Véhesse

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Billets qui ont 'forme' comme thème camusien.

jeudi 11 décembre 2003

sur comment

Au lieu du triste amphithéâtre que j'attendais, c'est une salle magnifique, grande sans être impersonnelle. Aux murs, des boiseries et des portraits de Pascal, Bossuet, Descartes et Racine. Le plafond est peint également, que représente-t-il exactement, une allégorie à la gloire de la République, je ne sais, deux caissons portant les initiales RF nous rappellent que la salle a été restaurée par la IIIe République.

Le public est clairsemé, aucun étudiant (ils préfèrent tenir meeting dans le hall devant les portes de la salle), on reconnaît quelques figures, les camusiens sont peu nombreux mais fidèles (mais quel dommage de ne pas avoir été prévenu plus tôt).

Le contenu de l'intervention de Renaud Camus reprend à peu près l'article publié par Le Monde, à cela près que Renaud Camus commence ainsi (de mémoire): «J'ai pensé trop tard intituler cette conférence "sur comment"». Hein, quoi, que dit-il, je n'entends pas bien, je ne comprends pas. Mais aussitôt les exemples pleuvent, «Les Turcs ont été interrogés sur comment ils se reconnaissent dans leurs institutions», «Platon et Glaucon, c'est une réflexion sur comment vivre ensemble dans la cité», «Matrix 3 c'est un film sur comment il faut comprendre les concepts du 1 et du 2». (Tout cela est de l'à-peu près, la phrase sur Matrix était bien plus drôle, bien plus prétentieuse.) La salle rit. La conférence se déploie, qu'est-ce qu'une faute de syntaxe, comment la caractériser, que peut-on exactement reprocher à "sur comment", de faire suivre une préposition d'un adverbe, mais c'est le cas de "à jamais", ou d'introduire une proposition personnelle par une préposition, mais Aragon a employé à plusieurs reprises ce tour...

Un instant Renaud Camus fait une apparté, «la forme c'est l'autre», mais de qui est la formule, de Robert Misrahi ou de lui-même? Robert Misrahi est dans la salle, Renaud Camus nous explique que pendant qu'il préparait le texte de son intervention, il lui a téléphoné pour tenter d'éclaircir ce point. Robert Misrahi a revendiqué la paternité de la phrase, mais on sent bien que Renaud Camus n'est pas convaincu.
A la fin de la conférence, lorsque vint le temps des questions («la parole est à la salle»), Robert Misrahi prit la parole. La formule qu'il revendiquait était «l'autre est une forme» (cf. Construction d'un château), c'est-à-dire une figure vide, un contenant dont le contenu nous est d'abord inconnu, et qui nous est à découvrir. Ainsi la formule «la forme c'est l'autre» était une nouvelle formulation, une nouvelle interprétation qui revenait entièrement à Renaud Camus.


La version étendue de cette conférence constitue la première partie de Syntaxe.

samedi 22 mars 2003

Publier un journal

Réponse à un message de GC

annonçant en cela l’affirmation selon laquelle les Vaisseaux brûlés sont une extension du genre journal. (Et pourtant, la notion de « chronique » me semble en contradiction de celle d’ « hyper-livre ».))

Qu'est-ce qui vous paraît contradictoire? Une chronique devrait être linéaire, chronologique, comme son nom l'indique?
Et pourtant, ne dispose-t-on pas (enfin) avec l'hyper-livre d'une façon de raconter, de reprendre le temps, bien plus proche de la façon dont fonctionne notre cerveau, de la façon dont nous vivons le temps? Car nous ne nous souvenons pas de façon linéaire, mais par associations d'idées, un mot, un acte, nous font associer — actualiser, remonter au présent — des souvenirs dont les dates peuvent être éloignées dans le temps. Avec l'hyper-livre, la chronique ne se déroule plus sous le signe du temps physique, linéaire, mais du temps humain, qui procède par sauts, par boucles. Chaque moment du présent est «ce qui se n'est jamais présenté», mais également, souvent, ce qui nous rappelle d'autres situations, évoque d'autres mots, pris dans n'importe quel moment de notre mémoire. L'hyper-livre pour rendre enfin l'épaisseur du temps, et non plus son écoulement?


Je ne crois pas d’ailleurs que cette impression de porte-à-faux soit réservée au lecteur tardif (de 2003), puisque, lors de la publication du journal 1992, en 1997, le château de Plieux avait déjà été – et depuis un lustre – acheté,
Oui, c'est très étrange d'écrire "comme si" les événements étaient en train de se passer, et donc avec toute l'incertitude que comporte un acte au présent, cette opacité de ses conséquences futures, et en même temps de se situer à un moment où les-dites conséquences sont connues. L'auteur a alors le choix de faire "comme si" il (et ses lecteurs) ne le savai(en)t pas, ou au contraire le prendre en compte, et nous raconter comment maintenant il relit les épreuves de son journal d'il y a quelques années (ou quelques mois «A peine aurai-je regagné Paris je devrai quitter, en effet, le petit appartement sous les toits [...] Et certes je ne sais pas ce que je ressentirai lorsque cette heure, si proche, sera venue. Mais moi je le sais, qui recopie, non sans permutations ni rajouts, ces pages six mois plus tard,[...]» L'élégie de Chamalières p 66 éd Sables. (NB: il le sait, mais ne le dira pas ici.))
Une autre question que je me pose souvent est de quelle façon le fait d'écrire sa vie influence-t-il sur la vie elle-même. Vit-on de la même façon quand on sait que l'on va raconter ce que l'on vit? Cela pèse-t-il au moment d'effectuer certains choix? (Disons-le tout de suite : je suis persuadée que oui.) Ne développe-t-on pas, à tenir un journal avec autant de constance, un sens supplémentaire, sorte de chambre d'enregistrement, dont la composante (la conséquence) spirituelle serait une distance face aux événements vécus, le corps (le cerveau) transformé en caméra, de ce fait la réalité analysée en continu, médiatisée perpétuellement, et non plus reçue de plein fouet?


d’impérialisme absolu de la littérature, de littérature souveraine, comme procédé d’imposition de la forme – ou, si l’on veut, de la phrase, de la syntaxe – à l’existence, et le journal est l’instrument même de ce qui est peut-être une utopie, mais une utopie qui tend à de sérieux débuts de réalisation, c’est à dire l’imposition de la phrase à la vie,

Je reviens à cet entretien. Ces lignes m'ont réellement ouvert un horizon inattendu, qui pourtant depuis toujours était évident, placé devant moi.

Journal : texte un peu particulier, dans lequel l'auteur note ses remarques jour après jour, sorte de chronique du temps qui passe.
Mais il s'agit ici, donc, d'autre chose. On ne raconte pas après coup, on vit pour raconter, dans les deux sens du terme : chaque heure vécue en conservant à l'esprit qu'elle sera racontée, et chaque jour (ou presque) des heures consacrées à écrire.
Ainsi, il s'agit d'imposer, par la discipline du journal, une forme à la vie toute entière. Depuis presque vingt ans maintenant, cette discipline a été scrupuleusement respectée.
Quelle astreinte, quelle auto-discipline. A chaque fois que j'y pense, un vertige me saisit. Quel extraordinaire travail d'ascèse. Pour incarner la littérature. Donner chair. Ça alors. Quelle idée. Je ne m'y fais pas.

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