dimanche 24 octobre 2010
Par VS,
dimanche 24 octobre 2010 à 22:16 :: Kantorowicz, Ernst
Le sens de la chevalerie spirituelle s’était déjà presque perdu en Orient lorsque, vers la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe, à Saint-Jean-d’Acre, la communauté de l’Hospitale Sanctae Mariae Teutonicorum se constitua en un ordre religieux, à côté de celui des Templiers, le plus souvent français, et des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean, en majorité italiens et anglais. À ces chevaliers Teutoniques, le pape Innocent III conféra la règle des Templiers, dont ils devaient être les émules dans l’ordre spirituel et chevaleresque, comme ils devaient imiter les Johannites dans le soin des pauvres et des malades. L’ordre, cependant, était entièrement lié à une nationalité: seuls les Allemands nés chevaliers pouvaient en faire partie.
L’histoire de ce nouvel ordre chevaleresque est beaucoup plus prosaïque que celle des Templiers. Il a manqué à son origine la sanctification d’un saint Bernard mais aussi la ferveur suprême et l’extrême nécessité. Ses luttes n’ont pas baigné dans la féerie lointaine de l’Orient et sa mort n’a pas été entourée du mystère de cette prompte disparition presque toujours nécessaire au porteur d’un mythe. Jamais les chevaliers Teutoniques n’ont possédé des richesses aussi abondantes que les Templiers. Ils ont connu ainsi moins de tentations et n’ont sans doute jamais été aussi corrompus. Jamais non plus la légende et le chant ne les ont nimbés d’une auguste et obscure auréole, comme ce fut le cas des Templiers, gardiens secrets du Graal. Mais cela explique aussi que l’ordre des chevaliers Teutoniques ait une véritable histoire. Aucun mythe ni aucun mystère ne voilent sa naissance, et sa fin, ses luttes se sont déroulés dans des lieux proches, qu’on pouvait imaginer.
Ernst Kantorowicz, L’Empereur Frédéric II, p.90
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jeudi 21 octobre 2010
Par VS,
jeudi 21 octobre 2010 à 08:51 :: Kantorowicz, Ernst
Si Dieu en tant que Justice était véritablement devenu le Dieu de l'Etat au sens le plus étroit, le service judiciaire de l'empereur devait nécessairement se transformer aussi en un service religieux. Le pape Innocent III avait proclamé: "C'est Dieu qui est honoré en nous lorsque nous sommes honoré" —formule à laquelle l'empereur répliquait par celle-ci: "C'est par le culte de la Justice que les sujets servent Dieu et l'empereur et leur plaisent", ce qui ne faisait que reprendre un énoncé analogue du droit romain: "Qui vénère la Justice rend hommage à la sainteté de Dieu." Ce principe entraîne certaines conséquences dans le domaine du culte extérieur. Le titre du Liber Augustalis, qui traite du «Culte de la Justice», commence par ces mots: «Le Culte de la Justice exige le silence». Tandis que le pape et les prêtres dispensaient Dieu aux croyants en tant que grâce, à travers des mystères et des miracles, l'empereur communiquait Dieu à ses fidèles en tant que loi et norme par l'intermédiaire de ses juges et de ses juristes, qui devenaient effectivement ainsi des "prêtres de la Justice", dénomination que les rois normands avaient déjà empruntée aux Digestes romains. C'est pourquoi on parla bientôt, à très juste titre, de l'Empire comme du "temple de la Jutice", mais, qui plus est, de l'Eglise impériale, imperialis ecclesia. La cité de Justice impériale reflétait en effet jusque dans les plus petits détails la Cité de Dieu écclésiastique dont Innocent III avait établi la hiérarchie. De même qu'à partir de la plenitudo potestatis du pape, la grâce qui devait être dispensée au peuple lui parvenait par le canal des évêques et des prêtres, de même l'empereur transmettait le droit à ses sujets par l'intermédiaire de ses fonctionnaires et ses juges. Désormais une force vive, de source directement divine, traversait également le corps de l'Etat.
Ernst Kantorowicz, L'Empereur Frédéric II, p.217
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