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mardi 16 juin 2009

Extrait de la préface des Infréquentables de Juan Asensio

En novembre 2006, Renaud Camus me demandait d’écrire l’article qui devait paraître dans le numéro de la Presse littéraire consacré aux «Infréquentables». Bien qu’ayant quelques réserves personnelles à l’encontre de Juan Asensio, rédacteur en chef de ce numéro, j’acceptai, estimant qu’il s’agissait d’un travail à rendre, et non d’un vœu de perpétuel dévouement à un blogueur que je ne lisais que rarement, et toujours avec surprise, tant sa violence gratuite me paraissait théâtrale et enfantine.

Les relations furent polies. Je savais dès l’origine que nous rencontrerions des problèmes: en effet, malgré ma demande, JA ne me donna pas de nombre de signes à respecter ni de consignes de mise en page comme il est coutume d’en donner (je tiens les mails échangés à disposition, en d’autres termes, je possède les preuves de ce que j’avance). Je mis cela sur le compte de l’inexpérience et prévus des grincements de dents lors de la mise en page définitive. La suite me donna raison: JA se retrouva avec des articles trop longs pour le nombre de pages de la revue et dut en sacrifier quatre.
De même, sa relecture très attentive fut la source d’un peu d’étonnement: il ne semblait pas connaître certaines constructions légèrement vieillies, ni percevoir la très légère ironie ou l’emphase que pouvait produire le fait de les utiliser (là encore, échange de mails disponibles).
Bast, tout cela n’était pas bien grave. J’acceptai quelques corrections par politesse et refusai celles qui touchaient à l’exactitude de ce que je voulais exprimer.

La revue parut, JA voulut que j’en fasse la publicité sur mon blog. Il n’est pas dans la tradition camusienne de faire de l’auto-promotion, mais par politesse toujours, je me pliai à sa demande. Bien entendu, les premières réactions furent la surprise peinée: comment avais-je pu accepter de faire paraître un article sur Renaud Camus aux côtés de Brasillach and co, me demandèrent les lecteurs fidèles? Réponse: Renaud Camus lui-même me l’avait demandé, j’avais écrit un article littéraire et non politique.
Juan Asensio n’était pas content: comment, je ne défendais pas "Les infréquentables"? Eh non, les infréquentables, il faut bien l’avouer, me sont à peu près indifférents (cela se transforma sous sa plume en «Valérie Scigala insulte les autres auteurs de la revue»). D’autres «fidèles», rameutés par JA, vinrent argumenter sur mon blog. (Cela reste pour moi un mystère: comment de grands garçons d’un naturel plutôt agressif peuvent-ils ainsi se laisser mener par le bout du nez par JA? Qu’espèrent-ils, que leur doivent-ils, que comprennent-ils à ses écrits pour ainsi le servir?)
Quoi qu’il en soit, les choses en seraient sans doute restées là sans Didier Goux, qui commença ainsi un article sur son premier blog aujourd’hui disparu:

Je suis plongé depuis ce matin, dans le hors-série de La Presse littéraire. Ce que j'en ai lu jusqu'à présent me semble de bonne tenue et d'harmonieuses proportions. Il est d'autant plus navrant de voir l'édifice partiellement gâché par son narthex, je veux parler de l'article d'ouverture de Juan Asensio, rédigé dans un style calamiteux, d'un pompeux m'as-tu-vuisme, qui mène sa prose jusqu'à la frontière du lisible.

Mortifié, Juan Asensio invectiva Didier Goux et m’appela à son secours.
Las, je ne le défendis pas. Je lui fis quelques remarques polies, le remerciant du travail fourni, etc, mais sur le fond, je lui dis qu’il n’était pas dans mes habitudes de venir au secours de quelqu’un d’inexplicablement agressif et manquant d’élégance morale (Je me cite: «Vous [JA] avez parlé de mon "dégoût", et vous parlez de "pseudo-mâles": voyez-vous, mon dégoût va aux commentaires [1] que vous avez laissés chez Slothorp en d'autres temps, et si c'est cela un mâle, j'appelle cela un mufle. Il est deux qualités que j'apprécie chez les hommes: la gentillesse et l'élégance, l'élégance morale avant tout, une paire de chaussures n'y suffit pas.» (Et si j’en crois mes informateurs, JA est toujours aussi incapable de saisir l’attrait irrésistible d’un Pascal Zamor ou d’un Jean-Yves Pranchère, sachant nous faire partager leurs connaissances ou leurs enthousiasmes sans nous écraser de leur savoir, avec humour et légèreté. Ou alors, sans le comprendre, JA ne le ressent que trop, et c’est ce qui le rend fou : oui, c’est effectivement le plus probable.)

Il y avait bien sûr une autre raison à ma façon de botter en touche : c’est que je partageais l’avis de Didier Goux, et que je ne voulais pas le dire, pour ne pas nuire à la revue et ne pas être discourtoise avec quelqu’un qui avec qui j’avais travaillé dans de bonnes conditions.

Ainsi, je ne dis rien à Juan Asensio de ce que je pensais de sa façon d’écrire.
Mais aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, il y a prescription. Une rumeur insistante m’informe qu’il a de nouveau commis un billet haineux (je ne vais jamais sur son site depuis que j’ai compris qu’il vit pour et par ses statistiques ; j’ai hélas des amis moins rigoureux), je vais donc faire un commentaire ligne à ligne d’un extrait de l’introduction qui avait provoqué la remarque de Didier Goux, en retenant les quelques lignes concernant Renaud Camus.

Mon cher Juan, je suis sûre que tu ne m’en voudras pas, car tu écrivais chez Didier le 11 mars 2007: «Je n'ai jamais refusé une critique et je réponds à toutes: je passe mon temps, ici-même, à demander à l'imbécile Gloups qu'il dépasse le stade de l'impression, ce qu'il ne semble pas vraiment parvenir à faire.»
(Et je ne doute pas que ta réponse va être un monument de courtoisie et d’arguments soigneusement pesés, dans le style inimitable (heureusement) qui est le tien.)

Reprenons: malgré son aspect bulldozer, Didier est sans doute bien trop gentil pour «dépasser le stade de l’impression», (la preuve, il t’a pardonné, tandis que de moi, tu n’obtiendras que du mépris tant que tu n’auras pas reconnu publiquement tous tes mensonges), et donc je vais m’en charger, comme je m’étais promis de le faire à ta prochaine agression.

Je commence par donner une vue d’ensemble du texte que je vais commenter, afin que ceux qui ne connaissent pas ton style incomparable puisse s’en faire une première idée, puis je le reprendrai ligne à ligne. Nous constaterons alors que si JA a quelques bonnes idées, il s’acharne à les rendre obscures, et plus étrange, à en prendre le contrepied dans la même phrase, tant et si bien qu’on ne sait plus ce qu’il faut comprendre ni ce qu’il voulait dire.
On est amené à se demander ce qu’il comprend de ce qu’il écrit, et partant de ce qu’il lit. (Mon principal ressenti en lisant JA est la stupeur).

NB : Je souligne sur cette vue d’ensemble les adverbes en -ment, afin de mettre en évidence un tic stylistique juanien. Les italiques et les notes de bas de page appartiennent au texte d’origine.

Conservateur voire réactionnaire (en plus de la méfiance à l’égard des « forces du Progrès » s’ajoute la volonté d’en découdre et, surtout, la vision plus ou moins fantasmée d’une lointaine Origine censée nous assurer la reprise de quelque immémorial Âge d’or) mais surtout esprit religieux, cette première tentative de définition, on le remarque rapidement, est parfaitement incapable de rendre compte de l’ostracisme dont souffre l’infréquentable Renaud Camus, que j’étonnerais sans doute et peut-être même scandaliserait durablement si je lui soufflais, ex abrupto ou plutôt ex cathedra, que ses ouvrages, alors même que leur auteur multiplie avec talent les formes d’écriture et les angles d’attaque, peuvent commodément trouver une place dans la catégorie elle-même sujette à discussion de «logocrates» [2], dans laquelle Georges Steiner enfermait prudemment Joseph de Maistre, Martin Heidegger ou encore son ami Pierre Boutang. Certes, on peut, comme j’ai tenté de le faire dans un article évoquant le superbe Rannoch Moor [3], rapprocher la démarche éminemment cratylienne de cet écrivain de race (tant pis pour les imbéciles que je choquerai en employant ce fort vilain mot), soucieux de ne point tenir une plume pour seulement divertir ses lecteurs, de celle d’un Boutang affirmant dans son Art poétique l’excellence de la langue française. Evidemment, de telles catégories conviennent encore moins à un auteur tel que Frédéric Rolfe, surnommé le baron Corvo, dont la carrière littéraire aussi intense que scandaleuse n’a pu trouver dans ces pages, je le regrette, sa place. Et combien d’autres qui assurément ne peuvent être parqués, à moins qu’on ne fasse fi de la subtilité de leurs œuvres et de leurs propres réserves quant à la propreté de leur cage, dans cette catégorie paradoxale définie par Steiner, un peu trop visiblement pressé de se débarrasser de rivaux qui le fascinent ?

Il y a donc plus disais-je, ou peut-être, puisque la marque de notre époque est de tirer irrésistiblement vers le bas les réalités les plus hautes, ou peut-être, il y a moins. Car enfin, je ne suis pas certain qu’un auteur tel que Renaud Camus accepterait je le répète aussi facilement d’être portraituré de si grossière façon: le «logocrate» fait le pari d’une transcendance, d’abord celle des mots dont il se sert avec respect, ensuite, celle d’un Ailleurs (celui de Joseph de Maistre n’est bien sûr pas le même que Martin Heidegger, qui n’a sans doute lui-même rien à voir avec celui de l’inflexible Pierre Boutang) que les mots reflètent et cachent tout à la fois selon Pascal. Banalement, le logocrate, Steiner l’admet bien volontiers, est d’abord un écrivain de talent, parfois de génie, sa matière est le langage.

Se servir des mots comme d’une pâte qu’il s’agit de faire gonfler, plus qu’une image commode, oriente notre tentative de définition de cette notion décidément floue que constituent les infréquentables vers une dimension stylistique qu’il sera peut-être plus facile de caractériser. Car l’infréquentable est d’abord un écrivain dont le moins que l’on puisse dire est qu’il a quelque style, tant pis si celui-ci est réputé provenir de droite [4] (à moins que tout ce qui vient de ce camp ne soit décidément parfaitement inacceptable). Le cliché, certes seriné depuis des lustres, suffit toutefois à déclencher les foudres de nos petits Jupiter parisiens qui préfèrent aux amples expectorations de Saint-John Perse ou aux puissants versets de Claudel la prose microcéphale de Ponge et de ses milliards de clones tout aussi minuscules : Cioran s’extasiant sur les vertus de la phrase de Joseph de Maistre au point qu’il consacre au sulfureux auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg l’un des plus étonnants exercices d’admiration, Georges Steiner défendant Pierre Boutang dont l’œuvre politique, métaphysique et littéraire, cela ne fait aucun doute dans l’esprit des Réelles présences, est une des toutes premières du siècle, voici deux exemples caractéristiques de que nous pourrions appeler une espèce de sidération. C’est que le grand écrivain, ou plutôt l’écrivain véritable [5] se fait de l’écriture une conception éminente, que l’on ne saurait en aucune façon réduire aux ridicules jeux de langue si chers aux tripoteurs de la déconstruction ni même aux maigres sottises oulipistes, fussent-elles enrobées d’une glue où se colleront les bavardes et insignifiantes Cixous, bourdonnant comme quelque mouche zélée autour d’une loupiote à la lueur chiche. L’infréquentable, s’il sait écrire (et nous voyons que cette simple qualité suffit à faire de lui, par avance, un homme enfermé dans un in-pace où les vertueux sans style le tiennent à l’écart), sait aussi que ce don, cette vocation (qui est appel, vocatus, se plaisait à répéter Bernanos), il doit en rendre compte, il en est responsable. Nous revenons ainsi à notre point précédent qui pose problème: la question de la transcendance — pas seulement, donc, celle de la métaphysique [6] — barre systématiquement la conception d’un langage compris non tant comme une construction d’une redoutable complexité dont quelque savant programme informatique chomskien parviendra tôt ou tard à casser le code que comme trace, au milieu des hommes et favorisant leurs échanges (ou créant au contraire une dangereuse cacophonie), du Dieu enfui selon Höderlin ou éclipsé selon Buber.

Affirmer la prééminence du style, c’est-à-dire, d’une écriture travaillant sur sa propre matière spiritualisée, c’est donc poser, peut-être bizarrement, l’existence de Dieu, grammairien par excellence, à moins qu’on ne suppose la présence, étrange, parodique et, pour le dire d’emblée, parfaitement vaine à nos yeux, d’un écrivain choisissant avec une maniaquerie maladive tel vocable érudit plutôt que tel autre à seule fin de ciseler ses bibelots sonores, de tailler dans la substance la plus rare ses décadents émaux et camées qui raviront peut-être quelque futur Des Esseintes collectionneur de pierres rares.

Juan Asensio, "ouverture" des Infréquentables, La Presse littéraire HS n°3, mars 2007, p.12 à 14



Passons maintenant à l’analyse ligne à ligne. J’y mets de la bonne foi, j’essaie réellement de comprendre comment s’articulent les différentes phases du texte.

  • Conservateur voire réactionnaire (en plus de la méfiance à l’égard des « forces du Progrès » s’ajoute la volonté d’en découdre et, surtout, la vision plus ou moins fantasmée d’une lointaine Origine censée nous assurer la reprise de quelque immémorial Âge d’or)

OK. Parlant de qui je connais (Renaud Camus), évoquer l’origine comme âge d’or à retrouver ou à reprendre (pourquoi les italiques ?) est pertinent.

  • mais surtout esprit religieux, cette première tentative de définition, on le remarque rapidement, est parfaitement incapable de rendre compte de l’ostracisme dont souffre l’infréquentable Renaud Camus,

OK pour une part : RC n’est effectivement pas religieux (voir Vigiles p.18)
Cependant je ne comprends pas le rapport entre ostracisme et esprit religieux. Souffrirait d’ostracisme tout esprit religieux, et Renaud Camus n’étant pas religieux, ne devrait pas souffrir d’ostracisme?
Ou: Renaud Camus n’étant pas religieux, l’ostracisme tient à autre chose?
Ce doit être ça, mais dans ce cas, il manque une précision à la phrase de JA: il fallait écrire que RC ne professait aucune foi. Sinon la transition logique est incompréhensible, sans compter qu’il reste à prouver que les esprits religieux souffrent d’ostracisme.

  • que j’étonnerais sans doute et peut-être même scandaliserait durablement si je lui soufflais, ex abrupto ou plutôt ex cathedra,

ex ante, ou plutôt ex nihilo,
entre la poire et le fromage, ou plutôt entre chien et loup,
(J’espère que les pages roses ne disparaîtront pas trop vite des dictionnaires).
(Voilà, JA, les enflures qui nous font sourire, puisque vous vouliez comprendre notre jugement sur votre style.)

  • que j’étonnerais sans doute et peut-être même scandaliserait durablement si je lui soufflais que ses ouvrages, alors même que leur auteur multiplie avec talent les formes d’écriture et les angles d’attaque, peuvent commodément trouver une place dans la catégorie elle-même sujette à discussion de «logocrates»

Pas compris. En quoi est-ce scandaleux?
Pour que RC soit scandalisé, il faudrait 1/ que l’opinion professée soit scandaleuse 2/ que celui qui la professe ait une quelconque importance aux yeux de RC (ce qui reste à démontrer: cf p.318 du Royaume de Sobrarbe, où JA qui attend en vain des remerciements de RC pour une critique qu’il a rédigée, se plaint auprès de l’écrivain de son manque de gratitude. Froidement, RC lui écrit que leurs relations peuvent en rester là ; JA s’incline et présente des excuses.)

  • Georges Steiner donne, comme références communes et incontournables aux auteurs qu’il qualifie de logocrates «le Cratyle, les fragments d’Héraclite et le poème de Parménide», Les Logocrates (L’Herne, 2003), p.14

En quoi être qualifié de « logocrate » est-il scandaleux ?
Cratyle, Héraclite, Parménide : trois philosophes que l’on retrouve dans les premières pages de Du sens. Pourquoi Renaud Camus devrait-il en être « scandalisé durablement » ?

  • dans laquelle Georges Steiner enfermait prudemment Joseph de Maistre, Martin Heidegger ou encore son ami Pierre Boutang.

Pas compris ce « prudemment ». Toute définition serait donc crainte de débordement?
Peut-être. Pourquoi pas.
Qu’est-ce que ça vient faire ici ?

  • Certes, on peut, comme j’ai tenté de le faire dans un article évoquant le superbe Rannoch Moor (note de bas de page :Voir Stalker, texte du 28 juin 2006. Ce texte a été repris sur le site de Renaud Camus intitulé Vaisseaux brûlés: http://www.renaud-camus.net/articles/stalker.html.)

Mouahhaahh.
Il faut savoir que JA terminait son commentaire du 11 mars 2007 chez D. Goux cité supra par : «[…] Camus, est infiniment mieux défendue par un texte CRITIQUE pertinent (par ex. sur Outrepas, sur Rannoch Moor, etc.) que par 10, 100, 1000 ou cent mille si vous le souhaitez sociétés des lecteurs, évidemment animées des meilleures intentions mais... comment le dire sans vous vexer, cantonnées à mes yeux à une joyeuse compagnie toute pressée de recevoir du Maître un sourire, une petite tape sur la tête. »
Mais bien sûr, Juan, mon cher Juanito, tu n’attends pas, toi, de petite tape sur la tête. (Mais sache bien que moi, au contraire de toi, je n’ai jamais, au grand jamais, envoyé un mail à RC pour lui signaler une de mes analyses, un de mes articles parus dans des revues universitaires (ou pour me plaindre de toi !! (lol (mais que tu es drôle, mon bon, que tu es amusant)). Sache que si je n’écris plus sur le forum de la SLRC, c’est aussi pour échapper à l’esprit de cour, à la tentation de la courtisanerie. Sache, mon très cher Juanito, que ce n’est pas sur mon blog que tu retiendras l’attention du Maître: il est fort probable qu’il n’en connaisse même pas l’adresse. (Ah, mon bon Juan, comment peux-tu, pourrais-tu, comprendre cela? Tu es si loin de toute fierté, ou même, de toute recherche de rigueur morale. Ah Juan, qu’il y aurait de choses à t’expliquer.)))

  • Certes, on peut […] rapprocher la démarche éminemment cratylienne de cet écrivain de race (tant pis pour les imbéciles que je choquerai en employant ce fort vilain mot),

Mon petit Juan… ** soupir**
Quand Renaud Camus a choqué avec ce mot de race, il évoquait les juifs, les Français, les Italiens, etc. Il évoquait «le génie de la race». Ne vois-tu pas la différence avec ton «écrivain de race», qui évoque la bête à concours? («Bon chien chasse de race», etc.)
Il ne suffit pas d’utiliser le mot race pour choquer, je suis désolée pour toi.
Et je suis désolée que ton but soit de choquer (que c’est ridicule), et triste pour toi que tu t’abaisses à le souligner par ta parenthèse.

  • cet écrivain de race soucieux de ne point tenir une plume pour seulement divertir ses lecteurs,

Là en revanche, c’est insultant, oui. Comment peux-tu écrire cela quand tu parles de littérature?

  • de celle d’un Boutang affirmant dans son Art poétique l’excellence de la langue française. Evidemment, de telles catégories conviennent encore moins à un auteur tel que Frédéric Rolfe, surnommé le baron Corvo, dont la carrière littéraire aussi intense que scandaleuse n’a pu trouver dans ces pages, je le regrette, sa place.

A qui la faute ? Qui n’a pas été capable de donner à chacun un nombre de signes à respecter ? Qui a remis en page tous les articles faute d’avoir pris la peine de donner des consignes précises à chacun ? (Les professionnels ne corrigent pas, mon bon Juan, ils renvoient l’article en demandant à son auteur de mettre son texte aux normes. Encore faut-il qu’il y en ait. J'ai été désolée pour toi, et stupéfaite, du travail que tu avais ainsi pris sur tes épaules: courageux, mais amateur.)

  • n’a pu trouver dans ces pages, je le regrette, sa place

exemple de syntaxe chantournée inutile.

  • Et combien d’autres qui assurément ne peuvent être parqués, à moins qu’on ne fasse fi de la subtilité de leurs œuvres et de leurs propres réserves quant à la propreté de leur cage,

Je vois bien la métaphore filée de la définition comme cage, mais son utilité m’échappe.
Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de propreté ? Un logocrate serait sale, c’est ça?

  • dans cette catégorie paradoxale définie par Steiner, un peu trop visiblement pressé de se débarrasser de rivaux

Ah. Pourquoi ? Est-ce vrai ? Cela manque de précisions, de développement. C’est ici qu’une ou deux phrases de plus seraient utiles, plutôt que remplir la page avec de longs adverbes.

  • de rivaux qui le fascinent. Il y a donc plus disais-je, ou peut-être, puisque la marque de notre époque est de tirer irrésistiblement vers le bas les réalités les plus hautes, ou peut-être, il y a moins.

OK. Ce n’est pas ce que je préfère comme effet de style, mais pourquoi pas.

  • Car enfin, je ne suis pas certain qu’un auteur tel que Renaud Camus accepterait je le répète aussi facilement d’être portraituré de si grossière façon: le «logocrate» fait le pari d’une transcendance, d’abord celle des mots dont il se sert avec respect, ensuite, celle d’un Ailleurs

En quoi faire le pari d’une transcendance serait-il offensant ? En quoi est-ce une portraiture ? En quoi la transcendance serait-elle grossière?
On dirait que ce n'est pas la même personne qui a écrit le début de la phrase et la fin. Que fumes-tu, Juan, à quelle heure écris-tu?

  • le «logocrate» fait le pari d’une transcendance, d’abord celle des mots dont il se sert avec respect, ensuite, celle d’un Ailleurs

Cela me paraît une qualité, pourquoi faut-il considérer cela comme un défaut, se sentir insulté d'être "portraituré"? Je ne comprends pas.

  • d’abord celle des mots dont il se sert avec respect, ensuite, celle d’un Ailleurs (celui de Joseph de Maistre n’est bien sûr pas le même que Martin Heidegger, qui n’a sans doute lui-même rien à voir avec celui de l’inflexible Pierre Boutang)

OK.

  • celle d’un Ailleurs que les mots reflètent et cachent tout à la fois selon Pascal.

Bon. Un peu lourd, mais tant pis. OK.

  • Banalement, le logocrate, Steiner l’admet bien volontiers, est d’abord un écrivain de talent, parfois de génie, sa matière est le langage. Se servir des mots comme d’une pâte qu’il s’agit de faire gonfler, plus qu’une image commode, oriente notre tentative de définition de cette notion décidément floue que constituent les infréquentables vers une dimension stylistique qu’il sera peut-être plus facile de caractériser.

Donc nous passons d’une idée de transcendance à une idée de stylistique.

  • Car l’infréquentable est d’abord un écrivain dont le moins que l’on puisse dire

C’est lourd. Je barre.

  • Car l’infréquentable est d’abord un écrivain dont le moins que l’on puisse dire est qu’il [qui] a quelque style, tant pis si celui-ci est réputé provenir de droite

Eh oui, tant pis.
(Arrête d’avoir l’air content comme un galopin fier d’avoir fait une bêtise quand tu parles d'écrivains de droite: tu n’as plus l’âge, assume tes opinions. Plus personne autour de toi n'est gauchiste, ou change d'amis (si tu en as).)

  • Rappelons que ce truisme est déjà présent sous la plume d’Albert Thibaudet qui écrit, dans Les idées politiques de la France (Stock, 1932) p.32: «Les idées de droite, exclues de la politique, rejetées dans les lettres, s’y cantonnent, y militent, exercent par elles, tout de même, un contrôle, exactement comme les idées de gauche le faisaient, dans les mêmes conditions, au XVIIIe siècle, ou sous les régimes monarchiques du XIXe siècle.» (à moins que tout ce qui vient de ce camp ne soit décidément parfaitement inacceptable).

Disons que si ce qui vient de ce camp est acceptable, tes motifs de colère disparaissent. Dès lors il est impossible que tu puisses envisager qu'on puisse écrire sereinement à droite car tu tiens à pouvoir t'emporter.

  • Le cliché, certes seriné depuis des lustres, suffit toutefois à déclencher les foudres de nos petits Jupiter parisiens

Que disais-je !

  • qui préfèrent aux amples expectorations de Saint-John Perse

Fais attention, tu utilises des mots trop grands pour toi. Tu voulais dire «expirations», I presume.

  • ou aux puissants versets de Claudel la prose microcéphale de Ponge et de ses milliards de clones tout aussi minuscules :

C’est tout à fait gratuit. Quand ta fureur te laissera quelques minutes de répit, lis donc Pour un Malherbe.

  • Cioran s’extasiant sur les vertus de la phrase de Joseph de Maistre au point qu’il consacre au sulfureux auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg l’un des plus étonnants exercices d’admiration, Georges Steiner défendant Pierre Boutang dont l’œuvre politique, métaphysique et littéraire, cela ne fait aucun doute dans l’esprit des Réelles présences, est une des toutes premières du siècle, voici deux exemples caractéristiques de que nous pourrions appeler une espèce de sidération.

Ça, c’est bien. Ce mot de sidération, ici: très bien.

  • C’est que le grand écrivain, ou plutôt l’écrivain véritable (Note de bas de page : La différence est de taille puisqu’à mes yeux un écrivain véritable peut se passer, par sa puissance visionnaire, de toute préciosité stylistique trop évidemment recherchée voire, à l’extrême limite, écrire mal. »)

Ce n’est pas que ce soit faux, mais tu veux trop en dire. Si tu devais dire tout ce que tu penses, il te faudrait bien plus de place, et bien plus de rigueur. Ici, il faut choisir. Sinon, tu embrouilles le lecteur, et tu donnes l’impression que ta pensée n’est qu’un immense cafouillage (N'est-ce qu'une impression ?)
Apprends à te faire confiance, prends ton temps, ne dis pas tout si tu n’as pas la place. «Il faut savoir faire des sacrifices».
Comment veux-tu qu’on s’y retrouve quand tu dis en quelques lignes qu’un infréquentable se caractérise d’abord par son style, pour ensuite aussitôt dire qu’il peut écrire mal, cela n’a aucune importance?
Ou alors tu appelles style la puissance de la pensée? Mais alors, dis-le, ne nous force pas à toutes ces déductions, pitié!!

  • C’est que le grand écrivain, ou plutôt l’écrivain véritable se fait de l’écriture une conception éminente,

Ah non, finalement, ce n’est pas que la puissance de la pensée, c'est malgré tout l'écriture.

  • une conception éminente, que l’on ne saurait en aucune façon réduire aux ridicules jeux de langue si chers aux tripoteurs de la déconstruction ni même aux maigres sottises oulipistes, fussent-elles enrobées d’une glue où se colleront les bavardes et insignifiantes Cixous, bourdonnant comme quelque mouche zélée autour d’une loupiote à la lueur chiche.

Mais si, mais non, je ne sais plus. Bref, l'écriture n'est pas un jeu sur le langage, c'est cela l'opinion que tu veux défendre?
Plusieurs remarques :
1/ tu connais bien mal le travail de RC. Je te recommande La Tour de Babil, de Pierssens. Sache que RC est fasciné par les fous du langage, Wolfson, Mallarmé, les anagrammes de Saussure, etc.
2/ Les mots féminins en u prennent un e sauf bru, glu, tribu. (Bled, école primaire. Mais tu es trop jeune, je sais. C’est bon pour cette fois.)
3/ Que vient faire ici cette pauvre Cixous? Tu as encore voulu trop en dire.

  • L’infréquentable, s’il sait écrire (et nous voyons que cette simple qualité suffit à faire de lui, par avance, un homme enfermé dans un in-pace où les vertueux sans style le tiennent à l’écart),

Donc finalement il n’écrit pas mal? (Décidément, je m’y perds).

  • sait aussi que ce don, cette vocation (qui est appel, vocatus, se plaisait à répéter Bernanos), il doit en rendre compte, il en est responsable. Nous revenons ainsi à notre point précédent qui pose problème

C’était bien, Juanito, cette idée de responsabilité. Mais «qui pose problème», il faut vraiment toute ton inconscience pour l’oser. Je n’en reviens pas. Ne sais-tu pas qu’il a existé des années 70, et que quelques scies sont depuis lors à éviter?
Renseigne-toi, je t’en prie, j’ai honte pour toi.

  • la question de la transcendance — pas seulement, donc, celle de la métaphysique (note de bas de page : « L’homme métaphysique est par nature réactionnaire », Dominique de Roux, Immédiatement (L’Âge d’Homme, coll. Mobiles, 1980), p.85)

Hum. Si je comprends bien, il faut reprendre ton raisonnement à l’inverse : l’infréquentable étant réactionnaire (cf. supra), il est métaphysique. Mais il est plus que métaphysique, il est appelé par une transcendance (avoue que je fais des efforts pour te suivre).

  • la question de la transcendance barre systématiquement la conception d’un langage compris […] comme trace, au milieu des hommes et favorisant leurs échanges (ou créant au contraire une dangereuse cacophonie), du Dieu enfui selon Höderlin ou éclipsé selon Buber.

Le verbe «barrer» ici… hmm.
Intéressant, mais je viens de considérablement alléger ta prose. Je redonne la version originale :

  • la question de la transcendance barre systématiquement la conception d’un langage compris non tant comme une construction d’une redoutable complexité dont quelque savant programme informatique chomskien parviendra tôt ou tard à casser le code que comme trace, au milieu des hommes et favorisant leurs échanges (ou créant au contraire une dangereuse cacophonie), du Dieu enfui selon Höderlin ou éclipsé selon Buber.

Il ne faut pas chercher à écrire compliqué pour avoir l’air intelligent. Ce n’est pas une bonne idée, crois-moi. On n’impressionne que les sots, les autres se détournent.
Transcendance et responsabilité, tu tenais quelque chose. A creuser (mais parle-ton encore des infréquentables, ne glisse-t-on pas vers la littérature? Ainsi que je l'ai écrit, il est probable que l'infréquentabilité soit tout simplement la marque de la littérature, et non d'un bord politique.)

  • Affirmer la prééminence du style, c’est-à-dire, d’une écriture travaillant sur sa propre matière spiritualisée, c’est donc poser, peut-être bizarrement, l’existence de Dieu, grammairien par excellence,

Intéressant à nouveau. Sais-tu que cela pourrait s’appliquer à Théâtre ce soir? (remarque anachronique, bien sûr).

  • à moins qu’on ne suppose la présence, étrange, parodique et, pour le dire d’emblée, parfaitement vaine à nos yeux, d’un écrivain choisissant avec une maniaquerie maladive tel vocable érudit plutôt que tel autre à seule fin de ciseler ses bibelots sonores, de tailler dans la substance la plus rare ses décadents émaux et camées qui raviront peut-être quelque futur Des Esseintes collectionneur de pierres rares.

Et voilà, tu venais de dire quelque chose d’intéressant, et tu gâches à nouveau tout.


Mon petit Juanito, tu as beaucoup de travail devant toi. Précise ta pensée et méfie des grands mots. Cette lecture m’a tant épuisée que je n’ai même plus le courage de me moquer.

Je précise cependant quelques points:
1/ Si tu cries à la victime, tant mieux, cela me fera plaisir.
2/ Si tu appelles RC à témoin, grand bien te fasse. Réfléchis cependant, tu ne vas faire que l’agacer. Si ton but, avec la pudeur qui te caractérise, est d’apparaître à tout prix dans son journal, continue.
3/ Menace d’attaques judiciaires si tu veux. Pour ma part, j’ai pris quelques mesures conservatoires. Je t’attends sereinement sur ce terrain si tu le souhaites. Les juges n’ont pas si souvent l’occasion de rire.
4/ Songe que Paris est petit et que nous nous reverrons.

Je t’embrasse, mon bon Juanito. J’espère que tu es soulagé, je t’ai enfin répondu, je me suis enfin occupée de toi. Tu vois que je ne suis pas si méchante.

Notes

[1] On m'informe le 24 juillet 2009 que ces commentaires ont disparu. Je conserve néanmoins un échange de mails à ce sujet avec JA, qui m'expliquait les dessous desdits commentaires. Bien entendu, ce mail ayant un caractère privé, je ne le publie pas. (Je remarque au passage que le billet de Slothorp ne précédait que de quelques jours ma rencontre live avec JA, ce qui explique la fraîcheur de mes impressions défavorables lors de cette rencontre.)

[2] Georges Steiner donne, comme références communes et incontournables aux auteurs qu’il qualifie de logocrates «le Cratyle, les fragments d’Héraclite et le poème de Parménide», Les Logocrates (L’Herne, 2003), p.14

[3] Voir Stalker, texte du 28 juin 2006. Ce texte a été repris sur le site de Renaud Camus intitulé Vaisseaux brûlés.

[4] Rappelons que ce truisme est déjà présent sous la plume d’Albert Thibaudet qui écrit, dans Les idées politiques de la France (Stock, 1932) p.32: «Les idées de droite, exclues de la politique, rejetées dans les lettres, s’y cantonnent, y militent, exercent par elles, tout de même, un contrôle, exactement comme les idées de gauche le faisaient, dans les mêmes conditions, au XVIIIe siècle, ou sous les régimes monarchiques du XIXe siècle.»

[5] La différence est de taille puisqu’à mes yeux un écrivain véritable peut se passer, par sa puissance visionnaire, de toute préciosité stylistique trop évidemment recherchée voire, à l’extrême limite, écrire mal.»

[6] «L’homme métaphysique est par nature réactionnaire », Dominique de Roux, Immédiatement (L’Âge d’Homme, coll. Mobiles, 1980), p.85

vendredi 9 juin 2006

L'Inauguration, suite

Dans un message à propos de L'Inauguration de la salle des Vents, François Matton a émis l'opinion suivante :

Je veux dire par là que j’ai l’impression que les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable (à mes yeux) aspect « exercice de style » à l’ensemble.
Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé. Et on (je) ne peut pas s’empêcher de penser que si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Et donc le fait de passer à un autre registre peut apparaître (m’est apparu) comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
Si cette hypothèse peut sembler sévère et injuste, je crois qu’elle est préférable toutefois à une autre qui consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage et ce serait encore plus difficile à défendre que la pompe tantôt…

Je tente ici une réponse. Certaines des opinions présentées pourraient être soutenues, en tout cas elles méritent d'être étudiées. Ce qui fait la faiblesse de ces opinions à mes yeux, c'est la personnalité, telle qu'elle se dessine par ailleurs, de qui les émet, l'impression qu'il y a là surtout une occasion de "faire le malin", de l'aveu même de celui qui les a écrites. Cela mis à part, les questions posées sont pertinentes.

Je dégage trois affirmations du message de Matton :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

Le premier point soulève une vraie question, même si je conteste le «drôle et surprenant», le deuxième est stupide, il est facile de montrer que nous sommes dans le cas inverse, le troisième se discute, en quoi le désir de provoquer ou de surprendre consisterait-il en du cabotinage, s'agit-il de désir de provoquer ou de surprendre ?
Finalement, les points un et trois reviennent à poser une seule question : pourquoi les styles ? Quel est leur intérêt ?

Je rappelle d'abord le principe de L'Inauguration de la salle des Vents : le désir de récit est né d'une série de coïncidences dans le temps racontées ici, comme je le disais hier dans les commentaires.
L'auteur a choisi de raconter cette série d'événements de façon très formelle, en déterminant douze thèmes et onze styles.

Les thèmes sont, se présentant dans cet ordre :

  • la visite de X. qui fut amant de RC entre 1969 et 1981. Relation passionnée et jalouse, violente même. Cette visite intervient après des années de silence.
  • les souvenirs de la vie avec Rodolfo [1]
  • l'écriture de L'Inauguration et les points techniques qu'elle soulève
  • les relations avec un employé du château pas très équilibré
  • la vie connue ou imaginaire de Rodolfo dans le cerrado
  • l'installation du tableau La salle des Vents de Jean-Paul Marcheschi dans une salle du château (d'où le titre du livre)
  • l'évanouissement du chien
  • la chute de X d'un balcon du château (sept mètres)
  • les souvenirs de la vie de Marcheschi avec Oyosson, la mort et l'enterrement d'Oyosson
  • les lieux sept ans après (1995-2002)
  • la maladie et la mort de Rodolfo
  • les souvenirs de la vie avec X.

Les styles sont, utilisés dans cet ordre :

  • purement narratif
  • extrait de dialogue (une réplique)
  • prise de notes
  • bafouillant, hésitant, cherchant ses mots
  • classique et lyrique (le style le plus naturellement camusien, en somme)
  • interrogatif (consiste à chaque foi en une question)
  • extrêmement familier
  • quelques vers
  • conditionnel (paragraphe rédigé au conditionnel)
  • scientifique, mathématique
  • obscur, sibyllin



La première partie du livre est composée de douze chapitres qui reprennent chacun les onze styles dans cet ordre, en traitant les douze thèmes dans l'ordre que j'ai indiqué (comme il y a plus de thèmes que de styles, le douzième thème n'est pas traité dans le premier chapitre mais au début du deuxième, et ainsi de suite, il y a glissement); la deuxième partie est composée de onze chapitres traitant les douze thèmes en utilisant chacun des styles dans l'ordre : comme il y a plus de thèmes que de styles, un même style apparaît deux fois par chapitre.

Ces précisions font apparaître l'importance des contraintes formelles que l'auteur s'est imposé, et on ne peut nier que la question se pose : pourquoi avoir fait cela? Faut-il n'y voir qu'un exercice de style ?

Je vais commencer par évacuer la proposition mattonienne: «Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédent.»
Cette proposition est absurde à deux titres. D'une part, il n'y a jamais essoufflement, ce serait plutôt l'inverse. Quel que soit le style, il pourrait être maintenu des pages et des pages, cela se sent à la lecture. Ce serait le lecteur qui ne tiendrait pas la distance (un livre entier en sibyllin ou en scientifique : au secours!) Exceptons peut-être de cette affirmation les styles interrogatif et "extrait de dialogue", le plus souvent très courts, mais cette exception est une exception logique, qui tient à la forme même de la contrainte, et non une exception due à une incapacité de l'auteur.
D'autre part, cette façon de passer d'un style à l'autre est plutôt le signe d'une très grande maîtrise. Rappelons que les Exercices de style de Queneau ne s'appliquait qu'à un thème, un voyage en autobus. Ici il y a douze thèmes et chacun est traité deux fois (une fois par partie) dans chacun des styles. Il m'est difficile de voir là un signe d'usure, je comprend(rai)s mieux l'accusation de virtuosité gratuite.

Voyons les deux autres propositions matonniennes :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

La dernière proposition est réfutée par l'auteur lui-même dans le journal qu'il tient l'année de l'écriture de L'Inauguration: «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur». Outrepas (p.424) Nul désir ici de provoquer ou de surprendre le lecteur, mais le désir de faire naître des émotions. De même, l'affirmation "Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes" est fausse: en aucun cas les ruptures de ton ne se veulent "drôles et surprenantes".

Il reste donc l'affirmation : les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble.
La chose n'est pas niable. Tout au plus peut-on se demander si cet aspect est "regrettable". Pour ma part je considère qu'il est, tout simplement, le texte a un aspect "exercie de style", et c'en est un, d'ailleurs. La question que je me suis posée dès la première lecture, c'est : pourquoi? Pourquoi avoir choisi d'écrire ce texte ainsi? Pourquoi avoir choisi quelque chose d'aussi ardu, à la lecture et sans doute à l'écriture?

A cette question je commence toujours par répondre : parce que l'auteur en avait envie. Il écrit ce qu'il veut comme il veut, libre à nous de lire ou non, d'aimer ou pas. Cette réponse est une boutade ou une lapalissade, mais pas tout à fait : c'est la base du contrat de toute lecture, si nous n'acceptons pas les présupposés du livre que nous ouvrons, il est inutile de le lire.

Passons à des réponses un peu plus élaborées. Une première piste nous est donnée par Renaud Camus dans Buena Vista Park (1982), p.66 : «Ce n'est qu'en imposant à son discours des contraintes formelles toutes artificielles, où s'embarasse le vouloir-dire, qu'on peut espérer échapper au babil implacable, en soi, de la Doxa. Ainsi l'écriture, au sens moderne du terme, s'articule-t-elle à une éthique.»
Je dois avouer que ce genre de phrase est un peu trop années 70 pour que je la comprenne parfaitement. On doit pouvoir la résumer ainsi: plus la contrainte est grande, moins on court le risque d'être dans le prêt-à-penser, dans le prêt-à-parler. En soumettant le langage à de fortes contraintes formelles, on impose de la rigueur à sa pensée, on échappe à la facilité : il s'agit de discipline morale. Nous voyons ici l'application du credo camusien : «la structure rend heureux, et libre.» (Journal romain, 5 octobre 1985)

Enfin, je reste persuadée (mais la démonstration serait trop longue ici) que les variations sur les styles et sur les thèmes sont une pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front. Il s'agit d'un livre sur la mort de deux amants très aimés, morts tous les deux du sida (le mot n'est jamais prononcé), il s'agit aussi du constat de la disparition de tout sentiment pour un amant passionnément aimé des années auparavant, il s'agit d'un tombeau, d'un livre qui veut être pour Rodolfo ce qu'est le tableau La Salle des Vents pour Maurice Oyosson. Il y a le désir à la fois enfantin et merveilleux de faire du livre "une machine de Morel" [2], une machine à immobiliser le temps et les souvenirs.
Je crois que les contraintes stylistiques sont une façon de canaliser l'émotion qui naît naturellement de tels sujets, c'est une façon d'éviter la mièvrerie, c'est aussi un voile de pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front.

Je n'ai pas le temps de le démontrer disais-je, mais je peux donner un aperçu de la différence d'émotion qui naît pour un même thème selon le style utilisé. C'est un merveilleux exercice de lecture, qui permet d'affiner sa sensibilité aux mots et aux phrases: d'où viennent les émotions? Des mots, du sens, du style?

Voici mon exemple :
p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut»
p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre»

Notes

[1] source: voir Notes sur les manières du temps

[2] voir L'Invention de Morel, préfacée par Borges

jeudi 25 septembre 2003

Lecture in progress

Suite à vos avertissements, j'ai commencé la lecture de L'Inauguration de la salle des Vents par une exploration de la table des matières (la quatrième de couverture nous y incite, d'ailleurs. "Table des matières, avec titres", se termine-t-elle : trop énimagtique pour être honnête. Ainsi que la note de bas de page, dès la première page.)

J'ai donc consciencieusement construit un premier tableau de onze lignes et douze colonnes, et inscrit les titres dans les cases selon les coordonnées données par la table des matières.

Maintenant je lis. Concernant la première partie, les styles se trouvent dans les lignes, les thèmes dans les colonnes : ainsi, tous les titres dont les coordonnées commencent par 5 (la barque des ombres 5/3, les leçons de la carte 5/9, etc) ont pour style ce que j'appelle "le style RC". Les thèmes se trouvent en colonnes : par exemple, tous les titres dont les coordonnées se terminent par 7 parlent du chien (rigor mortis 7/7, l'impatience de la terre 8/7, etc).

Vous ne pouvez, dans ce système, avoir la satisfaction de lire votre thème préféré dans votre style préféré plus d'une fois (là encore, la quatrième de couverture nous prévient). Si vous souhaitez remettre les paragraphe dans un autre ordre, il va falloir choisir : allez-vous privilégier le style ou le thème? Frustration...

L'exercice est-il totalement gratuit? Ou s'essaie-t-il à cette vieille quadrature du cercle littéraire, la séparation du fond et de la forme?

L'inconvénient de tout cela, c'est que mes livres ne sont plus prêtables : gribouillis dans les marges, mots soulignés, annotation de la table des matières, post-it,...


Bon, je vais continuer ma lecture en abandonnant mon tableau, afin de goûter le texte en me détachant de la structure. J'en suis vraiment au tout début, et il me semble baigner dans une atmosphère de roman policier. Avez-vous ressenti cela? Est-ce à cause du vocabulaire (le témoin, l'inspection, le rapport de police, la mise en cause, la responsabilité, l'impression de ne pas vraiment comprendre ce qui se passe, mais qu'il s'est passé quelque chose, et que cela va nous être progressivement dévoilé) ?
Je vois apparaître le brouillard, la brume, la vapeur, comme motif inattendu, étant plutôt habituée à la transparence. Omniprésence du chiffre sept (sept ans, sept mètres, etc), du champ lexical de la hauteur, du nom, de la rupture et de l'absence, du temps, du souvenir et de l'oubli, du lieu et de la distance, voilà pour les premières impressions à la volée.

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