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Billets qui ont 'masque' comme mot-clé.

mercredi 6 mai 2020

Procrastiner efficace

En 2009, Elena Bodnar a gagné l'IgNobel (le Nobel des trucs bizarres qui vous font rire avant de vous faire réfléchir) dans la catégorie santé publique avec un soutien-gorge pouvant se tranformer en deux masques.

En parcourant la liste de l'œil, je suis tombée sur cet article qui m'a intriguée (je souffre de procratination aiguë). C'est de John Perry, gagnant 2011 dans la catégorie littérature.

Traduction à la volée, comme d'habitude.

————————

« N'importe qui est capable d'abattre n'importe quelle quantité de travail, à condition que ce ne soit pas le travail qu'il serait censé être en train de faire à cet instant précis1
Robert Benchley in Chips off the Old Benchley, 1949

Cela fait des mois que j'ai l'intention de rédiger cet article. Pourquoi suis-je finalement en train de m'y mettre? Parce que j'ai enfin dégagé un peu de temps libre? Non. J'ai des copies à corriger, des livres à commander, une demande de bourse à examiner, des projets de thèses à lire. Si je travaille à cet article, c'est pour éviter de me mettre à toutes ces tâches. C'est l'essence de ce que j'appelle la procrastination structurée, une stratégie extraordinaire que j'ai découverte et qui transforme un procrastinateur en un personne efficace, respectée et admirée pour tout ce qu'elle est capable d'accomplir par unusage rationnel de son temps.
Tous les procrastinateurs remettent à plus tard ce qu'ils ont à faire. La procrastination structurée est l'art de mettre ce défaut à profit. L'idée-clé est que procrastiner ne signifie pas ne rien faire du tout. Il est rare qu'un procrastinateur ne fasse absolument rien; il effectue des tâches utiles à la marge, comme jardiner, tailler ses crayons ou dessiner le diagramme de la future réorganisation de ses dossiers quand il s'y mettra.
Pourquoi le procrastinateur s'attelle-t-il à ces tâches? Parce qu'elles sont un moyen de ne pas faire quelque chose de plus important. Si la seule tâche qui restait au procrastinateur était de tailler ses crayons, aucune force au monde ne parviendrait à l'y obliger. En revanche, le procrastinateur peut être amené à effectuer une tâche difficile et importante à point nommé à condition que cela lui évite de s'atteler à quelque chose de plus important encore.

La procrastination structurée consiste à organiser votre to-do-list de façon à exploiter ce constat. La liste que vous avez en tête est sans doute hiérarchisée par ordre d'importance. Les tâches qui paraissent les plus urgentes et les plus importantes apparaissent en tête. Mais il faut ajouter en dessous des tâches utiles. Effectuer ces tâches est une façon de ne pas s'occuper de celles plus haut dans la liste. Cette structure repensé de to-do-list transforme le procrastinateur en citoyen précieux. En fait, le procrastinateur peut même acquérir, comme c'est mon cas, la réputation d'abattre une grande quantité de travail.

Mon expérience la plus parfaite de procrastination structurée, je l'ai connue quand ma femme et moi étions chercheurs en résidence à Soto House, un dortoir de Stanford. Dans la soirée, confronté à des copies à corriger, des conférences à rédiger, des réunions à préparer, je quittais notre cottage proche du dortoir et j'allais dans la salle commune jouer au ping-pong avec les pensionnaires, ou discuter dans leur chambre, ou juste m'assoir là pour lire les journaux. J'acquis ainsi la réputation d'être un terrifique chercheur en résidence et l'un des rares professeurs du campus à passer du temps avec les lycéens et à les connaître. Quelle ironie: jouer au ping-pong pour ne rien faire de plus important et acquérir la réputation de Mr Chips.

Les procrastinateurs ont souvent un mauvais réflexe. Ils essaient de réduire leurs engagements en supposant que s'ils n'ont plus que quelques tâches à effectuer, ils arrêteront de procrastiner et s'y attèleront. Mais cela va à l'encontre de la nature primordiale du procrastinateur et élimine leur source première de motivation. Les quelques tâches de leur liste seront par définition les plus importantes, et la seule façon de les éviter sera de ne rien faire du tout. Cette méthode amène à devenir une larve sur canapé, non une personne efficace.

Parvenu à ce point, vous vous demandez peut-être : «Que devient la tâche en haut de liste, celle que personne ne fait jamais?»
Je reconnais que se présente ici un potentiel problème.

L'astuce est de choisir le bon type de projet pour le haut de la liste. Le type idéal a deux caractéristiques: d'une part il paraît avoir une dealine précise (mais en réalité ce n'est pas le cas); d'autre part il paraît terriblement important (mais en fait non). Heureusement, la vie abonde de cette sorte de tâches. A l'université, une large majorité de tâches appartiennent à cette catégorie, et je suis persuadé que c'est le cas dans la plupart des vastes institutions.
Prenons par exemple ce qui se trouve en haut de ma liste aujourd'hui. Il s'agit de finir un article pour un volume de philosophie du langage. Il était à rendre il y a onze mois. J'ai abattu un énorme nombre de travaux afin d'éviter d'y travailler. Il y a quelques mois, rongé de remord, j'ai écrit une lettre à l'éditeur pour m'excuser d'être aussi en retard et l'assurer de mon intention de me mettre au travail. Ecrire cette lettre était bien sûr une façon de ne pas travailler à l'article. Il se trouva alors que je n'étais pas beaucoup plus en retard que tous les autres. Et dans quelle mesure cet article est-il important? Pas si important qu'à un moment donné quelque chose qui paraisse plus important ne surgisse. Alors je me mettrai à y travailler.

Autre exemple, cette commande de livres que je dois passer pour mes élèves. Je suis en train d'écrire en juin. En octobre, je dois donner un cours d'épistémologie. J'aurais déjà dû passer la commande à la librairie.
Il est facile de considérer que c'est une tâche importante avec une deadline urgente (pour vous, les non-procrastinateurs, je ferai remarquer qu'une deadline devient vraiment urgente lorsqu'elle est dépassée d'une ou deux semaines.) Je reçois des rappels quasi quotidiens de la secrétaire du département, des étudiants me demandent parfois ce qu'ils doivent lire, et le bon de commande se trouve en plein milieu de mon bureau, juste en dessous de l'emballage du sandwich que j'ai mangé mercredi dernier. Cette tâche est presque en haut de ma liste; elle me tracasse et me motive pour me consacrer à d'autres corvées utiles mais quelque peu moins importantes.
En réalité, la librairie est très occupée à traiter les commandes passées par les non-procrastinateurs. Si je donne la mienne mi-août, tout se passera bien. Il faut juste que je choisisse des livres réputés et connus publiés chez des éditeurs compétents. Entre aujourd'hui et disons le premier août, je vais prendre un autre engagement plus important en apparence. Alors ma psyché remplira le bon de commande avec plaisir afin d'éviter de s'atteler à cette nouvelle tâche.

Parvenu à ce point, le lecteur observateur peut se dire que la procrastination structurée exige une certaine capacité à s'auto-berner, puisque que l'on est perpétuellement en train de monter une pyramide de Ponzi contre soi-même.
Tout à fait. Il faut être capable d'identifier et de s'investir dans des tâches à l'importance surévaluée et aux deadlines illusoires tout en se faisant croire qu'elles sont importantes et urgentes. Ce n'est pas un problème, car pratiquement tous les procrastinateurs ont d'excellentes capacités à s'auto-berner. Et quoi de plus noble que d'utiliser un défaut de son caractère pour estomper les conséquences d'un autre défaut?



Note
1 : ce qui est exactement ce que je suis en train de faire en effectuant cette traduction.

samedi 12 février 2011

L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 9

Transcription (avec quelques ajouts) de la lecture du 7 janvier en présence de Renaud Camus.

D'abord le texte de la note jusqu'à l'appel de note suivant :

neuvième note (note à la huitième note)

********* Cette étymologie figure en particulier dans la grand dictionnaire de Grimm et semble avoir "fait souche" outre-Rhin. Elle paraît toutefois mal étayée scientifiquement. Le Dictionnaire étymologique de la langue latine ainsi que le Dictionnaire étymologique de la langue française n’établissent aucune relation entre persona et personare et donnent persona pour un mot latin d’origine pré-romaine. Toutefois, une étymologie, même mal étayée, peut opérer dans l’imaginaire. Quant au sens du mot Person, qui a été soumis à de nombreuses variations au cours de l’histoire, il semble que Celan s’inscrive dans une tradition qui remonte aux plus anciennes sources de la philosophie médiévale et entend par «personne» la «substance indivisible d’un être doué de raison».

Le Dictionnaire historique de la langue française, lui, parle également du masque, mais signale en plus que le développement du terme reproduit partiellement celui du grec prosopôn (-> prosopopée): «il a pris le sens de "rôle attribué à un masque", c’est-à-dire "type de personnage" et, en dehors du théâtre, la valeur générale d'"individu" (…) À basse époque, persona signifie par extension "honneur, dignité" ; les grammairiens, depuis Varron, l’utilisent pour traduire le grec prosopôn et les juristes l’opposent à res "chose". »

Gelobt sei du, Niemand. Caverne polyphémique maintenant traversée par un épieu sanglant dans des hurlements de cyclope, tel est l’antre phonologique générateur du langage, choc épineux d’un enfant surpris au gîte utérin par un père-monstre trop tôt rentré dans un ventre devenu entre temps incestueux. Lui a peu de souvenirs de cet obscur bar Orphée, obscur en plus d’un sens, au demeurant, lieu d’orgie plutôt sombre, certainement, mais qui, malgré les plaisirs faciles qui sans doute s’y trouvaient prodigués, et la foule de garçons qui s’y pressaient certains jours, certains soirs, certaines nuits, paraît avoir peu marqué les esprits, curieusement, et n’avoir jamais joui, même aux temps lointains de sa plus grande activité, d’une très grande popularité — peut-être pour la raison que, voisin de la place Saint-Georges, il me semble, ou de la place Blanche, il occupait un emplacement plutôt marginal par rapport aux lieux consacrés aux plaisir de ce genre, dans le Paris de cette époque. Mon Dieu, es-tu encore tombé de ton lit, Nemo?… Qu’est-ce qui t’arrive?

— Ce n’est rien, Maman, rien du tout ! Une double porte, ménagée à l’arrière de de la salle, s’ouvrit, et j’entrai dans une chambre de dimension égale à celle que je venais de quitter.

C’était une bibliothèque. Owen est tout à fait mon genre — je parle de son apparence, pas de sa poésie. Justement vient d’être publié, dans la collection "Les Journées qui ont fait la France", un nouvel ouvrage sur l’épisode de la fuite du roi; mais il s’agit sans doute d’un travail trop sérieux pour qu’il fasse la part belle à l’épisode de la pièce de monnaie qui permet de reconnaître le fugitif malgré son déguisement. Le temps, qui atténue les souvenirs, aggrave celui du zahir. Lire, c’est lire ailleurs. À l’origine était la séparation, c’est-à-dire la contradiction.

Roman Jakobson, en son analyse fameuse de l' Ulysse de Pessoa, centre son attention sur les "oxymores dialectiques" (c’est le titre de son article) qui selon lui structurent l’ensemble du poème. Ambo florentes aetatibus, Arcades ambo / et cantare pares et respondere parati. Ce jeune homme est une fleur. Le narrateur, dans Ravelstein, séjourne à Paris avec Rosamund sa jeune femme, avec son grand ami Ravelstein et avec l’amant de Ravelstein. Quelle magnifique soirée : elle semble vraiment préparée / par la plus délicate des fées ! Le mot « amour » aujourd’hui s’applique à peu près à tout, sauf à l’attrait irrésistible qui emporte un individu vers un autre. De Stephen Crane, Harold Bloom, dans son anthologie **********, donne un seul poème, War is kind; mais sept de Hart Crane, et beaucoup plus longs, dont la méditation At Melville's Tomb:

J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.158-161

Comme nous l'avons vu, cette note reprend les thèmes d' Été p.186, 187 :

— Ce n'est rien, Maman, rien du tout ! Le roi en fuite, déguisé en valet, est reconnu grâce à une pièce de monnaie à son effigie. Je m'écris tant bien que mal entre les lignes, ou bien dans les marges, de travers. Roman Jakobson a consacré un texte, on le sait, à l' Ulysse de Pessoa, où tous les substantifs finissent par changer de genre. Both in the bloom of life, both Arcadians. « Ce jeune homme est une fleur » : d'ailleurs tout ce passage est remarquable par l'utilisation systématique d'une série de déplacements métaphoriques et métonymiques, qui recoupent à la fois les déplacements des personnages dans l'espace du jardin, les divergences psychologiques qui séparent les trois éléments d'un trio disparate, et les projections temporelles dans le passé et l'avenir. I felt that you could not avoid casting your eyes upward to the great nebula in Orion, and I certainly expected that you would do so. Demain 29 doit avoir lieu le mariage de Lady Diana avec le prince de Galles : les cérémonies seront retransmises en direct à la télévision, et commentées par le grand spécialiste de ces pompes, "le gros Léon", comme l'appelle affectueusement mon père. Quant au bar Orphée, je n'y ai pas mis les pieds depuis des années. Ils auraient déjà tourné le coin, et seraient en train d'aller est sur le côté nord de la quarante-huitième rue ouest, le psychotique ayant toujours depuis quelque temps le haut du pavé et tenant toujours par l'épaule la péripatéticienne dont les bras étaient toujours croisés.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été (1982), p.186-187

  • thèmes ou sources dans ce passage d' Été :

Nemo (la bande dessinée), la fuite à Varenne (monnaie), une phrase de l'auteur (!), l'article de Jakobson sur Ulysses de Pessoa, Bucoliques de Virgile (Églogue VII, vers 4-5), Diane de Maufrigneuse dans Le Cabinet des antiques, Orion (Le meurtre de la rue Morgue de Poe), le mariage de lady Diana$$«[...] sa femme... Diana... port de reine» in Domus Aurea, Orphée, le bar Orphée, Wolfson.

  • thèmes ou sources dans la note 9 du chapitre III de L'Amour l'automne :

Personne (via une note d'un article consacrée à Celan); Varron (Marron, langage); Celan (La Rose de personne); Maurice Mesnage, Polyphème, Ulysse et le langage; Orphée et le bar Orphée; Nemo (la bande dessinée); Vingt mille lieues sous les mers (Nemo); le poète Owen (Nemo); la fuite à Varenne (monnaie); le Zahir de Borgès; sans doute deux phrases de l'auteur (!); Jakobson sur Ulysses de Pessoa, les Bucoliques de Virgile, Ravelstein (Allan Bloom, Rosamund); les premières lignes de Tristano muore; Stephen Crane, Harold Bloom, Hart Crane, Melville.

Les thèmes d' Été apparaissent, mais dans le désordre — ou plutôt ils n'apparaissent pas dans le même ordre que dans le premier texte. Ce qui unit ces thèmes (ce qui permet de passer d'un thème à l'autre) dans L'Amour l'Automne est donc à chercher dans Été, ce qui autorise à chercher des liens entre des mots séparés dans le deuxième texte mais à proximité l'un de l'autre dans le premier.

Nous aurions donc une structure d'origine liée pour des raisons propres dans laquelle s'insèreraient des sources et thèmes nouveaux.

Je reprends pas à pas.

********* Cette étymologie figure en particulier dans la grand dictionnaire de Grimm et semble avoir "fait souche" outre-Rhin. Elle paraît toutefois mal étayée scientifiquement. Le Dictionnaire étymologique de la langue latine ainsi que le Dictionnaire étymologique de la langue française n’établissent aucune relation entre persona et personare et donnent persona pour un mot latin d’origine pré-romaine. Toutefois, une étymologie, même mal étayée, peut opérer dans l’imaginaire. Quant au sens du mot Person, qui a été soumis à de nombreuses variations au cours de l’histoire, il semble que Celan s’inscrive dans une tradition qui remonte aux plus anciennes sources de la philosophie médiévale et entend par «personne» la «substance indivisible d’un être doué de raison». (AA, p.158)

Le passage entre la huitième et la neuvième note cite un véritable appel de note: cette neuvième note fait partie de la citation que constitue la note huit; c'est-à-dire que dans le texte de Marko Pajevic, le mot per sonare appelle une note, la 28, devenue ici la neuvième.
La citation n'est pas exacte, elle simplifie et élimine les noms propres (il me vient le soupçon que seuls les noms propres s'inscrivant dans le système sémantique et sonore des Eglogues peuvent apparaître en toutes lettres). Le texte exact de la note est le suivant (je souligne les différences):

Cette étymologie figure en particulier dans la grand dictionnaire de Grimm et semble avoir "fait souche" outre-Rhin. Elle paraît toutefois mal étayée scientifiquement. Le Dictionnaire étymologique de la langue latine d'Ernout et Meillet ainsi que le Dictionnaire étymologique de la langue française de Bloch et von Wartburg n’établissent aucune relation entre persona et personare et donnent persona pour un mot latin d’origine étrusque. Toutefois, une étymologie, même mal étayée, peut opérer dans l’imaginaire. Quant au sens du mot Person, qui a été soumis à de nombreuses variations au cours de l’histoire, il semble que Celan s’inscrive dans une tradition qui remonte à Boèce et entend par «personne» la «substance indivisible d’un être doué de raison».

revue Europe n°861-862, janvier 2001, Marko Pajevic, «Le Poème comme "écriture de vie"», note 28 du traducteur Fernand Cambon


Suite de la note 9 du chapitre III :

Le Dictionnaire historique de la langue française, lui, parle également du masque, mais signale en plus que le développement du terme reproduit partiellement celui du grec prosopôn (-> prosopopée): «il a pris le sens de "rôle attribué à un masque", c’est-à-dire "type de personnage" et, en dehors du théâtre, la valeur générale d'"individu" (…) À basse époque, persona signifie par extension "honneur, dignité" ; les grammairiens, depuis Varron, l’utilisent pour traduire le grec prosopôn et les juristes l’opposent à res "chose".» (AA, p.158-159)

Il s'agit d'une citation du Dictionnaire historique de la langue française.
Varron : Caron, Marron =>vin de Marron: le vin qui permit à Ulysse sous le nom de Personne d'enivrer Polyphème le cyclope et de l'aveugler.
prosopopée : entre autres, faire parler les morts ou une chose morte (d'une certaine façon, toutes les Églogues consistent à faire parler les morts, à l'image de L'Invention de Morel).

Gelobt sei du, Niemand. (AA, p.159)

La rose de Personne, de Paul Celan. (passage sur Personne/personne. Ulysse (Pessoa, Homère, Joyce), rose/rosamund/Rosemund/Rosamunda, Celan/cancel).

Caverne polyphémique maintenant traversée par un épieu sanglant dans des hurlements de cyclope, tel est l’antre phonologique générateur du langage, choc épineux d’un enfant surpris au gîte utérin par un père-monstre trop tôt rentré dans un ventre devenu entre temps incestueux.(AA, p.159)

On a vu ici qu'il s'agit d'une citation d'un article de Maurice Mesnage dans la revue L'Autre Scène n° 10.
Une association spontanée peut se faire vers MLB, plongée dans le ventre maternel. Ce ventre est très naturellement lié au thème d'Ulysse et Personne:

1-3-8-3-1-1-2. Thème absolument constant, enté bien entendu de la référence obligée à Ulysse et à l’épisode de la grotte de Polyphème, le cyclope dit "multipliparleur", selon une traduction plutôt aventurée. De là, bifurcations rituelles vers Pessoa, le capitaine Nemo, Nabokov (Transparent Things), Odysseüz Hänon (Pour une Tératologie résolument albanaise), Antonio Tabucchi (Il Filo dell'orizzonte), Sergio Leone (Il mio Nome è Nessuno). Néanmoins il faut bien voir que Personne n’est qu’un nom d’emprunt, qu’on aurait bien tort de prendre au pied de la lettre, malgré ses innombrables hypostases littéraires, et littérales. Il ne constitue qu’une identité provisoire et trompeuse, aussi fictive que toutes les autres, utile pour sortir de la caverne, du ventre de la mère, du nom du père, de l’ombre de l’autre. Il n’est qu’un moyen de passage, une monnaie d’échange, l’obole des morts, pour leur traversée des apparences — la condition d’un autre nom, encore plus secret, et qui celui-là reste à trouver. Vaisseaux brûlés, 1-3-8-3-1-1-2.

Le glissement d'une phrase à l'autre se fait par Varron/Marron, Personne/Ulysse, qui permettent d'arriver tout naturellement à la cave du cyclope.

Lui a peu de souvenirs de cet obscur bar Orphée, obscur en plus d’un sens, au demeurant, lieu d’orgie plutôt sombre, certainement, mais qui, malgré les plaisirs faciles qui sans doute s’y trouvaient prodigués, et la foule de garçons qui s’y pressaient certains jours, certains soirs, certaines nuits, paraît avoir peu marqué les esprits, curieusement, et n’avoir jamais joui, même aux temps lointains de sa plus grande activité, d’une très grande popularité — peut-être pour la raison que, voisin de la place Saint-Georges, il me semble, ou de la place Blanche, il occupait un emplacement plutôt marginal par rapport aux lieux consacrés aux plaisir de ce genre, dans le Paris de cette époque. (AA, p.159)

La question qui s'est posée, et qui a laissé Renaud Camus perplexe, est le passage d'Ulysse et Polyphème à Orphée: comment se justifiait la transition, qu'est-ce qui justifiait cet "Orphée" à cet endroit?
Pour le reste, il s'agit d'une description s'apparentant aux souvenirs qu'on trouve dans Journal de Travers. Sur la page 158, un peu plus haut en vis-à-vis dans la note 7 se trouve une allusion à une autre boîte, la Rosamunda dans la banlieue de Milan. Noter également "Blanche", après «Blanche Camus» page 156.

D'après Travers p.89, le point de passage paraît être Autre Églogue, qui est un texte paru en janvier 1978 dans le catalogue d'une exposition des Poirier sur les ruines à Beaubourg (Fascination des ruines):

Au sujet de Mitylène (et de divers autres points, Arion, Orion, l'Orient et Riom, les fils et les mères, Sapho, la castration, l'œil et l'aveuglement, Orphée, Ulysse, Personne et Polyphème, pour laisser de côté les impératrices Irène et Eudoxie (celle des centons, l'élève d'Orion)), on pourra consulter avec profit notre Autre Églogue, in Domus Aurea, fascination des ruines, catalogue publié par le centre Beaubourg (on y lira aussi, et entre autres, un texte de Denis Roche, Pour servir de glyphe & de musique).
Renaud Camus et Tony Duparc, Travers (1978), p.89

La lecture en ligne de Domus Aurea permet de relever ces quelques phrases:

— Nous avons pris ensemble un verre au Dauphin, rue Debussy, puis nous avons passé la soirée au bar Orphée.
— Son inversion était donc très claire ?
— C’est plus compliqué que ça. Et puis il avait peur de mots pareils. Il préférait évoquer Uranie, d’autant plus qu’il se piquait d’astronomie, et qu’il avait publié de vagues travaux sur la ceinture d’Orion, et la constellation de la Lyre, ou du Dauphin, je ne sais plus.
Renaud Camus, «Autre Églogue», in Domus Aurea (1978), de Anne et Patrick Poirier, p.47

Mon Dieu, es-tu encore tombé de ton lit, Nemo?… Qu’est-ce qui t’arrive?
— Ce n’est rien, Maman, rien du tout ! (AA, p.160)

Nemo (Niemand, etc). Rêver, dormir («il est entendu que nous dormons», Chaillou Le Sentiment géographique, cité dans AA p.157, note 8) Voir aussi Le Zahir de Borgès: «les verbes vivre et rêver sont rigoureusement synonymes».

Une double porte, ménagée à l’arrière de de la salle, s’ouvrit, et j’entrai dans une chambre de dimension égale à celle que je venais de quitter. C’était une bibliothèque. (AA, p.160)

Nemo, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre XI. Motif récurrent de la bibliothèque (et de la double porte, ajouteront les esprits moqueurs).

Owen est tout à fait mon genre — je parle de son apparence, pas de sa poésie. (AA, p.160)

Owen/Nemo, poésie de guerre (comme Stephen Crane), Proust («qui n'était pas son genre»).

(Les photos de la page 160 et 161.)

Justement vient d’être publié, dans la collection "Les Journées qui ont fait la France", un nouvel ouvrage sur l’épisode de la fuite du roi; mais il s’agit sans doute d’un travail trop sérieux pour qu’il fasse la part belle à l’épisode de la pièce de monnaie qui permet de reconnaître le fugitif malgré son déguisement. (AA, p.160)

Livre de Mona Ozouf (octobre 2005 (cela permet de dater ce fragment de L'Amour l'Automne)). Fuite de Louis XVI à Varennes, monnaie (reprise des thèmes d' Été, je le rappelle).

Le temps, qui atténue les souvenirs, aggrave celui du zahir. (AA, p.160)

Le Zahir : voir la nouvelle de Borgès : monnaie, oxymore, rose, fleur, folie, le nombre de motifs qui apparaissent dans Le Zahir est tellement improbable qu'on se demande si ce n'est pas le Zahir qui a servi de source à la réunion de certains motifs dans L'Amour l'Automne [1].

Lire, c’est lire ailleurs. À l’origine était la séparation, c’est-à-dire la contradiction. (AA, p.160)

Phrases de l'auteur? La première pourrait être du Chaillou.

Roman Jakobson, en son analyse fameuse de l' Ulysse de Pessoa, centre son attention sur les "oxymores dialectiques" (c’est le titre de son article) qui selon lui structurent l’ensemble du poème.

C'est ce que j'appelle "se lire comme de l'eau" : tous les thèmes et passages liant cette phrase à son entourage me paraissent limpides (il arrive un moment, quand on a identifié suffisamment de références et de motifs, où il n'est plus nécessaire de les identifier). Rappelons toutefois que cet article attire l'attention sur le changement de genre des noms (inversion).

Ambo florentes aetatibus, Arcades ambo / et cantare pares et respondere parati. (AA, p.161)

Virgile, Bucoliques, Églogue VII, vers 4-5 (voir la note 7) : «tous deux de l'Arcadie et dans la fleur des ans, tous deux égaux dans l'art de chanter et de répondre aux chants».

Ce jeune homme est une fleur.

Balzac, Le Cabinet des antiques, Diane de Maufrigneuse (travesti, homme en femme, inversion)

Le narrateur, dans Ravelstein, séjourne à Paris avec Rosamund sa jeune femme, avec son grand ami Ravelstein et avec l’amant de Ravelstein.

L'auteur de Ravelstein est Saul Bellow qui a écrit sous ce titre un hommage à son ami Allan Bloom (bloom= fleur, floraison). Ravel / stein; Rosamund / rose / fleur.

Quelle magnifique soirée : elle semble vraiment préparée / par la plus délicate des fées!

Incipit de Tristan muore, qui commence avec le nom de Rosamunda.

Le mot « amour » aujourd’hui s’applique à peu près à tout, sauf à l’attrait irrésistible qui emporte un individu vers un autre.

A priori il s'agit d'une citation de Ravelstein qui commente le Banquet de Platon. A vérifier.

De Stephen Crane, Harold Bloom, dans son anthologie **********, donne un seul poème, War is kind; mais sept de Hart Crane, et beaucoup plus longs, dont la méditation At Melville's Tomb:

Les Crane (Hart, Stephen, Cora), Bloom, la guerre (cf Owen ci-dessus, dont les poèmes portent sur la guerre de 14-18), le chiffre sept, Melville, et le «Tombeau de Melville» qui évoque le «Tombeau d'Edgar Poe» de Mallarmé (rencontré page 150)

Notes

[1] Je ne le crois pas. Je crois à la coïncidence, au "coup de bonheur".

lundi 21 juillet 2008

Le baroque et l'illusion

Il est hors de doute que l'illusion, et l'expérience de la désillusion, jouent un rôle déterminant dans la conscience du XVIIe siècle. Mais cela ne permet pas de caractériser le baroque, car le plus important n'est pas si l'on a ou non le «sens» de telle réalité, c'est la manière d'y réagir. Or, de ce point de vue, on peut distinguer plusieurs modes d'être. Par exemple, conscience prise de l'illusion, on peut avoir tendance à se leurrer toujours plus, dans l'étourdissement d'une fête, dont le lendemain sera, soit la contrition ascétique, soit ce redoublement de la mise, cet héroïsme du pur paraître qui est le «courage» de Don Juan. Et ainsi nous retrouvons face à face l'ascète et le libertin. Mais le baroque n'est ni l'un ni l'autre de ces deux mouvements de la conscience, ce serait plutôt leur fusion. Disons que la conscience «baroque» accepte l'illusion comme telle et en fait la donnée fondamentale avec quoi il s'agit, non de se résigner au néant, mais de produire de l'être. La désillusion baroque (berninienne) est ainsi le moment déjà positif par lequel le néant aperçu se reconvertit en présence (cf. le mouvement hélicoïdal des colonnes torses). Nous ne sommes que ce masque, oui, mais le masque en tant que masque, cela peut être du réel, puisque Dieu fait de l'être avec du néant. Point besoin de courage ou de vertu, mais de foi. Le bien baroque n'est pas le contraire du mal, mais celui du doute. Il faut même que la vie se révèle bien comme un songe pour que, dans l'écroulement des fausses preuves, apparaisse glorieusement la nécessité de la grâce.

Yves Bonnefoy, Rome 1630, Flammarion 1970, note 22, p.179

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