Billets pour la catégorie Antoine Compagnon 2008 :

Morale(s) du narrateur de La Recherche

Qu'est-ce qui a été si décevant dans le séminaire d'Antoine Compagnon cette année? Et qu'en retiendrai-je au bout du compte?

Il y a eu dès l'abord un manque de définition du sujet. "Qu'est-ce que la morale?" aurait été sans doute un peu hors-domaine pour un cours de littérature, mais "que vais-je entendre ici par "morale" (morale(s) )" aurait été nécessaire, voire indispensable. Or ce qui a été esquissé et abandonné, c'est une réflexion sur les définitions que Compagnon souhaitait ne pas retenir. Nous sommes parvenus à "la morale comme ce qui interloque", ce qui est effectivement extrêmement interloquant. "Le retournement chez Proust" ou "Surprise(s) proustienne(s)" aurait tout aussi bien convenu.

D'autre part, le titre du cours mentionne "Proust", et bien plus, "de" Proust, ce qui est embarrassant : au sens strict, cela revenait à juger l'auteur, voire la personne avant l'auteur, ce qui donnait à l'entreprise un tour beuvien inattendu. Sans aller jusque là, il est certain que nous n'avons jamais su qui ou ce que nous étions en train de juger: étions-nous en train d'examiner les jugements que le narrateur portait sur les autres personnages dans La Recherche, les comportements de ces autres personnages, le comportement du héros (en définissant ici très rapidement le héros comme celui qui agit et le narrateur comme celui qui rapporte les faits), fallait-il se cantonner à La Recherche, comme Compagnon l'a fait le plus souvent, alors que d'intéressante remarques apparaissent dans Contre Sainte-Beuve et les préfaces à Ruskin, sans compter les articles et la correspondances?

Nous avons oscillé entre tout cela, sans organisation claire, errant d'un point à un autre sans savoir où nous allions.
Nous touchons ici à l'un des présupposés de la méthode: pour qu'un plan soit rigoureusement construit, il faut savoir ce que l'on souhaite démontrer. Il est ensuite possible de dessiner un plan ferme qui avance les différences arguments destinés à nous amener à la conclusion, en étudiant au passage les contre-arguments (pour en démontrer la faiblesse ou la moindre pertinence et les raisons pour lesquelles nous décidons de les négliger dans le cas qui nous préoccupe).
Ces démonstrations ne sont certes pas totalement artificielles (dans le sens de faux, sans vérité) puisqu'elles s'appuient bel et bien sur des exemples pris dans le texte, il reste cependant qu'elles sont des constructions. L'un des grands jeux de la rhétorique consiste justement à apprendre à démontrer tout et son contraire. Les plus belles démonstrations sont celles qui sonnent profondément justes, qui nous éclairent sur les structures et le sens caché des textes (c'est la raison du succès de la thèse du triangle du désir de René Girard, par exemple), d'autres sont fausses, ce sont des exercices de style qui magistralement exécutés suscitent le rire et l'admiration par leur audace-même (et l'on songe à Cioran saluant la mauvaise foi de de Maistre, mauvaise foi si tempétueuse qu'elle emporte l'adhésion — même si nous ne sommes pas dupes).

Quoi qu'il en soit, il faut savoir ce que l'on veut démontrer.
Or nous ne l'avons pas su. Proust ou ses textes ou simplement La Recherche était-il oui ou non moral? Oui mais non, non mais oui, oui selon certains aspects, non selon d'autres, oui lorsque l'auteur parlait, non lorsque le narrateur jugeait les autres, oui en général à l'exception de, non en général cependant notons que... : les nuances étaient possibles et étudiables, cela a été fait, mais de façon si désordonnée — et sans même que Compagnon s'en cachât — que nous avons eu moins l'impression d'une promenade exploratoire que d'une errance circulaire dans une forêt dont nous ne sortirions pas.

L'embarras, peut-être, provenait de ce qu'implicitement nous savions que Proust ne pouvait être condamné: à l'énoncé du sujet, nous savions aussitôt que jamais Proust ne serait déclaré amoral ou immoral, car le déclarer l'un ou l'autre aurait été adopter le point de vue des moralistes de la IIIe République, et nous étions bien trop évolués pour cela. Cependant, Proust ne serait pas non plus déclaré moral, cela serait trop vieillot, d'où un entre-deux sans gloire, un refus de juger et de trancher.
Or peut-on réellement peser la morale d'un texte, de personnages ou d'un auteur sans juger? Peut-être est-ce là la difficulté du sujet de cette année. Parler de la mémoire autorise la promenade, la mémoire, ce sont les souvenirs, la nostalgie, un vagabondage affectif dans le temps.
La morale ou les morales sont des normes de conduites et des valeurs dont il faut d'une part juger si elles sont bonnes ou mauvaises (ce qui revient à avouer qu'on les partage ou qu'on les désapprouve) et d'autre part évaluer si elles sont respectées ou pas. La morale n'est pas du côté de l'émotion mais de la justice, elle implique de juger, et ce faisant, de se dévoiler. Antoine Compagnon était-il prêt à un tel dévoilement?


Il est possible que concernant l'auteur, l'homme, Proust, Antoine Compagnon ait donné la réponse trop tôt, dès le troisième cours: comme Baudelaire, Proust n'avait qu'une morale, celle du travail. Le travail est ce qui permet d'échapper à l'angoisse, au temps qui passe "pour rien" (temps perdu, lutte contre le temps perdu), à la mémoire qui se délite. Le travail est ce qui permet de donner une forme à la mémoire, et donc à soi-même, à son identité (très intéressantes remarques de Landy reprenant Locke); de donner une forme au temps et donc à la vie.
L'importance fondamentale du travail a été souligné par Proust dès sa préface à Sésame et les lys de Ruskin, elle est l'angoisse du Contre Sainte-Beuve, comment écrire, quelle forme donner à ses idées, elle est le remords de La Recherche, je ne travaille pas, je ne commence pas, ma grand-mère n'ose plus me poser de questions, je la fais pleurer, mes journées s'évanouissent sans retour.
Ce que décide finalement le narrateur, ou l'auteur, puisqu'on est dans l'un de ces passages délicats où l'on sent apparaître un méta-narrateur — où La Recherche devient un journal —, à la fin du Temps retrouvé, c'est de se mettre à travailler. La Recherche est en ce sens très profondément morale au sens le plus conservateur du terme: condamnation des plaisirs, apologie du travail. Sa particularité est de décrire très longuement les divertissements/diversions possibles, attrait des salons et des mondanités, illusion de l'amour et de la luxure, afin de montrer par l'exemple combien tout cela est vain (et sans doute la démonstration aurait-elle eu moins de force si n'étaient intervenus la guerre et les morts et les sacrifices (même si Dreyfus déjà était le lieu de confrontation entre la dureté de "la vraie vie" et les superficialités mondaines)). Mieux vaut se tenir en sa chambre et travailler, sans se laisser distraire par des obligations mondaines ou charitables: Pascal ou Saint-Augustin n'avaient fourni que la conclusion en des formules ramassées, Proust fournit la démonstration frappante en des milliers de pages.

Cette conclusion éminemment morale (et sans doute éminemment juste, puisque d'une part le travail est bien ce qui apaise, d'autre part, dans le cas de Proust, écrivain, il est bien ce qui permet de retenir le temps et construire l'identité[1]) pose le narrateur en position de juge. En nous racontant son histoire, il veut nous montrer toutes les impasses qu'il a entrevues (celles que les autres ont empruntées autour de lui) et celles qu'il a lui-même empruntées. C'est parce que le narrateur sait que toutes les activités (ou paresses) qu'il raconte sont vaines qu'il se pose en qualité de juge.

Or le lecteur ne sait pas cela lorsqu'il avance dans La Recherche. Ce qu'il lit, ce ne sont pas les méditations, "remarques pour soi-même", d'un narrateur qui juge rétrospectivement sa vie en tirant des enseignements des personnages et des situations qu'il a rencontrés et qu'il a vus évoluer sur des dizaines d'années, mais les remarques d'un jeune homme (puis moins jeune) dont on comprend mal la position, et qui, pour tout dire, est plutôt antipathique à juger ainsi son entourage alors que lui-même ne paraît pas si recommandable.
C'est sans doute cela d'ailleurs qui a tant gêné les contemporains de Proust au fur à mesure de leur découverte des livres successifs qui constituent La Recherche: qui était-ce blanc-bec, le narrateur, qui se permettait de juger tout et n'importe qui et n'importe quoi? Où voulait-il en venir?


Morale(s) de Proust. Proust est-il moral? "La Recherche" est-elle morale, c'est-à-dire, pour retenir un sens très commun, récompense-t-elle le bon, punit-elle le méchant? Amène-t-elle à la conversion quelques méchants qui ainsi sont sauvés?

Le problème, c'est que ces catégories ne s'appliquent pas, ou qu'elles s'appliquent de façon ravageuse: il y a beaucoup trop de méchants dans La Recherche. Personne n'est bon, tout le monde est méchant, soit en actes (c'est alors souvent par intérêt), soit en paroles (par bêtise ou malignité). Ceux qui ne sont peut-être pas méchants (bien qu'ils le paraissent, par leur violence, leur imprévisibilité), sont fous ou dépravés. La punition des méchants est de vieillir.

Les bons (mais lesquels? Qui est bon à part la grand'mère? Les Larivière et Marie-Céleste?) ne sont pas récompensés ; mais il y en a si peu...

Le narrateur est touché par la grâce. C'est lui qui est sauvé. Il abandonne dès lors les plaisirs pour l'étude.
Finalement, La Recherche est bien plus moral que je ne l'imaginais.

Notes

[1] il faudrait dès lors distinguer entre travail créateur et travail producteur, ce n'est pas le sujet ici.

Antoine Compagnon au Collège de France en 2008

Les titres des séminaires ont été choisis par les intervenants, les titres des cours ont été donnés par moi.

Je rappelle qu'il s'agit de transcriptions renarrativisées, à ce titre comportant des approximations, peut-être même des erreurs : il serait dangereux de juger les intervenants d'après ces notes.

  • mardi 8 janvier 2008 - Cours n°1 : Littérature et morale
  • mardi 8 janvier 2008 - Séminaire n°1 (professé par A. Compagnon) : Proust et la morale
  • mardi 15 janvier 2008 - Cours n°2 : D'une hygiène morale au conflit intérieur
  • mardi 22 janvier 2008 - Cours n°3 : La perplexité, recherche et reconnaissance du moi
  • mardi 29 janvier 2008 - Cours n°4 : La morale, obsession des philosophes
  • mardi 5 février 2008 - Cours n°5 : Manifeste pour une littérature profuse
  • mardi 12 février 2008 - Cours n°6 : La perplexité comme morale de la littérature
  • mardi 19 février 2008 - Cours n°7 : Auto-satisfaction et fausse modestie
  • mardi 26 février 2008 - Cours n°8 : Les visages multiples de la Charité
  • mardi 4 mars 2008 - Cours n°9 : Le trope de l'aigre-doux
  • mardi 11 mars 2008 - Cours n°10 : Envie, lâcheté, bonté ancienne, bonté moderne...
  • mardi 18 mars 2008 - Cours n°11 : le héros est-il coupable de "fautes ordinaires" ?
  • mardi 25 mars 2008 - Cours n°12 : Les vices et les vertus s'étayant les unes les autres
  • mardi 1 avril 2008 - Dernier cours : En forme de conclusion provisoire



  • mardi 15 janvier 2008 - Séminaire n°2 par Philippe Chardin : Amoralités proustiennes
  • mardi 22 janvier 2008 - Séminaire n°3 par Luc Fraisse : Proust et l'écriture du mensonge
  • mardi 29 janvier 2008 - Séminaire n°4 par Jacques Dubois: Petites sociologies proustiennes
  • mardi 5 février 2008 - Séminaire n°5 par Elisabeth Ladenson : Proust et la morale publique
  • mardi 12 février 2008 - Séminaire n°6 par Mireil Naturel : Les mauvais sujets
  • mardi 19 février 2008 - Séminaire n°7 par Edward Hughes : Perspective sur la culture populaire
  • mardi 26 février 2008 - Séminaire n°8 par Raymonde Coudert : Fable de Proust, la lettre au chien
  • mardi 4 mars 2008 - Séminaire n°9 par Mariolina Bertini : Moralité de la lecture, de la vision pédagogique de Ruskin à la complicité proustienne
  • mardi 11 mars 2007 - Séminaire n°10 par Chantal Leriche : « C'est à l'influence de quelqu'un qu'on juge de sa moralité »
  • mardi 18 mars 2008 - Séminaire n°11 par Maya Lavault: Histoires de crimes proustiens
  • mardi 25 mars 2008 - Séminaire n°12 par Joshua Landy : Un égoïsme utilisable par autrui
  • mardi 1 avril 2008 - Séminaire n°13 par Jon Elster : L'aveuglement volontaire

séminaire n°13 : Jon Elster - L'aveuglement volontaire

J'ai très mal pris (ou plutôt je n'ai pas pris) les références des articles cités. Tout ou à peu près me semble  : des citations, des schémas et des références d'articles.

Pour cette dernière transcription (dans tous les sens du terme), je mets en ligne la page 8 de mes notes.



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Jon Elster travaille sur la rationalité et les sciences sociales. Il a publié de très nombreux articles et livres, sur la rationalité, le choix d'une constitution, Marx, une réflexion sur Stendhal, «Deception and self-deception in Stendhal», self deception, c'est-à-dire aveuglement volontaire...
Nous avons souvent discuté car nous sommes tous les deux professeurs à l'université de Columbia...

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Lorsqu'on avait l'esprit cartésien au XVIIIe ou au XIXe siècle, on avait du mal à admettre la théorie de la gravité parce qu'il s'agissait de lois lointaines et invérifiables.
Il a fallu attendre 1915 et Einstein pour que la loi de la gravité soit intégrée dans un système plus général. Einstein, quant à lui, ne put jamais admettre la théorie quantique. En particulier, il réfutait l'une des hypothèses émises sur les particules, qui soutenait que des particules se trouvant dans un état «intriqué», formant une sorte de paire inséparable, se comportaient comme si elles restaient unies par un lien mystérieux même lorsque chaque particule «jumelle» se trouve à une grande distance de l'autre. Einstein appelait ce phénomène une «action surnaturelle à distance» et sa rationalité refusait de reconnaître la possibilité que ce fut vrai.
En 1982, les expériences d'Alain Aspect à Orsay ont validé cette hypothèse, donnant tort à Einstein. Elles ont démontré l'existence empirique du phénomène, qui est une sorte d'enchevêtrement. C'est comme si deux personnes jouaient aux dés et que la somme des points sortants étaient toujours la même: si l'un sort 5, vous savez que l'autre va sortir ou a sorti 2, si l'un sort 4, l'autre sort ou a sorti obligatoirement 3, etc.

Un autre problème que l'on peut évoquer, c'est celui du dilemme du prisonnier (Jon Elster a projeté un tableau en anglais et donné des références, je n'ai rien noté.) : deux prisonniers complices d'un délit sont retenus dans des cellules séparées et qui ne peuvent communiquer. Si un seul des deux avoue, celui-ci est certain d'obtenir une remise de peine alors que le second obtient la peine maximale (10 ans) ; si les deux avouent, ils seront condamnés à une peine plus légère (5 ans) ; si aucun n'avoue, la peine sera minimale (6 mois), faute d'éléments au dossier.
Il y a donc un intérêt collectif à se taire, mais un intérêt personnel à parler. Si je fais le choix coopératif, c'est que je suppose que mon partenaire fera pareil que moi car c'est un homme comme moi.

Proust avait saisi la théorie de l'intrication avant Einstein. Il utilise une théorie de l'enchevêtrement. Les décisions se prennent à partir de la question: «Si moi je ne le fais pas, qui le fera?»
C'est le mécanisme démonté par Quattrone et Tversky dans leur article «Causal versus diagnostic contingencies» à propos des votants: chaque électeur regarde son propre vote comme le diagnostic de millions d’autres votes et fait comme si ceux qui pensaient comme lui agissaient comme lui. Il se dit: «je vais voter parce que si les gens qui pensent comme moi ne vont pas voter, nous allons perdre l’élection.»
Saint-Loup agit de la même façon. Il est fidèle par superstition, il pense «si moi je ne suis pas fidèle, pourquoi le serait-elle?»

Or, cette curiosité, c’est à tort que j’avais espéré l’exciter chez Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour longtemps paralysée en lui par l’amour qu’il avait pour cette actrice dont il était l’amant. Et même l’eût-il légèrement ressentie qu’il l’eût réprimée, à cause d’une sorte de croyance superstitieuse que de sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse.[1]

Un autre exemple de cette superstition est donnée par le narrateur songeant à Albertine: s'abstenir d'infidélités dans l'espoir que l'autre fasse de même. Mais le narrateur va plus loin: faut-il souhaiter que les morts voient nos pensées?

Peut-être, si elle l’avait su, eût-elle été touchée de voir que son ami ne l’oubliait pas, maintenant que sa vie à elle était finie, et elle eût été sensible à des choses qui auparavant l’eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait s’abstenir d’infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint que celle qu’on aime ne s’en abstienne pas, j’étais effrayé de penser que, si les morts vivent quelque part, ma grand’mère connaissait aussi bien mon oubli qu’Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu’on aurait d’apprendre qu’elle sait certaines choses balancerait l’effroi de penser qu’elle les sait toutes?[2]

(Jon Elster nous projette un tableau des différents choix possibles, deux lignes sur deux colonnes. Il commente): Le narrateur peut choisir entre "tous les morts savent tout" ou "aucun mort ne sait rien". La diagonale résume les choix possibles.

En revanche, la publication de l'article dans Le Figaro est l'occasion d'un contraste, car il n'a aucune action à distance sur ses lecteurs. Cela n'empêche le narrateur d'espérer que ce lien existe, sans beaucoup d'illusion toutefois:

[...] moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle des autres.[3]

Le narrateur avance une autre esquisse en ce sens:

il s'agit d'une citation de la Pléiade selon Tadié que je n'ai pas: «Je me rends compte que bien souvent... cette lettre.» tome IV p.675-676.

On constate l'usage répété du mot "pour" : il s'agit de se convaincre que sa maîtresse ne le trompe pas. Mais le narrateur est lucide: il exclut que la réalité puisse ressembler à son désir. Il va donc mettre ne place une stratégie qui consiste à ne pas espérer de lettre, de manière à ce que la survenue d'une lettre soit moins improbable, un peu comme l'insomniaque tente d'oublier qu'il veut dormir pour que le sommeil survienne.

Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu’on vous recherche, c’est de se refuser. [...] De même, si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d’avoir encore un plus bel équipage ; je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n’y laisser entrer personne, et qu’alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c’est une façon assurée d’être recherché qui ne réussit que comme celle d’être aimé, c’est-à-dire si on ne l’a nullement adoptée pour cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu’on est gravement malade, ou qu’on croit l’être, ou qu’on y tient une maîtresse enfermée et qu’on préfère au monde [...]. [4]

Il s'agit de self-deception, de ce que Pascal Engel appelle la duperie de soi-même. Ce n'est pas du wishful thinking, c'est-à-dire prendre ses désirs pour des réalités: il n'y a pas déni puisqu'on ignore ce qu'est la réalité.

C'est la différence entre "l'effet Mme de Rênal": son mari la veut fidèle donc il la croit fidèle, il prend ses désirs pour la réalité; et "l'effet Othello", Othello craignant que sa femme ne soit pas fidèle croit qu'elle ne l'est pas.

Sans doute j’avais été depuis longtemps, par la puissance qu’exerçait sur mon imagination et ma faculté d’être ému l’exemple de Swann, préparé à croire vrai ce que je craignais au lieu de ce que j’aurais souhaité

Cependant, le narrateur est conscient de ce biais dans sa réflexion, et il essaie d'en tenir compte:

[...] Mais je me dis que, s’il était juste de faire sa part au pire, [...] il ne fallait cependant pas que, par cruauté pour moi-même, soldat qui choisit le poste non pas où il peut être le plus utile mais où il est le plus exposé, j’aboutisse à l’erreur de tenir une supposition pour plus vraie que les autres, à cause de cela seul qu’elle était la plus douloureuse.[5]

On peut creuser la différence entre les deux. Selon Joshua landy, le narrateur choisit systématiquement les faux renseignements, il cherche la mauvaise information:

his peace of mind requires that he employ sufficent ressources to generate the illusion of knowing the truth, but that he stop short of those wish risk actually uncovering it [...][6]

La duperie suppose que l'on maintienne ensemble deux croyances contradictoires simultanément, mais sans en avoir conscience. Il s'agit d'un processus motivé.

1. L’individu maintient deux croyances contradictoires (p et non-p)
2. Les deux croyances sont maintenues simultanément
3. L’individu n’est pas conscient d’avoir l’une des deux croyances
4. L’acte qui détermine laquelle des deux croyances est sujette à la conscience est un acte motivé.
(R. Gur et H. Sackeim, « Self-deception : A concept in search of a phenomenon », Journal of Personality and Social Psychology 1979.)

Il s'agit en réalité d'une volonté d'ignorance: l'individu sait qu'il pourrait acquérir des informations pour confirmer ou invalider sa croyance, mais il ne cherche pas véritablement à l'acquérir.
On entre dans le domaine de la pensée magique. La pensée magique, c'est ce qui fait que lors d'un lancer de dé, les individus préfèrent parier pendant que le dé est en l'air plutôt qu'une fois qu'il est tombé sur le sol sans que le résultat leur soit connu: tout se passe comme si les individus pensaient pouvoir influencer le résultat tant que le dé est en l'air.

Hilgard en 1974 a mené l'expérience suivante: il a noté combien de temps un groupe d'individus supportaient de tenir sa main dans l'eau glacé, puis leur a donné de fausses informations sur ce que l'exercice physique aurait comme conséquence en fonction de leur "type" cardiaque (type imaginaire, mais les individus ne le savaient pas). Après quelques minutes d'exercices physiques, les individus ont à nouveau plongé la main dans l'eau glacé. Pratiquement tous ont modifié leur capacité à tenir dans l'eau en fonction de ce qu'on leur avait expliqué (voir ici).
De même, on sait que les nouveaux riches préfèrent payer cher leurs tableaux contemporains, car cela les rassure sur leurs goûts artistiques.

Toutes ces démarches de fausses recherches de l'information, de pensée magique et de duperie de soi-même sont parfaitement illustrer par Swann dans son amour pour Odette:

Pour l’instant, en la comblant de présents, en lui rendant des services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par lui-même. Et cette volupté d’être amoureux, de ne vivre que d’amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui en augmentait la valeur – comme on voit des gens incertains si le spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en louant cent francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de les goûter.
Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue – chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux – et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué.

Dans le premier cas, la générosité de Swann pour Odette augmente la valeur d'Odette aux yeux de Swann.
Dans le deuxième cas, la générosité de Swann pour Odette augmente la valeur de Swann aux yeux d'Odette.
Puis la crise survient:

Alors, tout d’un coup, il se demanda si cela, ce n’était pas précisément l’« entretenir » (comme si, en effet, cette notion d’entretenir pouvait être extraite d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu’elle eût jamais pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot qu’il avait cru si inconciliable avec elle, de « femme entretenue ».

Mais tout de suite intervient la résolution de la crise:

Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait.[7]

Swann est donc saisi d'une "paresse d'esprit" providentielle, il s'agit d'un aveuglement volontaire. Il ne s'agit pas d'un refoulement dans l'inconscient, car véritablement, Swann ne sait pas qu'Odette est entretenue. Il s'agit plutôt de l'analyse de Pascal notant que les gens ne voient pas ce qu'ils ne veulent pas voir. Il ne s'agit pas d'un mécanisme freudien mais d'un mécanisme quotidien.

Proust a peu ou mal connu Nietzsche. Pourtant, selon Joshua Landy, tous les deux sont arrivés aux mêmes conclusions:

Et l’impuissance qui n’use pas de représailles devient, par ce mensonge, la "bonté" ; la craintive bassesse, "humilité" ; la soumission à ceux qu’on hait, "obéissance" [...]. Ce qu’il y a d’inoffensif chez l’être faible, sa lâcheté-même, dont il est riche, et ce qui chez lui fait antichambre, et doit attendre à la porte, inévitablement, se parent ici d’un nom bien sonnant et s’appelle "patience", parfois même "vertu"; "ne pas pouvoir se venger" devient "ne pas vouloir se venger" et parfois même pardon. (Nietzsche, La généalogie de la morale, I. 14).

Cela nous rappelle Madame de Gallardon qui souhaite inviter Swann:

— Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait jamais s’empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et d’éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de dire quelque chose de désagréable : il y a des gens qui prétendent que ce M. Swann, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi, est-ce vrai?
— Mais... tu dois bien savoir que c’est vrai, répondit la princesse des Laumes, puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais venu.[8]

Un autre exemple nous est donné à Balbec, quand les bourgeoises riches prétendent à elle-même ne pas envier Mme de Villeparisis:

Chaque fois que la femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la salle à manger au moment des repas, elles l’inspectaient insolemment avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle avait été quelque plat au nom pompeux mais à l’apparence suspecte qu’après le résultat défavorable d’une observation méthodique on fait éloigner, avec un geste distant et une grimace de dégoût. Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer, que s’il y avait certaines choses dont elles manquaient – dans l’espèce certaines prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle – c’était non pas parce qu’elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les posséder. Mais elles avaient fini par s’en convaincre elles-mêmes ; et c’est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de la vie qu’on ne connaît pas, de l’espoir de plaire à de nouveaux êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une allégresse factice, qui avait l’inconvénient de leur faire mettre du déplaisir sous l’étiquette de contentement et se mentir perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu’elles fussent malheureuses.[9]

Selon Max Scheller, il s'agit d'un auto-empoisonnement psychologique. Il ne s'agit pas de réduire, mais de produire des mensonges qui rendent l'esprit inapte au plaisir.
Cependant, il existe un cas contrasté de mensonge qui conduit au bonheur:

C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages personnels par l’amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire, l’envie est là pour combler la différence. Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C’est le sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: je ne veux pas le connaître. On sait que cela n’est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on le dit parce qu’on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer la distance, c’est-à-dire pour le bonheur.[10]

Si l'on désire quelque chose, c'est par envie. «Je ne veux pas le posséder» est une déviation du mot envie.

Mais même à eux seuls, et n’apportant pas l’espoir d’une conséquence matrimoniale, ces «succès» excitaient l’envie de certaines mères méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l’enfant de la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère d’Andrée, qu’elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des amis communs d’elles et de ces deux dames que celles-ci seraient indignées si elles savaient la vérité, c’est-à-dire qu’Albertine racontait chez l’une (et «vice versa») tout ce que l’intimité où on l’admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l’autre, mille petits secrets qu’il eût été infiniment désagréable à l’intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices. Mais ces commissions comme il arrive souvent n’avaient aucun succès. On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l’initiative.[11]

Ici, il s'agit d'un usage orthodoxe de l'envie. L'envie finit par empirer la situation des envieuses. Si l'on compare au cas du père Bloch, on constate que l'amour-propre négatif (qui dénigre) rend moins heureux que l'amour-propre positif qui permet de «de multiplier ces pauvres avantages personnels» et de s'assurer un surplus de bonheur en utilisant l'envie.

morale de Proust

Swann efface l'idée qu'Odette était entretenue. Sa réaction quand il reçoit la lettre anonyme est la même, là encore par une sorte de paresse:

Un instant Swann sentit que son esprit s’obscurcissait, et il pensa à autre chose pour retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions. Mais alors, après n’avoir pu soupçonner personne, il lui fallut soupçonner tout le monde.[12]

Mais ne pas chercher l'auteur de cette lettre est une lâcheté. Nous arrivons donc à la conclusion de Louis Althusser: «il ne faut pas se raconte d'histoire». Il faut renoncer à l'aveuglement, qu'il rende heureux ou malheureux.

Notes

[1] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.807

[2] La Fugitive, Clarac t3, p.510

[3] Ibid, p.569

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.

[5] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.834

[6] Joshua Landy, Philosophy as Fiction : Self, Deception, and Knowledge in Proust, p.97

[7] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.267 et suiv.

[8] Ibid, p.335

[9] Ibid, p.677

[10] Ibid, p.770

[11] Ibid, p.937

[12] Du côté de chez Swann', p.357

Dernier cours : en forme de conclusion provisoire

Cette transcription est plutôt une interprétation de mes notes, extrêmement décousues. Il faudra impérativement les comparer au podcast quand il sortira.

                                  ***

J'ai l'impression d'en être au début de la réflexion, ceci ne sera donc qu'une conclusion provisoire, même si je ne sais pas encore quel sera le sujet des cours de l'année prochaine.

Nous avons vu les ambiguïtés et les lâchetés du héros, le cas Bergotte nous a montré que les vices étaient indispensables à la littérature, il me reste à évoquer l'adoration perpétuelle.
Ce n'est ni un memento quia pulvis tel qu'on l'a vu lors de l'arrivée de Swann mourant à la soirée de la princesse de Guermantes, ni un Suave mari magno:

Car ils ne seraient pas, comme je l’ai déjà montré, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray, mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes.[1]

C'est une oblation à la littérature, qui pardonne tout: «En tout cas, à tout péché miséricorde.»[2] On retrouve l'idée de charité, comme dans l' Epître aux Colossiens, qui lie la miséricorde à la charité:

Ainsi donc, comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, revêtez-vous d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres, et, si l'un a sujet de se plaindre de l'autre, pardonnez-vous réciproquement. De même que Christ vous a pardonné, pardonnez-vous aussi. Mais par-dessus toutes ces choses revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection.

«A tout péché miséricorde» est une expression utilisée dans La Recherche avec une intention parodique. Ainsi Norpois l'utilise après avoir lu un texte du narrateur qui vient de lui avouer qu'il admirait Bergotte : «A tout péché miséricorde et surtout aux péchés de jeunesse.»[3] et le narrateur l'utilise dans Le temps retrouvé pour signifier qu'aux yeux du monde, le dreyfusisme était finalement peu de choses: «De même il y avait certainement eu dreyfusisme et dreyfusisme, et celui qui allait chez la duchesse de Montmorency et faisait passer la loi de trois ans ne pouvait être mauvais. En tout cas, à tout péché miséricorde.»[4].
Le propos est style direct ou en style indirect, mais il est toujours ironique.

La conversion vertueuse du narrateur est préparée et annoncée tout le long du roman à travers les gestes généreux de divers personnages : les Verdurins qui viennent à l'aide de Saniette, les Larivière qui aident la cousine devenue veuve. Le narrateur reconnaît ce que le geste des Verdurin lui apprend, il regrette de ne pas l'avoir connu plus tôt:

D’abord cela m’eût acheminé plus rapidement à l’idée qu’il ne faut jamais en vouloir aux hommes, jamais les juger d’après tel souvenir d’une méchanceté car nous ne savons pas tout ce qu’à d’autres moments leur âme a pu vouloir sincèrement et réaliser de bon ; sans doute, la forme mauvaise qu’on a constatée une fois pour toutes reviendra, mais l’âme est bien plus riche que cela, a bien d’autres formes qui reviendront, elles aussi, chez ces hommes, et dont nous refusons la douceur à cause du mauvais procédé qu’ils ont eu.[5]

Le narrateur en tire une leçon sur la complexité humaine. Le bon et le mauvais se côtoient, c'est la leçon de Marie-Gineste que nous avons déjà vue: «Ah! voyez-vous, Monsieur, on ne peut jamais savoir ce qu’il peut y avoir dans une vie.»[6] C'est maintenant la parole de l'Evangile selon Saint Matthieu (7,1): «Ne jugez pas afin de ne pas être jugé». Plus séieusement, on songe ici au visage impavide de la charité telle que peinte par Giotto:

Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté.[7]

C'est une charité qui ne donne pas le change. Elle fera une réapparition dans Le Temps retrouvé à propos de la guerre, à propos de la «rudesse du cœur d'or» des officiers conscients que leurs soldats allaient mourir. De même, il y a dans tout vice, dans tout défaut, un fond de bonté universelle:

Dans l’humanité, la fréquence des vertus identiques pour tous n’est pas plus merveilleuse que la multiplicité des défauts particuliers à chacun. Sans doute ce n’est pas le bon sens qui est « la chose du monde la plus répandue », c’est la bonté. Dans les coins les plus lointains, les plus perdus, on s’émerveille de la voir fleurir d’elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n’a jamais connu que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire.

(Ce passage rappelle au lecteur l'épisode où Jean Santeuil rencontre une digitale sur un sentier de montagne.[8] Il se poursuit ainsi:)

Même si cette bonté, paralysée par l’intérêt, ne s’exerce pas, elle existe pourtant, et chaque fois qu’aucun mobile égoïste ne l’empêche de le faire, par exemple pendant la lecture d’un roman ou d’un journal, elle s’épanouit, se tourne, même dans le cœur de celui qui, assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers le faible, vers le juste et le persécuté.[9]

On remarque au passage qu'il y a ici une contradiction avec l'idée de la lecture du journal comme instrument de complaisance hypocrite. Ici, nous sommes plutôt du côté d'Eliot ou d'Hardy: la lecture du journal apporte une expérience de lecture. Elle nous apprend la grand tendresse de l'assassin.
Cette double nature du cœur des hommes est particulièrement soulignée par Dostoïevski.

Avez-vous remarqué le rôle que l’amour-propre et l’orgueil jouent chez ses personnages ? On dirait que pour lui l’amour et la haine la plus éperdue, la bonté et la traîtrise, la timidité et l’insolence, ne sont que deux états d’une même nature, l’amour-propre, l’orgueil empêchant Aglaé, Nastasia, le Capitaine dont Mitia tire la barbe, Krassotkine, l’ennemi-ami d’Alioscha, de se montrer tels qu’ils sont en réalité.[10]

En réalité, tous ces personnages sont bons, c'est l'intérêt qui les détourne du bien.

On pense également à Saint Loup dont on a vu la double attitude, d'une part les paroles indélicates, d'autre part la bonté, la sollicitude maternelle, par exemple lorsqu'à Doncières Saint Loup veut mettre en valeur l'esprit de son ami:

La mère d’une débutante ne suspend pas davantage son attention aux répliques de sa fille et à l’attitude du public. Si j’avais dit un mot dont, devant moi seul, il n’eût que souri, il craignait qu’on ne l’eût pas bien compris, il me disait: «Comment, comment?» pour me faire répéter, pour faire faire attention, et aussitôt se tournant vers les autres et se faisant, sans le vouloir, en les regardant avec un bon rire, l’entraîneur de leur rire, il me présentait pour la première fois l’idée qu’il avait de moi et qu’il avait dû souvent leur exprimer.

C'est le moment où l'on se voit confirmer par le regard de l'autre:

De sorte que je m’apercevais tout d’un coup moi-même du dehors, comme quelqu’un qui lit son nom dans le journal ou qui se voit dans une glace.[11]

Ou encore, si l'on voulait utiliser le vocabulaire sartrien, il y a fusion de l'en-soi et du pour-soi, ce que dénonce Sartre dans L'Être et le Néant. la conscience ne se connaît pas hors du regard de l'autre.

Par ailleurs, la bonté existe surtout dans la mère et dans la grand-mère qui n'éprouvent jamais de mauvaise joie, de Schadenfreude. Lorsque la mère du narrateur apprend les deux mariages, celui de Saint-Loup avec Gilberte et celui du fils de M.Legrandin avec la nièce de Jupien, la mère pense aussitôt à la grand-mère:

[...] Crois-tu que cela l’eût amusée, ta pauvre grand’mère! » disait maman avec tristesse –car les joies dont nous souffrions que ma grand’mère fût écartée, c’étaient les joies les plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une «imitation», qui l’eussent amusée–

(Souffrir de la joie inaccessible à l'autre, c'est l'inverse du Suave mari magno.)

«Crois-tu qu’elle eût été étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand’mère, ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu’il vaut mieux qu’elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, [...]

On a ici le comble de l'amour. La mère surmonte son deuil pour reconnaître qu'il valait mieux que sa mère n'est pas vu tout cela.

Devant tout événement triste qu’on n’eût pu prévoir autrefois, la disgrâce ou la ruine d’un de nos vieux amis, quelque calamité publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se disait que peut-être valait-il mieux que grand’mère n’eût rien vu de tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle n’eût pu le supporter. Et quand il s’agissait d’une chose choquante comme celle-ci, ma mère, par le mouvement du cœur inverse de celui des méchants, qui se plaisent à supposer que ceux qu’ils n’aiment pas ont plus souffert qu’on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse pour ma grand’mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu lui arriver.

On appréhende la peine de l'autre, on tente de la prévenir. C'est le comble de l'abnégation:

Elle se figurait toujours ma grand’mère comme au-dessus des atteintes même de tout mal qui n’eût pas dû se produire, et se disait que la mort de ma grand’mère avait peut-être été, en somme, un bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette nature si noble qui n’aurait pas su s’y résigner. Car l’optimisme est la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le mal qu’ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu’ils n’ont pas pu ne pas amener avec eux, c’est à eux que nous en faisons honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. [12]

Voilà une thèse passionnante, il s'agit d'une vision providentielle de l'histoire où le mal est inévitable et le bien la résultante de quelque événement.

Cependant, le narrateur n'est pas aussi généreux que sa mère. Le bal des têtes par exemple est souvent présenté comme un vaste memento mori, c'est aussi un ample mouvement de suave mari magno, un ample compensation qui s'apparente à une vengeance. Thémis et Némésis, la Justice et la Vengeance, traversent le bal des têtes. Cela commence avant, avec le décompte de M. de Charlus qui après son attaque fait la revue de ses connaissances disparues:

Il ne cessait d’énumérer tous les gens de sa famille ou de son monde qui n’étaient plus, moins, semblait-il, avec la tristesse qu’ils ne fussent plus en vie qu’avec la satisfaction de leur survivre.

Comment mieux décrire le sentitment de Suave mari magno?

Il semblait en rappelant leur trépas prendre mieux conscience de son retour vers la santé. C’est avec une dureté presque triomphale qu’il répétait sur un ton uniforme, légèrement bégayant et aux sourdes résonances sépulcrales: «Hannibal de Bréauté, mort! Antoine de Mouchy, mort! Charles Swann, mort! Adalbert de Montmorency, mort! Baron de Talleyrand, mort! Sosthène de Doudeauville, mort! » Et chaque fois, ce mot «mort» semblait tomber sur ces défunts comme une pelletée de terre plus lourde, lancée par un fossoyeur qui tenait à les river plus profondément à la tombe.[13]

Le bal des têtes semble placer sous le signe de cette revanche. La première personne qu'y rencontre et que nous décrit le narrateur, c'est M. d'Argencourt:

A ce point de vue, le plus extraordinaire de tous était mon ennemi personnel, M. d’Argencourt, le véritable clou de la matinée. [...]C’était évidemment la dernière extrémité où il avait pu le conduire sans en crever ; le plus fier visage, le torse le plus cambré n’était plus qu’une loque en bouillie, agitée de-ci de-là. À peine, en se rappelant certains sourires de M. d’Argencourt qui jadis tempéraient parfois un instant sa hauteur, pouvait-on comprendre que la possibilité de ce sourire de vieux marchand d’habits ramolli existât dans le gentleman correct d’autrefois. Mais à supposer que ce fût la même intention de sourire qu’eût d’Argencourt, à cause de la prodigieuse transformation du visage, la matière même de l’œil, par laquelle il l’exprimait, était tellement différente, que l’expression devenait tout autre et même d’un autre. J’eus un fou rire devant ce sublime gaga, aussi émollié dans sa bénévole caricature de lui-même que l’était, dans la manière tragique, M. de Charlus foudroyé et poli.[14]

«bénévole caricature de lui-même» : il y a là quelque chose de carnavalesque, qui rappelle L'Ecclésiaste. C'est une peinture très cruelle, qui évoque également Les Petites Vieilles de Baudelaire, que Proust a commenté dans Contre Sainte-Beuve:

Il a donné de ces visions qui, au fond, lui avaient fait mal, j'en suis sûr, un tableau si puissant, mais d’où toute expression de sensibilité est si absente, que des esprits purement ironiques et amoureux de couleur, des cœurs vraiment durs peuvent s'en délecter. Le vers sur ces Petites Vieilles:
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs
est un vers sublime et que de grands esprits, de grands cœurs aiment à citer. Mais que de fois je l'ai entendu citer, et pleinement goûté, par une femme d'une extrême intelligence, mais la plus inhumaine, la plus dénuée de bonté et de moralité que j'aie rencontrée, et qui s'amusait, le mêlant à de spirituels et d'atroces outrages, à le lancer comme une prédiction de mort prochaine sur le passage de telles vieilles femmes qu'elle détestait.

Il n'y a pas de diffiérence avec le comportement de la duchesse de Guermantes:

Tenez, regardez la mère Rampillon, trouvez-vous une très grande différence entre ça et un squelette en robe ouverte? Il est vrai qu’elle a tous les droits, car elle a au moins cent ans. Elle était déjà un des monstres sacrés devant lesquels je refusais de m’incliner quand j’ai fait mes débuts dans le monde. Je la croyais morte depuis très longtemps; ce qui serait d’ailleurs la seule explication du spectacle qu’elle nous offre. C’est impressionnant et liturgique. C’est du «Campo-Santo»![15]

Mais personne ne comprends mieux les petites vieilles que Baudelaire; de même le narrateur avec M. d'Argencourt:

Si je ne lui en voulais plus, c’est parce qu’en lui, qui avait retrouvé l’innocence du premier âge, il n’y avait plus aucun souvenir des notions méprisantes qu’il avait pu avoir de moi, aucun souvenir d’avoir vu M. de Charlus me lâcher brusquement le bras, soit qu’il n’y eût plus rien en lui de ces sentiments, soit qu’ils fussent obligés, pour arriver jusqu’à nous, de passer par des réfracteurs physiques si déformants qu’ils changeaient en route absolument de sens et que M. d’Argencourt semblât bon, faute de moyens physiques d’exprimer encore qu’il était mauvais et de refouler sa perpétuelle hilarité invitante.[16]

Le narrateur n'est pas entièrement généreux. On se souvient qu'il se montre particulièrement féroce avec Bloch, par exemple lorsque celui-ci est reçu chez la princesse de Guermantes:

Bloch était entré en sautant comme une hyène. Je pensais : « Il vient dans des salons où il n’eût pas pénétré il y a vingt ans. » Mais il avait aussi vingt ans de plus. Il était plus près de la mort. À quoi cela l’avançait-il ?[17]

Tout cela est vain. Le corps de Bloch était déjà penché en avant comme celui d'une hyène des années auparavant, quand Bloch pénétrait pour la première fois chez Mme de Villparisis. La hyène est un animal qu'on retrouve chez Hugo (Les Châtiments) et dans Les Chants de Maldoror: «Son visage ne ressemble plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l'hyène.»(Chant III). La hyène, c'est l'animal le plus répugnant, qui évoque la luxure, la lubricité, l'homosexualité, la judéité. Elle sert à dénoncer les juifs. Elle est l'allégorie de l'homme au double langage.
Le narrateur compare Bloch à une hyène alors que celui-ci s'est bonifié avec l'âge, il est moins agité:

La bonté, simple maturation qui a fini par sucrer des natures plus primitivement acides que celle de Bloch, est aussi répandue que ce sentiment de la justice qui fait que, si notre cause est bonne, nous ne devons pas plus redouter un juge prévenu qu’un juge ami.[18]

Voilà une comparaison inquiétante, puisque la justice est toujours associée à la vengeance.

La discrétion, discrétion dans les actions, dans les paroles, lui était venue avec la situation sociale et l’âge, avec une sorte d’âge social, si l’on peut dire. Sans doute Bloch était jadis indiscret autant qu’incapable de bienveillance et de conseils. Mais certains défauts, certaines qualités sont moins attachés à tel individu, à tel autre, qu’à tel ou tel moment de l’existence considéré au point de vue social.[19]

Bloch avait les défauts de son type, aujourd'hui il en a les qualités. Les qualités morales sont inséparables d'une traditions sociales ou d'une analyse de classe:

« Elle est toujours admirable», me dit-il, usant d’un adjectif qui, par opposition aux tribus où on traite sans pitié les parents âgés, s’applique dans certaines familles aux vieillards chez qui l’usage des facultés les plus matérielles, comme d’entendre, d’aller à pied à la messe, et de supporter avec insensibilité les deuils, s’empreint, aux yeux de leurs enfants, d’une extraordinaire beauté morale.[20]

Cette façon d'envisager la morale est ridiculisée par le narrateur. Il souligne que sous la bonté répandue par le temps sur leurs traits, les vieillards sont toujours aussi méchants:

Aussi je pensais à l’illusion dont nous sommes dupes quand, entendant parler d’un célèbre vieillard, nous nous fions d’avance à sa bonté, à sa justice, à sa douceur d’âme ; car je sentais qu’ils avaient été, quarante ans plus tôt, de terribles jeunes gens dont il n’y avait aucune raison pour supposer qu’ils n’avaient pas gardé la vanité, la duplicité, la morgue et les ruses.[21]

Le narrateur fait preuve de malignité à l'égard de ses semblables. Il jouit désormais d'une supériorité résultant d'un mélange d'orgueil et d'humilité.

Certes, j’avais l’intention de recommencer dès demain, bien qu’avec un but cette fois, à vivre dans la solitude. Même chez moi je ne laisserais pas les gens venir me voir dans mes instants de travail, car le devoir de faire mon oeuvre primait celui d’être poli, ou même bon.

Le but prime les obligations à l'égard des autres.

[...]Mais j’aurais le courage de répondre à ceux qui viendraient me voir ou me feraient chercher que j’avais, pour des choses essentielles au courant desquelles il fallait que je fusse mis sans retard, un rendez-vous urgent, capital, avec moi-même.[22]

Aux dernières pages du roman, ainsi qu'on l'a dit la semaine dernière, le narrateur regrette d'avoir pris un peu de son précieux temps pour répondre à une lettre de deuil et en parle avec cynisme: «ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice de me montrer poli et sensible»[23]
L'urgence de l'œuvre impose de faire un choix contre les autres. Il faut choisir entre le monde et l'œuvre:«Je ne me sentais plus la force de faire face à mes obligations avec les êtres, ni à mes devoirs envers ma pensée et mon oeuvre, encore moins envers tous les deux.»[24]
Ce n'est pas un égotisme, mais une démarche qui me semble au-delà de l'amour-propre. C'est une démarche à rapprocher de celle de Montaigne se retirant dans la solitude. C'est un égoïsme sublimé par un altruisme qui dépasse le moment immédiat.
Le narrateur est encore plus précis:

J’aurais voulu léguer celle-ci à ceux que j’aurais pu enrichir de mon trésor. Certes, ce que j’avais éprouvé dans la bibliothèque et que je cherchais à protéger, c’était plaisir encore, mais non plus égoïste, ou du moins d’un égoïsme (car tous les altruismes féconds de la nature se développent selon un mode égoïste, l’altruisme humain qui n’est pas égoïste est stérile, c’est celui de l’écrivain qui s’interrompt de travailler pour recevoir un ami malheureux, pour accepter une fonction publique, pour écrire des articles de propagande) utilisable pour autrui. Je n’avais plus mon indifférence des retours de Rivebelle, je me sentais accru de cette oeuvre que je portais en moi (comme de quelque chose de précieux et de fragile qui m’eût été confié et que j’aurais voulu remettre intact aux mains auxquelles il était destiné et qui n’étaient pas les miennes).[25]

C'est un passage compliqué, qui définit l'égoïsme pour autrui. Barthes dans sa Préparation du roman reprend à Nietzsche l'idée qu'il existe une «casuistique de l'égoïsme» qui n'est qu'une élaboration justificatrice.
Tous les altruisme féconds reposent sur l'égoïsme. Il s'agit d'un nouveau sens du devoir et des obligations à assumer. Ecrire son "livre intérieur" est un travail difficile, et il est plus simple de tenter d'y échapper:

Aussi combien se détournent de l’écrire, que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là. Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là ; ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l’unité morale de la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus de génie, c’est-à-dire d’instinct. Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier.[26]

L'art n'est pas moral. L'art est le jugement dernier.

Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-même, l’amour-propre, la passion, l’intelligence et l’habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher maintenant, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-même notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s’« observer », dont les apparences qu’on observe ont besoin d’être traduites, et souvent lues à rebours, et péniblement déchiffrées. Ce travail qu’avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d’imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art défera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs, où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous qu’il nous fera suivre.[27]


Conclusion

Quelle est sens de cette mission? L'attitude du narrateur n'est pas toujours dénuée de l'arrogance du saint. Il ne manque pas d'un certain Cant, d'une certaine "hypocrisie de moralité". Entre le sacrifice et l'arrogance, c'est toute l'ambiguité du Temps retrouvé.
C'est la fin de l'indifférence. Selon Barthes, il n'y a pas de roman possible sans amour. Il s'agit de la générosité et de la pitié de la fiction, cependant, il n'y a pas de littérature sans le mal, d'où une angoisse récurrente. L'œuvre est parcouru par la peur du tribunal. Le romancier doit se faire pardonner d'exploiter la vie de ceux qui l'entourent.

Les êtres les plus bêtes par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontairement exprimés, manifestent des lois qu’ils ne perçoivent pas, mais que l’artiste surprend en eux. À cause de ce genre d’observations, le vulgaire croit l’écrivain méchant, et il le croit à tort, car dans un ridicule l’artiste voit une belle généralité, il ne l’impute pas plus à grief à la personne observée que le chirurgien ne la mésestimerait d’être affectée d’un trouble assez fréquent de la circulation ; aussi se moque-t-il moins que personne des ridicules. Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est méchant quand il s’agit de ses propres passions ; tout en en connaissant aussi bien la généralité, il s’affranchit moins aisément des souffrances personnelles qu’elles causent. Sans doute, quand un insolent nous insulte, nous aurions mieux aimé qu’il nous louât, et surtout, quand une femme que nous adorons nous trahit, que ne donnerions-nous pas pour qu’il en fût autrement. Mais le ressentiment de l’affront, les douleurs de l’abandon auront alors été les terres que nous n’aurions jamais connues, et dont la découverte, si pénible qu’elle soit à l’homme, devient précieuse pour l’artiste. Aussi les méchants et les ingrats, malgré lui, malgré eux, figurent dans son oeuvre.[28]

Il y a là un détourenement sublimé.

[...] D’ailleurs, j’avais une pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait, en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus, m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à moi, et comme s’ils étaient morts pour moi.[29]

C'est le comble de l'ambiguité : l'auteur se donne en sacrifice mais d'abord il utilise les autres.

[...] Je n’étais pas loin de me faire horreur comme se le ferait peut-être à lui-même quelque parti nationaliste au nom duquel des hostilités se seraient poursuivies, et à qui seul aurait servi une guerre où tant de nobles victimes auraient souffert et succombé sans même savoir, ce qui, pour ma grand’mère du moins, eût été une telle récompense, l’issue de la lutte. Et une seule consolation qu’elle ne sût pas que je me mettais enfin à l’oeuvre était que tel est le lot des morts, si elle ne pouvait jouir de mon progrès elle avait cessé depuis longtemps d’avoir conscience de mon inaction, de ma vie manquée qui avaient été une telle souffrance pour elle.[30]

C'est un raisonnement très proche de celui de la mère qu'on a vu tout à l'heure: malgré sa propre tristesse, se réjouir finalement de la mort de l'être aimé car cette mort lui permet d'échapper à la souffrance.

La culpabilité demeure, les autres sont utilisés et absorbés:

Et certes, il n’y aurait pas que ma grand’mère, pas qu’Albertine, mais bien d’autres encore, dont j’avais pu assimiler une parole, un regard, mais qu’en tant que créatures individuelles je ne me rappelais plus; un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés.[31]

La mort n'est pas à craindre, car on la vit bien des fois dans une vie, au fur à mesure des amours qui s'effacent. Mais la crainte de la mort revient sous une autre forme:

Or c’était maintenant qu’elle m’était devenue depuis peu indifférente que je recommençais de nouveau à la craindre, sous une autre forme il est vrai, non pas pour moi, mais pour mon livre, à l’éclosion duquel était, au moins pendant quelque temps, indispensable cette vie que tant de dangers menaçaient. Victor Hugo dit:
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent.
Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des oeuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur «déjeuner sur l’herbe».[32]

Il y aurait donc une vraie bonté, celle qui donne sa vie pour l'œuvre.
«L’art véritable n’a que faire de tant de proclamations et s’accomplit dans le silence.» Il ne donne pas d'explication, ne fait pas de théorie, c'est la que réside sa morale: «la bonne action pure et simple [...] ne dit rien.»[33]

la version de sejan


Notes

[1] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1033

[2] Ibid., p.727

[3] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.473

[4] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.727

[5] La Fugitive, Clarac t3, p.326

[6] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.848

[7] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.82

[8] Jean Santeuil, Pléiade p.470 et suiv.

[9] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.741

[10] La prisonnière, Clarac, t3, p.380

[11] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.103

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.659-660

[13] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.862

[14] Ibid, p.921

[15] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.

[16] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.923

[17] Ibid, p.966

[18] Ibid, p.969

[19] Ibid, p.970

[20] Ibid, p.934

[21] Ibid, p.936

[22] Ibid, p.986

[23] Ibid, p.1040

[24] Ibid, p.1041

[25] Ibid, p.1036

[26] Ibid, p.879

[27] Ibid, p.896

[28] Ibid, p.901

[29] Ibid, p.902

[30] Ibid, p.903

[31] Ibid, p.903

[32] Ibid, p.1038

[33] Ibid, p.881

séminaire n°12: Joshua Landy - Un égoïsme utilisable pour autrui

Joshua Landy est professeur à Standford. Il a fait ses études à Cambridge et Princeton.
Il a écrit un livre sur la philosophie comme fiction, Philosophy As Fiction : Self, Deception, and Knowledge in Proust, avec ce mot de "deception" toujours si difficile à traduire en français. Il a réfléchi à la philosophie pour le "self-fashioning", la formation du moi, et la contribution de la littérature à la formation du moi.
Le titre de son intervention est "un égoïsme à l'usage d'autrui".

Je livre en l'état. J'ajouterai les références de page ce soir.

                                      ***



Je vais commencer par deux exemples. A la fin du Temps retrouvé, le narrateur, malade, décide d'utiliser son temps d'immobilisation à répondre à deux lettres, l'une pour s'excuser auprès de Mme Molé de ne pas pouvoir venir à une soirée, l'autre pour présenter ses condoléances à Mme Sazerat qui lui a appris la mort de son fils. Il répond aux deux, en regrettant de consacrer son temps aux mondanités, mais, ce qui est plus étrange, en regrettant également d'avoir répondu à Mme Sazerat:

je lui écrivais aussi, puis ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice de me montrer poli et sensible, je tombais sans forces, je fermais les yeux, ne devant plus que végéter pour huit jours.[1]

On assiste ici à un renversement des valeurs. La création est le devoir réel, la politesse, la considération envers autrui ne sont que des devoirs secondaires.
Que faut-il en penser? Ce narcissisme est-il coupable? L'esthétique devient une éthique au sens fort du terme, un lieu qui demande des sacrifices. Nous en avons des exemples à travers plusieurs artistes, Elstir, Bergotte, ou Ruskin qui sacrifiait «tous ses plaisirs, tous ses devoirs et jusqu'à sa propre vie»[2] à son art.

Si l'esthétisme n'est pas un hédonisme, d'où provient le statut normatif de ce devoir? Il existe un impératif de perfectionnement de soi: «nous ne nous créons en réalité de devoirs [...] qu’envers nous-mêmes.»[3]
Il faut prendre le narrateur à la lettre: c'est pour nous qu'il fait ce qu'il fait. Quel cadeau nous fait-il? Quel est l'enjeu du roman? Le roman commence par nous exposer une incapacité d'être, le narrateur nous décrivant ses Mois successifs, une cathédrale, un air de musique, une rivalité entre deux personnages historiques, et reconnaît à la fin du livre, après la disparition d'Albertine : «ma vie m’apparut [...] comme quelque chose de si dépourvu du support d’un moi individuel identique et permanent [...]»[4]

Trois problèmes à résoudre

Il faut donc qu'il y est un Moi stable et permanent;
il faut accéder à ce Moi;
il faut avoir la capacité de transmettre ce que ce Moi a appris.
Il faut les trois, et il faut répondre à ces trois problèmes, problème ontologique, problème épistémologique et problème de communication.

"Je" change en continue. On diffère de soi, dans une division autant diachronique que synchronique, bien souvent je ne me comprends pas si je tombe face à d'anciens de mes actes ou de mes écrits. Si par miracle je tombe sur une facette stable de mon être, je n'ai à ma disposition pour l'exprimer que le langage menteur.
Au Ve siècle avant J.C., Gorgias avait déjà remarqué qu'il n'y avait pas de vérité, que si elle existait on ne pourrait pas la connaître, et que si on arrivait à la connaître on ne pourrait pas la dire.

Trouver un Moi stable
La solution trouvée par Proust au premier problème est une épiphanie mnémonique. Un Moi permanent qui se souvient est la condition de la possibilité de la mémoire involontaire. La mémoire involontaire n'est possible que si une partie du Moi est inchangeante (je dirais qu'elle est également la preuve de l'existence de cette partie stable du Moi (remarque du blogeur)). C'est la mémoire qui rend l'identité de soi possible. John Locke a ainsi déterminé ce qui faisait l'identité de soi: tant qu'un individu peut répéter en lui-même la mémoire d'une action passée, il est le même Moi.

Comment accéder à ce Moi?
Les données du sens ne sont pas structurées en elles-mêmes par l'esprit, ainsi que l'ont montré Kant et Nietzsche. Nous déformons ce que nous voyons et nous sommes incompréhensibles à autrui. Qu'on songe par exemple aux réactions en dyptique du narrateur découvrant en Rachel l'amour de Saint-Loup, ou de Saint-Loup contemplant la photographie d'Albertine, avec la même réaction étonnée et incrédule: «c'est ça, la jeune fille que tu aimes?»

Comment savoir au juste qui je suis?
Si je suis ma percepetion, il est impossible de me saisir directement, il me faut un miroir. Ici, c'est l'amour qui sert de miroir. Un homme a toujours la même façon de s'enrhumer, il tombe également amoureux des mêmes personnes et de la même façon. Il faut s'observer amoureux, observer sèchement ses actes plutôt que privilégier l'observation a priori.

Nous avons donc résolu deux problèmes: le problème ontologique (par la mémoire) et le problème épistémologique (en s'observant amoureux).

Comment exprimer cette connaissance du Moi?
Le langage trahit le vrai Moi (dans le sens où il dit autre chose que la vérité du Moi). Il faut donc faire un détour pour accéder à la vérité. Ce détour, c'est le style:

car le style, pour l’écrivain aussi bien que pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune.[5]

Je suis ceux que j'ai étés, la longue série des Moi qui balisent mes jours. Mon Moi est égal à l'intégrale de mes Moi.
La narrativité est très en vogue chez les Anglo-Saxons, et elle recouvre quelque chose de très vrai.
1/ La narration est provisoire et recouvre des croyances illusoires. Imaginons que vous soyez Mme Verdurin. Si l'on se place à la fin du XIXe siècle, votre prise de position pour le dreyfusisme représente une erreur sociale et vingt ans de retard dans votre ascencion de l'échelle sociale. Mais si l'on se place vingt ans plus tard, c'est l'acte le plus porteur de votre vie.
L'avenir a ainsi le pouvoir de changer le passé.
Pourquoi par exemple le narrateur interrompt-il son récit de son amour pour Gilberte pour nous signaler incidemment une Albertine, nièce de Mme Bontemps? Parce qu'il connaît le futur. On assiste ainsi à une réécriture continue de l'histoire. Les nouvelles éditions sont permanentes, aucune n'est "vraie".

2/ D'autre part la narration doit être esthétique. Les philosophes se réclament du récit, mais écrit sans style.Ce que comprend Proust, c'est que les techniques littéraires sont indispensables.
Car à l'inverse, si Albertine compte, pourquoi nous parler de Gilberte? L'épisode de l'amour pour Gilberte ne cause pas l'amour pour Albertine, il le prépare, comme la sonate de Vinteuil prépare le septuor. C'est ce que Genette appelle une amorce: un geste proleptique non causale. Les divers Mois conspirent ainsi à produire un Moi unifié.

3/ La narration du Moi n'a presque aucune valeur en elle-même. Mais en écoutant l'histoire des autres j'apprends à raconter mon histoire. En apprenant à raconter mon histoire j'apprends à raconter le futur.
Cela permet de maximiser le plaisir, cela m'habitue à vivre au futur antérieur. J'apprends à vivre autobiographiquement.

Mais alors ?

C'est une conclusion inattendue: le but de tout cela n'était-il pas de raconter une vie?
Oui et non : oui pour le narrateur, non pour Proust. Proust invite tout le monde à écrire.

Est-ce que le narrateur va écrire la Recherche du temps perdu? Non. Il vient d'écrire ce que nous venons de lire. La vie continue, ce que nous venons de lire est à réécrire. C'est une réécriture permanente à la façon de Pierre Ménard.
La plus grande différence entre Proust et son personnage, c'est que Proust a déjà écrit tandis que le narrateur ne sait pas s'il écrira.
Non, tout le monde ne doit pas écrire une biographie, mais vivre la vie en tant que littérature.

Où est le devoir ici ?

1/

Certes, ce que j’avais éprouvé dans la bibliothèque et que je cherchais à protéger, c’était plaisir encore, mais non plus égoïste, ou du moins d’un égoïsme (car tous les altruismes féconds de la nature se développent selon un mode égoïste, l’altruisme humain qui n’est pas égoïste est stérile, c’est celui de l’écrivain qui s’interrompt de travailler pour recevoir un ami malheureux, pour accepter une fonction publique, pour écrire des articles de propagande) utilisable pour autrui.[6]

Que va nous apporter Marcel? la découverte de la vision du monde par un autre:

Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre [...][7]

L'art nous donne les moyens de détruire les murs de la cellule sollipsiste.

En 1917, Weber porte un diagnostic pénétrant sur notre époque en évoquant le désenchantement du monde: la technique permet de faire des prévisions, nous pouvons maîtriser la nature, il y a de moins en moins de miracles et de plus en plus de phénomènes naturels.
Weber a négligé que chaque fois que la religion s'est retirée a eu lieu un réenchantement moderne et multiple; car Dieu remplissait de multiples fonctions (cf. Nietzsche), des fonctions de rédemption, d'épiphanie, de mystère, d'infini, fonctions maintenant éclatées entre de nombreux intervenants:

ce n’est pas un univers, c’est des millions, presque autant qu’il existe de prunelles et d’intelligences humaines, qui s’éveillent tous les matins.[8]

Proust nous fournit une nouvelle perspective, il réenchante le monde.

2/ Dans le même temps, il s'agit d'un geste altruiste. Il s'agit de fournir aux autres les moyens de se connaître. Il présente un processus a posteriori qui remontent des effets aux causes.

Hervé Picherit s'est posé une question simple: quand Swann tombe-t-il amoureux d'Odette pour la première fois?[9] La réponse est surprenante: Swann tombe huit fois amoureux d'Odette pour la première fois, mais chaque fois pour des raisons différentes: parce qu'elle semble lui échapper, parce qu'elle semble lui appartenir, parce qu'il désire l'esthétiser, parce qu'elle plaît à Charlus, parce qu'elle lui montre de la bonté, etc.
Le lecteur doit choisir entre ses possibilités, quitte à ce qu'il rende compte après du choix qu'on a fait. Selon la belle phrase d'Antoine Compagnon, nous sommes interloqués, perplexes, mais cette incertitude doit aboutir à une certitude subjective et stable, car si l'origine de la philosophie est dans l'émerveillement, sa fin est un savoir, la philosophie est un outil pour se connaître.

La Recherche est un exemple de la façon d'organiser son histoire, ses souvenirs. Elle donne l'exemple d'une pensée hypotactique, c'est-à-dire qui sait organiser tous les élements d'une vie. Il ne suffit pas de raconter, il faut se reconstruire.

A la recherche du temps perdu est un roman formatif. C'est terrain pour se former, un livre à lire et à relire. Il faut relire des passages ou la phrase qu'on vient de lire. C'est un livre à lire en invitant le lecteur à croire ou ne pas croire. C'est un processus d'autoformation, la Recherche est un entraînement à la vie.

3/ La lecture est un processus où il importe de tomber dans des pièges.
4/ La Recherche est un modèle formel pour la construction de soi et de son histoire.
5/ pas noté

Finalement, est-ce moral ou non?
Il y a une moralité de l'artiste.
Le cadeau que nous fait Proust réenchante le monde. C'est un geste altruiste.
La Recherche est un roman formatif en ce qu'il nous présente un modèle formel. Il permet l'aiguisement des capacités, de la foi pour se raconter même si c'est une foi qui tient de l'illusion lucide.

La lecture est une expérience et le narrateur le sait. Lire un roman, écouter une sonate, regarder un tableau sont des activités qui possèdent une temporalité propre.
Il n'y a pas d'idé dans le septuor, tout au plus des motifs. C'est un événement, c'est une expérience.

                                                    ***

Question de AC: S'agit-il d'un apprentissage de ce qui devait être ou d'un futur ouvert?
JL : Je n'ai pas de réponse. Il me semble que le champ est ouvert, il existe plusieurs manières de se raconter sa vie. On peut raconter sa vie de manière extrêmement convaincante et échouer, comme Krap, de Beckett: il dévoue sa vie à son art, et au moment de sa mort, onze exemplaires de son livre ont été vendus, dont certains à des bibliothèques d'outre-mer (précise-t-il dans un raffinement de cruauté).
AC: mais si Beckett écrit ce genre de roman, c'est aussi en réaction à Proust.
JL : ce serait une longue discussion...

la version de sejan.

Notes

[1] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1040

[2] Préface de Proust à La Bible d'Amiens'', de John Ruskin

[3] La Prisonnière, Clarac t3, p.98

[4] La Fugitive, Clarac t3, p.594

[5] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.895

[6] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1036

[7] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.895

[8] La Prisonnière, Clarac t3, p.191

[9] H. G. Picherit, The Impossibly Many Loves of Charles Swann: The Myth of Proustian Love and the Reader's "Impression" in Un amour de Swann

cours n° 12 : les vices et les vertus s'étayant les unes les autres

Nous arrivons à la pénultième séance... J'aurais pu faire, dans le style "les titres auxquels vous avez échappés", les cours auxquels vous avez échappés. Georges Steiner vient de publier un livre (que je n'ai pas encore lu), Les livres que je n'ai pas écrits. Est-ce que c'est plus facile que de parler des leçons que je ne ferai pas?

Il aurait été possible de poursuivre la liste des vertus et des vices, en diptyques : la charité et l'envie, la justice et l'injustice, la vengeance ou l'expiation,... ou alors de travailler en partant des personnages: Bloch, Françoise, Mme Verdurin, Albertine (dont je n'ai sans doute pas assez parlé), Legrandin...

Je voudrais corriger l'image d'Albertine. J'ai donné l'image d'une bonne Albertine en l'associant à la grand-mère dans la mort. Mais Albertine est un personnage ambigu, également associé à Charlus dans le Temps retrouvé:

Dans mon adolescence, où je croyais exactement ce qu’on me disait, j’aurais sans doute, en entendant le gouvernement allemand protester de sa bonne foi, été tenté de ne pas la mettre en doute, mais depuis longtemps je savais que nos pensées ne s’accordent pas toujours avec nos paroles; non seulement j'avais un jour, de la fenêtre de l'escalier, découvert un Charlus que je ne soupçonnais pas, mais surtout, chez Françoise, puis hélas chez Albertine, j'avais vu des jugements, des projets se former, si contraires à leurs paroles, que je n'eusse, même simple spectateur, laissé aucune des paroles, justes en apparence, de l'emperuer d'Allemagne, du roi de Bulgarie, tromper mon instinct qui êût deviné, comme pour Albertine ce qu'ils machinaient en secret.[1]

Albertine mérite cet hélas qui la fait ressembler à Charlus. Elle est capable de feinte diplomatique.

La dernière fois je m'interrogeais sur le héros: est-il bon, est-il méchant? Nous avons vu la diatribe du narrateur (qui n'est pas le héros) contre les célibataires de l'art alors que lui-même n'échappe que de peu à cet état. Je voudrais aujourd'hui m'interroger sur l'écrivain.

Pour ce faire, je propose de faire un passage par les artistes. Plusieurs sont possibles, Elstir, Vinteuil, j'ai choisi Bergotte. Bergotte est présenté comme un Tartuffe, la grande figure de la réflexion française avec le Misanthrope.
La tartufferie de Bergotte est dénoncée avant que le narrateur ne le rencontre pour la première fois, la suite du récit devant nous démontrer que rien n'est si simple.
Le premier à dénoncer ainsi Bergotte, c'est Norpois, lorsque le narrateur l'interroge au cours d'un repas. Norpois se lance dans une longue tirade, accusant Bergotte d'être un "joueur de flûte", le tout culminant par un procès de la morale de l'écrivain. Norpois a refusé de recevoir Bergotte à l'ambassade de Vienne car celui-ci prétendait venir accompagner d'une femme légère.

Néanmoins, j’avoue qu’il y a un degré d’ignominie dont je ne saurais m’accommoder, et qui est rendu plus écoeurant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot, moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit qu’analyses perpétuelles et d’ailleurs, entre nous, un peu languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour de simples peccadilles, de véritables prêchi-prêcha (on sait ce qu’en vaut l’aune) alors qu’il montre tant d’inconscience et de cynisme dans sa vie privée.

N'oublions pas qu'il y a de l'Anatole France dans Bergotte. Norpois est outré par le décalage entre la vie privée et le discours littéraire.

[...] au fond c’est un malade. C’est même sa seule excuse.

La tartufferie extrême relève de la pathologie.
Peu après, la gratitude pousse le narrateur à faire une gaffe lorsque Norpois évoque l'intention de répéter à Mme Swann un compliment que vient de faire le narrateur au sujet d'Odette et de Gilberte:

cet homme important qui allait user en ma faveur du grand prestige qu’il devait avoir aux yeux de Mme Swann, m’inspira subitement une tendresse si grande que j’eus peine à me retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui avaient l’air d’être restées trop longtemps dans l’eau.

Et la page se poursuit sur une autre indélicatesse, cette fois de la part de Norpois:

Pourtant quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j’y pusse rencontrer, parce qu’il était l’ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d’ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l’Ambassadeur parti, on me raconta qu’il avait fait allusion à une soirée d’autrefois dans laquelle il avait «vu le moment où j’allais lui baiser les mains» [...][2]

Ces récits tiennent en quelques pages. Les bassesses des uns et des autres ne sont pas commentées, mais leur rapprochement n'est pas fortuit.
La complexité de Bergotte est annoncé. Quand le narrateur le rencontrera, le Bergotte rêvé sera confronté au Bergotte réel (le rêve à la personne): le "doux chantre" s'avèrera un «un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire», à la voix désagréable, suggérant «quelque mentalité d'ingénieur pressé». On est loin de l'auteur que le narrateur avait imaginé à partir de ses livres, il découvrait «un certain genre d’esprit actif et satisfait de soi, ce qui n’était pas de jeu, car cet esprit-là n’avait rien à voir avec la sorte d’intelligence répandue dans ces livres, si bien connus de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse.»Ibid, p.555-556

Nous avons donc encore affaire à un personnage double. Il y a le vrai Bergotte, noble et élevé, et le Bergotte égoïste et mondain, un arriviste qui cherche à parvenir à l'Académie française. Comme Baudelaire ou Bergson, Bergotte s'abaisse en courant après les honneurs, en faisant des visites. Il s'abaisse au niveau du kleptomane, on retrouve l'idée de pathologie (ce qui va suivre est le commentaire d'une lecture continue de plusieurs pages) :

Et l’homme à barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs voix dans les élections, mais de s’en rapprocher en tâchant qu’aucune personne qui eût estimé que c’était un vice de poursuivre un pareil but, pût voir son manège.

L'homme n'est pas à la hauteur de son génie:

Il n’y réussissait qu’à demi, on entendait alterner avec les propos du vrai Bergotte ceux du Bergotte égoïste, ambitieux et qui ne pensait qu’à parler de tels gens puissants, nobles ou riches, pour se faire valoir, lui qui dans ses livres, quand il était vraiment lui-même, avait si bien montré, pur comme celui d’une source, le charme des pauvres.

On pourrait lire ces pages comme une critique de Sainte Beuve. Mais c'est plus compliqué que ça: il n'y aurait pas de bon Bergotte s'il n'y avait de mauvais Bergotte:

Quant à ces autres vices auxquels avait fait allusion M. de Norpois, à cet amour à demi incestueux qu’on disait même compliqué d’indélicatesse en matière d’argent, s’ils contredisaient d’une façon choquante la tendance de ses derniers romans, pleins d’un souci si scrupuleux, si douloureux, du bien, que les moindres joies de leurs héros en étaient empoisonnées et que pour le lecteur même il s’en dégageait un sentiment d’angoisse à travers lequel l’existence la plus douce semblait difficile à supporter, ces vices ne prouvaient pas cependant, à supposer qu’on les imputât justement à Bergotte, que sa littérature fût mensongère, et tant de sensibilité, de la comédie.

"amour à demi incestueux qu’on disait même compliqué d’indélicatesse en matière d’argent" : le sexe et l'argent, comme toujours.
On trouve ici le premier grand développement de La Recherche sur la moralité de la littérature.

De même qu’en pathologie certains états d’apparence semblable sont dus, les uns à un excès, d’autres à une insuffisance de tension, de sécrétion, etc., de même il peut y avoir vice par hypersensibilité comme il y a vice par manque de sensibilité.[3]

Le vice est donc aussi bien une absence qu'un excès de sensibilité. Cette idée est reprise dans les brouillons. On songe à Mlle de Vinteuil, artiste du mal:

Une sadique comme elle est l’artiste du mal, ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être, car le mal ne lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait même pas d’elle ; et la vertu, la mémoire des morts, la tendresse filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner.[4]

C'est le sacrilège qui prouve le sacré, comme le dira Georges Bataille. Il y a donc vice par hypertrophie du sentiment moral. Il faut avoir connu l'envie pour atteindre la charité, l'idôlatrie pour atteindre la foi.
Quant à Bergotte, s'il n'est pas un Tartuffe, c'est que

Peut-être n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser avec toute sa force d’anxiété. Et à ce problème l’artiste donne une solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme les grands docteurs de l’Église commencèrent souvent tout en étant bons par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté personnelle, souvent les grands artistes tout en étant mauvais se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle morale de tous.[5]

On anticipe la leçon du Temps retrouvé. Les bons écrivains ont connu le vice, Dostoïevski, Henry Bataille, Musset, Baudelaire, on retrouve le cliché de Saint Augustin et de ses confessions. Mais ici il ne s'agit pas de conversion mais de double vie. Déjà dans Jean Santeuil, l'écrivain C. rendait visite au gardien de phare et par méchanceté pure chassait les oies:

Quand la femme du phare revint et, ne trouvant plus ses oies, se mit à crier, C. eut l'air de s'apercevoir seulement alors qu'elles n'étaient plus devant la maison. Mais il devait rire intérieurement, ce qui prouve qu'il n'était pas aussi bon que ces gens le croyaient.[6]

D'ailleurs il couchait avec la serveuse de l'auberge (''ajoute malicieusement Compagnon, sans qu'on comprenne s'il sourit de cette preuve définitive de vice ou de Proust fournissant cela comme preuve définitive du vice).
Mais C. était-il vraiment méchant? Proust cherche à définir la morale de l'écrivain:

Le don de poésie qui était en lui, était devenu peu à peu le centre de sa vie morale, et ses luttes de conscience avaient pris une autre forme. Le bien était ce qui favorisait son inspiration, le mal ce qui la paralysait.[7]

L'artiste a une autre exigence que les gens ordinaires. Sa seule morale est celle de l'œuvre. Le détour par l'idôlatrie est inutile. On a affaire ici à un certain cynisme: il ne s'agit pas du même égoïsme que celui des mortels.

Revenons à Bergotte:

Ce sont les vices (ou seulement les faiblesses et les ridicules) du milieu où ils vivaient, les propos inconséquents, la vie frivole et choquante de leur fille, les trahisons de leur femme ou leurs propres fautes, que les écrivains ont le plus souvent flétries dans leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage ou le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Mais ce contraste frappait moins autrefois qu’au temps de Bergotte, parce que d’une part, au fur et à mesure que se corrompait la société, les notions de moralité allaient s’épurant, et que d’autre part le public s’était mis au courant plus qu’il n’avait encore fait jusque-là de la vie privée des écrivains ; et certains soirs au théâtre on se montrait l’auteur que j’avais tant admiré à Combray, assis au fond d’une loge dont la seule composition semblait un commentaire singulièrement risible ou poignant, un impudent démenti de la thèse qu’il venait de soutenir dans sa dernière oeuvre.

La vie de Bergotte est un "impudent démenti". Le narrateur reconnaît la dimension biographique, les événements choquants dont l'écrivain fait son œuvre. Mais le monde moderne est à la fois plus immoral et plus ouvert, il supporte moins le contraste. Vivre ainsi de façon contrastée était plus facile sous l'Ancien Régime.

Reste la question: Bergotte est-il bon, est-il méchant? La réponse est difficile et la question n'est peut-être pas pertinente.

Ce n’est pas ce que les uns ou les autres purent me dire qui me renseigna beaucoup sur la bonté ou la méchanceté de Bergotte. Tel de ses proches fournissait des preuves de sa dureté, tel inconnu citait un trait (touchant car il avait été évidemment destiné à rester caché) de sa sensibilité profonde.

Bergotte est les deux à la fois, bon et méchant, dur et d'une sensibilité profonde.

Mais dans une auberge de village où il était venu passer la nuit, il était resté pour veiller une pauvresse qui avait tenté de se jeter à l’eau, et quand il avait été obligé de partir il avait laissé beaucoup d’argent à l’aubergiste pour qu’il ne chassât pas cette malheureuse et pour qu’il eût des attentions envers elle. Peut-être plus le grand écrivain se développa en Bergotte aux dépens de l’homme à barbiche, plus sa vie individuelle se noya dans le flot de toutes les vies qu’il imaginait et ne lui parut plus l’obliger à des devoirs effectifs, lesquels étaient remplacés pour lui par le devoir d’imaginer ces autres vies.

L'écrivain se situe au-dessus des fautes ordinaires. Son art l'entraîne vers un épanouissement, une effusion du moi.
Bergotte épouse les foules dont il devient le peintre, il se noie dans toutes les vies qu'il imagine. Il atteint ainsi l'oubli de soi, l'altruisme sublime qu'est la vraie charité, cette dureté bourrue que presente la Charité de Giotto.

Mais en même temps, parce qu’il imaginait les sentiments des autres aussi bien que s’ils avaient été les siens, quand l’occasion faisait qu’il avait à s’adresser à un malheureux, au moins d’une façon passagère, il le faisait en se plaçant non à son point de vue personnel, mais à celui même de l’être qui souffrait, point de vue d’où lui aurait fait horreur le langage de ceux qui continuent à penser à leurs petits intérêts devant la douleur d’autrui. De sorte qu’il a excité autour de lui des rancunes justifiées et des gratitudes ineffaçables.[8]

On trouve ces mêmes remarques dans le premier carnet de La Recherche: «sa gentillesse avait augmenté sa sécheresse», si bien qu'il «passait auprès de sa famille pour le plus sec des hommes et pour le meilleur auprès des étrangers».
Le plus corrompu est le plus fidèle, ce sont des oppositions tout à fait beuviennes, à rapprocher de Baudelaire qui s'abaisse à faire des visites. On retrouve ainsi dans Contre Sainte-Beuve:

Quant à l'homme lui-même, il n'est qu'un homme et peut parfaitement ignorer ce que veut le poète qui vit en lui[9] [...]. Baudelaire se trompait-il à ce point sur lui-même?[10]

C'est toujours le même "dualisme si troublant". Baudelaire comme Bergotte s'ignorent. Ils sont les sujets d'un dualisme naturel qui fait remonter leur bonté à tout moment.

C'est cette caractéristique qui m'amène à parler de Dostoïevski. Le repas chez les Swann se termine, à la fin du passage le narrateur imagine Bergotte devant se défendre devant un tribunal avec une profonde méconnaissance de la réalité:

C’était surtout un homme qui au fond n’aimait vraiment que certaines images et (comme une miniature au fond d’un coffret) que les composer et les peindre sous les mots. Pour un rien qu’on lui avait envoyé, si ce rien lui était l’occasion d’en entrelacer quelques-unes, il se montrait prodigue dans l’expression de sa reconnaissance, alors qu’il n’en témoignait aucune pour un riche présent.

Bergotte est bien finalement un idôlatre, puisqu'il est amoureux des images.

Et s’il avait eu à se défendre devant un tribunal, malgré lui il aurait choisi ses paroles, non selon l’effet qu’elles pouvaient produire sur le juge, mais en vue d’images que le juge n’aurait certainement pas aperçues.

Et Bergotte manque de raison pratique. L'idée du tribunal est liée à celle de la double vie de Bergotte. Le juge est insensible aux images.
Je retiens l'idée que le narrateur place Bergotte dans un tribunal pour se défendre: si j'en avais eu le temps il aurait fallu parler de la Justice. Le narrateur ne croit pas à la justice ou il en a peur. Ainsi dans un autre passage, à propos d'Albertine:

En ce moment, tenant au dessus d’Albertine et de moi la lampe allumée qui ne laissait dans l’ombre aucune des dépressions encore visibles que le corps de la jeune fille avaient creusées dans le couvre-pieds, Françoise avait l’air de la “Justice éclairant le Crime”.[11]

C'est une allusion à un tableau de Prud'hon (Antoine Compagnon projette l'image), La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, peint en 1808 et qui sera accroché de 1808 à 1815 derrière le juge dans la salle des Assises (le tableau sera ensuite remplacé par une crucifixion).


Thémis la Justice accomgnée de Némésis, la vengeance, poursuit le crime. La notice historique décrit ainsi ce tableau: «La Justice et la vengeance poursuive le criminel. L'effet et l'idée de cette composition sont dans un bel accord, et la pensée générale en inspira très heureusement l'exécution. Le malfaiteur a cru se cacher avec son forfait dans l'ombre de la nuit, mais déjà le flambeau de la justice l'enveloppe d'une clarté sinistre. En vain il fuit, il ne peut échapper à la vengeance du remords; les deux inexorables déesses ont commencé son châtiment.»

Peut-être n'est-ce pas si grave que les juges ne comprennent pas Bergotte, puisque Bergotte est coupable. Nous sommes tous coupables, on se souvient des réflexions du narrateur lorsqu'il songe à sa vie après le départ d'Albertine:

Alors la vie me parut barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n’avais pas vécu chastement avec elle, je trouvai, dans la punition qui m’était infligée pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l’argent, cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains et qui fait qu’il n’y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur judiciaire, mais une espèce d’harmonie entre l’idée fausse que se fait le juge d’un acte innocent et les faits coupables qu’il a ignorés.[12]

C'est une image terrifiante de la justice qui nous rappelle celle de Joseph de Maistre pour qui il n'y a jamais d'erreurs judiciaire: nous sommes toujours coupables de quelque chose:

Comme il est très possible que nous soyons dans Terreur lorsque nous accusons la justice humaine d'épargner un coupable, parce que celui que nous regardons comme tel ne l'est réellement pas; il est, d'un autre côté, également possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis, l'ait réellement mérité par un autre crime absolument inconnu.[13]

vision à rattaché bien entendu à Dostoïevski. Ce qui est présenté, c'est le sentiment d'une justice providentielle, d'un système global de compensation entre vices et vertus, et c'est sur fond que peut se développer l'altruisme le plus sublime.


la version de sejan

Notes

[1] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.774

[2] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.475 à 478

[3] Ibid., p.557-558

[4] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.164

[5] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.558

[6] Préface à Jean Santeuil, Pléiade, p.187

[7] Ibid.

[8] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.559

[9] Les dernières lignes de ce paragraphe sont extraite d'un autre cahier, où elles sont précédées de la mention suivante: «Ajouter à Baudelaire, quand je parle du poète qui désire être de l'Académie, etc. Suprême ironie, Bergson et les visites académiques»

[10] Contre Sainte-Beuve, "Sainte-Beuve et Baudelaire", Folio p.169

[11] Le côté de guermantes'', Clarac t2, p.360

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.446

[13] Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, p.34

Joshua Landy

Nous avons eu droit cette après-midi à un cours éblouissant, qui m'a laissée le souffle coupé.

Une présentation de Joshua Landy est disponible ici[1] Elle nous apprend entre autres que Landy travaille actuellement sur les "romans de formation", des romans qui cherchent à entraîner (dans le sens d'exercer) plutôt qu'à instruire le lecteur.

En attendant les quelques notes que j'ai griffonnées, je mets en ligne la bibliographie que j'ai compilée à partir de Google. Les articles sont le plus souvent payants et téléchargeables en ligne.

Articles

  • "Les Moi en Moi": The Proustian Self in Philosophical Perspective, New Literary History - Volume 32, Number 1, Winter 2001, pp. 91-132
  • Nietzsche, Proust, and Will-To-Ignorance, Philosophy and Literature - Volume 26, Number 1, April 2002, pp. 1-23
  • avec R. Lanier Anderson, Philosophy as Self-Fashioning: Alexander Nehamas's Art of Living, Diacritics - Volume 31, Number 1, Spring 2001, pp. 25-5
  • Accidental Kinsmen: Proust and Nietzsche, Philosophy and Literature - Volume 27, Number 2, October 2003, pp. 450-455
  • Proust, His Narrator, and the Importance of the Distinction, in Poetics Today 2004; 25 : 91-135.
  • A Beatrice for Proust ?, Poetics Today 2007; 28 : 607-618.
  • Philosophy to the Rescue, Philosophy and Literature - Volume 31, Number 2, October 2007, pp. 405-419


Livre

Philosophy As Fiction : Self, Deception, and Knowledge in Proust, téléchargeable ici.
- Quelques renseignements sur Google-books.

A venir : The Re-Enchantment of the World: Secular Magic in a Rational Age, présenté ici


Notes

[1] lien mis à jour le 7/01/09. Il fournit une bibliographie qui rend inutile les liens qui suivent. Je laisse en l'état, pour maintenir la raison d'être de ce billet.

séminaire n°11 : Maya Lavault - Histoires de crimes proustiens

J'ai dirigé la maîtrise et le DEA de Maya Lavault. Elle prépare actuellement un doctorat sur le secret dans Proust. Elle est actuellement professeur en collège et sera ATER au collège de France l'année prochaine.

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Mes notes sont assez décousues, je n'ai pas vraiment noté les transitions. Bah, tant que la logique est respectée... C'était intéressant, une revue de la métaphore du crime chez Proust, d'abord d'une façon générale, avec les deux grands crimes sociaux, l'homosexualité et le sadisme, puis un glissement vers les rapports au plaisir et à l'image de la mère, des remarques convaincantes sur les meurtres toujours doubles, les allusions à Poe, etc. Il en ressort que le grand meurtre de la Recherche, le meurtre permanent, répété, est le matricide.
Les références données dans le corps du texte sont celles données par la conférencière, soit l'édition Tadié de la Pléiade.

La morale sociale est préservée par les interdits. Les maisons de La Recherche sont les lieux où prennent place les deux crimes sociaux, l'homosexualité et le sadisme. Les rapports entre juifs et homosexuels servent de métaphore du crime.
Le narrateur est le témoin secret de deux scènes "de crime", l'une d'homosexualité, lorsqu'il est le témoin auditif de la rencontre entre Charlus et Jupien, l'autre de sadisme, lorsqu'il se comporte en voyeur lors de la scène de la flagellation de Charlus, la guerre ajoutant à l'atmosphère une ambiance d'espionnage.

On se souvient d'Albertine remarquant que Dostoïevski finit par être louche à force de parler de crime:

— Mais est-ce qu'il a jamais assassiné quelqu'un, Dostoïevski ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s'appeler l'Histoire d'un Crime. C'est une obsession chez lui, ce n'est pas naturel qu'il parle toujours de ça. (La Prisonnière, RTP, III, p. 881)

Le lecteur pourrait se poser la même question à propos de Proust : c'est étrange, cette métaphore du crime filée par le narrateur, pourquoi cette obsession?
Je voudrais démontrer que les crimes proustiens sont des crimes de sang, mais rejetés dans les marges du roman, hors du roman : ainsi quand Charlus fait battre à mort un homme qui lui a fait des propositions[1], ou quand il «laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé»[2], ou quand il évoque la violence de la jalousie de Swann: «Mais, mon cher, il m’aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre.»[3]

Dostoievski joue un grand rôle dans La Recherche. Ainsi quand le narrateur apprend la fuite d'Albertine, il se sent aussitôt coupable:

Et quand Françoise m'avait remis la lettre d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu depuis plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré. Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander. (Albertine disparue, RTP, IV, p. 15)

La comparaison rappelle la première comparution de Raskolnikoff : celui-ci est convoqué au commissariat pour une toute autre affaire, une affaire de dette, et il entend là le récit de la mort de la vieille femme. Ici, le narrateur anticipe la mort d'Albertine et s'en sent déjà coupable alors qu'il ne s'agit que de sa fuite.
En effet, le narrateur éprouve des sentiments violents envers Albertine, et il se sait coupable au moins en pensée:

Il y eut alors des jours où je voulus me noyer, me pendre, la tuer (car on aime une femme comme on aime le poulet à qui on est heureux de tordre le cou pour en manger à dîner, seulement pour les femmes on veut les tuer non pour en avoir du plaisir mais pour qu'elles n'en prennent pas avec d'autres). (avant-texte de Sodome et Gomorrhe II, RTP, III, p. 1480)

La parenthèse a été supprimée dans la version définitive. Elle introduit un parallèle intéressant entre les scènes de crime et le sadisme de Françoise tuant le poulet. Il y a ici l'aveu d'une tendresse pour le poulet.

* Quand je dis combien je me suis trompé sur mon caractère et que j'avais mal aimé Albertine dire :* je l'avais aimée oui, mais dans le sens où nous disons à la cuisinière: «je vous préviens que j'aime le poulet, que j'aime le homard », c'est-à-dire «tordez le cou à l'un, faites cuire l'autre tout vivant pour que je puisse m'en délecter, je les aime bien». (manuscrit du Temps retrouvé, RTP, IV, p. 982-983)

C'est une seconde version sous forme de conversation, plus soft, plus présentable. Elle rappelle la conversation avec Gilberte à propos de La fille aux yeux d'or.

Les assassinats de La Recherche ne sont bien sûr pas de vrais assassinats mais des assassinats symboliques. Le narrateur qui s'en accuse les expose ainsi: Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand-mère de celle d'Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait me pardonner. (Albertine disparue, RTP, IV, p. 78) Et ainsi il me semblait que par ma tendresse uniquement égoïste j'avais laissé mourir Albertine comme auparavant j'avais assassiné ma grand-mère. (Albertine disparue, RTP, IV, p. 83) Ce double assassinat rappelle Le double assassinat de la rue Morgue, de Poe. Il y aurait beaucoup de chose à dire sur les relations entre Poe et La Recherche. Par exemple, l'évocation d'un oran-outang suite à la scène de jalousie de Morel hurlant «grand pied de grue»: «scène d’amour déçu, d’amour jaloux peut-être, mais alors aussi bestiale que celle que, à la parole près, peut faire à une femme un ourang-outang qui en est, si l’on peut dire, épris»[4], cet orang-outang doit beaucoup à Edgar Poe. L'autre parallèle, c'est celui que l'on peut faire avec Raskolnikoff, qui tue deux femmes, une vieille et une jeune, comme le narrateur s'accusera d'avoir tué Albertine et sa grand-mère.
Ce double assassinat est redoublé, puisque chacun est commis deux fois, si l'on peut dire: Albertine est assassinée symboliquement au moment de son départ, puis lorsque le narrateur apprend sa mort, la grand-mère meurt d'une part de vieillesse après être tombée malade au cours d'une promenade, elle est tuée symboliquement par l'indifférence et l'oubli (jusqu'à ce que son souvenir resurgisse au moment des intermittences du cœur).
Le narrateur n'a pas toujours été gentil avec sa grand-mère, il lui est arrivé d'exagérer son mal-être pour pouvoir prendre de l'alcool malgré la peine et l'inquiétude qu'il lui causait (dans le train - premier voyage à Balbec), ou de se moquer d'elle, par exemple quand elle se montrait coquette pour être photographiée. C'est le genre de souvenirs qui laisse un remord persistant:

(...) car comme les morts n'existent plus qu'en nous, c'est nous-mêmes que nous frappons sans relâche quand nous nous obstinons à nous souvenir des coups que nous leur avons assenés. (Sodome et Gomorrhe II, RTP, III, 156)

Tuer les parents, c'est le drame du parricide. L'obsession du parricide traverse l'œuvre dès la jeunesse. On la trouve dans La Confession d'une jeune fille, où une jeune fille qui vient de se suicider meurt lentement, le temps de raconter son histoire. Elle a vécu une jeunesse débauchée avant de revenir à la chasteté. Bien que fiancée, elle accepte un soir de suivre son premier amant. Sa mère les surprend en pleins ébats et tombe du balcon de saisissement: la jeune fille s'accuse d'avoir tué sa mère et se suicide. La confession redouble la culpabilité et l'expiation.
Dans la préface [des Plaisirs et les jours, qui contient cette nouvelle], Proust dit qu'il n'a jamais peint le vice que dans les consciences délicates, les consciences «trop faibles pour vouloir le bien, trop nobles pour jouir pleinement dans le mal, ne connaissant que la souffrance». Le mal est inséparable du plaisir. On songe au Baudelaire de "L'héautontimorouménos":

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

D'autre part, Proust a écrit suite à l'affaire Henri Van Blarenberghe un article pour Le Figaro, «Sentiments filiaux d'un parricide». Il tente d'expliquer le crime:

J'ai voulu montrer dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l'éclabousse sans parvenir à la souiller. J'ai voulu aérer la chambre du crime d'un souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement un de ces drames grecs dont la représentation était presque une cérémonie religieuse, et que le pauvre parricide n'était pas une brute criminelle, un être en dehors de l'humanité, mais un noble exemplaire d'humanité, un homme d'esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que la plus inéluctable fatalité - disons pathologique pour parler comme tout le monde – a jeté – le plus malheureux des mortels – dans un crime et une expiation dignes de demeurer illustres. («Sentiments filiaux d'un parricide» paru dans Le Figaro le 1er février 1907; Pastiches et Mélanges, éd. P. Clarac, La Pléiade, 1971, p. 157)

Dans cet article sont évoqués Ajax et Œdipe, puis Oreste. La fin fut censurée par le directeur du Figaro, qui la trouva trop enthousiaste: « «Rappelons-nous que chez les Anciens il n’était pas d’autel plus sacré (...) que le tombeau d’Œdipe à Colone et que le tombeau d’Oreste à Sparte, cet Oreste que les Furies avaient poursuivi jusqu’aux pieds d’Apollon même et d’Athênê en disant : “Nous chassons loin des autels le fils parricide.”»
Ainsi s'explique l'allusion à Oreste à la fin de Sodome et Gomorrhe:

(...) [l'image de la scène de Montjouvain] conservée vivante au fond de moi – comme Oreste dont les dieux avaient empêché la mort pour qu'au jour désigné il revînt dans son pays punir le meurtre d'Agamemnon – pour mon supplice, pour mon châtiment peut-être, qui sait? d'avoir laissé mourir ma grand-mère; surgissant tout à coup du fond de la nuit où elle semblait à jamais ensevelie et frappant comme un Vengeur, afin d'inaugurer pour moi une vie terrible, méritée et nouvelle, peut-être aussi pour faire éclater à mes yeux les funestes conséquences que les actes mauvais engendrent indéfiniment non pas seulement pour ceux qui les ont commis, mais pour ceux qui n'ont fait, qui n'ont cru, que contempler un spectacle curieux et divertissant, comme moi, hélas! en cette fin de journée lointaine à Montjouvain, caché derrière un buisson (...). (Sodome et Gomorrhe II, RTP, III, p. 499-500)

C'est la thématique de Crime et châtiment, Dostoïevski lu à la lumière des tragiques grecs, un motif sculptural menant à l'expiation. On peut prendre l'exemple de deux épisodes des Frères Karamazov: le père engrosse la folle, puis il est assassiné.

Dans La Recherche, la mère à travers la grand-mère (puisque la grand-mère est une figure maternelle) est assassinée, il y a matricide. C'est la fin de l'article sur Van Blarenberghe:

Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. («Sentiments filiaux d'un parricide», art. cité, p. 158-159)

Vinteuil, c'est aussi une figure maternelle, il entoure sa fille de soins digne d'une mère: «M. Vinteuil, tout absorbée d’abord par les soins de mère et de bonne d’enfant qu’il donnait à sa fille»[5]; et ce qui est mis en cause dans la profanation, ce sont les attentions maternelles: «Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous embêter. Crois-tu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te mettre ton manteau, s’il te voyait là, la fenêtre ouverte, le vilain singe.»[6] Mlle de Vinteuil a quasi tué son père de chagrin.
Un même système de profanation de la mère est à l'œuvre dans Confession d'une jeune fille. La jeune fille regarde son visage rendu bestial par le plaisir dans un miroir, dans ce miroir elle croise le regard de sa mère qui la regarde par la fenêtre, horrifiée. Cette vision tue sa mère quasi-instantanément.
Cela rappelle la scène de la fin de Sodome et Gomorrhe, quand Albertine avoue qu'elle connaissait bien Mlle de Vinteuil. Dans cette scène, le narrateur qui parle avec sa mère voit à la fois le paysage d'aurore qui aurait plu à sa grand-mère, et, superposée dans son esprit comme si elle se reflétait sur la vitre, l'image d'Albertine remplaçant l'amie de Mlle de Vinteuil dans la scène de Monjouvain.[7] C'est à nouveau une scène en miroir en présence de la mère, redoublée par le souvenir de la grand-mère.
Le sadisme et la tendresse se confondent. Il est plus simple de les séparer pour se faire comprendre, mais ils ont la même origine:

Tous les romans de Dostoïevski pourraient s'appeler Crime et Châtiment (comme tous ceux de Flaubert, Madame Bovary, surtout, L'Éducation sentimentale). Mais il est probable qu'il divise en deux personnes ce qui a été en réalité d'une seule. Il y a certainement un crime dans sa vie et un châtiment (qui n'a peut-être pas de rapport avec ce crime), mais il a préféré distribuer en deux, mettre les impressions du châtiment sur lui-même au besoin (La Maison des morts) et le crime sur d'autres. (Essais et articles, éd. P. Clarac, La Pléiade, 1971, p. 644-645)

Un autre parricide est celui commis sur Swann. Il meurt une première fois dans l'indifférence générale, le second meurtre est dû à Gilberte qui commence par éviter d'en parler puis va jusqu'à faire disparaître le nom de Swann. Gilberte renie son père et va jusqu'à l'oublier, sacrilège bien plus grand que celui de Mlle de Vinteuil, dont les gestes contribuent à maintenir le souvenir de son père. Ce mouvement opposé des deux jeunes femmes, l'une se souvenant, l'autre effaçant, est d'autant plus douloureux ou choquant qu'on se souvient du jugement de Gilberte sur Mlle de Vinteuil:

Jamais je la connaîtrai, pour une raison, c’est qu’elle n’était pas gentille pour son père, à ce qu’on dit, elle lui faisait de la peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, n’est-ce pas, vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre à votre papa que moi au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais quelqu’un qu’on aime depuis toujours![8]

La profanation de Mlle Vinteuil touche la grand-mère par-dessus la tête du père: le père devient à la fois victime et complice.

Bien plus que sa photographie, ce qu'elle profanait, ce qu'elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait entre eux et elle et l'empêchait de les goûter directement, c'était la ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu'il lui avait transmis comme un bijou de famille (...). (Du côté de chez Swann, RTP, I, p.162)

Tous les fils profanent leurs mères par leurs plaisirs vils et leurs débauches.

Le visage d'un fils qui vit, ostensoir où mettait sa foi sublime une mère morte, est comme une profanation de ce souvenir sacré. Car il est ce visage à qui ces yeux suppliants ont adressé un adieu qu'il ne devait pas pouvoir oublier une seconde. Car c'est avec la ligne si belle du nez de sa mère que son nez est fait, car c'est avec le sourire de sa mère qu'il excite les filles à la débauche, car c'est avec le mouvement de sourcil de sa mère pour le plus tendrement regarder qu'il ment (...). (Contre Sainte-Beuve, éd. B. de Fallois, Paris, Gallimard, 1954, p. 282)

Je laisse de côté les mères profanées. Mais je citerai un dernier exemple, celui de la Berma, qui illustre parfaitement la citation vue plus haut: «nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons»:

La Berma, atteinte d'une maladie mortelle qui la forçait à fréquenter peu de monde, avait vu son état s'aggraver quand, pour subvenir aux besoins de luxe de sa fille, besoins que son gendre souffrant et paresseux ne pouvait satisfaire, elle s'était remise à jouer. Elle savait qu'elle abrégeait ses jours mais voulait faire plaisir à sa fille à qui elle rapportait de gros cachets (...). Malheureusement, ces billets ne faisaient que permettre au gendre et à la fille de nouveaux embellissements de leur hôtel, contigu à celui de leur mère; d'où d'incessants coups de marteau qui interrompaient le sommeil dont la grande tragédienne aurait eu tant besoin. (Le Temps retrouvé, RTP, IV, 573-574)

Les coups de marteau sont comme autant de coups mortels. Le tragique tourne au mélodrame familial.
On arrive au moment de la mort de la Berma. De nouveau les scènes sont parallèles, ou en miroir: la Berma avait joué chez la duchesse de Guermantes, Rachel joue chez la nouvelle princesse de Guermantes, Mme Verdurin. La Berma a invité à un thé, mais les invités profitent d'un moment où elle est allée se reposer de sa maladie qui l'épuise pour s'éclipser. On songe à ce mot de la duchesse de Guermantes, parfaitement indifférente et inconsciente à Swann mourant: «Ah! mon petit Charles, [...]ce que ça peut être ennuyeux de dîner en ville ! Il y a des soirs où on aimerait mieux mourir!»[9]
Rachel est d'une méchanceté banale et commune:

Elle était ravie de porter ce coup à la Berma. Peut-être eût-elle reculé si elle eût su que ce serait un coup mortel. On aime à faire des victimes, mais sans se mettre précisément dans son tort, en les laissant vivre. D'ailleurs, où était son tort? Elle devait dire en riant quelques jours plus tard: «C'est un peu fort, j'ai voulu être plus aimable pour ses enfants qu'elle n'a jamais été pour moi, et pour un peu on m'accuserait de l'avoir assassinée. Je prends la duchesse à témoin.» Il semble que tous les mauvais sentiments et tout le factice de la vie de théâtre passant en leurs enfants sans que chez eux le travail obstiné soit un dérivatif comme chez la mère, les grandes tragédiennes meurent souvent victimes des complots domestiques noués autour d'elle, comme il leur arrivait tant de fois à la fin des pièces qu'elles jouaient. (Le Temps retrouvé, RTP, IV, p. 592)

C'est un matricide à peine dissimulée qui met en œuvre les rapports de réciprocité d'amour haine entre la Berma et sa fille, car la Berma ne se fait aucune illusion: elle aurait fait comme sa fille et sa fille est comme elle:

La Berma n’était pas, du reste, meilleure que sa fille, c’est en elle que sa fille avait puisé, par l’hérédité et par la contagion de l’exemple, qu’une admiration trop naturelle rendait plus efficace, son égoïsme, son impitoyable raillerie, son inconsciente cruauté.[10]

Il y a une réciprocité victime/bourreau, enfant-parent.
Ici deux motifs récurrents s'entremêlent: celui du matricide et celui de l'exécution collective dirigée par un meneur. Le meneur, c'est Rachel. Tous les invités ont fui le thé de la Berma pour aller voir Rachel. Ce n'est pas la première fois que Rachel joue ce rôle, on l'avait déjà vu à l'œuvre dans Le côté de Guermantes, où elle humiliait une jeune actrice et rivale. A cette occasion d'ailleurs, l'histoire du cognac bu par le grand-père revenait comme une honte cuisante au narrateur.[11]

Le crime nourrit Proust comme Dostoïevski. Mais chez Proust, le crime n'est qu'une banale tragédie domestique ou une tragédie d'arrière-cuisine, comme il est dit lors de la scène de l'égorgement du poulet.
On en trouve un dernier écho dans l'exécution de Saniette, la troisième exécution de Saniette qui cette fois va en mourir:

Car cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis l'algarade de M. Verdurin, qu'un valet de pied vint prévenir le Patron que M. Saniette était tombé d'une attaque dans la cour de l'hôtel. Mais la soirée n'était pas finie. «Faites-le ramener chez lui, ce ne sera rien», dit le Patron dont l'hôtel « particulier », comme eût dit le directeur de l'hôtel de Balbec, fut assimilé ainsi à ces grands hôtels où on s'empresse de cacher les morts subites pour ne pas effrayer la clientèle, et où on cache provisoirement le défunt dans un garde-manger, jusqu'au moment où, eût-il été de son vivant le plus brillant et le plus généreux des hommes, on le fera sortir clandestinement par la porte réservée aux «plongeurs» et aux sauciers. Mort, du reste, Saniette ne l'était pas. Il vécut encore quelques semaines, mais sans reprendre que passagèrement connaissance. (La Prisonnière, RTP, III, p. 770)

(ce qui entre nous a pour conséquence que les Verdurin ne paieront jamais l'aide qu'ils s'étaient promis d'apporter secrètement à Saniette).

Le crime est un ressort de la vie sociale. On aime à faire des victimes mais sans se mettre dans son tort.

                                  ***


Est-ce un effet de nos protestations? (je pense à sejan et à moi) Antoine Compagnon a été très gentil avec Maya Lavault. Il faut dire que son exposé était intéressant et convainquant.

La version de sejan.

                                  ***


Notes

[1] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.750

[2] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.716

[3] La Prisonnière, Clarac t3, p.300

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.193

[5] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.159

[6] Ibid., p.162

[7] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p1129

[8] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1 p.536

[9] le côté de Guermantes, Clarac t2, p.586

[10] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.997

[11] ''Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.173

cours n°11 : le héros est-il coupable de "fautes ordinaires" ?

La semaine dernière je parlais de fautes ordinaires, selon le mot de Montaigne. Tous les personnages en paraissent affectés, sauf la mère, la grand-mère, et peut-être Albertine.

Qu'en est-il du héros? On a déjà vu cette phrase de la grand-mère rapportée par la mère, au moment où le héros la rattrape à la gare à Venise:

«Tu sais, dit-elle, ta pauvre grand'mère le disait: C'est curieux, il n'y a personne qui puisse être plus insupportable ou plus gentil que ce petit-là.» Nous vîmes sur le parcours Padoue puis Vérone [...] [1]

Je terminai la semaine dernière par l'exécution de Charlus, quand Brichot et le héros doivent prendre une décision. Le narrateur rappelle alors la scène initiatique de son enfance:

Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je m’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas le boire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu.[2]

La préoccupation du héros n'est pas d'empêcher le forfait mais de le fuir.
Finalement il restera, mais il renoncera à agir, cédant à la procrastination qu'on lui connaît.
La lâcheté est une forme ordinaire de la cruauté. Les vrais sadiques, comme Mlle de Vinteuil ou Charlus, ne sont pas cruels; leur sadisme est une preuve de leur tendresse.
Brichot reconnaît lui aussi sa lâcheté. Dans une tirade comme souvent grotesque, il analyse assez bien le dilemme auquel il est confronté. C'est un dilemme kantien. Avant d'obéir à Mme Verdurin, il se confie au narrateur:

Mais d’abord l’universitaire me prit un instant à part : « Le devoir moral, me dit-il, est moins clairement impératif que ne l’enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et les brasseries kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle vantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la philosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication précise, pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je suis placé, dans cette critique de la Raison pratique où le grand défroqué du protestantisme platonisa, à la mode de Germanie, pour une Allemagne préhistoriquement sentimentale et aulique, à toutes fins utiles d’un mysticisme poméranien. C’est encore le « Banquet », mais donné cette fois à Kœnigsberg, à la façon de là-bas, indigeste et assaisonné avec choucroute, et sans gigolos.

C'est donc la seconde critique de Kant qui est concernée. Le discours dans son exagération n'a pas l'air très sérieux, il n'en reste pas moins que le dilemme est exposé. Brichot termine une longue tirade (que je ne lit pas intégralement) par ces mots:

[...] il me semble que je l’attire comme qui dirait dans un guet-apens, et je recule comme devant une manière de lâcheté.»[3]

La lâcheté, c'est l'inaction au lieu de prévenir le mal, c'est un méfait par omission, plus passif qu'actif. le narrateur en renvoie la responabilité aux autres, au bourreau ou même à la victime.

Tout ça me ramène aux vertus et aux vices qui vont par deux: la force et l'inconstance à Padoue, ou la force opposée à la lâcheté à Amiens, tel que Proust les connaît à travers Emile Mâle. La lâcheté est représentée par un chevalier qui jette son épée devant un lièvre tandis qu'une chouette hulule.

Le narrateur revient souvent sur ses duels. Par exemple dans Sodome et Gomorrhe, au moment d'espionner Julien et Charlus:

« Il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le théâtre d’opérations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de l’affaire Dreyfus, [...] [4]

Le narrateur compare la traversée de la cour à ses duels (Compagnon semble trouver cela si absurde que la salle rit).
Dans La Prisonnière nous avons droit à d'autres duels:

Je tenais de ma grand’mère d’être dénué d’amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m’en rendais guère compte, et à force d’avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait même pour l’être extrêmement, parce que, n’étant nullement peureux, j’avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le prestige moral en m’en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément qu’ils étaient ridicules.[5]

Le narrateur semble revenir sur ses duels pour se faire absoudre sa lâcheté.
On retrouve cette culpabilité diffuse après la mort d'Albertine. Le héros se sent responsable de cette mort, il a l'impression qu'il a tué Albertine en insistant trop pour savoir la vérité.

Et j’avais alors, avec une grande pitié d’elle, la honte de lui survivre.

Il bénéficie en quelque sorte de cette mort. Le narrateur fait un froid calcul, sans doute inconvenant à ce moment précis du récit:

Il me semblait, en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d’une plus grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d’un élément de bonheur, un instrument de chagrin, et il n’y en a pas une seule dont la possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu’elle nous découvre en nous faisant souffrir.[6]

Albertine est morte mais elle a servi au héros en lui faisant découvrir des vérités universelles. Il y a là une évaluation rationnelle du bénéfice, de l'utilité. Dans la ligne de la même lecture allégorique, je voudrais évoquer de nouveau Manon Lescaut. Il s'agit de la page où des Grieux se félicite après coup, après la mort de Manon, des lueurs intellectuelles qu'à fait naître Manon en lui. C'est un passage rétrospectif, le narrateur parle après la fin de l'histoire, quand il sait déjà tout ce qu'il est advenu. Des Grieux raconte ses souvenirs, il s'agit du moment où il est retourné pour la première fois plein de remords chez son père:

Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième livre de l'Énéide ; je le destine à voir le jour, et je me flatte que le public en sera satisfait.[7]

On ne le voit pas ici, mais lorsque des Grieux raconte son histoire à "l'homme de qualité", il est au plus bas, affamé. Mais il souffre d'une sorte d'infatuation due aux Belles Lettres: Manon est morte mais des Grieux est devenu écrivain. Il fera un beau commentaire du livre IV de L'Enéide, celui qui se termine par la mort de Didon.
Ainsi, que la femme parte ou reste, elle meure.
A la fin de l'adoration perpétuelle, dans Le temps retrouvé, se trouve une scène quasi jubilatoire, qui provient du même sentiment de tirer profit de la mort d'autrui:

Et quand nous cherchons à extraire la généralité de notre chagrin, à en écrire, nous sommes un peu consolés, peut-être pour une autre raison encore que toutes celles que je donne ici, et qui est que penser d’une façon générale, qu’écrire, est pour l’écrivain une fonction saine et nécessaire dont l’accomplissement rend heureux, comme pour les hommes physiques l’exercice, la sueur et le bain.

Ecrire une peine d'amour donne un certain bonheur.

À vrai dire, contre cela je me révoltais un peu. J’avais beau croire que la vérité suprême de la vie est dans l’art, j’avais beau, d’autre part, n’être pas plus capable de l’effort de souvenir qu’il m’eût fallu pour aimer encore Albertine que pour pleurer encore ma grand’mère, je me demandais si tout de même une œuvre d’art dont elles ne seraient pas conscientes serait pour elles, pour le destin de ces pauvres mortes, un accomplissement.

"tout de même", "un peu": ce livre sera un monuments aux morts sans que l'on soit vraiment persuadé que les mortes en seront reconnaissantes.

Ma grand’mère que j’avais, avec tant d’indifférence, vue agoniser et mourir près de moi ! Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures abandonné de tous, avant de mourir.

On voit encore une fois apparaître l'indifférence. Il y a nécessité d'expier ce forfait, faire une œuvre de la mort des autres.

D’ailleurs, j’avais une pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait, en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus, m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à moi, et comme s’ils étaient morts pour moi.[8]

L'écrivain utilise la vie et la mort des autres comme matières première. Ce motif était déjà intervenue dans Albertine disparue, le passage se termine par une phrase bien connue dans laquelle le narrateur met en balance sa responsabilité et la noirceur de la société:

Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand’mère et celle d’Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d’un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait me pardonner.[9]

Il s'agit d'un discours d'autojustification. On retrouve cette casuistique à plusieurs reprises, comme se la villenie du monde expliquait l'indifférence ou la lâcheté du narrateur.
Un exemple de cette méchanceté du monde nous est donné par le baron de Charlus lors du bal de la princesse de Guermantes au début de Sodome et Gomorrhe. Le baron humilie Mme de Saint-Euverte, il parle comme si elle n'était pas là en sachant parfaitement qu'elle l'écoute. Le narrateur s'abstient de réagir:

Une niaise question que je lui posai sans malice lui fournit l’occasion d’un triomphal couplet dont la pauvre de Saint-Euverte, quasi immobilisée derrière nous, ne pouvait guère perdre un mot.

Le baron se lance dans une atroce diatribe, très longue, comparant l'odeur de Mme de Saint-Euverte à celle d'une fosse d'aisance. Il interpelle Mme de Surgis: «Est-ce que vous allez vous crotter là ? demanda-t-il à Mme de Surgis, qui cette fois se trouva ennuyée.» Madame de Saint-Euverte a tout entendu et Charlus le sait. Le narrateur conclut:

Pour ma part, j’étais indigné de l’abominable petit discours que venait de tenir M. de Charlus. J’aurais voulu combler de biens la donneuse de garden-parties. Malheureusement dans le monde, comme dans le monde politique, les victimes sont si lâches qu’on ne peut pas en vouloir bien longtemps aux bourreaux.[10]

En effet, Mme de Saint-Euverte, pour se dégager de l'encoignure de la fenêtre où elle était coincée, va passer devant le baron et s'excuser de le bousculer.
Les victimes sont si lâches qu'on finit par donner raison aux forts.
Vous avez remarqué qu'il y a là une allusion au monde politique. On pourrait en trouver d'autres, notamment dans Jean Santeuil, mais aussi dans Sodome et Gomorrhe 2, quand la princesse Sherbatoff bat froid au narrateur qui a salué Mme de Villeparisis:

Il faut avoir vu l’homme politique qui passe pour le plus entier, le plus intransigeant, le plus inapprochable depuis qu’il est au pouvoir ; il faut l’avoir vu au temps de sa disgrâce, mendier timidement, avec un sourire brillant d’amoureux, le salut hautain d’un journaliste quelconque ; il faut avoir vu le redressement de Cottard (que ses nouveaux malades prenaient pour une barre de fer), et savoir de quels dépits amoureux, de quels échecs de snobisme étaient faits l’apparente hauteur, l’anti-snobisme universellement admis de la princesse Sherbatoff, pour comprendre que dans l’humanité la règle – qui comporte des exceptions naturellement – est que les durs sont des faibles dont on n’a pas voulu, et que les forts, se souciant peu qu’on veuille ou non d’eux, ont seuls cette douceur que le vulgaire prend pour de la faiblesse.[11]

Voilà encore une sentence qui tend au sublime psychologique. Seuls les forts peuvent se permettre d'être tendres.
Je ne sais pas s'il y a de vrais forts dans La Recherche du temps perdu, peut-être le duc de Guermantes. Prenons par exemple ce passage, quand le duc rencontre le père du narrateur dans la cour:

[...] dès qu’il l’apercevait en train de descendre l’escalier tout en songeant à quelque travail et désireux d’éviter toute rencontre, le duc quittait ses hommes d’écuries, venait à mon père dans la cour, lui arrangeait le col de son pardessus, avec la serviabilité héritée des anciens valets de chambre du Roi, lui prenait la main, et la retenant dans la sienne, la lui caressant même pour lui prouver, avec une impudeur de courtisane, qu’il ne lui marchandait pas le contact de sa chair précieuse, [...][12]

Pour le duc, il n'y a aucun risque que sa gentillesse soit prise pour de la faiblesse. Le duc n'a jamais été humilié. Cela rappelle la vraie charité qui s'incarne dans une virilité bourrue à l'opposé de la bonté sucrée des dames patronesses.

A l'inverse, quand le héros rencontre Odette qui lui dit du bien de Swann, il n'a pas le courage de lui dire qu'il sait que tout ce qu'elle lui dit est faux:

J’eus la lâcheté d’ajouter que ce qu’elle disait de Swann était gentil et noble de sa part, mais je savais combien c’était faux et que sa franchise se mêlait de mensonges.[13]

Le narrateur s'accuse souvent de la lâcheté mais il se trouve toujours des circonstances atténuantes. n'est-il jamais coupable de Suave mari magno, bonheur au malheur d'autrui, ou souffrance devant le bonheur d'autrui?
C'est le moment d'évoquer le bal des têtes. Ce passage est lu le plus souvent comme un memento mori, mais c'est également un moment de joie mauvaise.

Mais avant d'arriver à ce moment, il y a également le comportement du héros avec Bloch, qui n'est pas il est vrai un personnage très sympathique:

[...] il était d’un caractère lâche et vivant gaiement et paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d’eau, [...][14]

On se souvient qu'au début de Sodome et Gomorrhe, les méduses seront sauvées («Méduse ! Orchidée ! quand je ne suivais que mon instinct, la méduse me répugnait à Balbec ; mais si je savais la regarder, comme Michelet, du point de vue de l’histoire naturelle et de l’esthétique, je voyais une délicieuse girandole d’azur.[15]), mais pour l'instant, le narrateur se contente de décrire Bloch, mal élevé. On se souvient de Bloch et de sa question «Es-tu snob?»

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement envie d’être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda: «Est-ce par goût de t’élever vers la noblesse — une noblesse très à-côté du reste, mais tu es demeuré naïf — que tu fréquentes de Saint-Loup-en-Bray? Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui, n’est-ce pas ? » Ce n’est pas que son désir d’amabilité eût brusquement changé. Mais ce qu’on appelle en un français assez incorrect «la mauvaise éducation» était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne s’apercevait pas, à plus forte raison dont il ne crût pas que les autres pussent être choqués.[16]

Le narrateur comprend que Bloch est désagréable parce que lui, narrateur, ne répond pas à sa demande d'affection.

Le dénigrement furieux était souvent chez Bloch l’effet d’une vive sympathie qu’il avait cru qu’on ne lui rendait pas.[17]

Bloch est comme Cottard ou la princesse Sherbatoff, il fait partie des faibles. Le narrateur souligne quelques comportements dus à l'origine à la négligence et qui se termine par de l'agressivité:

[...] même dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce qu’ayant oublié pendant des mois d’écrire à un bienfaiteur qui vient de perdre sa femme, ensuite on ne

le salue plus pour simplifier[...][18] Il y a donc toujours un contrepied. La comparaison de Bloch avec les méduses intervient alors que le narrateur fait de virulents reproche à Bloch, qui vient de le desservir, sans penser à mal, auprès des Bontemps. Bloch constate la colère du narrateur:

Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je crois, de joie que de gêne de m’avoir contrarié.[19]

Bloch n'a pas un mauvais fond. Il est possible de comprendre l'autre sans pour autant l'apprécier. Le narrateur adapte ses attitudes à ce qu'il a compris de la personnalité de Bloch:

Cependant je causais avec Bloch, et craignant, d’après ce qu’on m’avait dit du changement à son égard de son père, qu’il n’enviât ma vie, je lui dis que la sienne devait être plus heureuse. Ces paroles étaient de ma part un simple effet de l’amabilité.

Le narrateur ment pour ne pas être obligé d'entendre Bloch se plaindre. Avec des gens comme Bloch, désobligeant dès qu'ils sont envieux, on a tendance à mentir pour être tranquille, c'est encore de la lâcheté:

Mais elle persuade aisément de leur bonne chance ceux qui ont beaucoup d’amour-propre, ou leur donne le désir de persuader les autres. «Oui, j’ai en effet une vie délicieuse, me dit Bloch d’un air de béatitude. J’ai trois grands amis, je n’en voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment heureux. Rare est le mortel à qui le Père Zeus accorde tant de félicités.»[20]

On assiste ici à un jeu de miroir mimétique de l'envie. Le narrateur cherche à se protéger de l'envie de Bloch. Ce dialogue est curieux, comme si Bloch avait compris ce qu'était en train de faire le narrateur et exagérait sa propre réponse. L'insincérité est une forme de protection et de fuite.

A côté de l'attitude envers Bloch, on peut remarquer deux autres moments de hauteur ou d'arrogance de la part de l'auteur, des moments d'expression non dissimulée de contentement de soi.
Ainsi, peu avant l'exécution de Charlus, le narrateur juge les choix de Charlus:

[...], j’ai toujours regretté, dis-je, et je regrette encore, que M. de Charlus n’ait jamais rien écrit. Sans doute je ne peux pas tirer de l’éloquence de sa conversation et même de sa correspondance la conclusion qu’il eût été un écrivain de talent. Ces mérites-là ne sont pas dans le même plan. Nous avons vu d’ennuyeux diseurs de banalité écrire des chefs-d’œuvre, et des rois de la causerie être inférieurs au plus médiocre dès qu’ils s’essayaient à écrire.[21]

Cette remarque est très particulière. En effet, elle est faite du point de vue du narrateur en train d'écrire, au-delà de la fin du roman. Elle ne peut être prononcée que par un narrateur devenu écrivain et juge de très haut. Proust fait-il preuve ici de la dureté qui permet d'être doux ou de la dureté du faible?

Le deuxième exemple est la tirade bien connus sur les célibataires de l'art, les ratés. Elle intervient à la fin de l'adoration perpétuelle. Le héros vient d'avoir la révélation de son art et du moyen à sa disposition, la métaphore. Il a alors cette remarque très dure:

Aussi combien s’en tiennent là qui n’extraient rien de leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des célibataires de l’art. Ils ont les chagrins qu’ont les vierges et les paresseux, et que la fécondité dans le travail guérirait.[22]

La fécondité par le travail, on songe à Zola, fécondité, travail, vérité, justice.
La description se poursuit sur plusieurs pages, avec une sorte d'hystérie des amateurs d'arts. Le narrateur n'a pas de mot assez durs pour les qualifier, il ne montre aucune compassion. Il s'agit cette fois du point de vue du narrateur et non du héros.

Nous verrons la prochaine fois les moments peu charitables du héros au cours du bal des têtes.

la version de sejan

Notes

[1] La Fugitive, Clarac t3, p.655

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p.309

[3] Ibid., p.282-283

[4] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.608

[5] La Prisonnière, Clarac t3, p.290

[6] La Fugitive, Clarac t3, p.496

[7] L'abbé Prévost, Manon Lescaut

[8] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.902

[9] La Fugitive, Clarac t3, p.496

[10] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.700

[11] ibid., p.1046

[12] Le côté de Guermantes, t2, p.33

[13] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1022

[14] La fugitive, Clarac t3, p.443

[15] Clarac t2, p.626

[16] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.740

[17] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.275

[18] Ibid, p.403

[19] La fugitive, Clarac t3, p.443

[20] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.201

[21] La Prisonnière, Clarac t3, p.208 (note de bas de page)

[22] Le Temps retrouvé Clarac t3, p.892

Séminaire n°10 : Françoise Leriche - « C'est à l'influence de quelqu'un qu'on juge de sa moralité »

Françoise Leriche est professeur à Grenoble.
A ses débuts, elle fut l'assistante de Philip Kolb. Philip Kolb est comme on le sait l'éditeur des vingt-et-un volumes de la correspondance de Proust à laquelle nous devons tant.
Elle a fait sa thèse sur Huysmans et Proust et la question de la représentation. Elle est l'éditrice du Sodome et Gomorrhe dans le Livre de poche et j'ai pu apprécié son travail puisque je faisais le même pour la Pléiade.
Elle est l'auteur d'une anthologie des lettres de Proust, indispensable puisque certains tomes de la Correspondance ne sont plus disponibles.
Elle est l'auteur d'un grand nombre d'articles dans le dictionnaire Proust paru chez Honoré Champion (elle en est la seconde plus importante contributrice).

                                                 ***

J'ai voulu étudier Proust en tant que théoricien de la morale ou la place de Proust dans le débat contemporainsur la morale. Mon sous-titre est "Réflexions proustiennes sur la responsabilité morale dans une civilisation du plaisir", mais c'était un peu long...
La Recherche, des articles et de la correspondance de Proust se dégage une vision du monde polémique.
Quelle différence trouve-t-on entre la correspondance, qui respecte la plupart du temps les conventions sociales, et La Recherche, où se déploie une plus grande liberté?
En fait, la correspondance de Proust n'est pas si contraintes et il livre le fond de sa pensée à certains de ses amis au risque de les choquer.

A 17 ans, le jeune Proust s'élève contre la morale conventionnelle, mais il ne s'agit pas d'a-moralisme. Il défend quelques vues originales (si je puis en juger dans ma grande ignorance du sujet) dans un authentique souci éthique.
La première lettre que je vous propose est adressée à Daniel Halévy. Elle peut paraître très conventionnelle puisqu'elle disserte sur les bonnes et les mauvaises fréquentations pour aboutir à une maxime qui nous ramène à la sagesse des Nations la plus primaire qui est bien souvent dans le vrai. Cependant, cette lettre n'est peut-être pas si conventionnelle quand on la remet dans son contexte:

[à Daniel Halévy, vers l'automne ? 1888 - Lettres, p.85-86 ; Cor., I, p.123-124]
[...] je vais t'expliquer ma pensée ou plutôt causer avec toi comme avec un garçon exquis de choses très dignes d'intérêt, encore qu'on n'aime pas en causer entre soi. J'espère que tu me sais gré de cette pudeur. Je trouve l'impudicité une chose horrible. Elle me paraît bien pire que la débauche. Mes croyances morales me permettent de croire que les plaisirs des sens sont très bons. Elles me recommandent aussi de respecter certains sentiments, certaines délicatesses d'amitié, et particulièrement la langue française [...].
Tu me prends pour un blasé et un vanné, tu as tort. Si tu es délicieux, si tu as de jolis yeux clairs qui reflètent si purement la grâce fine de ton esprit qu'il me semble que je n'aime pas complètement ton esprit si je n'embrasse pas tes yeux, [...] si enfin il me semble que le charme de ton toi, ton toi où je ne peux séparer ton esprit vif de ton corps léger, affinerait pour moi en l'augmentant «la douce joye d'amour», il n'y a rien là qui me fasse mériter les phrases méprisantes qui s'adresseraient mieux à un blasé des femmes cherchant de nouvelles jouissances dans la pédérastie. [...] qui crois-tu donc que je suis, surtout qui je serai[s] si j'ai déjà fini avec l'amour pur et simple! Je te parlerai volontiers de deux Maîtres de fine sagesse qui dans la vie ne cueillirent que la fleur, Socrate et Montaigne. Ils permettent aux tout jeunes gens de «s'amuser» pour connaître un peu tous les plaisirs, et pour laisser échapper le trop-plein de leur tendresse. Ils pensaient que ces amitiés à la fois sensuelles et intellectuelles valent mieux que les liaisons avec des femmes bêtes et corrompues quand on est jeune et qu'on a un sens vif de la beauté et aussi des «sens». Je crois que ces vieux Maîtres se trompaient, je t'expliquerai pourquoi. Mais je retiens seulement le caractère général du conseil. Ne me traites [sic] pas de pédéraste, cela me fait de la peine. Moralement je tâche, ne fût-ce que par élégance morale, de rester pur. Tu peux demander à M. Straus quelle influence j'ai eu [sic] sur Jacques [NB : Jacques Bizet]. Et c'est à l'influence de quelqu'un qu'on juge de sa moralité.
[...]

Dans cette lettre, Proust se défend de l'accusation de décadence porté contre lui par Daniel Halévy.
Proust soutient qu'il ne transgresse pas la morale, mais qu'il la récuse: il refuse une morale qui refuse le plaisir. Il pose que le plaisir sensuel est très bon, en s'appuyant sur les sages antiques.
La morale chrétienne perd de sa validité dans une République qui garantit la liberté de pensée. Il y a conflit entre la philosophie des Lumières qui pose le bonheur comme but et la morale traditionnelle chrétienne, sans compter une certaine liberté de mœurs vécue en toute hypocrisie dans les couches sociales les plus élevées.

Dans ce contexte, Proust fait preuve d'une certaine maturité en choisissant ses propres règles. Il distingue l'amoureux, qui accorde toute son attention à l'autre, du débauché, du blasé, qui ne cherche que son plaisir en instrumentalisant l'autre.
Proust pose de nouveaux critères. Mais l'intention ne suffit pas (on songe à la fable de l'ours et de son ami jardinier, l'ours écrasant par accident le visage de son ami), il faut juger selon les conséquences («Tu peux demander à M. Straus quelle influence j'ai eu [sic] sur Jacques»). Evidemment, on ne peut savoir ce qu'il en est exactement dans ce cas précis, mais l'important est ce qu'en dit Proust. On remarque l'importance accordée à l'autre. Il n'y a pas de nihilisme, pas de relativisme. Proust ne postule pas l'indifférence des valeurs. Il croit à une éthique de la responsabilité et de l'attention à autrui. Cette perpective moderne dépasse la sagesse antique par une plus grande exigence.

Vingt ans plus tard, en 1908, Proust commence La Recherche. Entretemps, la prmauté du plaisir aura été affirmée par la Belle Epoque. D'autre part, Nietzsche commence à être traduit (par Daniel Halévy!) Le corps et le plaisir sont exaltés. Il n'y a pas de règles ni de limites. Ces idées reçoivent un fort écho dans les couches supérieures de la société. Gide en est leur porte-parole:

[Gide, Les Nourritures terrestres, 1897]
NOURRITURES.
     Je m'attends à vous, nourritures !
     Ma faim ne se posera pas à mi-route ;
     Elle ne se taira que satisfaite ;
     Des morales n'en sauraient venir à bout.
[...]
     Je m'attends à vous, nourritures !
     Satisfactions, je vous cherche ;
     Vous êtes belles comme les rires de l'été.
     Je sais que je n'ai pas un désir
     Qui n'ait déjà sa réponse apprêtée.
     Chacune de mes faims attend sa récompense.
[...]
Disponible ! Nathanaël, disponible !
— et par une attention subite, simultanée de tous les sens, arriver à faire (c'est dificile à dire) du sentiment même de sa vie, la sensation concentrée de tout l'attouchement du dehors... (ou réciproquement).      [= un «rendez-vous de sensations»]

Le moi est un "rendez-vous de sensations". On retrouve ces idées chez Henry James, Anna de Noailles: une morale du plaisir immédiat.
Le Proust de La Recherche questionne cette morale qui ne le satisfait pas:

[RTP, «Combray»] Quand j'étais fatigué d'avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder l'immobilité, mais qui s'était chargé sur place d'animation et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu'on lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de Tansonville, les arbres [... ] recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n'étaient, les uns et les autres, que des idées confuses qui m'exaltaient [...]. La plupart des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser [...]. [Suit la description de la mare de

Montjouvain et d'un reflet fugitif:]

je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé: "Zut, zut, zut, zut." Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.

Il s'agit de sensations animales, comme les ressentirait un personnage des Nourritures terrestres. Mais cette culture du plaisir n'est pas la dernière fin, il reste un devoir.
Un autre exemple ou contre-exemple nous est fourni par la marchande de café au lait:

[RTP, A l'ombre des jeunes filles en fleurs]
Je faisais bénéficier la marchande de lait de ce que c'était mon être complet, apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d'elle. C'est d'ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la plupart de nos facultés restent endormies parce qu'elles se reposent sur l'habitude [... voyage, lieu inconnu + heure matinale + insomnie = rupture de l'habitude, sens en éveil]. [...] La vie m'aurait paru délicieuse si seulement j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures du jour. [...] [le train repart] hélas! elle serait toujours absente de l'autre vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me résignais à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un jour de reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même gare, projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment à la disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse, centrifuge qui est celle de notre esprit [...]

Cet extrait décrit l'éveil des sens dans une situation inconnue. Le narrateur est extrêmement critique envers l'attitude du héros qu'il qualifie de "paresseuse". Le héros s'imagine amoureux, mais son sentiment n'a rien à voir avec la marchande. Ce n'est que la rupture de l'habitude.
Selon Aristote, celui qui choisit une vie de jouissance choisit une vie animale. Le narrateur ne pas ce qu'il faut faire, mais il analyse ce que serait un être de pur rendez-vous de sensations. Nous avons une responsabilité envers nous-mêmes. Nous ne pouvons nous abolir en tant que sujet.

Balbec, c'est la culture du plaisir. Quelle est la part de la mauvaise foi? les vacances, c'est mener une vie de mollusques. L'avachissement mental et physique est férocement souligné.

[RTP, A l'ombre des jeunes filles en fleurs]
[...] le soir [...] les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger [de l'hôtel], celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balanças dans des remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges (une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). [...]

Ici manque la description de vieilles dames qui mastiquent avec férocité.

A cette heure-là on apercevait trois hommes en smoking attendant la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois nouvelle et des écharpes, [...] sortait de l'ascenseur comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables conférences sur la composition du menu, et la confection des plats. Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir [...] avant d'arriver au petit restaurant élégant [...] les écharpes de celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et souple mais qui la séparait du monde.

Ces deux extraits insistent sur la séparation, vitre ou écharpe. La vitre de verre est une paroi sociale, elle tient les pauvres à distance. On se donne à voir avec pudeur et indifférence.
La question «Les petits vont-ils manger les gros?» a-t-elle été ajoutée après la Révolution d'octobre? Je n'ai pas les brouillons, mais c'est une parenthèse, et les parenthèses sont souvent ajoutées tardivement sur épreuve.
C'est Adam Smith et Voltaire qui sont mis en cause, et leur éloge du luxe: le développement de la richesse profite au bien-être de tous. Il n'en est rien, nous montre Proust: les pauvres restent pauvres, il n'y a aucune mobilité sociale.
Le héros se trouve dans la salle à manger, c'est le narrateur adopte le point des vue des pauvres: c'est une question de responsabilité sociale.

La deuxième partie de la citation commence se termine par un "mais" qui n'entretient aucun lien logique avec le membre de phrase précédente, l'argumentation est donc à reconstituer: la familiarité avec le cuisinier, le flottement des écharpes auraient pu faire imaginer un monde sans barrière, mais ce n'est qu'une illusion. L'écharpe est aussi infranchissable que la vitre. Il reste à inventer un système qui ne coupe pas les privilégiés du reste du monde. C'est le système des Lumières qui est mis à mal.

Le risque est que les petits viennent manger les petits: les petits ne sont-ils pas responsables? Proust ne cautionne pas cette structure sociale figée. Le narrateur affirme l'humanité du chauffeur de taxi qui fait sursauter tout le monde.
C'est le sens de l'attention selon Lévinas ou de la responsabilité selon la philosophie analytique.

La culpabilité vient de l'indifférence à l'autre. Proust ouvre les piste d'une philosophie pragmatique qui consiste à juger l'acte par ses conséquences. (cf. Lévinas, "l'autre chez Proust").

                                  ***

AC: Ce qui me frappe, c'est la dimension esthétique des citations que vous avez donné.
FL: Oui. Nous avons affaire à un héros qui nous raconte comment il découvre sa vocation d'écrivain: il est normal que les extraits soient esthétiques. Mais Proust veut avant tout inciter chacun à chercher sa vocation (qui n'est pas forcément d'être écrivain!) plutôt que s'abolir dans le plaisir. Il s'agit d'une responsabilité vis-à-vis de soi-même.

(La démonstration était convaincante, Françoise Leriche répondra avec force aux objections de Compagnon qui se ridiculisera un peu en insistant trop. Applaudissements de la salle pour soutenir F. Leriche. Voir chez sejan une peinture plus vivante de cette scène finale).

Cours n°10 : Envie, lâcheté, bonté ancienne, bonté moderne...

Je voudrais poursuivre notre étude des Vices et des Vertus. Revenons à la Charité et l'envie, Caritas et Invidia.
Nous avons vu les deux faces de l'Envie, celle qui éprouve de la peine au bonheur d'autrui, et celle du Suave Mari magno, un sentiment complémentaire, qui éprouve de la joie devant le malheur d'autrui.
J'avais utilisé le nom d'épicaricatie pour désigner ce sentiment, mais une fois que j'eus quitté cette salle, je me suis dit qu'il y avait une expression qui convenait: la joie mauvaise. La Shadenfreude, c'était la joie mêlée de méchanceté:

Quand Sarah m'annonça que Gisèle s'était foulé le pied je sentis une mauvaise joie. (Gide)

On trouve également dans le journal d'Amiel de nombreux passages où celui-ci dénonce la tartufferie genevoise. (Je cite à peu près) : «Ceux qui devraient donner l'exemple sont souvent encore plus dénigreurs, il oublient le commandement "ne jugez pas"». Ils sont pleins «d'acrimonie vigilante, d'inventions gratuites et de commisération hypocrite.» Ces trois traits définissent la méchanceté genevoise. On voit que Genève est à Amiel ce que Grenoble est pour Stendhal. Amiel dit encore : «Quand j'ai passé la frontière, je remplace la défiance par la cordialité», il y a quelque chose «d'astringeant et d'agressif» dans le comportement des Genevoix, un «soupçon ironique», une parole perfide, de la mauvaise joie, un venin hypocrite confit en badinage,...
Pour survivre à Genève, il faut de la «défiance et de la mordacité». «Le Genevoix est un loup pour le Genenevoix.» Amiel reproche aux Genevois leur caractère agressif, soupçonneux et ricaneur. «On est aumônier à Genève mais on est méchant».
La mauvaise joie est résumé par le terme "avenaire". C'est un terme roman qui vient de ad-venarius, l'étranger : la mauvaise joie, c'est ce sentiment de supériorité que l'on ressent à l'égard de l'étranger. Cela rappelle "le rire diabolique" chez Stendhal et les auteurs anglais.
Dans cette mauvaise joie, il n'y a pas de sympathie pour l'autre. On est séparé de l'autre.

Bloch est le grand représentant de l'envie sous ses deux formes. Lorsque le héros publie un article dans le Figaro, on assiste au déplaisir de Bloch: il éprouve de la peine devant le bonheur de son ami, ce qui est l'une des formes de l'envie, l'autre étant le bonheur devant la souffrance d'autrui.
Le narrateur évoque les être généreux et inconnus qui lui écrivent pour le féliciter, Mme Goupil et M. Sauton, qu'il ne reconnaîtra pas tout de suite mais s'avèrera être Théodore (dans Le Temps retrouvé) le modèle du mauvais garçon, tandis que Bloch ne dit rien :

Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans compensation d’ailleurs. C’est ainsi que Bloch, dont j’eusse tant aimé savoir ce qu’il pensait de mon article, ne m’écrivit pas. Il est vrai qu’il avait lu cet article et devait me l’avouer plus tard, mais par un choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années plus tard un article dans le Figaro et désira me signaler immédiatement cet événement. Comme il cessait d’être jaloux de ce qu’il considérait comme un privilège, puisqu’il lui était aussi échu, l’envie qui lui avait fait feindre d’ignorer mon article cessait, comme un compresseur se soulève; il m’en parla, mais tout autrement qu’il ne désirait m’entendre parler du sien: «J’ai su que toi aussi, me dit-il, avais fait un article. Mais je n’avais pas cru devoir t’en parler, craignant de t’être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des choses humiliantes qui leur arrivent. Et c’en est une évidemment que d’écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des five o’clock, sans oublier le bénitier.»[1]

Voilà un commentaire assez étrange. Bloch écrit exactement ce qu'il n'a pas envie d'entendre sur son propre article. Il tente de convertir la peine que lui a fait le bonheur de l'autre. En même tent il prend le risque de ternir sa propre joie en dénigrant le journal où il vient de publier.

Le ricanement

Le terme de "mauvaise joie" n'apparaît pas dans La Recherche, mais celui de ricanement. Le Trésor de la langue française définit ainsi le ricanement: «Action de ricaner; rire forcé ou contenu qui traduit la joie mauvaise, la moquerie ou le cynisme.»
On en trouve plusieurs exemple. Après l'exécution de Charlus, Mme Verdurin ricane:

«Ski dit qu’il avait des larmes dans les yeux, as-tu remarqué cela? Je n’ai pas vu de larmes. Ah! si pourtant, je me rappelle, corrigea-t-elle dans la crainte que sa dénégation ne fût crue. Quant au Charlus, il n’en mène pas large, il devrait prendre une chaise, il tremble sur ses jambes, il va s’étaler», dit-elle avec un ricanement sans pitié.[2]

Le même ricanement accompagne l'exécution de Saniette par les Verdurins (dans Sodome et Gomorrhe).
Un autre exemple est fournit par Gilberte, et qui tient directement à sa double nature, généreuse par son père, mesquine par sa mère. Gilberte est ainsi décrite dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs:

[...] il y avait au moins deux Gilberte. Les deux natures, de son père et de sa mère, ne faisaient pas que se mêler en elle ; elles se la disputaient, et encore ce serait parler inexactement et donnerait à supposer qu’une troisième Gilberte souffrait pendant ce temps-là d’être la proie des deux autres. Or, Gilberte était tour à tour l’une et puis l’autre, et à chaque moment rien de plus que l’une, c’est-à-dire incapable, quand elle était moins bonne, d’en souffrir, la meilleure Gilberte ne pouvant alors, du fait de son absence momentanée, constater cette déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle libre de se réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l’autre parlait avec le coeur de son père, elle avait des vues larges, on aurait voulu conduire avec elle une belle et bienfaisante entreprise, on le lui disait, mais au moment où l’on allait conclure, le coeur de sa mère avait déjà repris son tour ; et c’est lui qui vous répondait ; et on était déçu et irrité – presque intrigué comme devant une substitution de personne – par une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où Gilberte se complaisait, car ils sortaient de ce qu’elle-même était à ce moment-là.[3]

Cette fourberie se manifeste par le ricanement. Bloch quant à lui est comparé à l'hyène, ce qui n'est pas très sympathique.
Andrée non plus ne supporte pas le bonheur des autres:

Il y avait maintenant chez elle, à fleur de peau, une sorte d’aigre inquiétude, prête à s’amasser comme à la mer un «grain», si seulement je venais à parler de quelque chose qui était agréable pour Albertine et pour moi. Cela n’empêchait pas qu’Andrée pût être meilleure à mon égard, m’aimer plus – et j’en ai eu souvent la preuve – que des gens plus aimables. Mais le moindre air de bonheur qu’on avait, s’il n’était pas causé par elle, lui produisait une impression nerveuse, désagréable comme le bruit d’une porte qu’on ferme trop fort. Elle admettait les souffrances où elle n’avait point de part, non les plaisirs; si elle me voyait malade, elle s’affligeait, me plaignait, m’aurait soigné. Mais si j’avais une satisfaction aussi insignifiante que de m’étirer d’un air de béatitude en fermant un livre et en disant: «Ah! je viens de passer deux heures charmantes à lire tel livre amusant», ces mots, qui eussent fait plaisir à ma mère, à Albertine, à Saint-Loup, excitaient chez Andrée une espèce de réprobation, peut-être simplement de malaise nerveux. Mes satisfactions lui causaient un agacement qu’elle ne pouvait cacher.

Andrée en veut à l'autre pour tout plaisir éprouvé sans elle, y compris le plaisir solitaire de la lecture.

Ces défauts étaient complétés par de plus graves : un jour que je parlais de ce jeune homme si savant en choses de courses, de jeux, de golf, si inculte dans tout le reste, que j’avais rencontré avec la petite bande à Balbec, Andrée se mit à ricaner: «Vous savez que son père a volé, il a failli y avoir une instruction ouverte contre lui. Ils veulent crâner d’autant plus, mais je m’amuse à le dire à tout le monde. Je voudrais qu’ils m’attaquent en dénonciation calomnieuse. Quelle belle déposition je ferais.»[4]

On a là la forme ordinaire de l'envie et sa forme complémentaire. Andrée souffre physiquement des plaisirs que prend le héros. Au passage, le héros fait la liste des personnes non envieuses, heureuses de sa joie: «à ma mère, à Albertine, à Saint-Loup». Ainsi, ces trois personnes sont épargnées par l'envie, y compris Saint-Loup même si on a vu son comportement par ailleurs.
Quant à Albertine, il est possible qu'elle n'éprouve jamais d'envie. Ce serait à vérifier. (Antoine Compagnon a l'air tout surpris, comme s'il venait de découvrir quelque chose à laquelle il ne s'attendait pas).

La supériorité

Le ricanement peut s'accompagner du sentiment de supériorité évoqué par Amiel.

Certes il est légitime que l’homme qui rédige des rapports, aligne des chiffres, répond à des lettres d’affaires, suit les cours de la bourse, éprouve, quand il vous dit en ricanant: «C’est bon pour vous qui n’avez rien à faire», un agréable sentiment de sa supériorité. Mais celle-ci s’affirmerait tout aussi dédaigneuse, davantage même (car dîner en ville, l’homme occupé le fait aussi), si votre divertissement était d’écrire Hamlet ou seulement de le lire.[5]

Il s'agit de la supériorité de l'homme d'affaires qu'on retrouve chez Bloch.

Ayant, par exemple, à dire dans une lettre que le vin qu’on buvait chez lui était un vrai nectar, il écrivait un vrai nektar, avec un k, ce qui lui permettait de ricaner au nom de Lamartine.[6]

Si Albertine n'est jamais envieuse, c'est peut-être pour cela que Bloch et elle ne s'entendent pas. Pourtant le narrateur semble en imputer la faute à un défaut d'Albertine:

Mais il ne pouvait pas plaire à Albertine. C’était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de celle-ci, de la dureté, de l’insensibilité de la petite bande, de sa grossièreté avec tout ce qui n’était pas elle. D’ailleurs plus tard quand je les présentai, l’antipathie d’Albertine ne diminua pas. Bloch appartenait à un milieu où, entre la blague exercée contre le monde et pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il s’inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect exagéré, et si c’était à un homme disait: «Enchanté, Monsieur», d’une voix qui se moquait des mots qu’elle prononçait, mais avait conscience d’appartenir à quelqu’un qui n’était pas un mufle.

Bloch est de ces gens qui se débrouille pour vous offenser même en vous disant bonjour.

Cette première seconde donnée à une coutume qu’il suivait et raillait à la fois (comme il disait le premier janvier: «Je vous la souhaite bonne et heureuse»), il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les nerfs» d’Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu’il s’appelait Bloch, elle s’écria: «Je l’aurais parié que c’était un youpin. C’est bien leur genre de faire les punaises.»[7]

L'envie est décrite sous ses deux faces, mais on voit également apparaître la lâcheté. C'est le revers du Suave mari magno, qui est l'impuissance devant ce qu'on voit.
La lâcheté, c'est de refuser de voir, de détourner les yeux, devant ce qu'on pourrait empêcher.

Bonté locale, bonté universelle

Françoise incarne la lâcheté. Elle refuse de voir la souffrance, elle agit de manière contraire à la charité. Elle agit avec une morale fermée, à la genevoise. Sa compassion est abstraite tandis que sa cruauté est concrète.

Je m’aperçus peu à peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise cachaient des tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre que le règne des Rois et des Reines qui sont représentés les mains jointes dans les vitraux des églises, furent marqués d’incidents sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parenté, les humains excitaient d’autant plus sa pitié par leurs malheurs, qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était l’objet d’une façon un peu précise.

On voit de nouveau apparaître le journal comme signe de la commisération hypocrite. Françoise éprouve de la sympathie pour les siens et de la sympathie pour l'humanité. Entre les deux, elle n'a qu'indifférence. L'exemple nous est donné par la nuit qui suit l'accouchement de la fille de cuisine.

Une de ces nuits qui suivirent l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d’atroces coliques : maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris étaient une comédie, qu’elle voulait «faire la maîtresse». Le médecin, qui craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine que nous avions, à la page où elles sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure, Françoise n’était pas revenue ; ma mère indignée crut qu’elle s’était recouchée et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque. J’y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant qu’il s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait pas. À chaque symptôme douloureux mentionné par l’auteur du traité, elle s’écriait: «Hé là! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine? Hé! la pauvre!»
Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près du lit de la Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et d’attendrissement qu’elle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de même famille; dans l’ennui et dans l’irritation de s’être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et à la vue des mêmes souffrances dont la description l’avait fait pleurer, elle n’eut plus que des ronchonnements de mauvaise humeur, même d’affreux sarcasmes, disant, quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus l’entendre: «Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça ! ça lui a fait plaisir ! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant.

ce qui est l'équivalent de la formule "bien fait pour elle, elle n'a que ce qu'elle mérite".
Françoise est-elle exceptionnelle, ou ne représente-t-elle nos fautes ordinaires, selon la formule de Montaigne? Elle est insensible à l'autre si ce n'est pas un proche et si ce n'est pas l'humanité. Nous avons là une analyse du conflit entre loyauté et équité, ou pour reprendre les termes de Bergson, entre morale fermée (loyautée) et morale ouverte (charité).

La fille tombe entre les deux catégories, pour son plus grand malheur, elle n'est ni de la famille, ni une partie de l'humanité diffuse:

Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait la nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s’il n’avait besoin de rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d’être rentrée pour son travail, en revanche ce même amour des siens et son désir d’assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique à l’égard des autres domestiques par une maxime constante qui fut de n’en jamais laisser un seul s’implanter chez ma tante,

La loyauté de Françoise envers sa famille est monstrueuse, instinctive, animale:

[...] Et comme cet hyménoptère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses oeufs, fournisse aux larves, quand elles écloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé, Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller.[8]

Nous avons ici une analyse aussi fine que celle des philosophes analytiques contemporains qui distingue entre compassion abstraite et sympathie tendant à l'identification.
Dans le conflit entre loyauté et équité, nous sommes en principe censés le résoudre en faveur de l'équité. Mais ici, c'est la loyauté qui est choisie systématiquement.

Prenons un dernier exemple, celui de la reine de Naples, afin de parcourir toute l'échelle sociale. La reine de Naples est véritablement bonne. Venue par hasard chercher son éventail oublié, elle protège son cousin Charlus après l'exécution par les Verdurins:

La Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bonté d’abord sous la forme de l’inébranlable attachement aux gens qu’elle aimait, aux siens, à tous les princes de sa famille, parmi lesquels était M. de Charlus, ensuite à tous les gens de la bourgeoisie ou du plus humble peuple qui savaient respecter ceux qu’elle aimait et avoir pour eux de bons sentiments.

Il s'agit d'une morale qui s'étend par cercles concentriques. Bergson réprouvait cette conception de la morale. Il fallait dès lors une conversion pour passer à la charité véritable.

C’était en tant qu’à une femme douée de ces bons instincts qu’elle avait manifesté de la sympathie à Mme Verdurin. Et, sans doute, c’est là une conception étroite, un peu tory et de plus en plus surannée de la bonté. Mais cela ne signifie pas que la bonté fût moins sincère et moins ardente chez elle. Les anciens n’aimaient pas moins fortement le groupement humain auquel ils se dévouaient parce que celui-ci n’excédait pas les limites de la cité, ni les hommes d’aujourd’hui la patrie, que ceux qui aimeront les États-Unis de toute la terre.

Voilà une réflexion très kantienne, qui oppose la bonté conservatrice, ancienne, à la bonté moderne et démocratique.

Tout près de moi, j’ai eu l’exemple de ma mère que Mme de Cambremer et Mme de Guermantes n’ont jamais pu décider à faire partie d’aucune oeuvre philanthropique, d’aucun patriotique ouvroir, à être jamais vendeuse ou patronnesse. Je suis loin de dire qu’elle ait eu raison de n’agir que quand son coeur avait d’abord parlé et de réserver à sa famille, à ses domestiques, aux malheureux que le hasard mit sur son chemin, ses richesses d’amour et de générosité ; mais je sais bien que celles-là, comme celles de ma grand’mère, furent inépuisables et dépassèrent de bien loin tout ce que purent et firent jamais Mmes de Guermantes ou de Cambremer.[9]

On assiste à un débat sur la nature de la morale ouverte et de la morale fermée, à l'opposition entre la morale traditionnelle et la bonté philanthropique. Le narrateur ne nie pas la valeur de cette dernière bonté mais ne cache pas qu'il préfère la bonté plus ancienne qui s'intéresse aux malheureux croisés par hasard.
Parmi les cas de bonté , on a vu aussi celle des Verdurins, qui prennent soin de Saniette à condition que cela ne se sache pas:

Merci, je n’ai pas envie que nous soyons obligés de devenir les bienfaiteurs du genre humain. Pas de philanthropie![10]

C'est encore une condamnation de la philanthropie.

Personne n'échappe à l'ambiguïté de la charité, sauf la mère et la grand-mère, et peut-être Albertine.

Et le narrateur, qu'en est-il? Il s'accuse au moment de l'exécution de Charlus:

Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je m’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas le boire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu.[11]

Il éprouve de la compassion mais ne fait rien. Le plus souvent, il excuse ceux qu'il appelle les bourreaux.


la version de sejan.


Notes

[1] La Fugitive, Clarac t3, p.590

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p.320

[3] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.564

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.59

[5] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1036

[6] Ibid, p.836

[7] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.880

[8] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.122-123

[9] La Prisonnière, Clarac t3, p.320

[10] Ibid., p.325

[11] Ibid., p.309

Séminaire n° 9 : Mariolina Bertini - Moralité de la lecture, de la vision pédagogique de Ruskin à la complicité proustienne

remarque : j'ai pris du retard dans mes transcriptions, ce séminaire a eu lieu il y a une semaine, le 4 mars 2008.

Mariolina Bertini enseigne à l'université de Parme. Elle est spécialiste de Balzac et de Proust et a étudié la réception de Balzac ainsi que les rapports entre Proust et Balzac. Elle est l'éditeur de deux nouvelles éditions allemandes de Contre Sainte Beuve et Jean Santeuil.
C'est la plus récente édition de Contre Sainte Beuve. En France nous ne disposons que de deux versions anciennes et très différentes.
Elle a publié Proust e la teoria del romanzo ainsi que de nombreux articles sur Balzac et sur les premiers textes de Proust.
Le titre de son intervention est "Moralité de la lecture, de la vision pédagogique de Ruskin à la complicité proustienne"

                                      ***

Je vais utiliser un texte qui précède La Recherche sans être tout à fait un texte de jeunesse. Ce texte date de 1905, Proust a alors 34 ans. Depuis 1900 il traduit et étudie Ruskin. Sur certains points, Proust est d'accord avec Ruskin, comme par exemple sur l'idée que l'artiste doit oublier tout ce qu'il sait pour s'attacher à traduire ses propres sentiments.
Ils s'opposent en revanche sur une conception morale de la littérature. Pour Ruskin, une bonne œuvre est toujours morale. Proust n'est pas d'accord. En 1904, lors de la traduction de La Bible d'Amiens, il attaque cette idée d'un jugement morales des œuvres.
En 1905, il traduit Sésame et les lys et décide d'expliquer ce qu'il pense dans une préface. Pour Ruskin, l'auteur transmet des valeurs au lecteur qui devient meilleur de par sa lecture. Pour Proust, il y a complicité entre l'auteur et le lecteur.
Proust démontre cette complicité comme les philosophes grecs démontraient le mouvement en marchant : il instaure une complicité avec ses lecteurs et fait de cette complicité un outil de connaissance.

Comment Proust réussit-il à instaurer cette complicité?
Giacomo Debenedetti remarque que les autres écrivains étaient de simples écrivains. proust semblait faire partie de notre destin. Il semblait prendre une partie de notre existence pour en faire une calligraphie lumineuse. Son utilisation du langage lui était propre.

George Eliot apostrophe souvent le lecteur à un moment-clé du récit, mais ce procédé reste chez elle exceptionnel. Chez Proust, le procédé devient systématique, c'est ce qui contribue le plus à l'instauration de cette complicité. Examinons les deux premières phrases de la préface à Sésame et les lys. La première est courte, la seconde très longue:

Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.[1]

Dès la première phrase, Proust met en évidence un paradoxe: ce sont les jours en apparence les plus passifs qui sont les plus actifs. «notre enfance», avec ce «notre», unit celui qui écrit et celui qui lit. Trois «nous» se succèdent comme trois coups de marteau, pour bien enfoncer cette commune expérience de l'auteur et du lecteur.
La phrase suivante est très longue, si longue que je la résume, je ne la cite pas. [2] Proust remarque que des années après, on se souvient parfaitement des incidents venus déranger la lecture: amis, abeille, soleil, goûter, parents, et que la capture de l'image l'a gravée dans notre esprit. Les après-midis de lecture sont devenus un livre illustré.
«nous», de nouveau, est le dispositif utilisé pour intercepter le lecteur. Les mêmes souvenirs que ceux de l'auteur doivent lui permettre de pénétrer dans une scène imaginaire commune.
Une fois cette complicité établie, Proust passe au «je»:

Le matin, en rentrant du parc, quand tout le monde était parti « faire une promenade », je me glissais dans la salle à manger, [...]

La subjectivité règne, mais le «nous» enjôleur a imprégné le lecteur, qui cherche inconsciemment des analogies entre son vécu et celui de l'auteur: grâce à la lecture, il est possible d'échapper à son égotisme.
La séquence racontant la fin de la lecture décrit ce qui se passe quand on atteint les dernières pages du livre. On note un retour à la première personne du pluriel:

Alors, quoi ? ce livre, ce n'était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux. [...] On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à l'amour qu'ils nous avaient inspiré et dont l'objet nous faisait tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal de modes illustré et de La Géographie d'Eure-et-Loir. (Journées de lecture, CSB, p.170-171)[3]

On voit ici passer le bonheur, la fin du bonheur, la déperdition, le deuil. Le livre ne renferme pa l'univers et sa destinée. Ce moment dysphorique occupe une situation privilégiée dans le texte, elle termine le moment de la lecture. Dans le texte original, cette phrase est suivie d'une ligne entière de points de suspension. La déception écrase le lecteur.
Mais la catastrophe n'est pas définitive. On se souvient d'un moment analogue dans La Recherche: après la fin du Journal des Goncourt, qui n'est pas un enregistrement mais un déchiffrement du monde, le narrateur se prend à douter de cette littérature, comme il le faisait enfant à la fin d'un livre. On voit là une illustration des pouvoirs de l'art et de l'écriture.

Pour Ruskin, lire les œuvres, c'est s'élever au niveau des classiques qui représentent la synthèse de la moralité et de la beauté. On voit là une définition du rôle et de l'espace de la littérature qu'illustreront plus tard les œuvres de Romain Rolland. Proust en discutera dans Contre Sainte Beuve.
Pour Proust, la lecture est une activité créatrice, ainsi que cela a été souligné par certains spécialistes, comme Antoine Compagnon dans La III Républiques des Lettres ou par Lucette Finas.

[...] C'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l'auteur ils pourraient s'appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d'atteindre. (Journées de lecture, CSB, p.176-177)

Ici, la première personne du pluriel n'est plus juste une invitation à la complicité mais une invitation à l'aventure. On pourrait utiliser ici "le concept de distanciation" dégagé par Victor Chlovsky en 1917: la mission d'un auteur est de dégager une vision originale du monde.
Il se développe une amitié entre l'auteur et le lecteur:

L'atmosphère de cette pure amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent dans ce calme miroir. (Journées de lecture, CSB, p.187)

La transparence est les point de rencontre entre la lecture et l'écriture, ce qu'on appellerait aujourd'hui le réseau d'interlocution. Il y a fusion entre l'écrivain et le lecteur dans une seule subjectivité.
Pour Ruskin, les œuvres du passé sont un réservoir d'exemples, de moralités exemplaires. Pour Proust, elles valent avant tout par la forme que leur donne le langage, fragile forme abolie. Elles sont des témoignages rescapés des siècles.

[...] Il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages anciens. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est comme un miroir de la vie. (Journées de lecture, CSB, p.191)

Dans le prologue de Sur la lecture, l'adulte qui reprenait ses livres d'enfants retrouvait son enfance. Il en est de même pour les œuvres des Anciens: entre leurs pages dort l'esprit de l'époque où elles furent écrites, elles ont capturé une partie de l'atmosphère de jadis.

Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d’usages, ou de façons de sentir qui n’existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir encore la couleur.

La réalité de l'enfance s'est réfugiée dans les marges des livres d'enfants, la réalité des époques enfuies s'est réfugiée dans le langage.

[...] C’est bien la syntaxe vivante en France au XVIIe siècle — et en elle des coutumes et un tour de pensée disparus — que nous aimons à trouver dans les vers de Racine.[4]

La marge, la trace, ce sont les espaces négligés qui recueillent les signes les plus important:

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases — et je pense à des livres très antiques qui furent d'abord récités —, dans l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de cantiques dont il est parsemé, j'ai entendu le silence du fidèle qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets suivants comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis près de deux mille ans. (Journées de lecture, CSB, p.193-94)

Dans la partie narrative de Sur la lecture, il est question d'un carillonnement qui revient comme un leitmotiv, le temps s'enfuyant entre deux sont de cloches. Ce carillonnement appartenait à la marge, c'est dans la marge que se tient la promesse du salut, promesse sans contenu pour l'auteur agnostique mais désormais inséparable de la lecture. Le silence fait renaître le temps des origines quand l'Evangile était récité par les fidèles.
La vérité se trouve dans les espaces négligées où elle a été déposée par le hasard.
Proust souligne la fragilité de la promesse. La vision devient l'horizon, l'extrême du pacte de complicité entre le lecteur et l'écrivain. Je citerai une phrase qu'Antoine Compagnon a prononcé ici l'année dernière: «La lecture littéraire commence par la désorientation et la perte.» La lecture est rongée de l'intérieur par le passé.

Voici la première version de la fin de Sur la lecture, rédigée en 1913. Elle a été plus tard coupée par Proust. Elle contient une description de la place de Venise.

Tout autour, les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s'arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable du passé: — du passé familièrement surgi au milieu du présent, avec cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous, approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil. (Journées de lecture, CSB, note 3 de la p.194, p.812)

En 1905, une temporalité vacillante se distingue dans un horizon d'inquiétude. Proust fait naître la complicité entre le lecteur et l'écrivain. Sur ce terreau naîtra La Recherche du temps perdu, exerçant sa fascination.

                               ***

Le débat va être long, et Mme Bertini sera très fine dans ses réponses, contrant Antoine Compagnon avec ses propres mots.
Antoine Compagnon: La conception de la lecture par Ruskin est un leurre, parce qu'il s'agit en plus d'une conception esthétique. Il y a duperie de soi-même dans cette conception de la lecture.

MB : Ruskin est en effet très péremptoire. Selon lui, la décadence de Venise est intervenue quand les Vénitiens ont cessé d'être sincères. Ruskin développe un rapport entre la morale et l'esthétique. La décadence dans les arts se traduit par une décadence dans l'histoire.
Dans Sésame et les lys, la lecture nous transmet les leçons du passé. Proust considère que cette interprétation est trop directe: quelque chose se transmet, mais pas ce que croit transmettre l'auteur en faisant de la morale. Ce sera le reproche fait à Jean-Christophe de Romain Rolland: une morale sans ombre, sans marge, sans imprévu.

AC: Cette théorie de Proust est-elle conforme à la théorie de la lecture à la fin du Temps retrouvé?

MB: Non. C'est trop loin. Dans Le Temps retrouvé, le lecteur est lecteur de lui-même. Ici, ce n'est pas encore le cas. Mais on voit déjà apparaître l'idée de miroir. Proust l'approfondira. Il y a tant de temps entre les deux (entre la préface de Sésame et les lys et la fin du Temps retrouvé'').

La réponse a fusé sans hésitation et obtient un signe de tête approbatif d'AC. J'ai eu la désagréable impression qu'il lui avait posé une grossière question-piège pour voir si elle allait l'éviter: à quoi joue-t-il?

AC : Si je vous résume, ce qui compte, c'est ce qui se passe hors du livre, ou ce qui compte, c'est la langue. Est-ce qu'il n'y a pas ici un grand écart?

MB : Le sujet central, c'est ce que tout le monde voit mais de façon différente. La lecture enregistre les mouvements du cœur.

AC : Cela abolit toute lecture allégorique.

MB : Oui, car la lecture allégorique est celle du cornac, alors que la lecture du cœur est celle de l'éléphant.

La salle rit, elle l'a coincé avec ses propres mots. La séance est levée.


La version de sejan.


Notes

[1] Marcel Proust, Sur la lecture, première phrase

[2] Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.

[3] les pronoms en italique étaient notés ainsi sur l'exemplier

[4] Sur la lecture, p.57

cours n°9 : le trope de l'aigre-doux

Nous voilà donc reconduits à ces célèbres Vertus et Vices. Les allégories de Giotto constitue un passage obligé vu le sujet de mon cours, peut-être même en sont-elle l'entrée intévitable et peut-être êtes-vous surpris qu'on ne les aie pas vues plus tôt.

Nous avons vu la semaine dernière que les Vertus ne sont pas plus belles que les Vices. Je voudrais comparer ces allégories avec un roman allégorique, par exemple Manon Lescaut. Antoine Compagnon projette une image : Vous oyez ici la vignette gravée par Pasquier pour illustrer l'édition de 1753 de Manon Lescaut.
Vous apercevez peut-être ce vers d'Horace en exergue: Quanta laborabas Charybdi, digne puer meliore flamma!, c'est-à-dire «Quel tourment n'endures-tu pas, digne d'un plus noble amour». Dans les premiers paragraphes, l'auteur avertit ainsi ses lecteurs:

Outre le plaisir d'une lecture agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à l'instruction des mœurs ; et c'est rendre, à mon avis, un service considérable au public, que de l'instruire en l'amusant. (texte intégral).

La vignette représente des Grieux en Télémaque et Pallas en Mentor. Calipso, ou la nymphe Eucharis, représente la faiblesse de l'homme face à l'amour charnel sans le secours de la grâce divine. L'amour sacré est représenté par Tiberge, c'est-à-dire ici l'amitié. Le plus noble amour, c'est la vertu, c'est pour cela qu'il s'agit d'un roman allégorique.
Le narrateur de La Recherche en est conscient. Il fait référence à Manon à plusieurs reprises.
Au moment du départ d'Albertine:

J’entendis à l’étage au-dessus du nôtre des airs joués par une voisine. J’appliquais leurs paroles que je connaissais à Albertine et à moi et je fus rempli d’un sentiment si profond que je me mis à pleurer. C’était:
                  Hélas, l’oiseau qui fuit ce qu’il croit l’esclavage,
                              Le plus souvent la nuit
                  D’un vol désespéré revient battre au vitrage
et la mort de Manon:
                  Manon, réponds-moi donc, seul amour de mon âme,
                  Je n’ai su qu’aujourd’hui la bonté de ton cœur.
Puisque Manon revenait à Des Grieux, il me semblait que j’étais pour Albertine le seul amour de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce moment le même air, ce n’eût pas été moi qu’elle eût chéri sous le nom de Des Grieux, [...] [1]

Les situations sont donc comparées, mais le narrateur refuse la lecture allégorique qu'annonce la mort d'Albertine. Et pourtant, une lecture allégorique de La Recherche est bien possible, avec l'opposition de la créature/la création, l'amour sacrée/l'amour charnelle, l'échec de Swann qui choisira l'amour charnel/le succès du narrateur qui choisira l'art.
Comme souvent dans les allégories, une femme doit mourir pour qu'un homme se réalise.

A propos du septuor de Vinteuil, on trouve ces remarques:

Au reste, le contraste apparent, cette union profonde entre le génie (le talent aussi et même la vertu) et la gaine de vices où, comme il était arrivé pour Vinteuil, il est si fréquemment contenu, conservé, étaient lisibles, comme en une vulgaire allégorie, dans la réunion même des invités au milieu desquels je me retrouvai quand la musique fut finie.[2]

La «gaine de vices», c'est le salon des Verdurins. Cela rappelle le début de Gargantua, «l'habit ne fait pas le moine», l'opposition classique de la gangue et du trésor. Mais pour le narrateur, toute allégorie est vulgaire.

Je reviens aux Vices et Vertus en vous les montrant. Les qualités morales n'ont pas de valeur esthétique, ce sera la grande leçon: l'esthétique est indépendante de l'éthique, ce sera la grande leçon que le narrateur retiendra de ces Vices et Vertus.

Malgré toute l’admiration que M. Swann professait pour ces figures de Giotto, je n’eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle d’études, où on avait accroché les copies qu’il m’en avait rapportées,

cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l’air d’une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de l’instrument de l’opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là même qui, à Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d’avance dans les milices de réserve de l’Injustice. [3] Il n'y a pas de différence. L'injustice de Giotto ne présente aucune émotion (Antoine Compagnon nous la montre et la commente): vous voyez à ses pieds le vol, le viol et le meutre, présentés sans trace de souffrance, la Justice est tout aussi insensible.
Les fresques de Giotto illustrent la vie de la Vierge, elles représentent dans un bandeau les sept vertus et les sept vices. Les vertus sont les trois vertus théologales, foi, espérances, charité, et les quatre vertus cardinales, prudence, tempérance, force et justice. Elles se présentent deux à deux, la Folie avec la Force, la Tempérance avec la Colère. Au centre se trouvent la Justice et l'Injustice. On trouve également la Foi et l'Infidélité, que Proust appelle Idolâtrie, et qui tient à la main une idole. Elle servira à décrire Albertine un matin à Balbec:

Un des matins qui suivirent celui où Andrée m’avait dit qu’elle était obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec Albertine que j’avais aperçue, élevant au bout d’un cordonnet un attribut bizarre qui la faisait ressembler à l’« Idolâtrie » de Giotto ; il s’appelle d’ailleurs un « diabolo » et est tellement tombé en désuétude que devant le portrait d’une jeune fille en tenant un, les commentateurs de l’avenir pourront disserter comme devant telle figure allégorique de l’Aréna, sur ce qu’elle a dans la main. [4]

Comme souvent, Proust trivialise l'objet. L'idole devient un diabolo.
La Charité s'oppose à l'Envie et l'Espérance au Désespoir, représentée par le suicide.

Ici Compagnon sourit: Sept vertus et sept vices, j'aurais pu les prendre une à une, cela faisait à peu près mes treize leçons. Si je ne l'ai pas fait, c'est qu'on trouve partout un mélange de vertu et de méchanceté. Chacun est à la fois le mal et le remède. Odette pour Swann, par exemple, c'est à la fois «cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère» [5], et une femme entretenue qui le fait souffrir.
De même, quand le narrateur finit par rejoindre sa mère après l'épisode d' O Sole mio que nous avons vu, celle-ci lui dit (enfin, c'est le texte de la vieille Pléiade, dans la nouvelle, c'est une variante en commentaire):

«Tu sais, dit-elle, ta pauvre grand'mère le disait: C'est curieux, il n'y a personne qui puisse être plus insupportable ou plus gentil que ce petit-là.» Nous vîmes sur le parcours Padoue puis Vérone [...] [6]

On voit que le narrateur note cette cohabitation du vice et de la vertu, et qu'il passe aussitôt à un autre sujet. Il se refuse à théoriser.
Tout cela nous ramène à Montaigne. Dans le chapitre sur les cannibales, il évoque nos fautes ordinaires:

Et les médecins ne craignent pas de s'en servir à toute sorte d'usage, pour notre santé; soit pour l'appliquer au dedans, ou au dehors. Mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires. [7]

(On voit ici que Montaigne croit encore aux vertus guérissantes des cadavres, en particulier des remèdes tirés des momies). Dans le chapitre De l'utile et de l'honnête, Montaigne évoque les offices malhonnêtes accomplis au nom de la raison d'Etat. Il établit un parallèle entre les vices au niveau social et les vices au niveau individuel:

Notre être est cimenté de qualités maladives; l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir logent en nous d'une si naturelle possession que l'image s'en reconnaît aussi aux bêtes; voire et la cruauté, vice si dénaturé;

Le vice appartient à la nature, ou du moins nous le croyons et le ressentons ainsi, même à propos de la cruauté, qui échappe pourtant à la nature: car, au milieu de la compassion, nous sentons je ne sais quelle aigre-douce pointe de volupté maligne à voir souffrir autrui; et les enfants le sentent; Toute compassion est impure et mêlée de plaisir, Montaigne reprend ici des vers de Lucrèce de De rerum natura:

                 Suave mari magno turbantibus æquora ventis,
                 E terra magnum alterius spectare laborem.

«Il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d'apercevoir du rivage les périls d'autrui.»
Il n'y a pas de vie sans vice. Pour Proust, la pire des cruautés est celle de l'indifférence.

On découvre ici le trope de l'aigre-doux. Il y a un certain plaisir à voir souffrir autrui. Il n'existe pas de compassion sans plaisir.
Les deux premiers vers de Lucrèce pris hors contexte peuvent donner lieu à des accusations d'égoïsme, et Lucrèce l'a prévenu dès les deux vers suivants:

                 Non quia vexari quemquamst iucunda voluptas,
                 Sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest.

«non que la souffrance de personne soit un plaisir si grand; mais il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même.»: l'ataraxie du sage est mêlée d'un peu d'inhumanité.
La Recherche regorge d'exemples d'ataraxie, on songe par exemple à l'apparition de Swann malade entrant dans le salon de la princesse de Guermantes. Le narrateur regarde les invités regarder Swann, avec

cette espèce de fascination qu’exercent les formes inattendues et singulières d’une mort prochaine, d’une mort qu’on a déjà, comme dit le peuple, sur le visage.

Cette expression reviendra à la fin de La Recherche, au moment où la Berma, mourante, sera abandonnée de tous, même de sa fille: là aussi, la Berma portera la mort sur son visage. Swann mourra bientôt, c'est visible par le fait que le type juif fait retour sous le chic anglais.

Et c’est avec une stupéfaction presque désobligeante, où il entrait de la curiosité indiscrète, de la cruauté, un retour à la fois quiet et soucieux (mélange à la fois de suave mari magno et de memento quia pulvis, eût dit Robert), que tous les regards s’attachèrent à ce visage duquel la maladie avait si bien rongé les joues, comme une lune décroissante, que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un décor inconsistant auquel une illusion d’optique peut seule ajouter l’apparence de l’épaisseur.[8]

C'est une phrase compliquée comme il arrive chaque fois que Proust cherche à saisir un sentiment impur, alliance de curiosité indiscète, de cruauté et d'égotisme (retour sur soi-même), un sentiment «quiet», c'est-à-dire sans souci, et «soucieux» à la fois. On voit cité memento quia pulvis, «Souviens-toi que tu es poussière». Cette citation des pages roses du dictionnaire est attribuée à Saint-Loup, la parenthèse cherche à saisir la contradiction. Si le narrateur cite Saint-Loup, c'est peut-être pour marquer sa distance.
L'égoïsme est rattrapé au dernier moment par la vanité. Memento quia pulvis es, et in pulverem reverteris, «Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière.» C'est la phrase de la Genèse que prononce le prêtre le jour des Cendres.

Proust est très sensible au thème de la tempête observée en toute sécurité du rivage. Cette métaphore annonce le bal des têtes. Le narrateur a vieilli mais moins que les autres personnages. Il les voit et les décrit, par exemple le duc de Guermantes:

Il n’était plus qu’une ruine, mais superbe, et plus encore qu’une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les vagues de souffrance, de colère de souffrir, d’avancée montante de la mer qui la circonvenaient, sa figure, effritée comme un bloc, gardait le style, la cambrure que j’avais toujours admirés ; [suit une longue métaphore filée] elle était rongée les mèches blanches de sa chevelure moins épaisse venaient souffleter de leur écume le promontoire envahi du visage.[9]

Une autre occurence du suave mari magno, mais plus froide, sans l'adoucissement du memento mori, se retrouve dans l'évocation des planqués, ceux de l'arrière, lors de la guerre: Charlus poursuit ses plaisirs, les Verdurin poursuivent leur salon, et pourtant, cela ne les empêche pas de s'intéresser aux événements du front.

Ils pensaient, en effet, à ces hécatombes de régiments anéantis, de passagers engloutis, mais une opération inverse multiplie à tel point ce qui concerne notre bien être et divise par un chiffre tellement formidable ce qui ne le concerne pas, que la mort de millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air.

La mort perd dans l'anonymat et le multiple sa dimension d'avertissement. La dimension maritime des «passagers engloutis» me fait penser au Suave mari magno.

Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait: « Quelle horreur! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.[10]

Toute la scène est marine, cela se retrouve jusque sur le visage de Mme Verdurin, avec «surnageait».
Le journal présente une variante moderne du Suave mari magno, étendu au quotidien. Françoise, qui est sans doute le personnage le plus ambivalent de La Recherche, est une grande lectrice de journaux. On retrouve ce trait lors des promenades aux Champs-Elysées, là encore associé à la tempête:

les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête, et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux.[11]

Cette idée avait déjà été émise par Baudelaire dans Mon cœur mis à nu.

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.
Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.
Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.
Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

Quelle est la moralité de celui qui lit le journal tous les jours? Le thème du journal est très présent: Morel lit le journal quand l'article du narrateur paraît dans Le Figaro. Le journal est comparé à la multiplication des pains:

Puis je considérai le pain spirituel qu’est un journal encore chaud et humide de la presse récente dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l’aurore, aux bonnes qui l’apportent à leur maître avec le café au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons.[12]

Il y a là une part de parodie, le journal est assimilé au Notre Père.
Mais en général, le journal dans La Recherche est plutôt associé au bas du corps. Par exemple, quand la responsable des cabinets des Champs-Elysées parle de l'un de ces meilleurs clients:

[...] tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l’autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d’une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins.[13]

Dans la scène de Mme Verdurin mangeant son croissant, nombreux sont les mots qui évoque le Suave mari magno: naufrage, noyés, douce satisfaction, contraste entre la sécurité de la lectrice à table et la mort des passagers dans la tempête.
Suave mari magno: c'est cela la forme de la cruauté dans La Recherche. C'est un alliage de commisération et d'indifférence, une marque d'insensibilité. En allemand, cesentiment qu'on peut éprouver devant la souffrance de l'autre s'appelle Shadenfreude. En français, il manque un mot. Ce n'est pas l'envie, car l'envie, c'est soit la souffrance devnat le bonheur d'autrui, soit la pointe de bonheur devant le malheur d'autrui.
Il existe bien un mot, mais il est cuistre, c'est un mot ancien tombé du dictionnaire: l'épicaricatie. Ce mot a disparu des dictionnaires au XVIIe siècle. "épi": sur, "cari": joie, "catie": mal. L'épicaricatie se rapproche de la délectation morose, qui est une pensée mauvaise qui donne du plaisir. C'est plutôt un memento mori' sans le suave mari magno''. On en trouve de nombreux exemples chez Bloch. Bloch ressent les deux formes d'envie.

L'épicaricatie apparaît dès le début de La Recherche, mais sous des formes plus graves. L'une des premières scènes présente le supplice de la grand-mère et la lâcheté de la famille. Ce n'est plus tout à fait le suave mari magno, qui est aussi une forme d'impuissance devant l'inélectulable: on ne peut rien faire. Dans la scène suppliciant la grand-mère, il serait possible d'intervenir, mais c'est interdit socialement. Selon le sociologue Gabriel de Tarde, il s'agit de la loi de l'imitation. La grand-mère joue le rôle du bouc émissaire que la grand-tante prend plaisir à tourmenter. La grand-mère est étrangère au groupe, elle est l'autre.Le groupe est ligué contre elle.

Pour la taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père, ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au cognac ; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand'mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du regard.

C'est la première découverte du mal, elle a lieu dans le cercle familial. C'est une forme de lâcheté.

Ce supplice que lui infligeait ma grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, [...] [14]

Il s'agit d'un passage initiatique, l'apprentissage de la lâcheté universelle face à la souffrance de l'autre. C'est l'envers du suave mari magno qui est un cas où l'on voit la souffrance sans pouvoir intervenir: dans le cas de la lâcheté sociale, on pourrait intervenir mais on refuse de voir.
Là encore, on trouve des exemples autour de Françoise qui est un parangon de la torture. Toutes les couleurs morales sont réunies chez Françoise. Il s'agit d'un prélude à la scène de la torture de la fille de cuisine. Le narrateur vient de voir comment Françoise mettait à mort les animaux qu'elle cuisinait:

Je remontai tout tremblant; j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même... ces poulets ?... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi. Car ma tante Léonie savait — ce que j’ignorais encore — que Françoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, était pour d’autres êtres d’une dureté singulière. Malgré cela ma tante l’avait gardée, car si elle connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. [15]

Tout le monde est coupable. Tout le monde fait preuve de douceur pour les siens et de dureté pour les autres. Il s'agit d'une morale fermée, qui ne s'étend pas à l'universel. C'est l'exacte contraire de la charité selon Bergson. La loyauté se définit par la solidarité avec les proches, la charité par la solidarité avec le genre humain.


la version de sejan


Notes

[1] La Fugitive, Clarac t3, p.452

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p. 264

[3] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.81

[4] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.886

[5] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.268

[6] La Fugitive, Clarac t3, p.655

[7] Michel de Montaigne, Les Essais, Arléa (2002) édition établie et présentée par Claude Pinganaud, p.161

[8] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.690

[9] Le temps retrouvé, 1017

[10] Le temps retrouvé, Clarac t3, p.772

[11] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.382

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.568

[13] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.310

[14] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.11-12

[15] Ibid, p.122

séminaire n°8 : Raymonde Coudert - Fable de Proust, la lettre au chien

Raymonde Coudert a soutenu une thèse sous la direction de Julia Kristeva, Du féminin dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, qui est paru sous le titre Proust au féminin. Elle a reçu le prix de la recherche universitaire et fait paraître régulièrement des articles dans les revues chères aux Proustiens.

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Je suis heureuse de disposer de la feuille que Raymonde Coudert nous a fait distribuer: les citations auraient été pour la plupart introuvables facilement. Nous remarquerons au fur à mesure du cours qu'elles comportent des explications de contexte entre crochets.

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J'ai changé l'intitulé de ma communication, ce sera "Fable" au singulier. Je vais en effet commenté la Lettre au chien, écrite à Reynaldo Hahn en 1911. Cette lettre est unique de son genre, c'est un hapax. Elle s'adresse au chien de Reynaldo Hahn. A l'époque, Proust à 39 ans et Hahn 36, leur amitié dure depuis 17 ans.

A Zadig [Peu après le 3 novembre 1911 /Mon cher Zadig/
Je t'aime beaucoup parce que tu as beauscoup de chasgrin et d'amour par même que moi; et tu ne pouvais pas trouver mieux dans le monde entier. Mais je ne suis pas jaloux qu'il est plus avec toi parce que c'est juste et que tu es plus malheureux et plus aimant. Voici comment je le sais mon genstil chouen. Quand j'étais petit et que j'avais du chagrin pour quitter Maman, ou pour partir en voyage, ou pour me coucher, ou pour une jeune fille que j'aimais, j'étais plus malheureux qu'aujourd'hui d'abord parce que comme toi je n'était pas libre comme je le suis aujourd'hui d'aller distraire mon chagrin et que je [me] renferm[ais] avec lui, mais aussi parce que j'étais attaché aussi dans ma tête où je n'avais aucune idée, aucun souvenir de lecture, aucun projet où m'échapper. Et tu es ainsi Zadig, tu n'as jamais fait lecture et tu n'as pas idée. Et tu dois être bien malheureux quand tu es triste.
Mais sache mon bon petit Zadig ceci, qu'une espèce de petit chouen que je suis dans ton genre, te dit et dit car il a été homme et toi pas. Cette intelligence ne nous sert qu'à remplacer ces impressions qui te font aimer et souffrir par des fac-similés affaiblis qui font moins de chagrin et donnent moins de tendresse. Dans les rares moments où je retrouve toute ma tendresse, toute ma souffrance, c'est que je n'ai plus senti d'après ces fausses idées, mais d'après quelque chose qui est semblable en toi et en moi mon petit chouen. Et cela me semble tellement supérieur au reste qu'il n'y a que quand je suis redevenu chien, un pauvre Zadig comme toi que je me mets à écrire et il n'y a que les livres écrits ainsi que j'aime.
Celui qui porte ton nom, mon vieux Zadig, n'est pas du tout comme cela. C'est une petite dispute entre ton Maître qui est aussi le mien et moi. Mais toi tu n'auras pas de querelles avec lui car tu ne penses pas.
Cher Zadig nous sommes vieux et souffrants tous deux. Mais j'aimerais bien aller te faire souvent visite pour que tu me rapproches de ton petit maître au lieu de m'en séparer. Je t'embrasse de tout mon cœur et vais envoyer à ton ami Reynaldo ta petite rançon [.] /Ton ami /Buncht
lettres de proust à Reynaldo Hahn, préface d'Emmanuel Berl et de Philip Kolb, Gallimard, 1956

1911, c'est quatre ans à peu près le début de La Recherche si l'on accepte l'hypothèse d'un début en 1908 en suivant le Cahier de 1908 publié par Kolb. Hahn et Proust s'écrivent, se voient, se querellent.

Contre Sainte-Beuve est écrit (ou ébauché) en 1909. Il se prononce contre l'intelligence, pour la réminiscence:

Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n'est qu'en dehors d'elle que l'écrivain peut ressaisir quelque chose de lui-même et la seule matière de l'art. Ce que l'intelligence nous rend sous le nom du passé n'est pas lui. (Contre Sainte-Beuve, Pléiade p211)

Le souvenir n'est pour rien dans l'énigme du monde. Il faut être capable de sentir. Voici le jugement de Jacques Rivière:

«[...] un des écrivains les moins inquiet de théorie», [et chez qui] «le voltage des sensations ... fut toujours incommensurable avec ce qu'il est chez l'homme moyen [...]», [tout en prenant soin de préciser], qu'«éprouver [...] prenait à Proust toutes ses forces sauf une: l'intelligence». ''Cahier Marcel Proust 13, «Quelques progrès dans l'étude du cœur humain», par Jacques Rivière, Gallimard 1985

C'est d'intelligence et de sensation que parle la lettre à Zadig. Il ne s'agit pas d'opposer l'homme au chien: Poust s'adresse au chien en tant que chien. Il évoque un ancien «être chien». S'agit-il de parler au chien ou de parler chien?
Proust et Reynaldo Hahn se sont toujours beaucoup écrit, avec des variations de style: de 1894 à 1896, c'est le temps de la passion, la langue des lettres est très soutenue. De 1896 à 1903, nous n'avons pas les lettres, elles se sont perdues. De 1904 à 1915, les deux amis utilisent un idiome commun qui provient des habitudes de la fratrie des Hahn.
Mme Hahn était dans la confidence des bininulseries. Ce sont des mots à l'intersection de l'espagnol vénézuelien de Hahn et du français de Proust. Ils ont pris l'habitude de qualifier Proust de "poney".
La première apparition de ce terme date de 1896.

Je vous avais apporté des petites choses de moi et le début du roman [il s'agit de Jean Santeuil, commencé à beg Meil] que Yeatman lui-même près de qui j'écrivais a trouvé très poney. Vous m'aiderez à corriger ce qui le serait trop poney. Je veux que vous y soyez tout le temps mais comme un Dieu déguisé qu'aucun mortel ne reconnaît. Sans cela c'est sur tout le roman que tu serais obligé de mettre "déchire". (Lettre XXXV, A minuit moins vingt [vers mars 1896].

Qu'est-ce qu'un roman trop poney? Un roman trop intime, trop homosexuel, un roman de l'excès, de l'exhibition impossible. Ce roman est le roman de l'excès, Reynaldo Hahn disparaîtra dans La Recherche. Il apparaît dans Jean Santeuil sous le nom d'Henri de Réveillon. Proust note des choses comme "Chose à ne pas oublier : Reynaldo chantant Hérodiade", dans un article écrit entre 1904 et 1914 et paru après sa mort en 1923, Proust note «le distique de Mallamé où «Reynaldo» rime avec «jet d'eau»[1] On retrouve le nom de Reynaldo Hahn dans les assonnances de Hubert Robert, qui est l'architecte du jet d'eau de la princesse de Guermantes [2], et dans le nom de Swann.
Les lettres entre les deux amis sont pleines d'un babil mère-enfant. Elles sont également pleines de silence, comme s'il était inutile d'utiliser beaucoup de mots pour se comprendre. Elles utilisent toutes sortes de déformations de mots, les angrammes, les palindromes, les assonances, "veuve" pour Sainte-Beuve, "nonelef" pour Fénelon, par exemple, elles ajoutent une lettre aux mots (comme le "s" dans beaucoup qu'on a vu dans la "lettre au petit chien"), elles inventent une langue.
Emmanuel Berl parle de diminutifs caressants. On assiste à une glossolalie où l'affectif prime sur la signification, à la limite du prononçable. On peut organiser les mots en série, je vous ai donné un exemple:

Bininulseries, ou bunchteries : avec une consonne à l'initiale — Bunibuls, binibuls, Birninuls, Buls; Buncht, Bunchtniguls, Bunelniguls, Bined tur buls; Funinels; Juninels; Guinbuls, Gruncht et Guerchtnibels; Minusnichant; Muncht; Puncht; Tinibuls; Vincht; Vunchnibuls; Vuncht.
Amputation de la consomme initiale — (H)ibuls, Irnuls, Uninuls. Appellations isolées — Cormouls ou Cornouls.

Ces mots représentent aussi bien l'expéditeur que le destinataire. Ce sont des diminutifs, mais de quels mots?
Les lettres de Proust à Hahn sont peu intimes, peu bavardes. Les deux amis se sont réfugiés dans l'agrammaticalité.

Je t'envoie ô mon maître l'affection de ton enfant, de ton frère, de ton ami, de ton petit malade. / Adieu mon vieux Reynaldo / Marcel. (Lettre CXXIV, 1910, vol. Gall.)


Pourquoi y a-t-il eu cette "lettre au chien"? Zadig est un vrai chien, acheté à une bohémienne:

[...] sans savoir si [Reynaldo] est décoré [il espérait que celui-ci recevrait la légion d'honneur en juillet] et s'il a choisi le petit chouen (tu sais que je tiens essentiellement à te donner aussi l'autre et te prie me dire ce que je te dois pour les 2 [...]. Si par hasard ce mot te suivait dans ce pays si genstil, je compte sur toi pour ne pas montrer toutes ces bininulseries qui je t'assure ne pourraient que nous couvrir de ridicule même auprès des plus bienveillants. (Lettre CXXXIII, Cabourg vers le 12 juillet 1911, vol. Gall.)

Les deux chiens restent une énigme. Le chien est une bininulserie. Proust devait le payer, il y tient, il revient sur sa dette dans une lettre suivante:

Quant à ton petit chouen, je le considère comme inexistant tant que tu ne m'en as pas dit le prix et que je ne l'ai pas hascheté. (lettre CXXXVI, Cabourg, août 1911, vol. Gall.)

Le chien tourne à la dette; la lettre au chien montre ce conflit. On peut faire plusieurs hypothèse à propos de la lettre au chien:
1/ Proust écrit au chien parce qu'il est fâché avec Hahn. C'est une fausse lettre, elle n'attend pas de réponse.
2/ Proust écrit au chien parce qu'il est chien. Il cherche ainsi à atteindre un autre Reynaldo pour parler de musique et de littérature.

La lettre montre deux styles, selon que Proust s'adresse à Hahn ou au chien. Pour Hahn, il s'agit d'un ton plus cérémonieux et d'un vocabulaire plus châtié que d'habitude. Pour s'adresser au chien, le ton est affectueux, «mon petit Zadig», il y a égalité devant l'amour et le malheur. Les temporalités se rejoignent, "être chien" rejoint de temps du "être enfant", c'est à dire des moments où l'on est sans défense. Il n'y a pas de diversion possible, la seule solution, c'est de s'enfermer dans son chagrin, sans perspective de passé ou de futur. Proust était ainsi à Combray: il était chien.

Le deuxième paragraphe de la lettre tourne à la leçon de morale: Proust a été homme et il est chien:

Dans les rares moments où je retrouve toute ma tendresse, toute ma souffrance, c'est que je n'ai plus senti d'après ces fausses idées, mais d'après quelque chose qui est semblable en toi et en moi mon petit chouen. Et cela me semble tellement supérieur au reste qu'il n'y a que quand je suis redevenu chien, un pauvre Zadig comme toi que je me mets à écrire et il n'y a que les livres écrits ainsi que j'aime.

[Ici Raymonde Coudert a fait allusion à un ouvrage d'Elizabeth de Fontenay qui devrait bientôt paraître (Sans offenser le genre humains), à un passage parlant des vrais et des faux amis. Je n'ai rien noté de plus précis.] Quelle querelle sépare ainsi les deux amis? On ne le sait pas.
En mai 1911, Reynaldo Hahn a perdu sa sœur aînée. Proust pense à son fils:

Depuis quelques jours je ne cessais de penser à votre petit neveu, le sourd et muet, à qui je pense souvent, dont je rêve souvent, un des seuls êtres pour qui je ne puisse pas croire que l'existence est finie et qu'il n'a pas ailleurs une compensation. (Lettre CXXXI, 1911)

En juillet, Proust est à Cabourg et souffre d'asthme. En août, il espère la légion d'honneur pour Hahn. Celui-ci lui envoie une préface qu'il a écrit pour un livre sur le chant. Proust donne son avis:

[...] petite préface où il y a une ou deux pages pas mal, mais rien d'inouï. Mais ce que vous dites à la fin sur le chant est ce que je connais de plus beau dans aucun écrit sur l'art. (Lettre CXXXVI, 1911)

Il continue:

Décourageons! Décourageons! C'est un devoir de décourager [...] tous ceux dont la bruyante nullité encombre un art que nous chérissons ardemment [...] [et qui est] des plus humains. [...] Humain [...] puisqu'il s'inspire de tout, procède de tout, peut et doit traduire ses émotions [...], recéler un pouvoir illimité d'incantation. (Lettre CXXXVI, 1911)

Cet été-là, Proust fait dactylographier Du côté de chez Swann. La lettre se termine ainsi:

«[...] je ne peux pas dire que je pense souvent à toi, car tu es installé dans mon âme comme une de ses couches superposées et je ne peux pas regarder du dedans au dehors, ni recevoir une impression du dehors au dedans sans que cela ne traverse mon binchnibuls intérieur devenu translucide et poreux.» Et il conclut «Adieu mon petit chouen. /Buncht» (Lettre CXXXVI, 1911)

On ne saura pas la raison de la lettre au chien, pourquoi Proust s'adresse au chien plutôt qu'au maître. Il existe entre les deux amis un très ancien différend, presque une controverse, à propos de la place de l'intelligence. Proust a reçu pour surnom "le poney" parce que Hahn habite rue du cirque.

«N'oubliez pas que ce n'est pas un surnom [je souligne] et que je suis, Reynaldo, en toute vérité/votre poney/Marcel». Lettre datée "Ce dimanche matin [16 septembre 1894]/Trouville [Hôtel des] Roches Noires, Calvados"

Proust n'est pas un trope, il est un poney. En PS de cette lettre apparaît un différent sur le jugement de Lohengrin que Proust aimait beaucoup.

«Votre poney vient de jouer [au piano] deux fois le Cimetière de campagne. Et au charme rural s'ajoutent des choses difficiles à nommer dans la langue des poneys et des hommes», [avec] son incompétence «de petite bête qui ne vous doit que sa tête rude à caresser, un regard sincère, et la publicité éclatante d'une confiante fraternité...» (Lettre XXVI, 1895)

Cette «bêtise» évolue vers une conception de la musique qui n'a plus beaucoup varié ensuite.
Emmanuel Berl souligne l'importance de la musique dans les lettres de Proust.
Proust se moque parfois ouvertement de Reynaldo Hahn.

Genstil, je vais vous agacer horriblement en parlant de musique et en vous disant que j'ai entendu hier au théâtrophone un acte des Maîtres chanteurs [encore Wagner] et ce soir... tout Pelleas [Debussy que Reynaldo Hahn n'aime pas davantage]! Or je sais combien je me trompe dans tous les arts [...] mais enfin, comme Buncht ne me punira pas, j'ai eu une impression extrêment agréable. [...] il est vrai que comme les étrangers ne sont pas choqués de Mallarmé parce qu'ils ne savent pas le français, des hérésies musicales qui peuvent vs crisper passent inaperçues pour moi [...] dans le théâtrophone, où à un moment je trouvais la rumeur agréable [...]quand je me suis aperçu que c'était l'entracte! [Et pour finir, Proust s'excuse de sa] «transcendantale incompétence». (Lettre CXXVIII, 1911)

Dans l'étude qu'il fait des «lettres sur la musique», Philippe Blay rappelle les termes de la controverse entre les deux hommes:

Le point sur lequel nous sommes en désaccord c'est que je crois que l'essence de la musique est de révéler en nous ce fond mystérieux (et inexprimable à la littérature et en général à tous les modes d'expression finis, qui se servent de mots et par conséquent d'idées [...]), de notre âme qui commence là où le fini et tous les arts qui ont pour objet le fini s'arrêtent, là où la science s'arrête aussi, et qu'on peut appeler le religieux. Reynaldo au contraire, en considérant la musique comme une dépendance perpétuelle à la parole, la conçoit comme le mode d'expression de sentiments particuliers, au besoin de nuances de la conversation. (Marcel Proust, Lettre à Suzanne Lemaire, 1895 [lundi 20 mai? 1895], in Corr. Kolb, TI, 1880-1895, 1970, Lettre 242, p.388-390)

L'enjeu de la dispute est donc une rivalité entre Reynaldo Hahn et Proust sur l'interprétation de la musique. Pour Proust influencé par Schopenhauer, la musique appartient au silence de l'humain sans mot. Pour Reynaldo Hahn, la musique est inséparable des mots.
Le monde sans mots est d'ailleurs le sol d'où Proust tirera l'écriture de son livre. La sonate et le septuor de Vinteuil, sans ausition possible, sont paradigmatiques de la musique du silence qui habite Proust.

Cela m'a rappelé Lévi-Srauss évoqué par mon maître Martin Rueff, qui dit dans Le Cru et le Cuit que la musique est un langage qui n'imite rien.
Il existe un abîme du silence; qu'on songe au vertige mortel qui saisit le narrateur quand la voix de sa grand-mère se tait au téléphone, à Balbec, ou au vertige du silence de la surdité, évoqué à travers le neveu de Reynaldo. Une autre forme de silence est l'aphasie:

«[...] Adieu mon cher petit genstil qui ne comprend pas pourquoi je n'ai pas pu regarder Zadig et qui a cru que c'était de l'indifférence. Mais pour d'autres choses tu me comprends et tu sais que ta lettre m'a fait la même chose que deux choses un jour où Maman est venue me dire: "Pardon de te réveiller mais ton père s'est trouvé mal à l'Ecole" et un autre plus récent à Evian.» Cette dernière mention renvoyant à une autre lettre qui dit, je cite: «[...] rien ne peut dépasser en horreurs les jours d'Evian où Maman frappait d'aphasie cherchait à me la dissimuler [...]» (Lettre CLII, 1912)

On pourrait citer d'autres exemples de pertes de parole, perte de parole de Blaise Pascal, perte de connaissance de Proust quand il redoute que Reynaldo Hahn obtienne de se faire envoyer au front malgré sa santé fragile, etc. La peur de la perte de parole, c'est la peur de l'inhumain.
Pour reprendre Lévi-Stauss, la musique n'est pas dictée par le sens. Elle est décollée du sens. La littérature conjugue le son et le sens, quoique le langage précède le son.[3]

Dans la lettre au chien transparaît la théorie du langage de Proust. On peut tout dire mais quelque chose est impossible à dire. Il faut mener une guerre à la langue, il y a nécessité de l'animalyser. Le silence de Zadig est le silence de tout vivant qui manque de mot.
Dans son PS à la lettre suivante, Proust indiquera «respects à Zadig», prouvant que pour Proust, l'animal est au dessus de l'intelligence.

                            ***

A.C. : c'est la première fois que j'entends une communication sur la "lettre au chien".
S'en suivra un dialogue de sourds plutôt comique, Antoine Compagnon voulant à toute force faire admettre à Raymonde Coudert que Proust n'écrit pas réellement au chien, qu'il ne s'agit que d'une figure de discours, et qu'il n'y a pas de querelle spécifique à cette période, mais simplement une utilisation de figure de style.
A.C.: Mais pourquoi ne voulez-vous pas que ce soit un trope?
R.C.: Parce que c'est un chien!

la version de sejan

Notes

[1] cf. Essais et articles, Pléiade p.555. Le distique est en fait un quatrain: Le pleur qui chante au langage / Du poète, Reynaldo / Hahn tendrement le dégage, / Comme en l'allée un jet d'eau.

[2] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.656

[3] à retrouver

cours n°8 : les visages multiples de la charité

Je vous avais dit la semaine dernière, pour vous rassurer et pour me rassurer, que j'avais fait un plan. En fait, je ne vais pas faire du tout ce que j'avais prévu. J'ai l'impression de toujours reculer le début du cours et de n'en pas finir avec l'introduction, c'est sans doute le propre de ces cours au Collège de France.

J'ai donc défini ma recherche des morales chez Proust comme quelque chose qui ne serait ni une recherche éthique à la manière des leçons de bonne vie de l'Antiquité, ni une recherche philosophique qui trouveraient ses exemples dans la littérature, mais comme des expériences qui buttent sur un manque d'explication. Qu'on pense à ce sujet à la phrase de Saint-Loup: voilà comme je suis : elle n'explique rien, c'est un fil qui pend, qui ne se noue à rien. Rien n'est jamais simple, comment juger Saint-Loup: «Mais les circonstances sont toujours si embrouillées que celui qui a cent fois raison peut avoir eu une fois tort.»[1] Il n'y a pas de loi absolue, il y a toujours des exceptions. On trouve toujours un hapax, il y a des occasion. Même la loi de l'inversion n'est pas systématique.
La tension entre la loi est l'exception est ce qui rend le roman accueillant, accueillant à l'exception.

Toutes ces réflexions me permettaient d'illustrer les différences définies par Iris Murdoch entre romans secs et romans messy, ou celles établies par Richard Taylor entre morale fine et morale épaisse.
Vous me direz que tout cela n'est pas nouveau. Lorsque Péguy commente Bergson en 1914, il fait une distinction entre la reaison raide (Descartes) et la raison souple (Bergson). Péguy défendait la raison souple, contre le préjugé «qui veut que de la raison raide soit plus de la raison que de la raison souple... Et surtout qu'une morale raide soit plus de la morale, qu'une morale souple. C'est comme si on disait que les mathématiques de la droite sont plus des mathématiques que les mathématiques de la courbe.»[2] Il ajoutait: «Les méthodes souples, les lois souples, les méthodes souples sont les plus sévères étant infiniment plus serrées.» Une morale souple poursuivra le péché dans les sinuosités des défaillances. La raideur est essentiellement infidèle alors que la souplesse est fidèle. (Voilà qui nous rappelle les comparaisons de Bergson sur le temps ou la durée).
La morale raide est un confort intellectuelle qui nous rappelle le cant de Stendhal. La morale souple est plus collante.
Bergson répondra à Péguy: «Je trouve beaucoup de profondeur à vos considérations sur la raideurs et la souplesse».
Quelques jours plus tard, l'œuvre de Bergson sera mise à l'index, car peu compatible avec un catholicisme intransigeant. Seuls les Jésuites pratiquaient cette morale souple. Au fond les Jésuites avaient raison.
Albertine, Odette, Mlle de Vinteuil: on en a jamais fini d'observer les sinuosités des défaillances.

On m'a fait remarquer il y a quelques semaines que j'avais omis Guyau, j'avais également omis Bergson. Certes, le livre de Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion n'est paru qu'en 1932, mais ses conclusions étaient déjà concevables du temps de Proust. Dans ce livre, Bergson étudie les deux sources de la morale. Il distingue deux morales, une morale d'obligation et une morale de l'émotion, ce qui est finalement la façon dont les neuroscientifiques justifie aujourdh'ui la morale.
Il n'y a qu'une seule morale mais celle-ci a deux sources. La morale de l'obligation est sociale, statique, c'est une morale close, la morale de l'émotion est humaine, dynamique, c'est une morale ouverte.
Bergson soutient qu'il faut s'opposer à la conception laïque de la morale, qui veut que la morale s'étende du proche au lointain, de la famille à la patrie à l'humanité: une morale domestique, corporative, universelle. Cette morale, dit-il, n'est qu'une extension de l'égoïsme. La morale s'appliquerait d'abord à l'individu, qui l'appliquerait au groupe pour atteindre à la vertu.
Dans son livre sur Bergson, Jankélévitch remarque que si le bon citoyen apprend la vertu en famille, sa charité n'est superlatif de l'égoïsme. Parce que les nations ressemblent à une grande famille, on les traitera comme des personnes. Il y a ici de l'ironie envers Durkheim pour qui l'internationalisme est une extension de l'amour du prochain.
D'après Bergson, cette façon de penser est une erreur. Il y a une grande différence entre les deux morales, un abîme sépare l'amour pour ses proches et l'amour pour le genre humain. Pour aimer l'humanité il faut une conversion de soi; on ne l'atteint pas en approfondissant l'amour de soi.

De la même façon, Proust se moque souvent de cet amour s'élargissant par cercles concentriques, par exemple lorsqu'il s'agit de son mariage avec Odette:

Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, considérait qu’en épousant la veuve d’un juif il avait accompli le même acte de charité qu’un millionnaire qui ramasse une prostituée dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était

prêt à étendre sa bonté jusqu’à la personne de Gilberte dont tant de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le mariage.[3] On voit ici l'amour que Forcheville porte à son nom, nom qu'il est prêt à partager avec Odette puis par extension avec Gilberte, dans une sorte d'élargissement à l'amour du genre humain.
Proust ne décrit pas une morale raide, mais une morale dynamique, insinuante, ouverte. La morale plate, à une seule dimension, est extrêmement rare dans La Recherche du temps perdu. Même les personnages qui n'apparaissent qu'une fois sont ambigus.

Il ya deux exceptions: les deux courrières, Marie-Gineste et Céleste Albaret, qui apparaissent dans Sodome et Gomorrhe, et les Larivière dans Le Temps retrouvé. Ce sont d'ailleurs les seuls noms réels de La Recherche.
Tous les autres personnages présentent une fêlure, une ambivalence. Même la grand-mère n'est pas si nette, on aura l'occasion d'y revenir (je ne devrais pas dire ça... [rire dans la salle]).
Revenons aux courrières. A Balbec, Marie Gineste s'adresse ainsi au héros :

«Oh! petit diable noir aux cheveux de geai, ô profonde malice! je ne sais pas à quoi pensait votre mère quand elle vous a fait, car vous avez tout d’un oiseau. Regarde, Marie, est-ce qu’on ne dirait pas qu’il se lisse ses plumes, et tourne son cou avec une souplesse, il a l’air tout léger, on dirait qu’il est en train d’apprendre à voler. Ah ! vous avez de la chance que ceux qui vous ont créé vous aient fait naître dans le rang des riches ; qu’est-ce que vous seriez devenu, gaspilleur comme vous êtes. Voilà qu’il jette son croissant parce qu’il a touché le lit. Allons bon, voilà qu’il répand son lait, attendez que je vous mette une serviette car vous ne sauriez pas vous y prendre, je n’ai jamais vu quelqu’un de si bête et de si maladroit que vous.» On entendait alors le bruit plus régulier de torrent de Marie Gineste qui, furieuse, faisait des réprimandes à sa sœur: «Allons, Céleste, veux-tu te taire ? Es-tu pas folle de parler à Monsieur comme cela?» Céleste n’en faisait que sourire ; et comme je détestais qu’on m’attachât une serviette: «Mais non, Marie, regarde-le, bing, voilà qu’il s’est dressé tout droit comme un serpent. Un vrai serpent, je te dis.»

Suit toute une série de comparaison animale, papillon, écureuil, je passe, l'intervenante du séminaire nous en parlera peut-être. Marie Gineste assimile le héros à un riche, celui-ci proteste ainsi que Marie, qui ne supporte pas la familiarité de sa sœur.

Ici ce n’était pas seulement Marie qui protestait, mais moi, car je ne me sentais pas seigneur du tout. Mais Céleste ne croyait jamais à la sincérité de ma modestie et, me coupant la parole : « Ah! sac à ficelles, ah! douceur, ah! perfidie! rusé entre les rusés, rosse des rosses! Ah ! Molière!»

Comme la semaine dernière, on remarque au passage que la modestie est mise en doute. "Molière" vient clôturer toute une série d'insultes. Pourquoi Molière? L'explication nous est aussitôt donnée: c'était le seul nom que connût Marie Gineste. Cependant ce n'est pas très convaincant. Il est fort possible que ce nom de Molière cache celui de Tartuffe.
Ce morceau de vraie bonté, de tolérance, se poursuit. On évoque les mœurs de Nissim Bernard. marie dit:

«Ah! voyez-vous, Monsieur, on ne peut jamais savoir ce qu’il peut y avoir dans une vie.» Pour changer le sujet, je lui parlais de celle de mon père, qui travaillait nuit et jour. «Ah! Monsieur, ce sont des vies dont on ne garde rien pour soi, pas une minute, pas un plaisir ; tout, entièrement tout est un sacrifice pour les autres, ce sont des vies données.[4]

Voilà la vraie générosité: l'absence de jugement.
Les personnages qui représentent la charité et la miséricorde se voient donné leur nom réel:

Les cousins millionnaires de Françoise, et qui n’étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou; [...]

Ils travaillent toute la journée par dévouement pur:

Dans ce livre, où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage «à clefs», où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire, à la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable: ils s’appellent, d’un nom si français, d’ailleurs, Larivière.[5]

Ce sont des saints qui rachètent tous les Français, les planqués en particulier. La grandeur des Larivière est assimilée aux soldats tombés sur la marne.
Mais je crois qu'il faut y insister, seuls ces rares personnages sont unidimensionnels, moraux, sains.
Tous les autres, même ceux qui n'apparaissent qu'une fois, on une moralité trouble. Il ne s'agit pas d'une psychologie plane, mais d'une psychologie "dans l'espace", à plusieurs dimensions. La psychologie souple s'oppose à la psychologie plane (c'est dans un passage d' Albertine disparue: géométrie plane, géométrie dans l'espace).
Evitons donc de faire de Marie Gineste ou des Larivière des personnages exemplaires: en effet, ils ne sont là qu'à titre d'exceptions.

Les autres personnages sont multiples. Il suffit de se rappeler la remarque du narrateur lorsqu'il revoit Gilberte lors du bal des têtes. Le narrateur l'a reconnue à grand peine, elle lui présente sa fille.

Comme la plupart des êtres, d’ailleurs, n’était-elle pas comme sont dans les forêts les « étoiles » des carrefours où viennent converger des routes venues, pour notre vie aussi, des points les plus différents.[6]

Cela rappelle "le soir de l'amitié", quand Robert vient chercher le narrateur tandis que le brouillard recouvre tout:

« Ce n’est pas tout de se perdre, mais c’est qu’on ne se retrouve pas. » La justesse de cette pensée frappa le patron [...][7]

Cette phrase est presqu'une allégorie de La Recherche du Temps perdu: on ne se retrouve pas.

Certes, s’il s’agit uniquement de nos cœurs, le poète a eu raison de parler des «fils mystérieux» que la vie brise. Mais il est encore plus vrai qu’elle en tisse sans cesse entre les êtres, entre les événements, qu’elle entre-croise ces fils, qu’elle les redouble pour épaissir la trame, si bien qu’entre le moindre point de notre passé et tous les autres, un riche réseau de souvenirs ne laisse que le choix des communications.[8]

Le poète, c'est Victor Hugo dans La Tristesse d'Olympio. Toutes les intrigues semblent se rejoindre en Mlle de Saint Loup. Le narrateur parle du livre qu'il va écrire (même s'il ne précise jamais que ce sera un roman). Mais restera des fils non noués, des fils qui pendront:

[...] car cet écrivain, qui, d’ailleurs, pour chaque caractère, aurait à en faire apparaître les faces les plus opposées, pour faire sentir son volume comme celui d’un solide devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme pour une offensive, le supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art.[9]

Il ne faut pas laisser de côté ce qui n'est pas résolu. Le roman ne doit pas faire l'économie de ces mystères, de ces hapax, de ces signes précurseurs sans qu'on sache de quoi ils sont précurseurs. C'est ainsi que la petite phrase de Vinteuil nous avait été présentée, d'ailleurs: on ne sait pas où elle va. La fille de Gilberte réunit en elle de nombreux fils, mais pas tous.

Tout cela me conduit à vous parler de ces Vertus et Vices de Padoue et de Combray, (et comme c'est bientôt les vacances, je vous ai apporté des images), dont Swann parle à propos de la fille de cuisine:

D’ailleurs elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la figure, jusqu’aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l’Arena.[10]

Ces fresques sont souvent évoquées par Ruskin. Ruskin jugeait que cette Charité était la plus réussie des Vices et des Vertus. On la trouve évoquée dans La Bible d'Amiens traduite par Proust:

A la chapelle de l'Arena elle se distingue de toutes les autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa tête et à sa croix de feu.[11]


[Compagnon examine l'image projetée] : je ne sais pas trop où est la croix de feu. On le verra, l'interprétation de Ruskin est parfois un peu fantaisiste...
La Charité, c'est la plus sublime des Vertus selon Saint-Paul; selon Bergson, elle ne peut s'extraire d'une morale close. C'est la reine des Vertus. Ruskin la décrit ainsi: «La Charité portant sur son écu une toison laineuse et donnant un manteau à un mendiant nu.» [12], par opposition à L'Avarice, amassant dans un coffre. Dans Pleasures of England, Ruskin compare la Charité de Giotto aux bas-reliefs de la cathédrale d'Amiens:

Tandis que la Charité idéale de Giotto à Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps foule aux pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne seulement du blé et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la manufacture de la ville. [13]

Les Vertus et les Vices de Padoue sont peut-être plus idéaux que ceux d'Amiens, mais le narrateur ne les a jamais vus. Il reste que la Charité n'est pas ce qu'on pense:

De même que l’image de cette fille était accrue par le symbole ajouté qu’elle portait devant son ventre, sans avoir l’air d’en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et l’esprit, comme un simple et pesant fardeau, de même c’est sans paraître s’en douter que la puissante ménagère qui est représentée à l’Arena au-dessous du nom « Caritas » et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle d’études, à Combray, incarne cette vertu, c’est sans qu’aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre, mais absolument comme si elle piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle aurait monté sur des sacs pour se hausser ; et elle tend à Dieu son cœur enflammé, disons mieux, elle le lui «passe», comme une cuisinière passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. [14]

Le narrateur insiste très lourdement sur cette discordance entre l'apparence de la Charité et ce qu'elle est censée représenter. La discordance n'est pas si forte quand il s'agit de l'Envie:

Mais dans cette fresque-là encore, le symbole tient tant de place et est représenté comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de l’Envie est si gros, il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte, que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux d’un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que l’attention de l’Envie — et la nôtre du même coup — tout entière concentrée sur l’action de ses lèvres, n’a guère de temps à donner à d’envieuses pensées.[15]

Il y a une même attention au sens littéral. Le sens ne passe pas. Il y a un refus de l'allégorie de la part du narrateur. La Vertu et le Vice semble d'emblée interchangeable. La Vertu n'est pas plus belle que le Vice: il y a un refus de moralisation de la part du narrateur. Mais le premier sentiment est la surprise:

[...] cette Envie qui avait l’air d’une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de l’instrument de l’opérateur, [...] [16]

La Vertu n'est pas belle, le Vice n'est pas repoussant : cette leçon se poursuivra jusqu'à la fin du livre. Il n'y aura pas de rédemption éthique de l'esthétique.


la version de sejan.

Notes

[1] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.179

[2] Charles Péguy, Pensées, p.54, Gallimard, 1934

[3] La Fugitive, Clarac t3, p.575

[4] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.847-848

[5] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.845-846

[6] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1029

[7] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.406

[8] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1029

[9] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1032

[10] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.81

[11] John Ruskin, La Bible d'Amiens, note de Proust en bas de page 303, qui cite Stones of Venice

[12] Ibid, p.302

[13] Ibid, p.303

[14] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.81

[15] Ibid

[16] Ibid

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