Véhesse

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Billets qui ont 'Tricks' comme livre de Renaud Camus.

jeudi 12 novembre 2015

Les années 80 de Renaud Camus : l'adieu à Barthes

J'ai feuilleté l'album Roland Barthes sur le présentoir de la bibliothèque. J'ai eu la surprise (oui, je m'attendais à un ostracisme total) de voir que Renaud Camus était cité sur plusieurs pages, celui-ci a fourni plusieurs lettres et cartes postales.
Consolation douce-amère; parler de Renaud Camus littéraire, grand (très grand) écrivain français, c'est parler dans le désert, vivre en uchronie (sur le mode «que se serait-il passé si…» : si Barthes était mort plus tard, si quelques critiques ou universitaires avaient lu sérieusement ses livres, s'il était né dix ans plus tôt, etc, etc).
(Et en regardant cette photo (dégotée par un ami car cela ne m'amuse pas de suivre ces pérégrinations), je me demandais s'il était heureux, ce qu'il avait en commun avec son voisin: des souvenirs, une éducation? Qu'a-t-il de commun avec ces gens? Une conscience de petit blanc en pays assiégé? Mais qu'est-ce donc que cette culture de la peur?)

C'est le centième anniversaire de la naissance de Roland Barthes, je mets en ligne un ancien travail mené sur "les années 80 de Renaud Camus". Colloque en juin 2012 à Porto, trois mois après l'annonce à voter Marine Le Pen: inutile de préciser qu'il n'y a plus rien eu depuis: pourquoi s'intéresser au Renaud Camus littéraire quand Renaud Camus lui-même l'a condamné?

******************


Les années 80 de Renaud Camus se caractérisent par trois événements majeurs, tous trois du côté de la perte, soit, dans l’ordre chronologique, la mort de Roland Barthes, la fin interminable d’une histoire d’amour qui a duré une douzaine d’années et l’apparition du sida.

L’influence de Roland Barthes sur Renaud Camus est considérable. Influence ne doit pas être compris de façon restreinte, étroite, repérable ici ou là, mais à tout moment, on rencontre le nom de Barthes, une référence à Barthes, un souvenir de Barthes.
Renaud Camus l’a rencontré en mars 1974, en l’accostant au Flore pour l’invitant à venir voir un film de Warhol avec quelques amis. Il y a eu entre eux quelque chose que je ne sais s’il faut appeler amitié, des sentiments mêlés d'attirance et de distance qui se traduisirent par des relations suivies jusqu’à la mort de Barthes.

Jusqu’en 1983, chaque livre en porte la trace évidente, et ce n’est que peu à peu au cours de la décennie que cette présence s’estompera.

Passage, le premier livre publié en 1975 fut l’occasion d’une interview de Renaud Camus par Roland Barthes sur les ondes de France Culture le 19 mars 1975 .
De cet entretien, Renaud Camus se demandera plus tard, avec modestie et franchise, si ce soutien de Barthes n’était pas dû davantage à leur seule amitié qu’à une réelle appréciation de Barthes : en effet (dira Camus dans une série d’émissions avec Jean-Pierre Salgas sur France Culture), Barthes soutenait plutôt des auteurs comme Sollers ou Guyotat, qui bousculaient l’intérieur de la phrase tandis que lui, Renaud Camus, travaillait plutôt à la subversion du récit dans la lignée du Nouveau Roman.

Echange est publié en 1976 sous le nom de Denis Duparc. Cette fois-ci, c’est la quatrième de couverture qui non seulement est empruntée à Roland Barthes par Roland Barthes, mais en plus modifiée.
L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte…

Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture
Ce n’est que plus tard que Renaud Camus reconnaîtra qu’il avait peut-être été irrévérencieux, encore que son remords rétrospectif sonne un peu trop travaillé pour ne pas paraître une pose :
Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement [de folie], dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d'Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.

Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.221
En 1978 paraît Travers. Il est probable, en filligrane, et j'ai tenté de démontrer ici cette hypothèse, que ce livre est entièrement construit autour de la question posée dans S/Z : «que pourrait-être une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle ?»
C’est un collage à la façon de Bouvard et Pécuchet, mais alors que Bouvard et Pécuchet s’attaquaient à l’ensemble des connaissances humaines, le collage effectué par Travers concerne le Nouveau Roman et la critique littéraire des années 50 à 70. Si le résultat, c’est-à-dire le texte publié, est tout à fait explicite, l’intention, c’est-à-dire la parodie, n’est pas affichée, puisque qu'il s'agit de tenter «une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle?»
Je fais l'hypothèse qu'il s’agissait d’un livre destiné à Barthes, dans un double défi: répondre au défi d’écrire un livre qui soit une parodie sans l'afficher, et mettre Barthes au défi de le découvrir (par parenthèses, il est révélateur qu’un livre parodiant la critique littéraire sur le Nouveau Roman puisse être une parodie sans que cela soit perceptible au premier coup d’œil…).
Travers est paru en septembre 1978, onze mois après la mort de la mère de Roland Barthes. Nous savons quel chagrin cette mort causa à Barthes, il est probable que celui-ci n’ait jamais lu Travers de façon approfondie, au mieux l’a-t-il peut-être feuilleté, sans lui consacrer tout le temps que la découverte de la supercherie aurait exigé.

Tricks paraît en 1979 avec une préface de Roland Barthes. C’est un livre qui décrit de façon très explicite les aventures d’un soir jusqu’au «lâcher de foutre». La préface de Barthes sert de caution littéraire à un livre qui aurait peut-être été rejeté dans les limbes de la pornographie sans cela. Il joue aussi son rôle dans la reconnaissance des homosexuels en France, sans toutefois permettre la récupération de l’auteur pour une «cause», lui qui ne veut pas en faire une «cause», mais simplement un mode de vie parmi d’autres.

Les quatre premiers livres parus dans les années 70 sont donc tous liés à Barthes d’une façon ou d’un autre.


Le premier livre à paraître dans les années 80 est Buena Vista Park, en 1980 précisément. Il est dédicacé à Barthes dans les termes suivants: «Pour R.B., qui va sans dire», et l’exergue est une longue citation de RB par RB qui définit le terme de «bathmologie» : le livre est composé à la façon de RB par RB, c’est à dire que c’est une suite de fragments (comme le sont les Pensées de Pascal, Pascal étant lui-même posé comme le «patron» des bathmologues), rédigés à la troisième personne du singulier quand il s’agit de phrases subjectives.
L’ensemble du livre est destiné à illustrer le concept de bathmologie (RC dira lui-même qu’il n’était pas sûr que RB ait apprécié cette publicité donnée à un terme qui n’était jamais qu’une notion parmi d’autres dans RB par RB).

Mais là encore la mort veille : le livre arrive chez l’éditeur Hachette-P.O.L le jour même de la mort de Roland Barthes, le 26 mars 1980.

L’écriture du livre suivant commence le 16 avril 80. C’est un journal de voyage qui paraîtra en 1981 sous le titre de Journal d’un voyage en France. Le journal ne commente pas la mort de Barthes comme si c’était un sujet en soi, mais y fait allusion à plusieurs reprises. On apprend par exemple que Renaud Camus et Barthes avaient prévu de partir ensemble à Venise en mars 1980, et que cela ne s’est pas fait à cause de l’accident de Barthes1. Plus haut dans le livre, un amant demande à Camus quel était la nature de ses relations avec Barthes:
Toujours à propos de RB (l’insomnie procède par à propos : il est entendu que nous ne dormons pas), Dennis, hier soir, mardi soir (cela semble très loin), comme nous revenions de la Maison de la Radio, m’a demandé si j’avais jamais «fait des choses» (oui, je crois que c’était son expression, enfin je traduis) avec lui.
— Quelle drôle de question… Qu’est-ce qui vous prend ? (Il était à ce moment là, il est vrai, passablement herbé, ayant partagé un ou deux joints avec certains techniciens, ou plutôt techniciennes, du studio d’enregistrement.)
— Oh, tu peux bien me dire, maintenant. Ça n’a plus beaucoup d’importance…
— Non, jamais, évidemment.
Et pourtant… Ça lui aurait fait plaisir, et tout ce qui lui aurait fait plaisir, je regrette maintenant de ne l’avoir pas fait. Et si je ne l’ai pas fait, c’est à cause de sentiments, de convictions, qui ne sont même pas les miens. Qui sait, c’est peut-être à cause d’un criticaillon qui a l’air d’un rat, que je méprise, que je ne méprise même pas bien fort, et qui deux ou trois fois a insinué par écrit que j’étais quelque chose comme le «protégé» de Roland Barthes ; par le seul souci idiot de ne pas donner raison à quelqu’un qui ne m’est rien. Quelle sottise…
[…] Quelle niaiserie de se plier, crainte de paraître immoral, au code moral des autres, d’observer, par pure lâcheté, des conventions morales qu’on ne respecte pas.

JVF, p.35
D’une certaine manière, en forçant à peine le trait, on pourrait soutenir que Journal d'un voyage en France est une longue glissade vers le Sud, vers la tombe de Roland Barthes à Urt. Il y aura bien encore une ou deux étapes, à Bayonne ou Bordeaux, mais déjà le voyage a mentalement pris fin. Ce n’était pas le but du voyage quand Renaud Camus a proposé ce livre (et donc ce voyage) à Paul Otchakovski-Laurens, mais c’est bien ce qu’il est devenu de fait, sans que jamais que RC ne le reconnaisse explicitement.

Le livre suivant sera le quatrième tome des Eglogues et le deuxième des Travers. Il s’intitule Été (dans un jeu de redoublement d’un titre d’Albert Camus). En quelques lignes, Renaud Camus reconnaît explicitement ce qu’il doit respectivement à Roland Barthes et à Jean Ricardou, qui seraient respectivement l’esprit et la lettre, le fond et la forme, si l’on voulait absolument réduire la réalité à des formules:
— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement. Son œuvre est une prodigieuse anthologie, un inépuisable réservoir de procédés pour les écrivains.

Été, p.110-111
En 1983, Roland Barthes fait une apparition dans les trois dernières pages de Roman Roi. En quelques mots sont esquissés une biographie et un hommage.
Bizarrement, la seule âme qui vive, la plus vivante en tout cas, que je laisse derrière moi, à Back, est celle d’un Français, Roland B. que j’ai rencontré, lui aussi, au café Français, cet hiver. Le pauvre, il n’aura pas connu un Back bien gai ! Il est aide-bibliothécaire à l’Institut de la rue Voslär et lecteur à l’université. Nous avons presque exactement le même âge, à dix jours près , il n’a pas connu son père, tué dans un combat naval moins d’un an après sa naissance, il a été élevé par sa mère, il a pass » de longs mois dans des sanatoriums. Tant de coïncidences n’auraient pas suffi, bien sûr, à fonder notre affection mutuelle, qui est grande. Nous avons passé de longs moments ensemble, des derniers mois. Il s’est même plus ou moins installé rue Donëck. Et je l’ai emmené plusieurs fois au Palais. Je pensais qu’il pouvait intéresser Roman, le distraire, lui parler de la France d’aujourd’hui. C’est ce qui est arrivé. Diane aussi s’est prise pour lui d’amitié. Mais d’infimes nuances l’ont inscrit plutôt dans la mouvance de sympathie de Roman. Personne ne peut être également l’ami des époux, je l’ai souvent remarqué, et Diane a tendance, sans que peut-être elle s’en rendent compte, à tenir subtilement à distance les hommes et les femmes dont Roman, par les goûts, les intérêts, la conversation, se sent proche. Le Français, néanmoins, leur plaisait à tous les deux. […] Je soupçonne R.B. d’être un tant soit peu marxiste. Mais c’est chez lui un parti plus philosophique que politique. Nous nous entretenions surtout avec lui de théâtre antique ou de Gide, quoique Diane aimât aussi le faire parler, en passant, de Bertolt Brecht ou de Jean-Paul Sartre.

Roman Roi, p.498-499
Ces quelques lignes nous expliquent la biographie d’Homen : nous ne pouvions nous en douter p.268, mais la jeunesse d’Homen était calquée sur celle de Barthes. D’autre part, le lecteur qui parvient aux dernières pages de Roman Roi en 2012 (ou 2015) sait que Roman est peu ou prou RC, tandis que Diane est William Burke, le compagnon de la vie de RC pendant une douzaine d’années (1969-1981): le passage décrit donc l’équilibre des forces par rapport à Barthes, sachant que Burke était traditionnellement la personne charismastique du couple (cf L'Inauguration de la salle des Vents paru en 2003), celui qui fréquentait Warhol, Jasper Johns ou Gilbert & Georges. A noter également l’évocation de Jean-Paul Sartre.

A la suite de Notes achriennes2 parues en 1982, et qu’on pourrait sous-titrer «regards homosexuels sur la société», RC a été invité par le magazine Gai Pied à tenir une chronique mensuelle. Celles-ci seront réunies dans un livre, Chroniques achriennes. On trouve dans ce livre une intéressante controverse avec Sollers (enfin, c’est beaucoup dire, je ne sache pas que Sollers ait répondu). Renaud Camus s’insurge violemment contre la description donnée de Barthes dans Femmes, et accuse Sollers d’homophobie (comme je ne sais pas si l’on disait déjà à l’époque).
Certes, dans Femmes, il y a un narrateur, qui n'est pas exactement Sollers. Comme c'est commode! Et Werth, dont la mort nous est offerte en «bonnes feuilles» par Art Press, ce n'est pas exactement Barthes, (ni Berthe, ni Berth, ni Werther qu'il évoquait si volontiers au temps des Fragments d'un discours amoureux). Ce ne l'est même pas du tout, à la vérité, c'en est, sans trace d'amitié ou d'émotion, une répugnante et sinistre caricature, mais tout le monde identifiera le modèle: «Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident… Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour… Le seul… Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c'était sa pente, elle s'était brusquement accélérée… Il ne pensait plus qu'à ça… […] Werth n'en pouvait plus… Tout l'ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait… […] La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c'est que sa mère apprît ses goûts par la presse… Qu'il y ait eût comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d'ailleurs péniblement acquise de grand professeur…» Etc. J'ai beaucoup fréquenté Roland Barthes, dans les dernières années de sa vie. Je n'ai respecté personne autant que lui. Que sa mère ait été son grand amour, tous ceux qui l'ont connu le savent, et beaucoup de ses lecteurs. Qu'il ait vécu parmi les rivalités de disciples, les caprices et les querelles de garçons, que d'aucuns aient jugé spirituel de le surnommer «Mamie», comme l'assure Sollers, ce n'est pas impossible, je n'en sais rien, il ne mélangeait pas ses amis. Mais sa tristesse n'était pas due, j'en jurerais, au peu d'homosexualité qu'il a pu s'accorder sur le tard, après les prudences de toute une vie: l'amour filial suffit à expliquer l'une et les autres. Je crois au contraire qu'à s'être laissé glisser un peu plus ouvertement «à sa pente», comme dit Sollers, il a dû les rares consolations de ses derniers mois. Souvenez-vous du R.B.: «Le pouvoir de jouissance d'une perversion 'en l'occurrence celle des deux H: homosexualité et haschisch) est toujours sous-estimé. La loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux.»3 Mais je crois surtout que l'homosexualité telle qu'il la concevait (utopiquement?) comme «vacance des agressions» l'a libéré de ce que sa première manière pouvait avoir d'agressif, dans le ton et, parfois, un peu sollersiennement péremptoire, en plus fin. Elle est pour beaucoup, j'en suis persuadé, dans la suprême subtilité qui, au yeux de tellement d'entre nous, fait des derniers livres de Barthes les plus précieux, et qui a donné tant de joie, jusqu'à l'ultime fin, aux auditeurs du séminaire: car lui qui «n'en pouvait plus» pouvait énormément pour les autres. A la très relative, et trop longuement différée, libération de l'homme par rapport aux pressions sociales, est largement due, je le pense, dans la relation de l'écrivain avec le sens, les sens, l'écriture, le monde, cette qualité que le vieux Bergotte, s'agissant du style, mettait plus haut que tout, la «douceur». Mais on peut difficilement espérer de Sollers qu'il apprécie cela.

Chroniques achriennes, p.68 à 71
Divergence affichée avec Sollers, donc, le « préféré » de Barthes, celui dont Renaud Camus se souviendra que «[Qu’] il ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie sur Philippe Sollers»4. Cet antagonisme trouvera un écho bien plus tard, en 2000, sans qu’il soit démêlable si Sollers se souvenait de cet article de Gai Pied quand il dira lors d’une émission de Répliques (France-Culture) en février 2001 qu’il s’était senti responsable de la mémoire de Barthes.

Barthes donc, de livre en livre. Le premier tome de journal tenu en tant que journal paraît en 1987 et il suffit de regarder l’index pour voir l’importance encore qu’y tient Barthes dans la pensée consciente de l’auteur (entrées des 6, 8 et 10 octobre 1985, des 9 et 26 janvier, 3 et 5 mars, 3 et 5 juin, 24 novembre et 24 décembre 1986)

Les années 80 de Renaud Camus peuvent être lues (entre autres, très entre autres : disons que c’en est une ligne de fond, une basse continue), comme « l’adieu à Barthes ».


Notes
1 : «QUAND JE SUIS RENTRÉ À PARIS, R.B., QUI AURAIT DÛ VENIR AVEC MOI À VENISE, ÉTAIT EN TRAIN DE MOURIR. JE N’AVAIS PAS LA TÊTE À DES LETTRES TRANSALPINES. (JVF, p.271. écrit en février 1981 lors de la relecture)»
2 : achrien : mot inventé par RC pour signifier homosexuel.
3 : Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, p.68. Encore faut-il s'entendre sur le mot «perversion», pris ici dans son sens «savant», analytique, et nullement dans son sens traditionnel, moral. ('sic').
4 : « Biographèmes pour Roland Barthes », La règle du jeu, n°1 (1990, mai) pp 58-61

PS : P.A. (1997), c’est encore un titre emprunté à Barthes, puisque lors de l’une de leurs dernières rencontres avant la mort de Barthes, Camus raconte qu’ils avaient rédigé entre amis une petite annonce pour RB. (le jour ni l’heure, 17 février 1980).

mardi 6 avril 2010

Hypothèse de travail

[...] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur.

Roland Barthes, derniers mots de "La mort de l'auteur", in Le Bruissement de la langue, p.69

L'un des drames de Camus quand il a commencé à écrire (soit les trois premiers tomes des Églogues) pourrait être d'avoir tué l'auteur pour découvrir qu'il n'y avait pas de lecteur (puis Tricks, puis Journal d'un voyage en France: quoi de plus auteurisé? et lu, et vendu.)

lundi 6 octobre 2008

Transpositions

Les différents traitements de la première rencontre entre Renaud Camus et Jean-Paul Marcheschi permettent de se faire une idée du travail de transposition effectué pour protéger les identités des uns et des autres.
Le paradoxe, c'est que le voile est tout à fait transparent pour ceux qui connaissent les personnes concernées, tandis que pour ceux qui ne les connaissent pas, leur véritable identité aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Dans la première édition de Tricks en 1979, Flatters (Jean-Paul Marcheschi) n'apparaît pas.

Dans la deuxième édition, il apparaît sous le nom de "Jean-Marc le Breton".

— Tu vas souvent en Bretagne?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Bretagne?
— Tu connais?
— Je connais le Nord, la région de Saint-Malo, et le Sud, le Morbihan, mais pas la pointe, pas le Finistère.
— Moi je suis juste de la pointe, justement.
— De Brest ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Brest il n'y a plus rien, non, ou alors les îles? Tu es d'Ouessant?
— Presque. Du Conquet. C'est là qu'on prend le bateau par Ouessant; tout au bout de la Bretagne.
— Je croyais que c'était la pointe du Raz, l'extrémité?
— Oh, la pointe Saint-Mathieu, la pointe du Raz, ça se vaut...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]

Renaud Camus, Tricks, édition Persona, 1982, p.292-293


Dans la troisième édition, en 1988, il apparaît sous son vrai prénom et sa véritable région: "Jean-Paul le Corse".

— Tu vas souvent en Corse?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Corse?
— Tu connais?
— Non, je vois à peu près comment c'est fait, géographiquement, mais je n'y suis jamais allé.
— Moi je suis juste de la pointe, tout au nord.
— De Bastia? ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Bastia il n'y a plus rien, non, ou alors ce bidule qui dépasse, là, le doigt pointé?
— Justement, c'est ça mon coin, le «bidule», comme tu dis. C'est là que ma famille a sa maison.
— C'est beau?
— Oui, là où nous sommes, c'est très beau, très sauvage, pas du tout abîmé...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]
[... et l'est resté.]

Renaud Camus, Tricks, édition P.O.L, 1988, p.292-293

A noter la dernière expression entre crochets: elle n'a de sens que pour celui qui la lit après avoir lu l'édition Persona, ce qui n'est le cas de pratiquement personne, puisque cette édition est épuisée.
Le lecteur pense que la dernière remarque entre crochets est une bizarrerie, une façon de mettre l'amitié en exergue (c'est ce que j'avais cru à la première lecture), ou que c'est une coquille. En réalité, c'est un clin d'œil, un fil tendu à travers le temps (mais également un hommage à l'amitié: la lecture précédente reste valable).


L'étonnant, c'est que Jean-Paul apparaît sous son vrai prénom et sa vraie origine dans Journal d'un voyage en France, en 1981: à croire qu'il fallait le "protéger" dans Tricks mais que c'était inutile dans une œuvre moins délibérément dédiée au sexe.

O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. Je regrette beaucoup de n'avoir pas inclus dans Tricks le récit de notre première rencontre, derrière Notre-Dame: elle est survenue pourtant pendant la période couverte par ce livre, mais elle n'avait rien en soit de remarquable, il y avait déjà trop de pages, il fallut la sacrifier. Les lecteurs attristés par l'abondance des «Jamais revu» en fin de chapitre auraient peut-être été consolés d'apprendre qu'on peut découvrir, la nuit, dans les buissons du square Jean-XXIII, l'ombre qui deviendra votre meilleur ami.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981), entrée du 18 mai 1980, p.247

mercredi 16 mai 2007

W., collages

Il me vient des tentations absurdes, par exemple d'arrêter de recopier des extraits des œuvres camusiennes et ne donner plus que leurs références, puis de coder ces références, enfin de ne publier que des lettres et des chiffres: Inaug 287; AA 404; JdT 367, 650,711,736; AA 376, PA 133, Inaug 21, JdT 726; Tricks 381.
Ce serait plus court et m'éviterait d'avoir l'impression de n'écrire que des évidences.

La parution du Journal de Travers est une anomalie temporelle. Nous arrivons au milieu de l'histoire avec W., alors que nous en connaissons la fin par L'Inauguration de la salle des Vents. Nous connaissons quelques autres détails par la chronologie (de 1969 à 1982), par Tricks de façon allusive et en faisant quelques hypothèses, par P.A. qui est peut-être finalement la plus complète des autobiographies camusiennes (mise à jour: Vaisseaux brûlés), et c'est quelque chose de terrible de connaître la fin tandis qu'on lit les déchirements de Journal de Travers:

Ouais, tant qu'ça t'fait mal, c'est qu'i reste quèque chose, c'est sûr, p'isque c'est justement ça qui fait mal, c'qui reste, ça d'accord : et putain, ça peut durer une paie, y en a qui dise une plombe ou deux, mais t'en a ça va plutôt chercher dans les six-sept, et encore quand c'est pas toute la vie — mais moi c'que j'suis pas sûr du tout, quèque part, c'qu'après, tu vois, même après, quand t'as p'u mal, quand tu r'ssens p'u rien, quand tu peux r'penser à tout ça en t'en foutant mais alors royalement, ben c'que moi je suis pas sûr, mais alors là pas sûr du tout, c'est qu'ça continue pas, putain ch'ais pas comment t'dire, pas d'exister, ça non, p'isque justement c'est fini, mais alors fini d'chez fini, mais comment qu'j'pourrais t'dire, putain merde c'est pas hévident, d'avoir existé, si tu veux, enfin j'te parle pas d'l'amour, enfin si, quèque part ouais, mais non, mais de..., enfin qui, c'qu'on disait, c'que j'te parlais, là quand t'as l'idée que putain ça y est, qu't'es bon, qu't'es vraiment là, quoi, merde, qu'tu vis, comment qu'j'pourrais t'dire, qu'i s'passe quèque chose mais vraiment pour de bon, sérieux quoi, quèque chose entre vous, mais pas seulement entre vous, c'est qu'ça qu'j'te parle, enfin qu'pa'ce qu'i s'passe quèque chose de vraiment vrai entre vous i s'passe quèque chose de vraiment vrai dans ta vie, quoi, ch'ais pas si tu vois, enfin pas dans ta vie, plutôt que ta vie elle-même elle se passe, quoi, ou que justement elle se passe pas, oui plutôt, enfin j'veux dire elle passe pas, elle est là, quoi, elle est vraiment là, quoi, mais si dix-quinze plombes après tu t'rends compte que non, qu'en fait i s'est rien passé du tout, et la preuve c'est qu'quand t'y penses t'as même pas mal, tu t'en fous, rien à cirer, alors c'que tu t'rends compte, c'est quoi c'que tu t'rends compte, ben putain c'qu'tu t'rends compte à c'moment-là c'est qu'y avait rien, c'est qu'en fait y a rien eu du tout, et pourquoi c'est qu'tu souffrais, après, ben tu souffrais pa'ce que tant qu'tu souffrais tu r'grettais quèque chose, c'est ben qu'y avait quèque chose à r'gretter, tandis que là putain si t'as plus mal c'est qu'tu r'grettes rien, et si tu r'grettes rien c'est qu'y avait rien, c'est qu'y a rien eu, niente, nada, ouallou, que dalle (et ça putain c'est ça qui fait mal…).

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.287

Cette fin dissoute dans l'absolue indifférence est reprise dans L'Amour l'Automne:

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils éprouvaient l'un pour l'autre une passion qui les consumait tout entiers, et lorsque après l'amour ils retombaient en sueur sur les draps froissés, et restaient côte à côte, le bout de leur doigts se touchant à peine, à regarder au plafond de la chambre les ombres de la rue, ou de tel petit port de Grèce, s'agiter à travers les persiennes à demi closes, comme si la vie était une terre de rêve, si variée, si belle, si neuve, ils étaient bien loin de se douter — à vrai dire ils ne se posaient même pas la question, tant pareille durée leur était peu concevable — que trente ou quarante ans plus tard le sort de l'autre, pour chacun d'entre eux, non seulement serait depuis longtemps complètement inconnu, à quelques lambeaux près, quelques fragments d'information douteuse, quelques images tronquées, mais même constituerait un objet de complète indifférence, et de tranquille incuriosité.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne (2007), p.407


J'ai un peu de mal à comprendre les affres de Renaud Camus dans le Journal de Travers. Si je résume, RC est terriblement jaloux, il fait la tête si W. ne lui dit pas ce qu'il fait, ce qu'il va faire, où, avec qui, etc, et il fait la tête si W. fait une allusion devant lui (RC) à quelque chose qu'il a fait sans lui (RC) en avoir parlé. Bref, il faut que RC sache tout, comme dirait W (p.726). Entretemps chacun semble baiser "à couilles rabattues" (sic), ce qui fait qu'on ne comprend plus très bien où est le problème. Le problème serait entièrement dans la parole, une parole non partagée, le besoin d'être pris en considération, d'être reconnu. Le problème, c'est une parole à laquelle on puisse faire aveuglément confiance: «Toi, tu ne fais jamais ce que tu dis, jamais. Tu es supposé passé l'après-midi à la galerie, des gens me téléphonent toutes les cinq minutes pour me dire qu'ils te cherchent, qu'ils t'ont appelé là-bas, que tu n'y es pas. Naturellement, le soir, j'ai tendance à demander où tu étais, comme n'importe qui le ferait. Ça t'exaspère, tu ne réponds pas. Évidemment, ça me rend nerveux. N'importe qui deviendrait un peu soupçonneux.» (p.726) Mais soupçonneux de quoi, c'est ce que j'ai du mal à saisir: RC redouterait-il une infidélité? Mais qui prendrait quelle forme, si l'on songe aux siennes liaisons (si c'est bien le mot) avec Christian ou Gianni? Les conventions paraissent si compliquées, cartographie d'interdits et d'autorisations en fonction des lieux et des personnes présentes... (Heureusement que RC nous répète que c'est plus compliqué d'être hétéro...).
Comme malgré tout j'ai une certaine pratique des journaux, je me dis que Renaud Camus doit déséquilibrer le journal et nous montrer davantage ses torts ou son incohérence que ceux de W. De temps en temps, une phrase prononcée par l'un de ses interlocuteurs semble prouver qu'il est communément admis dans l'entourage de RC que W. exagère. Mais est-ce parce que c'est vrai ou parce que les amis de RC veulent se montrer compréhensifs?:

Il [Patrick Miller] me demandait:
«Mais comment peux-tu partager la vie de quelqu'un avec qui tu ne peux pas parler, discuter, avoir une conversation sur vos propres relations?»

Renaud Camus, Journal de Travers (2007), p.367 (déjà noté dans P.A, voir infra)

«Ça va ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je suis triste.
— Tu es seul?
— Oui.
— Où est W.?
— Je ne sais pas.
— Il est à Paris ?
— Oui.
— Ah, je vois : il fait encore des siennes.
— Probablement.»

Ibid., p.650


— J'ai parlé à W., il m'a appelé pour une histoire de Matisse qu'Aragon veut vendre. Il m'a dit que tu étais fou, que tu ne voulais vivre que dans les drames, qu'il en avait assez, qu'il voulait quelqu'un de doux.
— De doux? Ça, c'est le comble...
— Je crois que ce qu'il dit entend par doux, c'est calme, facile, qui ne pose pas de problèmes. Il pense au Sud-Américain qu'il a rencontré l'autre soir. Je lui ai dit qu'il était sadique. Il a dit qu'il ne téléphonait pas pour parler de ça.

Ibid., p.711


Et puis, bien sûr, il y a le "coup de la lettre", que RC écrit pour exposer ses sentiments et ressentiments (suppose-t-on) et que W. refuse de lire:

«Le coup de la lettre, ça c'est trop, vraiment...
— Je pourrais être amoureux de toi...
— Oui, bien sûr, maintenant que tu es sûr que je suis amoureux de quelqu'un d'autre...»
Il me raccompagne jusqu'à ma porte et m'invite à prendre un verre à l'Escurial. Non. je veux rentrer.
«Mais W. n'est sans doute pas là ?
— Ça ne fait rien.
— Il suffit que tu t'approches de cette maison pour que tu deviennes sombre... Au revoir.»
En fait W. est là, à regarder la retransmission des Jeux olympiques. La lettre est toujours au même endroit, intouchée. Il me caresse assez gentiment, distraitement. Mais il n'est pas question de la lettre. Puis nous nous couchons en silence.

Ibid., p.736

Cet épisode est repris de façon ramassé dans L'Amour l'Automne:

La rupture — ou peut-être conviendrait-il plutôt de lire l'une des ruptures, car il y en eut toute une série, et de toute espèce, à telle enseigne qu'on pourrait soutenir, en exagérant à peine, que cette liaison ne fut en fait que ruptures, succession presque ininterrompue d'interruptions, aglomérat de failles, de cassures, de déliaisons — semble avoir été provoquée par certaine lettre que Tony écrivit à W., avec le plus grand soin, dans le dessein de mettre entre eux les choses au net une fois pour toutes; et que celui-ci, bien que tous deux partageassent alors, rue du Bac, un appartement minuscule, s'obstina non seulement à ne pas lire, à ne pas toucher, mais même à ne pas voir, à ne pas remarquer, en quelque évidence qu'elle fût disposée sur l'unique table, sur le lit ou la cheminée : c'est au point que Carlo, leur ami italien, suggérait qu'elle fût suspendue, par un fil invisible, au beau milieu de l'unique pièce.

L'Amour l'Automne, p.376


Cette liaison si orageuse avait déjà été décrite dans P.A. et dans L'Inauguration de la salle des Vents:

297. l'amant qui m'a fait le plus souffrir: incontestablement X., je suis tenté d'écrire les doigts dans le nez. Mais peut-être serait-il plus juste de dire : l'amant auprès duquel j'ai le plus souffert. Lui aussi en a vu de toutes les couleurs, probablement, à mes côtés. D'ailleurs à peine nous étions-nous quittés, il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. A moins que l'histoire ne doive s'écrire en sens inverse : peut-être nous entendions-nous si mal, et nous sommes-nous finalement quittés, parce qu'il avait des prédispositions aux asiles psychiatriques ? Tout à fait au début de nos amours, lors de l'une de nos premières brouilles (il y en eut des centaines : le mode normal de fonctionnement de cette liaison, c'était la brouille; l'état le plus habituel de ce "mariage", le "divorce"; le climat coutumier de cette passion, la guerre au couteau (il y eut tout de même quelques jolis moments d'entente heureuse (248))), un ami commun, un psychanalyste, m'avait dit pour me consoler de ce que nous envisagions tous les deux comme une séparation définitive, qu'il ne voyait pas, de toute façon, comment il était possible de vivre avec quelqu'un qui ne vous entendait pas, qui ne pouvait pas vous entendre, qui ne voulait pas vous comprendre, sur qui le langage semblait sans prise ce qui correspondait parfaitement à la situation en effet; mais qui ne nous a pas empêchés de passer ensemble douze années de notre vie (à ces périodes près où nous étions brouillés, justement.) (Le même personnage pourrait aussi être rangé sous la rubrique : amant que j'ai le plus aimé, certainement).

Renaud Camus, P.A. (1995), 297, p.133

(Notons cependant que sur le forum, RC ramène cet internement à une cure de désintoxication).

Et pourtant ce serait une grave erreur de croire qu'à aucun moment ils n'avaient été heureux ("je" et "lui", je veux dire — X. et moi, si vous voulez, le visiteur et l'hôte, l'hôte et l'auteur, l'hôteur, etc): il fallait au contraire qu'ils eussent connu ensemble des heures (ou peut-être seulement des quart d'heure, soit) d'une intensité de bonheur incomparable pour que cette vie d'enfer ait continué sans se rompre et que même, cette liaison s'étant rompue cent fois (eux-mêms ayant "rompu", comme on dit), elle reprenne et reprenne encore, reprenne et rompe de nouveau, rompe et reprenne, au point que la rupture, la séparation, le divorce, la scène, l'interruption, deviennent son mode le plus habituel de durer.

L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.21


Dans le Journal de Travers, c'est d'indifférence que se plaint RC :

Tout ce que tu as pu montrer, jour après jour, c'est l'indifférence la plus totale: que tu t'en foutais complètement, de moi, de nous, de cette relation; que tu n'étais pas disposé à bouger le petit doigt pour tâcher d'arranger les choses.

Journal de Travers (2007), p.726

Cela me fait considérer Tricks sous un autre angle. Je me demande... je me demande si consciemment ou inconsciemment cela n'a pas été une mise à l'épreuve de l'indifférence de W. : «Ah tu t'en fous? On va voir.»
Etait-ce une revanche, une façon de guérir un complexe? (W parle: «[...] essayer de voir combien tu peux avoir d'amants en une semaine, ça ne m'intéresse pas: on ne fait pas un concours, comment est-ce que je peux te mettre ça dans la tête?» p.341) une façon de devenir aussi dur que l'autre? (RC: «La seule façon d'avoir une relation avec toi, c'est d'être comme toi: aussi dur, aussi fermé, aussi méchant.» p.726 (Mais Renaud Camus poursuit: «Ça ne m'intéresse pas.»))

Ces interrogations sont provoquées par la phrase soulignée (par moi) dans le passage suivant qui intervient dans la seconde édition de Tricks, édition revue et augmentée en 1982:

[Récit transcrit à Paris le vendredi 12 mars 1982, après une nuit d'horreur et de violence, passée à monter la garde, de taxis en salles d'urgence d'hôpitaux, près d'un délire tout en cris de douleur, en accès de nostalgie et en insultes, où ce livre, justement, tenait une grande place.] Comme je n'ai pour ainsi dire rien noté pendant mon séjour aux Etats-Unis, et que j'ai maintenant près de deux mois de retard par rapport aux événements que je relate ici [Interruption. Coup de téléphone. Léger mieux. Invitation presque «mondaine» à passer là-bas un moment. Mais je dois remettre lundi, le 15, à son éditeur la version «complétée» de ce livre, et le même jour faire une lecture «commentée» d'un autre à une assemblée de bibliothécaires... «It is closing time in the gardens of the West.»]

Renaud Camus, Tricks (1982 et 1988), p.381


La dernière mention de W. dans la chronologie date de juillet 1982, Rodolfo apparaît au Portugal en août 1981 et à Paris en janvier 1982. L'entrée qui suit la dernière mention de W. en 1982 voit l'apparition de Jean Puyaubert.

lundi 12 décembre 2005

Soirée bonne enfant (ou le potin est l'essence de la littérature)

Après la table ronde, l’assistance et les divers invités du colloque se voient proposer deux vernissages.

Longue déambulation dans la ville. Je coince mes talons entre les pavés bordelais, nous bavardons. Philippe[s] a malheureusement dû nous quitter. Le premier vernissage a lieu dans une librairie appelée La mauvaise réputation. On dirait une librairie gay, mais finalement c’est plus généralement une librairie érotique. Je suis un peu embarrassée, j’ai peur de gêner. Je me réfugie dans le rayon policier, j’en profite pour feuilleter Pahlaniuck qu’on m’a recommandé récemment. J’entends des bribes de conversation, Renaud Camus est présenté à (ou on lui présente) bon nombre de personnes, universitaires, écrivains, lecteurs... (du moins il me semble, de loin). Je crois comprendre qu’une jeune professeur italienne lui promet de faire acheter Tricks à sa bibliothèque universitaire: —Oui, vous avez raison, c’est tout à fait un livre pour des étudiants. La jeune femme croit que Renaud Camus plaisante. Il tente de la détromper, je dis «tente», parce que je ne suis pas sûre qu’elle ait compris (qu’elle ait pu accepter) qu’il était réellement sérieux (du moins je crois, je pense, j’espère qu’il était sérieux. En tout cas moi, j’ai entendu cette phrase au premier degré, c’est pour cela qu’elle était amusante et charmante.)

Un homme au pull bleu électrique sous un blouson porte en bandoulière sur l’épaule un sac invraisemblable, une sorte de coffre d’une vingtaine de centimètres sur trente et sept d’épaisseur, en ce qui me semble du poil de chèvre fauve : «Vous êtes Renaud Camus ? Je vous lis depuis longtemps...» Je bois un verre de vin rouge devant la librairie (personne ne boit dans la librairie), je fais un tour devant les photos/tableaux exposés. Les lampes de chevet me plaisent, les abats-jour sont montés dans des guêpières, il faudra que j’y pense si j’ouvre un jour une maison close. Je cherche en vain un livre de Tati dont a parlé Matoo dans un de ses posts récents, je regarde quelques livres de ou sur Pasolini, un livre japonais amusant et coloré de photographies de dildos, un album de cunts à colorier, de petits livres avec des photos de pin-up...

Vers huit heures et demi nous sommes entraînés vers le second vernissage de la soirée. Pendant que notre troupe s’allonge dans les rues de Bordeaux, JM Devésa nous parle de Jacques Abeille, surréaliste de la dernière heure, qui écrit des romans érotiques sous le nom de Léo Barthe: «Je pense que ses livres sont trop bien écrits pour plaire, je ne vois pas qui lirait des livres érotiques aussi bien écrits». Renaud Camus et moi rions, RC avait en effet répondu plus tôt à une question sur Tricks («comment avez-vous écrit ce livre, écriviez-vous tous les jours ou avec du recul?») qu’il l’avait écrit «sur le motif: jamais un livre ne m’a demandé aussi peu d’efforts, n’a nécessité aussi peu de relectures et de corrections et ne m’a rapporté autant d’argent.» Il en avait tiré la règle générale que pour qu’un livre soit profitable, il fallait qu’il ne soit pas travaillé...

En chemin nous apprenons qu’un buffet nous attend sur les lieux du second vernissage, une «œuvre éphémère culinaire» dit drôlement JM Devésa. J’ai cru sur le moment qu’il plaisantait, mais en recherchant l’adresse de ce second lieu (afin de vous y envoyer tous, y a pas de raison), je me rends compte qu’il reprenait strictement les termes du programme.
Nous gravissons un escalier en bois, je franchis la porte et me trouve nez à nez avec des rangées de bocaux poussiéreux cachetés à la cire rouge contenant des capsules, des coquillages, etc (je n’ai pas regardé de très près, j’étais trop éberluée) sur des étagères qui courent le long du mur. Je comprendrai plus tard que nous sommes dans une «épicerie d’art» (17 rue Elie Gintrac). J’entends Renaud Camus être présenté au maître des lieux, Isidore Krapo: «J’aime beaucoup votre nom».

C’est une grande pièce cubique, avec une mezzanine. Les murs sont en briques rouges (pas la brique solognote ou lilloise, mais la brique version parpaing), le plancher et la mezzanine en bois brut, l’art est... (j’ai beaucoup réfléchi au mot que j’allais employer), l’art (tableaux et photos) est terrible. Ce que je préfère est une grande affiche qui représente un visage de profil en gros plan la tête en bas, en tellement gros plan qu’on met un moment à comprendre ce que c’est, l’oreille du garçon est pliée ficelée par du fil noir. Qui m’expliquera pourquoi cela m’évoque Berlin ?

La pièce se remplit d’étudiants, de personnes plus âgées, professeurs, journalistes, autres (?) Nous avons droit à un petit discours, qui remercie Isidore Krapo de son accueil et de son engagement artistique, pour les risques (artistiques) qu’il accepte de prendre. Horreur et dammnation, il y a réellement une œuvre éphémère culinaire, une femme a été reconstituée à partir de tranches de saumon parfumées à l’aneth sur une grande table, les cheveux figurés par des lamelles de carottes, les seins par des dômes de saumon, la ceinture par des morceaux de poivrons, les yeux par des champignons ou des olives (je ne sais plus bien). Nous apprenons que lorsque nous aurons dévoré les victuailles, nous découvrirons dessous un véritable tableau. Un bassin d’eau avec des rondelles de citron est prévu pour se rincer les doigts au fur à mesure puisque nous sommes censés manger avec les doigts. Un homme entre corsaire et tavernier servira inlassablement du vin blanc dans de petits verres.

Très vite Renaud Camus réapparaîtra une fourchette à la main, pour quelqu’un qui se plaint d’être un handicapé social je trouve qu’il se débrouille plutôt bien. Pour ma part je retarde autant que possible le moment de me salir les doigts, dévorant champignons et carottes. L’atmosphère est vraiment incroyable pour moi, j’ai l’impression d’être dans un film des années 70 (aux vêtements près), de nager dans les archétypes. Mais bon. Comme je n’ai aucune expérience de ce genre de sôteries, après tout je n’en sais rien. J’échange parfois quelques mots avec RC, au hasard de nos déplacements. Je ris. «Qu’est-ce qu’il y a ? Dites ! — Je me demande comment vous allez raconter tout ça dans votre journal.» RC sourit.

Plus tard les deux libraires de "La mauvaise réputation" nous rejoindront, et je bavarderai beaucoup avec l’un d’eux. A un moment je revois l’homme au sac en poil de chèvre, je le fais remarquer à mon compagnon, je lui dis que je trouve ce sac fantastique, il croit que je me moque «Oui, je me disais justement, il me manque quelque chose pour descendre les poubelles! —Mais non, je suis sérieuse, la seule façon de ne pas abîmer les livres, c’est d’avoir un sac rigide.» J’interpelle le type, lui fait part de mon admiration, il nous explique que c’est un sac de l’armée suisse des années 20. Plus tard nous aurons la surprise de voir un inconnu interpeler l’homme au sac «Oh, mais vous avez un sac militaire suisse!» Damned, ça doit être une secte!

A un autre moment je me ridiculise à jouer avec Renaud Camus à choisir des hommes dans l’assemblée. Il a l’air absolument catastrophé par mes goûts, j’ai très honte. Lui a finalement de la chance, celui qu’il avait repéré (pour Jean-Paul, m’a-t-il pudiquement expliqué) lui sera présenté par je ne sais plus qui et restera à discuter avec lui jusqu'à la fin de la soirée. Je souris en me disant que Dieu fait finalement bien les choses quand Il veut.

Un petit groupe veut finir la soirée dans une brasserie. Le libraire y va, je suis prête à suivre le mouvement, je dis au revoir à Renaud Camus qui préfère rentrer à l’hôtel. Je me retrouve à table avec Marie L. en face de moi, mon libraire à gauche, Jacques Abeille à droite. Celui-ci me paraît fin, cultivé; Marie L. est une jeune femme sérieuse, posée, retenue. Ce qu’elle dit de sa manière d’écrire (elle discute avec Jacques Abeille) me donne une impression favorable, même si je doute que les sujets de ses livres me passionnent. Elle semble utiliser une écriture minimaliste tandis que Jacques Abeille serait plus baroque. Je suis un peu perdue parmi ces érotophiles, je découvre d'autre part sans déplaisir que j'ai fait un contresens concernant mon voisin de gauche (encore de quoi faire rire RC).

dimanche 11 décembre 2005

Colloque

Il y avait longtemps que j'avais retenu la date du 8 décembre, et joignant l'agréable à l'agréable, j'en ai profité pour rencontrer Philippe[s] dont j'avais découvert le blog en avril.

Bien m'en a pris, car Philippe[s] fait une recension sérieuse et synthétique de l'intervention de Renaud Camus, ce qui va me permettre de raconter mes souvenirs sans ordre ni continuité, et sans dissimuler l'amusement qu'a provoqué cette longue soirée. Ne comptez donc sur moi ni pour l'exactitude, ni pour l'objectivité, d'autant plus que je n'ai pas pris de note et que ma mémoire est éminemment déformante.

Il s'agissait d'une table ronde au cours d'un colloque intitulé "Plaisir, souffrance et sublimation" (j'ai cru comprendre ailleurs (trop bu, je ne sais plus quand ni où) qu'il s'agit d'échapper à la souffrance due au plaisir par la sublimation), table ronde qui s'avéra une longue table rectangulaire en verre prévue pour cinq personnes. L'amphithéâtre est sombre, seule la scène est réellement éclairée, il n'y a pas de chaise ou de fauteuil mais des gradins en béton, sans table ou tablette permettant d'écrire autrement que sur ses genoux (on est pourtant dans une université). L'architecte a dû s'apercevoir que c'était terriblement froid (et inconfortable (cela doit éviter que les étudiants s'endorment)) et a fourni dans le sursaut d'un remords des rectangles de moquette pour s'asseoir.

Jean-Michel Devésa porte un pantalon de cuir avec une veste. C'est la première fois que je vois cette association. Il se montrera extrêmement gentil et courtois (charmant, arrangeant, disponible) durant toute l'interview et toute la soirée; pourtant, ses premiers mots m'ont surprise, et pour tout dire, plutôt déplu : «Je vous ai invité Renaud Camus, même si cela doit faire grincer quelques dents...»
Qu'est-ce à dire? Impression fugitive que ce professeur pense (espère, voudrait?) se donner l'image d'un rebelle contre l'ordre établi en osant inviter Renaud Camus... Je regarde la salle, remplie surtout d'étudiants d'une vingtaine d'années. Je doute que leurs dents grincent, je doute même qu'ils comprennent quoi que ce soit à cette allusion. A moins que Jean-Michel Devésa n'ait fait une première présentation de l'œuvre camusienne dans des cours précédents?

Ce sera en fait la faiblesse de l'intervention RCienne : par peur de se répéter et de dire toujours la même chose (parce que j'étais dans la salle, me confiera-t-il plus tard: mon dieu, je n’aurais dû me découvrir qu'après la fin de l'intervention!) Renaud Camus a peu développé des points qui certes sont limpides pour des camusiens avertis mais ont dû paraître bien énigmatiques aux étudiants présents. Je pense en particulier à un développement sur le même et l'Autre suite à une question de JM Devésa qui a dû paraître obscur, car que le même soit l'ennemi ne doit pas aller de soi dans la tête de l'étudiant lambda. Je pense également à la dernière phrase, "je suis du côté de Cratyle contre Hermogène" (citation à peu près) dont je parierais qu'elle a dû leur sembler du chinois.

Je n’ai pas assisté au début du colloque, mais je suppose que cette table ronde est intervenue comme une bouffée d’air frais, un moment de légèreté dans une atmosphère ô combien sérieuse. Une image irrespectueuse ne m’a pas quittée, celle de l’étudiante en sociologie dans Le Magnifique, un film de Broca avec Belmondo qui montre une jeune étudiante écrivant très sérieusement une thèse sur la littérature populaire, le désir, la violence,... (J’évoquerai plus tard cette idée avec un libraire (j’anticipe) qui me répondra en riant « Oui, ce n’est pas dans ces colloques qu’on baise le plus»).

Renaud Camus a un don pour faire rire les salles, j’en suis persuadée (j’ai essayé de me souvenir sur ce point de son intervention à la Sorbonne en novembre 2003, mais sans succès). Son aveu tranquille dès le début, le sexe, l’homosexualité, a été la source de beaucoup de plaisir, et pas de souffrance, m’a paru déjà alléger l’atmosphère. Je n’arrive pas à me souvenir du premier rire dans la salle, mais rires lorsque JM Devésa lui dit : «Mais tout de même, dans Tricks, telle page, un partenaire vous demande de lui donner des gifles, et vous obtempérez. — Oui, mais cela m’ennuie, je veux dire que je trouve cela ennuyant, lassant (et il a l’air si ennuyé rien qu’à y penser, qu’un souffle d’ennui parcourt la salle et la salle rit). Je peux le faire s’il y a des compensations par ailleurs, mais pas trop longtemps.»
Rires à nouveau quand il évoque le FARH, les discours militants à la syntaxe insupportable «J’y allais parce qu’il régnait une certaine activité dans les couloirs, dans les toilettes. Voilà : je suis pour l’action, pas pour les discours»..

Jean-Michel Devésa semble décidément vouloir tirer Renaud Camus du côté du militantisme. L’une de ses questions aurait voulu établir par exemple quelque chose du genre «Renaud Camus, en écrivant Tricks, vous avez voulu provoquer et remettre en question la société avec votre corps». M’a frappée la volonté quasi-continuelle de lire du second degré dans Tricks, de chercher des messages et du sens sous toutes les phrases, alors que Tricks me paraît si reposant dans son immédiateté. (Mais bon.)
Bien évidemment, Renaud Camus a résisté à ce mouvement, il ne se laissera pas entraîner sur ce chemin qui lui est à peu près étranger, et après quelques secondes d’hésitation, s’en tirera élégamment par l’humour.

Par exemple Jean-Michel Devésa posera cette question «Que pensez-vous du rapport contemporain au corps?», provoquant la perplexité camusienne: «Le rapport contemporain au corps ? On est en plein syntagme figé. De quand date «le corps»? des années 70?» Passé le premier moment de surprise devant cette question, rétablissement camusien qui conclut sur un ton dont la conviction provoquera des rires: «Je suis très mécontent du rapport contemporain au corps». Est-ce à ce moment-là qu’il développera le regret de la disparition d’une certaine douceur des tricks, des rencontres « sans hier » mais avec parfois de longs lendemains (évocations de « mon meilleur ami, rencontré dans un jardin public derrière Notre-Dame »), la constatation qu’aujourd’hui, le foutre (définition du trick donné au début du débat) « tombe comme un couperet » (sic, pour une fois), que les corps se séparent aujourd’hui très vite, que toute la socialité «comme je crois qu’on dit» a disparu ?

Jean-Michel Devésa a étudié Du Sens autant que Tricks, avec attention et honnêteté. Je n’ai pas compris ce qu’il cherchait à faire en posant plusieurs fois des questions sur l’identité, l’identitaire, le même, les bien-pensants, questions auxquelles RC se dérobera toujours : tendait-il des perches à Renaud Camus pour lui permettre d’exposer ses idées, aurait-il souhaité quelques idées subversives pour pimenter son colloque, voulait-il se donner une image de libre-penseur ou de révolté ou d’agitateur?
Je ne sais pas. Mais il a été, à la fois durant la table ronde et après, d’une parfaite correction et d’une parfaite gentillesse.

mardi 22 février 2005

De la définition de la lubricité

Nabokov explique très bien, dans sa postface à Lolita, pourquoi Tricks n'est pas pornographique (désolée, je n'ai que la version anglaise):
Thus, in pornographic novel, has to be limited to the copulation of clichés. Style, structure, imagery should never distract the reader from his tepid lust. The novel must consist of an alternation of sexual scenes. The passages in between must be reduced to sutures of sense, logical bridges of the simplest design, brief expositions and explanations, wich the reader will probably skip but must know they exist in order not to feel cheated (a mentaly stemming from the routine of "true" fairy tales in childhood). Moreover, the sexual scenes in the book must follow a crescendo line, with new variations, new combinaisons, new sexes, and a steady increase in the number of participants (in a Sade play they call the gardener in), and therefore the end of the book must be more replete with lewd lore than the first chapters.
Traduction personnelle:
Ceci, dans un roman pornographique, doit être limité à la copulation de clichés. Le style, la structure, les décors ne doivent jamais distraire le lecteur de sa tiède luxure. Le roman doit consister en une alternance de scènes sexuelles. Les passages intercallaires doivent être réduits à des sutures de sens, des ponts logiques de la conception la plus simple, des expositions et explications brèves que le lecteur sautera probablement mais qu'il doit savoir qu'ils existent pour ne pas se sentir floué (une attitude mentale issue des habitudes inculquées durant l'enfance par les "vraies" contes de fées). D'autre part, les sènes sexuelles du livre doivent suivre une ligne ascendante, avec de nouvelles variations, de nouvelles combinaisons, de nouveaux sexes et une croissance soutenue dans le nombre des participants (dans une pièce de Sade ils appellent le jardinier à la rescousse), et par conséquent la fin du livre doit être plus rempli de folklore obscènes que les premiers chapitres.
Or il n'y a pas ce crescendo dans Tricks, du moins pas dans celui que j'ai lu (1988). Je me souviens à l'inverse avoir été amusée par la sensation que l'auteur n'arrivait pas à tenir son engagement: au début les tricks se succèdent rapidement, comprenez les garçons et la baise, et puis... Et puis ça continue, puisque c'est le rythme des chapitres, mais les détails se multiplient, untel vient de rentrer, je viens de retrouver un lecteur, mes parents doivent penser que je dors toute la journée, j'écrirais des lettres très culotte de peau à Claude Simon,... Je me souviens de Rousseau abandonné le temps d'un tricks dans une backroom new-yorkaise, d'une discussion sur la photographie et le discours suivant, de l'Amérique génératrice de mythologies, d'un black (le dernier tricks?) et d'une réflexion sur son désir d'intégration…
Bref, loin d'un crescendo, j'ai eu l'impression que le désir d'écriture submergeait le désir de raconter les rencontres, et que peu à peu le champ tendait à s'élargir, sans le reconnaître explicitement.

L'édition de 1979 était plus ramassée (33 récits), et l'édition américaine comporte vingt-cinq récits. Nul doute que leur caractère pornographique s'en trouve renforcé.

dimanche 20 février 2005

[À voix nue 2/5] La bathmologie

Transposition de la deuxième émission de Pierre Salgas.

La bathmologie à partir de Buena Vista Park. L'axe ou l'un des fondements de l'œuvre. Ou barthmologie.
Barthes: un peu une plaisanterie. Il importe de lui garder cet aspect ludique. Science des niveaux de discours. BVP a failli s'appeler Fragments de bathmologie quotidienne, ce qui était assez menaçant.
Bandeau du maréchal Ney : la même position peut-être plus contradictoire par rapport à elle-même que par rapport à ce qui est superficiellement son contraire.
Sortir de ce débat par un coup d'Etat, la méta-bathmologie. Considérer la bathmologie elle-même comme un discours conventionnel.
Autre exemple: le "Monsieur" qu'on adresse aux grands professeurs de faculté en abandonnant "Docteur" à partir d'un certain niveau est "tout à fait le même, tout à fait un autre".
La société française des années 80 est dans le deuxième degré. Le niveau Maréchal Ney du bandeau. Tout l'humour, la publicité,… Le deuxième degré est devenu la culture petite-bourgeoise, qui est devenu quelque chose d'absolument rituel. Le deuxième degré est une impasse en littérature, pense maintenant RC.

Salgas : Mais alors Roman Roi et Roman Furieux en 83 et 87 : deuxième degré ou coup d'Etat bathmologique?
RC : Nous sommes en-deça du coup d'Etat bathmologique. Se présente comme un roman historique tout à fait traditionnel et même pire que traditionnel. Sentimental, sensationnel, dans un pays d'opérette. Comment le texte se sort-il lui-même de ce que je percevais comme une impasse, c'est ce qu'il est lui-même qui le lui permet —ou pas, je suis mal placé pour en juger— de l'impasse, c'est son écriture-même qui le fait échapper à un deuxième degré rigoureux.

Salgas: Roman Roi en 1983. Or en 1983, moment de restauration esthétique en France après la fin des avant-garde, un retour au premier degré d'avant la modernité. Néanmoins, Roman Roi ne semble pas lui appartenir, tout en flirtant avec sa restauration. Comment faut-il lire Roman Roi par rapport à l'état de la littérature à ce moment-là revenant à un premier degré esthétique (date de Femmes de Sollers qui a marqué un certain changement esthétique dans la littérature française).
RC: côté parodique par rapport à cette restauration. Restauration illusoire. Caractère moins convaincant que jamais de cette restauration, pas précisément de la haute littérature.
Roman: travail ironique sur la forme. Sous l'instance de l'anagramme. La langue caronienne est très isolée. Une des thèses les plus intéressantes: d'essence anagrammatique.

S: vous pourriez-nous dire qq mots de caronien?
RC: je n'en connais pas un mot

Salgas: Virginia Woolf bathmologue?
RC: Non. RC aime Woolf car lyrique. Or aujourd'hui l'interdit majeur. Le lyrisme n'est autorisé que dans la mesure où il transcende un interdit, où il suinte quelle que chose de son contraire. Par exemple le lyrisme de la théorie.
Batmologie de Flaubert. Pascal. Les habiles et les demi-habiles.

Salgas: la bathmologie est une science auvergnate (?).
RC: j'aime bcp cette idée, mais pas sûr que ce soit pertinent.

Salgas: si la bathmologie a raison, c'est toute l'esthétique d'Aristote à Kant, de Hegel à Luckas ou Adorno qui risque de s'effondre (BVP). Salgas pense à Bourdieu. La distinction. La bathmologie rencontre le projet de Bourdieu.
RC: Batmologie: bombe à retardement. Sape tout discours établi, sape le concept de vérité. Dans le domaine esthétique, peut-être désespérante. Le batmologue est nécessairement convaincu qu'il n'y a pas de goût, qu'il n'y a que des niveaux de culture. Quand quelqu'un dit "J'aime ceci, j'aime cela", il parle de lui-même.

Salgas : C'est ce que dit Bourdieu dans La distinction.
Vous êtes vous-même infidèle à cette aspiration bathmologique. Vous exposez vos goûts dans le journal, par exemple, vous présentez vos goûts avec une sorte de naïveté comme n'ayant aucun rapport avec le monde social qui les produit. Ce n'est qu'une fois sur deux que vous objectivez la production de ces goûts.

RC: réponses en plusieurs temps.
1/ Tout système s'il est bien construit finit par fonctionner tout seul. Pourquoi les Eglogues ont-elles pris de telles proportions malgré les contraintes très fortes auxquelles elles sont soumises, c'est parce qu'à partir du moment où ces contraintes sont appliquées suffisamment longtemps, elles autorisent de plus en plus de choses. S'appliquant sur des quantités de texte sans cesse croissantes, tout devient possible.
2/ La bathmologie si on la pratique exclusivement, finit par tout admettre et son contraire, y compris la bêtise. Un bathmologue qui ne tiendrait pas compte de sa propre bêtise serait menteur. La forme de la bêtise dans le jugement esthétique serait peut-être le "mon genre, pas mon genre", c'est-à-dire le goût brutal. Malgré tout, il y a une légitimité au "mon genre pas mon genre". Il y a quelle que chose qui n'est pas réductible au jugement culturel. Par exemple, entre un amateur de Schwitters et un amateur de Dali, il n'y a pas de discussion esthétique possible. Discours à des niveaux culturels tellement éloignés que le goût n'est pas en cause (Ce n'est pas du "mon genre"). Mais entre quelqu'un qui dit mon artiste favori est Schwitters et quelqu'un qui dit Mondrian, le goût peut intervenir, de même entre un amateur de Monet et de Manet. Le goût revient à la fin, irréductible. Le "mon genre" ne peut être expliqué, RC très attaché à "mon genre" car ne peut être évacué. Concept bêta qui offre une bonne résistance à la bathmologie.
Entre quelqu'un qui dit que le plus beau monument de Paris est le Grand Palais et celui qui admire l'octroi de Ledoux, pas de discussion esthétique possible. Relève d'un état culturel. A partir de deux ou trois éléments, on peut établir la personnalité culturelle de cette personne. Quelqu'un qui dit j'aime Bosch, Van Gogh et Dali, ce qui est un schéma extrêmement repérable, on peut établir à peu près l'ensemble de la personnalité culturelle de cette personne. Bosch, Van Gogh ou Chagall ont eu le malheur de tomber dans le statut assez fâcheux de peintres favoris inévitables des gens qui n'aiment pas la peinture. Ce sont les noms typiques des gens qui n'ont pas pas de passion très appuyée pour la peinture. Ce qui ne veut pas dire que ce ne sont pas de très grands peintres.

Salgas: où situeriez-vous un amateur de Renaud Camus dans la littérature contemporaine?
RC: j'ai le plaisir de répondre qu'un amateur de Renaud Camus est extrêmement difficile à cerner. Lecteurs extrêment divers. Un amateur global de RC est presque inconcevable. Les livres que j'ai produits interviennent à des niveaux littéraires si différents que peut-être est-il très difficile de les aimer tous. Ils ont trouvé des publics extrêmement éloignés les uns les autres et qui d'ailleurs sont souvent choqués par d'autres aspects du même travail. Par exemple je vois très bien des charmantes vieilles dames aux cheveux bleutés adorer les châteaux, les paysages français, les expositions de peintures impressionnistes "quel bon jeune homme"… Les lecteurs de Tricks ne sont pas forcément des passionnés des Églogues et du travail sur le signifiant.

dimanche 5 septembre 2004

D'un Tricks l'autre

J'examine les trois éditions de Tricks: 1979, 1982, 1988. Je les compare. Si l'on excepte les douze récits ajoutés, quelles sont les différences?

L'"avertissement" écrit par Renaud Camus à la suite de la préface de R.Barthes est devenu en 1982 "Note liminaire à la première édition française", suivi d'une "Note à l'édition américaine", suivi de "Note à la deuxième édition française". En 1988, la liste s'est encore allongée: "Note à l'édition allemande" (ma préférée [1]) et "Note à la troisième édition française". L'auteur ne peut d'ailleurs s'empêcher de noter le comique de cet exercice attendu: «L'accumulation de ces avant-dire a désormais tout le caractère d'un gag.»

Entre 1979 et 1982 a été d'autre part procédé à la traduction de l'épigraphe, qui apparaissait en grec, sans nom d'auteur, dans l'édition initiale. On sait désormais qu'il s'agit de Cavafy.

Enfin, la liste des livres "du même auteur" s'allonge considérablement: de deux (plus Denis Duparc) en 1979, elle passe à douze (plus Denis Duparc) en 1988.

Qu'elle est courte, cette liste de 1979, et qu'elle est impressionnante: Passage, Travers (avec Tony Duparc). C'est tout. Il est précisé plus bas : «Passage et Travers constituent avec Échange, de Duparc, les trois premiers volumes des Églogues, trilogie en quatre livres et sept volumes.»

Et en voyant cette si courte liste, et en sachant ce que contiennent ces trois premiers livres, j'imagine la tête des lecteurs "habituels" de Renaud Camus au fur à mesure de leur découverte de Tricks en 1979... Le tout cautionné par une préface de Barthes...
Certains ont dû s'étrangler et se sentir trahis (mais où était passé leur auteur "sérieux"), d'autres ont dû jubiler («On vous l'avait bien dit que c'était de la foutaise.»), sans compter ceux qui ont dû trouver si moderne d'approuver un livre aussi libéré...
Est-ce que quelqu'un se souvient à quelle époque de l'année est paru le livre et s'il y a eu des compte-rendus de lecture dans la presse?

Notes

[1] Les années et le fléau donnent à ce livre le caractère d'un document historique : le monde qu'il décrit est largement révolu. Qu'il faille y renoncer, provisoirement je l'espère, ou plutôt l'adapter à la désastreuse situation nouvelle, par d'indispensables précautions, nul doute. Mais je ne renierai pas l'amour désormais nostalgique que je garde pour lui, pour sa drôlerie, son entrain, ses petits matins, son innocence. Rome, le 10 janvier 1986.

vendredi 20 février 2004

Les jumeaux

Il y a un faux jumeau dans Échange de Denis Duparc, jumeau que je crois reconnaître dans la "Chronologie" du site de RC.

«Vous accordez trop d'importances aux éléments biographique» (à peu près, de mémoire) p.200, Échange.

****************

Message de Renaud Camus (Oracle Brimont) déposé le 20/02/2004 à 15h36 (UTC)

Objet : Je pensais encore à certain faux jumeau

Would you terribly-terribly mind being a tiny bit more specific, my dear ?

****************

Ma réponse

[...] aux côtés d'un adolescent blond, dont le blouson en imitation de cuir noir est orné sur la poitrine d'une lettre brodée qui pourrait être l'initiale du prénom William.
Denis Duparc, Échange, p155

Une éternité de beau temps présidait à nos joies. Je, un après-midi d'été. Et c'est pendant ce séjour-là qu'il retrouve à Cannes, la nuit, au cours d'une promenade vers le phare, Denis, un garçon né le même jour que lui, presque au même endroit, et dont le père est consul, ou ambassadeur, à Panama ou au Pérou, je ne sais où.
Échange, p161

Denis Duparc est né dans le centre, il y a un quart de siècle. Fils d'un consul, il passe la plus grande partie de son enfance dans divers pays étrangers, notamment en Italie et en Inde.
Échange, quatrième de couverture.

C'est là qu'après tant d'années se retrouvent les jumeaux, comme les appelaient leurs deux familles. Ils sont vêtus tous les deux d'un jean très serré, d'une chemise en oxford, et de chaussures de tennis. Mais ils se reconnaissent à peine. Pourtant ils partent ensemble, riant, ou souriant, échangeant des récits sans suite. Gravissant une trentaine de marches assez raides, ils débouchent sur l'avenue, à la hauteur du pavillon de Flore.
Échange, p162
8 août 1948. Naissance (à Little Rock ? ) de William Burke.
Samedi 29 mars 1969. Téléphoné à William Burke. Rendez-vous au Flore.
cf. chronologie.

Et il est question ailleurs de "la galerie La Remise du Parc avec William Burke" (1979). cf. également Journal d'un Voyage en France, p.24.
Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.
Denis Duparc, Échange, p200
Ces citations ne recouvrent pas les mêmes personnages : il s'agit pour l'un du double de l'auteur, son ectoplasme pour ainsi dire, qu'il ne pourra jamais rencontrer, puisqu'étant lui-même, et pour l'autre d'un ami, un jumeau à peu près, comme on aime à s'en inventer quand il s'en est fallu de bien peu que les dates ne coïncidassent.

Et pourtant, le même et l'autre, ici, ne font qu'un, pour moi. J'ai repris des citations concernant les deux, quand il m'a fallu être a tiny specific.

D'autres associations se font, vers L'Inauguration, bien sûr, à cause du double imparfait, mais aussi vers Roman Roi, où trois personnages, Roman, Diane, Homen, se partagent une personnalité.

«Les miroirs se reflètent.»

Evidemment, tout cela n'est que recoupements alléatoires, ou hallucinations. Recomposition.

Les jumeaux ne manquent pas, dans Échange. J'en vois trois "paires": celle dont je viens de parler, la dernière du livre, une première, constituée de vrais jumeaux («l'oncle des jumeaux» p75) qui appartiendrait, d'une façon ou d'une autre, à l'histoire familiale, et un autre cas de presque jumeau, («un jeune jardinier [...] en train de mourir, à Lyon, d'un cancer.» p91).

Evidemment, rien de cela n'est écrit, tout est infiniment mélangé. «Il ne serait pas étonnant, dans ces conditions, que le lieutenant de police ne commence à s'impatienter des histoires embrouillées, contradictoires, toutes aussi fausses les unes que les autres, probablement, que lui récite d'une voix égale, indifférente, un homme dont l'identité n'est même pas certaine.» p133

L'esprit pèse et pondère, spontanément, ce qu'il lit. Sans que l'on arrive réellement à comprendre ce qui se passe, ce qui s'est passé, quand, où, entre qui, certains éléments acquièrent force de vérité. On se persuade ainsi, par exemple, qu'il y a réellement eu un petit garçon qui lançait des bateaux sur un bassin, qu'il y avait réellement un fou qui se promenait avec de vieux journaux (d'autant qu'on l'a rencontré dans L'élégie de Chamalières), et que sans doute une toute jeune fille est tombée amoureuse de son médecin qu'elle réussit plus tard à épouser. Et ce jardinier... Lorsque j'ai rencontré un jardinier dans Roman Roi, j'ai cherché des références littéraires, Hamlet, Electre… Finalement, c'était peut-être bien plus simple…

****************

Message de Renaud Camus (Oracle Borimont) déposé le 21/02/2004 à 08h35 (UTC)

Objet : Pondération de l'errance

«Il y avait réellement un fou qui se promenait avec de vieux journaux»

Mais oui, à mon avis c'était "le fou de Ginette" (Ginette Amblard, la belle-soeur du sous-préfet de Florac, celle dont le véritable nom était Angèle. Elle se ruinait en crèmes de maquillage et disait "Tout pour la beauté, tout pour la beauté !"). Lui était le fils d'un magistrat, disait-on. Tout cela se passait en des temps très anciens. C'était l'heure tranquille où les liens vont boire. Je resterai longtemps sous l'impression de la visite que nous venons de faire à M. et Mme Levet. Je ne pourrai jamais oublier cet hôtel silencieux où le plein jour semblait dépaysé, pareil à la lumière dans laquelle les rêves se passent, ce plein jour que nous voyions au fond du vestibule pendant que le domestique portait nos cartes : la petite cascade blanche qui tremblait, sans aucun bruit, sur des rochers, et la pelouse qui montait tout droit, derrière, avec une frange de sommeil campagnard au sommet. Le jardin ? l'entrée d'un grand parc ? la pleine campagne déjà ?

Réellement, ah oui, très réellement : pour toujours et à jamais (vous n'avez pas sauté la préface, j'espère?).

****************

Ma réponse le 21/02/2004 à 09h20 (UTC)

Objet : Recoupement

Quant à elle elle ne cesse de répéter, tout pour la beauté, tout pour la beauté. Diane l'imite, et cette façon qu'elle a d'avancer sa lèvre inférieure, épaisse et retroussée. Une serviette nouée au-dessus du front, elle se revêt chaque soir de crèmes diverses, elle ne veut pas qu'on la dérange: mon masque.
Échange, p 146
****************

Message de Renaud Camus (L'âcre borborygme) déposé le 21/02/2004 à 09h57 (UTC)

Objet : Pierre et le Loup

J'écris toujours avec un masque sur le visage;
Oui, un masque à l'ancienne mode de Venise,
Long, au front déprimé,
Pareil à un grand mufle de satin blanc.

(Pauvre Ginette... Elle était de Saint-Marcellin, dans l'Isère. Son fiancé était mort à la guerre de 14, comme tant d'autres… Elle est morte chez les fous).

****************

Complément plus tard, en mars

Finalement, finalement, toutes ces variations conduisent à accorder une réalité à cet enfant.

Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche un voilier blanc qui se brise sur les récifs minuscules.
Échange, p.68

Le fils qu'il a eu d'Angélique, éternellement vêtu de son pardessus de serge grisâtre aux revers croisés, ses parchemins mal ficelés sous le bras, passe encore, combien de fois par jour, sous la terrasse à balustrade d'où le regardait jadis un enfant triste, dont une grande mèche barre le front pâle.
Échange, p.122

Un setter irlandais, déchaîné, court après une petite balle de mousse, qu'il rapporte à son maître, un enfant pâle et triste, avec force détours.
Échange, p.186

Immobile, écartant d'une main le rideau de la fenêtre, qui semble figurer, plutôt qu'un tissu de velours ou de soie, l'écran même du temps, elle contemple, de l'autre côté de l'avenue, dans le parc, le bassin où un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche un bâteau frêle, qui va se griser sur les récifs minuscules du jet d'eau.
Échange, p.211

Quelques-uns d'entre eux sont encore à demi cachés par une végétation exubérante, de larges feuilles découpées, ou minces, pointues, hérissées, que dominent de hauts palmiers aux troncs penchés et lisses au sommet desquels les palmes s'épanouissent en bouquet, comme le jet d'eau disproportionné du petit bassin de rocaille où un enfant blond, accroupi, plein de tristesse, essaie d'apercevoir, malgré les infimes vaguelettes qui s'écartent, en des cercles de plus en plus larges, et de moins en moins marqués, du récif central, son propre visage, et ses larmes.
Échange, p.220

Arrivé parmi les premiers, un grand garçon blond, sa raie bien droite, une mèche sur l'œil, avec, jeté sur les épaules, un pull-over à tresse, au col en V, dont les manches vides sont nouées sur son torse, erre de salle en salle.
Échange, p.228
Revient obstinément cet enfant triste, que je confonds avec l'auteur. Cependant, la description reprend explicitement les vers d'Arthur Rimbaud (Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache/ Noire et froide où vers le crépuscule embaumé/ Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche/ Un bateau frêle comme un papillon de mai) cités p.68, vers qui constituent l'exergue d'un poème de Levet (là aussi, la référence est donné explicitement p.68 d'Échange).
Mais je viens de lire un article sur Serge, le frère de Vladimir Nabokov, et j'y trouve ces mots: «[He] was tall and very thin. He was very blond and his tow-colored hair usually fell in a lock over his left eye.», phrase de Lucie Léon Noël. Et lorsque je lis, p.97, «Mais les autres l'appellent Lucette, sans qu'on sache trop pourquoi.» (cf Ada), je me dis qu'il y a sans doute beaucoup plus de Nabokov dans Échange que ce que j'en vois.


Cela tourne à l'obsession, me direz-vous. Peut-être (tout va bien, je ne suis pas encore enfermée). Le plaisir, c'est ce partage entre le hasard et les coïncidences (les deux Paul Léon1, ou le comte de Puiseux, par exemple), et les constructions, qui ne laissent aucune place au hasard.

L'auteur a tout prévu, puis la réalité le rattrape.

****************

Autre complément , en avril 2003

C'était donc le jardinier, né le même jour que moi et presqu'au même endroit, que j'avais rencontré à Cannes, sur la jetée et vu plusieurs fois, il y a quatre ou cinq ans. Ce que je ne lui ai pas dit, c'est que je l'avais cru mort, par suite d'une confusion de prénoms. Un certain jardinier de la Côte d'Azur, que connaissait l'un de mes amis et qui répondait à la même superficielle description, était mort à Lyon.
Renaud Camus, Tricks 1988- p.251

C'est que les jardiniers me sont toujours chers, et que celui-ci tient une certaine place dans ma petite mythologie privée et dans celle de Duparc. Nous l'avons plusieurs fois évoqué, de près ou de loin, dans nos livres, je crois, et il me semble bien le reconnaître, par exemple, à la page 91 d'Echange, et aussi, sans doute, à la page 97 (quoiqu'il ne m'ait jamais dit, certes, que j'étais «l'homme de sa vie»; mais peut-être à Denis.
Ibid, p.252
****************

complément le 29/12/2007

Concernant Angèle, des précisions sont données dans Journal d'un voyage en France p. 84 et dans L'Amour l'Automne p.359. ainsi que dans Journal de Travers.



1 : (l'ami de James Joyce (et dont la femme, Lucie Noël, relisait les épreuves de Nabokov) et le professeur écrivant un article sur Camus).

samedi 11 octobre 2003

«Pour une fois, les dates coïncident» Passage p.86

Je me suis donc procuré La Salle des Pierres, que j'ai parcouru à partir de l’entrée du 15 juin. Et j'ai fait diverses observations :

- tout d'abord, coquille ou volonté, le jeudi 22 juin apparaît comme «jeudi 23 juin» dans La Salle des Pierres, p.136. Or c'est exactement à propos de cette date que l'on voit, dans L'inauguration de la salle des Vents, la phrase suivante, p.185 : «pour une fois les dates coïncident parfaitement».
Que s'est-il passé au juste, ne s'agit-il que d'un hasard, d'une coïncidence justement, comme je tends à en voir (en trouver, en créer) dans et entre tous les textes que je lis, ou Renaud Camus, relevant la coquille, s'est-il amusé à un clin d'œil (sachant que la non-coïncidence, le glissement, est d'une part un thème camusien classique que l'on trouve dès Passage, d'autre part un thème spécifique de L'inauguration de la salle des Vents, illustrée dès l'abord par la fausse symétrie des parties, 11x12, 12x11)?

- Ensuite, on remarque qu'il n'y a pas d'entrée concernant les journées du vendredi 23 et samedi 24 juin. L'entrée du dimanche 25 juin (p.138) commente simplement «Des trois ou quatre derniers jours je peux dire qu'ils feront ou qu'ils pourraient faire un jour un excellent roman, tant la vie a le sens des constructions savantes et efficaces». (Quand prédire (sept ans à l'avance) et tenir parole se font synonymes...) Et nous n'avons aucun renseignement sur ce qui s'est passé au château le 23 au soir. (Indication trompeuse p.239 de L'inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» Le conditionnel aurait dû éveiller notre méfiance, concernant un livre déjà paru, dont le texte, par conséquent, est connu, arrêté : les «différentes scènes » ne sont que celles de l'inauguration au sens le plus strict. Fausse piste, donc.

- Plus tard, cependant, on trouve de réelles indications qui permettent de reconstituer exactement les dates, en recoupant les indications données p.239 de L'Inauguration et le récit de l'enterrement de Maurice, p.155 et suivantes, dans La Salle des Pierres (allée des bouleaux fastigiés, Guillaume). C'est à cet endroit du journal, à l'entrée du 1er août, que l'on trouve le récit sommaire des événements du 23 et 24 juin. Décalage, brouillage des pistes, émotion(s) trop forte(s) pour être relatées aussitôt?

- Enfin, je note le nom d'Elisabeth, p.190. S'agit-il de la même amie que celle qui figure dans Tricks, p.228 ? Si oui, le nom de Tony se confirme.


Toute cette enquête a-t-elle un sens littéraire, un autre sens que le jeu, la dimension ludique relevée par Lavoia ? Dois-je avoir vaguement honte de vouloir ainsi (r)établir une vérité, la vérité des dates, peut-être celles des noms, dans une œuvre qui se dit roman, et donc fiction, et cette question elle-même n’est-elle pas épouvantablement vieillie ?

Mais les glissements de la vie à la fiction, de la fiction à la fiction, sont au cœur de l'œuvre toute entière, et je vois dans les indications disséminées tout au long des pages de L'Inauguration autant d'invitations à mener l'enquête.

                                    ************

réponse de lavoia

Si vous permettez, je crois que vous vous éparpillez à la surface du texte, alors que c’est le creuser davantage qu’il faudrait. Vous-mêmes vous le remarquez fort pertinemment : « les glissements de la vie à la fiction sont au cœur de l’œuvre ». Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, quand l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.

Il y a un problème relié aux « journaux » de RC : c’est que les lecteurs sont obnubilés par eux, comme s’il s’agissait de la source de référence à consulter, une sorte de puits de vérité pour vérifier si l’auteur se trompe, triche ou se contredit. Ne jamais oublier (la liste « du même auteur » en fait foi, très révélatrice à cet égard) que les « journaux » ne sont qu’un genre littéraire, au même degré que les « églogues », les « chroniques », les « élégies » et autres « miscellanées » : une façon, parmi tant d’autres, une manière, chacune avec son langage propre, d’approcher tant soit peu la réalité, tenter du moins de la cerner, ne serait-ce que pour se perdre dans sa diversité.

Ainsi pour « l’Inauguration… » : c’est une œuvre totale, complète en soi, qui contient son propre univers, établit ses propres règles en créant, à un autre niveau et sous un éclairage différent, d’autres relations, de nouvelles concordances entre les faits et les événements, tissant ainsi d’autres fils qui renouvellent la perception du monde et l’approfondissent, quitte à en rendre la matière encore plus complexe et riche qu’on ne croyait au début (au risque même que la vérité une fois de plus nous échappe). Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Encore une fois, l’œuvre ne démontre rien, elle montre tout.

Où sont donc les trois propositions, allez-vous me dire ? Nulle part ailleurs que dans ce texte que vous venez de lire.

                                    ************

Ah mais oui, ah mais non…

vous vous éparpillez à la surface du texte: bien pire, je m'amuse. Voyez-vous, j'ai fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, j'ai écrit durant ma lecture, sans avoir fini le livre. Trop tôt, dès lors pour creuser, ou à l'inverse, prendre du recul. Si j'ai ainsi contrevenu à une règle qu'ordinairement je respecte, c'est-à-dire, non seulement avoir fini un livre avant d'en parler, mais même attendre quelques semaines pour en parler, afin de laisser sa matière se décanter naturellement dans mon esprit (et donc tout le contraire d'un commentaire à chaud), c'est que l'activité est bien faible en ce moment sur le site, et qu'il m'a amusé de tenir une sorte de "journal de lecture". Curiosité, également : comment évolue la vision d'un lecteur au fur à mesure qu'il avance dans un texte? Si l'œuvre s'explique par la fin, quelle est la validité de nos réflexions avant cette fin?

Voyez-vous, je me sens peu concernée par "l'obnubilation par les Journaux". Je dois avouer, avec un peu de gêne, que depuis dix-huit mois que je lis RC, je n'en ai lu qu'un, qui est Retour à Canossa. (Ce qui m'impressionne dans les Journaux, c'est moins leur contenu que la discipline qu'ils imposent, cette règle de vie maintenue durant tant d'années, la volonté qu'elle implique (et je pense à Joseph de Maistre et aux exercices spirituels.) Mais ce n'est pas le(s) sujet(s) que je veux traiter.))

Et si j'ai ainsi consulté La Salle des Pierres, c'est que j'ai eu l'impression que l'auteur m'y engageait. Quelle insistance en effet sur les dates, sur l'écart entre les dates, quelle insistance et quel flou : pas de date pour l'enterrement, mais l'indication de fin juillet-début août, et le nom de la fête juive, de sorte que quelqu'un féru de culture juive trouverait sans doute cette date, indication de la fête de la musique, dont on sait qu'elle se tient le 21 juin, indication du solstice, dont la date est mouvante, mais là aussi se retrouve à l'aide d'un almanach… De l'exactitude dans le flou, une précision qui ne va pas jusqu'au bout… . (Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Oui, justement). Impossible pour moi de ne pas jouer dans le sens où j'ai l'impression (et ce n'est que mon impression, puisque que ce n'est que ma lecture (impossible de savoir si l'impression est exacte, si c'est effectivement ce que souhaitait l'auteur (et souhaitait-il quelque chose?), (quoiqu'ici, sur ce site, on rajoute un niveau de complexité dans le jeu, puisqu'il arrive que l'auteur intervienne (mais jamais à propos de ses livres, il est vrai)))) qu'on m'engage à jouer.

La note de p.239 de L'Inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» m'incite malgré tout à penser que nous sommes explicitement invités à nous référer au journal (et que de choses à dire sur ce mode conditionnel). Et j'y vois une intention malicieuse de l'auteur, car la référence qui nous est donnée concerne… l'inauguration de la salle des Vents, la vraie, la bouteille de champagne bue à quatre, après une courte nuit et une journée d'accrochage… Gros plan sur le titre. Mais l'auteur pouvait-il vraiment croire que si nous ouvrions La salle des Pierres, nous ne lirions que la page 138?

Il existait un autre niveau à ma curiosité, je l'avoue. J'ai commencé ma lecture de RC avec Du Sens, continué par deux élégies, Eloge du paraître, Roman Roi, Buena Vista Park. Et la fréquentation régulière de Vaisseaux brûlés (dès que je m'ennuie, ce qui hélas…). Et j'ai été stupéfaite de l'extrême cohérence dans le temps de l'œuvre toute entière. En vingt-cinq, trente ans d'écriture, pas de divergence, uniquement un approfondissement, des reprises, un creusement de l'intérieur. Dans les idées, bien sûr, mais également dans les "motifs", même les plus humbles, les plus discrets, quelle surprise par exemple de retrouver dans Passage le «Marcel n'y va pas» de Retour à Canossa, ou dans Echange La Sorcière des trois-Islets, rencontré(e) dans Roman Roi. Aucun doute, il n'y a pas de hasard dans cette œuvre, pas de hasard dans les livres, dans la chair des textes. Tout est posé à dessein. Et donc j'ai pris La Salle des Pierres pour répondre à cette question : comment avait été traité le sujet dans le journal? Réponse, non neutre à mon avis : il n'avait pas été traité. Nuance, non neutre toujours : il a été traité à l'entrée du 1er août.
Que faut-il en penser? Eh bien, je n'en sais rien, ma lecture finit-elle par mettre trop de sens ou d'intention sur les mots? ("Stardust Memories", de Woody Allen. Dialogue du film entre deux spectateurs qui viennent de voir un film : — A ton avis, que représente la Rolls? — Je ne sais pas, une voiture, peut-être?)
(Enfin, si, tout de même : cela prouve au moins, comme j'en suis persuadée, la cohérence vertigineuse (si cohérent que cela en devient irréel) des livres entre eux).

Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, En partie pour me moquer de moi-même. Lorsque j'ai écrit ce message sur la coïncidence des dates, je lisais justement la page 229 de L'inauguration «ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la» et plus loin «comme si ce ruisseau décidément n'était rien». Tentation d'en faire autant, dans un tour supplémentaire… (d'où le "vaguement honte" de mon message). A cela près que dans L'Inauguration, les personnages ont existé… Où est l'exacte distance, dès lors? Comment ne pas se prendre les pieds dans le tapis?

Pourquoi : c'est la grande question (et là je reconnais que je m'éloigne franchement des questions que vous avez abordées. Mais je serais très intéressée de savoir ce que vous (tous) en pensez). Qu'est-ce qu'un commentaire de lecture (pour ne pas parler de critique)? Qu'est-ce que parler d'un texte, pourquoi, avec quelle légitimité? La grande peur, aujourd'hui, l'horriblement démodé, est d'en parler "comme Lagarde et Michard". Lorsque j'étais au lycée, il importait de présenter un livre en lui-même, pour lui-même, sans référence au contexte historique ou à la vie de l'auteur. On est allé jusqu'à faire des programmes thématiques, au baccalauréat (le vent, la liberté, la ville). Puis retour au contexte, quand on s'est aperçu que les élèves n'avait aucune référence culturelle ou historique. (Les Châtiments, pour étudier la désarticulation de l'alexandrin et la rime, certes, mais tout de même…) Puis on lit que le formalisme russe est né entre autres de la volonté d'échapper à la censure. Puis on commence S/Z et les lexies…
Traumatisée par l'ennui des questions, toujours les mêmes, année après année, en français : le roman est-il mort? Qu'est-ce qu'un roman? Qu'est-ce que la fiction? Qu'est-ce qu'un personnage? Bof bof bof. Et pourtant. Je lis aussi chaque livre de RC parce que j'y retrouve ces questions, que là soudain elles ne m'ennuient plus, elles me fascinent, elles m'amusent.

Revenons à L'inauguration, pour finir. Je conçois que cette obstination à vouloir identifier X. soit agaçante, et puérile. Quelle importance, il est vrai. Cependant, il me semble que la nostalgie que j'éprouve, l'espèce de tristesse poignante qui naît à lire la description de cette communion qui n'a pas lieu, dans le flamboiement du soleil couchant, et l'évocation du procès, ensuite, est bien plus grande à savoir qu'il s'agit d'un véritable amant, longtemps aimé, longtemps perdu de vue, avec qui les relations ont toujours été conflictuelles, que s'il s'agissait d'une simple fiction. Il est inutile d'avoir lu Tricks, c'est vrai. La description de la bagarre jusqu'à rouler au bord de la mer, des agacements (ce besoin de charmer, ces retards perpétuels), des souvenirs doux (le menton sur l'épaule à mobylette), de l'intervention de la police rue du Bac, suffisent à comprendre. Et vous avez tout à fait raison, L'Inauguration est un livre qui fonctionne seul, sans avoir besoin d'apports extérieurs. Mais ce qui m'émeut, ici, dans ma recherche absurde, c'est le temps écoulé, le temps à rebours: lorsque Tricks fut écrit, en 1978, rien ne pouvait permettre de savoir qu'il y aurait L'Inauguration (et la chute) en 2003. Mais maintenant qu'il y a eu L'Inauguration, sera-t-il jamais possible de relire Tricks — et les Eglogues — comme avant?

Mais il faut que je m'arrête, je sens poindre un autre thème, ici souvent abordé : par quel livre commencer la lecture de Renaud Camus? Car chaque livre que nous lisons transforme la lecture du livre suivant, même si ce livre suivant a en réalité été écrit avant. Il n'y a pas de retour possible. La chronologie de la lecture —l'ordre dans lequel on lit les livres— bouleverse le sens des écrits. Quelle responsabilité, dès lors, pour le lecteur.
Et ma tentative de lire les livres "dans l'ordre" est déjà un échec. J'en sais déjà trop. (Quel accès de jalousie quand je croise un lecteur "des origines", qui a lu les livres au fur à mesure de leur parution.)

Et je reprends vos mots, très justes : l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.



PS: «le menton sur l'épaule à mobylette» c'était Rodolpho, pas Tony (cf. Notes sur les manières du temps)

mardi 7 octobre 2003

Hommage aux aimés

Appel aux lecteurs de longue date : je connais très peu les Journaux, et je voudrais savoir si j'ai raison d'identifier le Visiteur accidenté au Tony de Tricks et des Eglogues. [1]

[...] dans le soleil couchant à ce moment de l'année où la nature s'immobilise un moment à l'acmé de sa splendeur fermez la fenêtre avant que tout de nouveau ne reprenne sa course vers le vers la vers la nuit vers la barque vers la chute vers la diminution la chute l'éparpillement la fatigue la dissolution la disparition le raccourcissement des jours [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 133

L'été passait, un peu moins clair chaque jour. Tony Duvert
en exergue de Eté (Travers II)[2]

                                             *************

L'Inauguration de la salle des Vents m'émeut beaucoup. Plus j'avance, et plus il me semble que c'est ce livre sur le sida que, ai-je lu à plusieurs reprises, Renaud Camus a toujours refusé d'écrire. L'aurait-il finalement écrit, mais sous une forme telle que l'ouvrage ne puisse devenir un produit commercial?

et c'était lui aussi qu'on entendit parmi les premiers [...] dire de son carnet d'adresses que c'était un véritable cimetière, formule qui n'aurait que trop l'occasion de devenir un pont aux ânes des conversations de ces années-là)
Ibid, p 91

Où le Lecteur apprend, tout à fait incidemment, que le Régisseur, au moins, n'a pas été emporté par la maladie qui lui est commune, on le sait, à une exception près, avec tous les autres personnages principaux du récit (et qui s'est révélé fatale, nous allons le voir, à un certain nombre d'entre eux) [...]
Ibid, p 143

Notes

[1] La parution de Journal de Travers en mars 2007 ne laissera aucun doute à ce sujet.

[2] remarque: ne pas confondre Tony Duvert, écrivain, et "Tony", pseudonyme choisi par Renaud Camus pour l'un de ses amants dans Tricks.

vendredi 28 mars 2003

Le rire

Je riais.
– Pourquoi tu t'marres ?
– Parce que je suis content. C'est vachement bien.
– J't'aime bien, tu t'marres tout l'temps…

Renaud Camus, Tricks, p.87, (P.O.L 1988)

vendredi 6 septembre 2002

Tricks

Quelques remarques organisées par thèmes :


  • vocabulaire

L'acte sexuel est toujours décrit avec une grande sobriété de vocabulaire ("économie", écrit Barthes), toujours les mêmes cinq ou six mots. Lécher, sucer, enculer, foutre, couilles, c'est à peu près tout. Pas de recherches d'effets, de mots évocateurs.
Il ne s'agit pas d'exciter ou de séduire le lecteur ("ni tentative de titillation", dit la quatrième de couverture), c'est décrit ainsi parce que c'est ainsi. Il n'y a pas tentative de corrompre, ni le récit, ni le lecteur.


  • structure des tricks

Les premiers tricks (comprendre ici : les premiers chapitres), obéissent assez strictement au plan "on se voit, on se veut, on baise, puis on fait connaissance." (La préface de RC rappelle que cette structure répétitive est volontaire, permettant de mieux dégager les variations).
Descriptions du lieu, du garçon, de la drague (regard, position, parfois dialogue), de la baise. Puis survient la détente, le dialogue et la prise de connaissance. Et la surprise : avec lesquels une relation régulière s'est établie, qui a-t-on revu, ou pas.
C'est le mouvement inverse d'une drague "traditionnelle" : l'échange verbal ne précède pas, il est ce qui vient après l'échange corporel. L'idéal d'un trick serait de permettre le contact des âmes grâce au contact des corps. ("Cette connivence inouïe (...) que peut donner le plaisir partagé").

C'est un peu surprenant au début, puis on se dit, pourquoi pas?
(A ceci près que l'apparence physique devient primordiale (RC plaît assez, merci pour lui). Malheur aux moches, aux gros, etc. A moins de considérer que nous sommes, à 50% au moins, responsables de notre apparence? Eloge physique du paraître?)

Peu à peu, cette structure figée s'assouplit. Il y a davantage de paroles échangées avant, les situations se compliquent, il y a des amis, des amies, dont il faut tenir compte, rentrer avec ou sans eux, s'organiser...

Surtout, (vers la page 100, mais cela n'ira qu'en s'accentuant), commencent à s'intercaler des notations concernant l'écriture des tricks, la narration se doublant d'une sorte de Journal de Tricks, en somme.
L'auteur nous prend à témoin du retard qu'il a pris, il nous décrit le lieu d'où il écrit, quelques jours ou quelques semaines après la drague qu'il est en train de relater, et les éventuels événements qui pertubent son écriture. Quand il n'écrit pas carrément quatre ans après (réécriture ou correction d'épreuves)... Ce qui peut l'amener à faire référence à un amant à venir dans le livre, tandis que ledit amant est présent pendant l'écriture d'un trick qui a eu lieu antérieurement à sa rencontre avec le narrateur (trick XXVI). Sans compter les cas où l'édition du livre a permis de retrouver des amants, ou les deux cas où durant l'amour ou la drague, le narrateur avoue que son comportement est influencé par la perspective d'en faire le récit. Des références circulaires, donc, qui évoque l'Emploi du temps, de Butor.


  • des phrases

des phrases cocasses
- Fameuses cuisses que vous avez là, mon enfant...
- Ouais, ça m'étonne pas, t'as bien la gueule d'un type qui fait du vélo...
- J'avais beau admirer l'efficacité, ici, du signifiant, (...)

une notation proustienne
"il ne me plaisait pas au point de m'intimider, et comme il m'eût été indifférent d'échouer, je n'avais aucune hésitation à tenter."

des phrases tristes
- Oui, et puis ça sert à se faire accepter, les hétéros vont voir ça comme on va au zoo.

les thèmes camusiens.
La joie, l'humour, un paragraphe bathmologique sur les coiffeurs pédés, le goût avoué pour les labyrinthes, la drague et la baise (quand même!!),...

Et puis, évoquée là aussi "comme c'est", sans tentative d'en rajouter, la difficulté d'être homosexuel, en famille, à Paris, en Italie. La peur et le danger (Côte d'Azur).

À retenir

Index

Catégories

Archives

Syndication



vehesse[chez]free.fr


del.icio.us

Library

Creative Commons : certains droits réservés

| Autres
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.