Véhesse

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Billets qui ont 'Venise' comme lieu.

samedi 12 novembre 2011

Venise l'hiver

«Mais pourquoi donc y aller à cette saison-là?» me demanda un jour mon directeur de collection, alors que nous étions attablés dans un restaurant chinois de New York avec ses mignons, ses jeunes poulains anglais. «Mais oui, pourquoi donc?» reprirent-ils en écho à ce bienfaiteur en puissance. «À quoi ça ressemble en hiver?» Je pensai leur parler de l'acqua alta, des nuances diverses de gris que l'on voit à la fenêtre quand on prend son petit déjeuner à l'hôtel, entouré de silence et du blême linceul matinal des visages de jeunes mariés; des pigeons qui, dans leur affinité sommeillante pour l'architecture, soulignent chaque courbe et chaque corniche du baroque de l'endroit; d'un monument solitaire à Francesco Querini et ses deux chiens de traîneau sculptés dans cette pierre d'Istrie de la même couleur, je crois, que ce qu'il vit juste avant de mourir lors de son périple maudit vers le pôle nord, lui qui écoute maintenant le bruissement éternel du feuillage toujours vert des Giardini en compagnie de Wagner et de Carducci; leur parler d'un courageux moineau perché sur l'aile dansante d'une gondole avec pour toile de fond une infinité moite rendue trouble par le sirocco. Non, me dis-je devant leurs visages veules mais avides, non, ça ne marchera pas. «Eh bien voilà, dis-je, c'est comme Greta Garbo nageant.»

Joseph Brodsky, Acqua alta, pp.83-84

mercredi 27 avril 2011

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 13

************* Lettre de Max Jacob à Maurice Sachs, Fonds Jacob. (AA, p.187)

  • lettre, Max, Sachs, Jacob, Maurice (anagramme, persécution des juifs)

Le motif est pour moi insignifiant. Le motif est pour moi insignifiant. Le motif est pour moi insignifiant. (AA, p.187)

Il s'agit d'une phrase de Monet: «Le motif est pour moi chose secondaire : ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi.» Elle est citée pour la première fois dans Été p.329, avec sa source: «Cité par Wildenstein, Monet, vie et œuvre. Bibliothèque des Arts.»

Dans L'Amour l'Automne, cette phrase de Monet est citée en deux fois, «Le motif est pour moi insignifiant», dit Monet.» page 14 et «Ce qui m'intéresse, c'est de rendre ce qu'il y a entre le motif et moi.» page 28.

  • Monet, motif, répétition

Le jour où je développais cette théorie devant le capitaine Nemo, il me répondit froidement:
«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre, mais de nouveaux hommes!» (AA, p.187)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers. Il s'agit du début du chapitre intitulé "Vanikoro", qui est l'île où ont trouvé refuge les rescapés de l'expédition de la Pérouse.
La phrase dans son contexte:

Cependant, toujours entraînés par ce Nautilus, où nous vivions comme isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l’archipel des Pomotou, ancien «groupe dangereux» de Bougainville, qui s’étend sur un espace de cinq cents lieues de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest. entre 13°30’ et 23°50’ de latitude sud, et 125°30’ et 151°30’ de longitude ouest, depuis l’île Ducie jusqu’à l’île Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées, et il est formé d’une soixantaine de groupes d’îles, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinquième continent s’étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu’aux Marquises.
Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me répondit froidement:
«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre, mais de nouveaux hommes!»
Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre XIX.

Pour mémoire, et sans réel rapport avec les Églogues, notons que l'équipage de l'expédition La Pérouse n'a pas eu de chance: vu la forme de l'île et sa nature géologique (volcanique), il n'y aurait pas dû y avoir de barrière de corail, ce qui explique d'ailleurs que les bateaux se soient fracassés avec autant de violence: ils ne se méfiaient pas.

  • Nemo, La Pérouse, île, chiffres

Sur la plage, les talons profondément enfoncés dans le sable, Mrs Flanders écrit une lettre, qui doit partir pour l’autre bout du pays. (AA, p.188)

Virginia Woolf, variation sur l'incipit de La chambre de Jacob (traduction inexacte, résumé)

  • Virginia Woolf, Flandres, lettre, départ/errance, incipit, sable

Elle ferait la moue. Elle ferait la moue:
— J’ai déjà passé par là. Mais après avoir réfléchi un instant : Non, je ne crois pas que j’aie encore été là.
Ils passeraient donc directement au milieu de l’autre côté de la rue, la quarante-huitième ouest, tout en devant, à un endroit entre deux voitures parquées sur le côté sud, être précautionneux pour éviter de mettre le pied dans de l’excrément de cheval, car outre les flics sur pied et en voiture qui patrouillent le quartier, il y a parfois des agents montés. (AA, p.188)

Louis Wolfson, Le schizo et les langues, p.84. La phrase suivante dans le livre fait référence à l'hôtel Flanders et le localise très précisément : importance des chiffres, des nombres. Chez Jules Verne il s'agissait de longitude et de latitude, chez Wolfson de rue et d'étage. Mais c'est la même précision, la même maniaquerie.
On remarque qu'il s'agit du même procédé que celui utilisé pour la citation de Jules Verne: ce qui n'est pas cité explicitement, les phrases entourant la citation, ont autant d'importance que la phrase citée textuellement. La citation «signale», elle agit comme un drapeau, une alerte.
La phrase dans son contexte:

Elle ferait la moue. Elle ferait la moue:
— J’ai déjà passé par là. Mais après avoir réfléchi un instant : Non, je ne crois pas que j’aie encore été là.
Ils passeraient donc directement au milieu de l’autre côté de la rue, la quarante-huitième ouest, tout en devant, à un endroit entre deux voitures parquées sur le côté sud, être précautionneux pour éviter de mettre le pied dans de l’excrément de cheval, car outre les flics sur pied et en voiture qui patrouillent le quartier, il y a parfois des agents montés. Le couple enterait dans le «Flanders» et irait au bureau d'enregistrement qui est entre les quarante-huitième et quarante-septième rues, cet hôtel semblant être formé de deux édifices reliés par derrière et don un de neuf étages et un de quatorze.
Louis Wolfson, Le schizo et les langues, p.84-85

schizophrénie comme Perceval le fou (voir note 12).

  • Wolfson (Woolf, etc), folie, fou du langage, Flandres, chiffres

Il tenait une lettre à la main. (AA, p.188)

La route des Flandres, de Claude Simon

  • incipit, Flandres, lettre

Je croyais apprendre à vivre. (AA, p.188)

phrase tronquée de Léonard de Vinci en exergue à La route des Flandres de Claude Simon : «Je croyais apprendre à vivre, j'apprenais à mourir.»

  • Léonard, Flandres, exergue, vie, mort

Ostinato rigore. Cette devise n’apparaît pas en tête du manuscrit. (AA, p.188)

Antonio Bioy Casarès, L'Invention de Morel p.15 et 113-114 dans l'édition folio.
Cette devise est celle de Léonard de Vinci.
Cette phrase apparaît deux fois dans le livre. D'autre part la nouvelle toute entière joue sur le motif de la répétition (c'est le cœur de "l'invention" de Morel (je n'ose en dire trop pour ceux qui ne l'ont pas lu).) Le contenu entier de la nouvelle peut se penser comme une illustration de la phrase de Léonard de Vinci.

  • Morel, île, Léonard, mort, répétition

En fait j’ai oublié d’acheter comme je m’étais promis de le faire, à la librairie anglaise, sous les arcades (à deux pas de l’hôtel Meurice), l’album de photographies consacré au séjour de Léonard Woolf à Ceylan. (AA, p.189)

remarque d'ordre autobiographique, qui devrait plutôt apparaître dans le journal de Renaud Camus.
La librairie est sans doute W.H. Smith.

  • Meurice/Maurice, Léonard, Woolf, Ceylan (Celan), Indes, île, arcade (a, r, c)

Sprache ist lichtend-verbergende Ankunft des seins selbst. (AA, p.189)

Lettre sur l'humanisme, de Martin Heidegger.
(Brief über den "Humanismus" (1946), in: Wegmarken, Frankfurt/M: Klostermann 2004) La langue est l'avènement dévoilant-dissimulant de l'être même. (traduction personnelle) => Que dire lorsqu'il s'agit de schizophrène (dédoublement de l'être: où est la vérité?) ou de fou du langage (fonctionnement de la langue en roue libre, selon des mécanismes propres d'autogénération — ou presque)
Songer aussi à «Lire est un combat avec l'ange»: la parole sert autant à dire la vérité qu'à la travestir, et bien malin qui sait distinguer la frontière — qui n'existe peut-être pas.

  • en allemand, langue, secret/clé, folie, vérité

En l’absence de son supérieur, il est chargé de recevoir dans l’île l’impératrice Eugénie, hôte officielle du gouvernement. Et dans l’ensemble il s’acquitte assez bien de cette mission — ce qui devrait, espère-t-il, favoriser son avancement: (AA, p.189)

Léonard Wolf reçoit l'impératrice Eugénie et lui présente la dent: cf supra, L'Amour l'Automne page 154.
Page 154, la phrase concernant l'impératrice est précédée elle aussi d'une phrase en allemand, de Rilke (Heil dem Geist, je te salue, Esprit)

  • Léonard, Eugénie, île, impératrice/reine, Indes, Ceylan, dent

: penser est une affaire de dents. (AA, p.189)

Passage tout naturel vers cette citation de Paul Celan, puisque Léonard Woolf pense que... etc; et que d'autre part l'impératrice demande à voir une dent (de fossile? je ne sais plus, mais ce sera peut-être expliqué plus loin).
Citation explicitée page 94 n note de bas de page :

Le même jour PC écrit, dans une lettre non envoyée à René Char, au sujet de la mort d'Albert Camus: «René Char! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine. Le temps s'acharne contre ceux qui osent être humains — c'est le temps de l'anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. ... Point de consolation, point de mots. La pensée — c'est une affaire de dents. Un mot simple que j'écris : cœur. Un chemin simple, celui-là.» (Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance,"La librairie du XXIe siècle", Seuil, 2001, tome I, p. 112, tome II (notes), p. 130.)
L'Amour l'Automne, p.94

Notons incidemment que Renaud Camus a beaucoup souffert des dents en mai et juin 2006, ce qui nous vaut une belle photographie de son crâne. Je ne peux m'empêcher de penser que cela a joué un rôle dans l'importance des crânes et des dents dans L'Amour l'Automne, même si d'un autre côté cela paraît bien tard (juin 2006 alors que le livre est en chantier depuis 2003). Ou serait-ce le livre qui a provoqué des maux de dents? (Car je ne me souviens pas qu'on ait trouvé une véritable explication à ces maux.)

  • Celan (Ceylan), dent, penser, Char, Albert Camus, mort, jumeau/double

Plût au ciel que je ne les eusse jamais regardées (_Would to God that I had never beheld them_), ou que (_or that_), les ayant regardées (_having done that_), je fusse mort ! (_I had died !_) (AA, p.189)

Edgar Allan Poe, Bérénice. Ce qu'il aurait fallut ne pas regarder, ce sont des dents.

Le front était haut, très pâle et singulièrement placide ; et les cheveux, autrefois d’un noir de jais, le recouvraient en partie, et ombrageaient les tempes creuses d’innombrables boucles, actuellement d’un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et recroquevillées. Elles s’ouvrirent, et dans un sourire singulièrement significatif les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort !
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Une porte en se fermant me troubla, et levant les yeux, je vis que ma cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon cerveau, le spectre blanc et terrible de ses dents ne l’avait pas quittée et n’en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur surface, — pas une nuance dans leur émail, — pas une pointe sur leurs arêtes que ce passager sourire n’ait suffi à imprimer dans ma mémoire ! Je les vis même alors plus distinctement que je ne les avais vues tout à l'heure. —Les dents! —les dents! —Elles étaient là, — et puis là, — et partout, — visibles, palpables devant moi ; longues, étroites et excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour, affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du monde extérieur, je n’avais de pensées que pour les dents.
Edgar Allan Poe, Bérénice

  • Poe, dent, mort, folie, fantôme

Le problème pour lui, avec ses grandes jambes, c’est que l’auguste visiteuse est très lente (elle a près de quatre-vingt-dix ans). (AA, p.189-190)

Détail a propos de la visiste de l'impératrice Eugénie. Comme d'habitude, les phrases sont écartées par d'autres sujets, d'autres thèmes (ce qui écarte rassemble).

  • Léonard, Eugénie, Ceylan, dent, chiffre

Vivants nous sommes morts nous aussi. (AA, p.190)

Celan note de bas de page 94, voir supra

  • Celan, vie, mort, dent, Char, Albert Camus

Hoy, en esta isla, ha ocurrido un milagro. (AA, p.190)

L'invention de Morel : Aujourd'hui dans cette île il est arrivé un miracle.

  • incipit, Morel, île, mort, répétition

Pressée de questions Mme de Cambremer finit par dire:
« On prétend que c’est lui qui faisait vivre un monsieur Moreau, Morille, Morue, je ne sais plus.» (AA, p.190)

Proust. La rumeur concernant Monsieur de Charlus. La façon dont le nom se déforme, ainsi que l'a remarqué Saussure (dans Les mots ous les mots de Starobinski): dans la légende, les noms sont souvent déformés: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms /...»

  • Morel (et ses variations), vérité/mensonge, Proust, légende

Dans la cavité du dessous est caché l’œil. (AA, p.190)

Léonard de Vinci cité par Didi-Huberman dans Être crâne
De façon plus lointaine, organe de la vue, mais aussi Cyclope.

  • Léonard, crâne, vue/œil

Alors la stupéfaction me paralysa : sous les longues mèches plates de ses cheveux j’aperçus son oreille. (AA, p.190)

Lîle du docteur Moreau de Wells. L'oreille est poilue, c'est celle d'un loup (wolf).

  • île, Moreau, oreille (après la dent et l'œil), loup, wolf

« Aucun rapport bien entendu avec Morel, le violoniste, ajouta-t-elle en rougissant. » (AA, p.190)

Suite de la phrase de Madame de Cambremer quelques lignes plus haut. Là encore, écartèlement qui renforce l'association.

  • Morel, Proust, vérité/mensonge.

Progrès en amour assez lents — stop.

Livre de Jean Paulhan.
forme télégraphique ("stop")
assez lents = à Ceylan
amour : ce qui est finalement reproché à Charlus/Morel (d'où le rougissement de Mme de Cambremer).

  • Ceylan, télégramme, amour

Or il n’est pas indifférent, je crois, de se souvenir ici que Char avait un frère, plus âgé que lui, nommé Albert, avec lequel il s’entendit toujours très mal, au point qu’une fois, lors d’une dispute plus violente que les autres, « acculé comme un loup traqué », raconte-t-il, il sauta par la fenêtre au risque de se rompre les os. (AA, p.190-191)

Raconté par Laurent Greisalmer dans L'éclair au front.
Ici ce n'es plus l'amour, mais la haine. Le frère détesté, qui s'appelle Albert (renverra au motif du frère préféré par la mère).

  • Char, Albert, frère (double/jumeau), loup, amour/haine

Le portier me remit une dépêche. Il voyait bien l’importance de l’histoire. Mon ami vous me croyez morte. Mon ami vous me croyez morte. Mon ami vous me croyez morte. (AA, p.191)

Proust. confusion entre Albertine et Gilberte. Un télégramme à Venise

  • Proust, Albertine (Albert), télégramme, mort, Venise, amour/haine

Que signifie ce retour à Camus ? (AA, p.191)

Citation d' Été p.278.
Sans doute la citation d'un article de presse suite à Travers (le nom de Camus réapparaît parmi les noms des auteurs) ou suite à la parution de livres hors Églogues (Tricks, Buena Vista Park, Journal d'un voyage en France)
Problème du nom ("What's in a name?"), du double.
Dans Été, cette citation est entourée de références à Jacob, Nemo (le petit garçon héros de bande dessinée), Rinaldo (l'opéra de Haendel, avec une liste de ses variantes à travers le temps (des dates et des numéros)).
('Rinaldo'/Renaud, Haendel: Georg Friedrich (n'apparaît pas dans L'Amour l'Automne. rimes ou échos de second degré, quand on a retrouvé la source de la citation littéralement citée. Procédé déjà rencontré.))

  • Camus, double, répétition, nom, variation

Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s’appelait «W» et qu’elle était, d’une certaine façon, sinon l’histoire, du moins une histoire de mon enfance. (AA, p.191)

Georges Perec, W ou les souvenirs d'enfance

  • W (lettre), île, Venise, souvenirs, enfance, biographie ou journal, sept, chiffre (mort, persécution des juifs)

Le roman Tristan doit être lu comme un appareil à démonstration : c’est par son pur et simple fonctionnement comme texte, comme "roman", qu’il opère une série de démonstrations — chaque lecture en étant l’épreuve, et l’application. (AA, p.191)

Début de la préface de Jacqueline Risset à Tristan de Nanni Balestrini, roman dans lequel toutes les phrases reviennent deux fois et le prénom Tristan n'est jamais utilisé (remplacé par C., si l'on suppose que C. est Tristan).

  • répétition, double, Tristan, (C, la lettre)

« Ici les plus rares systèmes se sont effondrés, telles les architectures de François de Nome ; mais est resté le Canto Guerriero de l’homme toujours recommençant son étrange et nécessaire commerce avec l’invisible.» (AA, p.191-192)

Frédérick Tristan, Venise.
Nome: nom et Nemo
commerce avec l'invisible =>fantôme; systèmes effondrés =>chute, ruines

  • Tristan, Venise, Nome, anagramme, fantôme, perte

Jean-Paul Baron est né à Sedan en 1931 — c’est du moins ce qui semble ressortir de l’entrée le concernant dans Le Dictionnaire — Littérature française contemporaine (article au demeurant rédigé par lui-même, suivant les normes de l’ouvrage). Il y révèle aussi que son auteur phare, c’est Thomas Mann. (AA, p.192)

Auteur dont le pseudonyme est Frédérick Tristan.
Thomas Mann, auteur de Tristan et de Mort à Venise
Sedan => Eugénie [1]

  • Tristan, Venise, double, Eugénie, chiffres

Ce rêve est trop fort pour moi. (AA, p.192)

Apparaît ici comme il apparaissait après la phrase «Que signifie ce retour à Camus?» dans Été p.278.

  • Nemo, (Nome, anagramme)

C’est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que, mes compagnons et moi, nous n’en ayons jamais d’autre ! » (AA, p.192)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, le capitaine Nemo

  • thème marin, Nemo, tombeau, mort

Le plus étonnant dans tout cela est que très tard encore, en 43, un homme comme Pierre Minet, qui n’est pas suspect de sympathie pour la collaboration, peine à trouver ses mots pour dire tout le bien qu’il pense de Maurice Sachs : incomparable…, supérieurement fin…, Et que de charme ! Et quel frisson ! quel froid précieux ! Il faut être « composé » (En mal d’Aurore). (AA, p.192-193)

En mal d'Aurore est un journal.
Maurice Sachs, maréchal Maurice de Saxe

  • Sachs (Saxe/Sand/Dupin), Maurice, persécution des juifs, journal

Dupin exhume les mots-mères: « Les mots captifs que j’exhume sont la soif d’un monde décomposé. Les mots-mères, le haut-mal… » (AA, p.193)

Dupin, nom de George Sand => maréchal de Saxe
Dupin =>Poe

  • Dupin (Sand/Saxe/Sachs), origine, fou du langage

Sand fut condamné à avoir la tête tranchée, et ce jugement fut confirmé par le grand-duc de Bade : il fut exécuté au bord de la grand’route, en un lieu que ses partisans appellent encore Sands Himmelfartswiese (la prairie de l’ascension au ciel de Sand). (AA, p.193)

Karl Ludwig Sand assasina le poète August von Kotzebue.

  • Sand (Saxe/Sachs/Dupin), mort violente, Bade/Bad, en allemand, Karl, Auguste

Bien sûr j’avais déjà le souffle coupé, mais j’aurais pu réagir. (AA, p.193)

Il me semble, même si j'en deviens de moins en moins sûre au fur à mesure que le temps passe et que je trouve d'autres références à des phrases semblables (et notamment : «Alors la stupéfaction me paralysa» de L'île du docteur Moreau), il me semble qu'il s'agit d'une phrase que j'ai écrite à RC à propos de ma découverte des photos de Duane Michals.

  • lettre

L’ami de mon frère avait tout de même essayé de la violer, cette Lola. C’est en tout cas ce qu’elle a raconté. Et mon frère se sentait responsable : dans la Land-Rover, tout était arrangé pour trois. (AA, p.193-194)

Journal de Travers, récit d'un amant de passage, récit déjà abondamment utilisé dans les chapitre I et II de L'Amour l'Automne
Afrique, traversée du désert, sable/sand/land, Rover/Dover, frère

  • journal, Lola/Lolita, frère, sand/land/, Rover/Dover

Ce n’est qu’à l’entrée du motif du Regard (4) que les amants, transfigurés, retrouvent une voix pour s’exprimer. (AA, p.194)

Notation des leitmotivs par Jean d'Arièges dans les œuvres de Wagner. Ces notations par chiffres rappellent les coordonnées de l'île de Vanikoro, de l'hôtel Flandres de Louis Wolfson, des différentes versions de Rinaldo de Haendel p.278 d' Été.

  • Tristan, Wagner, regard (vue), motif, chiffre

Marx, pourtant, ne chercha pas à entrer en relation avec Flora : est-ce, comme on l'a soutenu, parce qu’elle lui paraissait trop avancée ? (AA, p.194)

Flora Tristan. karl Marx

  • Flora (fleur, bloom, etc), Tristan, Marx (Bax, Bach), Karl (arc, a, r, c)

Il n’y a plus d’ailleurs, à ma connaissance, que le Théâtre de la Monnaie pour chanter Wagner en français. (AA, p.194)

Souvenirs d'enfance de Renaud Camus. Se retrouve dans Journal d'un voyage en France.
la langue en tant que telle

  • souvenirs, enfance, biographie ou journal

Hier ist > Einfried <, das Sanatorium ! (AA, p.194) Thomas Mann, Tristan, allemand, langue allemande

  • Tristan, en allemand, maladie, mort, Stephen Crane

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l’article déjà cité paru dans L’Arche (à ne pas confondre avec L’Arc!) ************** : «Il est certain, tout d’abord, que le texte W fonctionne comme la symbolisation hyperbolique du texte P.: W est le discours d’interprétation de la trame P, tandis que P est le matériau événementiel symptomatique et non encore significatif, dont l’approfondissement et l’expression métaphorisante se déploieront en W. (AA, p.194)

Il me semble pourtant qu'il s'agit bien de L'Arc : l'article de Robert Misrahi sur Georges Perec, évoqué page 178.
Georges/George (inversion, travesti, bisexuel), arc, Robert/Bob (Wilson, Indiana, etc)

  • Perec, Bob, George/s, changement de sexe, arc (a, r, c), lettre (P, W)

On remarque dans ce fil une grande importance des prénoms et des chiffres, en premier ou second niveau (directement cités par le texte ou "sous" le texte, à partir des références identifiées).

Notes

[1] Laurent Morel, l'un des cruchons, recommande chaleureusement la lecture de L'été en enfer sur la défaite de Sedan.

samedi 3 avril 2010

Lecture suivie de L'Amour l'Automne - p.123 à 133

Hier était la x-ième édition des cruchons, ainsi nommés parce que nous nous réunissons au Petit Broc (206 boulevard Raspail) le premier vendredi de chaque mois pour lire et déchiffrer L'Amour l'Automne [1].

Généralement nous lisons une dizaine de pages, avec force interruptions, rires et digressions. Je suis censée faire un compte rendu, sur word, pour les participants. Il a pris tant de retard que c'est devenu le monstre du loch Ness.

Hier Jérémy qui avait amené son portable a saisi à la volée nos discussions. Vous trouverez donc ici un compte rendu mêlant digression et travail. A vous de démêler quoi est quoi. Indice : la première indication concernant L'Amour l'Automne est « p.125 image très dépouillée Antonioni Profession »

J'ajoute que la page 248 d' Été est très utilisée dans ce deuxième chapitre [2] ainsi que des pages de Passage. (J'ajoute l'article d'Oster dont je remarque le titre à l'instant: L'envers et l'endroit, encore une référence au thème de l'inversion.)

Sur une évocation de Laurent Morel, Philippe[s] a trouvé Martine Chevallier jouant Phèdre (âme sensible s'abstenir, c'est du brutal).



Philippe[s] nous transmet également une partition de Boucourechliev intitulée Archipel. Le principe, c'est qu'un archipel n'a pas le même aspect selon le point par lequel on l'aborde. De même, cette pièce de musique possède plusieurs points d'entrée: l'interprète choisit "l'archipel" de notes par lequel il commence à jouer, qui peut être différent d'une fois sur l'autre.
Cela correspond bien au chapitre IV de L'Amour l'Automne, mais aussi au passage dans lequel Renaud Camus reprend les interrogations des spécialistes sur la localisation exacte de l'île évoquée dans Promenade au phare («En fait d'après un autre, il n'y a dans le texte que trois indications déterminantes à ce sujet», p.129) et l'existence d'une carte sans archipel:

(Cependant, il n'est pas tout à fait inconcevable, n'est-ce pas, que dans une maison donnée, mettons, il y ait, ne serait-ce qu'à titre de décoration, ou de souvenir, ou de

,

la carte d'une région du monde où cette maison ne se trouve pas du tout, d'un archipel où cette île n'est pas une île,...
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour, l'Automne, p. 130


Cela rejoint certaines remarques du Journal de Travers sur les cartes:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs, parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes, diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1135



En réalité, le passage se présente ainsi, entrecoupé de mots générateurs, intéressant pour les lecteurs des Églogues, à peu près illisible pour les autres:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce [ARC, CAR, CAR (AUTOMOBILE, VOITURE, AUTO, OTTO, OTHON, JE, L'ÉCART) / PARC, LE PARC, LE PARC DES ARCHERS, JULIO LE PARC ( <-> RAUSCHENBERG, VENISE) / QUE, QUEUE, BITE, SITE, FILE (INDIENNE)] qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs [ACTEURS RAIDES, BANDÉS, ARC, ETC. / RED, ACTEUR -> (FRED(ÉRIC / CIRÉ/ CITÉ, ETC. ÉRIC XIV) / RED, ROUGE, LU (HIS SINS WERE SCARLET BUT HIS BOOKS WERE RED (HILAIRE BELLOC) / RAID (ATTAQUE SURPRISE)], parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes [NOME, FRANÇOIS DE NOMÉ (MONSU DESIDERIO), NOM, NAME, «WHAT'S IN A NAME?», NEMO, PERSONNE, PESSOA, MASQUE / MONET -> MANET -> MANNERET (MAISON DE RENDEZ-VOUS), MAN RAY (THOMAS MANN, TRISTAN, MORT À VENISE ( -> MAHLER -> KEN RUSSELL / BERTRAND RUSSELL -> WIGGENSTEIN), MÂNE(S)) / RAY CHARLES, MARCEL RAY / RAIE, FENTE, TROU DU CUL, LA RAIE ( -> CHARDIN, CHAR, JARDIN -> PARC) ///MÉSON, MAISON], diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque [BANQUE, Tank, RANK (OTTO, AUTO, AUTOBIOGRAPHIE, OTHON, L'ÉCART, CAR, CAR, AUTO, OTTO, PALINDROME, PALIMPSESTE, VOITURE), MASQUE ( -> PERSONA, PERSONNE, PESSOA / CASQUE, BSQUE(S), BASQUE) / MARQUE (AUTO -> RENAULT, RENAUD -> DUANE MARCUS), MARC, MARK, MARKUS, MARKUS DENAU / SIGNE, EMBLÈME, TRACE, CICATRICE (SCAR, SCARLET, THE SCARLET LETTER -> MARQUE (LETTRE))] de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.

Notes

[1] la prochaine fois: 7 mai à 18 heures

[2] à partir de «Le nom d'Auguste fut ajouté, par autorisation spéciale»

lundi 4 mai 2009

Les balades de Corto Maltese, de Guido Fuga et Lele Vianello

J'avais emprunté l'édition 1999 à la bibliothèque, j'ai acheté sur place l'édition mise à jour de 2007 (non par choix, mais parce que cela s'est trouvé comme ça).

La page de garde annonce «Les renseignements concernant les établissements cités ici ont été remis à jour en avril 2007». Hélas, ce n'est vrai que pour les restaurants.

C'est un guide qui ne s'occupe pas d'art au sens systématique du terme (les églises, les musées, les époques, etc.). Il raconte l'histoire et surtout les légendes, franchissant les siècles d'Attila à l'occupation américaine, s'intéresse aux toponymies, donne aux lecteurs de Corto Maltese d'intéressantes précision sur la source de certaines planches des BD (et lorque nous lisons, à propos de la maison du Titien «Corto Maltese y résida lui aussi, mais les guides officiels ne le mentionnent pas» (p.32), il faut quelques secondes pour comprendre ce qu'on vient de lire.
Les auteurs semblent aimer les crimes sanglants et les condamnations à mort, ils n'aiment pas Palma le jeune, ils maudissent les restaurations brutales (les bâtiments trop blancs, la disparition des fresques) et pleurent la désertion des îles.

C'est un guide davantage destiné à nous perdre qu'à nous guider, l'imprécision des rues (prenez le pont de fer, puis la deuxième à gauche...) (nous n'avons jamais trouvé le dragon corte del Rosario (p.103)), le nom des chapitres ("Porte de la mer", "Porte de l'Orient"), la carte générale page 16 (une peinture), tout prouve que le but de ce livre est davantage de nous faire rêver que de nous aider à trouver notre chemin.
Il y manque d'ailleurs, et je suis sûre que c'est volontaire, un solide index. On se perd dans le livre avant de se perdre dans les rues, ou les deux, mais pas au même rythme.

Quelques mises à jour personnelles :

  • Entre 2007 et 2009 un quatrième pont a été jeté sur le Grand Canal. Il se trouve au niveau de la gare routière et permet de rejoindre très vite la gare ferrovière.
  • Beaucoup d'endroits sont fermés ou devenus payants : le casino Venier (p.112) est fermé, même si une plaque discrète permet de s'assurer que l'on ne se trompe pas dans l'identification de la maison, l'accès de l'église S. Teodoro (p.103) est interdit, il n'est pas possible de passer sous le porche Fondamenta S. Apollonia (toujours p.103) car le cloître est devenu musée. L'église San Nicolò dei Mendicoli est devenue une "église Chorus", c'est-à-dire que l'accès en est payant alors qu'il en était libre il y a deux ans. Etc., etc.
  • Il n'y a plus de lignes de vaporetto qui traversent l'Arsenal (p.75) (Ça, c'est vraiment dommage).
  • Le musée juif et le musée d'histoires naturelles sont en restauration. Ils offrent un accès si réduit qu'ils ne font pas payer (les heures sont impossibles, ils ferment vers 13 heures ou 13 heures 30) La maison Goldoni est fermée le mercredi. San Pietro di Castello, bien que faisant partie des "églises Chorus", est fermée le dimanche (mais bien sûr ce n'est indiqué que sur la porte de l'église.) San Pantalon est ouverte deux heures par jour, de 16 à 18 heures.
  • L'horaire de la messe dans l'église arménienne est 10 heures 30 (p.116). Je n'ai pas compris s'il s'agissait de la dernière messe en arménien sur l'île ou si la messe n'était célébrée que le dernier dimanche de chaque mois.
  • Il y a du wifi au Caffè blue (p.150).
  • Des scènes de Summertime ont été tournées dans la boutique de masques à côté de San Barnaba; Kubrick a fait appel au fabricant de masque de l'autre côté du pont pour les scènes de Eyes wide shut.
  • Le Pont des soupirs est emballé dans une publicité bleue, le campanile de la basilique de Torcello est entourée d'échaffaudages (p.199) et le pont du Diable est invisible sous diverses machines de chantier. Le pont en bois vers San Pietro di Castello est en réfection, je ne sais s'il sera conservé en bois.



Je suis en train de me dire que tout cela doit donner une image négative du livre. C'est un tort: il est très précieux dans ce qu'il précise d'anecdotes et de légendes, permettant de rêver sur un siège ou sur une poutre. Ces notes personnelles ne font que démontrer qu'il faudrait un wiki des visiteurs de Venise, afin de mettre à jour quelques données factuelles.

Parfois il exagère un peu (ou pas):

Si on utilise le pied vénitien (35,09 cm) comme unité de mesure, deux chiffres reviennent constamment : le 8 (la base octogonale de l'église [Santa Maria della Salute] symbolyse en elle-même la Renaissance) et le 11, accompagné de ses multiples. le huit fait partie de la symbolique chrétienne (la couronne mystique de la Vierge, l'église du Saint Sépulchre, la Résurrection et la vie éternelle), mais le 11 a une valeur négative. Il renvoie en effet au Dix Commandements et désigne le péché mortel; pour la Kabbalah juive (ou qabbalah) au contraire, ce chiffre représente l'origine suprême des tables de la Loi, c'est-à-dire Dieu entouré ses dix sephirots.
Les balades de Corto Maltese, p.166

Comment ne pas penser à Umberto Eco ?

«Messieurs, dit-il, je vous invite à aller mesurer ce kiosque [à journaux]. Vous verrez que la longueur de l'éventaire est de 149 centimètres, c'est-à-dire un cent-millième de la distance Terre-Soleil. La hauteur postérieure divisée par la largeur de l'ouverture fait 176:56=3,14. La hauteur antérieure est de 19 décimètres, c'est-à-dire égale au nombre d'années d cycle lunaire grec. La somme des hauteurs des deux arêtes postérieures fait 190x2+176x2=732, qui est la date de la victoire de Poitiers. [...]»
Umberto Eco, Le Pendule de Foucault, chapitre 48


Enfin, pour le plaisir, un lien vers des forcole (nous n'avons pas vu l'atelier: l'adresse que j'avais sur place, à deux pas de l'arsenal, était fausse).
Pour les amoureux de la typographie (l'imprimeur est francophile et adore discuter): Gianni Basso, Fondamenta nove. Calle del fumo, 5301.

mercredi 8 avril 2009

Acqua alta, de Joseph Brodsky

C'est un livre qui aurait dû être mélancolique mais qui ne l'est pas, qui parle de l'impossibilité d'atteindre Venise quand on n'y est pas né, de l'infime possibilité de l'atteindre en s'y noyant. Prégnance de l'eau et de la vue, l'œil prenant son autonomie appartenant à la fois à ces deux mondes.
C'est un livre à l'humour sous-terrain et omniprésent, qui parle de ce dont on parlerait partout ailleurs, de l'amour et du temps qui passe et des souvenirs et du froid et de la brume et des miroirs qui ont perdu l'habitude de réfléchir — mais à Venise.
Le charme de ce livre tient à une construction étrange, des allers-et-retours rapides dans le temps, entre les souvenirs et les rêves, les faits concrets et les divagations métaphysiques, l'humour qui rend la gravité légère, le tout indissociable, le reflet des maisons dans les canaux étant aussi réels que les maisons.
L'hiver dans cette ville, le dimanche surtout, vous vous réveillez au carillon de cloches innombrables comme si, derrière le rideau de gaze, un gigantesque service en porcelaine vibrait sur un plateau d'argent gris perle. Vous ouvrez grand la fenêtre et la chambre s'emplit en un instant de cette brume extérieure chargée de sons de cloche, faite d'oxygène moite, de café et de prières. Peu importe quel genre de pilules il va vous falloir avaler ce matin et combien: vous sentez que tout n'est pas fini pour vous. Peu importe aussi le degré de votre autonomie, à quel point vous avez été trahi, la profondeur de votre lucidité à l'égard de vous-même et le découragement qu'elle entraîne: vous admettez qu'il y a encore de l'espoir, ou du moins un avenir. (L'espoir, disait Francis Bacon, fait un excellent petit déjeuner mais un souper exécrable.) Cet optimisme naît de la brume, de la prière dont elle est faite, surtout à l'heure des petit déjeuner. Les jours comme ceux-là, la ville prend vraiment des allures de porcelaine, avec toutes ses coupoles recouvertes de zinc comme des théières ou des tasses retournées et le profil penché des campaniles qui luisent comme des cuillères abandonnées et se fondent dans le ciel. Sans parler des mouettes et des pigeons qui tantôt se précisent, tantôt se fondent dans l'air. je dois dire que, si propice que soit l'endroit pour les lunes de miel, j'ai souvent pensé qu'on devrait en faire aussi l'essai pour les divorces, qu'ils soient en cours ou déjà accomplis. Il n'y a pas de meilleure toile de fond pour dissoudre l'extase; qu'il ait raison ou tort, pas un égoïste ne peut briller longtemps dans cette porcelaine entourée d'une eau de cristal, car elle lui vole la vedette. Je me rends bien compte des conséquences désastreuses de telles suggestions sur le tarif des hôtels, même en hiver. Mais les gens préfèrent encore leur propre mélodrame à l'architecture, et je ne me sens pas menacé. Il est surprenant qu'on accorde moins de prix à la beauté qu'à la psychologie, mais tant qu'il en sera ainsi, je pourrai me permettre de venir dans cette ville — ce qui veut dire jusqu'à la fin de mes jours, et ce qui mène à la notion généreuse de futur.

Joseph Brodsky, Acqua alta, p.29

dimanche 26 août 2007

Dieu danse

[...] ou bien: tu es mûr pour Bellevue (il s'agit, on le sait, du grand hôpital psychiatrique: W., qui alors se prend pour Dieu, y est interné quelques temps, en effet, ainsi qu'on peut le lire, non pas dans My Philosophy From A to Z, mais dans le gros volume des Diaries — bien entendu le nom a été changé.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.95

William lui-même ("God") raconte comment son père, en arrivant sur le Grand Canal, ne s'était intéressé, tout le long du parcours qui mène de Santa Lucia, la gare, jusqu'à la place Saint-Marc, qu'au moteur du vaporetto, [...].[1]
Ibid, p.98

«And it's true, he actually does think he is God.»
Ibid, p.103

Les personnes curieuses, ou soupçonneuses, remarqueront d'autre part que tout cela se passe exactement au moment où "Bill", comme l'appellent les Diaries, fait un ou plusieurs séjours dans un ou plusieurs hôpitaux psychiatriques, après avoir informé son entourage, et aussi bon nombre d'inconnus, avec une solennelle simplicité, qu'il était Dieu.
— Moi je l'avais rencontré à un abri d'autobus, à l'angle de la rue du Bac, et il m'avait appris qu'il était évêque, simplement. Avec les anglicans, vous comprenez, je ne sais pas très bien comment ça se passe: donc ça ne m'avait qu'à moitié étonné. Et puis il parlait sur un ton si raisonnable, si raisonnable, toute son attitude était tellement normale, si correcte, tellement conforme à ce qu'on peut attendre d'un dignitaire ecclésiastique, je me suis dit qu'après tout... J'étais seulement un peu surpris qu'il se soit élevé si vite dans la hiérarchie.
— Eh bien vous voyez, il ne s'est pas arrêté là...»
Ibid, p.156 à 170

Dieu danse au Studio 54, très bien, d'ailleurs, seul, bras levés, souriant tout entier à lui-même, abîmé dans le rythme de la musique.
Ibid, p.231

Dieu danse au Studio 54.
Ibid, p.249

Dieu lève les bras au ciel, ondule des hanches, renverse la tête en arrière. Il a un rythme excellent. Il est persuadé que Warhol est Walt Disney.
Ibid, p.249

Il habitait près de l'angle de la quatre-vingt-dixième rue une maison de trois ou quatre étages qui avait été avant lui celle de Warhol; et c'est là que nos voyageurs, Dieu et le Diable, M. et W., X. et Y., Personne et Nobody –ces ombres, ces morts, ces masques– avaient à New York un de leurs principaux points de chute.
Ibid, p.249

C'est donc au fin fond de l'Arkansas que Dieu, le futur "Dieu" (qui n'est encore, en ce point de notre récit, qu'un adolescent d'une grande beauté, d'une irrésistible séduction et d'une immense curiosité pour le monde, pour le vaste monde et pour tout ce qu'il soupçonne que dans ce trou perdu on lui en cache), fait la rencontre du grand architecte, au seuil d'une bibliothèque souterraine que ce maître vient d'édifier, de creuser plutôt, sur le campus de l'université, et que j'aurai moi-même (cette bibliothèque) l'occasion de fréquenter assidûment quelques années plus tard.
Ibid, p.250

(Dieu danse au milieu
de la piste, très bien,
les bras levés au ciel,
paupières basses,
abîmé dans Lui-
Même, très bien)
Ibid, p.259

Hi, God
Ibid, p.528

L'étrange est qu'au moment où la folie se déclare tout à fait et où M., qui annonce à qui veut l'entendre qu'il est Dieu (ce dont son entourage s'accomode d'abord assez bien, à commencer par Warhol lui-même, qui se contente de lui dire gentiment Hi, God, quand il le voit danser au Studio 54), doit être interné d'urgence à Bellevue, l'étrange est la surprise des uns et des autres, alors que, on s'en avise en relisant des lettres ou de vieux journaux intimes, le dérangement de son esprit avait déjà été noté par plus d'un de longue date: tout se passe comme si soudain un mot ou un autre, Bellevue, internement, prévenir les parents, faisaient accéder à une autre couche, plus réelle, de la réalité – il en va comme pour la grande Histoire, on savait mais on ne savait pas qu'on savait...
Ibid, p.533

Notes à l'intention des non-camusiens:

Il s'agit de William Burke, nommé le plus souvent W. (mais pas uniquement) dans le Journal de Travers ou L'Inauguration de la salle des Vents, le compagnon de Renaud Camus entre 1969 et 1981. Il apparaît sous le nom de Bill dans les Diaries de Warhol.

Dans Vaisseaux brûlés, un extrait de l'agenda de 1979 :

1-3-8-5-2-7. So when I went downstairs at New York / New York and I saw him, I said, "Hi God", and he called me a genius for knowing. And it's true, he actually does think he is God. So I walked with God over to Studio 54. I talked with God as we walked. When we got to Studio 54 I saw John and told him that God was on the dance floor, and he ran away. (Sunday, June 10, 1979). Dans mon agenda il n'y a pas d'entrée pour ce jour-là. Je suis à San Francisco. La veille j'ai visité l'appartement du 10 Lyon Street, face à Buena Vista Park, où j'aménagerai le 23. Vu deux films au Castro : Double Faced Woman, de Cukor, et Shop Around the Corner, de Lubitsch. Le 18 juin : Carte de W., bizarre. Le 19 : Appelé W. à N.Y. Incohérent. Ecrit à Fred Hughes. Le 20 : Coup de tél. de John : W à l'hospital. Aucune entrée pour le 21 juin. St. Rodolphe. Eté. (Rodolfo a vingt-trois ans. Je ne le rencontrerai que deux ans plus tard). Le 22 : Autre coup de tél. de John. Me demande de venir à N.Y. Me prépare à partir, mais encore un coup de tél., W. incommunicado. Fred tél. aussi, conseille d'attendre à lundi. ''

Un passage d' Été évoque cet internement, mais c'était incompréhensible à l'époque de sa parution (1982) :

C'est Hazel, la gouvernante noire de Morgan Travers, qui téléphona au docteur Müller et fut ainsi à l'origine de l'internement de William à Beauregard, lorsque le délire de celui-ci atteignit des proportions telles qu'elle avait elle-même l'impression de devenir folle : il parlait sans cesse et sans suite, avec une fébrilité frénétique, et mélangeait à des récits obscènes d'une précision dont elle n'avait que faire de vagues souvenirs de vacances en Grèce, le tout noyé, sous le signe de la mort, dans un vertigineux fatras historico-intellectuel.
Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.237

Notes

[1] L'épisode est évoqué également dans Journal romain.

dimanche 29 février 2004

Une fleur sur le plancher : début de la quête

remise en forme d'une réponse faite sur la SLRC le 29 février 2004. Un lecteur du forum se plaignait qu'il n'y soit pas suffisamment parlé de l'œuvre. J'ai répondu par une question très précise et une bibliographie.

Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur?

J'aimerais saisir ce qui dans l'œuvre de Renaud Camus m'arrête et me retient. Si je dis "c'est beau", je n'ai rien dit. Il y a autre chose. Mais quoi? Où?
Comment parler de l'œuvre? Programme de lecture : lire RC, Barthes, Ricardou, Duras (les premiers), Robbe-Grillet, Henry James, Raymond Roussel, Borges, Pessoa, Celan, Rilke, Tibulle, Mazo de la Roche, George Sand, Genette, Cazotte, Amiel, Proust, Mallarmé, Virginia Woolf, Shakespeare, Rimbaud, Laforgue, Wittgenstein, Nietzsche, Del Guidice. De temps en temps s'arrêter, regarder par la fenêtre. Ecouter quelques musiciens dont je ne connaissais même pas l'existence il y a un an. Aller voir une exposition. Ecrire sur le site "c'est beau". Et recommencer.

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Message de Guinglain (RC) déposé le 03/03/2004 à 08h28 (UTC)

«(Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur? (Mais si je lis suffisamment longtemps avec suffisamment d'attention, je trouverai peut-être.))»

Non, hélas, je ne saurais. J'aurais eu tendance à chercher du côté de "Tristan" et du cycle breton, mais deux ou trois premiers coups d'oeil n'ont rien donné. Très marginalement, et en attendant mieux, je me demande si on ne pourrait pas songer 1/ au thème de "la figure dans le tapis", chez Henry James (je ne sais plus s'il existe un texte de lui de ce titre) 2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne" 3/ à "Carmen", tout simplement («la fleur que tu m'avais jetée, dans ma prison m'était restée») ?

«2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne".»

Précisions : Sans titre, 1976, 149,6x162cm, huile, craie grasse sur papier dessin. Sur la moitié inférieure droite quelques vers de Sappho : "Second voice like a Hyacinth in the mountains, tremped by sheperds until only a purple stain remains on the ground" [j'espère que cette citation ne figure pas déjà sur le web!]. Collection : Galleria Sperone, Rome. Exposition : Galleria Sperone, Rome, du 23 novembre au 17 décembre 1976. Reproduction : Cy Twombly, Catalogue raisonné des oeuvres sur papier, par Yvon Lambert, avec un texte de Roland Barthes, Volume VI, 1973-1976 (p. 180, en noir et blanc, hélas)

Mais ce n'est toujours pas la fleur sur le plancher…

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Ma réponse 03/03/2004 à 22h33 (UTC)

La première fois que m'est apparu le motif de la fleur dans L'inauguration, j'ai cru qu'il s'agissait simplement d'une variation sur les massifs de fleurs du vétérinaire. Ces fleurs sont changeantes, (pardonnez-moi, je n'ai pas le courage ce soir de chercher les noms et les pages), elles sont rhododendrons une fois, puis bien d'autres choses. On rencontre une fleur sur le sol (mais est-elle "sur le plancher"? Je ne puis l'affirmer), et effectivement une hyacinthe dans la montagne. Mais ce n'est pas une fleur dans le tapis, car même si je pensais qu'il s'agissait d'une variation sur les fleurs du vétérinaire, j'avais tout de même vaguement cherché des références littéraires. J'avais trouvé Henry James, et étais restée perplexe : pouvais-je rattacher une fleur sur le plancher ou sur un sentier à une fleur dans le tapis? C'était tentant, mais bon.

Puis je lis Echange, et je rencontre de nouveau cette fleur, "fleur sur le plancher", cette fois. Donc ce n'était pas les fleurs du vétérinaire qui était à l'origine de la variation, elles s'inscrivaient dans un motif préexistant, elles n'étaient que le matériau. Qu'était-ce donc? J'ai pensé à Carmen, mais sans grande conviction : trop de références à Lucia de Lamermoor ou Wagner ou Verdi dans ce livre pour que je puisse réellement "croire" à Bizet. A moins qu'il y ait des références à Carmen que je n'ai pas reconnues?

Je suis un peu embarrassée par cette chasse à l'indice que j'ai lancée presque par hasard, en posant une question sur "le peu profond ruisseau". J'entends au fond de la salle (et dans un coin de ma tête) des voix qui disent "à quoi bon, à quoi bon identifier les sources? Le texte, le style, ne te suffisent-ils pas?" Je n'étais pas loin de le penser il n'y a pas si longtemps.
Mais en lisant Passage, déjà nous connûmes m'avait rempli d'aise, sans compter le «Marcel, y va pas». Puis j'ouvre Levet, je reconnais «Paul je vous aime»… Trop tard, j'ai attrapé le virus.
A quoi peut servir de connaître l'origine des motifs? C'est un peu comme connaître les peintures utilisées pour un tableau, cela permet de mieux apprécier l'art de la couleur et l'étendue de la palette. Il y a aussi le jeu, «une lourde glycine» p114 dans Echange, suivi de «comme elle est belle, Madame Leparc, votre glycérine» p115, «mains pascales de glycine» dans Levet (que de fleurs dans Levet)… De Levet à Roussel en deux coups…

Merci beaucoup pour la hyacinthe de Towmbly. Je ne l'aurais jamais trouvée.

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Message de Florian Cagny (RC) déposé le 04/03/2004 à 08h38 (UTC)

Ah,on peut dire que vous m'avez joliment refilé le "problème". Fleur sur le plancher, fleur sur le plancher - cela me dit bien quelque chose, mais quoi ? En tout cas il n'y a rien dans le numéro 10, 1975, "la voix", de "l'autre scène" (sic), "cahiers du groupe de recherches théâtrales" (ou pourtant il y a tant, Kutukdjian, Mesnage, etc.). Jacques Clergié (ou Clergier?), le père de Sophie, disait de Babitt, de Sinclair Lewis, que l'unique souvenir qu'il en avait c'était que le héros, tous les jours, mettait sa lame de rasoir (où l'on retrouve Sarkozy, ce sparadrap (komençacécri?) de Tintin), sur la petite armoire de sa salle de bain et se disait qu'il faudrait bien un jour qu'il se débarrasse de ces lames accumulées). Il me semble que la phrase "originelle" est de cet ordre. Opéras dont on se rappellerait seulement "une fleur sur le plancher" (ou un glaive?). Serait-ce pousser trop loin votre patience que de vous demander si vous auriez l'obligeance de citer ici le passage où le "thème" fait sa première (?) apparition, dans Échange (une ou deux phrases avant, une ou deux phrases après) ? Il y aurait peut-être là un indice… J'ai pensé à cela toute la journée d'Yerres (et ce Duparc injoignable…). Des recherches dans la grande "Littérature française" Larousse, du côté des Tristan et du Chevalier à la Charette n'ont rien donné non plus (sauf "Guinglain" et ce ridicule "Bel Inconnu"…

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Ma réponse le 05/03/2004 à 10h40 (UTC)
Passage 139. Roussel meurt en 1933, à Palerme, au Grand hôtel et des Palmes, où furent écrites plusieurs sections de Parsifal. Le véritable nom de Remarque est Kramer. Un filet de sang se répand sur le tapis. Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher. Vérification faite, c'est la résidence des Princes qui est à Cannes. Mais l'erreur laisse des traces. Mais les dates ne coïncident pas.
Denis Duparc, Echange, p.143


Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.
Denis Duparc, Echange, p.144
Je n'ai pas trouvé d'autre endroit où revenait "une fleur sur le plancher". Si ces quelques mots m'ont retenue, c'est qu'ils faisaient écho à ''L'inauguration'' (il me semble que cela doit être alors "une fleur sur le sentier"). L'évocation d'une légende, aussi, m'a intriguée. J'ai cherché autour de Nice et Wagner, mais je n'ai rien trouvé de probant.

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Message de Perceval le Gallois (RC) déposé le 05/03/2004 à 17h25 (UTC)

Et encore, ou déjà, p. 120 :
Mais il continue vers Récife, dont ce n'était pas encore le nom, et où l'on perd provisoirement sa trace. J'ai perdu également celle de Perceval, qu'ils aiment tous. Ce qui demeure, à travers les aléas de la légende, remarque-t-il, ce ne sont que quelques épisodes et certains accessoires, apparemment secondaires : une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, une intonation singulière, toujours la même, toujours au même endroit.
Denis Duparc, Echange, p.120
Perceval / The Waves («Perceval has gone to India») / Parsifal / Venise / Tristan / The Portrait of a Lady («James ne partage pas l'interprétation du thème offert par l'opéra»)/ Barthes ????? («Et je lis un livre sur Sade et autres logothètes») / Paul Nash, "View from the hotel des Princes, Nice" («Vérification faite, c'est la Résidence des Princes qui est à Cannes») (Cf. "Pass.", 169) / la fleur semble alterner avec un filet de sang, mort de Roussel à Palerme, P. 66 et ill.4, retour à Parsifal, hôtel des Palmes / Mon gros loup, pas vu ton foulard bleu. Fais-moi signe, Suzy1 / The Wings of the Dove (Venise, miss Archer)/ Fleur, Bloom (en fleur), Virag, «La Flora indeed» (Ulysses) / Est-ce la mère de Tristan ou celle de Perceval qui se nomme Blanchefleur ? / Désolé, je n'y arrive pas.

«Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher.»

Il me semble évident que là le mot pivot est "légende" : il s'agit bel et bien de l'hôtel des Princes à Nice, comme l'affirme la légende de la photographie de Paul Nash (cf. "Passage" 209, "Images"), et non pas de Cannes et de la promenade des Anglais comme on n'a pu l'imaginer un moment ; mais le mot "légende" entraîne aussitôt la "fleur sur le plancher" - donc celle-ci doit être liée à des considérations sur la légende en général ("Tristan", "Perceval", etc.) et son évolution dans le temps (tout change, sauf quelques éléments immarcescibles qui pourtant auraient semblé les plus mobiles, une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, toujours le même, toujours au même endroit...) Je ne sais pourquoi, j'ai dans la tête le nom de Pierre Champion (mais pas un livre de lui dans ma bibliothèque).

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Une mienne réponse qui bifurque
c'est comme ces romans dont on ne garde en mémoire qu'un seul épisode et parfois moins encore tout à fait mineur marginal secondaire presque sans lien avec le cours principal du un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste une balustrade le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un tout a disparu surnage un regard la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une hyacinthe écrasée sur un sentier de une simple saveur une main au-dessus des yeux
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.234
Au fur à mesure des réponses apportées, il apparaît clairement que tout a une origine précise, qu'il s'agisse d'histoires personnelles, de mythologie familiale, d'histoire petite ou grande, de musique ou de littérature. Je ne crois plus à la métaphore, comme j'y croyais encore au sortir de Passage. (Ou alors, si métaphore il y a, elle appartient à un autre livre, un autre film, une autre photo, et elle est reprise telle quelle).

Les explications données ces jours derniers montrent que chaque phrase ou membre de phrase a son histoire. C'est vertigineux : combien de tomes en écrivant l'histoire des membres de phrases des Eglogues? Et que sera l'index des Eglogues? Justement ce méta-livre, l'histoire des phrases?


Je distinguerais des niveaux en comparant ce texte paru en 2003 de celui paru en 1976. Les notions générales (un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste) n'apparaissent qu'en 2003, «le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un» sont expliqués dans L'Inauguration même, "la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une une main au-dessus des yeux" apparaissent en 1976, l'image dans le tapis est un texte d'Henry James, la hyacinthe écrasée fait référence à Towmbly, le sentier de (montagne) peut rappeler tout aussi bien Celan que la monitrice du groupe en cours de réadaptation sociale. Il reste une main au-dessus des yeux, mais je vois des affiche ou des films avec ce geste, ce motif ne m'interroge pas, l'inclination du visage me rappelle "grande beauté des femmes le soir sur les terrasses", il reste "une fleur sur le plancher".

C'est cet "isolement" qui m'ennuie: avec quoi faire rimer cette fleur? Tant que je raccordais ce motif à celui des fleurs du vétérinaire, tout allait bien. A partir du moment où je trouve ce motif près de trente ans avant, c'est qu'il y a autre chose.


Le texte de 1976: «Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.» Echange p.144

C'est moins long que le texte de L'Inauguration. Celui-ci fonctionne en entonnoir : les premiers éléments sont généraux, les suivants se trouvent dans la diégèse de L'Inauguration, les derniers reprennent presque mot pour mot l'énumération d'Echange.

C'est pour cela que j'admets que les premiers motifs puissent ne pas faire référence à un texte ou un fait précis («un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste») tandis que les derniers, fonctionnant à la manière d'Echange, ont (auraient) bel et bien une origine précise (Towmbly, Henry James, un film ou une photo pour «une main au-dessus des yeux»,etc).

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Message de Indiana Jones (RC) déposé le 11/03/2004 à 14h37 (UTC)

Au niveau le plus immédiat, le passage semble concerner les récits d'Indiana de Serrans, cette très vieille femme qui a plusieurs reprises, sur un bateau, en croisière, ailleurs, évoque non sans répétitions et contradictions une enfance en Inde, dans les Comptoirs, un premier voyage en Europe, un exil, un Eden abandonné.

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23 mars 2004: la clé de l'énigme.

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Une source trouvée en août 2005

"Une main au-dessus des yeux" vient sans doute de La Chambre de Jacob, même si dans ma version il s'agit d'«une main en visière au-dessus des yeux».





1 : rien à voir : termes d'un ultimatum d'un groupe terroriste menaçant la SNCF en 2004. (attentant en Espagne) (c'est moi qui note).

samedi 21 septembre 2002

Ça commence où ?

Je lis Roman Roi, publié en 1983 : "Le baron [Hänon] voulait faire de l'œuvre un manifeste militant du monarcho-futurisme fumeux dont il était à la fois l'inventeur et tous les principaux adeptes. Zoltaÿ, qui l'a bien connu - ils étaient voisins en Haute-Sylvestrie - parle de Hänon comme d'un homme impossible, épuisant, infréquentable, et je l'en crois volontiers." p 444. Sourire. Il y a vingt ans, déjà, des échos vers le futur...

Je lis L'Elégie de Budapest, écrit au printemps 1990. Cette phrase "Ces français d'origine magyare exagèrent un peu, cependant, (p 318)" a une musique bien connue... Et pourquoi les Russes rendent-ils les ossements de Petöfi dans L'Elegie (événement historique, avéré), tandis qu'ils rendent les ossements de Gabriel Courte-Epée dans Roman Roi, fiction publiée sept ans auparavant? Allusion ou coïncidence? (Une coïncidence serait bien plus romanesque...) Est-ce la même allusion qui fait que là on s'interroge sur la disparition d'un poète, ici sur celle d'un roi, et surtout, qu'on s'interroge sur leurs éventuelles réapparitions ailleurs, sous une autre identité?

Je commence Journal d'un voyage en France. Je croise dès les premières pages la vision des arbres vers les Invalides, comme "un unique jardin" (p 20), que l'on peut avoir d'une chambre d'étudiant rue du Bac. Cette image, je viens de la croiser dans Roman Roi. Et dans Roman Roi, j'avais également croisé un jardinier que j'avais rencontré dans Tricks.

Avant-hier, je lis sur le site l'entrée "17 juin" de Corbeaux. Dans la même journée, en ouvrant Travers II, je découvre l'exergue : "L'été passait, un peu moins clair chaque jour. Denis Duvert". Entre les deux, dix-huit ans. A croire que la crainte de RC ("je vais finir par être cohérent, si je n'y prends garde" - éditorial 10) était fondée...

Je remonte le temps, me procure Passage, Echange. Je les feuillette, à la fois machinalement et avec curiosité. Je constate avec Echange que la technique du renvoi en notes est présente dès le second texte. J'ouvre Passage : enfin, enfin, j'ai le premier livre, celui avant lequel rien n'a été écrit. (Un petit doute, cependant : pourquoi, en bandeau de couverture, "la représentation continue"?) Enfin le livre où il n'y a pas de références passées à comprendre, à chercher, que du neuf, nous ne pourront aller que vers l'avant. Croyais-je. Page 10 (soit la deuxième du texte), "Calcutta", "consulat". Tiens, ça parle de Duras. Mais non, on peut bien évoquer un consul à Calcutta sans que ce soit Duras, tout de même. Je feuillette. Anne-Marie Stretter. Venise, India Song. Et zut. Relire Duras, maintenant. Ça fait quinze ans...

Mais cela n'en finira jamais. Il y aura toujours quelque chose à lire avant, et tout à relire, après.

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