Véhesse

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Billets qui ont 'destruction des juifs' comme mot-clé.

lundi 10 octobre 2016

Conversations avec Kafka

Du fait de sa structure, des souvenirs, des bribes de souvenirs, le livre est parfois sentencieux, de ce fait agaçant. Mais c'est un témoignage irremplaçable, à la fois sur Kafka et sur l'atmosphère de Prague, l'Europe orientale dans l'entre-deux guerres.
Conrad et Kafka, morts la même année. Deux mondes à des années-lumières.

Il faut prier.
« […]
— Ecrire, c'est donc mentir ?
— Non. La création d'un écrivain est une condensation, une concentration. La production d'un littérateur au contraire un délayage, aboutissant à un produit excitant, qui facilite la vie inconsciente, à un narcotique.
— Et la création de l'écrivain ?
— C'est exactement le contraire. Elle réveille.
— Elle tend donc vers la religion.
— Je ne dirais pas cela. Mais à la prière, sûrement.»
Gustav Janouch Conversations avec Kafka, p.60-61, Maurice Nadeau, 1978


«L'art et la prière sont des manifestations passionnelles de la volonté. On veut surpasser et accroître le champ des possibilités normales de la volonté. L'art est, comme la prière, une main tendue dans l'obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne. Prier, c'est se jeter dans cet arc de lumière transfigurante qui va de ce qui passe à ce qui advient, c'est se fondre en lui afin de loger son infinie lumière dans le fragile petit berceau de l'existence individuelle.»
Ibid., p.61


« Le miracle et la violence ne sont que les deux pôles de l'incroyance. On gâche sa vie à attendre passivement la bonne nouvelle qui y donnera un sens et qui n'arrive jamais, précisément parce que notre attente impatiente nous ferme à elle; ou bien l'impatience nous fait écarter toute attente et noyer toute notre vie dans une orgie criminelle de feu et de sang. Et dans les deux cas, on est dans l'erreur.
— Et où est la vérité, demandai-je ?
— Elle est là », répondit immédiatement Kafka en me montrant une vieille femme agenouillée devant un petit autel, près de la sortie. «La vérité est dans la prière.»
Ibid., p.149
Deux points m'ont particulièrement impressionnée: la façon très sûre dont Kafka pressent le destin des juifs d'Europe et la variété des auteurs cités.
« Vous voyez la synagogue? Elle était dominée par tous les bâtiments qui l'entourent. Parmi ces immeubles modernes, elle est un fragment de Moyen-Âge, un corps étranger. C'est le sort de tout ce qui est juif. C'est l'origine des tensions hostiles qui constamment se condensent en réactions agressives. A mon avis, le ghetto était à l'origine un calmant souverain: le monde environnant voulait voulait isoler cet élément inconnu et, en érigeant les murs du ghetto, désamorcer la tension.»
J'interrompis Kafka: «C'était évidemment absurde. Les murs du ghetto ne firent que renforcer cette étrangeté. Les murs ont disparu, mais l'antisémitisme est resté.
— Les murs ont été déplacés vers l'intérieur, dit Kafka. La synagogue est déjà au-dessous du niveau de la rue. Mais on ira plus loin. On tentera d'écraser la synagogue, ne serait-ce qu'en anéantissant les Juifs eux-mêmes.
— Non, je ne le cois pas, m'écriai-je. Qui pourrait faire une chose pareille?»
Ibid., p.184
On notera que Janouch répond à la question au premier degré, il ne considère pas que ce soit une figure de style, une exagération: c'était donc, d'une certaine façon, envisageable (à condition bien sûr que ce fragment de mémoire ait bien été noté sur le moment, au début des années 20, et non reconstitué après la guerre, après les camps d'extermination).

Liste des auteurs cités, non exhaustive, à la volée: Trakl, Bloy, Ravachol, Francis Jammes, Döblin, Chesterton, Baudelaire, Gorki, Sade (Sade, en 1924 à Prague?), Poe, Kleist («[Les nouvelles de Kleist] sont la racine de la littérature allemande moderne» p.218), Whitman, Wilde, Dickens, Flaubert.

mardi 31 mars 2015

Une certaine façon de penser

Réflexions sur l'hôpital.
Le personnel — les médecins, les infirmières et tous les autres — sont des gens consciencieux et surmenés, tous te veulent du bien, se dit-il. Le diabolique dans tout cela, c'est la dynamique irrésistible du fonctionnement — le trop grand nombre de malades et la situation qui devient peu à peu incurable — qui dirige toutes les bonnes intentions dans une seule direction, excluant par là même toute critique radicale, toute possibilité de changement ; le seul moyen d'agir, c'est de collaborer. Ces prémisses conduisent à une certaine façon de penser; si on les voit dans leur corruption dynamique et qu'on y ajoute l'obligation d'agir, alors à l'extrême limite de la réflexion se dessine la silhouette de Höss qui, en introduisant le Zychlon B., voulait seulement "humaniser" la brutalité du procédé, accélérer son "fonctionnement". Qui comprend ce type de raisonnement comprend le siècle où nous vivons, se dit-il.

Imre Kertész, L'Ultime Auberge, p.129-130, Actes Sud, 2015
Je lis sur le quai du RER. Je relève la tête, contemple les toits oranges au ras du quai dans le matin froid et pense: «Ah oui, c'était aussi l'idée du docteur Guillotin.»
«Et finalement, reprends-je en continuant mon tour d'horizon circulaire, il n'avait pas tort, si l'on songe aux boucheries des décapitations au Moyen-Orient.»
Je sursaute intérieurement. Non bien sûr, il avait totalement tort, le problème n'est pas de tuer humainement. La solution est de ne pas tuer. L'humain, c'est de ne pas tuer.

Et c'est ainsi qu'à force de chercher à comprendre, à expliquer, à justifier, on finit par oublier le fond de la question — alors qu'il suffit simplement de refuser de comprendre, d'expliquer, de justifier, qu'il suffit juste de dire non. La raison a fini par engendrer des monstres, c'est peut-être pour cela que cela s'est produit en Allemagne… mais non, voilà que je recommence à penser et à vouloir expliquer.

Le Refus, je crois que c'est un autre livre de Kertész (je n'en connais pas le sujet).

mardi 22 novembre 2011

Wolfsbohne de Paul Celan

Traduction rapide de l'article de Michael Hamburger paru en le 1er septembre 1997 dans The American Poetry Review.
Je ne traduis pas l'allemand.
… o Ihr Bluten von Deutschland, o mein Herz wird Untrugbarer Kristall, an dem Das Licht sich prufet, wenn Deutschland
Holderlin, "Vom Abgrund namlich…"

… wie an den Hausern der Juden (zum Andenken des ruinirten Jerusalem's), immer etwas unvollendet gelassen werden muss…
Jean Paul, "Das Kampaner Thal"

Leg den Riegel vor: Es sind Rosen im Haus. Es sind sieben Rosen im Haus. Es ist der Siebenleuchter im Haus. Unser Kind weiss es und schlaft.

(Weit, in Michailowka, in der Ukraine, wo sie mir Vater und Mutter erschlugen: was bluhte dort, was bluht dort? Welche Blume, Mutter, tat dir dort weh mit ihrem Namen?

Mutter, dir, die du Wolfsbohne sagtest, nicht: Lupine.

Gestern kam einer von ihnen und totete dich zum andern Mal in meinem Gedicht.

Mutter. Mutter, wessen Hand hab ich gedruckt, da ich mit deinen Worten ging nach Deutschland?

In Aussig, sagtest du immer, in Aussig an der Elbe, auf der Flucht. Mutter, es wohnten dort Morder.

Mutter, ich habe Briefe geschrieben. Mutter, es kam keine Antwort. Mutter, es kam eine Antwort. Mutter, ich habe Briefe geschrieben an - Mutter, sie schreiben Gedichte. Mutter, sie schrieben sie nicht, war das Gedicht nicht, das ich geschrieben hab, um deinetwillen, um deines Gottes willen. Gelobt, sprachst du, sei der Ewige und gepriesen, dreimal Amen.

Mutter, sie schweigen. Mutter, sie dulden es, dass die Niedertracht reich verleumdet. Mutter, keiner fallt den Mordern ins Wort.

Mutter, sie schreiben Gedichte. O Mutter, wieviel fremdester Aacker tragt deine Frucht! Tragt sie und nahrt die da toten!

Mutter, ich bin verloren. Mutter, wir sind verloren. Mutter, mein Kind, das dir ahnlich sieht.)

Leg den Riegel vor: Es sind Rosen im Haus. Es sind sieben Rosen im Haus. Es ist der Siebenleuchter im Haus. Unser Kind weiss es und schlaft.

21. Oktober 1959.

Notes du traducteur

"Wolfsbohne" est l'un des poèmes exclus par Paul Celan de son recueil "Die Niemandsrose" paru en 1963. A ce titre il ne pouvait faire partie de mes autres traductions de Celan, puisque même en Allemagne il demeurait inédit. Cependant, quand une copie des manuscrits de Celan me parvint il y a quelques années, je fus aussitôt porté à traduire ce poème-là — et non les autres brouillons ou fragments que j'avais également lus ni les autres poèmes achevés exclus du même recueil. Puisqu'un livre des poèmes rejetés ou réservés par Celan est aujourd'hui sur le point de paraître en Allemagne, son fils Eric Celan et son éditeur allemand Suhrkamp m'ont autorisé à publier une édition bilingue séparée de "Wolfsbohne."

Il est nécessaire de dire ici qu'en principe, je n'aurais jamais souhaité publier un texte dont Celan — ou tout autre poète que des circonstances extérieures n'auraient pas empêché de contrôler son propre corpus — n'aurait pas autorisé la publication. A travers les années je n'ai pu traduire qu'une fraction de l'œuvre publiée de Celan. C'est l'impact immédiat que "Wolfsbohne" a eu sur moi qui dans ce cas particulier a bousculé le principe.

Un autre point à prendre en considération est que, loin de supprimer ou détruire le manuscrit de ce poème, Celan prit soin de le conserver, comme il conserva d'autre part des poèmes moins achevés ou jamais terminés, maintenant sur le point d'être accessibles aux lecteurs du volume Gedichte aus dem Nachlass1. Bien plus, en 1965 encore il reprenait "Wolfsbohne", ajoutant ces lignes:
Unverlorene, Mutter, mit uns, den Unverlorenen, siegst du. Gerecht und Und mit uns Wahr und Gerade, um der versohnenden Liebe willen.
Non égarée, Mère, avec nous, les non égarés, règnes tu. Juste et Et avec nous Vrai et Droit pour préserver l'amour qui réconcilie.

Parce que ces lignes ne sont pas intégrées à ce qui aurait pu devenir une version ultérieure du poème mais ne l'est pas devenue, j'ai circonscrit ma traduction au texte dactylographié d'un seul tenant qui m'avait été tout d'abord envoyé, texte qui omet également l'ajout du lieu "in Gaissin" après "in Michaelovka". En avril 1963 encore, "Wolfsbohne" était inclus dans la liste que Celan destinait à Die Niemandsrose. Il devait précéder "Zürich, zum Storchen" dans la section I du livre.

"Wolfsbohne" a dû se révéler impubliable pour et par Celan en ce que, plus brutalement qu'aucun autre poème de la maturité, il exposait la blessure causée par la mort de ses parents en camp d'internement. Aussi longtemps que Celan crut ou espéra que cette blessure pouvait guérir — même après la mort, peu après sa naissance, de son premier fils François — le poème était encore publiable; et les phrases insérées plus tard, qui contredisent le "je suis égaré, nous sommes égarés" de la version de 1959, était une dernière et vaine tentative non pas de l'améliorer en tant que poème, mais de l'utiliser pour guérir cette blessure.

Dans presque tous les autres poèmes de cette période et de ses dernières années, Celan conserva "ses oui et ses non indifférenciés", s'appuyant sur des polysémies ou des ambivalences insolubles ou extrêmes pour incarner sa vérité toute entière. Si une version postérieure de "Wolfsbohne" avait atteint un stade aussi arrêté que celle de 1959, les "égarés" et "non égarés" auraient très probablement été fusionnés ou ils auraient maintenu l'équivoque dans l'ensemble du texte. D'un autre côté, si Celan s'était résolu à inclure la version de 1959 dans son livre, chaque critique responsable et assumant sa parole aurait dû y penser à deux fois avant de définir Celan comme un poète "hermétique" — ainsi que Celan croyait que je l'avais qualifié dans un compte rendu anonyme du recueil publié par le TLS2, et ce, en dépit de mes assurances répétées que je n'étais pas l'auteur de cet article. Ce malentendu troubla nos relations, au grand jour tout d'abord, puis de façon larvée jusqu'à la mort de Celan par suicide. Dans mon exemplaire de ''Die Niemandsrose'' il écrivit les mots «ganz und gar nicht hermetisch» — «rien d'hermétique ici».

Je ne mentionnerais pas de nouveau cette anecdote personnelle ici si elle n'expliquait pas, concernant "Wolfsbohne" inconnu de moi à l'époque, l'empressement avec lequel je traduisis ce texte et l'importance exceptionnelle à mes yeux d'un poème qui rend raison de l'insistance de Celan à relever de ce je-ne-sais-quoi qui est l'opposé de l'hermétisme. (L'auteur de l'article du TLS s'est avéré être un étudiant, bien trop tard pour panser la blessure infiniment moins grave d'une méfiance insurmontable d'une part, de l'exaspération d'autre part, entre personnes qui n'étaient que des amis.)

La brutale franchise de ce poème me dispense de l'exercice d'élucidation que par ailleurs j'ai cessé depuis longtemps d'être en mesure d'offrir aux lecteurs de l'œuvre de Celan. Plus clairement qu'aucun autre poème de Celan, antérieur ou postérieur, "Wolfsbohne" rend compte de la dépendance de la vie et de la mort qui fut le prix qu'il dut payer comme survivant. Ici l'ombre enveloppante du passé — la parenthèse qui compose presque tout le poème — est encadrée par l'évocation dépouillée et réitérée du présent et du futur du survivant, incarné dans l'enfant qui dort — même si l'imagination, bien entendu, tend à parcourir l'espace-temps dans lequel "passé", "présent" et "futur" peuvent n'être rien d'autre qu'une commodité lexicale conventionnelle. Il est probable qu'un grand nombre de pages sera écrit sur les implications biographiques, psychologiques, sociales et historiques de ce poème, mais non sans diminuer ni faire oublier ce que le poème élabore par son utilisation avare des mots nécessaires, par ses rythmes de voix hâchées, le squelette à nu de l'art de Celan. Si ma traduction respecte ces procédés, le poème parlera de lui-même.

Michael Hamburger, Suffolk, mars 1997


Note
1 : Poèmes tirés des archives, proposition de traduction personnelle.
2 : NdT: Times Literary Supplement.

mardi 30 septembre 2008

Le syndrome de Thanatos, de Walker Percy

«La pitié mène aux chambres à gaz.»
Je pense assez souvent à cette phrase, toutes les fois où me faut m'armer de courage pour être dure, toutes les fois où je vois de mauvaises décisions politiques être prises — par facilité, pour ne faire de peine à personne, toutes les fois où je sais qu'être indulgent, c'est se résoudre non pas à voir disparaître le problème, mais à le voir enfler.
Evidemment, cette phrase est trop lourde de malentendus pour que je la prononce à voix haute.

Elle provient d'un livre, The Thanatos Syndrome, de Walker Percy (le professeur qui a "découvert" La Conjuration des imbéciles, mais c'est une autre histoire). Il s'agit pratiquement d'un livre de science-fiction, dont le sujet, tout simple, est le suivant: a-t-on le droit de faire le bonheur des gens contre leur gré, ou sans leur demander leur avis? C'est un livre que je n'ai jamais eu le courage de relire, le tempo en est très lent, et à la première lecture on oscille entre suspense insoutenable et ennui insupportable.

L'action se déroule dans une petite ville de Louisiane. L'un des personnages importants est un prêtre, qui fait une sorte de grève, non de la faim, mais de solitude: il s'est réfugié dans une tour de guet en forêt. Le narrateur, un psychologue déclassé qui sort de prison, lui rend visite. Le père Smith lui raconte ses souvenirs des années 30: adolescent il a voyagé en Allemagne, il était hébergé dans une famille dont il garde d'excellents souvenirs, chez un médecin qui pratiquait l'euthanasie sur les handicapés mentaux lourds. Bien plus tard, le père Smith a appris ce qui avait suivi cette première "expérimentation".

Dans les dernières pages du livre, Father Smith a pu ouvrir un hospice pour recueillir les malades dont personne ne veut ou ne peut s'occuper. Exalté, illuminé, Father Smith prononce un discours d'inauguration. Extrait:
"But beware, tender hearts!
"Don't you know where tenderness leads?" Silence. "To the gas chambers.
"Never in the history of the world have there been so many civilized tendedhearted souls as have lived in this century.
"Never in the history of the world have so many people been killed.%%%
"More people have been killed in this century by tenderhearted souls than by cruel barbarians in all other centuries put together."
Pause.
"My brothers, let me tell you where the tenderness leads."
A longer pause.
"To the gas chambers! On with the jets!
"Listen to me, dear physicians, dear brothers, dear Qualitarians, abortionists, euthanasists! Do you know why you are going to listen to me? Because every last one of you is a better man than me and you know it! And yet you like me. Every last one of you knows me and what I am, a failed priest, an old drunk, who is only fit to do one thing and to tell you one thing. You are good, kind, hardworking doctors, but you like me nevertheless and I know that you will allow me to tell you one thing — no, ask one thing — no, beg one thing of you. Please do this one favor for me, dear doctors. If you have a patient, young or old, suffering, dying, afflicted, useless, born or unborn, whom you for the best of reasons wish to put out of his misery — I beg only one thing of you, dear doctors! Please send him to us. Don't kill them! We'll take them — all of them! Please send them to us! I swear to you you won't be sorry. We will all be happy about it! I promise you, and I know that you believe me, that we will take care of him, her — We will even call on you to help us take care of them! — and you will not have to make such a decision. God will bless you for it and you for it and you will offend no one except the Great Prince Satan, who rules the world. That is all.
Silence.

Walker Percy, The Thanatos Syndrome, p.392

L'éditorial du Quotidien du médecin du 26 septembre était le suivant:
Mary Warnock, baronne et néanmoins philosophe, est considérée en Grande-Bretagne comme une autorité morale. Aussi ses derniers propos, sur les personnes menacées ou victimes de démence, ne sont-ils pas passés inaperçus. Il est vrai qu'elle va jusqu'à suggérer qu'il pourrait y avoir un «devoir de mourir» quand on devient un fardeau pour sa famille et le système de santé. «Il n'y a rien de mal à penser que l'on doit (se suicider) pour le bien d'autrui autant que pour soi-même, explique-t-elle dans un journal norvégien. ''Dans d'autres contextes, se sacrifier pour sa famille est considéré comme vertueux. Je ne vois pas ce qu'il y a de si affreux dans l'objectif de ne pas devenir une nuisance grandissante.»
La baronne Warnock, qui a contribué à la mise au point des lois britanniques sur la procréation et n'est pas hostile au clonage reproductif, milite pour l'euthanasie. Et même, dans ce cas, pour autoriser purement et simplement des personnes à en supprimer d'autres. Inutile de préciser que tout ce que le pays compte d'associations de lutte contre l'Alzheimer ou de défense des personnes âgées a crié au scandale. Lady Wamock, qui a 84 ans, n'en a cure. […]
Renée Carton
Je suis d'accord avec cette dame en ce qui ME concerne: je ne souhaite pas devenir un légume, une folle, une charge. J'espère qu'il me restera suffisamment de raison le moment venu pour pouvoir faire le nécessaire moi-même.
Mais ce que je ne comprendrai jamais chez les personnes telles Mary Warnock, c'est qu'on puisse envisager de décider cela à la place des gens.

lundi 8 septembre 2008

Histoire d'un Allemand, par Sebastian Haffner

C'est un livre acheté par hasard, sans en avoir jamais entendu parler. C'est un livre excellent, si bon que je ne comprends pas que je n'en ai jamais entendu parler.

Ce livre publié de façon posthume est le récit écrit en 1938 par un jeune Allemand réfugié à Londres de sa vie en Allemagne entre 1914 (il avait alors sept ou huit ans) et 1933.
Ce qui intéresse Sebastian Haffner, c'est de comprendre et d'exposer le lien entre l'individu et l'histoire: comment la somme des vies particulières constitue-t-elle l'histoire?
Dans le prologue, ce lien est présenté en sens inverse: Haffner remarque qu'habituellement, l'histoire affecte peu la vie quotidienne des individus, elle peut les émouvoir mais rarement changer leur manière d'être, leur moi profond. Le nazisme a ceci de particulier qu'il oblige chacun à faire quotidiennement des choix, à soutenir ou se détourner de ses amis, de ses collègues, de ses connaissances, il met chacun à tout instant face à des cas de conscience pouvant entraîner la mort.

L'écriture est sérieuse, sévère, le sujet est grave, d'autant plus à l'époque de la rédaction du manuscrit, entre 1938 et 1939 à Londres. Pourtant, la lecture est légère, un humour souterrain court le texte, Haffner a le sens de l'autodérision sans être cynique: il y a davantage de tristesse et de regret que de méchanceté ou d'amertume dans ses remarques: «On commet des meurtres dans la même disposition d'esprit qu'une niche de gamin, on ressent l'avilissement de soi et l'anéantissement moral comme un incident fâcheux, et même le martyre physique n'inspire guère d'autre réflexion que: "Pas de bol."» (p.232)

Il se souvient de son avidité pour les combats durant la première guerre mondiale, de son incompréhension de la défaite survenant brutalement après tant de victoires placardées sur le mur du commissariat du quartier, et de la vie agitée de Berlin les années suivantes: échauffourées et coups de feu continuels. Haffner fait des remarques minuscules et vraies, comme de noter que la révolution de 1918 n'a jamais été populaire car elle se fêtait en novembre1, tandis que le printemps et l'été 1933 ont été splendides. Nous suivons l'évolution des forces politiques en présence, nous apprenons que l'armée allemande soutient toujours le pouvoir en place, quel qu'il soit, et ne remet jamais ses ordres en causes (et c'est ainsi que la République fit fusiller par les soldats les ouvriers qui l'avaient soutenue en 1920…) Bien plus que 1929, 1923 a été une année décisive en Allemagne, l'année de l'hyper-inflation, l'année de toutes les folies et de la disparition de toute mesure.

Haffner tente de comprendre ce qui s'est passé, ce qui a rendu le nazisme possible. D'une part il dresse un portrait de l'âme allemande, âme qui ne sait être seule, qui a besoin du groupe, qui est inapte à la sphère privée, d'autre part, il fait l'hypothèse qu'après toutes ses années d'agitation (1914-1923), les Allemands n'ont pas supporté de vivre en paix: ils n'avaient pas de goût pour une vie paisible, où chacun est responsable de soi-même, ils avaient pris l'habitude des escarmouches, de l'agitation, de l'attente des journaux, des bouleversements de fortune d'un jour à l'autre. La vie comme un long fleuve tranquille ne pouvait leur convenir.
Hypothèses, bien sûr. Ce que dénonce Haffner comme la véritable raison de l'accession d'Hitler au pouvoir, c'est la démission des chefs de l'opposition, de gauche à droite, qui ont fui en janvier 1933, annihilant tout espoir de résistance organisée.

Vint le temps des choix personnels: la petite amie juive, le commerçant, les collègues de travail. Haffner décrit les premières discriminations, la mise au pas de la justice. Il est d'une extraordinaire clairvoyance s'agissant de l'antisémitisme, rageant de voir que les nazis ont réussi à en faire un sujet de discussion entre les Allemands (pour ou contre les juifs?) tandis que ce sont les nazis qui devraient être rejetés pour poser une telle question:
Or, plus personne ou presque ne doute aujourd'hui que l'antisémitisme nazi n'a pratiquement rien à voir avec les juifs, leurs mérite ou leurs défauts. Les nazis ne font désormais plus mystère de leur propos de chasser et exterminer les juifs dans le monde entier. Ce qui est intéressant n'est pas la raison qu'ils en donnent, et qui est une absurdité si manifeste qu'on se dégraderait en en discutant, fût-ce pour la combattre. L'intéressant, c'est ce propos lui-même, qui est une nouveauté dans l'histoire universelle: la tentative de neutraliser, à l'intérieur de l'espèce humaine, la solidarité fondamentale des espèces animales qui leur permet seule de survivre dans le combat pour l'existence; la tentative de diriger les instincts prédateurs de l'homme, qui ne s'adressent normalement qu'aux animaux, vers des objets internes à sa propre espèce, et de dresser tout un peuple, telle une meute de chiens, à traquer l'homme comme un gibier. […]

Sebastian Haffner, Histoire d'un Allemand, p.214
Incidemment, ce livre est un bel hommage à son père, homme vaincu par l'existence, mais qui aura inculqué à son fils l'image de ce que doit être un Allemand digne de ce nom.

- En 1923, durant l'hyper-inflation :
Car mon père était de ceux qui ne comprenaient pas l'époque, ou qui refusaient de la comprendre, comme il s'était déjà refusé à comprendre la guerre. Enfermé dans la devise "Un fonctionnaire prussien ne spécule pas", il n'acheta pas d'actions. Je considérais cette attitude comme la marque d'un esprit étrangement borné, surprenante chez cet homme — un des plus intelligents que j'eusse connus. Aujourd'hui, je le comprends mieux. Rétrospectivement, je puis ressentir un peu du dégoût que lui inspirait "cette monstruosité", et l'aversion irritée qui se dissimulait derrière une platitude: ce qu'il ne faut pas faire, on ne le fait pas. Malheureusement, les conséquences pratiques de ces principes élevés dégénéraient parfois en farce.
Ibid., p.92
- Portrait du père, grand lecteur: hommage à la littérature, portrait magnifique du fonctionnaire idéal (sans doute ces lignes peuvent-elles servir à lire Kafka):
Or, la littérature est un étrange passe-temps. Dans la sphère privée, on peut sans doute être impunément collectionneur ou botaniste, peut-être même amateur de tableaux ou mélomane. Mais le commerce quotidien avec l'esprit vivant ne reste jamais "privé". Il est facile d'imaginer qu'un homme qui, durant des années, explore "dans son privé" tous les sommets et tous les abîmes de la pensée et de la poésie européennes devient un beau jour tout simplement incapable d'être un fonctionnaire prussien étroit, rigoureux, scrupuleusement zélé. Ce n'était pas le cas de mon père. Il le resta. Mais sans briser le moule prussien et puritain, il s'appropria une philosophie empreinte d'un scepticisme libéral qui transforma peu à peu en masque son visage de fonctionnaire. Il combinait les deux aspects au moyen d'une ironie secrète extrêmement subtile et qui ne se manifestait jamais — il me semble d'ailleurs que c'est là l'unique façon d'anoblir et de légitimer le fonctionnaire, race dont l'existence pose des problèmes humains d'une grand complexité. La conscience, toujours en éveil, que le puissant dignitaire qui se trouve derrière le guichet et l'humble quémandeur qui se trouve devant ne sont tous deux que des hommes et rien d'autres; qu'ils jouent un rôle dans une pièce; que le rôle du fonctionnaire exige certes rigueur et froideur, mais aussi beaucoup de prudence, de bienveillance, de circonspection; que rédiger une ordonnance dans le style administratif le plus dépouillé, pour peu qu'elle concerne une affaire épineuse, demande parfois plus de délicatesse que de composer un poème lyrique, plus de discernement et de pondération que de dénouer une intrigue.
Ibid., p.151
- Printemps 1933. Le père, juriste, voit s'écrouler tout ce qui constituait sa vie:
Il était peu à peu envahi par le sentiment d'avoir vécu pour rien. Il existait dans son domaine certains ouvrages législatifs auxquels il avait collaboré, substantiels produits de l'esprit, à la fois hardis et pondérés, fruit de plusieurs décennies d'expérience et de quelques années d'un travail intense, presque artistique, passées à soupeser et à fignoler. Ils avaient été abrogés d'un trait de plume, et on en avait à peine parlé. Mais ce n'était pas tout: la base même sur laquelle on pouvait édifier ou remplacer un tel ouvrage avait été emportée, toute la tradition de l'Etat de droit, à laquelle des générations d'hommes comme mon père avaient travaillé, qu'ils avaient façonnée, qui semblait définitive et indestructible, avait disparu du jour au lendemain. Ce n'était pas seulement sur une défaite que s'achevait la vie de mon père — une vie austère, disciplinée, vouée à un effort sans relâche et dans l'ensemble très réussie —, elle s'achevait sur une catastrophe. Ceux qu'il voyait triompher n'étaient pas ses adversaires: il l'aurait admis avec philosophie. C'étaient des barbares qu'il n'avait jamais estimés dignes d'être même ses ennemis. A l'époque, il m'arrivait de voir mon père rester longtemps assis à son bureau sans toucher les feuilles posées devant lui, le regard fixe, vide et désespéré comme s'il contemplait un champ de ruines.
Ibid., p.325
Ces quelques lignes concernent le père, le reste, avec la même rigueur et la même élégance, raconte la politique allemande, la vie d'étudiant et quelques amours.
Et comme tous les livres qui s'arrêtent avant 1940, ce livre est aussi insupportable de tristesse parce qu'on sait tout ce qu'il ne sait pas — et qu'on aimerait tant croire qu'il n'adviendra pas: après tout, le livre ne le raconte pas.



Note
1 : incidemment, j'ai découvert que cette révolution était née le même jour que la chute du mur de Berlin: le 9 novembre.

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