Véhesse

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Billets qui ont 'temps qui passe' comme mot-clé.

samedi 4 mai 2019

Comment vivre avec vingt-quatre heures par jour ?

Le titre est un pastiche des titres du genre Comment vivre avec cinq euros par jour. Ecrit en 1910, c'est l'ancêtre des livres de développement personnel, avec la particularité d'être écrit par un Anglais : un livre de self-help à l'humour british.

La méthode tient en une phrase : apprenez à vous concentrer. Le but : devenir spécialiste dans un domaine aimé en y consacrant une heure et demie trois soirs par semaine.

Le plus étonnant : l'auteur considère que le but le plus haut qu'on puisse se proposer est l'étude de la poésie.
En revanche, lire des romans ne présente pas d'intérêt particulier car cela ne demande aucun effort (or le but est de s'améliorer).
Mais si vous n'aimez pas la poésie, concentrez-vous sur le domaine de votre choix.


De quoi l'écouter en anglais.

Deux lectures recommandées par ce livre (je ne vérifie pas si elles existent en français):
- William Hazlitt, On poetry in general (Hazlitt n'a même pas une page wikipedia en français).
- Elizabeth Browning, Aurora Leigh

lundi 30 mai 2011

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14

************** Or c’est précisément ce qui est en train d’arriver. (AA, p.194)

Voici l'ensemble de la citation, d'un fil à l'autre (fin du fil 13 avec appel de note du fil 14):

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l'article déjà cité paru dans L'Arche (à ne pas confondre avec L'Arc !). Or c'est précisément ce qui est en train d'arriver.

La première phrase affirme que l'article "déjà cité" (voir page 178 de L'Amour l'Automne) est paru dans L'Arche.
Or c'est faux, elle est parue dans L'Arc (article de Robert Misrahi paru dans le numéro de L'Arc consacré à Perec, cf. p.178).
Il est donc bien vrai qu'on est en train de confondre les deux; à cela près que la phrase "C'est précisément ce qui est en train de se passer", dans le contexte, insinue que c'est L'Arc qui serait la revue à ne pas retenir, alors que c'est l'inverse. Il y a double confusion: une confusion sur la revue, et une confusion naît de la phrase qui annonce la confusion.

(A quoi se réfère "en réalité" cette phrase: «Or c'est précisément ce qui est en train d'arriver.»? Faut-il imaginer que c'est une phrase de type "journal", Renaud Camus en cours de travail ayant confondu les deux revues et l'ayant noté ici, amusé par le double niveau de confusion qu'il allait produire, mentant dans le texte sans mentir sur ce qui lui était arrivé? Comment savoir?)

  • Perec, double, vérité/mensonge, Arc, Arche, a,r,c

Les avertissements ne servent à rien. Une loi grave préside… (il voit cette phrase, il…, il…, il… fleur sur le plancher ? (AA, p.195)

Les avertissements servent d'autant moins à rien qu'on avertit de façon trompeuse: oui les deux revues sont en train d'être confondues, non, ce n'est pas L'Arche la revue citée.

"Les avertissements ne servent à rien." : c'est une loi. => Une loi grave préside... : exposé de principe, rappel d'une loi élementaire, d'une règle générale.

Une loi grave préside…

Starobinski sur les anagrammes de Saussure. Les pages qui précèdent rappellent qu'il est extrêmement difficile de prendre connaissance d'un fait tel qu'il s'est produit; très naturellement, par manque de mémoire et par approximation, l'histoire glisse dans la légende:

Nul ne songe à supposer une parfaite coïncidence de la légende avec l'histoire, eussions-nous les preuves les plus certaines que c'est un groupe défini d'événements qui lui a donné naissance. Quoi qu'on fasse, et par évidence, ce n'est jamais qu'un certain degré d'approximation qui peut intervenir ici comme décisif et convaincant. (Les mots sous les mots, p.17)
Ce qui fait la noblesse de la légende comme de la langue, c'est que, condamnées l'une et l'autre à ne servie que d'éléments apportés devant elles et d'un sens quelconque, elles les réunissent et en tirent continuellement un sens nouveau. Une loi grave préside, qu'on ferait bien de méditer avant de conclure à la fausseté de cette conception de la légende: nous ne voyons nulle part fleurir une chose qui ne soit la combinaison d'éléments inertes, et nous ne voyons nulle part que la matière soit autre chose que l'aliment continuel que la pensée digère, ordonne, commande, mais sans pouvoir s'en passer. (Ibid, p.19.)

(il voit cette phrase, il…, il…, il… fleur sur le plancher ? (AA, p.195)

Voir page 186 de l'Amour l'Automne: Starobinski sur les anagrammes de Saussure.

"- A chaque instant, par défaut de mémoire des précédents ou autrement, le poète qui ramasse la légende ne recueille pour telle ou telle scène que les accessoires au sens le plus propre théâtral [sic ]; quand les acteurs ont quitté la scène il reste tel ou tel objet, une fleur sur le plancher, un [ ] [espace laissé blanc dans le texte] qui reste dans la mémoire, et qui dit plus ou moins ce qui s'est passé, mais qui, n'étant que partiel, laisse marge à - "
Saussure cité par Jean Starobinski dans Les Mots sous les mots, p.18

Rappelons que "la fleur sur le plancher" est un motif que l'on retrouve à travers toute l'œuvre camusienne, et que la (re)découverte de la source précise de cette référence en mars 2004 (référence alors oubliée) a été l'objet d'une recherche commune sur la SLRC, donnant lieu aux hypothèses les plus diverses: désormais lorsque je croise ce motif, j'y vois aussi un signe de reconnaissance (dans les deux sens du terme) à l'intention de ceux qui ont participé à cette course échevelée à travers les livres, les films et les opéras. («Les mots nous arrivent chargés de vésanies», phrase de Bachelard souvent citée par Camus.)

Notons que la phrase de Saussure se rapporte à une "vérité" ou une fausseté de la légende. (Le contraire de la vérité peut être un mensonge ou une erreur).

  • Starobinski, Saussure, anagramme, fleur, légende, vérité/fausseté

Star malgré elle, Diana Krall s’offre le luxe de célébrer Rowles, Renaud, James P. Johnson :

« Je ne peux le faire qu’à Paris, explique-t-elle. Partout ailleurs leurs noms ne disent rien à personne.» (AA, p.195)

Sans doute une citation de la presse de l'époque (2005, 2006?). Je n'ai pas réussi à retrouver l'article exact. Importance des noms, connus ici, inconnus ailleurs, ce n'est qu'une question d'appréciation, de publicité.

  • Star (stone, stein, stern), Diane, Krall (a,r,c, arc, cra...), Renaud, Johnson

Avec Notions de base, un autre registre est atteint. Sumeni briz — to si Roman prospevuje a vzpomina. (Pisen o krali Romanovi). (AA, p.195)

Article du monde des livres sur le livre de Petr Kral.
La traduction (via google traduction) donne à peu près: «Le Briz bouillonnant, que Roman se rappelle et chante» (in "La chanson du roi Roman") => Roman roi, bien sûr.

  • Kral, Petr (Peter, Pierre, stone, stein, star, stern), Roman

Peu de paysage. Un gros plan pour finir : un Monet vieilli (AA, p.195)

?? Un film, un téléfilm. Il y a sans doute des indices, mais je ne les reconnais pas.

  • Monet (motif + mon nez, money, etc)

tout au bas du jardin, comme sur une poupe à peine naufragée. (AA, p.196)

Est-ce que ce fragment concerne lui aussi Monet? Ce n'est pas certain.

bateau (thème marin), jardin (parc)


Dans le roman de ce titre, bizarrement , le nom Carus n’apparaît pas. L’action (si c’est bien le mot qui convient) se déroule toute entière entre la rue Jacob et la rue du Bac. (AA, p.196)

Roman de Quignard dans lesquels tous les personnages sont désignés par une initiale. Histoire dépréssive d'un personnage dépressif. Voir en lien quelques remarques.

  • Carus (car, a, r, c), lettre, Jacob, Bac (bax, Marx, Saxe, etc)

What’s the trouble in there, Nemo ? Go to sleep ! (AA, p.196)

La bande dessinée 'Little Nemo in Slumberland'.
(Je découvre avec effarement à propos du dessinateur :Winsor McCay les détails suivants: «Winsor McCay was born Zenas Winsor McKay in 1867, probably in Canada. He was named after his father's employer and he quickly dropped Zenas in favor of Winsor. [...]. McCay's father (who by now had dropped the "K" in favor of the "C") belonged to the latter group.»
Duane Michals a été nommé de la même façon, à partir du nom de l'enfant des employeurs de sa mère. Et le père échange le K pour un C. Importance des noms, toujours. Là encore, il s'agit d'un bonus offert par la réalité: Little Nemo aurait sans doute été retenu quoi qu'il arrive, à cause de son nom et de son rapport onirique à l'enfance. Mais on retrouve des parallèles biographiques, entre McCay et Michals, donc, comme on peut en établir entre les morts violentes et politiques des pères de Nabokov et de Perceval le fou.

  • Nemo (Monet), les rêves, l'enfance

Mais certes il leur arrive de déplorer, pour des raisons purement économiques et pratiques, d’ailleurs directement contraires à leurs convictions profondes (pour autant, celles-ci, qu’il soit possible de les connaître sous plusieurs couches alternées de pudeurs, prudences, scrupules, soupçons, délicatesses et sens du ridicule), que le pays (l’île, le royaume) soit resté fidèle à sa traditionnelle livre sterling, d’autant qu’elle ne s’échange contre leur propre monnaie qu’à un cours très élevé, qui ne facilite pas leur errance de White Hart en Cœur couronné, de Cygne noir en Enchanted Hunters. (AA, p.196)

Allusion au voyage en Ecosse qui devrait logiquement se trouver dans un tome de journal.
Jugement, regret, opinion.
Monnaie, livre.
Le nom des hôtels, plus ou moins réels, plus ou moins fantaisistes, évoque les voyages de "Lolita" (en particulier [le dernier nom). Glissement du réel dans la littérature, nappage (légende).
Renaud Camus fait l'aveu embarrassé et souriant d'une contradiction: lui, le champion de la préservation des identités via la conservation des origines, avoue qu'il aimerait bien parfois, pour des raisons purement pratiques, que l'Angleterre abandonne quelques traditions.

  • monnaie (Monet, Nemo, etc), livre, Lolita, noms, nappage, origine/tradition

Le vrai prénom de Crane est Harold. (AA, p.197)

Encore un écart entre un "vrai" nom et un nom d'usage. Personne ne se fait exactement appeler comme il le devrait. Les variations de noms sont l'un des aspects de la légende: «Si un nom est transposé, il peut s'ensuivre qu'une partie des actes sont transposés, et réciproquement, ou que le drame tout entier change par un accident de ce genre.» (Les mots sous les mots, p.16)

  • Crane (crâne, a,r,c), nom, vérité/fausseté

Il a fait irruption dans ma loge comme un des mille auditeurs rayonnants de joie. (AA, p.197)

Je ne sais pas exactement ce que c'est; sans doute une lettre de Mahler à Alma. (S'agit-il d'Hugo Wolf? ou de Schönberg?)


Commençons par l’intelligence des mots, puisqu’elle doit (selon tout bon ordre) précéder celle de la chose. (AA, p.197)

Locke ou Saussure? Pas retrouvé la source exacte.


Mais il y a des jours dans la vie, et qui se font plus nombreux avec l’âge qui vient, où, for the life of me, on ne voit plus du tout qui
was much possessed by death
And saw the skull under the skin.

Quelque faiseur de dictionnaires, il me semble — Johnson ? (AA, p.197-198)

Il s'agit de quelques vers de T.S. Eliot — et effectivement, le nom qui manque est bien celui d'un lexicographe, nom qui sera retrouvé plus tard:

T.S. Eliot: "Whispers of Immortality"

Webster was much possessed by death
And saw the skull beneath the skin;
And breastless creatures under ground
Leaned backward with a lipless grin.

  • Peau, crâne (skull), mort, nom sur le bout de la langue (le nom qui échappe), âge/temps qui passe/immortalité, mémoire (perte de), W

Nous avons jugé plus prudent de décrocher le Marcheschi, à cause du soleil. (AA, p.198)

Il s'agit de ce tableau, une Vanité. Ce tableau jouera un grand rôle dans le chapitre VI, le plus difficile. Voir page 156 de L'Amour l'Automne.
Vanité => temps qui passe, mort (Une vanité est destinée à nous rappeller que nous ne sommes pas immortels, justement).

  • mort, crâne, condition mortelle

Ce n’est pas que Sir Ralph fût un sot, mais il était là tout à fait hors de son élément. (AA, p.198)

Indiana de George Sand.
Intelligence (vue un peu plus haut/sottise)

  • Indiana, Ralph, (George Sand, travesti)

C’est un drôle de nom, pour un Portugais de Macao.

La Maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.

  • Ralph, Indes, Macao, nom

En revanche, que Vaughan Williams n’ait pas été anobli est tout à fait surprenant, je vous l’accorde.
« Il a peut-être refusé.
— Il a peut-être refusé, vous avez raison, mais sa musique, elle… » (AA, p.198)

Le prénom de Vaughan Williams est Ralph.
Discussion entre Pierre et RC durant le voyage en Ecosse?
Cette mention de "l'annoblissement" renvoie à l'histoire anglaise (voir quelques lignes plus haut). Elle me fait également songer à la reine, et par libre association d'idée au film The Queen de Stephen Frears, évoqué dans un chapitre précédent, film qui évoque la mort de lady Diana (2006). (Le scénariste de ce film se nomme Peter Morgan.)
L'annoblissement est aussi une voie vers l'immortalité.
Le "En revanche" s'oppose à quoi? A un autre musicien annobli alors que cela ne se comprend pas vraiment, ou à un autre musicien lui non plus non annobli? S'agit-il de Bax, qui composa la musique d'une messe pour le couronnement d’Élisabeth II?

  • Ralph (annobli => reine? immortalité? Bax?), W

Il attend cette phrase, dont il connaît à l’avance chaque syllabe, chaque hésitation, les moindres inflexions de la voix. (AA, p.198)

La Maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.

  • Ralph, répétition, double

Le Journal de Minet a été récemment édité (aux éditions Le bois d’Orion) mais trouver un exemplaire de La Porte Noire ou, a fortiori, d' Histoire d’Eugène, relève du tour de force. (AA, p.198-199)

Encore un Pierre (Peter).
Pierre Minet est l'un des fondateurs du Grand Jeu. Surtout, il a témoigné de son "échec" littéraire, de son échec à écrire, à de venir sérieusement un écrivain, nous rappelant deux autres écrivains décrits dans L'Amour l'Automne de ce point de vue particulier: Casimir Estène (Rémi Santerre) et Frédérik Tristan.
Il a été cité p.192-193 comme admirateur de Maurice Sachs. Et c'est un diariste. On a vu que son journal avait pour titre En mal d'aurore.

La Porte Noire renvoie à "porta nigra" et Joyce à Trieste.

  • Pierre, Orion, Eugène (Sachs, Aurore Dupin => George Sand, Joyce), journal

« Miss Landon, you are a spy ». Une blague du capitaine, mais qui traduit une certaine suspicion.

Emmelene Landon embarquée sur le cargo Manet pour un reportage au long cours, sorte de journal filmé).

Comment rattacher cela à ce qui l'entoure, comment se fait le passage? Je ne sais pas. thème du bateau, Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,... tout cela est très lâche.

  • Manet, bateau

PROBABLEMENT C’ÉTAIT PALMYRE CONQUISE QUI EMPÊCHAIT SAINT-MARTIN DE DORMIR. (AA, p.199)

Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne, Volume 37, p.367. Il s'agit d'Antoine-Jean Saint-Martin, orientaliste, ayant entre autre affirmé l'existence d'Ozymandias. Saint-Martin fut spécialiste des Perses et des royaumes de Darius et Xerxès.

Je pense que cette phrase a été retenue avant tout pour sa beauté et son mystère. Cependant cela n'empêche pas quelques points d'accroche:
La phrase exacte est : «Probablement c'étaient les lauriers de Dorion et Palmyre conquise qui empêchait le jeune savant de dormir.»
A Palmyre, le dauphin devint un symbole d'immortalité marine.

Saint-Martin a déchiffré des écritures => langage, lettre, son, sens, signe.
Dorion / Orion

  • Orion, lettre, son, sens, signe, (dauphin, 'immortalité, navire'')

Perdidit antiquum littera prima sonum. (AA, p.199)

Il s'agit d'un passage du Double meurtre de la rue Morgue de Poe dans lequel Dupin explique le cheminement souterrain qui lui a permis de reconstituer le cheminement de la pensée de son ami, cheminement permettant de passer d'une idée à une autre paraissant très éloignée (c'est tout le fonctionnement des Eglogues):

Perdidit antiquum littera prima sonum. « Je vous avais dit qu’il avait trait à Orion, qui s’écrivait primitivement Urion ; et, à cause d’une certaine acrimonie mêlée à cette discussion, j’étais sûr que vous ne l’aviez pas oubliée. [...]»

La phrase signifie: il a perdu le son antique par la lettre nouvelle. (Le son et la lettre, deux mécanismes fondamentaux des Eglogues).

L'ensemble reprend la page 107 d' Été:

Je vous avais dit qu'il avait trait à Orion, qui s'écrivait primitivement Urion. La lettre est, selon Ramus, l'unité élémentaire de la grammaire et elle a trois aspects : le son, la figure et le nom. Ou encore : Nuit pure, le veilleur a signalé des dauphins. (Été, p.107)

  • Poe, Dupin, Orion, son, lettre

VOTRE SERVICE INFORMATIQUE N’EST PAS EN CAUSE. (AA, p.199)

Irruption du présent, de l'immédiateté: soit Renaud Camus a eu un problème informatique pendant qu'il travaillait et a noté ici une réponse exaspérante (en ce qu'elle n'apporte pas de solution), soit il a noté le contenu d'un spam ou le résultat d'une recherche sur internet.

  • nappage, informatique

PAYSAN, 39 ANS, BIEN MONTÉ, BIEN FOUTU, CH. PAYSAN, MÊME ÂGE, POUR S’ENCULER COMME DES FRÈRES. (AA, p.199)

Là encore, soit spam, soit recherche (site de rencontres).
"Frères" est ici amical , alors qu'il est souvent empli d'animosité ou de méfiance (Char et son frère Albert, le jumeau préféré par la mère, le double William Wilson).

  • nappage, P.A., frère/fraternité

Ses amis ont même dit qu’il s’occupa du zend, mais nous penchons à croire qu’il y a là un anachronisme — (AA, p.199)

Source : article sur Saint-Martin dans la biographie universelle Michaud, voir ci-dessus.
zend => zen, nez, etc.
un anachronisme : de la difficulté à reconstituer après coup ce qui a réellement été.

  • lettre, son, sens, signe, zend (zen), reconstitution faussée (l'erreur laisse des traces)

the softness of the distances ; the richness ; the greenness ; the civilisation, after India, he thought, strolling across the grass. (AA, p.199)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres.

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre)

(Et maintenant tout dépend de toi. (AA, p.199)

Non identifié.


Le veilleur a signalé des dauphins. (AA, p.199)

Gide, Le voyage d'Urien
Urien, Urion (cf Poe ci-dessus), Dorion et Orion.

  • dauphin, Orion, vue (sommeil/réveil)

Elle marche, écrit Peter Morgan. (AA, p.200)

Marguerite Duras, incipit du Vice-Consul. L'apparition ici de "Peter Morgan" renforce mon association d'idée avec The Queen quelques lignes plus haut.

  • Peter Morgan, Peter, Morgan, Indes

C’était émouvant les deux ou trois premières fois qu’il a cité Matthieu Arnold, mais quand va-t-il se décider à se citer lui-même ?) (AA, p.200)

?? Est-ce censé représenter ce que s'est dit RC en lisant certaines biographies, ou ce que se dit le lecteur (nous) en lisant L'Amour l'Automne?


Lors d’un passage à Londres, Colin Wilson invita Charlotte Bach à dîner : il fit la connaissance d’une femme colossale, à large carrure, avec une voix grave, très masculine, et un fort accent d’Europe centrale. (AA, p.200)

Phrase extraite et traduite d'un article de Francis Wheen paru dans The Guardian le 28 septembre 2002.

  • Charlotte (Charles, Carl, arc, etc), Bach (bac, Bax, etc), Wilson, travesti

On rencontre bien un tableau de Monsu Desiderio, à l’exposition sur la Mélancolie, mais l’on n’est pas sûr de distinguer très nettement les motifs de sa présence là — non qu’il n’y en ait aucun, bien entendu (ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit), et que l’on n’en trouve pas du tout lorsque l’on en recherche : mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire, leur omniprésence comme en suspens dans l’air : de sorte que c’est plutôt de l’exclusion qu’il deviendrait difficile de rendre compte avec rigueur, et qu’il n’y a plus aucune espèce de filtre qui puisse se prévaloir d’une quelconque légitimité. (AA, p.200-201)

Problème des Eglogues: il y a tant de coïncidences qu'au bout d'un certain temps tout semble admissible: voir un entretien radiophonique de Camus: «Tout système s'il est bien construit finit par fonctionner tout seul. Pourquoi les Eglogues ont-elles pris de telles proportions malgré les contraintes très fortes auxquelles elles sont soumises, c'est parce qu'à partir du moment où ces contraintes sont appliquées suffisamment longtemps, elles autorisent de plus en plus de choses. S'appliquant sur des quantités de texte sans cesse croissantes, tout devient possible.».

  • fonctionnement des Eglogues

Très rapidement, donc se trouve encore une fois posée la question des frontières, et de leur pertinence ; et très rapidement s’affiche avec évidence la réponse, encore une fois : à savoir que rien ne les justifie. C’est au point que l’individu non seulement semble parfaitement fondé à les ignorer, dans toute la mesure de ses possibilités (il y a là, à son profit, le droit le plus strict), mais qu’il ne saurait trop s’imposer de les transcender et de les dépasser par tous les moyens à sa disposition, légaux ou illégaux, en vue de l’accomplissement nécessaire de sa personnalité spirituelle (il s’agit pour lui d’un véritable devoir, au regard duquel les limitations et empêchements auxquels les États *************** prétendent le soumettre sont véritablement de peu de poids). (AA, p.201-202)

A partir de cette interrogation se pose celle, plus générale, de la limite ou de la frontière.
Renaud Camus adopte ici la position inverse de celle qu'il affiche le plus souvent: il adopte ici le point de vue de l'individu qui pense son propre développement plus important que la préservation d'Etats clairement délimités. La frontière devient non-sens, absurdité, au vu de l'importance de la réalisation personnelle.

mercredi 27 octobre 2010

Paradoxe temporel

Je pense que fondamentalement, je suis toujours disponible et toujours très occupé.

Hervé Le Tellier, Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable, p.50

mercredi 22 septembre 2010

Origine du titre "Le Temps immobile"

>Paris, jeudi 1er mai 1969 >Cet article sur Présent passé... d'Eugène Ionesco a depuis été repris pp. 205-207 de la réédition de l'''Allitérature contemporaine'' dont je viens de signer le service de presse. J'y lis ceci qui montre à quel point et avec quelle continuité le même thème me hante: >''Aussi bien, n'est-ce pas la politique qui nous a le plus intéressé dans cette recherche passionnée et désespérée du temps perdu. De l'ouvrage analogue que je souhaite composer un jour, comme un film, en montant des fragments de journal, éloignés les uns des autres dans la durée mais proches par leur thèmes, il n'existe que la matière première et le titre — qui pourrait être celui de ce livre-ci d'Eugène Ionesco: ''le Temps immobile''. (Mais j'ai publié deux autres œuvres qui pourraient, elles aussi, s'intituler ''le Temps immobile'': l'une, romanesque, ''le Dialogue intérieur'', l'autre, critique, ''De la littérature à l'alittérature''.)'' >Claude Mauriac, ''Le Temps immobile'', p.408 Pour mémoire, la première édition de l'Allitérature contemporaine date de 1958.

Début du Temps immobile (?)

Paris, jeudi 24 octobre 1968

…Ainsi me suis-je trompé en écrivant il y a quelques jours, à propos de Présent passé, passé présent d'Eugène Ionesco, que "plus nous vieillissons, plus notre enfance nous redevient présente…" . Je parlais de l'enfance, il est vrai, et je n'étais plus un enfant en 1930.

Cet article, paru dans Le Figaro du 14 octobre 1968, doit être évoqué ici pour une autre raison encore. C'est en l'écrivant (après avoir lu Ionesco) que mon ancien projet de composer le Temps immobile s'est de nouveau imposé à moi et de façon telle que j'en ai vraiment commencé la réalisation. J'espère, cette fois, non le mener à son terme (il s'agit d'une entreprise interminable) mais le conduire assez loin si le temps n'en est laissé.

Et voici que je mesure ma chance: j'ai noté, moi, sinon tout, du moins beaucoup de ce que, de jour en jour, a perdu Eugène Ionesco, et depuis tellement longtemps que je dispose de matériaux si considérables qu'ils m'écrasent. Moins long de la moitié, mon Journal serait moitié plus utilisable.

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.407

jeudi 18 mars 2010

Le temps qui nous reste

Vu les astres par la lunette chez Mion qui nous dit que nous n'en avons plus que pour cinq milliards d'années, que nous avons déjà brûlé les trois quarts de notre temps.

Gérard Pesson, Cran d'arrêt du beau temps, p.29

jeudi 25 mars 2004

Fichtre ! L'heure est déglinguée !

Message de Laurent H. déposé le 24/03/2004 à 16h50 (UTC)

Bonjour vous,

je n'en crois pas mes yeux. J'arrive quasiment au dernier tiers du livre ("Sommeil…") et quelque chose me chiffone depuis de nombreuses pages. Quelqu'un s'est-il demandé pourquoi les heures étaient tantôt notées à "l'ancienne", correctement et tantôt de façon, disons, digitale, style 17:45. Une façon de dire que l'auteur s'est plié à la vague courante? Ou de dire qu'il regarde l'heure sur un cadran électronique?

Bien à vous,

L.

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Message de Macha Acham déposé le 24/03/2004 à 22h02 (UTC)

Objet : Suffit de lire

Il l'explique lors de l'une des premières entrées: "je copie l'horloge de l'écran" (p.24)

**********


Ma réponse

En toute honnêteté, c'est pratique, 15:22, un peu ridicule à force d'être précis, mais enfin. (L'enjeu est peut-être là: nous faire sourire sur la précision de la précision?)


Aujourd'hui, je rapproche cela de la précision de l'heure sur les photos : à telle heure, il s'est passé ceci, j'étais en train de faire cela et le ciel avait cet aspect.

dimanche 11 janvier 2004

Nemo

Le poisson rouge (nom vulgaire du carasson doré (nom prétentieux de la carpe dont il est une variété naine)) pourrait bien m'entraîner très loin de de notre passionnante histoire, dans sa ronde amnésique. Je rêve d'un tel héros sans aventure qui accomplirait le réel exploit de remplir ses journées sans les occuper à rien —car enfin le mérite est moindre d'arriver jusqu'au soir en affrontant des géants tout le jour, distraction puissante qui ne laisse guère le loisir d'éprouver le vide, le temps pur et la répétition, j'ai nommé les trois abîmes qu'une existence consciente doit pouvoir sonder sans défaillir: le poisson rouge est le ludion qui nous accompagne dans ce voyage dépourvu de péripéties, il est notre seul animal vraiment familier; en échange d'une pincée quotidienne de daphnies, il nous démontre que le néant de toute chose est non seulement habitable mais qu'il n'est pas impossible d'y atteindre une forme de béatitude, laquelle on s'emploiera dès lors à perpétuer en décrivant inlassablement des 8, épousant ce mouvement jusqu'à faire corps avec lui puisque le signe de l'infini figure aussi un poisson, schématique, tête et queue indifférenciées, mais ainsi tout à fait suffisant.

Il était une fois un poisson rouge.
Et le lendemain?
Aussi.

Eric Chevillard, Le vaillant petit Tailleur

jeudi 27 novembre 2003

La visite à Plieux

Lors de l'assemblée générale au mois d'avril, j'avais pris conscience que la SLRC, ce n'était pas le site, ce n'était pas que le site, c'était finalement de nombreux lecteurs n'intervenant pas sur le site, et donc des "inconnus".

J'ai donc fait la même constation lors de cette rencontre à Plieux. Un lecteur nous a fait part de sa surprise concernant l'âge des participants. «Je ne pensais pas trouver des gens si jeunes» (sic).

La bibliothèque est la dernière pièce du château, celle à laquelle on accède en dernier (Attention à la marche). Les rayonnages courent le long des murs, s'arrêtant à peine à l'embrasure des fenêtres. Lorsqu'on entre, on se trouve face à une collection de guides Michelin, les guides rouges les guides verts les guides bleus. Les livres sont regroupés par grands thèmes, à gauche en entrant les livres en langue étrangère, anglais, italien, des livres d'art et des catalogues sur les rayons du bas, et tout ce mur contient plutôt des ouvrages de littérature, sans compter l'imposante discothèque. Je regarde les Pléiades, Valery Larbaud est usé, je ne m'attendais pas à ce que ce fût également le cas de l'anthologie de poésie d'André Gide. En face, les biographies, les analyses sociologiques ou politiques. La philosophie et la poésie? je ne me rappelle plus, il me semble qu'elles se trouvent sur ce même mur, en se rapprochant du bureau. J'ai également repéré des ouvrages en hongrois (du moins je suppose que c'est du hongrois).

Les étagères les plus proches du bureau contiennent les ouvrages que je qualifierais de "technique de l'écriture", des ouvrages sur le style, la ponctuation, des dictionnaires. Ici se trouve également un exemplaire de chaque titre de RC, exemplaires, au moins pour certains (les Eglogues, en particulier), très consultés, au dos brisé et blanchi. Sur la page de garde de l'exemplaire des Onze sites mineurs que j'ai porté un instant en revenant de la tour de Homps se trouve un lion à l'encre rouge et la mention "exemplaire de travail". Y a-t-il également une mention "bibliothèque du château"? Je ne sais plus si j'invente ou me souviens.

Le bureau est un vaste plateau, envahi mais en ordre, avec entre autres des piles de cartes postales rapportées de voyage. L'ordinateur est placé en hauteur, sur un tabouret sur le bureau, l'écrivain interrogé nous apprend qu'il écrit debout.

Mais est-ce que tout cela n'a pas déjà été décrit dans un Journal que je n'ai pas lu? Cela a-t-il un sens de le décrire ici, avec le flou du souvenir?


Les amandes salées servies le premier soir avec le champagne avaient la particularité de provenir directement, ai-je entendu (mais toujours cette question de l'exactitude, objection votre honneur, ce n'est que du ouï-dire, il fallait arrêter de lire Perry Mason), de l'amandier du château.

L'amandier du château. Cela évoquait une couleur, le velouté d'une coque, la douceur d'un climat, des fleurs et un parfum. Et une question bien plus brutale, à qui était revenue la tâche ingrate de casser la coque des amandes? Elles étaient délicieuses.

Premier contact embarrassé, nous n'étions pas très nombreux le premier soir et nous ne nous connaissions pas, timides et confus comme tous bons camusiens. Les questions se murmuraient, où est Pierre, avez-vous des nouvelles de la santé de la mère de Renaud Camus, mais qui est le mari de VS? (Cette dernière question, bien sûr, n'intéressant que très peu de personnes. Mais bon. Private joke.) Circuler parmi les personnes présentes avec les très lourds plats chargés de biscuits apéritifs était un moyen de se donner une contenance. Boire du champagne était un moyen de lutter contre l'embarras.


Au retour de la fontaine de Magnas, nous attendons près d'une église la voiture de Renaud Camus qui a pris un autre chemin. Flânerie dans le cimetière, tombeau des (je ne me souviens plus), des lions, une devise en latin, ciel clair, il fait froid, il y a un peu de vent, certains remontent dans leurs voitures, je reste avec Yves, Denis, Didier, Jean-Luc, sous les grands arbres de l'allée, comment dire cette intimité entre eux qui ne se connaissent pas, ils ont les lus les mêmes livres, évoquent La méthode à Mimile (chic, je peux parler de San Antonio, ce qui les surprend un peu), Montherlant, un écrivain que je ne connais pas et dont je ne me rappelle pas le nom, les maisons closes, l'adresse du Chabanais,... Ils ont une connaissance étonnante de l'édition française de la première moitié du siècle, discussion tranquille et amusante dans l'après-midi paresseuse.


Les souvenirs s'estompent et se mélangent. Si j'avais su que je raconterais tout cela, j'aurais pris des notes... Ce qui suit est donc plus ou moins exact, plus ou moins inexact.

Nous fûmes plus nombreux que prévu, créant la confusion au restaurant dans un joyeux brouhaha, à la consternation des serveurs (qui nous en voulurent de les faire veiller si tard (ah, ces parisiens, ces toulousains, ces etc.)).

Je me suis bien amusée lors des repas, la littérature nous menant sur d'étranges chemins (les biscuits préférés de Marguerite Yourcenar (qu'on ne peut pas trouver en France), le fétichisme des bottes en caoutchouc, le fibrome et les pantoufles de Marie-Laure de Noailles (et j'ai appris que le méchant de La Belle et la bête de Walt Disney avait les pectoraux poilus, ce qui serait rarissime dans un dessin animé)), au grand désespoir de ceux qui espéraient des sujets plus relevés.


Dimanche matin, Hélène et Marie dans ma voiture. Elles travaillent toutes deux dans le monde de l'édition. Elles se sont découvert un ami commun, elles parlent, j'écoute, c'est sans doute indiscret, mais après tout il s'agit de quelqu'un que je ne connais pas, cela ne porte pas à conséquence. Elles parlent de leurs lectures récentes, quel dommage, j'aurais dû noter aussitôt, je ne me souviens plus, il s'agit entre autre d'un auteur qui aurait écrit sur les camps d'une façon tout à fait différente, et d'un autre qui aurait tenu un journal étonnant (où serait-ce le même? non, je ne crois pas), tant pis, je recroiserai sans doute ces noms, je les reconnaîtrai. Combien de livres de Renaud Camus ont-elles lus, quels sont ceux qu'elles n'ont pas lus,... Toujours les livres au centre des conversations, non pas un monde à côté, mais un monde dans lequel habiter.


L'après-midi, ce fut une débauche de porcelaine blanche à l'heure du thé d'adieu. Comme je m'étonnais que le château, bien que château, possédât tant de vaisselle, Sophie Barrouyer nous confia qu'il s'agissait d'achats réalisés avec la subvention obtenue dans le cadre de la manifestation "Lire en fête", et qu'elle avait maltraité le malheureux personnel d'Habitat afin qu'il établît une facture neutre, du type "fourniture de matériel", car elle ne voulait pas de la facture standard qui détaillait les achats de vaisselle (cela au cas où on lui demanderait de justifier de l'utilisation de la subvention).
C'est également à ce moment-là que je compris le trafic de thés Mariage que j'avais surpris à l'hôtel du Bastard.


Nous avons appris que le chantier des Eglogues était rouvert, avec l'ambition de rééditer l'ensemble en coffret, mais qu'il restait des questions de droits à régler, et nous avons pu feuilleter les cahiers manuscrits de ce qui deviendra le Journal de Travers (je ne me souviens pas de la date avec certitude, 1976, peut-être?) : cahiers grand format à petits carreaux, dont seules les pages de droite sont utilisées, celles de gauche restant blanches ou comportant quelques notes (des précisions, des modifications?). Le texte se présente d'un seul jet, les ratures sont très rares.

Nous fûmes ravis d'apprendre la reprise ("mais elles n'ont jamais été interrompues" objectera MachinTruc?) des Eglogues. J'ai glané au passage cette information : les quatre Travers correspondent aux quatre saisons. Le saviez-vous, est-ce écrit quelque part, dans un journal ou ailleurs?

Comme nous avions évoqué l'instant d'avant les problème de droits pour la réédition des Eglogues, un lecteur a demandé: «Et les autres auteurs sont-ils prêts à reprendre leur collaboration?»
Le silence, déjà religieux, (nous étions assis en rang sur des chaises placées devant le bureau du Maître, quelques-uns osaient parfois une question) s'est chargé d'attente, (un autre lecteur m'a dit plus tard: «Je regardais votre dos, vous riiez, vous n'êtes pas charitable, rappelez-vous qu'à une époque vous ne saviez pas non plus certaines choses.»), nous regardions Renaud Camus qui a répondu très sérieusement, pensivement :«Oui, tout à fait, les autres auteurs et moi-même sommes tout à fait d'accord pour travailler à nouveau ensemble.»

Et cet instant était étrange, le rêve planait dans la bibliothèque, viens, partons à la chasse au Snark, ai-je pensé.


Les disques sont classés en fonction de la date de naissance des musiciens. C'est curieux, le nombre de musiciens nés entre 1880 et 1883. Le désir de musique varie selon les heures, à chaque heure correspond sa musique. RC nous confirme son amour de la musique en voiture, il nous raconte l'intransigeance d'une amie qui n'admet la musique qu'en concert, ou à l'extrême limite en retransmission en direct.

Quelqu'un pose une question sur Mozart, est-ce que cela concernait Cosi fan tutte? La réponse dévie, il y a toujours une part de folie dans toute œuvre géniale, on ne peut expliquer à 100% une œuvre de génie. Par exemple, lorsqu'on a lu Jean Jaurès (que RC a lu à vingt ans), eh bien, on a lu Jean Jaurès. C'est clair, simple, bien écrit. Mais il ne viendrait à l'idée de personne de relire Jean Jaurès, à moins de faire une thèse sur Jean Jaurès. Tandis que Marx... il y a de la folie dans Marx. Si l'on prend La Tempête, par exemple : on peut expliquer quatre-vingt pour cent de La Tempête, mais les vingt pour cent restants échapperont toujours.

RC nous apprend qu'il essaie désormais de consacrer ses matins à la lecture. Il expose ses classiques dilemmes concernant l'emploi du temps. Vaisseaux brûlés est arrêté, il avait un moment essayé d'y travailler tous les jours, d'ajouter chaque jour une ou deux phrases à VB. Cela s'est avéré impossible, chaque fois cela prenait deux heures... RC a donc arrêté. Le temps est toujours trop court, toujours trop rare. Il nous parle d'une phrase de (sa sœur? était-ce sa sœur?), «cela fera toujours une heure de passée» qui le plonge dans la stupéfaction. Il nous parle du nombre de manuscrits qu'il reçoit, de l'impossibilité dans laquelle il est de les lire, «J'aimerais bien, pourtant, qu'on dise de moi comme de certains, ah, il était formidable, il a aidé tant de jeunes écrivains», mais il n'a pas le temps. Il a la hantise des manuscrits, il est poursuivi par les manuscrits, «je ne peux même plus aller à la poste, même le facteur de Saint-Clar écrit!»

Quelqu'un demande, «vous avez écrit quelque part que le théâtre est un genre si dévalué que vous alliez sans doute écrire une pièce un jour. Est-ce encore d'actualité?» Oui et non, c'est une idée, un rêve flou que RC caresse, il a trouvé le titre, Au théâtre ce soir (est-ce une marque déposée?), et le principe, pièce bourgeoise où chaque personnage représente une façon de parler, la bonne étant la garante de la grammaire, intervenant pour corriger chacun à tout propos.

«Il reste des questions?» Silence dans l'auditoire. Renaud Camus sourit dans sa moustache : «Et ensuite, chacun va venir me voir pour me dire en confidence : "j'aurais aimé vous demander..."».
J'admire le procédé utilisé pour ainsi éviter les questions importunes et renvoyer chacun à ses contradictions.

Nous nous levons. Thé, dédicaces, derniers échanges, il pleut.

jeudi 23 octobre 2003

Turbine

2-2-12-03-9. L'invention de Morel (titre prov.). Répertoire de Vaisseaux brûlés
[..] Il s'agit de ma dernière invention : sur cette photographie nous serons vivants à jamais. [..]

L'invention de Morel, chapitre 207.75 VIIb3/9 p 282 de L'inauguration de la salle des Vents
[..] d'invention de Morel que serait le volume posé là, ou d'ailleurs ailleurs, il importerait peu.

                                   ************

Ma récompense sera une paisible éternité; bien mieux, j'ai réussi à sentir la durée de la semaine.
Adolfo Bioy Casarès, L'invention de Morel, p 120, 10/18

samedi 11 octobre 2003

«Pour une fois, les dates coïncident» Passage p.86

Je me suis donc procuré La Salle des Pierres, que j'ai parcouru à partir de l’entrée du 15 juin. Et j'ai fait diverses observations :

- tout d'abord, coquille ou volonté, le jeudi 22 juin apparaît comme «jeudi 23 juin» dans La Salle des Pierres, p.136. Or c'est exactement à propos de cette date que l'on voit, dans L'inauguration de la salle des Vents, la phrase suivante, p.185 : «pour une fois les dates coïncident parfaitement».
Que s'est-il passé au juste, ne s'agit-il que d'un hasard, d'une coïncidence justement, comme je tends à en voir (en trouver, en créer) dans et entre tous les textes que je lis, ou Renaud Camus, relevant la coquille, s'est-il amusé à un clin d'œil (sachant que la non-coïncidence, le glissement, est d'une part un thème camusien classique que l'on trouve dès Passage, d'autre part un thème spécifique de L'inauguration de la salle des Vents, illustrée dès l'abord par la fausse symétrie des parties, 11x12, 12x11)?

- Ensuite, on remarque qu'il n'y a pas d'entrée concernant les journées du vendredi 23 et samedi 24 juin. L'entrée du dimanche 25 juin (p.138) commente simplement «Des trois ou quatre derniers jours je peux dire qu'ils feront ou qu'ils pourraient faire un jour un excellent roman, tant la vie a le sens des constructions savantes et efficaces». (Quand prédire (sept ans à l'avance) et tenir parole se font synonymes...) Et nous n'avons aucun renseignement sur ce qui s'est passé au château le 23 au soir. (Indication trompeuse p.239 de L'inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» Le conditionnel aurait dû éveiller notre méfiance, concernant un livre déjà paru, dont le texte, par conséquent, est connu, arrêté : les «différentes scènes » ne sont que celles de l'inauguration au sens le plus strict. Fausse piste, donc.

- Plus tard, cependant, on trouve de réelles indications qui permettent de reconstituer exactement les dates, en recoupant les indications données p.239 de L'Inauguration et le récit de l'enterrement de Maurice, p.155 et suivantes, dans La Salle des Pierres (allée des bouleaux fastigiés, Guillaume). C'est à cet endroit du journal, à l'entrée du 1er août, que l'on trouve le récit sommaire des événements du 23 et 24 juin. Décalage, brouillage des pistes, émotion(s) trop forte(s) pour être relatées aussitôt?

- Enfin, je note le nom d'Elisabeth, p.190. S'agit-il de la même amie que celle qui figure dans Tricks, p.228 ? Si oui, le nom de Tony se confirme.


Toute cette enquête a-t-elle un sens littéraire, un autre sens que le jeu, la dimension ludique relevée par Lavoia ? Dois-je avoir vaguement honte de vouloir ainsi (r)établir une vérité, la vérité des dates, peut-être celles des noms, dans une œuvre qui se dit roman, et donc fiction, et cette question elle-même n’est-elle pas épouvantablement vieillie ?

Mais les glissements de la vie à la fiction, de la fiction à la fiction, sont au cœur de l'œuvre toute entière, et je vois dans les indications disséminées tout au long des pages de L'Inauguration autant d'invitations à mener l'enquête.

                                    ************

réponse de lavoia

Si vous permettez, je crois que vous vous éparpillez à la surface du texte, alors que c’est le creuser davantage qu’il faudrait. Vous-mêmes vous le remarquez fort pertinemment : « les glissements de la vie à la fiction sont au cœur de l’œuvre ». Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, quand l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.

Il y a un problème relié aux « journaux » de RC : c’est que les lecteurs sont obnubilés par eux, comme s’il s’agissait de la source de référence à consulter, une sorte de puits de vérité pour vérifier si l’auteur se trompe, triche ou se contredit. Ne jamais oublier (la liste « du même auteur » en fait foi, très révélatrice à cet égard) que les « journaux » ne sont qu’un genre littéraire, au même degré que les « églogues », les « chroniques », les « élégies » et autres « miscellanées » : une façon, parmi tant d’autres, une manière, chacune avec son langage propre, d’approcher tant soit peu la réalité, tenter du moins de la cerner, ne serait-ce que pour se perdre dans sa diversité.

Ainsi pour « l’Inauguration… » : c’est une œuvre totale, complète en soi, qui contient son propre univers, établit ses propres règles en créant, à un autre niveau et sous un éclairage différent, d’autres relations, de nouvelles concordances entre les faits et les événements, tissant ainsi d’autres fils qui renouvellent la perception du monde et l’approfondissent, quitte à en rendre la matière encore plus complexe et riche qu’on ne croyait au début (au risque même que la vérité une fois de plus nous échappe). Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Encore une fois, l’œuvre ne démontre rien, elle montre tout.

Où sont donc les trois propositions, allez-vous me dire ? Nulle part ailleurs que dans ce texte que vous venez de lire.

                                    ************

Ah mais oui, ah mais non…

vous vous éparpillez à la surface du texte: bien pire, je m'amuse. Voyez-vous, j'ai fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, j'ai écrit durant ma lecture, sans avoir fini le livre. Trop tôt, dès lors pour creuser, ou à l'inverse, prendre du recul. Si j'ai ainsi contrevenu à une règle qu'ordinairement je respecte, c'est-à-dire, non seulement avoir fini un livre avant d'en parler, mais même attendre quelques semaines pour en parler, afin de laisser sa matière se décanter naturellement dans mon esprit (et donc tout le contraire d'un commentaire à chaud), c'est que l'activité est bien faible en ce moment sur le site, et qu'il m'a amusé de tenir une sorte de "journal de lecture". Curiosité, également : comment évolue la vision d'un lecteur au fur à mesure qu'il avance dans un texte? Si l'œuvre s'explique par la fin, quelle est la validité de nos réflexions avant cette fin?

Voyez-vous, je me sens peu concernée par "l'obnubilation par les Journaux". Je dois avouer, avec un peu de gêne, que depuis dix-huit mois que je lis RC, je n'en ai lu qu'un, qui est Retour à Canossa. (Ce qui m'impressionne dans les Journaux, c'est moins leur contenu que la discipline qu'ils imposent, cette règle de vie maintenue durant tant d'années, la volonté qu'elle implique (et je pense à Joseph de Maistre et aux exercices spirituels.) Mais ce n'est pas le(s) sujet(s) que je veux traiter.))

Et si j'ai ainsi consulté La Salle des Pierres, c'est que j'ai eu l'impression que l'auteur m'y engageait. Quelle insistance en effet sur les dates, sur l'écart entre les dates, quelle insistance et quel flou : pas de date pour l'enterrement, mais l'indication de fin juillet-début août, et le nom de la fête juive, de sorte que quelqu'un féru de culture juive trouverait sans doute cette date, indication de la fête de la musique, dont on sait qu'elle se tient le 21 juin, indication du solstice, dont la date est mouvante, mais là aussi se retrouve à l'aide d'un almanach… De l'exactitude dans le flou, une précision qui ne va pas jusqu'au bout… . (Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Oui, justement). Impossible pour moi de ne pas jouer dans le sens où j'ai l'impression (et ce n'est que mon impression, puisque que ce n'est que ma lecture (impossible de savoir si l'impression est exacte, si c'est effectivement ce que souhaitait l'auteur (et souhaitait-il quelque chose?), (quoiqu'ici, sur ce site, on rajoute un niveau de complexité dans le jeu, puisqu'il arrive que l'auteur intervienne (mais jamais à propos de ses livres, il est vrai)))) qu'on m'engage à jouer.

La note de p.239 de L'Inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» m'incite malgré tout à penser que nous sommes explicitement invités à nous référer au journal (et que de choses à dire sur ce mode conditionnel). Et j'y vois une intention malicieuse de l'auteur, car la référence qui nous est donnée concerne… l'inauguration de la salle des Vents, la vraie, la bouteille de champagne bue à quatre, après une courte nuit et une journée d'accrochage… Gros plan sur le titre. Mais l'auteur pouvait-il vraiment croire que si nous ouvrions La salle des Pierres, nous ne lirions que la page 138?

Il existait un autre niveau à ma curiosité, je l'avoue. J'ai commencé ma lecture de RC avec Du Sens, continué par deux élégies, Eloge du paraître, Roman Roi, Buena Vista Park. Et la fréquentation régulière de Vaisseaux brûlés (dès que je m'ennuie, ce qui hélas…). Et j'ai été stupéfaite de l'extrême cohérence dans le temps de l'œuvre toute entière. En vingt-cinq, trente ans d'écriture, pas de divergence, uniquement un approfondissement, des reprises, un creusement de l'intérieur. Dans les idées, bien sûr, mais également dans les "motifs", même les plus humbles, les plus discrets, quelle surprise par exemple de retrouver dans Passage le «Marcel n'y va pas» de Retour à Canossa, ou dans Echange La Sorcière des trois-Islets, rencontré(e) dans Roman Roi. Aucun doute, il n'y a pas de hasard dans cette œuvre, pas de hasard dans les livres, dans la chair des textes. Tout est posé à dessein. Et donc j'ai pris La Salle des Pierres pour répondre à cette question : comment avait été traité le sujet dans le journal? Réponse, non neutre à mon avis : il n'avait pas été traité. Nuance, non neutre toujours : il a été traité à l'entrée du 1er août.
Que faut-il en penser? Eh bien, je n'en sais rien, ma lecture finit-elle par mettre trop de sens ou d'intention sur les mots? ("Stardust Memories", de Woody Allen. Dialogue du film entre deux spectateurs qui viennent de voir un film : — A ton avis, que représente la Rolls? — Je ne sais pas, une voiture, peut-être?)
(Enfin, si, tout de même : cela prouve au moins, comme j'en suis persuadée, la cohérence vertigineuse (si cohérent que cela en devient irréel) des livres entre eux).

Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, En partie pour me moquer de moi-même. Lorsque j'ai écrit ce message sur la coïncidence des dates, je lisais justement la page 229 de L'inauguration «ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la» et plus loin «comme si ce ruisseau décidément n'était rien». Tentation d'en faire autant, dans un tour supplémentaire… (d'où le "vaguement honte" de mon message). A cela près que dans L'Inauguration, les personnages ont existé… Où est l'exacte distance, dès lors? Comment ne pas se prendre les pieds dans le tapis?

Pourquoi : c'est la grande question (et là je reconnais que je m'éloigne franchement des questions que vous avez abordées. Mais je serais très intéressée de savoir ce que vous (tous) en pensez). Qu'est-ce qu'un commentaire de lecture (pour ne pas parler de critique)? Qu'est-ce que parler d'un texte, pourquoi, avec quelle légitimité? La grande peur, aujourd'hui, l'horriblement démodé, est d'en parler "comme Lagarde et Michard". Lorsque j'étais au lycée, il importait de présenter un livre en lui-même, pour lui-même, sans référence au contexte historique ou à la vie de l'auteur. On est allé jusqu'à faire des programmes thématiques, au baccalauréat (le vent, la liberté, la ville). Puis retour au contexte, quand on s'est aperçu que les élèves n'avait aucune référence culturelle ou historique. (Les Châtiments, pour étudier la désarticulation de l'alexandrin et la rime, certes, mais tout de même…) Puis on lit que le formalisme russe est né entre autres de la volonté d'échapper à la censure. Puis on commence S/Z et les lexies…
Traumatisée par l'ennui des questions, toujours les mêmes, année après année, en français : le roman est-il mort? Qu'est-ce qu'un roman? Qu'est-ce que la fiction? Qu'est-ce qu'un personnage? Bof bof bof. Et pourtant. Je lis aussi chaque livre de RC parce que j'y retrouve ces questions, que là soudain elles ne m'ennuient plus, elles me fascinent, elles m'amusent.

Revenons à L'inauguration, pour finir. Je conçois que cette obstination à vouloir identifier X. soit agaçante, et puérile. Quelle importance, il est vrai. Cependant, il me semble que la nostalgie que j'éprouve, l'espèce de tristesse poignante qui naît à lire la description de cette communion qui n'a pas lieu, dans le flamboiement du soleil couchant, et l'évocation du procès, ensuite, est bien plus grande à savoir qu'il s'agit d'un véritable amant, longtemps aimé, longtemps perdu de vue, avec qui les relations ont toujours été conflictuelles, que s'il s'agissait d'une simple fiction. Il est inutile d'avoir lu Tricks, c'est vrai. La description de la bagarre jusqu'à rouler au bord de la mer, des agacements (ce besoin de charmer, ces retards perpétuels), des souvenirs doux (le menton sur l'épaule à mobylette), de l'intervention de la police rue du Bac, suffisent à comprendre. Et vous avez tout à fait raison, L'Inauguration est un livre qui fonctionne seul, sans avoir besoin d'apports extérieurs. Mais ce qui m'émeut, ici, dans ma recherche absurde, c'est le temps écoulé, le temps à rebours: lorsque Tricks fut écrit, en 1978, rien ne pouvait permettre de savoir qu'il y aurait L'Inauguration (et la chute) en 2003. Mais maintenant qu'il y a eu L'Inauguration, sera-t-il jamais possible de relire Tricks — et les Eglogues — comme avant?

Mais il faut que je m'arrête, je sens poindre un autre thème, ici souvent abordé : par quel livre commencer la lecture de Renaud Camus? Car chaque livre que nous lisons transforme la lecture du livre suivant, même si ce livre suivant a en réalité été écrit avant. Il n'y a pas de retour possible. La chronologie de la lecture —l'ordre dans lequel on lit les livres— bouleverse le sens des écrits. Quelle responsabilité, dès lors, pour le lecteur.
Et ma tentative de lire les livres "dans l'ordre" est déjà un échec. J'en sais déjà trop. (Quel accès de jalousie quand je croise un lecteur "des origines", qui a lu les livres au fur à mesure de leur parution.)

Et je reprends vos mots, très justes : l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.



PS: «le menton sur l'épaule à mobylette» c'était Rodolpho, pas Tony (cf. Notes sur les manières du temps)

vendredi 30 août 2002

Se souvenir des souvenirs

J' en profite donc pour aborder le thème de la mémoire.

J'appelle "motif" un thème qui réapparaît régulièrement dans une oeuvre. Par exemple, l'heure du coucher et le baiser maternel constitue un "motif" dans Du côté de chez Swann. (Il existe peut-être un terme consacré par l'étude littéraire (GC, je compte sur vous)).

Il me semble voir apparaître, au cours de mes premières lectures de RC, le motif que j'appellerai "les souvenirs des autres". Cela consiste à rapporter les souvenirs des personnes que l'on rencontre (le narrateur raconte que X se souvenait...)

Voici quelques exemples pour illustrer mon propos:
- il y a bien sûr dans Du sens (p 218) les souvenirs de Jean Puyaubert. (RC ne raconte pas ses rencontres avec Jean Puyaubert. Il nous raconte les souvenirs de Jean Puyaubert.)
- dans Journal d'un voyage en France, p194 : "Elle a 82 ans. (...): - Mon père se promenait (...) Il a dit (...) Ma mère se souvenait d'une demoiselle T. (...) Mademoiselle H. se souvenait bien de la petite T. (...)"
- dans Vaisseaux brûlés, le motif apparaît souvent. Par exemple, l'évocation des parents de Rodolphe, le jeune homme qui ne supporte plus la violence pour l'avoir trop connue. (Je n'ai pas la référence exacte).
- dans Roman Roi (dans les cinquante premières pages, je n'ai pas l'ouvrage sous la main), se dessine le même motif, sous une forme plus retorse : il s'agit de préparer les souvenirs futurs des enfants . Les enfants ont dû suivre le cercueil de la princesse Amélie dans les années trente. Ainsi, en l'an 2000, ils pourront le raconter.

Je ferai les commentaires suivants :
Il y a une grande délicatesse à parler non de ses propres souvenirs, mais des souvenirs des autres. Le narrateur accepte de s'effacer, de ne plus être celui qui focalise l'attention.
Lorsqu'il s'agit des souvenirs de personnes aujourd'hui disparues, c'est un hommage de la tendresse. Dans le même mouvement, la mort recule. Nous sommes composés de souvenirs. Si nos souvenirs nous survivent dans les vivants (donc que les vivants ne se souviennent pas simplement de nous avec eux, mais de nous racontant nos souvenirs), nous-mêmes, mais aussi notre époque, un monde qui s'enfuie, perdure encore un peu. Il y a résistance à l'effacement.
Les souvenirs des autres en nous permettent également de tisser cette tradition "antique et directe" dont parle Proust. Il y a transmission orale de l'histoire. Les souvenirs d'une personne âgée nous font franchir les siècles (il me semble que la princesse Amélie est dite être née en 1848. Lorsqu'en 2000, les vieillards raconteront à leurs petits-enfants avoir suivi son cercueil, il s'agira d'un témoignage direct, et ces petit-enfants pourront le raconter en 2068... De même lorsque RC se souvient, en 1981, de Madame H., 82 ans, se souvenant de son propre père). En préparant ainsi, dans "Roman Roi", le souvenir des enfants, le roi Roman met délibérément en place les moyens d'unir l'histoire du pays aux souvenirs des habitants. C'est ainsi que, dans l'épaisseur du temps, se façonnent les Caroniens-de-souche.

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