe plusieurs nouvelles, ou version de nouvelle, ayant pour titre le Horla. Le voyage du Horla est peu connue.
Ballon => nacelle <=> Celan/Lance
amont/aval: il n'y a pas de "sens".

  • Horla, folie, double, variation, nom

Sur quoi, inévitablement : «Pourquoi remonter à l’enfance pour expliquer sa conduite à Lahore?» (AA, p.231)

Passage Horla/Lahore («inévitablement»!)

Duras, Le Vice-Consul. Une référence églogale fondamentale de plus s'ajoute aux précédentes.

Cette phrase est la première du paragraphe suivant:

1-3-8-5-2-6. Sur quoi, inévitablement: «Le vice-consul de France à Lahore apparaît, à moitié nu, sur son balcon, il regarde un instant le boulevard, puis se retire. Peter Morgan traverse les jardins de l’ambassade de France, il revient vers la résidence de ses amis, les Stretter. » Mais justement tout cela est trop prévisible. Il ne faut pas se tromper de livre. Rien n’est plus facile que de reconstituer les séries anciennes. Mieux, ou pire, elles se reconstituent d’elles-mêmes. Le voyageur égaré, le naufragé volontaire ou malheureux, l’explorateur hardi que la fatalité, l’esprit d’aventure ou la poursuite d’une quelconque chimère auraient jeté au milieu de cette poussière d’îles qui longe la pointe disloquée du continent sud-américain, n’auraient qu’une chance misérable d’aborder à W. 3.144 — Les situations peuvent être décrites, non nommées. (Les noms sont comme des points, les propositions comme des flèches, elles sont un sens.) Quand Warhol dans ses Diaries doit relater l’entrée de “X.” à Bellevue, l’hôpital psychiatrique, il commence à l’appeler autrement. Quand on feuillette Travers et surtout Travers II, il est difficile de distinguer ce qui vient du Journal d’un fou et ce qui a été emprunté à Maupassant, à la Lettre d’un fou.

On trouvera ici un article qui analyse les mystères du vice-consul. Il tirait sur les chiens… (voir supra, le chien dans Lance qui aboit aux étoiles, le chien Gogol à la fin prématurée, le chien de Journal d'un fou…).

  • Inde, source/origine, obscurité/mystère/secret, Duras, Lahore, Horla

X = W. (AA, p.231)

Et donc, inévitablement, Perec.
Perec dans les dernières pages de La Vie mode d'emploi. Il s'agit de la forme de la dernière pièce d'un puzzle, devant s'adapter au dernier trou d'un puzzle reconstitué auquel il ne manque plus qu'une pièce. C'est un mort qui tient cette pièce entre ses doigts (je ne sais jamais si c'est la pièce ou le trou qui prend la forme d'un X.)

X, c'est aussi l'initiale (l'une des initiales) désignant William Burke (W.), le grand amour de jeunesse de Renaud Camus, dans L'Inauguration de la salle des Vents (et donc dans ce livre, X=W (mais X prend également d'autres valeurs)).
X, c'est l'inconnue d'un problème.

On remarque l'accumulation progressive des lettres dans cet extrait: M, X, W. Souvenons-nous que L'Amour l'Automne est dédicacé "à la lettre".

  • X, W, lettre, Perec

Dieu danse au Studio 54, très bien, d’ailleurs, seul, bras levés, souriant, tout entier à lui-même, abîmé dans le rythme de la musique. (AA, p.231)

Il s'agit de William Burke (W). Sous l'effet de drogues diverses, William en est venu à se prendre pour Dieu, voir en particulier les pages 156 à 170 (ce passage m'enchante: «Moi je l'avais rencontré à un abri d'autobus, à l'angle de la rue du Bac, et il m'avait appris qu'il était évêque, simplement. Avec les anglicans, vous comprenez, je ne sais pas très bien comment ça se passe: donc ça ne m'avait qu'à moitié étonné. Et puis il parlait sur un ton si raisonnable, si raisonnable, toute son attitude était tellement normale, si correcte, tellement conforme à ce qu'on peut attendre d'un dignitaire ecclésiastique, je me suis dit qu'après tout... J'étais seulement un peu surpris qu'il se soit élevé si vite dans la hiérarchie. — Eh bien vous voyez, il ne s'est pas arrêté là...»)

C'est également évoqué rapidement dans le paragraphe suivant de Vaisseaux brûlés:

1-3-8-5-2-7. ''So when I went downstairs at New York / New York and I saw him, I said, "Hi God", and he called me a genius for knowing. And it’s true, he actually does think he is God. So I walked with God over to Studio 54. I talked with God as we walked. When we got to Studio 54 I saw John and told him that God was on the dance floor, and he ran away. (Sunday, June 10, 1979). Dans mon agenda il n’y a pas d’entrée pour ce jour-là. Je suis à San Francisco. La veille j’ai visité l’appartement du 10 Lyon Street, face à Buena Vista Park, où j’aménagerai le 23. Vu deux films au Castro : Double Faced Woman, de Cukor, Shop Around the Corner, de Lubitsch. Le 18 juin : Carte de W., bizarre. Le 19 : Appelé W. à N.Y. Incohérent. Écrit à Fred Hughes.

Horla/Lahore —> Warhol, reste W —> Dieu, Wittgenstein (Wittgenstein sur Dieu). Important, la lettre qui reste. (RC dixit en commentaire, cf. infra.)

  • William, W, Andy Warhol

Mais Bob (le grand rival de Fred Hughes) se plaint que Ma Philosophie de A à B et vice-versa, la traduction française du livre de Warhol, chez Flammarion, «makes Andy sound like Wittgenstein». (AA, p.231)

Le passage se fait sur plusieurs plans: Fred Hughes est évoqué dans le paragraphe 1-3-8-5-2-7 de Vaisseaux brûlés qui évoque William en train de danser (cf supra), de Fred Hughes on peut remonter à Bob Colacello dont on trouve le nom dans Journal de Travers p.377.
Wittgenstein était attendu depuis le "M" dans le ciel.

Lorsqu'on se reporte à la page 377 de Journal de Travers, on trouve entre crochets toutes les règles de passage organisant cet extrait de L'Amour l'Automne (hasard? Je n'y crois pas. Ce qui est indécidable, c'est l'ordre d'écriture: le contenu des crochets est-il la description de cet extrait de L'Amour l'Automne (donc de Vaisseaux brûlés donc d' Été) ou a-t-il servi de plan à l'organisation du passage? C'est indécidable, et sans doute pas aussi linéaire: je soupçonne des influences réciproques continuelles.)

(Bob Colacello, parfaitement dégoûté, se plaignant de la traductrice de Warhol en français: «She makes Andy [KANDY (À CEYLAN -> LEONARDO WOOLF ->IMPÉRATRICE EUGÉNIE VEUT VOIR LA DENT (DU BOUDDHA) ->LA PENSÉE EST UNE AFFAIRE DE DENT(S) (->CELAN, LETTRE À CHAR AU MOMENT DE LA MORT DE CAMUS)) / CANDI (CRÈTE), QU'EN DIRA-T-ON?] sound like Wiggenstein [W, CASSIOPÉE, LE GRAND M / QUI SIGNIFIE LES MÈRES (-> RILKE) / STEIN (GERTRUD, EDITH, HAMEAU DE STEIN, À SKYE (->SIR MALCOM ARNOLD)), EINSTEIN (-> ALBERT -> CAMUS, FRÈRE DE CHAR ENLEVÉ PAR DES ROMANICHELS (-> JACQUES DUPIN (PÈRE PSYCHIATRE, ENFANCE À CÔTÉ DE L'ASILE (DANS L'ARDÈCHE (ART/DÈCHE), MÈRE QUI LE MENACE DE LE FAIRE ENLEVER PAR DES ROMANICHELS (-> LES MÈRES))))]!»). (Journal de Travers, p.377)

Cette liste contient tout, et l'ayant découvert à ce moment de mes recherches, j'ai hésité à la placer en haut de ce billet. Mais non: je veux aussi montrer à ceux qui ont "peur" des Églogues que rien n'est inné: il suffit de suivre les pistes et de recueillir ce qu'on trouve.
Notez le "vice-versa": pas de sens unique, ce qui reprend amont/aval.

  • A, Z, Bob, Witggenstein, Warhol

Dès mon réveil j’appelle B. (AA, p.231)

Journal de travers, I presume.

  • B

Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île. (AA, p.231)

Sa configuration générale affecte la forme d’un crâne de mouton dont la mâchoire inférieure aurait été passablement disloquée.

Perec, incipit de W ou les souvenirs d'enfance Le crâne rappelle celui trouvé sur la plage au début de La chambre de Jacob.

  • crâne, île, W

Dans l'autre lit, près de la porte, Jacob était endormi, profondément endormi, plongé dans une inconscience totale. L’ange dit à Tobie : « Je connais par cœur tous les chemins». (AA, p.231)

Hum, je pensais aux faux-monnayeurs mais je n'ai rien trouvé.
Passage grâce à "Jacob".

  • Jacob, ange

En tendant l’arc, l’archer fait verser le tout de l’être à l' intérieur de son centre de tension. (AA, p.232)

Herrigel, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc?

  • arc, zen (A, Z)

Comment se fait-il que la flèche >>>>————> montre? (AA, p.232)

Wittgenstein, Remarques philosophiques:

Comment se fait-il que cette flèche >>>>————> montre? Ne semble-t-elle pas porter en elle quelque chose d'autre qu'elle-même? — «Non, ce n'est pas ce trait mort; seul le psychique, la signification, le peut». — C'est vrai, et c'est faux. La flèche montre seulement dans l'application que l'être humain en fait.
Ce montrer n'est pas un abracadabra [Hokuspokus] que seule l'âme pourrait exécuter.
Ludwig Wiggenstein, Remarques philosophiques, §454

Voir également la flèche de Zénon (=> to reach)

  • flèche, sens, Wittgenstein, Zénon, Z

Z is only reached once by one man in a generation. Tout de même, s’il pouvait atteindre R ce serait déjà quelque chose. (AA, p.232)

Promenade au phare, Virginia Woolf. Le mari de l'héroïne, Mr Ramsay, travaille sur "sujet et objet de la réalité" (voir Corée l'absente). Pour une fois, le passage ne se fait pas par association d'idées ou anagrammes ou homophonie, mais bel et bien par le sens, au moment où l'interrogation, pour Mr Ramsay et Wittgenstein, porte sur le sens (le sens du sens, la raison du sens).

  • Z, R, sens, Wittgenstein, Woolf

Auden, à la fin, il faut bien le dire, n’était pas toujours très propre. (AA, p.232)

Auden : il faut ajouter le R de la phrase précédente: a u d e n + r = renaud
Il s'agit au niveau des mots du même principe qu'au niveau des textes-sources retrouvés: il faut autant s'intéresser à ce qui est présent qu'à ce qui est absent. «une lettre en plus ou en moins [...] le nom s'en va de biais» AA p.384)

Auden = aux dents (phonétique)

  • dent, A, U, D, E, N, R, Renaud, nom, lettre

Camus, à la veille de partir en voiture pour le voyage qui lui sera fatal trace les premiers mots d’une page d’hommage: «Char est seul sans être à l’écart ». (AA, p.232)

Celan écrit à Char à propos de la mort de Camus: «La pensée est une affaire de dent» => passage par dents?

  • Char / arc, Albert, nom, dent, écart / trace => signe / sens / flèche (AA, p.232)

Le téléphone sonne : c’est Othon qui demande s’il peut passer t’emprunter dix francs pour dîner. (AA, p.232)

L'Écart de Rémi Santerre, p.60 : «Dans L’Écart, de Rémi Santerre, j’apparais en tant qu’ Othon» (Été, p.185)

Othon = Renaud, voir plus haut, Auden+R
Trace, anagramme d'écart. Trace (c'est-à-dire signe infime, à repérer, à interpréter) et écart (ce qui n'est pas immédiat, ce qui se dérobe, ce qu'il faut aller chercher).

  • écart, Othon, Renaud, nom

Est-ce à moi de montrer les dents?

Je ne sais pas. J'ai pensé au Journal d'un fou de Gogol mais rien trouvé de probant (il faut dire que ça dépend des traductions).

  • dents


Nous remontons vers la surface, note15.


Je redonne le passage d'un seul tenant :

Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art.” Dans le lointain le chien de ferme fait une pause, entre deux aboiements, pour écouter ce qu’il ne peut entendre. Mais lâchez cette horreur, lâchez cette horreur immédiatement !

Le Musée national du Sri-Lanka (IB3) se dresse sur Albert Crescent, dans le quartier appelé Colombo 7 (C7), au sud de la capitale — accès payant, taxe pour photographier, flash autorisé mais vidéo interdite (comptez au moins une heure pour une visite rapide). Au fond je n’ai jamais rien compris à cette histoire de prétendu frère jumeau censément enlevé par des romanichels, et qui reviendrait un jour, sans nul doute, pour prendre dans le cœur de ma mère la place dont j’aurais été chassé par mes fautes, mes péchés, mes manquements et mes insuffisances.

Pierre Dupin, le père de Jacques, était psychiatre, médecin-chef de l’asile d’aliénés du département. Il s’abstint d’allumer la mèche. Ah ! Ça a été un moment bien solennel ! Mais dans le ciel austral, pur ainsi qu’en la paume / d’une main bénie…

Je l'entendais déjà qui allait s’écrier: «Nécessairement, c’est tout un ensemble!», mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. STEPHEN: (Stringendo). Dans les pièces il a caché son propre nom, un beau nom, William, un figurant par-ci, un clown par-là, comme un peintre de la vieille Italie place son visage dans un coin sombre de son tableau.

Cela en aval. En amont: Or Le Voyage du Horla n’est pas un texte de fiction, contrairement aux deux autres, mais la relation journalistique d’une expédition véritable, a bord d’un ballon qui avait reçu pour nom celui du recueil de nouvelles, paru quelques semaines plus tôt. Sur quoi, inévitablement : « Pourquoi remonter à l’enfance pour expliquer sa conduite à Lahore ? » X = W. Dieu danse au Studio 54, très bien, d’ailleurs, seul, bras levés, souriant, tout entier à lui-même, abîmé dans le rythme de la musique. Mais Bob (le grand rival de Fred Hughes) se plaint que Ma Philosophie de A à B et vice-versa, la traduction française du livre de Warhol, chez Flammarion, «makes Andy sound like Wittgenstein». Dès mon réveil j’appelle B. Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île.

Sa configuration générale affecte la forme d’un crâne de mouton dont la mâchoire inférieure aurait été passablement disloquée. Dans l’autre lit, près de la porte, Jacob était endormi, profondément endormi, plongé dans une inconscience totale. L’ange dit à Tobie : « Je connais par cœur tous les chemins ». En tendant l’arc, l’archer fait verser le tout de l’être à l’intérieur de son centre de tension.

Comment se fait-il que la flèche >>>————> montre? Z is only reached once by one man in a generation. Tout de même, s’il pouvait atteindre R ce serait déjà quelque chose. Auden, à la fin, il faut bien le dire, n’était pas toujours très propre. Camus, à la veille de partir en voiture pour le voyage qui lui sera fatal trace les premiers mots d’une page d’hommage:

«Char est seul sans être à l’écart». Le téléphone sonne : c’est Othon qui demande s’il peut passer t’emprunter dix francs pour dîner. Est-ce à moi de montrer les dents ?

dimanche 9 octobre 2011

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 16 (creusement)

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde. (AA, p.202-203)

"l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise" : rappelle pages 2001-201 "mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire'' (voir ici, en fin de billet). On peut voir dans cette remarque de la distanciation, de l'auto-ironie ou de l'inquiétude (ce n'est pas incompatible).
L'appel de note semble se faire autour de race/arc/Serra.

Nous avons ici quelques notations personnelles, de critique d'art, qui change des montages de citations.
Anthony Caro fait partie des artistes exposés à Flaran en 1997.

Le Palace est également un livre de Claude Simon. Quelques lignes en ont été utilisées dans le deuxième fil, qui débute page 164: «moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre»

Caro a produit/construit/créé une sculpture s'intitulant Le déjeuner sur l'herbe.
La «petite exposition» a eu lieu à Orsay du 7 octobre 2005 au 8 janvier 2006. Le nom de l'exposition était très églogale: Correspondance. On ne trouve pas trace de cette visite dans Le Royaume de Sobrarbe, le journal de 2005. Il faut supposer que Renaud Camus l'a vue en même temps que l'exposition sur les Russes.

  • arc, race, Manet, double, Caro/Caron/Charon, correspondance

« Et maintenant cela dépend de toi. (AA, p.202-203)

Non identifié. Apparaît p.199 sous la forme : « Et maintenant tout dépend de toi.»

  • variation

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. » (AA, p.203)

C'est la signification de Mené, décrypté par Daniel (Daniel 5,26) (on trouve aussi Mané)

  • Mené, signe, interprétation (cf.les "virtualités d'interprétation" quelques phrases plus haut)

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). (AA, p.204)

Livre de Pierre Minet. Cette phrase corrige la phrase p.199, qui insinuait qu'il était très difficile de trouver ce livre.

  • Eugène, Minet (Minet/Mené/Manet), Pierre

L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. (AA, p.205)

Encore du spam? Phrase sans rapport avec le reste, sans doute un "accident", mais qui s'insère ici grâce à "acer" (arc) et duo (double). Et par le cocasse de la coïncidence qui tombe à pic.

  • acer, Serra, arc, double

Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA, p.204)

Suite de la page 199 (marqué par le "Ou bien" qui laisse supposer que c'est encore le capitaine qui parle): «Miss Landon, you are a spy.»
Nous avons changé de fil, mais la "conversation" continue avec la page 199, en une sorte de commentaire ou dialogue.

  • Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,...

Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. (AA, p.204)

Projet d'une révolution à New York, de Robbe-Grillet? à vérifier

  • Morgan

La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the civilisation, after India.(AA, p.204)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres. Toujours en écho à la page 199. On dirait que cette page suit le déroulement des thèmes de la page 199 (principe d'écriture qu'on a rencontré jusqu'ici avec des pages d' Été).

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Woolf, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre), passage.

J’insisterai surtout sur cela. (AA, p.204-205)

Le Vice-Consul de Marguerite, page 179-180: «Peter Morgan parle du livre qu'il est en train d'écrire: — Elle marcherait, dit-il, j'insisterai surtout sur cela.»
En trois phrases successives, nous rencontrons Robbe-Grillet, Virginia Woolf, Marguerite Duras, balayant des sources primordiales (primitives et fondamentales) des Églogues.

  • Peter, Morgan, Duras, Inde

Je pensai à l’obole de Charon. (AA, p.205)

Le Zahir de Borgès. Déjà rencontré page 160 (neuvième note).
Nouvelle du recueil L'Aleph, qui est une lettre.
pièce de monnaie
Charon est le passeur et le meneur de barque.

  • monnaie (Monet, etc), Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… (AA, p.205)

Antonio Machado. Langue espagnole, comme Borgès.

Le poème entier :
Yo era en mis sueños, don Ramón, viajero
del áspero camino, y tú, Caronte
de ojos de llama, el fúnebre barquero
de las revueltas aguas de Aqueronte.
Plúrima barba al pecho te caía.
(Yo quise ver tu manquedad en vano.)
Sobre la negra barca aparecía
tu verde senectud de dios pagano.
Habla, dijiste, y yo: cantar quisiera
loor de tu Don Juan y tu paisaje,
en esta hora de verdad sincera.
Porque faltó mi voz en tu homenaje,
permite que en la pálida ribera
te pague en áureo verso mi barcaje.

Nous trouverons une traduction tâtonnante, tâtonnée, du poème dans les chapitres courts.
A noter : "camino", le chemin.

  • Ramon, Charon, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Jusqu’à « …au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc. (AA, p.205)

Toujour "Le Zahir", cf. plus haut. Insistance sur la pièce de monnaie

  • monnaie/Monet, Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». (AA, p.205)

S'agit-il du capitaine du Manet, qui n'apprécierait pas qu'Emmelene Landon commence ses phrases par «Oui, mais…»? (>Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA p.199))

  • Landon, Manet, oui/non (=>opposition soit double en miroir), bateau, thème marin

Mille amitiés au capitaine Bartock. (AA, p.205)

Tintin. La déformation du nom du capitaine Haddock par Bianca Castafiore (in Les bijoux de la Castafiore? à vérifier)
homophonie avec Béla Bartók, musicien (toujours ce passage par les noms propres)

  • capitaine, bateau, thème marin, musicien

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. (AA, p.205-206)

Je ne sais de quel colloque il s'agit. Le seul dont j'ai retrouvé trace (dans la chronologie) s'intitule "Archives et Création". Il a eu lieu à Marbach, en Allemagne, en novembre 1997.
Je me souviens que Renaud Camus, invité à lire un chapitre de L'Amour l'Automne à Beaubourg en novembre 2006, a évoqué ce colloque. N'était-ce que parce que dans les deux cas, Marianne Alphant était la puissance invitante, ou cette réminiscence était-elle due à L'Amour l'Automne?

Hôtel Colon de Barcelone : voir la première partie de Palace, de Claude Simon. "Palace" est aussi une pièce de Caro, voir le début de ce fil.

  • colon (Colomb), palace, Claude Simon, Barcelone

There was always a woman dying of cancer even here. Même ici il y avait toujours une femme en train de mourir d'un cancer. (AA, p.206)

Promenade au phare. Cela nous ramène également à Anne Wiltsher.

  • Woolf, cancer, mort (de maladie), (Promenade au phare thème marin)

Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (AA, p.206)

Cela reprends Travers, p.240. Il me semble qu'on trouve également une variation sur ce thème dans Notes achriennes (à retrouver).
Je n'ai jamais compris à quoi cela faisait référence: un véritable récit de la part d'un amant (c'est ce que laisse présupposer l'appel de note dans Travers, qui se fait à partir de la phrase:«Il est question également de la soirée de la veille, qui semble-t-il était plus gaie sur la fin. Puis, je ne sais pourquoi, des parcs de Paris, de leurs activités nocturnes, et de l'aventure d'Antoine, qui, je peux bien le dire, aurait été laissé pour mort, près du Carrousel, en décembre dernier, si je n'étais intervenu à son secours»), un livre, un film, la poétisation de la condition fragile (pour dire le moins) de l'homosexualité?

139. — J'ai été assassiné, reprit-il d'une voix blanche, dans tous les jardins de l'Europe. En Arles, on m'a retrouvé mort, un matin, dans un long square triangulaire, en face de la Salle des Fêtes. À La Flèche, j'étais atrocement mutilé. Mon corps, à Athènes, avait été traîné sur le sable jusque dans un fourré, au pied du mur de la caserne des evzones. À La Tour-d'Auvergne, accroché à l'envers à la précaire balustrade de bois, il pendait dans le vide contre les orgues de basalte, tandis que commençaient à peine à se dissiper, à la pointe pâle d'un jour glacial, de longues traînées de brumes, régulières, blanchâtres. Il s'est passé près d'une semaine avant qu'on ne le retrouve, dans les jardins royaux de Caserte, dissimulé à la hâte parmi les broussailles. À Greenwich, j'étais crucifié. À San Severo, dans les Pouilles, ma bouche était pleine de terre. À Tours, près de l'archevêché, un canif de fausse nacre m'était resté entre les côtes. Et j'avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie. Tandis qu'à Mytilène j'étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (Travers, p.240)

Le passage se fait sur Barcelone, et l'on observe que "Nauplie" remplace "Mytilène".

  • Barcelone, mort violente, variation

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit : (AA, p.206)

Variation sur la première phrase de Fragments d'un discours amoureux de Barthes. Camus aime cette forme syntaxique (voir ici quelques exemples.)

  • variation, mort violente, Barthes

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.» (AA, p.207)

Les guillemets signalent une citation, je ne sais de qui.
Diane de Maufrigneuse, Le Cabinet des antiques. Travesti, inversion.

  • Camusot, fleur, inversion, Diane

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile. Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin ("« L’Herbe »") : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. (AA, p.207 à 209)

13 est le chiffre de la mort.
Claude Simon est mort le 6 juillet 2005.

  • guerre, Barcelone, Claude Simon, Robbe-Grillet, mort

«La "sensation" de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres », dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous ? (AA, p.209-210)

Retour au thème du début du fil: l'exposition "Correspondance" au musée d'Orsay.
Peut se lire comme une critique des Églogues (ou tout simplement une interrogation sur le bien-fondé des Églogues, fabriquée finalement selon le même principe de correspondances.

  • double, variation, Manet, Caro, fonctionnement des Églogues

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. (AA, p.210)

Citation de L'Herbe, de Claude Simon, dont on vient de parler.
Les Églogues ressembleraient donc davantage à la réalité…

  • Claude Simon

Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. (AA, p.210)

La maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.
Tous les noms ont des résonances églogales (ce qui est normal puisque la trilogie de Robbe-Grillet est un pilier primitif des Églogues: il ne s'agit pas de coïncidences, mais de construction: ce sont les noms que l'on trouve dans Duras Le Vice-Consul et Robbe-Grillet Projet de révolution, La maison de rendez-vous et Souvenirs du triangle d'or qui ensuite ont amené à eux toux les autres par associations et déformations.

  • Manneret/Manet, Johnson, George (Georges), Tchang (Tintin), Ralph, le roi Boris, confusion sur l'identité, double

Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement. (AA, p.211)

Phrases extraites d'un article de Bruno Patino dans Le Monde du 7 mai 2004. Il s'agit du livre d'Eduardo Manet, Mes années Cuba.
(J'en profite pour citer une autre phrase camusienne fétiche: «Fidel Castro à mon enterrement? Plutôt mourir!»)

  • île, Eduardo, Manet, Castro

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. (AA, p.211)

Là encore, allusion au fonctionnement des Églogues. auto-référence.

  • fonctionnement des Églogues

Vite Nemo, debout ! (AA, p.211)

Le personnage de la bande dessinée qui rêve et tombe du lit.
Voir ici des précisions sur les échos supplémentaires associés à l'auteur Winsor McCay.
Les allusions se font de plus en plus courtes, comme si tout ce qui a été vu était désormais considéré acquis et qu'il était possible de sauter souplement d'une référence à l'autre.

  • Nemo

C’était une bibliothèque. (AA, p.211)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, capitaine Nemo

  • Nemo, bibliothèque, thème marin

Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. (AA, p.211-212)

Texte d'une boîte de CD.

  • Monnet/Nemo

On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. (AA, p.212)

Misrahi à propos de W ou les souvenirs d'enfance de Perec.

  • W, île, double, miroir, destruction des juifs, mort

Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui. (AA, p.212)

Marcel Duchamp s'habille en femme et est photographié sous le nom de Rrose Sélavy par Man Ray.

  • rose (couleur), fleur, travesti, double, identité, inversion

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. (AA, p.212)

Phrase de Lance, nouvelle de Nabokov.
La phrase en son entier: «We are here among friends, the Browns and the Bensons, the Whites and the Wilsons, and when somebody goes out for a smoke, he hears the crickets, and a distant farm dog (who waits, between barks, to listen to what he cannot hear).» Nabokov, Lance fin de la partie 1, utilisé dans Été, p.263

  • Lance, variation, chien, Wilson, Brown, White (couleur)

Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face). (AA, p.212-213)

Nous savons tout sur ce chien grâce à une réponse de Renaud Camus lui-même. Remarquons une fois de plus la cohérence du réel (Lauren est un nom de La maison de rendez-vous).

  • Wilson, folie, île, double, identité (un nom, une ville et une île)

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). (AA, p.213)

Ce petit dessin est reproduit dans Été page 24: «Rencontré Morgan Paul et regardé avec lui des dessins de W., du genre (Woman with two hairs)». Wegman s'appelle William.

  • nom (-man), identité, double (faux doubles), lettre, chien, William

La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. (AA, p.213)

Man Ray : composante "man" commun aux deux noms précédents.

  • nom, Man, visible/invisible, lumière/ombre

Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. (AA, p.214)

Heidegger. Faut-il supposer que le passage se fait sur "chemin", par Weg-man ?
L'ombre et la brume, l'indistinction, sont un peu ce que produisent les rayogrammes.
Visible/invisible
Faut-il supposer que Camus a fait un détour par les "prairies d'Ehnried" lorsqu'il assistait au colloque à Marbach? Nous trouvons dans le journal de cette année une allusion à une "escalade de Todtnauberg" (Derniers jours, page 392), le chalet de Heidegger ("Todtnauberg" étant également un poème de Celan faisant un partie du recueil Lichtzwang, Contrainte de lumière).
homme = Man

  • man, chemin, brume, visible/invisible, brume/lumière

La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix. (AA, p.214)

Fusion des deux citations qui nous ont été présentées au début du chapitre deux (aboutissement de la sonate).
- «La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre» : Virginia Woolf, Promenade au phare
- « paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle,» Dover beach, Matthew Arnold
La dernière partie de la phrase en revanche est la contraposée des vers du poème d'Arnold: «qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix» célèbre la sérénité tandis que le poème d'Arnold proclame la confusion, le chagrin et la mort: «Hath really neither joy, nor love, nor light, / Nor certitude, nor peace, nor help for pain»

Cette thématique de joie et de lumière vient en contrepoint de la phrase précédente évoquant la brume, mais aussi par allusion, à condition de se reporter au journal Derniers Jours, à Celan, à la mort et à la lumière tout à la fois.

inversion, Woolf, Arnold, vie/mort, brume/lumière, semblant et faux-semblant


En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le Grand Larousse encyclopédique, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.
De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée. (AA, p.216-217)

Cet "En revanche" s'oppose peut-être au précédent grand duc de Bade que nous ayons rencontré à propos de la condamnation à mord de Karl Sand, page 193, et qui se nomme à priori Louis 1er de Bade.
Max de Bade proposera la paix à Wilson à la fin de la première guerre mondiale.
Exemple d'erreur dans une légende… (c'est arrivé également pour une photo de Passage, à propos d'un hôtel de Cannes

  • Max, Bade, Wilson, Charlotte, Karl, mort violente, Manet, variation, double, confusion, légende

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son "journal". Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde : son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. (AA, p.217)

Emmelene Landon s'est embarqué sur le Manet cf. p.199. On peut supposer que les phrases entre guillements pages 204 et 205 sont des citations de son journal.

  • Landon, Manet, journal, thème marin

La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la "Romance" pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.
Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. (AA, p.217-218)

Croisement entre la critique musicale et les souvenirs personnels de Renaud Camus dans Rannoch Moor. Relire les pages 31, 33 à 35 de L'Amour l'Automne. Ces quelques lignes en sont la suite, ou l'écho.

  • Arnold Bax, mer, thème marin

Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis. (AA, p.218)

Voir Le Royaume de Sobrarbre, p.307-308. (Le traducteur de Thucydide est Denis Roussel…)

  • Matthew Arnold, Dover Beach, thème marin

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l'hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". (AA, p.219)

cf. toujours les pages 31, 33 à 35.

  • nom, Arnold, Bax, correspondance

Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ? (AA, p.219)

Le début est une variation sur une phrase de Promenade au phare chapitre 9, partie 1: «how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.»
La suite reprend la page 24 de L'Amour l'Automne. Il s'agit d'une anecdote concernant le film Breaking the waves, qui a été tourné sur la plage, à Morar: «La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage.»

«Comment peut-on être amoureux d’un nom?» est une phrase que prononce l'héroïne, dans l'église, voir page 30 de L'Amour l'Automne.

  • variation, nom, Morar, sable, mort, Virginia Woolf, Promenade au phare, thème marin

Et maintenant, cela ne dépend que de toi : (AA, p.219)

  • variation. cf p. 199 et 202

« Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…» (AA, p.220)

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle.

La citation entre guillemets est tirée du journal d'André Gide, Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123. Gide évoque sa femme Madeleine. La phrase suivante est un commentaire de Renaud Camus (du moins je suppose).

  • mort, journal, réalité/imagination

L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. (AA, p.220)

Phrase de Virginia Woolf au dos de la première page du manuscrit des Vagues. voir page 25 de L'Amour l'Automne, soit à la suite de la page racontant l'anecdote des tombes. Les pages 24 et 25 de L'Amour l'Automne organisent ces pages, servent de fil directeur des thèmes.



Phrase qu'on peut imaginer Renaud Camus prononcer à propos des Églogues.

  • Woolf, The Waves, les Vagues

Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là.

Phrase citée en anglais page 25. Ce thème continue sur la page 26.

Fer-de-Lance est le premier roman de Rex Stout à introduire le couple de personnages Nero Wolfe et Archie Goodwin.
Rex Stout est né dans l'Indiana, il a écrit The President vanishes, ce qui rappelle A Lady vanishes, film d'Hitchcock que Renaud Camus a toujours désigné comme étant le seul à montre la Caronie, dont le roi (rex) est Roman (cf. Roman Roi).

Notons que "Wolf" ici apparaît sans "e": erreur ou choix? Archie => a, r, c; Nero => noir, thématique des noms reprenant une couleur.
Le détective reste le symbole du lecteur déchiffrant les signes (voir Dupin et Le double assassinat dans la rue Morgue et La lettre volée de Poe.
Fer-de-Lance : Lance, chevalier, Percival, personnage des Vagues de Virginia Woolf.
reptile, serpent, snake => utilisation des lettres a, k (cf. l'exergue à la lettre).

  • Woolf, Wolfe, Wolf, Lance, Archie, Nero (noir, couleur) Wolf, détective/enquête,

On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (AA, p.220-221)

Page 161, on avait déjà «Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard —», phrase qui se poursuivait sans solution de continuité par une citation de Palace de Claude Simon:

Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard — moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre (AA, pp.161 à 169)

Il s'agit sans doute de la bibliothèque souterraine construite dans l'Arkansas par Philip Johnson, bibliothèque déjà rencontrée p.43 de L'Amour l'Automne et souvent citée dans Passage:

Dans la bibliothèque, pas un lecteur. On peut s'avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s'offrent interminablement de part et d'autre, s'aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures. Un récit de voyage s'orne de la photographie d'un kiosque chinois, dans le jardin public de Para, après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (Passage, p.29)

La bibliothèque est clairement identifiée dans Le Royaume de Sobrarbe:

Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix College, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup. (Le Royaume de Sobrarbe, p.484)

  • bibliothèque, Arkansas, Philip Johnson

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by [le poète] from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis **************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art. (AA, p.220-221)

Il s'agit d'un poème que Celan n'a pas retenu pour le recueil de poèmes La Rose de personne. Ces quelques phrases mélangent des vers du poème et les explications du critique et traducteur Michael Hamburger.
Cette traduction et présentation de Hamburger date de 1997. Je ne sais à quelle date le poème Wolfsbohne a été connu du public (en existait-il une version allemande publiée? et si oui, à quelle date, depuis quelle date?
Toujours est-il qu'apparemment, si l'on en croit Été p.211, la grand-mère de Renaud Camus appelait son petit-fils "mon lupin":

— Ah, voilà mon lupin! disait ma grand-mère lorsque j'allais lui rendre visite, au Bon Pasteur, où elle allait mourir. (Été (1982), p.211'')

Cette citation nous ramène à Ralph Sarkonak, vu plus haut dans ce fil. En effet, en 2005 Sarkonak a posé une série de questions à Renaud Camus:

«Page... le narrateur dit que sa grand-mère que sa grand-mère l'appelle volontiers "mon lupin", c'est-à-dire, n'est-ce pas, mon petit loup. Et dès la page suivante vous informez le lecteur que Winifred Wagner appelait Hitler familièrement "Wolf", c'est-à-dire Loup, bien sûr. Pourquoi ce rapprochement? Quel rapport y a-t-il entre petit loup et le loup? (Le Royaume de Sobrarbe (2008), p.197)

  • rose (couleur), mort, loup, Celan, mémoire, destruction des juifs, grand-mère, Sarkonak



Je place après les explications le texte en lecture continue, dans l'espoir que vous puissiez percevoir la rapidité acquise à la lecture, l'impression de dévoilement, de course, d'écho, le plaisir de "passer" sans être arrêté.

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde.

« Et maintenant cela dépend de toi.

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. »

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the _civilisation_, after India. J’insisterai surtout sur cela. Je pensai à l’obole de Charon. Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… Jusqu’à «…au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc.

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». Mille amitiés au capitaine Bartock.

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. There was always a woman dying of cancer even here. Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore.

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit :

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.»

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile.

Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin («L’Herbe») : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. «La sensation de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres», dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la "sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous?

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement.

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. Vite Nemo, debout! C’était une bibliothèque. Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui.

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face).

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix.

En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le _Grand Larousse encyclopédique_, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.

De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée.

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal. Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde: son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la Romance pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.

Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis.

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l’hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ?

Et maintenant, cela ne dépend que de toi :

«Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…»

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle. L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là. On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes.

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by le poète from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art."

samedi 7 février 2009

Allusions à Travers III dans Le Royaume de Sobrarbe

Je note ici les références à Travers III que l'on voit apparaître dans Le Royaume de Sobrarbre.
Cette indexation permet de (re)constituer une bibliographie, de réunir une liste de sources et d'apercevoir la méthode de travail de Renaud Camus.

On notera au passage que si écrire une page de Travers III prend trois heures, il est finalement rapide d'en lire cinq pages dans le même temps (performance réalisée lors de la dernière lecture en commun de L'Amour l'Automne, vendredi dernier (auxquelles vous êtes invités, il suffit de s'inscrire en commentaire ou de m'écrire)).
Je crois que cette difficulté d'écrire devrait rassurer tous les lecteurs sur leur difficulté à lire: rien de plus normal.

Pour des raisons de mises en page, je ne suis pas complètement l'ordre des pages, mais regroupent citations courtes et citations longues.

. «Cette bibliographie de Woolf (par Hermione Lee), que je lis le soir, est passionnante.» p.36 - le jardin - couple uni.

. «[...] ou de relire Poe parce que j'en ai besoin pour les Églogues.» p.107

. «[...] mais du coup c'est Travers III qui a souffert, et de ce côté-là je n'ai progressé que d' une ligne. Il arrive qu'un seul mot me demande trois heures de recherches...» p.111

. «Pour des raisons essentiellement églogales et "signifiantes", (Bax, Dax, Max, Sachs, Saxe, etc.), j'ai acheté à Toulouse, la semaine dernière, le petit livre de Thomas Clerc sur Maurice Sachs, Le Désœuvré.» p.203

. «Vendredi, à la bibliothèque du Centre Pompidou, où j'étais allé reprendre de vieilles recherches sur Canaletto à Londres, pour les Églogues, [...].» p.304

. «Mes efforts principaux ces temps-ci portent sur le deuxième chapitre Travers III. Il n'est pas rare que toute l'entreprise me semble désespérée, absurde, catastrophique. Mais une nuit là-dessus et parfois moins encore, et voilà que je brûle d'impatience de me colleter à neuf, une fois de plus, avec le monstre (même si je suis horrifié par le temps qu'il dévore).» p.367

. «[...] avec ces maudites Égloguesoù l'on peut avoir à passer trois heures à la seule recherche frénétique d'un seul mot, d'une image, d'un lien, d'un passage. C'est ce qui m'est encore arrivé aujourd'hui, et c'est ce qui arrive pratiquement tous les jours.» p.386

. «Je travaille donc avec plaisir aux Églogues, ces temps-ci [20 août 2005], j'ai commencé le troisième chapitre de Travers III, je dois mettre en forme le journal de l'année 2003.» p.433 - Hussein de Jordanie, son frère.

. «Nous fîmes un petit détour en faveur du hameau de Moran, où notre présence surprit beaucoup; elle eût bien davantage étonné si j'avais pu en exposer les motifs anagrammatiques et pour moi "églogaux".» p.443

. «La lecture de Maurice Sachs (je suis passé du Sabbat, que je n'avais pas lu depuis trente ans, à La Chasse à courre, que je n'avais jamais lu) [...] .» p.489

. «Je m'étais constitué au début de l'année une bibliothèque dans la bibliothèque, "la bibliothèque de Travers", qui réunissait tous les ouvrages, de Poe à Vingt mille lieues sous les mers, de Niemandrose à Wittgenstein, qui se trouvent en résonance avec les Églogues, leur offrent des échos ou constituent la matière même dont elles sont l'écho.» p.513


J'avais oublié que c'était tant de travail, les Églogues. C'est un labeur qui ne me déplaît pas, loin de là, il est parfois très amusant, ou même excitant, mais il demande beaucoup de minutie, et surtout énormément de temps. Hier j'ai passé deux ou trois heures à chercher, dans les précédents volumes, des références à L'Ombre d'un doute, de Hitchcock. S'il y en a, elles sont extrêmement allusives. Georges Raillard me racontait, en 1976 (j'ai retrouvé cela dans le Journal de Travers), que Maurice Roche lui demandait s'il ne trouvait pas que lui, Roche, avait tapé trop fort sur Maurice Nadeau, dans un de ses livres, que Raillard venait de lire :
«Qu'est-ce que je lui ai mis! disait Roche. Tu penses que je suis allé trop loin?»
Raillard ne s'était aperçu de rien. C'est que la violence agressive de Roche à l'égard de Nadeau, qui, à Roche, paraissait frénétique et peut-être exagérée, tout de même, se traduisait en fait, dans son texte, par deux ou trois anagrammes et allitérations - du genre : il n'a d'autre ressource que... etc. -, dont le pauvre Raillard n'avait pas perçu la moindre. Je crains que nos clins d'œil à L'Ombre d'un doute ne soient à peu près du même ordre. Même moi je ne les ai pas retrouvés...
p.27


Décidément, j'avais oublié les conditions de travail très spéciales qu'impliquent les Églogues. Le nombre de contraintes est tel que la progression est d'une lenteur effrayante. Quatre ou cinq heures de travail, hier, m'ont fait avancer d'à peine autant de lignes. Aujourd'hui c'était à peine mieux. Et le comble est que la moitié de ces lignes, plus parfois, ne sont pas de moi, que je ne fais que les chercher dans des livres pour les placer ici et là - mais pas au hasard, Dieu sait !
Nous sommes dans un nœud tristanesque, ces jours-ci : il implique Tristano muore, de Tabucchi, la Tristana de Pérez Galdos (une vieille amie), la vie et les œuvres de Flora Tristan, le Tristan de Béroul, le Tristan de Thomas, la Folie de Berne, la Folie d'Oxford, le Tristan de Mann (avec sorties ou débordements vers La Mort à Venise d'un côté, vers L'île noire et son docteur Müller de l'autre), le Venise de Frederick Tristan, Les Aventures de l'homme sans nom du même, le Tristan de Wagner bien entendu, Venise, Celan, Les Ailes de la colombe, Jacob's Room, etc. Je ne me plains pas, ce travail me passionne, et même il m'amuse. Je pourrais lui donner bien plus d'heures quotidiennes si je les avais, et je le ferais avec plaisir. Mais je suis effrayé que celles que je lui consacre soient si peu productives, en quantité. Pas étonnant qu'il y ait eu un trou de deux ans entre le deuxième et le troisième volume des Eglogues, puis un trou de quatre ans entre le troisième et le quatrième (trou partiellement occupé par Tricks, il est vrai, Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France) ! Entre le quatrième et le cinquième volume, nous en sommes déjà à vingt-trois ans d'écart.
Autre contrainte que la pratique me rappelle durement : on ne peut pas voyager, quand on travaille aux Églogues (en revanche il est très nécessaire d'avoir voyagé). Loin de chez soi on peut se relire, on peut se corriger, on peut à la rigueur déplacer certaines phrases, mais on ne peut pas en produire de nouvelles, et surtout on ne peut pas en copier. Le travail impliqué ne peut se faire que dans une bibliothèque, et en l'occurrence ce doit être celle-ci, la mienne.
Du coup je n'ai pas envie de m'éloigner. Il ne faut pas d'interruptions trop longues car la conscience des liens possibles et nécessaires se distend si la mémoire n'est pas réactivée en permanence, si les chemins de traverse, les coursières et les passages souterrains ne sont pas entretenus sans relâche, ne serait-ce qu'en étant empruntés.
p.34 [1]


Pour les Églogues il faudrait acheter encore des livres, beaucoup de livres, une infinité de livres - à commencer par le Tristano muore en italien et le Tristan de Mann en allemand, qui m'ont manqué aujourd'hui même, ainsi qu'un lexique anglo-gaélique (j'ai dû avoir le Mann en allemand, car il y en a des traces dans Travers II; mais je ne sais pas ce qu'il a bien pu devenir). Or ces achats sont impossibles.
p.35


Quatrièmement je ne suis pas content de Travers III. Je rêverais d'un livre qui ressemblerait page après page, sinon au Coup de dés, du moins à de l'Emily Dickinson (quant à la disposition, veux-je dire) — au lieu de quoi on dirait La Phénoménologie de l'esprit (toujours quant à la disposition).
p.104


[...] je voulais absolument envoyer à la P.O.L aujourd'hui, dernier jour de février, pour un "tirage sur papier", le premier "chapitre" de Travers III. Personne ne m'a rien demandé, bien entendu; mais je m'étais moi-même imposé cette contrainte, d'une part afin de montrer à la P.O.L que je travaille pour elle et ne l'oublie pas, en dépit des apparences ; d'autre part par sincère désir et besoin d'observer ce texte touffu autrement que sur un écran d'ordinateur, de pouvoir l'étaler, d'en confronter certains passages, les mettre côte à côte; et troisièmement par affolement de le voir me prendre tant de temps, puisque nous voici à la sixième fin de mois que j'ai cru pouvoir être un terme, pour le travail sur ce chapitre.
Celle-ci n'en sera pas un, pas plus que les précédentes. Au contraire, j'ai l'impression de reculer. Je voulais reprendre entièrement la masse d'écriture existante avant de l'envoyer à Paris, mais je n'y suis pas arrivé. J'ai tout relu jusqu'à la fin, sans doute, mais sans changer grand-chose à la seconde moitié, et rien du tout au dernier tiers, même, sauf quelques fautes d'orthographe. Non que la nécessité d'une refonte ne me soit pas apparue, bien au contraire : mais je n'avais pas le temps de l'entreprendre. Elle devra être massive : rarement pages de moi m'auront-elles fait plus mauvaise impression. C'est elles qui sont massives jusqu'à présent — mille fois trop lourdes, comme une affreusement indigeste pâtisserie. Et quand je dis que la refonte devra être massive, je veux dire qu'elle devra être radicale pour démassifier cet ensemble trop compact.
Je souffre du syndrome inverse à celui de la page blanche : syndrome de la page bouffie, trop pleine, trop serrée, trop dense — non pas trop dense de sens ou de style, hélas, seulement trop dense de mots, de phrases, de signes qui se font signe mais qui sont tellement occupes a cet exercice qu'ils ne sont plus signes de rien. Or leur nombre s'élève déjà à cent trente mille ! Et ces cent trente mille signes ne sont qu' un chapitre sur sept d' un volume sur sept des Églogues! À ce rythme ce volume-ci aurait un million de signes, presque autant que Du sens. C'est une absurdité. Thierry Fourreau m'a dit cette après-midi qu'un roman, de trois cent quatre-vingts pages, qu'il achevait de mettre en page, comptait cinq cent quatre-vingt-dix mille signes. Travers III ne peut pas avoir huit cents pages ! Et surtout pas huit cents pages cette eau, ou plus exactement de cette purée, de cette bouillie.

Le problème est exactement celui auquel nous nous étions trouvés confrontés il y a vingt-cinq ans. Ce texte fonctionne tout seul. Il prolifère de son propre chef, par l'effet de ses propres mécanismes. Par le jeu des associations, des liens, des surdéterminations, toute phrase en appelle trois autres, et bientôt dix autres, cinquante - d'où ce gâteau à étouffer tous les ultimes chrétiens.

Mardi 1er mars, neuf heures du soir. Aujourd'hui j'ai retiré une impression un peu moins mauvaise d'un bref ferraillage avec Travers III. Il m'a semblé qu'il était possible d'alléger cette masse sans la diminuer, par des procédés de mise en page, principalement : beaucoup plus de paragraphes, beaucoup plus de marges, beaucoup plus de blancs, beaucoup de phrases et même de mots isolés ; plus large recours, aussi, à des changements de "styles", au sens informatique de l'expression — changements de "corps", changements de "polices", changements de "règles"...
Mais enfin tout cela, tout cet espace perdu inoculé, ne fait qu'allonger le livre, épaissir le volume... D'autre part je ne me suis battu qu'avec les premières pages, déjà très affinées en comparaison avec les autres - ce ne sont pas elles qui hier et avant-hier m'avaient paru si indigestes.
p.130 - 131


Alors que le temps me manque si cruellement, je viens de perdre trois heures à chercher dans le livre de Catherine Robbe-Grillet, Jeune mariée, une référence aux Gommes qui se trouvait en fait dans le catalogue Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman. C'est une citation du maître lui-même, tirée des Derniers Jours de Corinthe : «Et l'on se demande encore aujourd'hui, près de quarante ans plus tard, quelle raison il peut y avoir pour que le livre se trouve composé en égyptienne... »
C'était le mot égyptienne qui m'échappait - pour Travers III, bien entendu, où Les Gommes a fait soudain une entrée en force. Le même roman était déjà présent en filigrane dans Travers I et II (dans II, en tout cas; pour ce qui est de I, je ne suis pas sûr).
Le travail sur les Églogues obéit à une économie aberrante (que seuls Paul Otchakovsky et la P.O.L peuvent me permettre) : pour écrire ce livre que liront cinquante personnes (et encore, si elles le lisent), il faut passer parfois une demi-journée sur deux ou trois mots, ou même sur un seul, quand il est un lien (égyptienne était un peu décevant, à cet égard).
p.148


[...] j'ai grand besoin d'avoir sous les yeux une version mise sur papier de ce texte de plus en plus compliqué, difficile à envisager dans son ensemble. Thierry Fourreau s'est prêté très complaisamment à l'exercice, la dernière fois (pour le même texte d'ailleurs, mais il s'agissait d'une version plus courte, assez différente). [...]
Je m'aperçois à l'instant que le premier chapitre de Travers III compte à présent plus de cent soixante-dix mille signes, ce qui est tout à fait déraisonnable. Dans la disposition actuelle il s'étalerait sur cent six pages imprimées, et c'est à peine moins fou. Ainsi que je l'ai déjà noté plus haut, et comme je le remarquais il y a vingt ans et plus, le procédé fonctionne trop bien, voilà le problème : il engendre trop de texte, il convoque trop de phrases, il lie ensemble trop d'images, de thèmes, de tropismes, d'inflexions de voix et de sens. Ce volume-ci devant absolument avoir sept chapitres, il compterait, au même rythme, plus d'un million de signes et près de mille pages. Pour tâcher d'empêcher cette prolifération désastreuse, j'ai décidé que les chapitres pairs, deux, quatre et six, seraient traités d'une façon beaucoup plus aérée, et selon une disposition à la Coup de dés. Mais je ne sais pas encore très bien comment cela pourra être réalisé. Je compte faire la semaine prochaine de premiers essais dans ce sens.

En effet, si je ne suis pas parvenu à disposer d'une version complète du chapitre I assez tôt pour l'envoyer à Thierry cette après-midi, je suis tout de même arrivé à ce résultat-là en début de soirée. Bien entendu il s'agit d'une décision un peu artificielle : on décide que c'est fini, voilà tout. À la vérité ce n'est jamais fini. Mais puisque tout travail supplémentaire ne fait jamais qu'allonger le texte, il faut se l'interdire.

Allonger, ou plus exactement augmenter (ce qui a pour conséquence d'allonger) — les interventions ne se situent pas à la fin, mais dans le corps du texte, tout au long de lui : elles ne le prolongent pas, elles le gonflent. Si le travail a été bien fait, on ne peut absolument rien enlever, parce que tout élément présent est porteur, dirais-je, et son retrait entraînerait de gros ou de petits effondrements — lesquels, à leur tour, rendraient la liaison impossible entre certaines parties de l'énorme bâtiment. En revanche tout ajout entraîne des ajouts, parce qu'il doit recevoir toutes les justifications dont il a besoin; et ces justifications sont forcément du texte, des phrases, des mots, des lettres, des signes....
Le schéma le plus courant est celui-ci : une phrase exige (ou du moins je me persuade qu'elle exige) un ajout, qui vient s'inscrire très naturellement à sa suite. Mais cet ajout, justifié en amont, doit l'être aussi en aval — sans compter qu'il a introduit une rupture dans le tissu, et qu'il faut donc rapiécer. De rapiècement en rapiècement on arrive à plus de cent pages pour un seul chapitre, autant dire à la folie.

Du sens compte un million deux cent mille signes. Mais Du sens est extrêmement compact en sa disposition, ce qui fait que ce million deux cent mille signes tient en cinq cent cinquante pages, et c'est déjà beaucoup. Travers III est beaucoup plus aéré : de sorte qu'un nombre inférieur ou comparable de signes implique un nombre très supérieur de pages — or c'est d'autant moins admissible qu'il s'agit ici d'un seul volume dans une série de sept.
p.194-195


La magnifique grande serre aux palmiers, où nous avons longuement marché avant-hier, fait quelques apparitions dans Passage, treize ou quatorze ans après première visite, et trente ans avant la seconde. Celle-ci a pleinement confirmé l'enthousiasme de mes impressions d'adolescence. Nous avons passé dans le parc deux ou trois heures délicieuses, par un temps splendide, marchant de la serre aux palmiers jusqu'à la "Syon Vista", le point de vue sur Syon House, de l'autre côté du fleuve : une perspective et une image dont je me souvenais avec une grande netteté (Canaletto aidant, justement), à quarante-quatre ans d'intervalle ; et de là à la haute pagode chinoise bâtie en 1762 par William Chambers, Ecossais qui était allé à la Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales et qui était devenu, après son installation à Londres, le maître d'architecture du prince de Galles, futur George III; avec retour (nous, pas Chambers) à la Palm House par la Temperate House", dans le magnifique soir de mai - tout cela parsemé de détours pour voir des rhododendrons ou des canards, des azalées ou des faisans dorés.[2]

Il y eut aussi des stations sur des bancs, au bord du fleuve, et de longues conversations avec des paons. Nous nous sommes trouvés beaucoup de points communs. Les bancs sont encore plus éloquents que les paons, toutefois, car la plupart d'entre eux portent des plaques à la mémoire d'habitués morts, qui pendant cinquante ans et davantage ont aimé ces jardins. La plus émouvante est celle-ci :
In loving memory
ANNE WILTSHER
20.05.51 - 21.02.04
Free to enjoy these gardens forever
Sur la photographie que j'en ai prise, on voit se refléter dans le cuivre poli, tant je me suis appliqué, mon propre crâne.
***
Lundi 9 mai, une heure moins le quart, l'après-midi. J'ai eu la curiosité de regarder sur le Net, par Google, s'il y avait quelque chose à propos d'Anne Wiltsher, qui aimait les jardins de Kew et dont quelqu'un espère qu'elle est désormais libre de les hanter à loisir. Il y a beaucoup. C'était apparemment une historienne féministe, dont le livre le plus souvent cité, paru en 1985, était consacré aux femmes pacifistes au temps de la Première Guerre mondiale : Most Dangerous Women : Feminist Campaigners ofthe Great War. Il est possible qu'elle ait été également l'auteur d'un ouvrage sur la cuisine italienne. Je me demande si le banc où l'on peut lire son nom occupe un emplacement qui lui était particulièrement cher, ou si la plaque a été placée là au hasard.
p.241-243 (Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.)


Le passage suivant donne des informations sur un poème "maître" de L'Amour l'Automne. Je les copie à titre de culture générale, ces informations n'entrant pas directement dans la composition des Églogues.

Ou bien de m'intéresser de plus près à cet Arthur Hugh Clough dont j'ai découvert grâce au Net des vers que je trouve magnifiques (Children of Circumstance are we to be?), extraits d'une "pastorale de longues vacances", The Bothie of Tober-Na-Vuolich: d'aucuns voient en eux une possible source d'inspiration pour la fameuse évocation des deux armées s'affrontant dans la nuit, à la dernière strophe de Dover Beach. En fait il est plus probable qu'Arnold et Clough, qui étaient de grands amis et avaient été élevés ensemble à Rugby - Arnold pleura Clough dans l'élégie Thyrsis -, tiraient l'un et l'autre leur image de Thucydide, lequel fut traduit en anglais par nobody but Mr Arnold père, Thomas, le fameux recteur de Rugby.
Matthew Arnold :
And we are here as on a darkling plain
Swept with confuses alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night

Arthur Hugh Clough :
l am sorry to say your Providence puzzles me sadly;
Children of Circumstance are we to be? you answer, On no wise!
Where does Circumstance end, and Providence where begins it?
In the revolving sphere which is uppery which is under ?
What are we to resist, and what are we to befriends with ?
If there is battle, 'tis battle by night : I stand in the darkness,
Here in the mêlée of men, Ionian and Dorian on both sides,
Signal and password known; which is friend and which is foeman ?

Thucydide :
«A ceux qui ont participé à une bataille de jour, les choses apparaissent sans doute plus claires et pourtant, loin de connaître tous les détails, ils ne sont guère au courant que de ce qui s'est passé dans leur secteur particulier. Alors, pour un combat nocturne comme celui-ci — et ce fut le seul qui, au cours de cette guerre, mît aux prises deux grandes armées —, comment pourrait-on savoir quelque chose avec certitude ? La lune brillait, il est vrai, et les hommes se voyaient, miais seulement comme on peut se voir au clair de lune, c'est-à-dire qu'ils distinguaient des silhouettes, mais n'étaient jamais sûrs d'avoir affaire à un ami ou un ennemi.»
(Traduction de Denis Roussel, «Bibliothèque de la Pléiade»: il s'agit de la bataille d'Epipoles, pendant la guerre du Péloponnèse.)
p.307-308 Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.


Dans l'agenda pour 1970, où sont notés rétrospectivement certains des "événements" de 1969 - ce qui laisse une certaine place à l'erreur —, je retrouve à l'instant une feuille arrachée d'un carnet à spirale, que j'ai beaucoup cherchée ces jours derniers dans toute sorte de livres. Elle porte, de la main de W., les trois premiers vers de la fameuse dernière strophe de Dover Beach, d'Arnold :
Ah, love, let us be true
To one another! For the world, which seems
To lie before us like a land of dreams...
Coïncidence, je citais la fin de la même strophe ici même, il y a deux ou trois jours. Tout ce passage m'occupe beaucoup ces temps-ci, en relation avec le deuxième chapitre de Travers III.
p.312


Un septième attentat, un peu après les autres, a eu lieu dans un autobus sur Russell Square, que les Églogues hantent tous les jours ces temps-ci à la suite les "Woolves", entre le bureau d'Eliot et la De Morgan Society.
*
Non seulement il faut aux Égloguesque trente ou quarante livres soient ensemble sur mon bureau, il convient encore que tous demeurent ouverts, sans quoi une phrase précieuse, une inflexion, une référence, un mot qu'il a fallu des heures pour retrouver, risquent de se perdre à nouveau. J'ai renoncé à établir l'ordre : sans doute serait-il très profitable à terme, mais en attendant il coûterait trop cher, il ferait perdre trop de temps et de pistes. C'est pourquoi j'écris à présent sur un très épais terreau de volumes béants, de manuscrits éparpillés, de textes ventre à l'air, de cartes, de dépliants, d'encyclopédies, d'atlas, de littérature et de "littérature", de phrases, de lettres, de lettres, de lettres. Il n'y a plus que le hasard, ou le besoin pressant, pour déterminer, en ce tumulus (comme disait Jean Puyaubert), ce qui monte ou descend.
p.357-358 (Remarque: l'en-tête de ce blog est une photo de ces couches superposées.)


Chez le Mr Ramsay de La Promenade au phare, il y a un côté très "Walter Mitty", le héros de James Thurber, qui passe son temps, tandis qu'il accompagne sa femme au drugstore, à piloter dans sa tête des B52 au milieu des pires attaques d'un ennemi supérieur en nombre, ou bien à opérer avec succès, contre l'avis de tous ses confrères chirurgiens, des patients en situation désespérée. Mr Ramsay, lui, tout en faisant les cent pas sur la terrasse de la maison de vacances de la famille, à Skye, devant la fenêtre où se tiennent sa femme et son fils, mène la charge de la brigade légère, ou bien parvient le premier au pôle Sud :
« Qualifies that in a desolate expédition across the icy solitudes ofthe Polar région would hâve made him the leader, the guide, the counsellor, whose temper, neither sanguine nor despondent, surveys with equanimity what is to be and faces it, came to his help again. (...)
« Feelings that would not have disgraced a leader who, now that the snow has begun tofall and the mountain-top is covered in mist, knows that he must lay himself down and die before morning come, stole upon him, paling the color ofhis eyes, giving him, even in the two minutes of his turn on the terrace, the bleachedlook ofwithered old age. Yet he would not die lying down; he wouldftndsome crag ofrock, and there, his eyes ftxed on the storm, trying to the end to pierce the darkness, he would die standing. »
p.360


Cette page écrite au moment de la mort de Claude Simon n'est pas directement églogale (sauf la dernière phrase), mais totalement églogale indirectement: dès Passage, la référence à Simon était importante, Travers II en particulier s'articule entièrement autour d' Orion aveugle dont la préface décrit le fonctionnement camuso-églogal.

J'ai dû le [Claude Simon] lire très tôt, car beaucoup de souvenirs de lecture de ses livres sont étroitement liés pour moi à des souvenirs de Landogne, et de promenades autour de Landogne. La fameuse description d'un broc gisant au fond d'une rivière — est-ce dans Histoire ou dans La Bataille de Pharsale? — est pour moi comme le compte rendu méticuleux d'un tableau mille fois observé du haut d'un pont de bois sur la Saunade. Oh, il faudrait que je refasse ces promenades! Ma mère m'a appris hier que le château de Landogne était à vendre de nouveau. Mais, pour sa part, elle n'aurait pas le courage d'y revenir...
La non moins fameuse machine agricole de Pharsale, la moissonneuse-lieuse qui devait tellement servir à Ricardou, je la rencontrais sans aucun étonnement, abandonnée, quand je parcourais à cheval l'autre versant de la petite vallée, non loin de la route de Pontaumur à Saint-Avit, c'est-à-dire de Clermont à Aubusson. Très tôt j'ai mis une détermination perverse à lire Simon comme un écrivain régionaliste et familialiste (du "roman familial"), topomaniaque et... géorgique. C'est ce biais profond qui m'a attaché à lui, et qui aujourd'hui me chagrine dans sa mort. Mais il est difficile de démêler, comme en tout deuil, ce qui est pleur sur lui et pleur sur moi, sur ma jeunesse, les lieux quittés, les visages qui reviennent, les objets qui s'obstinent, les phrases qui m'ont toujours accompagné:
«Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau... »
p.362


Les romanciers réalistes du passé se plaignaient que leurs personnages leur échappent, mais moi c'est toutes les Églogues qui n'en font qu'à leur tête ! Les mécanismes de production sont si bien réglés que les machines tournent toutes seules et accouchent en bout de chaîne des objets les plus inattendus. Travers III devait s'appeler L'Amour l'Automne (et doit encore). C'était dans mon esprit un livre gai, à tonalité sentimentale et joyeuse. Au lieu de quoi — car, cran, écran, carence, crâne, cancer —, il a été gagné par une prolifération métastasique on ne peut plus grave et inquiétante, multipliant les méchants crabes et les têtes de mort.
Je voudrais envoyer lundi prochain le deuxième chapitre à la P.O.L, pour préimpression. Autant le premier est compact, et plus long qu'il n'est raisonnable, autant je souhaiterais que le deuxième fut fluide, aéré, plein de trous et de blancs. Toute la matière est déjà réunie. Il ne reste plus qu'à l'élaguer.
p.374


Le travail sur le chapitre deux de Travers III relève plus de la peinture ou du dessin que de la littérature : il s'agit surtout de répartir des masses, de les affiner, de les creuser, d'agencer des pages à la façon des compositeurs d'imprimerie plus qu'à celle des romanciers et des stylistes. Cela dit, cette après-midi j'ai perdu deux heures pour avancer d'une ligne et demie - il s'agissait de Bertrand Russell (à partir de Russell Square, théâtre d'un des attentats londoniens de la semaine dernière).
p.381


J'ai fini, dans le Journal de Travers, mes lectures préliminaires à l'écriture du troisième chapitre de Travers III, auquel j'ai donc pu me mettre aujourd'hui.[10 août 2005].
J'ai fini une relecture enchantée de To the Lighthouse. Si j'en crois les annotations manuscrites du volume acheté ou volé chez Blackwell, à Oxford, en décembre 1965 ou janvier-février 1966, ma plus ancienne lecture remonte a presque quarante ans [...].
p.421


L'après-midi, malgré "l'avance" que j'avais su m'assurer, j'ai peu progressé dans Travers III, 3 (le troisième "chapitre" de Travers III) — non que je me sois laissé distraire par d'autres occupations, mais j'ai passé de longs moments sur le Net à la recherche de renseignements relatifs au film Bad, de Jed Johnson, et aussi à Allen Midgette, l'Agostino de Prima della Rivoluzione, qui fut envoyé par Warhol tenir certaines conférences à sa place, dans l'Oregon et ailleurs (cette découverte à elle seule est précieuse, de sorte que je n'ai tout de même pas complètement perdu mon temps ; mais j'ai peu avancé mes travaux).
p.454


Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix Collège, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup.
p.484 (grand rôle dès Passage)


Dès qu'on se remet aux Églogues on entre dans un temps qui n'a plus rien à voir avec le temps des horloges. Il est d'ailleurs incontrôlable : trois pages peuvent prendre un quart d'heure (c'est rare), trois mots une après-midi (c'est ce qui est arrivé cette après-midi — mais il fallait compter avec la remise en marche, justement : les interruptions sont catastrophiques, dans la mémoire les sentiers non frayés se referment, c'est pour cela que j'avais essayé de ne pas m'arrêter.
p.489


Il s'agit de Travers III. Travers III, comme Travers et Travers II doit compter sept chapitres, ou parties. L'intention est de faire alterner chapitres longs et chapitres courts. Mais, un peu par l'effet de l'inadvertance, le premier chapitre est très long (cent soixante mille signes) ; de sorte que le deuxième est bref et le troisième (celui qui fait l'objet de mes travaux actuels), long de nouveau. On se trouve donc avec la structure suivante :
long court long court long court long
Or mieux aurait valu celle-ci :
court long court long court long court
D'abord elle est plus courte. Pour des raisons d'équilibre, en effet, toutes les parties longues doivent avoir à peu près la même longueur (cent soixante mille signes) et toutes les parties courtes aussi (quarante mille signes). En commençant par une partie courte on a quatre parties courtes et trois longues, six cent quarante mille signes. En commençant par une partie longue ainsi qu'il a été fait, on a quatre parties longues et trois courtes, sept cent soixante mille signes. C'est beaucoup de toute façon, mais mieux eût valu la formule la plus basse, mieux voisine de la taille d'un livre à peu près normal.
D'autre part, en commençant comme il a été fait par un chapitre long, on se trouve avec une partie centrale qui est brève. Si, comme il est tentant et presque inévitable pour si vaste entreprise, on a dans la tête la métaphore d'une cathédrale, la cathédrale en question aura une nef centrale étroite, ce qui est absurde pour un monument de cette importance.
Evidemment, dans un livre, on entre en général, malgré tout, au moins la première fois, par la première page, ce qui, si la métaphore de la cathédrale est gardée, signifie qu'on pénètre dans l'édifice par le côté, c'est-à-dire par la nef gauche extrême. Mais peut-être la métaphore de la cathédrale, pour tentante qu'elle soit, n'est-elle pas pertinente. Un livre se présente moins de face, avec son milieu au milieu de la première image qu'il donne de lui, qu'en enfilade, en perspective, en profondeur, avec son milieu à mi-parcours. Selon ce point de vue, l'image de la symphonie est plus juste que celle de la cathédrale. Ou bien, si l'on tient à la cathédrale, il faut l'envisager dans sa longueur et dans le cheminement qu'elle implique. Dès lors ce n'est pas : une nef large, une nef étroite, une nef large, etc. (de toute façon, à ma connaissance, il y a peu de cathédrales qui ont sept nefs ! (des mosquées, peut-être)); c'est, pour toutes les nefs parallèles : une travée longue, une travée brève, une travée longue, une travée brève, etc.
Si en revanche on a en tête une symphonie (et les symphonies en sept mouvements ne sont pas tout à fait sans exemples - du côté de Mahler, par exemple), le modèle mouvement long, mouvement bref, mouvement long, mouvement bref mouvement long, mouvement bref mouvement long me semble préférable à l'autre, à celui où les mouvements brefs sont placés aux extrêmes - courte ouverture, bref finale).
De toute façon, maintenant, il n'est plus possible de revenir en arrière: les mouvements ne sont pas seulement de longueurs différentes, ils sont de styles différents, et bien sûr il y a un lien entre les styles et les longueurs. Non seulement il n'est pas envisageable, bien sûr, de faire s'échanger les positions entre le chapitre I et le chapitre II tels quels, il n'est pas envisageable non plus de tailler dans le chapitre I un court chapitre traité dans le style du chapitre II, et de faire glisser tout ce qui reste dans le chapitre II. Il faut s'y résigner, changer est désormais exclu. Mais après cette petite "méditation" écrite, je ne suis pas sûr que ce soit à regretter.
p.497-499


Je me demande bien où, au temps des premières Églogues, j'avais rencontré le cas de John Thomas Perceval, "Perceval le fou", qui fait quelques apparitions dans les Travers, ainsi d'ailleurs que son père, Spencer Perceval, Premier Ministre de Georges III, assassiné à la Chambre des communes le 11 mai 1812. Le père est dans tous les dictionnaires, évidemment. Mais le fils, je ne vois pas comment il était arrivé jusqu'à nous, nous des Églogues, vers le milieu des années soixante-dix. Gregory Bateson lui a consacré un livre, et a publié une grande partie de ses écrits, sous le titre Perceval le fou, traduit en 1976. Ce livre n'est pas dans ma bibliothèque et je suis sûr de ne l'avoir jamais eu entre les mains. J'ai écumé hier La Tour de Babil, la fiction du signe, de Michel Pierssens, où il est beaucoup question de Roussel, Brisset et même de Mallarmé, parmi les "fous littéraires"; et Folle vérité, vérité et semblance du texte psychotique, ouvrage collectif que j'ai beaucoup pratiqué il y a vingt-cinq ans et plus (il m'est dédicacé par Jean-Michel Ribettes, l'un des auteurs) — pas trace de Perceval jeune... [suit deux pages biographiques sur Perceval le jeune].
p.520


J'espérais terminer le troisième chapitre de Travers III à la fin de ce mois de novembre. Il est peu vraisemblable que j'y parvienne. Plusieurs jours de suite j'ai avancé de deux lignes, de trois lignes — non pas faute de labeur, bien sûr, mais parce que souvent sont nécessaires plusieurs heures de recherche pour trouver le lien qui assure à lui tout seul toutes les liaisons souhaitées. Aujourd'hui je me suis battu surtout avec Grant (Ulysses); ou autour d Grant, à partir de Grant, voire grâce à Grant, car chaque mot, chaque nom, se présente immanquablement avec toute une batterie de signalisation, pointant dans toutes les directions: il n'en est que plus difficile, souvent, de choisir la meilleure voie.
p.525-526 [3]


Si la mariée était presque trop belle, c'est que j'avais demandé à Paul s'il jugeait possible de publier d'une part Travers III à l'automne prochain mais aussi, en même temps, de nouvelles éditions des quatre premiers volumes des Églogues, Passage, Échange, Travers et Travers II, sans lesquels Travers III est presque impossible à lire.
p.522 [4]


La Pérouse tient en effet une grande place dans la série des Travers, par exemple à cause de Swann et de l'état où le met toute mention de la rue La Pérouse (où habite Odette); ou bien du vieux Lapérouse des Faux-Monnayeurs, le malheureux grand-père et professeur du petit Boris, l'enfant qui se suicide d'un coup de feu à la tempe au milieu de sa classe. Je résistais à la tentation de passer encore deux heures devant l'écran à un moment où je devrais être à "travailler" sur cet écran à ceci même, mais, m'occupant hier de Travers III en fin d'après-midi comme tous les jours, et revenant sur des passages déjà corrigés, j'ai par hasard fermé la session, à huit heures, au moment d'aller voir le journal télévisé, sur le nom... La Pérouse. J'y ai vu, bien sûr, un signe du ciel: il ne fallait pas renoncer à suivre "Thalassa", même pour les meilleures raisons de la terre (qui ne sont pas pertinentes en l'occurrence). Et je n'ai pas regretté d'avoir pour La Pérouse délaissé ce journal, car l'émission, très longue, n'était pas seulement très instructive, elle abondait en éléments très utiles à nos petits travaux, à Duparc, du Parc, du Vert, Denise Camus et moi.
p.626-627

Notes

[1] Cela me rappelle Flaubert, refusant de quitter son cabinet de travail pour aller voir Sand, de peur d'être distrait.

[2] envie de couper... mais comment être sûre que cela n'est pas utilisé dans Travers III?

[3] On remarque que dans sa recherche de liens, RC postule qu'il y a nécessairement une solution, un lien qui comblera ses désirs.

[4] Journal de Travers me paraît plus important pour une première approche de Travers III que les précédentes Églogues. Passage et Échange sont disponibles. Travers et Travers II, épuisés, sont en ligne sur la SLRC.

lundi 20 octobre 2008

Un coucher de soleil prémonitoire

En 1976

Une ou deux fois, ainsi à Olympie, quand le soleil se couchait sur les ruines, entre les arbres, et que s'éloignaient quelques derniers couples, un bras sur une épaule, j'ai pensé qu'il aurait été agréable d'être là avec W., dans une intimité tranquille, affectueuse. Mais j'ai songé aussitôt que les choses ne se passeraient pas du tout de cette façon-là, qu'il me presserait et n'aurait en tête que son maudit gin-tonic de début de soirée [...].

Renaud Camus, Journal de Travers, p.831

En 1995

alors que je l'attends dans la salle des Vents près d'un plateau sur une table basse en avant du canapé sous les Volcans sur un plateau où ont été disposés pour satisfaire à sa requête diverses bouteilles d'alcool de gin de whisky de champagne de vodka de whisky et une carafe de jus de fruit des verres et quelques biscuits d'apéritif d'origine d'ailleurs parfaitement industrielle il faut le reconnaître tandis que le soleil que je l'attendant a vu descendre d'abord assez lentement encore puis se précipiter choir descendre s'enfoncer se précipiter à l'horizon au couchant sur la ligne d'horizon vers le village de Sainte-Mère et au-dessus des tours de l'église et du château de ce village-là cet autre château là-bas au couchant à travers l'espace sur la hauteur au couchant sur la ligne d'horizon au-delà de la vallée dans la fenêtre dans la baie dans l'unique baie la large fenêtre avec un faste une ampleur un éclat une somptuosité d'incendie dont s'était embrasé tout le magnifique soir d'été de commençant été de solstice de cette période de l'année où la nature où le ciel où la campagne se montre à son où la nature au faîte de sa se montre à lui avec une splendeur qui dans cette attente puisqu'il n'arrivait pas que le soleil accélérait sa chute dans l'embrasement somptueux inoubliable de tout l'air de toute la vallée la campagne à travers la large baie percée à travers l'épaisse muraille où venait s'inscrire s'étaler s'inscrire se précipiter tout l'espace embrasé par le dans la dans l'immense embrasure de la vallée lui donnait à penser mélancoliquement d'abord qu'une fois encore il faut le reconnaître la coïncidence entre eux ne se faisait pas ne s'opérait pas n'allait pas s'accomplir échouait la liaison la communion le partage échouait laissant l'un et l'autre à sa à son à sa solitude devant la comme si il faut le reconnaître l'espérance d'un partage d'un échange d'un lien d'une communion était déçue une fois de plus déçue trompée écartée détournée puisqu'il faut bien le reconnaître une fois de plus ils n'allaient pas vivre côte à côte ensemble partager une fois de plus ce moment-là qui était pourtant il faut le reconnaître éblouissant comme un signe un témoignage de la complicité des de la bonne volonté du de l'amitié de de [...]

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.113

Du rapprochement de ces deux extraits on déduira que les gens ne changent pas, ou si peu.

dimanche 26 août 2007

Dieu danse

[...] ou bien: tu es mûr pour Bellevue (il s'agit, on le sait, du grand hôpital psychiatrique: W., qui alors se prend pour Dieu, y est interné quelques temps, en effet, ainsi qu'on peut le lire, non pas dans My Philosophy From A to Z, mais dans le gros volume des Diaries — bien entendu le nom a été changé.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.95

William lui-même ("God") raconte comment son père, en arrivant sur le Grand Canal, ne s'était intéressé, tout le long du parcours qui mène de Santa Lucia, la gare, jusqu'à la place Saint-Marc, qu'au moteur du vaporetto, [...].[1]
Ibid, p.98

«And it's true, he actually does think he is God.»
Ibid, p.103

Les personnes curieuses, ou soupçonneuses, remarqueront d'autre part que tout cela se passe exactement au moment où "Bill", comme l'appellent les Diaries, fait un ou plusieurs séjours dans un ou plusieurs hôpitaux psychiatriques, après avoir informé son entourage, et aussi bon nombre d'inconnus, avec une solennelle simplicité, qu'il était Dieu.
— Moi je l'avais rencontré à un abri d'autobus, à l'angle de la rue du Bac, et il m'avait appris qu'il était évêque, simplement. Avec les anglicans, vous comprenez, je ne sais pas très bien comment ça se passe: donc ça ne m'avait qu'à moitié étonné. Et puis il parlait sur un ton si raisonnable, si raisonnable, toute son attitude était tellement normale, si correcte, tellement conforme à ce qu'on peut attendre d'un dignitaire ecclésiastique, je me suis dit qu'après tout... J'étais seulement un peu surpris qu'il se soit élevé si vite dans la hiérarchie.
— Eh bien vous voyez, il ne s'est pas arrêté là...»
Ibid, p.156 à 170

Dieu danse au Studio 54, très bien, d'ailleurs, seul, bras levés, souriant tout entier à lui-même, abîmé dans le rythme de la musique.
Ibid, p.231

Dieu danse au Studio 54.
Ibid, p.249

Dieu lève les bras au ciel, ondule des hanches, renverse la tête en arrière. Il a un rythme excellent. Il est persuadé que Warhol est Walt Disney.
Ibid, p.249

Il habitait près de l'angle de la quatre-vingt-dixième rue une maison de trois ou quatre étages qui avait été avant lui celle de Warhol; et c'est là que nos voyageurs, Dieu et le Diable, M. et W., X. et Y., Personne et Nobody –ces ombres, ces morts, ces masques– avaient à New York un de leurs principaux points de chute.
Ibid, p.249

C'est donc au fin fond de l'Arkansas que Dieu, le futur "Dieu" (qui n'est encore, en ce point de notre récit, qu'un adolescent d'une grande beauté, d'une irrésistible séduction et d'une immense curiosité pour le monde, pour le vaste monde et pour tout ce qu'il soupçonne que dans ce trou perdu on lui en cache), fait la rencontre du grand architecte, au seuil d'une bibliothèque souterraine que ce maître vient d'édifier, de creuser plutôt, sur le campus de l'université, et que j'aurai moi-même (cette bibliothèque) l'occasion de fréquenter assidûment quelques années plus tard.
Ibid, p.250

(Dieu danse au milieu
de la piste, très bien,
les bras levés au ciel,
paupières basses,
abîmé dans Lui-
Même, très bien)
Ibid, p.259

Hi, God
Ibid, p.528

L'étrange est qu'au moment où la folie se déclare tout à fait et où M., qui annonce à qui veut l'entendre qu'il est Dieu (ce dont son entourage s'accomode d'abord assez bien, à commencer par Warhol lui-même, qui se contente de lui dire gentiment Hi, God, quand il le voit danser au Studio 54), doit être interné d'urgence à Bellevue, l'étrange est la surprise des uns et des autres, alors que, on s'en avise en relisant des lettres ou de vieux journaux intimes, le dérangement de son esprit avait déjà été noté par plus d'un de longue date: tout se passe comme si soudain un mot ou un autre, Bellevue, internement, prévenir les parents, faisaient accéder à une autre couche, plus réelle, de la réalité – il en va comme pour la grande Histoire, on savait mais on ne savait pas qu'on savait...
Ibid, p.533

Notes à l'intention des non-camusiens:

Il s'agit de William Burke, nommé le plus souvent W. (mais pas uniquement) dans le Journal de Travers ou L'Inauguration de la salle des Vents, le compagnon de Renaud Camus entre 1969 et 1981. Il apparaît sous le nom de Bill dans les Diaries de Warhol.

Dans Vaisseaux brûlés, un extrait de l'agenda de 1979 :

1-3-8-5-2-7. So when I went downstairs at New York / New York and I saw him, I said, "Hi God", and he called me a genius for knowing. And it's true, he actually does think he is God. So I walked with God over to Studio 54. I talked with God as we walked. When we got to Studio 54 I saw John and told him that God was on the dance floor, and he ran away. (Sunday, June 10, 1979). Dans mon agenda il n'y a pas d'entrée pour ce jour-là. Je suis à San Francisco. La veille j'ai visité l'appartement du 10 Lyon Street, face à Buena Vista Park, où j'aménagerai le 23. Vu deux films au Castro : Double Faced Woman, de Cukor, et Shop Around the Corner, de Lubitsch. Le 18 juin : Carte de W., bizarre. Le 19 : Appelé W. à N.Y. Incohérent. Ecrit à Fred Hughes. Le 20 : Coup de tél. de John : W à l'hospital. Aucune entrée pour le 21 juin. St. Rodolphe. Eté. (Rodolfo a vingt-trois ans. Je ne le rencontrerai que deux ans plus tard). Le 22 : Autre coup de tél. de John. Me demande de venir à N.Y. Me prépare à partir, mais encore un coup de tél., W. incommunicado. Fred tél. aussi, conseille d'attendre à lundi. ''

Un passage d' Été évoque cet internement, mais c'était incompréhensible à l'époque de sa parution (1982) :

C'est Hazel, la gouvernante noire de Morgan Travers, qui téléphona au docteur Müller et fut ainsi à l'origine de l'internement de William à Beauregard, lorsque le délire de celui-ci atteignit des proportions telles qu'elle avait elle-même l'impression de devenir folle : il parlait sans cesse et sans suite, avec une fébrilité frénétique, et mélangeait à des récits obscènes d'une précision dont elle n'avait que faire de vagues souvenirs de vacances en Grèce, le tout noyé, sous le signe de la mort, dans un vertigineux fatras historico-intellectuel.
Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.237

Notes

[1] L'épisode est évoqué également dans Journal romain.

mercredi 16 mai 2007

W., collages

Il me vient des tentations absurdes, par exemple d'arrêter de recopier des extraits des œuvres camusiennes et ne donner plus que leurs références, puis de coder ces références, enfin de ne publier que des lettres et des chiffres: Inaug 287; AA 404; JdT 367, 650,711,736; AA 376, PA 133, Inaug 21, JdT 726; Tricks 381.
Ce serait plus court et m'éviterait d'avoir l'impression de n'écrire que des évidences.

La parution du Journal de Travers est une anomalie temporelle. Nous arrivons au milieu de l'histoire avec W., alors que nous en connaissons la fin par L'Inauguration de la salle des Vents. Nous connaissons quelques autres détails par la chronologie (de 1969 à 1982), par Tricks de façon allusive et en faisant quelques hypothèses, par P.A. qui est peut-être finalement la plus complète des autobiographies camusiennes (mise à jour: Vaisseaux brûlés), et c'est quelque chose de terrible de connaître la fin tandis qu'on lit les déchirements de Journal de Travers:

Ouais, tant qu'ça t'fait mal, c'est qu'i reste quèque chose, c'est sûr, p'isque c'est justement ça qui fait mal, c'qui reste, ça d'accord : et putain, ça peut durer une paie, y en a qui dise une plombe ou deux, mais t'en a ça va plutôt chercher dans les six-sept, et encore quand c'est pas toute la vie — mais moi c'que j'suis pas sûr du tout, quèque part, c'qu'après, tu vois, même après, quand t'as p'u mal, quand tu r'ssens p'u rien, quand tu peux r'penser à tout ça en t'en foutant mais alors royalement, ben c'que moi je suis pas sûr, mais alors là pas sûr du tout, c'est qu'ça continue pas, putain ch'ais pas comment t'dire, pas d'exister, ça non, p'isque justement c'est fini, mais alors fini d'chez fini, mais comment qu'j'pourrais t'dire, putain merde c'est pas hévident, d'avoir existé, si tu veux, enfin j'te parle pas d'l'amour, enfin si, quèque part ouais, mais non, mais de..., enfin qui, c'qu'on disait, c'que j'te parlais, là quand t'as l'idée que putain ça y est, qu't'es bon, qu't'es vraiment là, quoi, merde, qu'tu vis, comment qu'j'pourrais t'dire, qu'i s'passe quèque chose mais vraiment pour de bon, sérieux quoi, quèque chose entre vous, mais pas seulement entre vous, c'est qu'ça qu'j'te parle, enfin qu'pa'ce qu'i s'passe quèque chose de vraiment vrai entre vous i s'passe quèque chose de vraiment vrai dans ta vie, quoi, ch'ais pas si tu vois, enfin pas dans ta vie, plutôt que ta vie elle-même elle se passe, quoi, ou que justement elle se passe pas, oui plutôt, enfin j'veux dire elle passe pas, elle est là, quoi, elle est vraiment là, quoi, mais si dix-quinze plombes après tu t'rends compte que non, qu'en fait i s'est rien passé du tout, et la preuve c'est qu'quand t'y penses t'as même pas mal, tu t'en fous, rien à cirer, alors c'que tu t'rends compte, c'est quoi c'que tu t'rends compte, ben putain c'qu'tu t'rends compte à c'moment-là c'est qu'y avait rien, c'est qu'en fait y a rien eu du tout, et pourquoi c'est qu'tu souffrais, après, ben tu souffrais pa'ce que tant qu'tu souffrais tu r'grettais quèque chose, c'est ben qu'y avait quèque chose à r'gretter, tandis que là putain si t'as plus mal c'est qu'tu r'grettes rien, et si tu r'grettes rien c'est qu'y avait rien, c'est qu'y a rien eu, niente, nada, ouallou, que dalle (et ça putain c'est ça qui fait mal…).

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.287

Cette fin dissoute dans l'absolue indifférence est reprise dans L'Amour l'Automne:

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils éprouvaient l'un pour l'autre une passion qui les consumait tout entiers, et lorsque après l'amour ils retombaient en sueur sur les draps froissés, et restaient côte à côte, le bout de leur doigts se touchant à peine, à regarder au plafond de la chambre les ombres de la rue, ou de tel petit port de Grèce, s'agiter à travers les persiennes à demi closes, comme si la vie était une terre de rêve, si variée, si belle, si neuve, ils étaient bien loin de se douter — à vrai dire ils ne se posaient même pas la question, tant pareille durée leur était peu concevable — que trente ou quarante ans plus tard le sort de l'autre, pour chacun d'entre eux, non seulement serait depuis longtemps complètement inconnu, à quelques lambeaux près, quelques fragments d'information douteuse, quelques images tronquées, mais même constituerait un objet de complète indifférence, et de tranquille incuriosité.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne (2007), p.407


J'ai un peu de mal à comprendre les affres de Renaud Camus dans le Journal de Travers. Si je résume, RC est terriblement jaloux, il fait la tête si W. ne lui dit pas ce qu'il fait, ce qu'il va faire, où, avec qui, etc, et il fait la tête si W. fait une allusion devant lui (RC) à quelque chose qu'il a fait sans lui (RC) en avoir parlé. Bref, il faut que RC sache tout, comme dirait W (p.726). Entretemps chacun semble baiser "à couilles rabattues" (sic), ce qui fait qu'on ne comprend plus très bien où est le problème. Le problème serait entièrement dans la parole, une parole non partagée, le besoin d'être pris en considération, d'être reconnu. Le problème, c'est une parole à laquelle on puisse faire aveuglément confiance: «Toi, tu ne fais jamais ce que tu dis, jamais. Tu es supposé passé l'après-midi à la galerie, des gens me téléphonent toutes les cinq minutes pour me dire qu'ils te cherchent, qu'ils t'ont appelé là-bas, que tu n'y es pas. Naturellement, le soir, j'ai tendance à demander où tu étais, comme n'importe qui le ferait. Ça t'exaspère, tu ne réponds pas. Évidemment, ça me rend nerveux. N'importe qui deviendrait un peu soupçonneux.» (p.726) Mais soupçonneux de quoi, c'est ce que j'ai du mal à saisir: RC redouterait-il une infidélité? Mais qui prendrait quelle forme, si l'on songe aux siennes liaisons (si c'est bien le mot) avec Christian ou Gianni? Les conventions paraissent si compliquées, cartographie d'interdits et d'autorisations en fonction des lieux et des personnes présentes... (Heureusement que RC nous répète que c'est plus compliqué d'être hétéro...).
Comme malgré tout j'ai une certaine pratique des journaux, je me dis que Renaud Camus doit déséquilibrer le journal et nous montrer davantage ses torts ou son incohérence que ceux de W. De temps en temps, une phrase prononcée par l'un de ses interlocuteurs semble prouver qu'il est communément admis dans l'entourage de RC que W. exagère. Mais est-ce parce que c'est vrai ou parce que les amis de RC veulent se montrer compréhensifs?:

Il [Patrick Miller] me demandait:
«Mais comment peux-tu partager la vie de quelqu'un avec qui tu ne peux pas parler, discuter, avoir une conversation sur vos propres relations?»

Renaud Camus, Journal de Travers (2007), p.367 (déjà noté dans P.A, voir infra)

«Ça va ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je suis triste.
— Tu es seul?
— Oui.
— Où est W.?
— Je ne sais pas.
— Il est à Paris ?
— Oui.
— Ah, je vois : il fait encore des siennes.
— Probablement.»

Ibid., p.650


— J'ai parlé à W., il m'a appelé pour une histoire de Matisse qu'Aragon veut vendre. Il m'a dit que tu étais fou, que tu ne voulais vivre que dans les drames, qu'il en avait assez, qu'il voulait quelqu'un de doux.
— De doux? Ça, c'est le comble...
— Je crois que ce qu'il dit entend par doux, c'est calme, facile, qui ne pose pas de problèmes. Il pense au Sud-Américain qu'il a rencontré l'autre soir. Je lui ai dit qu'il était sadique. Il a dit qu'il ne téléphonait pas pour parler de ça.

Ibid., p.711


Et puis, bien sûr, il y a le "coup de la lettre", que RC écrit pour exposer ses sentiments et ressentiments (suppose-t-on) et que W. refuse de lire:

«Le coup de la lettre, ça c'est trop, vraiment...
— Je pourrais être amoureux de toi...
— Oui, bien sûr, maintenant que tu es sûr que je suis amoureux de quelqu'un d'autre...»
Il me raccompagne jusqu'à ma porte et m'invite à prendre un verre à l'Escurial. Non. je veux rentrer.
«Mais W. n'est sans doute pas là ?
— Ça ne fait rien.
— Il suffit que tu t'approches de cette maison pour que tu deviennes sombre... Au revoir.»
En fait W. est là, à regarder la retransmission des Jeux olympiques. La lettre est toujours au même endroit, intouchée. Il me caresse assez gentiment, distraitement. Mais il n'est pas question de la lettre. Puis nous nous couchons en silence.

Ibid., p.736

Cet épisode est repris de façon ramassé dans L'Amour l'Automne:

La rupture — ou peut-être conviendrait-il plutôt de lire l'une des ruptures, car il y en eut toute une série, et de toute espèce, à telle enseigne qu'on pourrait soutenir, en exagérant à peine, que cette liaison ne fut en fait que ruptures, succession presque ininterrompue d'interruptions, aglomérat de failles, de cassures, de déliaisons — semble avoir été provoquée par certaine lettre que Tony écrivit à W., avec le plus grand soin, dans le dessein de mettre entre eux les choses au net une fois pour toutes; et que celui-ci, bien que tous deux partageassent alors, rue du Bac, un appartement minuscule, s'obstina non seulement à ne pas lire, à ne pas toucher, mais même à ne pas voir, à ne pas remarquer, en quelque évidence qu'elle fût disposée sur l'unique table, sur le lit ou la cheminée : c'est au point que Carlo, leur ami italien, suggérait qu'elle fût suspendue, par un fil invisible, au beau milieu de l'unique pièce.

L'Amour l'Automne, p.376


Cette liaison si orageuse avait déjà été décrite dans P.A. et dans L'Inauguration de la salle des Vents:

297. l'amant qui m'a fait le plus souffrir: incontestablement X., je suis tenté d'écrire les doigts dans le nez. Mais peut-être serait-il plus juste de dire : l'amant auprès duquel j'ai le plus souffert. Lui aussi en a vu de toutes les couleurs, probablement, à mes côtés. D'ailleurs à peine nous étions-nous quittés, il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. A moins que l'histoire ne doive s'écrire en sens inverse : peut-être nous entendions-nous si mal, et nous sommes-nous finalement quittés, parce qu'il avait des prédispositions aux asiles psychiatriques ? Tout à fait au début de nos amours, lors de l'une de nos premières brouilles (il y en eut des centaines : le mode normal de fonctionnement de cette liaison, c'était la brouille; l'état le plus habituel de ce "mariage", le "divorce"; le climat coutumier de cette passion, la guerre au couteau (il y eut tout de même quelques jolis moments d'entente heureuse (248))), un ami commun, un psychanalyste, m'avait dit pour me consoler de ce que nous envisagions tous les deux comme une séparation définitive, qu'il ne voyait pas, de toute façon, comment il était possible de vivre avec quelqu'un qui ne vous entendait pas, qui ne pouvait pas vous entendre, qui ne voulait pas vous comprendre, sur qui le langage semblait sans prise ce qui correspondait parfaitement à la situation en effet; mais qui ne nous a pas empêchés de passer ensemble douze années de notre vie (à ces périodes près où nous étions brouillés, justement.) (Le même personnage pourrait aussi être rangé sous la rubrique : amant que j'ai le plus aimé, certainement).

Renaud Camus, P.A. (1995), 297, p.133

(Notons cependant que sur le forum, RC ramène cet internement à une cure de désintoxication).

Et pourtant ce serait une grave erreur de croire qu'à aucun moment ils n'avaient été heureux ("je" et "lui", je veux dire — X. et moi, si vous voulez, le visiteur et l'hôte, l'hôte et l'auteur, l'hôteur, etc): il fallait au contraire qu'ils eussent connu ensemble des heures (ou peut-être seulement des quart d'heure, soit) d'une intensité de bonheur incomparable pour que cette vie d'enfer ait continué sans se rompre et que même, cette liaison s'étant rompue cent fois (eux-mêms ayant "rompu", comme on dit), elle reprenne et reprenne encore, reprenne et rompe de nouveau, rompe et reprenne, au point que la rupture, la séparation, le divorce, la scène, l'interruption, deviennent son mode le plus habituel de durer.

L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.21


Dans le Journal de Travers, c'est d'indifférence que se plaint RC :

Tout ce que tu as pu montrer, jour après jour, c'est l'indifférence la plus totale: que tu t'en foutais complètement, de moi, de nous, de cette relation; que tu n'étais pas disposé à bouger le petit doigt pour tâcher d'arranger les choses.

Journal de Travers (2007), p.726

Cela me fait considérer Tricks sous un autre angle. Je me demande... je me demande si consciemment ou inconsciemment cela n'a pas été une mise à l'épreuve de l'indifférence de W. : «Ah tu t'en fous? On va voir.»
Etait-ce une revanche, une façon de guérir un complexe? (W parle: «[...] essayer de voir combien tu peux avoir d'amants en une semaine, ça ne m'intéresse pas: on ne fait pas un concours, comment est-ce que je peux te mettre ça dans la tête?» p.341) une façon de devenir aussi dur que l'autre? (RC: «La seule façon d'avoir une relation avec toi, c'est d'être comme toi: aussi dur, aussi fermé, aussi méchant.» p.726 (Mais Renaud Camus poursuit: «Ça ne m'intéresse pas.»))

Ces interrogations sont provoquées par la phrase soulignée (par moi) dans le passage suivant qui intervient dans la seconde édition de Tricks, édition revue et augmentée en 1982:

[Récit transcrit à Paris le vendredi 12 mars 1982, après une nuit d'horreur et de violence, passée à monter la garde, de taxis en salles d'urgence d'hôpitaux, près d'un délire tout en cris de douleur, en accès de nostalgie et en insultes, où ce livre, justement, tenait une grande place.] Comme je n'ai pour ainsi dire rien noté pendant mon séjour aux Etats-Unis, et que j'ai maintenant près de deux mois de retard par rapport aux événements que je relate ici [Interruption. Coup de téléphone. Léger mieux. Invitation presque «mondaine» à passer là-bas un moment. Mais je dois remettre lundi, le 15, à son éditeur la version «complétée» de ce livre, et le même jour faire une lecture «commentée» d'un autre à une assemblée de bibliothécaires... «It is closing time in the gardens of the West.»]

Renaud Camus, Tricks (1982 et 1988), p.381


La dernière mention de W. dans la chronologie date de juillet 1982, Rodolfo apparaît au Portugal en août 1981 et à Paris en janvier 1982. L'entrée qui suit la dernière mention de W. en 1982 voit l'apparition de Jean Puyaubert.

lundi 19 avril 2004

La folie

Il y a fascination de la folie chez Renaud Camus. Nodier, Donizetti, le fou d'Angèle dans Echange, Journal d'un fou et Lettres d'un fou pour Travers, la fascination pour von Ungern, Höderlin, Nietzsche, «Ô fous, nos gentils fous, qui de vos hantises ambulatoires sillonniez ces pentes en tous sens, vos paquets mal ficelés sous les bras, dans quels vieux journaux serriez-vous quelles vieilles lettres, sur votre cœur, et qui vous disaient quoi de ce que c'est que d'être ?» p17 Élégie de Chamalières, et le "décuvage de poussière d'ange" de WB se fait bel et bien en hôpital psychiatrique.
Est-ce que le propre de la folie (littéraire si l'on veut, heureuse, heuristique peut-être, mais folie quand même, en tant qu'elle est une forme de négation du réel) ce n'est pas justement de donner excessivement du sens?
question de Rémi Pellet
Cela me rappelle furieusement Buena Vista Park. Page 89, «Massacre: […] Le bathmologue fou ne peut prononcer une phrase sans songer à tous les discours qu'elle écrase.» Remplacer "discours" par "sens", et vous retrouvez votre phrase.

L'étrangeté du parti, pour moi, c'est qu'il n'apparaît pas dans Buena Vista Park. J'ai souvent l'impression que BVP est la carte astrologique du ciel de RC, et qu'il aura passé sa vie à accomplir ce qui est écrit dans ce livre, Macbeth obéissant à un oracle par lui-même prononcé. Ce serait l'inverse d'une négation du réel: faire survenir le réel à partir de l'écrit. Rendre l'écrit réel.
Sauf le parti. Je ne trouve pas trace du parti dans BVP. Je trouve les prémices de l'affaire, mais pas celles du parti. Le parti paraît être la conséquence de Corbeaux. Choc qui bouleverse la carte tracée. "L'affaire" redonne sa primauté au quotidien, à l'événement, contre l'écrit, habituellement premier. Le parti serait-il tentative de réorganiser cela, de refaire passer l'écrit en premier?

(Je donne trop de sens? Avouons-le, ma propre folie n'est pas si loin, ce n'est pas pour rien que je me sens chez moi dans les textes de RC…)


Ici j'articulerais volontiers une réflexion sur la peinture de Marcheschi, sans trop savoir comment m'y prendre. La folie de RC vous dérange, ou vous interroge, qu'en est-il de la terreur qui se dégage de certains tableaux marcheschiens? N'y a-t-il pas la même surprise de trouver la folie chez Renaud Camus, homme "peu métaphysique" mais "ironique" (selon R. Barthes) que de trouver la terreur chez Marcheschi, homme de douceur? N'y a-t-il pas tout simplement (!) exploration des abîmes?

vendredi 20 février 2004

Les jumeaux

Il y a un faux jumeau dans Échange de Denis Duparc, jumeau que je crois reconnaître dans la "Chronologie" du site de RC.

«Vous accordez trop d'importances aux éléments biographique» (à peu près, de mémoire) p.200, Échange.

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Message de Renaud Camus (Oracle Brimont) déposé le 20/02/2004 à 15h36 (UTC)

Objet : Je pensais encore à certain faux jumeau

Would you terribly-terribly mind being a tiny bit more specific, my dear ?

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Ma réponse

[...] aux côtés d'un adolescent blond, dont le blouson en imitation de cuir noir est orné sur la poitrine d'une lettre brodée qui pourrait être l'initiale du prénom William.
Denis Duparc, Échange, p155

Une éternité de beau temps présidait à nos joies. Je, un après-midi d'été. Et c'est pendant ce séjour-là qu'il retrouve à Cannes, la nuit, au cours d'une promenade vers le phare, Denis, un garçon né le même jour que lui, presque au même endroit, et dont le père est consul, ou ambassadeur, à Panama ou au Pérou, je ne sais où.
Échange, p161

Denis Duparc est né dans le centre, il y a un quart de siècle. Fils d'un consul, il passe la plus grande partie de son enfance dans divers pays étrangers, notamment en Italie et en Inde.
Échange, quatrième de couverture.

C'est là qu'après tant d'années se retrouvent les jumeaux, comme les appelaient leurs deux familles. Ils sont vêtus tous les deux d'un jean très serré, d'une chemise en oxford, et de chaussures de tennis. Mais ils se reconnaissent à peine. Pourtant ils partent ensemble, riant, ou souriant, échangeant des récits sans suite. Gravissant une trentaine de marches assez raides, ils débouchent sur l'avenue, à la hauteur du pavillon de Flore.
Échange, p162
8 août 1948. Naissance (à Little Rock ? ) de William Burke.
Samedi 29 mars 1969. Téléphoné à William Burke. Rendez-vous au Flore.
cf. chronologie.

Et il est question ailleurs de "la galerie La Remise du Parc avec William Burke" (1979). cf. également Journal d'un Voyage en France, p.24.
Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.
Denis Duparc, Échange, p200
Ces citations ne recouvrent pas les mêmes personnages : il s'agit pour l'un du double de l'auteur, son ectoplasme pour ainsi dire, qu'il ne pourra jamais rencontrer, puisqu'étant lui-même, et pour l'autre d'un ami, un jumeau à peu près, comme on aime à s'en inventer quand il s'en est fallu de bien peu que les dates ne coïncidassent.

Et pourtant, le même et l'autre, ici, ne font qu'un, pour moi. J'ai repris des citations concernant les deux, quand il m'a fallu être a tiny specific.

D'autres associations se font, vers L'Inauguration, bien sûr, à cause du double imparfait, mais aussi vers Roman Roi, où trois personnages, Roman, Diane, Homen, se partagent une personnalité.

«Les miroirs se reflètent.»

Evidemment, tout cela n'est que recoupements alléatoires, ou hallucinations. Recomposition.

Les jumeaux ne manquent pas, dans Échange. J'en vois trois "paires": celle dont je viens de parler, la dernière du livre, une première, constituée de vrais jumeaux («l'oncle des jumeaux» p75) qui appartiendrait, d'une façon ou d'une autre, à l'histoire familiale, et un autre cas de presque jumeau, («un jeune jardinier [...] en train de mourir, à Lyon, d'un cancer.» p91).

Evidemment, rien de cela n'est écrit, tout est infiniment mélangé. «Il ne serait pas étonnant, dans ces conditions, que le lieutenant de police ne commence à s'impatienter des histoires embrouillées, contradictoires, toutes aussi fausses les unes que les autres, probablement, que lui récite d'une voix égale, indifférente, un homme dont l'identité n'est même pas certaine.» p133

L'esprit pèse et pondère, spontanément, ce qu'il lit. Sans que l'on arrive réellement à comprendre ce qui se passe, ce qui s'est passé, quand, où, entre qui, certains éléments acquièrent force de vérité. On se persuade ainsi, par exemple, qu'il y a réellement eu un petit garçon qui lançait des bateaux sur un bassin, qu'il y avait réellement un fou qui se promenait avec de vieux journaux (d'autant qu'on l'a rencontré dans L'élégie de Chamalières), et que sans doute une toute jeune fille est tombée amoureuse de son médecin qu'elle réussit plus tard à épouser. Et ce jardinier... Lorsque j'ai rencontré un jardinier dans Roman Roi, j'ai cherché des références littéraires, Hamlet, Electre… Finalement, c'était peut-être bien plus simple…

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Message de Renaud Camus (Oracle Borimont) déposé le 21/02/2004 à 08h35 (UTC)

Objet : Pondération de l'errance

«Il y avait réellement un fou qui se promenait avec de vieux journaux»

Mais oui, à mon avis c'était "le fou de Ginette" (Ginette Amblard, la belle-soeur du sous-préfet de Florac, celle dont le véritable nom était Angèle. Elle se ruinait en crèmes de maquillage et disait "Tout pour la beauté, tout pour la beauté !"). Lui était le fils d'un magistrat, disait-on. Tout cela se passait en des temps très anciens. C'était l'heure tranquille où les liens vont boire. Je resterai longtemps sous l'impression de la visite que nous venons de faire à M. et Mme Levet. Je ne pourrai jamais oublier cet hôtel silencieux où le plein jour semblait dépaysé, pareil à la lumière dans laquelle les rêves se passent, ce plein jour que nous voyions au fond du vestibule pendant que le domestique portait nos cartes : la petite cascade blanche qui tremblait, sans aucun bruit, sur des rochers, et la pelouse qui montait tout droit, derrière, avec une frange de sommeil campagnard au sommet. Le jardin ? l'entrée d'un grand parc ? la pleine campagne déjà ?

Réellement, ah oui, très réellement : pour toujours et à jamais (vous n'avez pas sauté la préface, j'espère?).

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Ma réponse le 21/02/2004 à 09h20 (UTC)

Objet : Recoupement

Quant à elle elle ne cesse de répéter, tout pour la beauté, tout pour la beauté. Diane l'imite, et cette façon qu'elle a d'avancer sa lèvre inférieure, épaisse et retroussée. Une serviette nouée au-dessus du front, elle se revêt chaque soir de crèmes diverses, elle ne veut pas qu'on la dérange: mon masque.
Échange, p 146
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Message de Renaud Camus (L'âcre borborygme) déposé le 21/02/2004 à 09h57 (UTC)

Objet : Pierre et le Loup

J'écris toujours avec un masque sur le visage;
Oui, un masque à l'ancienne mode de Venise,
Long, au front déprimé,
Pareil à un grand mufle de satin blanc.

(Pauvre Ginette... Elle était de Saint-Marcellin, dans l'Isère. Son fiancé était mort à la guerre de 14, comme tant d'autres… Elle est morte chez les fous).

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Complément plus tard, en mars

Finalement, finalement, toutes ces variations conduisent à accorder une réalité à cet enfant.

Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche un voilier blanc qui se brise sur les récifs minuscules.
Échange, p.68

Le fils qu'il a eu d'Angélique, éternellement vêtu de son pardessus de serge grisâtre aux revers croisés, ses parchemins mal ficelés sous le bras, passe encore, combien de fois par jour, sous la terrasse à balustrade d'où le regardait jadis un enfant triste, dont une grande mèche barre le front pâle.
Échange, p.122

Un setter irlandais, déchaîné, court après une petite balle de mousse, qu'il rapporte à son maître, un enfant pâle et triste, avec force détours.
Échange, p.186

Immobile, écartant d'une main le rideau de la fenêtre, qui semble figurer, plutôt qu'un tissu de velours ou de soie, l'écran même du temps, elle contemple, de l'autre côté de l'avenue, dans le parc, le bassin où un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche un bâteau frêle, qui va se griser sur les récifs minuscules du jet d'eau.
Échange, p.211

Quelques-uns d'entre eux sont encore à demi cachés par une végétation exubérante, de larges feuilles découpées, ou minces, pointues, hérissées, que dominent de hauts palmiers aux troncs penchés et lisses au sommet desquels les palmes s'épanouissent en bouquet, comme le jet d'eau disproportionné du petit bassin de rocaille où un enfant blond, accroupi, plein de tristesse, essaie d'apercevoir, malgré les infimes vaguelettes qui s'écartent, en des cercles de plus en plus larges, et de moins en moins marqués, du récif central, son propre visage, et ses larmes.
Échange, p.220

Arrivé parmi les premiers, un grand garçon blond, sa raie bien droite, une mèche sur l'œil, avec, jeté sur les épaules, un pull-over à tresse, au col en V, dont les manches vides sont nouées sur son torse, erre de salle en salle.
Échange, p.228
Revient obstinément cet enfant triste, que je confonds avec l'auteur. Cependant, la description reprend explicitement les vers d'Arthur Rimbaud (Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache/ Noire et froide où vers le crépuscule embaumé/ Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche/ Un bateau frêle comme un papillon de mai) cités p.68, vers qui constituent l'exergue d'un poème de Levet (là aussi, la référence est donné explicitement p.68 d'Échange).
Mais je viens de lire un article sur Serge, le frère de Vladimir Nabokov, et j'y trouve ces mots: «[He] was tall and very thin. He was very blond and his tow-colored hair usually fell in a lock over his left eye.», phrase de Lucie Léon Noël. Et lorsque je lis, p.97, «Mais les autres l'appellent Lucette, sans qu'on sache trop pourquoi.» (cf Ada), je me dis qu'il y a sans doute beaucoup plus de Nabokov dans Échange que ce que j'en vois.


Cela tourne à l'obsession, me direz-vous. Peut-être (tout va bien, je ne suis pas encore enfermée). Le plaisir, c'est ce partage entre le hasard et les coïncidences (les deux Paul Léon1, ou le comte de Puiseux, par exemple), et les constructions, qui ne laissent aucune place au hasard.

L'auteur a tout prévu, puis la réalité le rattrape.

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Autre complément , en avril 2003

C'était donc le jardinier, né le même jour que moi et presqu'au même endroit, que j'avais rencontré à Cannes, sur la jetée et vu plusieurs fois, il y a quatre ou cinq ans. Ce que je ne lui ai pas dit, c'est que je l'avais cru mort, par suite d'une confusion de prénoms. Un certain jardinier de la Côte d'Azur, que connaissait l'un de mes amis et qui répondait à la même superficielle description, était mort à Lyon.
Renaud Camus, Tricks 1988- p.251

C'est que les jardiniers me sont toujours chers, et que celui-ci tient une certaine place dans ma petite mythologie privée et dans celle de Duparc. Nous l'avons plusieurs fois évoqué, de près ou de loin, dans nos livres, je crois, et il me semble bien le reconnaître, par exemple, à la page 91 d'Echange, et aussi, sans doute, à la page 97 (quoiqu'il ne m'ait jamais dit, certes, que j'étais «l'homme de sa vie»; mais peut-être à Denis.
Ibid, p.252
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complément le 29/12/2007

Concernant Angèle, des précisions sont données dans Journal d'un voyage en France p. 84 et dans L'Amour l'Automne p.359. ainsi que dans Journal de Travers.



1 : (l'ami de James Joyce (et dont la femme, Lucie Noël, relisait les épreuves de Nabokov) et le professeur écrivant un article sur Camus).

mercredi 7 janvier 2004

Un professeur au Collège de France

dans cet art, ce talent, ce don naturel que possédait X. A., W., Keith, Kenneth, Archer, l'hôte, le voyageur, le visiteur, et que peut-être il cultivait soigneusement, de se faire ouvrir toutes les portes et de séduire qui il voulait;[...] les plus grands artistes de l'heure et beaucoup des plus grands esprits du moment, voire du siècle, qui tous [...] se disputaient sa compagnie et l'accueillaient à bras ouverts dans leur atelier aussi bien que dans leur maison de campagne ou leur appartement de ville, lui en laissaient les clefs quand ils n'étaient pas là, insistaient pour l'emmener en vacances avec eux ou pour qu'il soit présent, quitte à couvrir ses frais de voyage, aux vernissages de leurs expositions à Houston, à Düsseldorf ou à Tokyo, aux premières représentations de leurs nouveaux spectacles aux Champs-Elysées ou dans la plus grande décharge d'immondices du monde, à Chicago, à la création de leur nouveau ballet au Lincoln Center ou à leur conférence inaugurale dans leur chaire de philosophie au Collège de France [...].
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.77

[...] il avait un véritable don insister là-dessus pour se faire aimer apprécier se lier d'amitié et même d'intimité avec toute sorte de avec les plus grands artistes de avec les qu'il admirait des peintres des sculpteurs des compositeurs tenez le vieux l'illustre était fou de lui ne pouvait pas imaginer la création d'une de ses œuvres sans que il lui envoyait non seulement des bien sûr mais aussi des billets d'avion réservait pour lui des enfin ne pouvait pas s'en des écrivains et même des comme qui s'inquiétait de savoir s'il serait bien à à telle date avant de décider tout à fait du jour de la séance inaugurale de son au Collège de une sorte d'enchantement [...].
Ibid, p.242

Roland Barthes? Quel était l'intitulé de sa chaire au Collège de France? Est-ce que les dates coïncident?[1]

Mais il y a dans cet agenda d'autres mines, l'apparition d'un comte et d'une comtesse, le surnom de William Burke (p.94 «X. A., W., Keith, Kenneth, William, Archer»), la datation précise de la page 110... (et d'autres renseignements recoupant d'autres livres). Et le mystère de ces dates qui s'espacent, de ce temps qui disparaît.



Notes

[1] note ajoutée le 14 juin 2012: Non, je ne crois pas que ce sois Roland Barthes, à cause d'une remarque dans Roland Furieux qui note que Diane tient à distance les personnes envers lesquelles Roman éprouve une attraction réciproque.

samedi 11 octobre 2003

«Pour une fois, les dates coïncident» Passage p.86

Je me suis donc procuré La Salle des Pierres, que j'ai parcouru à partir de l’entrée du 15 juin. Et j'ai fait diverses observations :

- tout d'abord, coquille ou volonté, le jeudi 22 juin apparaît comme «jeudi 23 juin» dans La Salle des Pierres, p.136. Or c'est exactement à propos de cette date que l'on voit, dans L'inauguration de la salle des Vents, la phrase suivante, p.185 : «pour une fois les dates coïncident parfaitement».
Que s'est-il passé au juste, ne s'agit-il que d'un hasard, d'une coïncidence justement, comme je tends à en voir (en trouver, en créer) dans et entre tous les textes que je lis, ou Renaud Camus, relevant la coquille, s'est-il amusé à un clin d'œil (sachant que la non-coïncidence, le glissement, est d'une part un thème camusien classique que l'on trouve dès Passage, d'autre part un thème spécifique de L'inauguration de la salle des Vents, illustrée dès l'abord par la fausse symétrie des parties, 11x12, 12x11)?

- Ensuite, on remarque qu'il n'y a pas d'entrée concernant les journées du vendredi 23 et samedi 24 juin. L'entrée du dimanche 25 juin (p.138) commente simplement «Des trois ou quatre derniers jours je peux dire qu'ils feront ou qu'ils pourraient faire un jour un excellent roman, tant la vie a le sens des constructions savantes et efficaces». (Quand prédire (sept ans à l'avance) et tenir parole se font synonymes...) Et nous n'avons aucun renseignement sur ce qui s'est passé au château le 23 au soir. (Indication trompeuse p.239 de L'inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» Le conditionnel aurait dû éveiller notre méfiance, concernant un livre déjà paru, dont le texte, par conséquent, est connu, arrêté : les «différentes scènes » ne sont que celles de l'inauguration au sens le plus strict. Fausse piste, donc.

- Plus tard, cependant, on trouve de réelles indications qui permettent de reconstituer exactement les dates, en recoupant les indications données p.239 de L'Inauguration et le récit de l'enterrement de Maurice, p.155 et suivantes, dans La Salle des Pierres (allée des bouleaux fastigiés, Guillaume). C'est à cet endroit du journal, à l'entrée du 1er août, que l'on trouve le récit sommaire des événements du 23 et 24 juin. Décalage, brouillage des pistes, émotion(s) trop forte(s) pour être relatées aussitôt?

- Enfin, je note le nom d'Elisabeth, p.190. S'agit-il de la même amie que celle qui figure dans Tricks, p.228 ? Si oui, le nom de Tony se confirme.


Toute cette enquête a-t-elle un sens littéraire, un autre sens que le jeu, la dimension ludique relevée par Lavoia ? Dois-je avoir vaguement honte de vouloir ainsi (r)établir une vérité, la vérité des dates, peut-être celles des noms, dans une œuvre qui se dit roman, et donc fiction, et cette question elle-même n’est-elle pas épouvantablement vieillie ?

Mais les glissements de la vie à la fiction, de la fiction à la fiction, sont au cœur de l'œuvre toute entière, et je vois dans les indications disséminées tout au long des pages de L'Inauguration autant d'invitations à mener l'enquête.

                                    ************

réponse de lavoia

Si vous permettez, je crois que vous vous éparpillez à la surface du texte, alors que c’est le creuser davantage qu’il faudrait. Vous-mêmes vous le remarquez fort pertinemment : « les glissements de la vie à la fiction sont au cœur de l’œuvre ». Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, quand l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.

Il y a un problème relié aux « journaux » de RC : c’est que les lecteurs sont obnubilés par eux, comme s’il s’agissait de la source de référence à consulter, une sorte de puits de vérité pour vérifier si l’auteur se trompe, triche ou se contredit. Ne jamais oublier (la liste « du même auteur » en fait foi, très révélatrice à cet égard) que les « journaux » ne sont qu’un genre littéraire, au même degré que les « églogues », les « chroniques », les « élégies » et autres « miscellanées » : une façon, parmi tant d’autres, une manière, chacune avec son langage propre, d’approcher tant soit peu la réalité, tenter du moins de la cerner, ne serait-ce que pour se perdre dans sa diversité.

Ainsi pour « l’Inauguration… » : c’est une œuvre totale, complète en soi, qui contient son propre univers, établit ses propres règles en créant, à un autre niveau et sous un éclairage différent, d’autres relations, de nouvelles concordances entre les faits et les événements, tissant ainsi d’autres fils qui renouvellent la perception du monde et l’approfondissent, quitte à en rendre la matière encore plus complexe et riche qu’on ne croyait au début (au risque même que la vérité une fois de plus nous échappe). Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Encore une fois, l’œuvre ne démontre rien, elle montre tout.

Où sont donc les trois propositions, allez-vous me dire ? Nulle part ailleurs que dans ce texte que vous venez de lire.

                                    ************

Ah mais oui, ah mais non…

vous vous éparpillez à la surface du texte: bien pire, je m'amuse. Voyez-vous, j'ai fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, j'ai écrit durant ma lecture, sans avoir fini le livre. Trop tôt, dès lors pour creuser, ou à l'inverse, prendre du recul. Si j'ai ainsi contrevenu à une règle qu'ordinairement je respecte, c'est-à-dire, non seulement avoir fini un livre avant d'en parler, mais même attendre quelques semaines pour en parler, afin de laisser sa matière se décanter naturellement dans mon esprit (et donc tout le contraire d'un commentaire à chaud), c'est que l'activité est bien faible en ce moment sur le site, et qu'il m'a amusé de tenir une sorte de "journal de lecture". Curiosité, également : comment évolue la vision d'un lecteur au fur à mesure qu'il avance dans un texte? Si l'œuvre s'explique par la fin, quelle est la validité de nos réflexions avant cette fin?

Voyez-vous, je me sens peu concernée par "l'obnubilation par les Journaux". Je dois avouer, avec un peu de gêne, que depuis dix-huit mois que je lis RC, je n'en ai lu qu'un, qui est Retour à Canossa. (Ce qui m'impressionne dans les Journaux, c'est moins leur contenu que la discipline qu'ils imposent, cette règle de vie maintenue durant tant d'années, la volonté qu'elle implique (et je pense à Joseph de Maistre et aux exercices spirituels.) Mais ce n'est pas le(s) sujet(s) que je veux traiter.))

Et si j'ai ainsi consulté La Salle des Pierres, c'est que j'ai eu l'impression que l'auteur m'y engageait. Quelle insistance en effet sur les dates, sur l'écart entre les dates, quelle insistance et quel flou : pas de date pour l'enterrement, mais l'indication de fin juillet-début août, et le nom de la fête juive, de sorte que quelqu'un féru de culture juive trouverait sans doute cette date, indication de la fête de la musique, dont on sait qu'elle se tient le 21 juin, indication du solstice, dont la date est mouvante, mais là aussi se retrouve à l'aide d'un almanach… De l'exactitude dans le flou, une précision qui ne va pas jusqu'au bout… . (Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Oui, justement). Impossible pour moi de ne pas jouer dans le sens où j'ai l'impression (et ce n'est que mon impression, puisque que ce n'est que ma lecture (impossible de savoir si l'impression est exacte, si c'est effectivement ce que souhaitait l'auteur (et souhaitait-il quelque chose?), (quoiqu'ici, sur ce site, on rajoute un niveau de complexité dans le jeu, puisqu'il arrive que l'auteur intervienne (mais jamais à propos de ses livres, il est vrai)))) qu'on m'engage à jouer.

La note de p.239 de L'Inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» m'incite malgré tout à penser que nous sommes explicitement invités à nous référer au journal (et que de choses à dire sur ce mode conditionnel). Et j'y vois une intention malicieuse de l'auteur, car la référence qui nous est donnée concerne… l'inauguration de la salle des Vents, la vraie, la bouteille de champagne bue à quatre, après une courte nuit et une journée d'accrochage… Gros plan sur le titre. Mais l'auteur pouvait-il vraiment croire que si nous ouvrions La salle des Pierres, nous ne lirions que la page 138?

Il existait un autre niveau à ma curiosité, je l'avoue. J'ai commencé ma lecture de RC avec Du Sens, continué par deux élégies, Eloge du paraître, Roman Roi, Buena Vista Park. Et la fréquentation régulière de Vaisseaux brûlés (dès que je m'ennuie, ce qui hélas…). Et j'ai été stupéfaite de l'extrême cohérence dans le temps de l'œuvre toute entière. En vingt-cinq, trente ans d'écriture, pas de divergence, uniquement un approfondissement, des reprises, un creusement de l'intérieur. Dans les idées, bien sûr, mais également dans les "motifs", même les plus humbles, les plus discrets, quelle surprise par exemple de retrouver dans Passage le «Marcel n'y va pas» de Retour à Canossa, ou dans Echange La Sorcière des trois-Islets, rencontré(e) dans Roman Roi. Aucun doute, il n'y a pas de hasard dans cette œuvre, pas de hasard dans les livres, dans la chair des textes. Tout est posé à dessein. Et donc j'ai pris La Salle des Pierres pour répondre à cette question : comment avait été traité le sujet dans le journal? Réponse, non neutre à mon avis : il n'avait pas été traité. Nuance, non neutre toujours : il a été traité à l'entrée du 1er août.
Que faut-il en penser? Eh bien, je n'en sais rien, ma lecture finit-elle par mettre trop de sens ou d'intention sur les mots? ("Stardust Memories", de Woody Allen. Dialogue du film entre deux spectateurs qui viennent de voir un film : — A ton avis, que représente la Rolls? — Je ne sais pas, une voiture, peut-être?)
(Enfin, si, tout de même : cela prouve au moins, comme j'en suis persuadée, la cohérence vertigineuse (si cohérent que cela en devient irréel) des livres entre eux).

Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, En partie pour me moquer de moi-même. Lorsque j'ai écrit ce message sur la coïncidence des dates, je lisais justement la page 229 de L'inauguration «ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la» et plus loin «comme si ce ruisseau décidément n'était rien». Tentation d'en faire autant, dans un tour supplémentaire… (d'où le "vaguement honte" de mon message). A cela près que dans L'Inauguration, les personnages ont existé… Où est l'exacte distance, dès lors? Comment ne pas se prendre les pieds dans le tapis?

Pourquoi : c'est la grande question (et là je reconnais que je m'éloigne franchement des questions que vous avez abordées. Mais je serais très intéressée de savoir ce que vous (tous) en pensez). Qu'est-ce qu'un commentaire de lecture (pour ne pas parler de critique)? Qu'est-ce que parler d'un texte, pourquoi, avec quelle légitimité? La grande peur, aujourd'hui, l'horriblement démodé, est d'en parler "comme Lagarde et Michard". Lorsque j'étais au lycée, il importait de présenter un livre en lui-même, pour lui-même, sans référence au contexte historique ou à la vie de l'auteur. On est allé jusqu'à faire des programmes thématiques, au baccalauréat (le vent, la liberté, la ville). Puis retour au contexte, quand on s'est aperçu que les élèves n'avait aucune référence culturelle ou historique. (Les Châtiments, pour étudier la désarticulation de l'alexandrin et la rime, certes, mais tout de même…) Puis on lit que le formalisme russe est né entre autres de la volonté d'échapper à la censure. Puis on commence S/Z et les lexies…
Traumatisée par l'ennui des questions, toujours les mêmes, année après année, en français : le roman est-il mort? Qu'est-ce qu'un roman? Qu'est-ce que la fiction? Qu'est-ce qu'un personnage? Bof bof bof. Et pourtant. Je lis aussi chaque livre de RC parce que j'y retrouve ces questions, que là soudain elles ne m'ennuient plus, elles me fascinent, elles m'amusent.

Revenons à L'inauguration, pour finir. Je conçois que cette obstination à vouloir identifier X. soit agaçante, et puérile. Quelle importance, il est vrai. Cependant, il me semble que la nostalgie que j'éprouve, l'espèce de tristesse poignante qui naît à lire la description de cette communion qui n'a pas lieu, dans le flamboiement du soleil couchant, et l'évocation du procès, ensuite, est bien plus grande à savoir qu'il s'agit d'un véritable amant, longtemps aimé, longtemps perdu de vue, avec qui les relations ont toujours été conflictuelles, que s'il s'agissait d'une simple fiction. Il est inutile d'avoir lu Tricks, c'est vrai. La description de la bagarre jusqu'à rouler au bord de la mer, des agacements (ce besoin de charmer, ces retards perpétuels), des souvenirs doux (le menton sur l'épaule à mobylette), de l'intervention de la police rue du Bac, suffisent à comprendre. Et vous avez tout à fait raison, L'Inauguration est un livre qui fonctionne seul, sans avoir besoin d'apports extérieurs. Mais ce qui m'émeut, ici, dans ma recherche absurde, c'est le temps écoulé, le temps à rebours: lorsque Tricks fut écrit, en 1978, rien ne pouvait permettre de savoir qu'il y aurait L'Inauguration (et la chute) en 2003. Mais maintenant qu'il y a eu L'Inauguration, sera-t-il jamais possible de relire Tricks — et les Eglogues — comme avant?

Mais il faut que je m'arrête, je sens poindre un autre thème, ici souvent abordé : par quel livre commencer la lecture de Renaud Camus? Car chaque livre que nous lisons transforme la lecture du livre suivant, même si ce livre suivant a en réalité été écrit avant. Il n'y a pas de retour possible. La chronologie de la lecture —l'ordre dans lequel on lit les livres— bouleverse le sens des écrits. Quelle responsabilité, dès lors, pour le lecteur.
Et ma tentative de lire les livres "dans l'ordre" est déjà un échec. J'en sais déjà trop. (Quel accès de jalousie quand je croise un lecteur "des origines", qui a lu les livres au fur à mesure de leur parution.)

Et je reprends vos mots, très justes : l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.



PS: «le menton sur l'épaule à mobylette» c'était Rodolpho, pas Tony (cf. Notes sur les manières du temps)

mardi 7 octobre 2003

Hommage aux aimés

Appel aux lecteurs de longue date : je connais très peu les Journaux, et je voudrais savoir si j'ai raison d'identifier le Visiteur accidenté au Tony de Tricks et des Eglogues. [1]

[...] dans le soleil couchant à ce moment de l'année où la nature s'immobilise un moment à l'acmé de sa splendeur fermez la fenêtre avant que tout de nouveau ne reprenne sa course vers le vers la vers la nuit vers la barque vers la chute vers la diminution la chute l'éparpillement la fatigue la dissolution la disparition le raccourcissement des jours [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 133

L'été passait, un peu moins clair chaque jour. Tony Duvert
en exergue de Eté (Travers II)[2]

                                             *************

L'Inauguration de la salle des Vents m'émeut beaucoup. Plus j'avance, et plus il me semble que c'est ce livre sur le sida que, ai-je lu à plusieurs reprises, Renaud Camus a toujours refusé d'écrire. L'aurait-il finalement écrit, mais sous une forme telle que l'ouvrage ne puisse devenir un produit commercial?

et c'était lui aussi qu'on entendit parmi les premiers [...] dire de son carnet d'adresses que c'était un véritable cimetière, formule qui n'aurait que trop l'occasion de devenir un pont aux ânes des conversations de ces années-là)
Ibid, p 91

Où le Lecteur apprend, tout à fait incidemment, que le Régisseur, au moins, n'a pas été emporté par la maladie qui lui est commune, on le sait, à une exception près, avec tous les autres personnages principaux du récit (et qui s'est révélé fatale, nous allons le voir, à un certain nombre d'entre eux) [...]
Ibid, p 143

Notes

[1] La parution de Journal de Travers en mars 2007 ne laissera aucun doute à ce sujet.

[2] remarque: ne pas confondre Tony Duvert, écrivain, et "Tony", pseudonyme choisi par Renaud Camus pour l'un de ses amants dans Tricks.

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