Véhesse

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Billets qui ont 'culture' comme mot-clé.

lundi 28 janvier 2013

L'identité culturelle européenne

Mais le kairos historique pour l'établissement de canons littéraires est venu avec l'émergence des grands centres de culture grecque dans la foulée de la conquête d'Alexandre. Pendant tout le IIIe siècle, la Judée dépend du pouvir lagide qui a sa capitale à Alexandrie. D'autres villes grecques, tant sur la côte palestinienne qu'en Transjordanie, font sentir leur présence, mais c'est incontestablement d'Alexandrie que vient l'impulsion principale. Dès le règne du premier des Ptolémées (Ptolémée Ier Soter, 323-282), le rayonnement culturel devient le souci prioritaire du nouveau pouvoir. Les instruments principaux de cette poitique sont la Bibliothèque et le Musée, puissamment développés et choyés par Ptolémée II Philadelphe (282-246) et Ptolémée III Evergète (246-222). Deux ambitions opposées, mais en réalité complémentaires, caractérisent cet effort: d'une part, l'ambition de réunir en un seul lieu la totalité des livres de la littérature mondiale (le souci de l'exhaustivité), d'autre part, l'établissement d'un catalogue sélectif des œuvres littéraires qui mériteraient de faire l'objet d'une lecture prioritaire et qui devraient servir de programme scolaire dans l'éducation des jeunes (le souci du «canon»). Quintilien, dans son Ketubim, et avec eux, la Bible en gestation!

Albert de Pury, "Le canon de l'Ancin Testament" in Introduction à l'Ancien Testament, p.29-30 (Labor et Fides, 2009)


Il est important, enfin, de se souvenir que c'est d'Alexandrie et de la rencontre avec l'hellénisme que la Bible juive prend son envol. Le débat qui s'amorce au IIIe siècle avant J.-C. entre deux canons littéraires rivaux, le canon grec (Homère, Hésiode, les Tragiques) et le canon juif (Moïse, les Prophètes, les Ketubim) a traversé toute l'histoire de l'Occident et de l'Orient méditerranéen, et il se poursuit toujours. C'est de la tension entre deux canons littéraires aussi profonds l'un que l'autre mais nécessairement en conflit que naît ce qu'on peut appeler l'identité culturelle européenne.

fin de l'article, p.39

samedi 19 janvier 2013

Encore une histoire drôle

En somme, j'aurai passé toutes ces années à défendre Rémi Pellet sur la SLRC pour lui permettre en fin de compte de m'y censurer.

mardi 23 août 2011

Les gens sérieux très occupés

Pour D., une lecture "utile".
« Ah ! vous allez à la Raspelière ! Sapristi, elle a du toupet, Mme Verdurin, de vous faire faire une heure de chemin de fer dans la nuit, pour dîner seulement. Et puis recommencer le trajet à dix heures du soir, dans un vent de tous les diables. On voit bien qu’il faut que vous n’ayez rien à faire », ajoutait-il en se frottant les mains. Sans doute parlait-il ainsi par mécontentement de ne pas être invité, et aussi à cause de la satisfaction qu’ont les hommes «occupés» — fût-ce par le travail le plus sot — de «ne pas avoir le temps» de faire ce que vous faites.
Certes il est légitime que l’homme qui rédige des rapports, aligne des chiffres, répond à des lettres d’affaires, suit les cours de la bourse, éprouve, quand il vous dit en ricanant: «C’est bon pour vous qui n’avez rien à faire », un agréable sentiment de sa supériorité. Mais celle-ci s’affirmerait tout aussi dédaigneuse, davantage même (car dîner en ville, l’homme occupé le fait aussi), si votre divertissement était d’écrire Hamlet ou seulement de le lire. En quoi les hommes occupés manquent de réflexion. Car la culture désintéressée, qui leur paraît comique passe-temps d’oisifs quand ils la surprennent au moment qu’on la pratique, ils devraient songer que c’est la même qui, dans leur propre métier, met hors de pair des hommes qui ne sont peut-être pas meilleurs magistrats ou administrateurs qu’eux, mais devant l’avancement rapide desquels ils s’inclinent en disant: «Il paraît que c’est un grand lettré, un individu tout à fait distingué.»

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, pp.1035-1036, Pléiade 1954

samedi 14 novembre 2009

L'exigence première

L'exigence première est de se cultiver, l'origine de notre culture serait sans importance s'il ne nous fallait pas craindre de nous déformer en suivant de mauvais modèles.

Scholem à Strauss, Cabale et philosophie, p.75

mardi 26 février 2008

Séminaire n°7 : Edward Hughes, Perspectives sur la culture populaire

a/ Les les podcasts des cours sont disponibles.
Reprenant ces notes le 26 février 2015, je mets le lien du séminaire désormais disponible.
b/ Les références des citations de ce cours sont données en suivant le code adopté par Edward Hughes sur la feuille qu'il nous a fait distribuer.
***

Curieusement, en commençant à nous présenter Edward Hughes, Antoine Compagnon nous parle surtout de Richard Bales, professeur à Belfast et mort l'automne dernier: «C'était un éminent Proustien, j'aurais dû l'inviter ici. Maintenant il est trop tard.» Je n'ai pas noté le lien entre les deux, je suppose que Bales a diriger la thèse de Hughes, en tout cas Edward Hughes a rendu hommage à Richard Bales.
La thèse d'Edward Hughes était Marcel Proust: a Study in the Quality of Awareness. Il a également travaillé sur Albert Camus, en particulié La Peste et Le premier Homme. Il a publié Writing Marginality in Modern French Literature: from Loti to Genet et The Cambridge Companion to Albert Camus.
Il a participé au Dictionnaire Marcel Proust publié chez Champion.
Il s'est penché sur les classes sociales et nous propose aujour'dhui «Perspectives sur la culture populaire».
***

Merci. J'ai choisi comme sujet «Perspectives sur la culture populaire», avec perspectives au pluriel. En guise d'introduction, je voudrais commenter un playdoyer pour la musique populaire qui se trouve dans Les Plaisirs et les jours. C'est le premier extrait de l'exemplier.
Il lit. Il parle un français parfait. Je suis un peu déçue qu'il n'ait même pas une trace de charmant accent anglais.
ELOGE DE LA MAUVAISE MUSIQUE
Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu'elle s'est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu'elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l'histoire de l'Art, est immense dans l'histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l'amour, de la mauvaise musique, n'est pas seulement une forme de ce qu'on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c'est encore la conscience de l'importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d'un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de "bagues d'or", de "Ah! Reste longtemps endormie", dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut — confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu'on leur confie donnent l'enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l'armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d'amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l'instant d'écouter, a reçu le trésor de milliers d'âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l'inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l'idéal. tels arpèges, telle "rentrée" ont fait résonner dans l'âme de plus d'un amoureux ou d'un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu'importe que les maisons n'aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s'envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l'autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci. (Les Plaisirs et les jours, CHAPITRE XIII)
Proust semble tout d'abord obéir au discours du discrédit: la musique populaire est mauvaise. Puis il introduit dans son analyse des critères complètement autres. La musique populaire joue un rôle sentimental. Son influence massive permet une démocratisation du désir. Proust esquisse une sociologie en miniature lorsqu'il propose un rassemblement de toutes les classes sociales: «Le peuple, la bourgeoisie, l'armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d'amour, les mêmes confesseurs bien-aimés.» C'est un panégyrique au sens étymologique, un discours exaltant l'assemblée de tout le peuple.
La mauvaise musique est ainsi vénérable, et c'est le mérite de Proust de l'avoir vu, d'avoir résolu par la musique populaire ce que Barthes appelait «l'opposition dans laquelle nous sommes enfermés: culture de masse ou culture populaire»1. Pour Barthes, c'est Charlot qui réalise la fusion des deux cultures, différentielle et collective.

Dans quelle mesure les analyses de la musique populaire pourraient-elles trouver une application dans une lecture de La Recherche du temps perdu?


Swann, Mme Verdurin et la couturière
Je voudrais faire une parenthèse autour d'un échange épistolaire.
David Halévy, le camarade de proust au lycée Condorcet, à publié dans Les Cahiers de la quinzaine un texte intitulé Un épisode dont l'action se déroule dans le monde ouvrier. Il évoque l'université populaire de façon mélodramatique. Le jeune Guinou subit l'influence d'un professeur bourgeois et bénévole. Il rejette son monde, lit Baudelaire, devient suicidaire. A la fin, il se tue, Les Fleurs du Mal à la main. Lors de son enterrement, un de ses amis prononce une violente diatribe: il n'y a ni art ni science pour le prolétaire.
Proust a lu attentivement ce texte et il écrit à Halévy:
Je reconnais le beau parti pris d'avoir fait quelque chose de froid, de démodé, d'hostile, qui nous prend comme l'hiver, comme la pauvreté, comme la méchanceté. [...] c'est le peuple vu en soi, pas du rivage bourgeois. Je n'aimerais pas vivre avec eux pour une seule raison: c'est qu'Adeline [la jeune amie du héros de Halévy] entre sans dire bonjour, et que le héros ne répond pas quand son voisin lui parle. Mais je sais que c'est vrai. Je vois tout ce qu'il y a de grand dans cette idée de la mort si peu peuple, si homme de lettres de cet ouvrier. (lettre de Proust à Daniel Halévy, décembre 1907 (Correspondance de Marcel Proust, XXI, 619-20)
Proust réagit comme si les mœurs de la classe ouvrières étaient totalement autres et exotiques. On se souvient de sa phrase, à propos d'un autre exotisme, «Un Français établi chez les musulmans s'habitue aux musulmans, mais s'il retrouve un Français, il retrouve la morale française» ''(citation à peu près)''. Dans Un Amour de Swann, (par exemple), le contact des couches populaires fait ressortir le plus mauvais côté de Swann, Swann devient vaniteux pour plaire aux femmes de chambre:
Les trois quarts des frais d’esprit et des mensonges de vanité, qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu’ils diminuent, l’ont été pour des inférieurs. (RTP, I, 189)
Cette citation est loin de résumer la prise de position du narrateur sur le sujet. A d'autres moments, Swann est très conscient de sa classe. Une autre dimension fait penser aux tensions dans le texte sur la musique populaire:
J’habite à trop de milliers de mètres d’altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de tels sales papotages, […]2
Il s'agit du moment où Mme Verdurin ferme son salon à Swann, en favorisant le rapprochement Odette-Forcheville. Soudain Swann juge les goûts de Mme Verdurin, pour lesquels il avait jusqu'ici montré beaucoup d'indulgence, il parle de l'Opéra-Comique et de sa «musique stercoraire», il pense à la façon insupportable de Mme Verdurin d'écouter la sonate Clair de lune3. Il la traite mentalement d'idiote et de maquerelle, il s'agit de prostitution de l'art contre laquelle il faut lutter:
Il trouvait du bon à la sévérité contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille éducation française. (RTP, I, 283)
Suivre Odette nous permet de voir des lieux plus populaires, lieux que Swann aimerait mieux connaître parce que cela lui permettrait, pensait-il, de mieux connaître Odette:
Dans ces quartiers presque populaires, quelle existence modeste, abjecte, mais douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il eût accepté de vivre indéfiniment!4
On assiste à une idéalisation de la vie de la couturière en même temps que subsiste en Swann une violente répulsion:
dans cet escalier pestilentiel et désiré de l’ancienne couturière, comme il n’y en avait pas un second pour le service, on voyait le soir devant chaque porte une boîte au lait vide et sale préparée sur le paillasson, (RTP, I, 319)
L'existence d'un seul escalier, pour le service comme pour les habitants, connote l'idée d'une contagion morale.


Le village de Rachel
On retrouve cette même idée dans du ''Côté de Guermantes'', lorsque le narrateur accompagne Saint-Loup dans le village où habite Rachel. La scène se présente en dyptique.
D'un côté il y a la nature, le printemps et les arbres en fleurs:
comme si tous les logis, tous les enclos du village fussent en train de faire, à la même date, leur première communion.(RTP, II, 453)
Ce tableau idyllique permet de fermer les yeux sur les conditions de vie des couches populaires come Saint-Loup ferme les yeux sur la véritable nature de Rachel.
De l'autre côté on voit les maisons sordides d'un village désert, les seules personnes présentes sont Rachel et ses amis prostituées. Le narrateur veut racheter les habitants invisibles: Mais à côté des plus misérables [maisons], de celles qui avaient un air d’avoir été brûlées par une pluie de salpêtre, un mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cité maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant largement sur elle l’éblouissante protection de ses ailes d’innocence en fleurs : c’était un poirier.(RTP, II, 459) La nature est une force rédemptrice. Nous sommes toujours dans une logique de châtiment et de rédemption; on pense aussi aux Giotto, l'Avarice et la Charité, qui risquent de devenir interchangeables. Les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent être:
ne m’étais-je pas trompé comme Madeleine quand, dans un autre jardin, un jour dont l’anniversaire allait bientôt venir, elle vit une forme humaine et «crut que c’était le jardinier»? (RTP, II, 458)
Nous reconnaissons ici une allusion à Pâques, lorsque Madeleine revient au tombeau et ne reconnaît pas le Christ ressuscité.
De même, Robert semble incapable de comprendre la véritable nature de Rachel. L'action se déroule sur un fond de dramatisation de la vie du village tandis que Robert fait une erreur de malade (d'amour): on assiste à une scène de mélodrame.
C'est Edmund Wilson, dans Axel's Castle, qui disait que la réflexion sur la moralité fonctionne dans la mesure où elle s'ancre dans le mélodrame.


Saint-Loup, Charlus et la guerre
Dans les deux extraits suivants, la moralité est en jeu. Le sens du devoir existant dans la classe ouvrière est présentée comme une découverte pour Saint-Loup et Charlus. Pour Saint-Loup, c'est une occasion de salut, pour Charlus, c'est un obstacle à son plaisir.
1/ Saint-Loup : la guerre lui donne l'occasion de vivre avec les couches populaires. Dans sa lettre au narrateur, Saint-Loup note les expressions des soldats (les boches, on les aura) pour les réprouver («cette chose contradictoire et atroce, une affectation, une prétention vulgaires que nous détestons» (RTP, IV, 332)), mais une fois exprimée son anxiété sur le bouleversement de la hiérarchie sociale, il s'extasie sur l'héroïsme des soldats:
surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits commerçants, qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recelaient en eux d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l’avoir soupçonné, (RTP, IV, 332)
La guerre façonne dans la glaise du peuple un admirable patriotisme:
Rodin ou Maillol pourraient faire un chef d'œuvre avec une matière affreuse qu'on ne reconnaîtrait pas (RTP, IV, 332)
Plusieurs éléments convergent : la classe sociale, la grandeur morale, la rédemption esthétique, le discours sur la fierté patriotique.
L'héroïsme est conféré d'en-haut, il ne bouleverse pas l'édifice social. Le mot «poilu» rejoint les mots «Christ, ou barbares qui étaient déjà pétris de grandeur avant que s’en fussent servis Hugo, Vigny, ou les autres.»
Si l'on tient à distance des événements, cependant, le monde éclipse la bataille humaine:
les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France. (RTP, IV, 342)

2/ Charlus adore aussi les poilus, et pas uniquement pour des raisons sexuelles. Il a transformé son hôtel en hôpital militaire, moins en raison de son imagination que de son bon cœur.
Pour atteindre le plaisir, Charlus a besoin de beaucoupd'instrument et de beaucoup d'énergie, énergie fournie par des jeunes gens aux motivations diverses:
un certain penchant à le [l'argent] gagner d’une façon qui était censée donner moins de mal que le travail et en donnait peut-être davantage. (IV, 399)
Lorsqu'on parle d'un colonel manque se faire tuer pour son ordonnance, Maurice décide de se mettre au service de ce colonel pour faire reculer la suspicion que les riches continuent à vivre leurs plaisirs pendant la guerre.
Charlus est frustré par le conformisme de la classe ouvrière. Maurice envoie l'argent gagné à sa famille et à son frère au front: Charlus méprise ces attitudes dignes de mélodrame. On songe à Mlle Vinteuil:
Les sadiques de l’espèce de Mlle Vinteuil sont des êtres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux (RTP, I, 162)
Dans Le Temps retrouvé, la poursuite du plaisir sexuel se trouve exotisée par la permanence de la hiérarchie sociale:
restent, hélas, des domestiques et marquent plus nettement les limites (que nous voudrions effacer) de leur caste au fur et à mesure qu’ils croient le plus pénétrer la nôtre, (RTP, IV, 328)
Le modèle archaïque de l'Ancien Régime subsiste. Charlus ne vit que parmi des inférieurs, à la manière de la Rochefoucauld. Les riches chez Jupien n'ont pas d'états d'âme alors que les ouvriers ont mauvaise conscience. Charlus sait que son tortureur n'est pas plus méchant que l'élève choisit au sort pour jouer le Prussien et endurer le mépris de ses camarades:
Notre époque sans doute, pour celui qui en lira l’histoire dans deux mille ans, ne semblera pas moins laisser baigner certaines consciences tendres et pures dans un milieu vital qui apparaîtra alors comme monstrueusement pernicieux et dont elles s’accommodaient. (RTP, IV, 416)
Ailleurs, Charlus critique Brichot qui critique Zola qui voit «plus de poésie dans un ménage d’ouvriers, dans la mine, que dans les palais historiques»; il critique «La vulgarité de l’homme apparaissait à tout instant sous le pédantisme du lettré.» (RTP, IV, 358)


Les lois humaines sont générales et transcendent les classes sociales
La mort égalise les conditions mais l'expérience de la vie tend également à permettre les généralisations. Les gens sont vulgaires, mais l'artiste voit une belle généralité:
Car il n’a écouté les autres que quand, si bêtes ou si fous qu’ils fussent, répétant comme des perroquets ce que disent les gens de caractère semblable, ils s’étaient faits par là même les oiseaux prophètes, les porte-paroles d’une loi psychologique. (RTP, IV, 479)
Le narrateur prend conscience de sa dette envers tant d'êtres qui lui avaient été indifférents:
j’avais une pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait, en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus, m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à moi, et comme s’ils étaient morts pour moi.(RTP, IV, 481)
Le sacrifice fait par les autres exercent une influence sur l'écriture car celui-ci transcende l'écriture: un langage universel mais qui du moins sera permanent, qui ferait de ceux qui ne sont plus, en leur essence la plus vraie, une acquisition perpétuelle pour toutes les âmes (RTP, IV, 482) Dans The Morality of Proust, Malcolm Bowie analyse la vision morale de la vie dans Le Temps retrouvé en soutenant qu'il ne faut pas s'arrêter uniquement à la dimension la plus évidente, la dimension esthétique. Proust ose crier le sens d'une communauté et d'une communication entre le romancier, ceux et celles qui le lisent et ceux qui ne le lisent pas.
(J'ai noté ici The merciful world of literary composition, mais je ne sais pas à quoi cela se rapporte: une citation de Malcolm Bowie?)

Un des souvenirs d'enfance dans Le Temps retrouvé se rapporte à une semaine passée dans la chambre d'Eulalie dont le mobilier simple émeut le narrateur. Il faut se pencher sur les choses humbles, de même, le narrateur abandonne les grandes comparaisons pour s'en tenir aux plus simples quand il s'agit de parler de son œuvre:
Et changeant à chaque instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc je travaillerais à mon œuvre, regardé par Françoise. Comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté de nous ont une certaine intuition de nos tâches \[...] je travaillerais auprès d’elle, (RTP, IV, 610)
Françoise possède la compréhension instinctive du travail de Marcel, elle «devinait mon bonheur».

Le sacrifice des autres est à l'origine des livres: «un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés.» On retrouve le texte des Plaisirs et les jours cité en début de séminaire: «Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu'importe que les maisons n'aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût.» L'écrivain se trouve devant une personne ridicule comme le chirurgien devant un malade ayant une mauvaise circulation.


Conclusion (provisoire)
Je voudrais évoquer à titre de conclusion provisoire quelques lignes de Merleau-Ponty tirées d'Éloge de la philosophie qui situe le philosophe non pas du côté d'un savoir absolu, mais du côté de la vie parmi les hommes.
[La] dialectique [du philosophe] ou son ambiguïté n'est qu'une manière de mettre en mots ce que chaque homme sait bien : la valeur des moments où […] son monde privé devient monde commun. Ces mystères sont en chacun comme en lui.
Maurice Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie (Gallimard, 1960) p.63
La perspective de Merleau-Pont rejoint celle du narrateur dans la mesure où celle-ci rejoint une vision plus large de la vie qui englobe la réhabilitation de la culture populaire.
***

Antoine Compagnon : Voila une fin très Dostoïevski.

Compagnon n'a pas l'air satisfait de l'utilisation qu'a fait Edward Hughes de Malcolm Bowie. Visiblement, Hughes a utilisé des pages "généreuses" de Bowie, qui contredisent d'autres pages (que nous avons vues, au moins partiellement, l'année dernière auxquelles Compagnon préfère se référer: Bowie pour un Proust rassembleur contre Bowie pour un Proust profanateur...
Je ne serais pas surprise que Compagnon ait eu l'intention d'utiliser "son" Bowie et qu'Edward Hughes lui ait coupé l'herbe sous le pied. En tout cas, celui-ci a vaillamment résisté et n'a pas cédé sur un pouce de son argumentation.



1 : Roland Barthes par Roland Barthes, p.58, article "Charlot"
2 : Un amour de Swann, Clarac t1, p.287
3 : Ibid, Clarac t1, p.287 et 289
4 : Ibid, Clarac t1, p.319

mercredi 23 avril 2003

La langue abstraite de la grande culture

266. Que l’on sous-estime les résultats de l’enseignement du lycée.

On cherche rarement la valeur du lycée dans les choses que l’on y apprend vraiment et dont il nous enrichit pour la vie, mais au contraire dans celles que l’on y enseigne et que l’écolier ne s’assimile qu’à contrecœur pour s’en débarrasser aussi vite qu’il le peut. Telle qu’elle est pratiquée partout – cela, tout esprit cultivé l’accordera –, la lecture des classiques est une routine monstrueuse : devant les jeunes gens qui ne sont mûrs sous aucun rapport pour l’entendre, elle est faite par des professeurs dont chaque parole, dont la figure même suffit à noyer un bon auteur sous la poussière. Mais là est justement la valeur que l’on méconnaît ordinairement, – c’est que ces professeurs parlent la langue abstraite de la grande culture, lourde et ardue à comprendre telle quelle, mais gymnastique supérieure du cerveau ; c’est que dans cette langue paraissent constamment des notions, des termes techniques, des méthodes, des allusions que ces jeunes gens n’entendent presque jamais dans la conversation de leurs familles ni dans la rue. Quand les écoliers ne feraient qu’entendre, leur intelligence s’en trouve automatiquement préadaptée à une forme scientifique de pensée. Il n’est pas possible de sortir de cette discipline en pur enfant de la nature, entièrement vierge d’abstraction.

Nietzsche,Humain, trop humain, § 266. Traduction de Robert Rovini. Gallimard, 1968

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