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Lire ''Est-ce que tu me souviens?

Si vous avez lu Passage, vous devriez pouvoir apprivoiser Est-ce que tu me souviens?.

Car il me semble que ce premier livre porte en lui tous les principes de ce gigantesque collage qu'est Est-ce que tu me souviens?, principes cette fois poussés à l'extrême : l'unité par paragraphes est dissoute, il ne reste que les phrases, les citations ne composent plus un quart du livre, mais l'ensemble du livre, elles ne sont plus uniquement tirées du monde littéraire, mais également du monde "réel", des journaux et des faits divers, (ce qui me permet au passage de répondre à TM : oui, le nappage entre la vie et les livres ne concerne pas uniquement la vie et l'oeuvre de Renaud Camus, mais la vie et les livres en général). Il y a la même reprise de certaines phrases en refrain, et la déformation progressive de ces phrases (parcourant rapidement le début sur le site de RC, je trouve par exemple à quelques lignes d'intervalles "il y a de moins en moins de besoins" et "il y a de plus en plus de besoins"). Il me semble que l'une des façons de s'arrimer au texte est justement de chercher ces phrases, et d'observer leur brouillage progressif. Une autre est de se laisser aller au plaisir de reconnaître certaines de ces phrases, ou leur contexte (sans faire d'efforts pour en trouver l'origine exacte. Juste ce plaisir d'être en terrain de connaissance). Enfin, il me semble que certaines phrases ont plus de sens que d'autres, même si elles se présentent d'un même front. Personnellement, je m'attache aux phrases qui s'attardent à définir la littérature ("Un grand écrivain se reconnaît aux effets de réel qu'il provoque sur son passage.", toujours dans le début de 2-2-37-1[1]), mais je suppose que chacun doit avoir son sujet de prédilection.

Je cite Marianne Alphant, dans la [NRF de septembre 1977| http://vehesse.free.fr/dotclear/index.php?1977/09/01/1471-marianne-alphant-sur-passage-et-echange

], suite à la publication d' Echange, car ces lignes me paraissent parfaitement convenir à Est-ce que tu me souviens?:

[...] Une possession antérieure permet peut-être alors d'expliquer un des aspects les plus troublants de cette lecture : l'illusion constante de comprendre. Chaque phrase, par sa clarté, par sa familiarité, par sa récurrence, son référent littéraire, ses appartenances culturelles, rencontre chez nous une sorte d'adhésion complice, alors cependant que l'ensemble éclate en fragments aussi disparates que dans une lecture lacunaire, celle de l'endormissement ou de la distraction. L'enchaînement s'effectue de phrase en phrase, indépendamment des cloisonnements et des ruptures du sens. [...] Points de vue multiples affirmant tous l'existence d'un lien fondamental et antérieur, cette possession inaliénable de la langue et de la culture, créant chez le lecteur ce trouble du "déjà-vu" et ce bien-être de la reconnaissance, où s'établissent la surprenante cohérence et la nécessité du texte. [...]

Notes

[1] version en ligne de Est-ce que tu me souviens?

L'Elégie de Budapest

32 pages. Le premier texte de RC que je lis qui évoque la tristesse. (Bien sûr, il y a Corbeaux. Mais Corbeaux, c'est l'écœurement, l'accablement.) La tristesse, la mort, l'effacement, le temps perdu au sens le plus premier, cinquante ans disparus.

32 pages. Il me semble que le phrasé r-camusien présente quelques constantes :
- la tyrannie des virgules, qui scandent des phrases plutôt longues, et ralentissent la vitesse de lecture (ce qui permet de/oblige à mieux goûter les mots) : "Quand je me suis présenté le lundi devant la porte du musée du Mouvement ouvrier, au Château royal, à Buda, je l'ai trouvée close, parce qu'on était lundi".
- l'incise, conséquence logique des virgules, précise la pensée. Elle se combine souvent avec une inversion de la place des mots ou des expressions : "Depuis plusieurs lustres, en tout cas, bien décatie maintenant, l'avenue Staline est celle de la République populaire; il n'apparaît pas encore qu'on envisage de la faire redevenir Andrassy, comme devant".
- l'utilisation de mots inattendus :"décatie" ou "comme devant" dans l'exemple ci-dessus, ou "tristement" dans la phrase suivante: "D'excellentes gens, sans aucun doute, mais de vues tristement courtes, en certains domaines". L'effet produit est un effet de cocasserie le plus souvent, parfois de tristesse.

L'Élégie de Budapest est un collage de plusieurs thèmes, collage de thèmes au sein d'un même paragraphe, d'un bloc, sans transition, collage souvent rencontré chez RC, qui ici rend parfaitement l'étrangeté de cette ville pour le voyageur totalement seul et perdu : la mort, ce jardinier, (et les hopitaux, les médecins, les squelettes), les écrivains et des poètes, Shakespeare, Defoe (noté De Foe), Albert Camus, Schnitzler, et bien sûr Petöfi, les musées, les tableaux. Et puis la ville, l'errance, la disparition du goût, des styles. Le dépaysement profond dû à une langue qui ne ressemble à aucune autre et l'absence de traduction, de traducteur.

Et la tristesse devant tout ce gâchis : "Est-ce que nous pouvons imaginer ce que c'est que de perdre un demi-siècle, non pas pour un peuple (...), mais pour dix millions d'individus, pour dix millions de fois un individu, pour dix millions de fois quelqu'un?

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