Véhesse

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lundi 11 mai 2020

Dix astuces de plus pour paraître intelligent en réunion

Je suis tombée sur la première astuce et j'ai cliqué pour accéder à l'ensemble du billet. Je pensais que c'était un article sérieux car la première astuce est logique et concourt à bien travailler ensemble. Les astuces suivantes m'ont enchantée car elle m'ont rappelé un collègue précis.
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Si vous souhaitez réussir dans le monde des affaires, faire remarquer votre intelligence lors des réunions devra être votre priorité absolue.
Si vous avez plutôt tendance à rêvasser Seychelles, mojitos et Pringles, cela peut être compliqué .

Pour vous aider, conservez cette liste d'astuces dans votre sac: ainsi vous donnerez toujours l'impression de savoir de quoi parlent les autres même si ce n'est absolument pas le cas.

  • #1 - Si quelqu'un utilise un terme technique, demandez-lui de le définir «afin d'être sûr de tous parler de la même chose».



Si quelqu'un utilise un terme technique, interrompez-le et dites: «je pense que certains ici ne savent peut-être pas de quoi il s'agit, pourriez-vous le leur expliquer?» ou «il est possible que nous n'ayons pas tous la même définition de ce terme, pourriez-vous préciser dans quel sens vous l'utilisez?»
De cette façon vous donnerez l'impression d'aider chacun à travailler ensemble tout en comprenant enfin ce que signifie ce terme.

  • #2 - Transformez les expressions en acronyme.



A chaque fois que vous entendez une expression, transformez-la à la volée (ALV) en acronyme et utilisez cet acronyme de façon répétée.
Cela fonctionne au mieux avec des expressions de trois mots, par exemple «point de contact» (PDC), «cauchemar des relations publiques» (CRP) ou «système de gestion des produits» (SGP).

  • #3 - Couvrez votre ordinateur portable de posts-it.



Nous sommes bien d'accord que personne ne paraît plus occupé que celui dont le portable est couvert de posts-it ?
Qu'y a-t-il sur ces posts-it? Que signifie ces listes de points et ces mots soulignés? Ils signifient que vous êtes important.

  • #4 - Invitez à la réunion des personnes qui n'ont rien à faire là.



Avez-vous déjà assisté à une réunion où l'on a dit à quelqu'un que l'on n'avait pas besoin de lui? C'est la chose la plus embarrassante du monde. C'est aussi un traitement jouissif à réserver à quelqu'un que vous n'aimez pas.
Une fois que tout le monde est arrivé, attendez le début de la réunion et désignez la personne du doigt. Faites-lui savoir qu'elle peut quitter la réunion parce qu'on n'a pas vraiment besoin d'elle. Cette démonstration de pouvoir fera de vous la personne la plus importante de la pièce pour le reste de la réunion.

  • #5 - Prenez soin d'ajouter une annexe démesurée et inutile à vos présentations.



La valeur d'une présentation est proportionnelle à la taille de son annexe, donc accompagnez les vôtres d'une tonne de diapositives inutiles sans le moindre rapport avec le sujet. Vous donnerez l'impression d'avoir vraiment creusé la question.

  • #6 - Demandez si l'on n'est pas en train d'amalgamer des problèmes qui n'ont rien à voir.



Quand quelqu'un demande si l'on n'est pas en train d'amalgamer deux problèmes, n'avez-vous pas aussitôt l'impression qu'il est beaucoup plus intelligent que vous? En tout cas c'est mon cas.
Je ne sais même pas ce que signifie amagalmer mais je sais qu'une fois que j'aurai posé la question, elle paraîtra fine et pertinente.

  • #7 - Transformez les noms en verbe.



Si vous cherchez désespérément quelque chose à dire, prenez un nom et faites-en un verbe. Utiliser les mots de façon inattendue et créative1 rendra votre présence intéressante.

  • #8 - Quel que soit le sujet, alternez tour à tour approbation et désapprobation.
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Personne ne doit être capable de prédire si vous allez être d'accord ou pas avec le sujet abordé. Vous savez, exactement comme le font les CEOs.
La façon la plus simple de les imiter est d'alterner au hasard l'approbation et la désapprobation. Vous paraîtrez très mystérieux et dans l'attente de votre point de vue tout le monde sera sur les charbons ardents.

  • #9 - Dites «c'est évident» quand ça ne l'est pas .



Ceux qui ne sont jamais surpris par quoi que ce soit paraissent habités d'une sagesse immémoriale, non? Si vous ponctuez la réunion par des «oui, c'est évident», vous donnerez l'impression que vous aviez prévu depuis longtemps comment les choses allaient tourner et que vous avez plus d'expérience que quiconque dans la pièce.

  • #10 - A la fin de la réunion, demandez qui se charge d'envoyer un compte rendu.



Montrez à vos collègues que vous accordez de l'importance à ce qui s'est passé durant la réunion en en demandant un compte rendu par mail, mais rappelez-leur combien votre temps est précieux en suggérant qu'un autre doit s'en charger.



Note
1: je ne suis pas sûre que cela soit vrai en France depuis Ségolène: she killed the game.

mercredi 6 mai 2020

Procrastiner efficace

En 2009, Elena Bodnar a gagné l'IgNobel (le Nobel des trucs bizarres qui vous font rire avant de vous faire réfléchir) dans la catégorie santé publique avec un soutien-gorge pouvant se tranformer en deux masques.

En parcourant la liste de l'œil, je suis tombée sur cet article qui m'a intriguée (je souffre de procratination aiguë). C'est de John Perry, gagnant 2011 dans la catégorie littérature.

Traduction à la volée, comme d'habitude.

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« N'importe qui est capable d'abattre n'importe quelle quantité de travail, à condition que ce ne soit pas le travail qu'il serait censé être en train de faire à cet instant précis1
Robert Benchley in Chips off the Old Benchley, 1949

Cela fait des mois que j'ai l'intention de rédiger cet article. Pourquoi suis-je finalement en train de m'y mettre? Parce que j'ai enfin dégagé un peu de temps libre? Non. J'ai des copies à corriger, des livres à commander, une demande de bourse à examiner, des projets de thèses à lire. Si je travaille à cet article, c'est pour éviter de me mettre à toutes ces tâches. C'est l'essence de ce que j'appelle la procrastination structurée, une stratégie extraordinaire que j'ai découverte et qui transforme un procrastinateur en un personne efficace, respectée et admirée pour tout ce qu'elle est capable d'accomplir par unusage rationnel de son temps.
Tous les procrastinateurs remettent à plus tard ce qu'ils ont à faire. La procrastination structurée est l'art de mettre ce défaut à profit. L'idée-clé est que procrastiner ne signifie pas ne rien faire du tout. Il est rare qu'un procrastinateur ne fasse absolument rien; il effectue des tâches utiles à la marge, comme jardiner, tailler ses crayons ou dessiner le diagramme de la future réorganisation de ses dossiers quand il s'y mettra.
Pourquoi le procrastinateur s'attelle-t-il à ces tâches? Parce qu'elles sont un moyen de ne pas faire quelque chose de plus important. Si la seule tâche qui restait au procrastinateur était de tailler ses crayons, aucune force au monde ne parviendrait à l'y obliger. En revanche, le procrastinateur peut être amené à effectuer une tâche difficile et importante à point nommé à condition que cela lui évite de s'atteler à quelque chose de plus important encore.

La procrastination structurée consiste à organiser votre to-do-list de façon à exploiter ce constat. La liste que vous avez en tête est sans doute hiérarchisée par ordre d'importance. Les tâches qui paraissent les plus urgentes et les plus importantes apparaissent en tête. Mais il faut ajouter en dessous des tâches utiles. Effectuer ces tâches est une façon de ne pas s'occuper de celles plus haut dans la liste. Cette structure repensé de to-do-list transforme le procrastinateur en citoyen précieux. En fait, le procrastinateur peut même acquérir, comme c'est mon cas, la réputation d'abattre une grande quantité de travail.

Mon expérience la plus parfaite de procrastination structurée, je l'ai connue quand ma femme et moi étions chercheurs en résidence à Soto House, un dortoir de Stanford. Dans la soirée, confronté à des copies à corriger, des conférences à rédiger, des réunions à préparer, je quittais notre cottage proche du dortoir et j'allais dans la salle commune jouer au ping-pong avec les pensionnaires, ou discuter dans leur chambre, ou juste m'assoir là pour lire les journaux. J'acquis ainsi la réputation d'être un terrifique chercheur en résidence et l'un des rares professeurs du campus à passer du temps avec les lycéens et à les connaître. Quelle ironie: jouer au ping-pong pour ne rien faire de plus important et acquérir la réputation de Mr Chips.

Les procrastinateurs ont souvent un mauvais réflexe. Ils essaient de réduire leurs engagements en supposant que s'ils n'ont plus que quelques tâches à effectuer, ils arrêteront de procrastiner et s'y attèleront. Mais cela va à l'encontre de la nature primordiale du procrastinateur et élimine leur source première de motivation. Les quelques tâches de leur liste seront par définition les plus importantes, et la seule façon de les éviter sera de ne rien faire du tout. Cette méthode amène à devenir une larve sur canapé, non une personne efficace.

Parvenu à ce point, vous vous demandez peut-être : «Que devient la tâche en haut de liste, celle que personne ne fait jamais?»
Je reconnais que se présente ici un potentiel problème.

L'astuce est de choisir le bon type de projet pour le haut de la liste. Le type idéal a deux caractéristiques: d'une part il paraît avoir une dealine précise (mais en réalité ce n'est pas le cas); d'autre part il paraît terriblement important (mais en fait non). Heureusement, la vie abonde de cette sorte de tâches. A l'université, une large majorité de tâches appartiennent à cette catégorie, et je suis persuadé que c'est le cas dans la plupart des vastes institutions.
Prenons par exemple ce qui se trouve en haut de ma liste aujourd'hui. Il s'agit de finir un article pour un volume de philosophie du langage. Il était à rendre il y a onze mois. J'ai abattu un énorme nombre de travaux afin d'éviter d'y travailler. Il y a quelques mois, rongé de remord, j'ai écrit une lettre à l'éditeur pour m'excuser d'être aussi en retard et l'assurer de mon intention de me mettre au travail. Ecrire cette lettre était bien sûr une façon de ne pas travailler à l'article. Il se trouva alors que je n'étais pas beaucoup plus en retard que tous les autres. Et dans quelle mesure cet article est-il important? Pas si important qu'à un moment donné quelque chose qui paraisse plus important ne surgisse. Alors je me mettrai à y travailler.

Autre exemple, cette commande de livres que je dois passer pour mes élèves. Je suis en train d'écrire en juin. En octobre, je dois donner un cours d'épistémologie. J'aurais déjà dû passer la commande à la librairie.
Il est facile de considérer que c'est une tâche importante avec une deadline urgente (pour vous, les non-procrastinateurs, je ferai remarquer qu'une deadline devient vraiment urgente lorsqu'elle est dépassée d'une ou deux semaines.) Je reçois des rappels quasi quotidiens de la secrétaire du département, des étudiants me demandent parfois ce qu'ils doivent lire, et le bon de commande se trouve en plein milieu de mon bureau, juste en dessous de l'emballage du sandwich que j'ai mangé mercredi dernier. Cette tâche est presque en haut de ma liste; elle me tracasse et me motive pour me consacrer à d'autres corvées utiles mais quelque peu moins importantes.
En réalité, la librairie est très occupée à traiter les commandes passées par les non-procrastinateurs. Si je donne la mienne mi-août, tout se passera bien. Il faut juste que je choisisse des livres réputés et connus publiés chez des éditeurs compétents. Entre aujourd'hui et disons le premier août, je vais prendre un autre engagement plus important en apparence. Alors ma psyché remplira le bon de commande avec plaisir afin d'éviter de s'atteler à cette nouvelle tâche.

Parvenu à ce point, le lecteur observateur peut se dire que la procrastination structurée exige une certaine capacité à s'auto-berner, puisque que l'on est perpétuellement en train de monter une pyramide de Ponzi contre soi-même.
Tout à fait. Il faut être capable d'identifier et de s'investir dans des tâches à l'importance surévaluée et aux deadlines illusoires tout en se faisant croire qu'elles sont importantes et urgentes. Ce n'est pas un problème, car pratiquement tous les procrastinateurs ont d'excellentes capacités à s'auto-berner. Et quoi de plus noble que d'utiliser un défaut de son caractère pour estomper les conséquences d'un autre défaut?



Note
1 : ce qui est exactement ce que je suis en train de faire en effectuant cette traduction.

jeudi 30 avril 2020

Lire la Recherche

Pour ceux qui n'arrivent pas à s'y mettre cela vous aidera peut-être.




Ce qui s'incrirait sans faiblir dans ce projet, dont je me suis demandé un moment s'il s'agissait du Gorafi.
Et un problème de math pour ceux qui s'ennuient (via Proustonomics).

dimanche 26 avril 2020

Laurent Chamontin

Amis, ouvrons ce noir alcool
Le coronavirus nosocomial

Elisabeth Chamontin
Le blog perspectives ukrainiennes nous a appris la mort de Laurent Chamontin, spécialiste de la Russie au XXIe siècle, dans la nuit du 14 au 15 avril 2020. Il souffrait d'un cancer, il est mort du Covid-19.
Dans notre petit cercle d'amis, il était une voix nécessaire pour lutter contre la désinformation, pour nous traduire des articles russes ou ukrainiens, pour décrypter une conséquence que nous n'apercevions pas.
Il a été enterré vendredi au cimetière de Pantin.

Le Diploweb remet à la une un entretien avec lui.

Laurent Chamontin parlait couramment russe et a travaillé tant en Russie qu'en Ukraine. Peu après l'annexion de la Crimée en mars 2014, il a publié L'empire sans limite. La problématique du livre était exposée ainsi :
En bref, approcher le monde russe reste encore aujourd'hui une aventure, qui conduite parfois ceux qui s'y hasardent dans des situations qu'on croirait sorties des lettres de Custine ou des pages les plus absurdes des Âmes mortes de Gogol. Cette permanence, qui signale, comme nous le verrons, une résistance à la modernisation particulièrement spectaculaire, ne laisse pas de surprendre, tant il est peu banal d'être la patrie de Gagarine, de Tolstoï, de Chagall, de Tchekhov, d'Akhmatova et de tant d'autres, et tout à la fois d'avoir si peu à offrir à ses enfants. La fureur de Vladimir Vyssotski, découvrant combien l'Allemagne fédérale vaincue était oppulente en comparaison de l'URSS1, ne serait pas aujourd'hui apaisée, après une transition économiques qui figure sans conteste parmi les plus brutales de l'histoire humaine, avec une dégringolade de l'ordre de 40% du PIB en parité de pouvoir d'achat par habitant dans toutes les républiques de l'ancien espace soviétique1.
Chercher à comprendre un tel paradoxe […] est le propos de cet ouvrage […].

Laurent Chamontin, L'empire sans limite, éditions de l'aube, p.34


Le livre est une promenade exploratoire dans l'histoire et la géographie, la géographie influençant l'histoire et les mentalités. La frontière est cette ligne qui ne doit pas être franchie pour ne pas mettre à mal le mensonge et une vie en vase clos.
Dans un premier temps, au XVIe et XVIIe siècles, tant que l'Empire des tsars est capable d'anéantir lors de son expansion des formes étatiques inférieures ou comparables aux siennes, la préoccupation du pouvoir en matière de contrôle frontalier est surtout d'empêcher le contribuable de s'enfuir; apparaît à cette occasion, comme nous l'avons déjà noté, un lien étroit entre l'impossibilité pratique d'assigner une frontière au monde russe et celle d'ébaucher un contrat social. En effet, dans un espace capable d'engloutir toute croissance démographique, la notion de propriété n'a pas grand poids, pas plus que celle de garantie juridique qui lui est intimement liée; quant au processus de conquête, il est inséparable de la fuite devant l'avancée d'un pouvoir dont, précisément, l'impossibilité de contrôler ses confins est l'un de ses problèmes majeurs.

Dit autrement, là où l'Europe connaît un cadre territorial précocement fixé — par la Manche, les Pyrénées, les frontières du traité de Verdun…—, cadre qui va évoluer mais non disparaître, et une densité de population élevée, la Russie connaît à l'inverse une absence de cadre fixe et une densité faible dont on voit bien comment ils conduisent à un destin sans équilavent. Il revient au poète et diplomate Fiodor Tiouttchev d'exprimer la démesure inhérente à celui-ci et son caractère inaccessible à la raison dans ses œuvres:

«Moscou, la ville de Pierre, celle de Constantin,
Telles sont du règne russe ls villes sacrées,
Mais où en est la fin? Où sont les limites,
Au Nord, à l'Est, au Sud et au Couchant?
[…]
Sept mers intérieures et sept grands fleuves…
Du Nil à la Neva, de l'Elbe à la Chine,
De la Volga à l'Euphrate, du Gange au Danube…
Tel est le royaume russe2
[…]

Cet imaginaire hérité de l'histoire russe n'empêche pas qu'après plusieurs siècles d'incubation confinée, la question des frontières change de nature pour l'Empire, quand celui-ci est confronté à l'émergence de l'Etat-nation européen, forme d'organisation qui le surpasse visiblement en matière d'efficacité, à partir du XVIIIe siècle.

Quand Custine visite la Russie en 1839, il peut mesurer, à l'aune des contrôles tatillons qu'il subit à l'entrée du territoire russe, combien le système patrimonial mâtiné de prussianisme affirme son irréductible différence vis-à-vis du système juridique fondé sur la propriété qui lui est familier […]
[…]
Notons auparavant en la matière une extraordinaire continuité à laquelle la Révolution ne met pas fin, bien au contraire; après tant d'autres voyageurs — par exemple Dominique Lapierre à l'occasion de son voyage de 1956 dans l'URSS en cours de déstalinisation3 ou Primo Levi lors de ses tributalions d'ingénieur nomade4 —, l'auteur de ces lignes a pu constater par lui-même en 1987 combien le camp socialiste, menaçant jusqu'à son crépuscule, était sur ce point le digne héritier de l'autocratie, depuis la frontière sino-soviétique jusqu'au Rideau de fer.

En quittant la gare chinoise de Manzhouli, après un contrôle débonnaire réalisé au son d'une musique guillerette, le voyageur avait soudain l'occasion de voir en face le visage du socialisme réel, incarné après quelques centaines de mètres par les gardes-frontières armés faisant irruption dans les wagons avec leurs chiens de guerre, dans un paysage soudain hérissé de barbelés. Arrivant à la gare de Zabaïkalsk après plusieurs heures d'immobilisation en pleine steppe à des fins de contrôle, il pouvait alors contempler sa conversion à l'humour soviétique en contemplant une banderole tournée vers la Chine qui annonçait triomphalement «Notre politique est une politique de paix», qu'il était comme de juste, interdit de photographier. La lenteur des trains laissait environ six jours pour se remettre de ce premier contact, avant la découverte de la frontière polonaise. Le naïf qui croyait qu'une frontière interne au camp socialiste offrirait un visage plus avenant était alors contraint de réviser ses illusions, au vu du garde-frontière armé en faction à l'entrée du pont sur le Boug à Brest-Litovsk. La gare de Francfort-sur-Oder, point d'entrée en République démocratique allemande, couverte de drapeaux rouges portant l'inscription «Amitié» en plusieurs langues, atteinte après franchissement d'un pont gardé par une sentinelle flanquée d'une kalachnikov, permettait de parachever le déniaisement des plus endurcis. On était alors prêt pour l'apothéose berlinoise: les rails se perdant dans les herbes folles, au bout du quai de la gare de Friedrichstrasse, au-delà de la verrière dont les travées étaient parcourues, faut-il l'écrire, par des gardes-frontières en armes5.

Aux émotifs qu'un contrôle inquisitorial déstabilise, le passage des frontières dans les républiques issues de l'URSS peut encore aujourd'hui réserver quelques sensations fortes — rien cependant de commun avec les pratiques passées; il faut voir dans cette atténuation un signe, modeste mais univoque, de la normalisations assurément fort lente du monde russe dans le domaine des libertés individuelles.
[…]
[…] il nous faut nous interroger sur les déterminants profonds de la tradition de contrôle frontalier tatillonne et soupçonneuse dont nous venons de mettre en évidence la permanence à travers les âges. Pour ce qui concerne le cas des étrangers entrant sur le territoire de l'Empire, la confiscation des livres de Custine6 — qui n'est pas tout à fait une relique du passé, puisque la déclaration des imprimés à la douane ukrainienne était toujours de mise cent soixante-dix ans plus tard — nous aide à progresser vers une réponse, qu'on peut d'ailleurs trouver chez le même auteur. Quand on lit sous sa plume qu'en Russie «dire la vérité, c'est menacer l'Etat», […], on comprend immédiatement quel type de problème peut poser un écrit non contrôlé par la censure impériale, ce qui est est par définition le cas des livres d'origine étrangère.[…]
[…] Quant à l'URSS, elle se situe évidemment dans la continuité de cette attitude soupçonneuse en tant qu'incarnation en marche de l'idéal communiste, mythe fondateur qui explique la profonde défiance du pouvoir à l'égard des soldats qui avaient vu l'autre côté du miroir quand ils avaient combattu à l'Ouest7. De même, tout Soviétique revenant de l'étranger était ipso facto un facteur de subversion potentielle; quant à ceux qui partaient à jamais, ils rappelaient, comme les Allemands de l'Est avant 1961, que l'on pouvait choisir de ne pas être thuriféraire, ce qui était encore plus insupportable.
[…]
Il n'est donc pas étonnant que le franchissement ou le démantèlement des frontières se retrouve en bonne place parmi les figures emblématiques du démontage du vase clos: la possibilité de sortir de chez soi et d'y revenir en rapportant un peu d'air frais est l'un des plus sûrs remèdes dontre la folie de l'enfermement.

Laurent Chamontin, L'empire sans limite, les édition de l'Aube, 2014, pp.171-182

Durant tous les mois de sa maladie, je n'ai jamais cessé de penser à son commentaire sur cette photo (14 février 2019: comme c'est allé vite):






Notes
1 : Marina Vlady, Vladimir ou le vol arrêté, Paris, Fayard, 1987.
2 : D'après les sources journalistiques citées par la version russe de Wikipedia.
3 : Dominique Lapierre, Il était une fois l'URSS, Paris, Robert Laffont, Pocket, 2005
4 : La Clé à molette, traduction de Roland Stragliati, Paris, Robert Laffont, Pavillons, 2006
5: Revenir en ce lieu après l'avoir connu dans de telles circonstances, le retrouver trépidant et banal au milieu d'une ville ressuscitée, tout cela produit une impression digne des rêves les plus baroques.
6 : opus cité, lettre onzième du 14 juillet 1839
7 : Nicolas Werth, La terreur et le désarroi : Staline et son système, Paris, Perrin, 2007

lundi 13 avril 2020

Zoonoses

Je continue De l'inégalité parmi les sociétés. Pour les sociétés humaines, le bétail est un avantage, mais il est également porteur de maladies. Celles-ci ont d'autant plus de risque de muter pour franchir la barrière des espèces que les hommes vivent prochent de leurs animaux, boivent leur lait ou se servent de leur fèces comme engrais.

Je rappelle que la question posée est de comprendre pourquoi certaines populations ont pris l'avantage sur d'autres au cours des siècles. Les chapitres précédents ont étudié les cultures et le bétail domesticables selon les régions. Celui-ci aborde les épidémies. Le début de ce chapitre m'a bien fait rire.
Un cas clinique dont j'ai eu connaissance grâce à un ami médecin devait illustrer, de manière pour moi inoubliable, les liens entre le bétail et les cultures. Mon ami était encore novice lorsqu'il fuat appelé à traiter un couple qui souffrait d'un mal mystérieux. Que l'homme et la femme eussent des difficultés de communication entre eux, et avec mon ami, n'arrangeait pas les choses. Le mari, petit et timide, souffrait d'une pneumonie due à un microbe non identifié et n'avait qu'une connaissance limitée de l'anglais. Sa belle épouse faisait office de traductrice: inquiète de l'état de son mari, le milieu hospitalier l'effrayait. Mon ami était aussi épuisé par une longue semaine de travail et par ses efforts pour deviner quels facteurs de risque peu communs avaient pu produire cette étrange maladie. Sous l'effet du stress, il avait oublié toutes les règles de confidentialité: il commit l'affreuse gaffe de prier la femme de demander à son mari s'il n'avait pas eu de relations sexuelles susceptibles de causer cette infection.

Sous les yeux du docteur, le mari devint cramoisi, se recroquevilla au point de sembler encore plus petit, comme s'il avait voulu disparaître sous ses draps, et bredouilla quelques mots d'une voix à peine audible. Soudain, la femme hurla de rage et se dressa devant lui. Avant que le médecin ait pu l'arrêter, elle se saisit d'une grosse bouteille métalique, l'assena de toutes ses forces sur la tête de son mari et sortit en trombe de la chambre.

Le médecin mit un certain temps à ranimer le patient et plus longtemps encore à comprendre, à travers son anglais haché, ce qui avait provoqué la fureur de sa femme. La réponse se précisa peu à peu: il confessa avoir eu des relations sexuelles répétées avec des moutons lors d'une récente visite sur la ferme familiale; peut-être était-ce à cette occasion qu'il avait contracté ce mystérieux microbe.

À première vue, l'incident paraît étrange et dépourvu de signification générale plus large. En réalité, il illustre un immense et important sujet: celui des maladies humaines d'origine animale.

Jared Diamond, De l'inégalité parmi les sociétés, p.290, collection Folio.

jeudi 9 avril 2020

Cinq livres scientifiques et historiques pour éclairer la période du covid-19

Traduction d'un article de The Economist.
De la peste de Londres à la grippe espagnole et au-delà
Rubrique Arts et Littérature, le 4 avril 2020.

Je suis consciente de l'ironie de traduire un article qui conseille des livres non-traduits… Mettons que cela me plaît de traduire.

Note de l'éditeur : The Economist rend accessible certains de ces articles les plus importants sur l'épidémie du covid-19 aux lecteurs de The Economist Today, notre newsletter quotidienne. Pour la recevoir, rubrique coronavirus.

L'épidémie de grippe espagnole qui commença en 1918 tua environ cinquante millions de personnes en quelques années — davantage que les quatre ans de guerre précédents. Les jeunes adultes semblaient mourir de façon disproportionnée de ce qui était une forme particulièrement virulente du virus de la grippe. Comme les médecins étaient impuissants face à la maladie, les pays fermèrent leurs frontières et rejetèrent le blâme les uns sur les autres. Ce livre raconte non seulement l'histoire de la dévastation que connut cette époque, mais aussi celle d'un siècle de travail de détective qui fut nécessaire aux scientifiques pour comprendre pourquoi cette maladie fut si mortifère.

  • Spillover2 de David Quammen - éditions W.W. Norton
Certaines des épidémies qui ont causé le plus de victimes parmi les humains sont d'origine animale. Des primates non humains furent à l'origine du VIH; la grippe transite par les oiseaux et les coronavirus par les chauves-souris. Quand le système immunitaire humain est confronté pour la première fois à quelque chose qui vient de franchir la barrière des espèces — maladies dite zoonoses — il peut être terrassé. En suivant la piste de plusieurs zoonoses, ce livre explique comment de telles maladies émergent, pourquoi elles sont si dangereuses et quels sont les endroits de la planète où les prochaines risquent d'apparaître.

De nos jours, les libertés et les habitudes quotidiennes de nombreux pays sont entre les mains des épidémiologistes. En étudiant les pandémies, ces mathématiciens ont modélisé des scénarios pour expliquer comment l'interdiction de voyager, la distanciation sociale ou le confinement domestique pouvaient influencer la trajectoire du covid-19. Ce livre retrace l'histoire de cette science aujourd'hui essentielle, depuis ses origines quand elle étudiait la diffusion de la malaria au début du XXe siècle jusqu'à son rôle central au XXIe dans la prédiction de toute propagation, des maladies aux fausses informations.

  • Journal de l'année de la peste de Daniel Defoe - Oxford University Press
Journal d'un homme durant l'année 1665 quand la peste bubonique dévastait Londres, faisant cent mille victimes. Le livre raconte la transformation de la ville au fur à mesure de la progression de la maladie; il décrit les rues fantômes ou emplies des plaintes et des odeurs de la souffrance. Defoe n'avait que cinq ans en 1665 et il a écrit son livre, qui entremêle détails historiques et imagination, plus de cinquante ans après les événements. On suppose qu'il s'est appuyé sur les journaux que son oncle Henry Foe a tenu à l'époque.

  • The End of Epidemics4 de Jonathan Quick and Bronwyn Fryer - édition St Martin’s Press
Publié il y a deux ans, le message limpide de ce livre aurait dû être plus largement diffusé : plannification, préparation et transparence dans la communication sont primordiales quand il s'agit de réparer les énormes dommages sociaux et économiques causés par une nouvelle maladie. Étudiant les enseignements des épidémies du passé, les auteurs en tirent des leçons sur la façon dont des institutions pourraient coopérer pour prédire, modéliser et prévenir de futures pandémies.



Notes
1: Le Cavalier blême.
2: Contagion (si je devais traduire, je choisirais Zoonoses).
3: Les lois de la contagion.
4: La fin des épidémies

mercredi 8 avril 2020

Comment allons nous vivre à l'ère atomique ?

Traduction à la volée de l'extrait ci-dessous.

«Comment allons-nous vivre à l'ère atomique?» Je suis tenté de répondre: «Eh bien, de la même façon que vous auriez vécu au XVIe siècle quand la peste sévissait à Londres quasi chaque année, ou de la façon où vous auriez vécu à l'époque des Vikings quand chaque nuit des pillards scandinaves pouvaient accoster et vous trancher la gorge; ou tout simplement comme vous vivez déjà, à l'époque du cancer, de la syphillis, de la paralysie, des détournements d'avion, des accidents de chemins de fer ou d'automobiles.

En d'autres termes, ne nous exagérons pas la nouveauté de notre situation. Croyez-moi, cher monsieur ou chère madame, avant que la bombe atomique ne soit inventée vous et tous vos proches étiez déjà condamnés à mort ; et un pourcentage élevé d'entre nous va mourir de façon déplaisante. En fait, nous avions un immense avantage sur nos ancêtres — les anesthésiques, et nous l'avons encore. Il est parfaitement ridicule de gémir et d'afficher une tête de six pieds de long parce que les scientifiques ont ajouté une méthode de mort violente et prématurée à un monde qui en regorge — monde dans lequel la mort n'est pas une possibilité mais une certitude.

C'est le premier point à souligner et la première action à entreprendre est de nous ressaisir. Si nous devons tous disparaître sous une bombe atomique, faisons en sorte que cette bombe nous trouve en train de nous conduire comme des êtres humains — en train de prier, travailler, enseigner, lire, écouter de la musique, baigner les enfants, jouer au tennis, bavarder avec nos amis autour d'une pinte et d'un jeu de fléchettes — et non massés ensemble comme des moutons apeurés, obsédés par la bombe. Ils peuvent briser nos corps (un microbe peut faire cela) mais il ne doivent pas dominer nos esprits.

C.S. Lewis, Préoccupations de notre temps (1986, posthume)
"How are we to live in an atomic age?" I am tempted to reply: "Why, as you would have lived in the sixteenth century when the plague visited London almost every year, or as you would have lived in a Viking age when raiders from Scandinavia might land and cut your throat any night; or indeed, as you are already living in an age of cancer, an age of syphilis, an age of paralysis, an age of air raids, an age of railway accidents, an age of motor accidents.

"In other words, do not let us begin by exaggerating the novelty of our situation. Believe me, dear sir or madam, you and all whom you love were already sentenced to death before the atomic bomb was invented: and quite a high percentage of us are going to die in unpleasant ways. We had, indeed, one very great advantage over our ancestors—anaesthetics; but we have that still. It is perfectly ridiculous to go about whimpering and drawing long faces because the scientists have added one more chance of painful and premature death to a world which already bristled with such chances and in which death itself was not a chance at all, but a certainty.

"This is the first point to be made: and the first action to be taken is to pull ourselves together. If we are all going to be destroyed by an atomic bomb, let that bomb when it comes find us doing sensible and human things—praying, working, teaching, reading, listening to music, bathing the children, playing tennis, chatting to our friends over a pint and a game of darts—not huddled together like frightened sheep and thinking about bombs. They may break our bodies (a microbe can do that) but they need not dominate our minds."

C.S. Lewis, Present Concerns

dimanche 5 avril 2020

Do it yourself

a self-made widow

Vladimir Nabokov, Pale Fire, commentaire des vers 47-48 du canto I

vendredi 3 avril 2020

A perdre le souffle

Je me souviens de cette nouvelle de Poe.

L'homme sans souffle ou Loss of Breath.

jeudi 2 avril 2020

Notre besoin de protéines

J'ai toujours entendu des explications romantiques sur le cannibalisme, comme absorber les vertus et le courage de l'ennemi. Voici une explication davantage biologique:
Les enfants de nouvelle-Guinée exhibent le ventre gonflé caractéristiques d'un régime riche en fibres mais déficient en protéines. les Néo-Guinéens jeunes et vieux se nourrissent couramment de souris, d'araignées, de grenouilles et autres petits animaux dont ne voudraient pas les populations qui, ailleurs, disposent de gros animaux domestiques ou de gros gibier sauvage. La pénurie de protéines est probablement aussi la raison pour la quelle le cannibalisme était si répandu dans les sociétés traditionnelles des hauts plateaux.

Jared Diamond, De l'inégalité parmi les sociétés, Folio, p.220

vendredi 27 mars 2020

Pourquoi nous ne mangeons pas de carnassiers

Quelles caractéristiques doit avoir une espèce pour être domesticable, domestiquée?
Sous toutes les latitudes, un individu de toute espèce sauvage a pu être apprivoisé, mais domestiquer une espèce, c'est autre chose: la faire se reproduire, changer sa morphologie, sélectionner certaines aptitudes.

Domestiquer de gros mammifères fait une différence dans l'évolution de la société qui y parvient: celle-ci acquiert un apport de protéines et un moyen de transport.
Jared Diamond liste cinq les caractéristiques nécessaires d'une espèce pour être domesticable.
Régime alimentaire. Chaque fois qu'un animal mange une plante ou un autre animal, la conversion de la biomasse alimentaire en biomasse pour le consommateur a une efficacité très inférieure à 100%: en règle générale, aurtour de 10%. Autrement dit, il faut environ 4500 kilos de maïs pour donner une vache de 450 kilos. Si l'on veut veut obtenir plutôt 450 kilos de carnivore, on doit lui donner 4500 kilos d'herbivores nourris avec 45000kilos de grains. Même parmi les herbivores et les omnivores, maintes espèces, comme les koalas, sont trop difficiles dans le choix de leur alimentation pour qu'on songe à en faire des animaux de ferme.
Du fait de cette inefficacité fondamentale, aucun mammifère carnivore n'a jamais été domestiqué à des fins alimentaires. […] A la limite, la seule exception est celle du chien […] Cependant, le chien n'a été régulièrement consommé qu'en dernier recours, dans des sociétés privées de viande […]

Rythme de croissance. Pour qu'il soit intéressant de les entretenir, les animaux domestiques doivent aussi croître rapidement. Ce qui élimine les goriles et les éléphants, alors même que ce sont des végétariens peu regardants sur le choix de leur nourriture et qu'ils donnent beaucoup de viande. Quel éleveur de gorilles ou d'éléphants attendrait quinze ans que ses bêtes atteignentl'âge adulte?[…]

Problèmes de reproduction en captivité Nous autres, humains, n'aimons pas copuler sous le regard de nos congénères; c'est le cas également de certaines espèces animales potentiellement précieuses. Ce fait a déjoué les efforts pour domestiquer le guépard, le plus véloce des animaux terrestres, alors même que nous avions de bonnes raisons de le faire depuis des milliers d'années.
[…] A l'état sauvage, plusieurs frères guépards pourchassent une femelle des jours durant: cette cour sommaire sur de longues distances semble nécessaire pour que la femelle en question ovule et devienne sexuellement réceptive. Les guépards refusent habituellement d'accomplir en cage cette cour rituelle.
Un problème analogue a déjoué les efforts pour élever des vigognes, chameaux sauvages des Andes […]

Mauvais penchants. […] Un autre candidat par ailleurs adapté se disqualifie pour des raisons évidentes: le buffle d'Afrique. Il croît rapidement jusqu'à atteindre une tonne et vit en troupeau avec une hiérarchie de dominance bien développée (trait caractéristique dont nous aurons l'occasion d'évoquer les vertus). Mais ce buffle est considéré comme le grand mammifère d'Afrique le plus dangereux et le plus dangereux. […] De même, les hippotames, végétariens de 4 tonnes, feraient de magnifiques animaux de basse-cour s'ils n'étaient si dangereux. Ils tuent plus d'homme chaque année qu'aucun autre mammifère africain, y compris les lions. […]
[à propos des zèbres] Malheureusement, les zèbres deviennent terriblement dangereux en vieillissant. […] Les zèbres ont la fâcheuse habitude de mordre et de ne plus lâcher leur victime. Chaque année, ils blessent plus de gardiens de zoo que les tigres! […]

La nervosité. Les diverses espèces de gros mammifères herbivores n'ont pas toutes la même réaction au danger venant des prédateurs ou des êtres humains. Certaines espèces sont nerveuses, rapides et programmées pour détaler à la moindre menace. […] Naturellement les espèces nerveuses sont difficiles à garder en captivité. Si on les enferme dans un enclos, elles risquent de paniquer: soit elles meurent sous l'effet du choc, soit elles s'acharnent jusqu'à la mort dans leurs tentatives de fuite. […] aucune espèce de gazelle ne l'a jamais été [domestiquée]. Essayez donc de domestiquer un animal qui s'emballe, qui s'assomme aveuglément contre les murs, qui peut bondir jusqu'à neuf mètres de haut et courir à quatre-vingts kilomètres à l'heure!

La structure sociale. En fait, la quasi-totalité des espèces de grands mammifères domestiqués sont celles dont les ancêtres sauvages partagent trois caractéristiques sociales: elles vivent en troupeaux, respectent une hiérarchie de dominance élaborée et n'ont pas de territoire bien défini. […]

Jared Diamond, De l'inégalité parmi les sociétés, p.251-259

mercredi 25 mars 2020

Mariage

Banquet de noces. La société éméchée chante.
Mme Cloche, priée de montrer ses talents, mugit une lugubre histoire de marin estropié dont la fiancée préfère épouser un jeune homme très bien au premier abord mais qui, par la suite, devient alcoolique et fou; alors la fiancée recherche le marin estropié, mais ses camarades l'ont consommé un jour de vent d'ouest et il n'en reste plus qu'un petit morceau de mollet conservé dans la saumure. Etranglée par l'émotion, Mme Cloche supprime le contenu de son verre de cointreau avant de continuer: la fiancée prend le petit morceau de mollet, et elle le mange et elle se jette ensuite du haut d'un phare dans l'Océan homicide, en chantant: Il était un p'tit marin, un p'tit marin de France…

Cette lugubre aventure suscite une impression considérable.
— T'aurais pu nous chanter quelque chose de plus drôle, lui dit Dominique.

Raymond Queneau, Le Chiendent, p.286
Pour l'anthologie cannibale.

lundi 23 mars 2020

Protestations à la Russe

Il y a un mois, ce qui déchainait les passions, c'était la bite à Griveaux. Derrière cette machination se cachait un activiste ou un artiste (selon votre façon de voir), Piotr Pavlenski, dont le passé est plus compliqué que ne le laissent croire ceux qui veulent en faire un agent déstabilisateur de Poutine pendant la campagne des municipales:
Habitué des « performances » choquantes, Piotr Pavlenski se réclame de l’anarchisme. Moins artiste qu’activiste, il utilise la provocation dans des buts toujours politiques. Lauréat du prix Vaclav Havel, de la « dissidence créative », il est considéré comme un opposant au régime russe. En 2012, en soutien au groupe Pussy Riot, dont les membres avaient été arrêtées pour une chanson anti-Poutine, déclamée dans une cathédrale moscovite, Piotr Pavlenski se coud les lèvres et déambule sous les flashs des photographes.

L’année suivante, il s’enroule nu dans des barbelés « contre les lois liberticides », et se cloue les testicules aux pavés de la place Rouge, à Moscou, pour dénoncer « l’apathie » et « l’indifférence » de la société russe. Lors d’une autre démonstration, l’activiste se coupe un lobe d’oreille, alors qu’il est assis nu sur le mur d’enceinte d’un institut psychiatrique où des dissidents ont autrefois été internés.

La Croix, le 16 février 2020
Ce qui m'a étonnée, c'est de retrouver les mêmes actes dans L'Exil éternel, le journal d'une médecin autrichienne internée au Goulag. Faut-il considérer qu'il y a une tradition russe dans cette façon de protester?
Nous sommes entre 1945 et 1955.
A cette époque, dans le camp régnait une certaine agitation, une tension, et peut-être la raison en était-elle grave, même si un événement n'avait pas été exempt d'un certain comique. A environ vingt kilomètres de nous, presque dans l'inaccessible taïga, se trouvait un camp disciplinaire dont les occupants se regroupaient souvent pour protester, mais menaient aussi des actions individuelles qui avaient l'air fantastiques. Pour ne pas aller travailler, l'un d'eux s'était cloué au plancher par un «organe christique». Pour cela, il avait choisi son prépuce. On le voit, on pouvait attendre toutes sortes de choses des gens de là-bas, on les vivait ensuite.

Angela Rohr, L'Exil éternel, 2019 ed. les Arènes, p.319



[…] C'était un «voleur dans la loi» qui avait reçu dix jours de cachot, injustement à son avis, et qui protestait à présent en faisant une grève de la faim depuis huit jours déjà; cela n'aurait pas été gravee s'il n'avait pas aussi refusé de boire de l'eau.
Un tchéckiste l'avait menacé la veille de le nourrir artificiellement et là-dessus l'homme s'était cousu la bouche. Il n'y avait pas un prisonnier qui n'ait une aiguille et du fil cachés dans son vêtement, et tout à fait par hasard, c'était un fil blanc qu'il avait utilisé pour se fermer la bouche.
Après la découverte de son acte, l'ophtalmologiste avait coupé les fils le long des lèvres mais sans les retirer et on les voyait autour de sa bouche.

ibid p.366




Remarque pour plus tard quand nous aurons oublié le contexte : billet écrit pendant la deuxième semaine de confinement due à l'épidémie de coronavirus, billet qui rappelle qu'un mois plus tôt, la France avait des sujets d'émoi plus futiles.

samedi 21 mars 2020

Germes

Aujourd'hui que nous sommes reclus pour cause d'épidémie, j'ai ouvert De l'inégalité parmi les hommes, car je me souviens de ce que m'en avait dit Olivier (qui est à l'origine de mon achat de ce livre il y a quelques années — jamais lu): «Diamond explique qu'il faut être beaucoup plus intelligent pour survivre dans la jungle qu'en ville. L'important pour survivre en ville, c'est d'être résistant aux maladies.»

La traduction du titre est nulle. Cela devrait être Fusils, pierreries et acier: Guns, Gems, and Steel.
Du moins c'est ce que je croyais jusqu'à hier soir, quand je me suis avisée que c'était Guns, GeRms, and Steel: Des fusils, des germes et de l'acier.
Etrange confusion durant toutes ces années, qui prend tout son sel aujourd'hui.
Mon impression que les Néo-Guinéens sont plus dégourdis que les Occidentaux repose sur deux raisons faciles à saisir. En premier lieu, les Européens vivent depuis des milliers d'années dans des sociétés densément peuplées avec un gouvernement central, une police et une justice. Dans ces sociétés, les maladies infectieuses épidémiques des populations denses (comme la petite vérole) ont été historiquement la principale cause de décès, tandis que les meurtres étaient relativement rares et l'état de guerre l'exception plutôt que la règle. La plupart des Européens qui échappaient aux maladies mortelles échappaient aussi aux autres causes potentielles de mort et parvenaient à transmettre leurs gènes. De nos jours, la plupart des enfants occidentaux (mortinatalité exceptée) survivent et se reproduisent, indépendamment de leur intelligence et des gènes dont ils sont porteurs.

A l'opposé, les Néo-Guinéens ont vécu dans des sociétés aux effectifs trop faibles pour que s'y propagent les maladies épidémiques de populations denses. En fait, les Néo-Guinéens traditionnels souffraient d'une forte mortalité liée aux meurtres, aux guerres tribales chroniques et aux accidents, ainsi qu'à leurs difficultés à se procurer des vivres.

Dans les sociétés traditionnelles de Nouvelle-Guinée, les individus intelligents ont plus de chances que les moins intelligents d'échapper à ces causes de mortalité. Dans les sociétés européennes traditionnelles, en revanche, la mortalité différentielle liée aux maladies épidémiques n'avait pas grand-chose à voir avec l'intelligence: elle mettait plutôt en jeu une résistance génétique liée aux détails de la chimie physique. Par exemple, les porteurs du groupe sanguin B ou O résistent mieux à la variole que ceux du groupe A.

En conséquence, la sélection naturelle encourageant les gènes de l'intelligence a probablement été beaucoup plus rude en Nouvelle-Guinée que dans les sociétés à plus forte densité de population et politiquement complexes, où la sélection naturelle liée à la chimie du corps a été plus puissante.

Jared Diamond, De l'inégalité parmi les sociétés, Folio, p.23-24

dimanche 9 février 2020

Chronique contemporaine de l'islam en France

Un matin tu te réveilles (14 février 1989, presque un anniversaire) au son du radio-réveil, tu apprends qu'un auteur dont tu n'as jamais entendu parler est condamné à mort par une fatwa, mot dont tu ignores le sens et l'existence, lancé par un imam iranien.
Fuite, protection policière, vie en éclats.

Un midi chez le coiffeur tu apprends que Cabu et Wolinski se sont fait assassiner parce qu'ils avaient dessiné le Dieu des musulmans.

Un soir en lisant Twitter tu comprends vaguement qu'une ado se fait insulter et menacer parce qu'elle a dit qu'elle détestait la religion, en particulier l'islam. Tu ne fais pas trop attention parce que ce n'est pas la première fois que Twitter s'enflamme, Zineb el Rhazoui en a déjà fait les frais, tu te dis que ça va passer, qu'est-ce qu'ils ont inventé encore?
Et puis ça devient n'importe quoi, tellement n'importe quoi que j'ai envie de hurler. La France entière est tombée sur la tête, c'était bien la peine d'avoir Voltaire, c'est le chevalier de la Barre all over again.

Je tente une chronologie:
Le 19 janvier, Mila poste une vidéo où elle dit :«[…] Je déteste la religion […], le Coran, il n'y a que de la haine là-dedans, l'islam, c'est de la merde […]». Elle reçoit des menaces de mort, quelqu'un poste son adresse en ligne, son domicile est protégé par la police, elle ne va plus au lycée.
Le 23 janvier, une enquête est ouverte pour retrouver les auteurs des menaces, mais une autre contre Mila, pour vérifier s'il y a eu «incitation à la haine raciale».
Depuis quand une religion est-elle une race? A ce compte-là, pourquoi ne pas avoir poursuivi Rushdie et Wolinski?
(Heureusement, le parquet a conclu qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre…)
Le 29 janvier, la ministre de la justice Nicole Belloubet prononce une phrase bizarre: «l'insulte à la religion est évidemment une atteinte à la liberté de conscience» (si les Manif pour tous se souviennent de cela à leur prochain rassemblement!!)
Le 31 janvier quelques personnes appellent à la raison: voici une tribune juridique rappelant la loi sur le blasphème et la réaction de Mme Badinter dénonçant la lâcheté ambiante. (Je pense à Houellebecq et son Soumission : il était en dessous de la vérité).
Le 3 février Ségolène Royal prend Mila à partie plutôt que de la défendre (mais depuis quand prend-on parti pour les menaçeurs et non pour les menacés? Qu'est-ce qui tourne pas rond? La gauche devrait se trouver un autre nom, Jaurès ne la reconnaîtrait pas.)
Pendant ce temps, la jeune fille confirme ce qu'elle pense de la religion en général, tout en présentant des excuses si elle a blessé des croyants en particulier. (Chapeau bas : je l'imaginais effondrée, avec ses parents catastrophés à l'idée de devoir déménager, etc. Elle a du cran et paraît moins tête de linote que je ne l'aurais imaginé.)
Cerise sur le gâteau, c'est Le Pen qui finit par dire quelque chose de sensé: «Dans notre pays de libertés, ce n’est pas à #Mila de s’excuser: c’est à ceux qui la menacent de mort, la harcèlent, l’insultent, de rendre des comptes devant la justice. » (Me voilà bien: en train de citer Le Pen!)
Résumé le 4 février de Jean Quatremer: «Piégés par le discours sur "l’islamophobie" des islamistes, une partie de LREM et surtout de la gauche a permis à l’extrême-droite de récupérer le combat pour la laïcité, la liberté d’expression, le droit à l’athéisme, le féminisme, etc. A ce niveau de bêtise, chapeau bas 👏.


La règle est pourtant simple, claire: une victime n'est pas coupable. Elle est victime. Elle peut être désagréable, vulgaire, idiote, naïve, méchante, on peut ne pas souhaiter prendre le thé avec elle et garder ses distances. Mais elle n'est pas coupable. Le coupable, c'est celui qui émet des menaces, et bien sûr, celui qui les met à exécution.


Et pour ajouter à la confusion — ou pour la conforter, pour mieux démontrer que plus aucune norme de base n'est respectée ou même connue — des policiers de confession musulmane sont mis à pied sans réelle raison. Depuis quand être musulman est-il un délit? On voudrait ghettoïser et susciter le ressentiment qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Nous avons besoin de policiers musulmans, nous avons besoin que le recrutement dans la police représente le profil de la société française.
Noam Anouar est la victime en creux de la même hystérie que Mila.

Etre musulman n'est pas un délit.
Détester les religions, trouver la religion musulmane complètement con n'est pas un délit.
Menacer de mort est un délit.

dimanche 27 octobre 2019

Des listes

Entre décembre 2018 et avril 2019 un jeu a couru sur FB et Twitter : poster sept couvertures de livres sans commentaire.
J'ai relevé les listes d'amis à qui j'avais demandé de jouer ou qui m'avaient demandé de participer.

Emmanuel :
Gonçalo M. Tavares, Un voyage en Inde
Simenon, La chambre bleue
Didi-Huberman, Survivance des lucioles
Toby Barlow, Crocs
Thomas Bernhard, Maîtres anciens
Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs
Gertrude Stein, The world is round
Jackson, Nous avons toujours habité au château
Celan, La rose de personne
Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan

Maurice
Perec, La vie mode d'emploi
Mallarmé, œuvres complètes en classique garnier
Thomas Mann, L'élu
Kafka, La muraille de Chine
Gérard d'Houville, L'inconstante
Thieri Foulc, Le lunetier aveugle
Bodon, La Quimera (en occitan)

Patrick
Elizabeth Legros Chapuis, Regarder la Grèce
Lacarrière, L'été grec
Pausanias, Description de l'Attique
A t'Serstevens, Itinéraires de la Grèce continentale
Gail Holst, Road to Rembetika
Henri Miller, Le colosse de Maroussi
Patrick Leigh Fermor, Mani - Voyages dans le sud du Péloponnèse

Jack (américain)
A Woman in Berlin
Sir Thomas Malory Le morte d'Arthur
Thomas Babington Macaulay, The history of England
John Paul Russo, I.A. Richards - His life and Work
Ammiel Alcalay, Memories of our Future
Philip Ball, Critical Mass
Raymond Williams, Culture & Society 1780-1950
Michael Gottlieb, Memoir and Essay
Tom Weidlinger, Modernism, madness and the American Dream
The Canongate Burns

Aymeric
Harry Mulisch, La découverte du ciel
Hérodote- Thucydide dans la Pléiade
Sandor Marai, Confession d'un bourgeois
Léon Chestov, La philosophie de la tragédie
Ryszard Kapuscinski, Ébène
Albert O Hirschman, Un certain penchant à l'autosubversion
Harry G Frankfurt, On bullshit
Philippe Garnier, Honni soit qui Malibu
Christopher Mc Dougall, Born to run
Nicolas Bouvier, Routes & déroutes
Stanley Cavell, Le cinéma nous rend-il meilleurs?
Romain Gary, Les enchanteurs
Hilary Putnam, La philosophie juive comme guide de vie
Alex Ross, The rest is noise
Ismael Reed, Mumbo Jumbo
Saul Bellow, Ravelstein
Vaclav Havel, Audience; Vernissage; Pétition
Armand Robin, Audience de la fausse parole
Dostoïevski, Les Démons (les Possédés)
Tolstoï, Guerre et Paix
Quincy par Quincy Jones
Jean Gagnepain, Leçons d'introduction à la théorie de la médiation
Boulgakov, Le maître et Marguerite
Peter Manseau, Chanson pour la fille du boucher
Leo Strauss, Droit naturel et histoire
Marc-Alaing Ouaknin, Concerto pour quatre consonnes sans voyelles
Angré Agassi, Open

Valérie
Jean-Yves Pranchère et Justine lacroix, Le procès des droits de l'homme
Alfred Döblin, Voyage en Pologne
Ephraïm E Urbach, Les sages d'Israël
Hans Jonas, Souvenirs
Arnold Zweig, Un meurtre à Jérusalem
Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête
Douglas Hofstadter, Le Ton beau de Marot
Mariusz Szczygiel, Gottland
Yitskhok Katzenelson, Le Chant du peuple juif assassiné
Cavafy
Auguste Diès, Autour de Platon
Lieutenant X., Langelot agent secret
Ryszard Kapuscinski & Hanna Krall, La mer dans une goutte d'eau
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents

Philippe
Jean-Paul Kauffmann, La maison du retour
Pierre Jean Jouve, Les Noces
Thomas Bernhard, L'origine; La cave; Le souffle; Le froid; Un enfant
Renaud Camus, Journal romain
Michel Chaillou, La France fugitive
Hervé Guibert, L'incognito
Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière
Marguerite Yourcenar, Archives du Nord
Göran Tunström, L'oratorio de Noël
Sain-John Perse, Amers
Alexis Curvers, Tempo di Roma
Thomas Mann, Les Buddenbrook
Marguerite Duras, Les petits chevaux de Tarquinia
Jean Louis Schefer, Chardin

Laurent
Baudelaire, Les fleurs du mal
Claude Tannery, Le cavalier, la rivière et la berge
R.A. MacAvoy, A trio for Lute
David Lindsay, Un voyage en Arcturus
Raymond Guérin, L'apprenti
Charles Dickens, David Copperfield
L'empreinte de l'oméga (BD)

Guillaume
Stéphane Mallarmé, Pour un tombeau d'Anatole
Henry James, The sacret Fount
Yves Bonnefoy, Récits en rêve
Adalbert Stifter, Cristal de roche
Henri Michaux, Ecuador
Sagas islandaises
Jean Giono, Les récits de la demi-brigade
Richard Krautheimer, Rome portrait d'une ville
Henri Thomas, Poésies
Philippe Jaccottet, La seconde semaison
J M Coetzee, Youth
Stendhal, La chartreuse de Parme

Laurent C
Françoise Sagan, Bonjour Tristesse
Alexandre Soljénytsine, Une journée d'Ivan Dénissovitch
Gogol, Les âmes mortes
Simon Leys, Essai sur la Chine
Joseph Conrad, The Shadow-line
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes
Kafka, La métamorphose (bilingue)

la souris
Claude Pujade-Renaud, Martha et La danse océane
Sarah l Kaufman, The art of Grace
Cynthia Voigt, Une fille im-pos-sible
Jennifer Homans, Apollo's Angels
Ariane Bavelier et Natacha Hofman, Itinéraires d'étoiles
Colette Masson, La danse vue par Maurice Béjart
David Hallberg, A body of work
Karen Kain, Movement never lies
Marie Glon, Isabelle Launay, Histoires de gestes

Florence
Stephan Zweig, Le monde d'hier
Yves Bonnefoy, Notre besoin de Rimbaud
Nathalie Azoulai, Titus n'aimait pas Bérénice
Nicolas Bouvier, L'usage du monde
Primo Levi, Poeti
Garcia Marquez, Cent ans de solitude
Paul Nizan, Aden
Jean Starobinski, La poésie et la guerre

samedi 19 octobre 2019

Les émigrants

J'avais découvert le nom de Sebald avec Compagnon, sans prendre jusqu'ici le temps de le lire.

Je viens de terminer Les émigrants. Quatre nouvelles, dit Compagnon. Difficile de savoir s'il s'agit de nouvelles ou de «docu-fictions». Difficile de ne pas avoir l'impression qu'il s'agit de "vrais" récits, même s'ils paraissent trop précis pour qu'il soit possible que l'auteur ait recueilli à quatre reprises auprès de quatre personnes différentes autant d'informations reprenant les mêmes motifs.

Il s'agit de la reconstitution de la vie de personnes âgées ou mortes en remontant à leur enfance, reconstitution qui parsème dans le même mouvement des éléments de la biographie de l'auteur (où était-il, à quelle date, pour y faire quoi, avec qui). De nouvelle en nouvelle l'intrigue temporelle se tisse plus serrée et dans la dernière nous avons à la fois l'histoire du fils et de la mère — mère qui est aussi la seule dans le livre à mourir du nazisme, les quatre personnages principaux des récits ayant, comme de juste, immigré — ou ayant été sur un autre sol au bon moment, sans que cela ait été précisément prémédité.

Comment ne pas penser à Modiano, en particulier dans la façon de distribuer et disséminer les dates et repères dans le texte. L'écriture est cependant plus dense, fourmillante de détails, que les décors vides et désertés de Modiano.

Je ne vais souligner que deux motifs : les rêves et les évocations de Nabokov.

1/ Les rêves jouent un rôle important. Entre le rêve et la réalité il n'y a qu'une frontière brouillée par le temps, et la première victoire est de savoir distinguer entre les deux. C'est en regardant un film qu'un souvenir revient à Sebald, et la scène du film est celle où
«Caspar [Hauser] […] distingue pour la première fois onirisme et réalité en introduisant le récit qu'il fait par ces mots: Oui, j'ai rêvé.»
W.G. Sebald, Les émigrants, Actes Sud, 1999, p.28
Dans la deuxième nouvelle, un personnage retrouve le souvenir pendant que ses yeux sont bandés, comme si être aveugle permettait une plongée en soi-même. Ce premier phénomène se double d'un autre: le souvenir est dit aussi clair qu'un rêve précis. A y réfléchir, cela jette un doute sur la valeur d'un souvenir dont l'exactitude relève de celle d'un rêve.
Ce merveilleux Grand Bazar, raconta Mme Landau, Paul le lui avait décrit en détail, un jour de l'été 1975 où, à la suite d'une opération de la cataracte, il était alité les yeux bandés dans une chambre d'hôpital de Berne, et voyait, comme il l'avait dit lui-même, aussi claires que dans le rêve le plus précis, des choses dont il n'aurait pas cru qu'elles fussent encore présentes en lui. (p.66)
Dans la troisième nouvelle, le rêve joue le rôle du témoin, nièce, fils ou amie, qui raconte une époque. Ce rêve s'étend sur plusieurs pages, et l'on peut dire que c'est un rêve très «précis», qui fourmille de détails (de bien trop de détails pour être un rêve).
Plus tard, dans ma chambre d'hôtel, j'entendais dans la nuit le bruissement de la mer et un rêve vint me visiter. (p.146) […] Comme toujours ou presque dans les rêves, les morts ne parlaient pas et semblaient un peu contrits et abattus. (p.147) […] Par ailleurs, quand il m'en souviens maintenant, mes rêves de Deauville étaient remplis de murmures permanents, qui avaient pour origine les bruits circulant sur Cosmos et Ambros.(p.149) […] De fait, e seul être qui me parût aussi impénétrable que lui était cette comtesse autrichienne, femme au passé obscur, qui tenait sa cour dans les recoins secrets de mon imagination onirique deauvillaise.(p.151)
La particularité de ce rêve, c'est que sa fin n'est pas nette, il n'y a pas de réveil, mais un glissement entre rêve et réalité.
La première fois que j'avais remarqué la princesse Dembowski, c'était lorsque dehors, sur la terrasse devant le casino, elle avait fait ce qu'aucune autre femme hormis elle n'eût osé faire: enlever son chapeau d'été blanc et le poser à côté d'elle sur la balustrade. Et la dernière fois, c'était le jour où, sorti de mon rêve deauvillais, je m'étais approché de la fenêtre de ma chambre d'hôtel. L'aube pointait. Incolore, la plage se confondait encore avec la mer et la mer avec le ciel. Et c'est alors qu'elle était apparue, dans la lueur blême qui se répandait peu à peu, sur la promenade des Planches déserte à cette heure. Attifée avec le plus mauvais goût qui soit, maquillée à outrance, elle passait tenant au bout d'une laisse un lapin blanc angora. Elle était escortée d'un clubman en livrée vert acide qui, dès que le lapin refusait d'avancer, se penchait pour lui donner un peu du chou-fleur géant qu'il renait serré dans le creux de son bras gauche.(p.151-152)
Or le contenu du rêve renvoie à l'été 1913 (p.148) tandis que Sebald se rend à Deauville en septembre 1991 (p.140). S'agit de la même personne en très vieille dame, ou d'un rêve éveillé, comme le suggère la bizarrerie du lapin et du chou? (Inutile de vouloir trouver des recoupements sur Google, le nom de la comtesse est faux, nous a-t-on prévenu.)

La nouvelle se poursuit en nous rapportant le contenu d'un journal tenu par le personnage principal en 1913. Lui aussi rêve: «Nombreux rêves peuplés de voix étrangères qui parlent et s'interpellent.» (p.164); «4 décembre: cette nuit, en rêve, travervé avec Cosmo l'étendue vide et scintillante du fossé du Jourain. Un guide aveugle nous précède.»(p.170)
J'ai étendu la citation jusqu'au guide aveugle: là encore, être aveugle permet d'accéder à d'autres voies de connaissance — mais en rêve. Par ailleurs, la traversée du Jourdain en compagnie d'un aveugle ne peut qu'évoquer Charon.

Un rêve très précis de reconstitution historique apparaît également dans la dernière nouvelle. Le personnage raconte une période hallucinatoire qu'il a eu dans les années 60:
Et un autre jour, dit Ferber pour parachever son récit, il s'était vu en rêve, il ne savait plus si c'était de jour ou de nuit, inaugurer en 1887, aux côtés de la reine Victoria, le palais des Expositions érigé pour la circonstance à Trafford Park. (p.208)
L'utilisation habilement enchevêtrée des rêves, des récits de souvenirs d'un personnage, des carnets ou lettres retrouvés et des indications de l'auteur lui-même en train de voyager pour mettre ses pas dans les pas de ses personnages permet une grande fluidité de la narration, un feuilleté temporel insensible. Le lecteur passe d'un lieu à l'autre ou d'une époque à l'autre en s'en apercevant à peine. Ce n'est pas du temps retrouvé; plutôt une immersion dans du temps disparu.


2/ Nabokov apparaît comme un motif réccurrent. S'agit-il d'un hommage à l'écrivain; ou Nabokov est-il considéré ici comme l'émigrant modèle, l'archétype de l'immigrant? Il revient dans chaque nouvelle, d'abord nommément, puis simplement comme une silhouette à filet à papillons.

Voici les occurrences:
Dans la première nouvelle, Nabokov est évoqué lors d'une séance de diapositives où le personnage principal partage ses souvenirs (et pour les lecteur, l'évocation même de ces séances diapositives des 70, alors considérées comme modernes, comme plus tard dans le livre le sera la théière électrique de Manchester, teinte les pages de démodé. Ce n'est pas la nostalgie, mais le passé de mode, l'enfui sans regret.)
A plusieurs reprises nous vîmes aussi Edward armé de jumelles de campagne et d'une boîte à herboriser, ou bien le Dr Selwyn en bermuda, avec une sacoche en bandoulière et un filet à papillons. L'un de ces clichés rappelait jusque dans les détails une photo de Nabokov prise dans les montagnes dominant Gstaad, que j'avais découpée quelques jours auparavant dans une revue suisse. (p.27)
Cette première évocation s'accompagne d'une photo de Nabokov. Ce qui m'a touchée, c'est que trois pages plus loin, le Dr Selwin raconte sont départ de Lituanie: «Je vois les fils du télégraphe montant et descendant devant les fenêtres du train» (p.30), ce qui est exactement l'image de Nabokov's Dozen: «the door of compartment was open and I could see the corridor window, where the wires — six thin black wires — were doing their best to slant up, to ascend skywards, despite the ligning blows dealt them by one telegraph pole after another; but just as all six, in a triumphant swoop of pathetic elation, were about to reach the top of the window, a particularly vicious blow would bring them down, as low as they had ever been, and they would have to start all over again.»

Tous les enfants d'Europe partis en exil ont-ils cette image en tête?

Dans la deuxième nouvelle, le personnage principal (Paul) et celle qui racontera son histoire à Sebald (Mme Landau) se rencontrent parce que celle-ci lit une bibliographie de Nabokov:
Cette confidence fut suivie d'un long silence, que Mme Landau interrompit pour ajouter qu'elle était asise sur un banc de la promenade des Cordeliers à lire l'autobiographie de Nabokov quand Paul, après être déjà passé deux fois devant elle, l'avait abordée avec une politesse frisant l'extravagance pour lui parler de sa lecture et partant de là, l'avait entretenue durant tout l'après-midi et aussi dans les semaines qui suivirent en un français quelque peu suranné mais absolument correct. (p.58)
Dans la troisième nouvelle, le personnage principal, profondément dépressif, se fait interner en 1953 dans une maison de repos américaine nommée Ithaca. Sa nièce lui rend visite plusieurs fois et c'est elle qui raconte:
Je me revois encore comme si c'était hier, dit tante Fini, assise à la fenêtre près del'oncle Adelwarth, par une belle journée cristalline de l'été de la Saint-Martin; un air frais venait de l'extérieur et nous regardions par-delà les arbres à peine agités par la brise une prairie qui me faisait penser à l'Altamachmoos, quand au loin est apparu un homme entre deux âges qui tenait devant lui un filet blanc au bout d'un manche et faisait de temps à autre des bonds étranges. L'oncle Adelwarth regardait fixement devant lui mais n'en remarqua pas moins ma stupéfaction et dit: it's the butterfly man, you know. He comes around quite often.(p.124)
A la même période, Nabokov vit à Ithaca.

Dans la quatrième nouvelle, le Palace de Montreux, en Suisse, apparaît d'abord, en 1936, durant l'enfance du personnage principal. Une nouvelle précédente évoquait, comme un faux signe, l'hôtel Eden de Montreux (p.95). C'est au Palace que Nabokov terminera ses jours.

Le personnage y retourne plus tard, entre 1964 et 1967. En souvenir de la randonnée accomplie avec son père en 1936, il gravit le Grammont et contemple le paysage du sommet:
Ce monde à la fois proche et repoussé à une distance inaccessible, dit Ferber, l'avait attiré avec une telle force qu'il avait craint de devoir s'u précipiter, et l'aurait sans doute fait si, tout à coup — like someone who's popped out of the bloody ground —, ne s'était trouvé devant lui un homme d'une soixantaine d'années tenant un grand filet à papillons de gaze blanche et qui, dans un anglais aussi élégant qu'impossible à identifier, l'avait prévenu qu'il était temps de songer à redescendre si l'on voulait encore arriver à Montreux pour le dîner. En revanche, Ferber dit ne pas se rappeler s'il avait effectué la descente en compagnie de l'homme au filet à papillons. Le retour du Grammont s'était complètement effacé de sa mémoire, de même que les derniers jours passés au Palace et le retour en Angleterre. La raison exacte et l'ampleur de cette tache d'amnésie étaient restées une énigme malgré les intenses efforts qu'il avait prodigués pour essayer de se souvenir. Quand il tentait de se transporter à l'époque en question, Ferber se revoyait dans son atelier, attelé pendant près d'un an, quelques brèves interruptions mises à part, à la difficile réalisation du Man with a Butterfly Net, portrait sans visage qu'il considérait comme l'une de ses œuvres parmi les plus ratées, étant donné qu'à son avis il n'existait aucun point de repère, fut-il approximatif, pour rendre compte de l'étrangeté de la vision à la base de sont tableau. (p.206-207)
Amnésie et souvenirs, couches qui surnagent ou s'enfoncent : notons la similitude avec la technique du peintre Ferber — et de l'auteur-narrateur Sebald: «Comme il applique les couleurs en grandes quantités, et qu'au cours de son travail il ne cesse de les gratter sur la toile, il s'est accumulé sur revêtement du sol une croûte de plusieurs pouces d'épaisseur, mêlée de poussière de charbon, en grande partie solidifiée mais devenant plus fine sur les bords, qui ressemble par endroits à une coulée de lave, et que Ferber prétend être le seul vrai résultat de ses efforts incessants, autant que la preuve tangible de son échec.» (p.191) Ferber confie à Sebald les lettres de sa mère. Celle-ci raconte avoir croisé un petit garçon russe en 1910 à Kissingen:
[…] deux messieurs russes très distingués nous rattrapèrent, dont l'un, d'allure particulièrement majestueuse, était en train de faire une remontrance à un petit garçon de peut-être dix ans qui, trop occupé à chasser les papillons, s'était attardé au point qu'on avait dû l'attendre. La leçon n'avait guère eu l'effet escompté car en nous retournant un peu plus tard, nous vîmes le garçon courir loin dans la prairie en brandissant son filet. Hansen affirma avoir reconnu dans le plus âgé des deux messieurs distingués le président du premier Parlement russe, Muromzev, en villégiature à Kissingen. (p.252)
Il s'agit de la Douma. La biographie de Nabokov par Brian Boyd (que sans doute il faut lire puisque Mme Landau la lisait) précise que Muromtsev avait recommandé au petit garçon avant la promenade de ne pas chasser les papillons car «cela gênait le rythme de la marche» (p.84 de l'édition Princeton University Press). Et la mère de Ferber, lorsqu'elle raconte sa demande en mariage, écrit:
Je ne sus que répondre et me contentai de hocher la tête, et bien que tout se brouillât autour de moi, je vis néanmoins avec la plus grande netteté, sautant avec son filet à papillons dans la prairie, le petit garçon russe que j'avais depuis bien longtemps oublié, de retour en messager du bonheur de cette journée d'été, qui maintenant allait laisser échapper sans tarder de sa collection les plus beaux appollons, vanesses, sphinx et machaons, en signe de ma libération prochaine. (p.253)
Il existe sur internet des articles sur la signification de la présence de Nabokov dans Les Émigrés.

mercredi 7 août 2019

Puisqu'irresponsable signifie déni de responsabilité

Encore un massacre à l'arme automatique aux Etats-Unis. Comme lors de l'attentat de Nouvelle-Zélande en mars dernier, le meurtrier évoque le «Grand remplacement», expression lancée par Renaud Camus il y a quelques années1; Renaud Camus dont la défense consiste à dire que les assassins ne l'ont pas lu (il s'agirait donc d'une malheureuse coïncidence?2). Je me demande combien de nazis avaient lu Mein Kampf. Parfois j'ai l'impression que c'était surtout les opposants à Hitler qui l'avaient lu).

— Malheureuse, quelle analogie es-tu en train de faire!
— Cette analogie s'appuie sur une remarque de Tzedorov dans Face à l'extrême: les décisions ou les actes3 que nous devons prendre ou poser en temps de paix sont les mêmes qu'en temps de guerre. Ce sont leurs conséquences qui diffèrent.

Je me souviens de cette interview dans le cadre des manifestations de Charlottesville en août 2017. Les néo-nazis (croix gammée et KuKluxKan) chantaient: «ils ne nous remplaceront pas», «les juifs ne nous remplaceront pas». Deux ans déjà.

Soit RC est bête à manger du foin4 et il ne voit réellement pas le danger à exprimer une pensée qui encouragent des fous furieux; soit il est de mauvaise foi et il se rend parfaitement compte de ce qu'il fait, mais il trouve que la haine du juif, du noir, du musulman, est un faible prix à payer si cela doit préserver «la race blanche» ou «la civilisation occidentale»5 de la «mixité»6 ou du «remplacement».
Je penche pour la deuxième solution.

Réveillée vers trois heures du matin par la pensée de ce dessin de juillet dernier représentant Trump attisant la haine des suprémacistes. On ne saurait mieux résumer ce que je pense des positions camusiennes.





Note
1 : c'est même le titre d'un livre. L'éditeur peut se frotter les mains, il va sans doute y avoir un contrat de traduction.
2: ne prenons pas de risque et précisons: ironie!
3: car les paroles, à plus forte raison publiques, sont des actes («quand dire, c'est faire»).
4: quels que soient par ailleurs ses talents d'écriture : un artiste mais pas un intellectuel.
5: ce qui est à peu près synonyme chez lui (je l'imagine déjà écrire trois pages pour démontrer que c'est faux, que je l'ai mal compris (il aime tant démontrer qu'on ne l'a pas lu et mal compris — tant que je finis par me demander si ce n'est pas plus important pour lui que d'être lu et compris — à tel point qu'à chaque fois qu'il a commencé à être reconnu par la presse (avec le chien Horla, les Demeures, un mea culpa de la presse lent et progressif), il a aussitôt fait le nécessaire pour être détestable), que «ce qu'il voulait dire c'est que…», dans sa fameuse technique qui consiste à insister sur un détail dans l'espoir de démontrer que le reste de la démonstration ne tient pas. Hélas pour lui, ce n'est pas une démonstration mais un tableau, et ce n'est pas parce qu'on a peint de travers un arbre dans un coin que l'ensemble du tableau n'est pas valable.)
6: la haine de la mixité est davantage le cheval de bataille de Richard Millet que celui de Renaud Camus.

lundi 24 juin 2019

La tombe d'à côté

Retour de la traduction à la volée.
D'abord j'ai cru à une histoire vraie, puis je me suis dit que j'étais trop crédule et que c'était une fiction (après tout le twittos s'appelle sixthformpoet), puis j'ai lu les commentaires.
Il est fort possible que ce soit une histoire vraie.
Après tout, l'auteur est anglais.
UN
Mon père mourut. Début classique pour une histoire drôle. Il fut enterré dans un petit village du Sussex. J'étais très proche de mon père et j'allais donc très souvent sur sa tombe. J'y vais encore. [Pas de panique, cela va devenir plus drôle.]

J'apportais toujours des fleurs; ma mère y allait souvent et elle apportait toujours des fleurs; mes grand-parents étaient encore vivants et ils apportaient toujours des fleurs. La tombe de mon père ressemblait souvent à un troisième prix mérité de l'exposition florale de Chelsea.

Parfait. Cependant, je me sentais coupable envers le type enterré à côté de mon père. Il n'avait JAMAIS de fleurs. Il était mort à 37 ans le jour de Noël; personne ne lui apportait de fleurs; et maintenant la tombe d'à côté s'était transformée en boutique de fleuriste éphémère. Alors je commençai à lui apporter des fleurs. JE COMMENÇAI Á ACHETER DES FLEURS Á UN MORT QUE JE N'AVAIS JAMAIS RENCONTRE.

Je le fis un certain temps sans jamais en parler à personne. C'était une private joke à usage interne; je rendais le monde meilleur un bouquet après l'autre. Je sais que ça peut paraître bizarre mais je me mis à penser à lui comme à un ami.

Je me demandais si nous avions une connexion cachée, quelque secret qui m'aurait attiré à lui. Peut-être étions-nous allés à la même école, avions-nous joué dans le même club de foot ou quelque chose comme ça. J'ai fini par googler son nom: dix secondes plus tard je l'avais trouvé.

Sa femme ne lui apportait pas de fleurs PARCE QU'IL L'AVAIT ASSASSINEE — LE JOUR DE NOËL. Après avoir assassiné sa femme, il avait également assassiné ses beaux-parents. Après cela il avait sauté devant le seul train passant dans le tunnel de Balcombe durant cette nuit de Noël.

C'était pour CELA que personne ne lui laissait de fleur. Personne sauf moi, bien sûr. Je lui apportais des fleurs tous les quinze jours; tous les quinze jours DEPUIS DEUX ANS ET DEMI.

Je me sentais terriblement mal par rapport à sa femme et ses beaux-parents. Bon, je n'allais pas leur apporter des fleurs tous les quinze jours pendant deux ans et demi, cependant j'avais l'impression de leur devoir des excuses.

Je trouvai où ils étaient enterrés, j'achetai des fleurs et j'allai au cimetière. Comme je me tenais debout devant leurs tombes et marmonnais des excuses, une femme apparut derrière moi. Elle voulut savoir qui j'étais et pourquoi je laissais des fleurs à sa tante et à ses grands-parents. MOMENT EMBARRASSANT.

Je m'expliquai; elle dit OK, c'est bizarre mais plutôt gentil. Je répondis merci, oui c'est un peu bizarre et, mon dieu, JE LUI PROPOSAI DE PRENDRE UN VERRE. Á ma grande surprise, elle dit oui. Deux ans plus tard, elle me dit oui de nouveau quand je la demandai en mariage car c'est ainsi que j'ai rencontré ma femme.

[FIN]

mardi 7 mai 2019

Le concept de Dieu après Auschwitz

Rivages Poche, (1984), 1994 traduit par Philippe Ivernel.

Préalables :
1/ Kant : la théologie spéculative appartient à la raison pratique. Il est raisonnable et légitime de s'interroger sur le sens de Dieu même si aucune réponse n'est possible (vérifiable).
2/ Il s'agit du Dieu juif: Dieu unique et très bon.

La question : comment Dieu a-t-il pu laisser mourir son peuple à Auschwitz? Pourquoi n'est-il jamais intervenu?

Si l'on considère les trois attributs de Dieu, bonté, toute-puissance, intelligibilité, on s'aperçoit qu'une réponse logique n'est possible que si seuls deux attributs sont vrais simultanément:
Si Dieu est tout-puissant et bon et qu'il a laissé se produire Auschwitz, alors il est inintelligible, incompréhensible. Or la Torah, la Révélation, postule que Dieu se révèle et nous parle, que nous pouvons le comprendre à notre mesure.
Si Dieu est tout-puissant et intelligible et qu'il a laissé se produire Auschwitz, alors il n'est pas bon. Or la bonté fait partie du concept de Dieu, pour nous. (citation p.31: «La bonté, c'est-à-dire la volonté de faire le bien, est certainement indissocable de notre concept de Dieu […]). Intelligible et bon, Dieu n'est donc pas tout-puissant. S'il a laissé Auschwitz se produire, c'est qu'il ne pouvait pas l'empêcher.

Comme l'ont expliqué certains cabalistes, Dieu a retenu sa puissance (tsimtsoum) pour faire de la place à la création. Il a tout donné à l'homme, c'est maintenant à l'homme de lui donner. Dieu dépend désormais des hommes, il a besoin de notre aide, comme l'a exprimé Etty Hillesum: «[…] Vous ne pouvez nous aider, nous devons Vous aider à nous aider […]» cité en note 12 p.44)


Dans l'essai qui suit, Catherine Chalier pose alors la question suivante: « […] quelle différence existe-t-il entre la pensée d'une transcendance sans puissance et l'affirmation de son inexistence?»
Il existe une autre façon de concevoir Dieu que comme l'ultime recours contre l'horreur. Elle nous est donnée par ceux justement qui ont témoigné d'un Dieu proche jusque dans leur dénuement. Les maîtres de la Torah ont insisté sur ce Dieu au cœur du monde et non à ne trouver qu'aux limites de la science ou de la catastrophe. La responsabilité de la création pèse sur les hommes, mais ceux-ci peuvent vivre avec Dieu à leur côté s'ils sont capables de l'entendre:
En effet, le Dieu qui, selon la tradition cabaliste surtout, est avec les hommes, ne ressemble pas à une puissance qui maîtrise le cours des choses. Ce Dieu leur a dit qu'ils doivent apprendre à vivre sans cette hypothèse rassurante mais infantile, tout en leur promettant qu'ils peuvent Le rencontrer, dès maintenant, quand ils consentent à entendre Sa parole comme à eux adressée et à Lui répondre, avec cette difficulté, insurmontable pour beaucoup, que seule la réponse permet d'entendre l'appel.

Catherine Chalier, "Dieu sans puissance in Le concept de Dieu après Auschwitz, p.65

samedi 4 mai 2019

Comment vivre avec vingt-quatre heures par jour ?

Le titre est un pastiche des titres du genre Comment vivre avec cinq euros par jour. Ecrit en 1910, c'est l'ancêtre des livres de développement personnel, avec la particularité d'être écrit par un Anglais : un livre de self-help à l'humour british.

La méthode tient en une phrase : apprenez à vous concentrer. Le but : devenir spécialiste dans un domaine aimé en y consacrant une heure et demie trois soirs par semaine.

Le plus étonnant : l'auteur considère que le but le plus haut qu'on puisse se proposer est l'étude de la poésie.
En revanche, lire des romans ne présente pas d'intérêt particulier car cela ne demande aucun effort (or le but est de s'améliorer).
Mais si vous n'aimez pas la poésie, concentrez-vous sur le domaine de votre choix.


De quoi l'écouter en anglais.

Deux lectures recommandées par ce livre (je ne vérifie pas si elles existent en français):
- William Hazlitt, On poetry in general (Hazlitt n'a même pas une page wikipedia en français).
- Elizabeth Browning, Aurora Leigh

jeudi 2 mai 2019

Martha Nussbaum's Feminist internationalism

in Ethics vol 111/1, octobre 2000. p64-78

Synthèse en 30 secondes.

Pourquoi la dénonciation des inégalités politiques, sociales, économiques que subissent les femmes partout dans le monde n'est-elle pas mieux prise en compte par le droit international et les instances internationales? (par opposition à l'abolition de la torture ou la dénonciation du racisme, par exemple, très largement acceptés)

D'une part cette prise en compte se heurte aux Etats qui lui opposent la tradition, les mœurs, la religion: les droits des femmes passent en second derrière ces domaines. Toute signature d'accord international donne lieu à une liste impressionnante d'exceptions de la part des pays signataires.

D'autre part les femmes elles-mêmes ne sont pas d'accord entre elles. Les femmes des pays hors Occident s'opposent notamment au concept d'universalité (des droits universels) qui leur rappelle trop l'Occident et les colonies et souhaitent l'examen de leur conditions particulières selon le pays, la classe, la race, etc. Elles revendiquent une place plus importante accordée aux droits sociaux et économiques avant les droits civils et politiques (première revendication des femmes en Occident).

Deux outils ou méthodes sont proposés comme options :
"le voyage autour du monde", qui revient à voir le monde à travers les yeux des autres (méthodes en trois phases, voir Maria Lugones, «Playfullness, 'World travelling' and Loving perception»);
Une méthode similaire est le "transversalisme" qui consiste à rester enraciné dans son histoire et son identité tout en se déplaçant pour comprendre les racines des autres femmes en dialogue.
Une autre méthode est "la communauté imaginaire" proposée par Chandra Mohanty (concept emprunté à Bendict Anderson) qui permet une "amitié horizontale" et une alliance politique et stratégique qui ne nivelle pas les différences de statuts entre les différentes femmes.


NB : à vrai dire ces méthodes sont peu expliquées dans l'article et mériteraient un développement à part entière.

mardi 30 avril 2019

L'Europe est-elle chrétienne? d'Olivier Roy

Synthèse en trente secondes (exercice de concentration recommandé, paraît-il).


L'Europe n'est plus chrétienne (et surtout plus catholique) car une rupture anthropologique, commencée en 1965, a eu lieu: la société ne partage plus les valeurs que l'Eglise, au nom de la loi naturelle, a érigées depuis Vatican II en principes non négociables, valeurs articulées autour du sexe et de la famille: pas de divorce, pas de contraception, pas d'IVG, pas de PMA, pas d'homosexualité.
Aux USA ces valeurs sont défendues par les protestants évangéliques qui sont également contre le contrôle des armes et contre l'immigration, ce qui facilite leur agrégation politique autour du parti républicain.

A l'inverse, l'Eglise catholique défend le droit du faible et de l'immigré. L'Eglise est donc contre la libération des mœurs et pour la protection des plus faibles.
Cela fragilise la société française car aucun parti politique n'a adopté la même position que l'Eglise sur ces deux pôles: l'extrême-droite est indifférente à la libéralisation des normes sexuelles mais se bat contre l'émigration tandis que la gauche (et ce qui fut les chrétiens démocrates, disparus du paysage) favorable à une politique d'accueil rejette les normes sexuelles et familiales imposées par le discours ecclésial.

Par ailleurs, chaque fois que la Cour européenne est appelée à trancher une question tenant au religieux, elle trouve des solutions qui désacralisent les signes religieux en en retenant le caractère culturel (la croix simples bouts de bois, le pastiche de la Cène ouvrant droit à un préjudice moral individuel (et non relevant du blasphème)), accélérant la sécularisation de la société.

samedi 20 avril 2019

Les dons pour Notre-Dame expliqués par un Syrien

Je continue à traduire quelques articles ou tweets pour les non-anglophones.
Celui-ci est particulièrement triste parce que c'est un Syrien lui-même qui explique à ses concitoyens, aux musulmans, à tous ceux qui s'émeuvent de la somme colossale réunie en si peu de temps pour Notre-Dame, pourquoi ce n'est pas le cas pour les monuments du Moyen-Orient.
C'est triste parce que l'explication est terriblement humaine, ressortissant à l'émotion et au court terme; parce que par contrecoup elle donne une bonne description de l'état géopolitique du Moyen-Orient.

Avant de passer à la traduction, vous trouverez ici une compilation d'à peu près toutes les opinions qui sont passées sur le net depuis le 15 avril.

Traduction du thread de S.Rifai.
Depuis l'incendie de Notre-Dame et l'émotion mondiale et les promesses massives de dons, je vois d'innombrables tweets (principalement d'arabes et de musulmans) qui se demandent pourquoi il n'y a pas eu une telle réaction et un tel soutien international quand les monuments du Moyen-Orient (certains deux fois plus vieux que Notre-Dame) sont démolis ou détruits.

1 - Un monument religeux et historique connu et renommé dans le monde entier filmé en direct alors qu'il brûle au centre de l'une des principales capitales européennes, ça fait la une. Au Moyen-Orient, cela arrive tous les jours.

2 - C'est un événement unique, avec un début et une fin dans un intervalle de vingt-quatre heures. Cette église n'est pas en train de brûler depuis 14-18.

3 - Cette durée maximise l'effet de choc et concentre la compassion. Les gens voient quelque chose et souhaitent agir rapidement. C'est aussi simple que cela.

4 - Pour les donneurs potentiels, la solution pour reconstruire un monument historique incendié est très simple. On donne de l'argent, on paie des entrepreneurs, on relève le bâtiment incendié. Dans notre cas, c'est un peu plus compliqué.

5- 99% des promesses de dons initiales ont été faites par des millionaires français et par des entreprises multimillionaires françaises. Voilà des gens qui doivent à la France leur bien-être et leur fortune et qui n'hésitent pas à lui rendre la pareille. Au Moyen-Orient: 99% des millionnaires sont soit des dictateurs soit leurs cousins ou leurs amis…
Ces gens n'en ont rien à cirer de ce qui se passe ou ce qui brûle dans leur pays. Donc ne soyez pas étonnés.

6- Pas de conspiration ici: 99% de TOUS les monuments du Moyen-Orient ont été soit découverts par des explorations occidentales, soit préservés par de l'argent occidental ou ont survécu grâce au parrainage occidental.

7- Alors la ferme, honte sur vous et tâchez de préserver tout monument créé par l'homme, quelles que soient sa religion ou ses croyances.

dimanche 30 décembre 2018

A la vôtre

Le "Shutdown" : je ne sais pas s'il y a une traduction officielle du terme en français. C'est la fermeture des administrations américaines lorsque le budget de l'année suivante n'est pas voté par 60% des sénateurs, ce qui arrive tous les ans (ou presque, je n'ai pas vérifié) depuis qu'Obama a été élu: les républicains ne supportaient pas un président noir (interprétation libre et biaisée de moi-même, je l'admets), maintenant les démocrates surveillent Trump.

Les salariés de l'administration gouvernementale (j'évite "fonctionnaires" tant le statut est différent) sont au chômag et ne sont plus payés jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé. Cette année le vote a achoppé sur le financement du "Mur" (entre guillemets: LE mur, le célèbre mur à construire entre le Mexique et les Etats-Unis. Trump voulait cinq milliards pour le financer, il en a obtenu un.)

Donc l'administration fédérale est fermée. Une célèbre brasserie située sur une colline au dos du Capitole a proposé les cocktails suivants, à cinq dollars pour les salariés au chômage sur présentation de leur badge (c'est une brasserie très cotée, les coktails coûtent ordinairement un bras).

(Ce qui m'impressionne, c'est l'engagement de la direction. En France, les établissements ménagent la chèvre et le chou, les commerçants refusent le plus souvent d'être sur une liste électorale, etc.)


2018-1221-cocktails-shutdown.jpg




Pas Mattis à s'en faire 1
Mad Dog 20/20 & Vodka. Commandez-le, buvez-le et partez.

Mexico paiera pour ça 2
Tequila bleue Montezuma, jus d'orange, grenadine.

L'affaire du bain moussant 3
Bourbon, jus de citron, soda, un goût de récusation.

La bourgeoisie AOC 4
Champagne brut, pêche, chaleur porto-ricaine.

Pétarade au mur-frontière 5
Téquila, liqueur Galliano, jus d'orange, ajoutez des glaçons.

Butina on the rocks 6
Vodka Stolichnaya, bière au gingembre, sucre liquide, framboises.

La coupe de Stephen Miller 7
Fin, tonic, liqueur St Germain et aucun remord (un trait du vin de la maison).



Notes :
1 : référence à la démission du secrétaire à la Défense James Mattis, considéré comme le pôle stable de la Maison blanche. Cette démission suscite l'inquiétude mondiale.

2 : cela vaut à peine une note (mais j'écris pour plus tard): référence au mur anti-immigration que Trump a juré de construire entre le Mexique et les USA — en le faisant financer par le Mexique.

3 : à l'origine, un fait divers dans l'Ohio: une prisonnière s'est échappée de prison et a été retrouvée dans un bain chaud dans une maison de retraite sans que personne n'explique cette situation. C'est devenu un podcast d'actualités anti-Trump: «Le ministère de la justice a accusé le Président d'avoir dirigé des manœuvres pour manipuler les élections de 2016; Mueller [directeur du FBI entre 2001 et 2013 et procureur chargé de l'enquête dans cette affaire] a révélé de nouvelles connections entre le gouvernement russe et la campagne de Trump; le Président se débat pour conserver des équipes dans son administration.»

4 : Référence à l'attaque trumpienne contre les vins français.

5 : jeu de mot sur "wall banger" / Wallbanger, un cocktail existant.

6 : Maria Butina, espionne russe aux Etats-Unis qui a plaidé coupable le 13 décembre 2018.

7 : Stephen Miller est l'inspirateur des mesures anti-immigration les plus brutales. Il est apparu avec une nouvelle implantation de cheveux et les anti-Trump s'en moquent sur le thème «Trump n'aime pas les coupes ridicules, il va sans doute virer Miller» (voir ici à partir de cinq minutes).


Et je me dis que ce qui nous manque en France ce sont des journalistes pros ET drôles.

jeudi 27 décembre 2018

Entre esprit de Noël et défi 2019

Un twittos joue au jeu suivant : répondre à ses insulteurs en tentant de les faire changer d'état d'esprit le plus rapidement possible.


Voici des captures d'écran car c'est ainsi qu'il nous a transmis la conversation.


advil1.jpg



advil2.jpg



Traduction (adaptation : je ne suis pas très douée en insulte et ordure. Précisons que le twittos est basané. L'absence de ponctuation est sans doute due à l'utilisation du clavier du téléphone: on ne raffine pas trop, on privilégie la vitesse).

Michael : alors putain ferme-la et retourne là d'où tu viens connard
Abdul : tu es vraiment beau gosse sur ta photo de profil
Abdul : tu utilises quoi pour avoir les dents aussi blanches
Michael : je suis plutôt beau gosse en général mais là un peu malade en ce moment1
Michael : c'est ma copine qui l'a prise ce n'est pas vraiment ma préférée mais j'aime la photo
Michael : j'aime ta barbe. ça me plairait d'en avoir une
Abdul : moi j'utilise du charbon actif en capsules. je les ouvre et je me brosse les dents avec ça paraît bizarre et ça a un goût bizarre mais c'est magique pour polir les dents
Michael : on en trouve où
Abdul : n'importe quel magasin genre cvs
Michael : merci pour l'astuce et désolé d'avoir été grossier dors bien mec
Abdul : dors bien mon pote des bises






Note
1 : rn = right now

jeudi 13 décembre 2018

Entre histoire vécue et micro-nouvelle

Je ne sais pas pourquoi ce tweet d'avril 2016 s'est retrouvé dans ma TL en octobre 2018.

Ce thread m'émeut, il décrit l'enchaînement des circonstances qui vous amène à faire des choses que vous n'auriez jamais acceptées au départ, pour qu'à la fin il ne vous reste rien — rien d'autre que la consolation d'avoir fait ce qui devait être fait.
Qu'il le décrive si bien, c'est aussi l'art du scénario (des scénarios, des embranchements possibles à chaque niveau du récit), ce qui suppose chez les concepteurs du jeu, au-delà des combats et de l'animation, une véritable volonté de conter et de mettre en scène.
Ce thread montre aussi la façon dont ces jeux méprisés par ceux qui ne les pratiquent pas font intimement partie de la vie de ceux qui jouent: où se situe ce récit, est-il biographique ou pas? Après tout, l'auteur a réellement passé des heures devant son écran et s'est véritablement fait du souci et a fait des choix éthiques, entre son chien, les dragons, la fillette…: «nous sommes fait de l'étoffe de nos rêves ».
Cela montre la façon dont le jeu est sérieux, faisant ressortir nos réflexes les plus profonds. (Oui les joueurs méchants sont méchants — mais les joueurs gentils sont gentils. #Breivik)

Je le traduis rapidement. Je conserve la syntaxe et la ponctuation haletantes et inorthodoxes. Je précise que je n'ai jamais joué à Skyrim, mais qu'il me semble que c'était le jeu utilisé pour les décors du Ring à Dessau en 2015.


Patrick Lenton est un auteur australien. Il a écrit A Man entirely made of Bats, non traduit à ce jour.



Le pire moment dans Skyrim a été quand j'ai trouvé dans une cabane ce chien dont le propriétaire était mort, et bien entendu j'ai adopté le chien parce que je ne suis pas un monstre

et j'aime ce chien, mais je bats la campagne pour tenter d'accomplir des quêtes, de sauver le monde et du barda, mais ce bon chien

Mais ce bon chien essaie toujours de m'aider à combattre géants et dragons, et voilà, «NON, NE TOUCHEZ PAS A MON CHIEN»

et je dois combattre à 300% plus dur pour empêcher mon chien d'être dévoré par les dragons et honnêtement je n'ai jamais été aussi angoissé

et c'est alors que j'apprends que je peux construire un abri et que mon chien pourra y vivre; alors je passe les quatre jours suivants de ma vie à construire un truc

pendant que les bandits et les dragons continuent à attaquer mon chien pendant que je cherche du foutu minerai et que je construis un putain de solarium pour mon clébard

et ensuite le chien ne reste pas dans la maison et je découvre que je dois d'abord adopter un enfant, et qu'il faut que mon enfant aime mon chien

alors je vais dans un orphelinat pour découvrir qu'ils sont maltraités par une femme diabolique, alors je la tue

mais ensuite je ne peux plus adopter d’enfant parce qu'ils sont libres! Alors j'erre dans Skyrim à la recherche d'un enfant sans parent quelque part

et je n'aime même pas les enfants

et ensuite je trouve enfin une fillette mendiant dans Whitherun, et ça devient «merci maman!» sans arrêt (je joue une sorcière-chat)

et ensuite je découvre que la fillette NE S'INSTALLE PAS DANS MA MAISON PARCE QUE JE N'AI PAS PRÉPARÉ UN LIT CONVENABLE POUR ELLE

ALORS JE DÉCIDE DE CONSTRUIRE UNE NOUVELLE MAISON AU BORD D'UN PUTAIN DE LAC PARCE QUE JE ME DIS QUE CE SERA UNE BONNE PLACE POUR ÉLEVER DES ENFANTS OU JE NE SAIS QUOI

MAIS D'ABORD JE DOIS DEVENIR DUC DE FALKREATH ET MENER TOUTES CES QUÊTES POUR AIDER DES GENS POUR QU'EN RETOUR ILS ME DONNENT UN COIN DE TERRE

et mon chien me suit TOUJOURS, il est TOUJOURS à deux doigts de se faire tuer à chaque combat, et je suis juste une putain de mère tendue et terrifée

passons; ensuite je rencontre un autre foutu chien sur la route, mais c'est un putain de chien-démon, et lui aussi vient avec moi

et voilà — des mois se sont écoulés dans le jeu, le monde est envahi de dragons, et je suis entièrement concentré sur mon projet immobilier

Enfin je construis ma nouvelle maison au bord du lac et je vais chercher ma fille (qui vit dans la rue depuis deux mois environ)

voilà — LITTÉRALLEMENT, les mendiants ne peuvent pas faire les difficiles, mais parce que je n'ai pas préparé un bon lit pour elle, elle dort sur un banc dans Whiterun

et elle vient habiter ma maison qui se trouve à côté d'une grotte de loups et d'un cercle incantatoire de nécromancien, mais tant pis

et j'entre dans ma maison avec mon foutu chien, attendant qu'elle adopte mon chien pour que je puisse retourner sauver le monde

et elle ADOPTE UN PUTAIN DE RAT

VOICI CE BRAVE CHIEN ADORABLE QUI NE SOUHAITE QUE S'ÉTENDRE AU COIN DU FEU

ET ELLE SAUTILLE ÇA ET LA AVEC UN RAT GÉANT

à la même période je me suis mariée avec une lady du nom de Mjoll la lionne parce qu'elle est a du mordant et qu'elle fera une bonne mère lesbienne

et bizarrement, son «ami» Aerin emménage lui aussi dans notre maison

et voilà — avons-nous une liaison polyamoureuse et élevons-nous notre fille SDF et son rat? parce que c'est cool

et je décide d'aller chercher un frère à ma fille toute nouvelle pour qu'il adopte le chien. Du moins espérons-le.

et ça marche — le garçon veut du chien, mon chien aime le garçon, tout va bien, l'adoption du chien est un succès.

et je peux enfin redevenir le sauveur de Tamriel

sauf que je découvre alors que l'«ami» de Mjoll, Aerin, n'arrête pas de crier «Crétin de chien» à mon chien adorable.

alors j'ai attendu qu'il sorte pour essayer de le refouler dans sa PROPRE MAISON

en théorie, pouvais-je le repousser dans le lac? en tout cas, je me suis trompé et je l'ai repoussé dans le cercle du nécromancien

et il en est mort

et ma femme me vit le tuer, et elle m'attaqua, et je ne voulais pas la tuer, alors je me suis enfui

et donc je ne pourrai jamais revenir chez moi; mais même si j'ai détruit mon mariage et tué un homme

je sais que mon chien est en sécurité.

FIN. MERCI.
@PatrickLenton 5 avr. 2016

worst part of Skyrim was when I found that dog whose owner died in a cabin, and then I of course had to adopt the dog bc i'm not a monster

and I fucking love this dog, but i'm wondering around trying to solve quests and save the world and junk, but this good dog

this good dog always tries to help out fighting giants and dragons, and it's like 'NO DON'T HURT MY DOG'

and i have to fight like 300% harder to save my dog from being eaten by a dragon and i've honestly never been so anxious

so then I find out that I can build a homestead and my dog can live there, so the next four days of my life are building shit

while bandits and dragons still attack my dog while i'm bloody mining ore and building a goddamn solarium for my pooch

and then the dog won't stay in the house, and I discover I have to adopt a child first, and the child has to like my dog

so i go to an orphanage, to discover they are being mistreated by an evil woman, so I kill her

but then I can't adopt a child any more because they are free! So I wander Skyrim looking for a parent-free child somewhere

and I don't even like children

and then finally I find some girl begging in Whiterun, and she's all like 'thanks Mum!' (I play a lady cat-wizard)

and then I discover that the girl WON'T MOVE INTO MY HOUSE BECAUSE I DIDN'T MAKE A PROPER BED FOR HER

SO I DECIDE TO BUILD A NEW HOUSE, ON A FUCKING LAKE BECAUSE I FIGURE IT WILL BE A GOOD PLACE TO RAISE CHILDREN OR WHATEVER

BUT FIRST I HAVE TO BECOME A THANE OF FALKREATH AND DO ALL THESE QUESTS TO HELP PEOPLE BEFORE THEY GIVE ME A PLOT OF LAND

and my dog is STILL following me around STILL nearly dying in every fight, and I'm just a tense, scared motherfucker

anyway, then I meet another goddamn dog on the road, but it's a fucking demon dog, and it comes with me too

and it's like - months have passed by in the game, the world is being invaded by dragons, and I'm just focused on real estate

finally i build my new lakefront house, and go find my daughter (who has been living on the streets for about two months)

it's like - LITERALLY, beggars can't be choosers, but bc i didn't make a nice bed for her, she sleeps on a bench in Whiterun

and she moves in to my house, which is right next to a cave of wolves and a necromancers summoning circle, but whatev

and I walk into the house, with my goddamn dog, waiting for her to adopt my dog so I can go save the world

and she's ADOPTED A FUCKING RAT

THERE IS THIS GORGEOUS, BRAVE DOG WHO JUST WANTS TO SETTLE DOWN IN FRONT OF A HEARTH

AND SHE'S FLOUNCING AROUND WITH A GIANT RAT

in the meantime, I get married to a lady named Mjoll the Lioness, bc she's hot to trot and will be a good lesbian mother

and weirdly, her 'friend' Aerin, moves into our house too

and it's like - do we have a polyamorous relationship and are raising our homeless daughter and her rat? bc that's cool

so I'm like 'i'll go and find a brother for my new daughter' and he can adopt the dog. Hopefully.

and it works out - the boy wants my dog, my dog likes the boy, everything is fine, the dog has been successfully adopted.

and finally i can go back to being the saviour of Tamriel.

although I then discover that Mjoll's "friend" Aerin keeps yelling 'stupid dog' at my gorgeous dog.

so I waited until he was outside and I try to make him fuck off back to his OWN HOUSE

my theory was that I could shout him into the lake? anyway, I misjudged and shouted him into the necromancer circle

and he died

and my wife saw me kill him, and attacked me, and I didn't want to kill her, so i ran away

so I just never went back to my house, but even though I destroyed my marriage and killed a man

i know that my dog is safe.

THE END. THANK YOU


Denise Banister
Oy vey, it took me this long to realize thi is about a game and not your vacation.

mercredi 12 septembre 2018

A l'enterrement de Michel de Certeau (13 janvier 1986)

Notons l'étonnement des a-religieux devant l'intelligence et la finesse de — certains — croyants : non, être croyant, ce n'est pas obligatoirement être fruste.
Pour le reste, savourons :
Elisabeth Roudinesco se tient dans l'assistance aux côtés de Serge Leclaire et tous deux sont aussi étonnés par l'intelligence de l'oraison funèbre et l'audace des hommages. Elisabeth Roudinesco réalise de manière spectaculaire ce qu'elle savait déjà, le rayonnement de Certeau dont témoignent le nombre et la diversité des participants à la cérémonie: «Serge Leclaire me dit: "Regarde. Qui a Paris aujourd'hui peut rassembler dans une même salle des gens aussi divers et qui se détestent tous ?"»

François Dosse, Michel de Certeau, le marcheur blessé, p.13-14, La Découverte, 2002

vendredi 20 juillet 2018

Mieux que le langage des fleurs : le langage des broches

Quelques nouvelles de Trump :



Durant sa visite en Grande-Bretagne, Trump a rencontré la reine Elizabeth, arrivant en retard pour le thé ou passant devant elle lors de la revue de la garde (mais qu'il est mal élevé. Cela me dépasse.)

Ce matin je suis tombée sur ce thread (fil) extraordinaire de @SamuraiKnitter sur les broches de la reine.
Je traduis pour partager et conserver. (J'essaie de conserver le style de la twittos, sans trop harmoniser la syntaxe, mais en ajoutant parfois des mots pour rendre la compréhension plus fluide.)
#BroochDecoderRing #DecoderLesBrochesDeLaReine
Les renseignements suivants reposent principalement sur le travail de la blogueuse qui tient Le coffre à bijoux de Sa Majesté. Si vous vous y rendez (je vais donner le lien), SACHEZ QUE LA BLOGUEUSE NE VEUT RIEN SAVOIR DE CES ELUCUBRATIONS POLITIQUES, QUE CE N'EST PAS POUR CELA QU'ELLE BLOGUE, donc allez-y mollo.

Allons-y. Il vous faut quatre-vingt douze ans de contexte. La reine (ci après QE, Queen Elisabeth) a toujours aimé les broches et donc tout le monde lui en offre. Absolument tout le monde. Il y a peu de temps une association de courses hippiques lui a offert un présent en remerciement d'une vie entière de soutien: le "trophée" était une broche. Vous avez compris le principe.

QE fait également des centaines et des centaines d'apparitions en public, et dans 95% des cas ou plus, elle porte une broche. Et la broche a TOUJOURS un sens. Ou des insignes de régiments militaires: si elle passe également en revue des troupes, elle porte leurs insignes pour ce faire.

Un chef d'Etat lui offre une broche? S'il lui rend visite, elle la portera ou portera quelque chose qu'il lui aura offert (ceci est valable pour toutes sortes de bijoux). Pour elle il s'agit presque d'ordres royaux.

Cela posé, elle a porté trois broches pendant que tRUmp était à Londres en même temps qu'elle: le jour de son arrivée, le jour du banquet et le jour où elle l'a rencontré personnellement lors d'un thé. (Entre parenthèses, il l'a fait attendre 12 minutes pour le thé. Il est arrivé en retard à un thé AVEC LA REINE DE CETTE FICHUE ANGLETERRE).

Le jour de son arrivée est celui a le plus retenu l'attention. Ce jour-là, elle portait une broche offerte par les Obama lors de leur dernière visite en Angleterre.

Cela est déjà amusant en soi. Elle porte une broche offerte par les Obama. Mais il y a mieux: ce n'est pas UNE broche américaine — n'importe laquelle aurait fait l'affaire. Elle a choisi CELLE-CI. Celle-ci a été achetée par Michelle et Barack Obama sur leurs cassette privée et offerte en tant que cadeau personnel.

Et dans la mesure où les Obama sont eux aussi Experts en Ces Matières Subtiles, ils ont choisi une épingle très modeste en matériaux très modestes. Le message était "Nous vous offrons quelque chose que vous aimez, d'une valeur purement sentimentale puisque c'est un signe d'amitié et non la marque d'une visite d'Etat."

A travers les années, les Etats-Unis ont offert de multiples joyaux à la reine et je suis sûre que son habilleuse aurait pu les trouver tous ou chacun en cinq minutes. Mais QE a choisi la pièce la plus SENTIMENTALE de sa collection, celle qui lui a été offerte EN SIGNE D'AMITIE PAR LES OBAMAS EN TEMPS QUE PERSONNES PRIVEES.

Le jour suivant, deuxième broche. C'était le jour des audiences, elle reçoit au moins une fois par semaine pour maintenir le lien avec le Commonwealth. Ce jour-là elle recevait le roi et la reine de Belgique, également pour le thé. Elle portait une broche de saphir.

Elle s'appelle la broche du jubilé de saphir et elle a été offerte à la reine d'Angleterre pour ses onze milliards d'années de règne (OK, 65). Par le Canada. Vous savez, le pays contre lequel tempête Trump et qu'il agonit d'injures. Un pays du Commonwealth et l'un des plus grands allié du Royaume-Uni. Celui-là même.

Il est composé de plus de dix carats de saphir de différentes nuances de bleu et il est juste époustouflant.

broche-jubile-saphir.jpg


Jolie manière de creuser une tranchée sans dire un mot.

Et le jour du thé, QE a porté une innocente broche en diamant, «élégante mais pas "oh purée!!"», si l'on songe à ce que contient le coffre hérité de sa mère.

Les observateurs de joyaux s'en sont presque évanouis, car il s'agit de la broche portée sur la célèbre photo des «trois reines en deuil», la broche portée par la reine-mère.

3-reines-en-deuil.jpg broches-reines-en-deuil.jpg


QE s'est présentée au thé avec les tRUmps avec la broche que sa mère portait lors des FUNERAILLES OFFICIELLES de son père.

Jeu, set et match pour la reine Elizabeth. Que les dieux sauvent la reine, ou elle leur bottera le cul à eux aussi.


La twittos donne ensuite des renseignements variés en fonction des réactions et questions de ses lecteurs.
A propos des vêtements de la reine :
J'ajoute des détails donnés par un ami sur la tenue de la reine.

Le tailleur que portait la reine pour le thé était exactement celui qu'elle portait pour ouvrir la session parlementaire après la réorganisation qui a suivi le référendum sur le Brexit. «Je pense que c'est désormais la tenue officielle qui signifie "Je n'approuve pas"».


A propos de la princesse Michael de Kent :
Il y a quarante ans, l'un des cousins de la reine a épousé une femme désormais connue sous le nom de princesse Michael de Kent. Celle-ci est une raciste notoire. Au premier déjeuner de Noël en famille où elle devait rencontre Megan Markle, elle portait cela:

broche-raciste.jpg


Si vous tapez «broche Princesse Michael de Kent» dans Google, vous obtiendrez CETTE photo dans un article du Harper sur le sujet. L'incident est célèbre dans un coin reculé du territoire des observateurs de joyaux.

Aux XVII et XVIIIe siècles, ceux dont l'Empire britannique faisait la fierté aimaient retrouver leurs "sujets" dans des objets d'art. Celui-ci s'appelle une broche Blackamoor et ce bijou correspond aux statues de jeunes boys noirs portant des torches au bout des allées.

Pour rencontrer Megan Markle.
Qui était alors fiancée à Harry.

La princesse a affirmé avec force que tout cela n'était qu'un ENORME malentendu et qu'elle ne s'était pas douté LE MOINS DU MONDE qu'une épingle nommée BROCHE BLACKAMOOR était de mauvais goût.

Mais un type qui est sorti avec sa fille a dit que la princesse avait sur sa propriétés deux moutons noirs nommés Venus et Serena, donc je vous laisse juge.

Nous espérions tous que Serena moucherait la princesse Michael lors du mariage; mais il s'est trouvé que Serena est bien trop distinguée pour remettre à sa place une vieille dame blanche, même quand celle-ci l'aurait mérité.


Une précision sur la broche du jubilé (la suite de l'exercice d'interprétation):
ET PUISQUE J'EN SUIS A COMMENTER, @jadewhisk a souligné le point suivant:

Vous savez, la broche canadienne d'Elisabeth pourrait être considérée comme un FLOCON DE NEIGE1 PARTICULIER.

Si la reine connaît l'expression "flocon de neige", c'est forcément la raison pour laquelle cette broche a été choisie. Celle-ci n'avait encore jamais été portée car la reine porte toujours une broche en forme de feuille d'érable qui lui a été offerte par le peuple canadien quand elle était jeune.

Ah non, je me trompe : la broche a été offerte à la reine-mère lors d'un voyage au Canada dans les années 30. Offerte par le roi. Donc c'est un cadeau que les parents bien-aimés de la reine se sont fait.

Depuis, la broche a toujours été LA broche "Bienvenue, Canada !"

broche-canada-2.jpg broche-canada-1.jpg

broche-canada-3.jpg broche-canadabffa7.jpg


Je ne suis pas capable de même commencer à imaginer ce que pensait la reine, mais les faits sont les suivants:
1. QE possède une broche associée si étroitement au Canada que celle-ci est devenue un signal de reconnaissance.
2. Ce n'est pas cette broche qu'elle a portée.

3. Elle a choisi un bijou qu'elle n'avait jamais porté auparavant.
4. Celui-ci a la forme d'un flocon de neige, à peu près.
5. Il avait été décrit comme un flocon de neige dans un article de presse sur le sujet. 6. QE a amplement prouvé qu'elle est un maître dans l'art de la guerre des broches.

Il m'est également venu à l'esprit que sur les trois broches, deux étaient les présents de chefs d'Etats prépondérants et la troisième appartenait à sa mère, qu'Hitler appela «la femme la plus dangereuse d'Europe» à cause de la façon dont elle mobilisa les Londoniens durant le Blitz.


La twittos ajoute des détails sur l'art des bijoux dans la Couronne britannique.
Tout cela provient de Twitter, je suis des embranchements dans la conversation d'où les impressions de redites.
Quelques infos que j'oublie que les gens ne connaissent tout simplement pas.

La broche flocon de neige était neuve, elle n'avait jamais été portée. Un cadeau du Canada. Habituellement, QE conserve ce genre de joyau pour des occasions où il sera vu par la foule. Surtout un cadeau d'un pays du Commonwealth. Le CANADA.

A la différence des trusts de joyaux de la plupart des familles royales, au Royaume-Uni il faut l'accord de la reine pour porter tout bijou venu du coffre. Personne ne sait si elle propose des bijoux ou si Camilla ou Kate (le plus souvent) font des demandes. Sans doute les deux.

Mais chaque fois qu'un bijou d'une certaine importance est porté (les diadèmes portées par Kate et Meghan incluses), sachez que la reine a donné sa permission expresse, soit pour cette occasion soit sous forme d'un prêt à lont terme.

Et pour conclure ce fil sur une note plus joyeuse que PMoK2 et sa broche raciste, voici les broches que la reine a porté pour les mariages de Will et Harry :

Pour le mariage de Will et Kate, elle a porté la broche noeud.
A l'origine le bijou a été acheté par sa grand-mère et QE en a hérité quand la reine Mary est morte dans les années 50.

broche-faveur44cf5.jpg


Le nœud est appelée "lacs d'amour" dans le symbolisme européen, et les nœuds sont utilisés en héraldique pour représenter un mariage. Il est utilisé le plus souvent pour maintenir les broches coquelicots le 11 Novembre.

QE a porté une broche dans la famille depuis longtemps et qui symbolise l'amour et le mariage et rappelait un proche que la reine aimait.

Quand la reine est apparue portant la broche «Lacs d'amour» aux yeux des observateurs de joyaux nous avons émis un "Oooohhh !" à l'unisson.

Ce qui fait que lorsque Harry and Meghan se sont acoquinés, nous étions, disons, plutôt curieux. (Il se peut qu'il y ait eu des paris de placer, mais c'est difficile d'avoir d'établir une cote car cette dame possède des milliers de broches).

(Et les observateur de joyaux parient de préférence sur les diadèmes).

QE portait la broche Richmond pour le mariage d'Harry et Meghan.
A l'origine, c'est un CADEAU DE MARIAGE de la ville de Richmond à sa grand-mère Mary.

broche-richmond.jpg


Ici, je loupe quelque chose. Je suis américaine, je loupe de nombreux détails et JE SAIS que je loupe quelque chose. Punaise, quel lien peut-il y avoir entre le Sussex et Richmond?

Mais en tout cas, pour les mariages QE aime porter des pièces depuis longtemps dans la famille. Et cela veut signifie quelque chose car elle possède BEAUCOUP de pièces modernes qui lui ont été offertes durant son règne vraiment très long.

QE a prêté des pièces à Kate, certaines de façon permanente, d'autres pour un événement précis, mais toutes les pièces étaient dans la famille depuis LONGTEMPS, et je soupçonne qu'elle pousse Kate à porter davantage de clinquant que Kate ne le ferait d'elle-même.

Mais parmi d'autres pièces, Kate s'est vu prêtée plusieurs des diadèmes favoris de la reine, le diadème "Lover's Knot" associé à Diana (on dirait qu'il va devenir le diadème courant de Kate) et un bracelet que Phillip a offert à la reine elle-même.

Pour l'instant QE n'a prêté à Meghan que son diadème de mariage (celui de la reine Mary) mais je m'attends au même genre que pour Kate : des pièces classiques de longue date dans la famille. Elles auront sans doute une signification. Je vais les tenir à l'œil.

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MAIS ATTENDEZ, IL Y A PLUS! je crois que j'ai compris le sens de la broche lors du mariage d'Harry et Meghan. Il y a un Richmond dans le Sussex, qui est la pairie du nouveau couple : le duc et la duchesse de Sussex.


Question d'un twittos qui en profite, suivie de la réponse.
[un twittos :] : Avez-vous des infos sur cela ?

apres-le-brexit.jpg 3


[Réponse :] : Quoi, la broche? C'est le Cullinan V.

broche-cunillan-V-1.jpg


D'autres morceaux de la pierre d'origine sont incrustés dans la couronne et le sceptre impériaux.
Une façon de rappeler à tous qui elle est.

D'habitude je ne sais pas répondre à ce genre de question sur le vif, mais cette broche est depuis toujours ma préférée de tous ses bijoux.

[le twittos :] : Troll level: LA REINE DE CETTE FICHUE ANGLETERRE. Par ailleurs, je sais qu'elle est au-delà de tout reproche en ce qui concerne sa connaissance du protocole, mais j'aime à penser qu'il y a un spécialiste en joyaux dans la maison royale qui les catalogue et discute avec elle des choix possibles avant chacune de ses apparitions, c'est-à-dire chaque jour.

[Réponse :] : En effet. Cette spécialiste s'appelle Angela Kelly. Elle dessine et supervise la confection de tous les vêtements de la reine et de certains de ses chapeaux.


Note:

1 : snowflake, flocon de neige, décrit des personnes fragiles prêt à fondre à la première contrariété. Trump aime utiliser ce mot comme une insulte à l'encontre de ses opposants.
2 : PMoK : princess Michael of Kent (qui ne peut s'appeler princesse Marie-Christine car elle n'est pas née princesse, selon la lettre patente de George V en 1917).
3 : Tenue de la reine pour ouvrir la session parlementaire après le Brexit. Je suis désormais certaine que le chapeau avait un sens…

samedi 23 juin 2018

Bibliograhie au carrefour de l'astrobiologie, de la théologie et de l'écologie

Une liste de livres entre biologie, astronomie et théologie.
Pour ma part, je songe à l'une des nouvelles de L'homme tatoué de Bradbury, dans laquelle on comprend, à la fin il me semble, que Jésus est en train de revivre son sacrifice sur une autre planète dans un autre espace-temps parmi d'autres vivants: tout créature doit être sauvée.

Bibliographie constituée par Anne-Marie Reijen, docteur en théologie, invitée par l'université de Princeton pendant un an d’un programme, financé par la NASA et la John Templeton Foundation, s’interrogeant sur l’impact de la théologie et de l’éthique dans le domaine de l’astrobiologie («astrobiologie: y a-t-il de la vie ailleurs dans l'univers? mais en réalité, nous ne pourrons jamais dire non»).

Je regroupe les livres selon leur langue.
  • Dominique Bourg, Une nouvelle Terre. Pour une autre relation au monde, DDB, 2018
  • Pascal Génin, Le Choc des cosmologies. 2500 ans d'histoire. Perspectives théologiques, Lessius, 2016
  • Bruno Latour, Où aterrir? Comment s'orienter en politique?, La Découverte, 2017
  • Pierre Teilhard de Chardin, La place de l'homme dans la nature, Seuil, 1949
  • Jean-Pierre Verdet, Une histoire de l'astronomie, Seuil, 1956 (1949)


  • David C. Catling, Astrobiology. A very Short Introduction, Oxford Press, 2013
  • Yves Congar, "Has God Peopled the Stars? in The Wide World My Parish. Salvation and its Problems, Helicon Press, 1961
  • Lewis Dartnell, Life in the Universe. A beginner's Guide, Oneworld, 2017 (bonne vulgarisation, un peu agaçant parfois, à lire avant Catling)
  • Stephen J. Dick, The Impact of Discovering Life Beyond Earth, Cambridge University Press, 2015
  • Amanda Hendrix & Charles Wolforth, Beyond Earth. Our Path to a New Home in the Planets, Penguin, 2016
  • Ray Jayawardhana, Strange New Worlds. The Search for Alien Planets and Life Beyond Our Solar System, Princeton University Press, 2011
  • C.S. Lewis, "Religion and Rocketry" in Fern-Seed and Elephants and Other Essays on Christianity, Fontana/Collins, 1975
  • Howard E. Mc Curdy, Space and the American Imagination, Smithsonian Institution Press, 1997
  • Raimon Panikkar, The Rythm of Being. The Unbroken Trinity, Orbi Books, 2010 (ouvrage fondamental)
  • John Polkinghorne, Theology in the Context of Science, Yale University Press, 2009
  • Martin Rees, Our Cosmic Habitat, Princeton University Press, 2017
  • Carl Sagan, Cosmos, Ballantine, 2013 (1980)
  • Caleb Scharf, The Copernicus Complex. Our Cosmic Insignifiance in a Universe of Planets and Probalities, Scientific American/Farrrar, Straus and Giroux, 2014
Au cinéma, une recommandation : Premier Contact de Denis Villeneuve.

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