Billets pour la catégorie Kråkmo : marginalia :

Renaud Camus - Kråkmo, marginalia VII

Reprise du commentaire de Kråkmo.

Page 174 : ne pas manquer le parasol pas Kronenbourg. «Mais je n'ai rien du tout contre l'idée du toit, et pas du tout l'intention de m'étendre là-haut sous des parasols Kronenbourg.»

Pages 175 et suivantes : pages très intéressantes sur Valéry Giscard d'Estaing, sur son discours lors de la visite traditionnelle des candidats à un fauteuil à l'Académie: son opinion sur l'évolution de la place des juifs en France, l'origine de leur mal-être en France depuis les années 60, une anecdote sur le cardinal Lustiger, (et la paranoïa de Renaud Camus: «Pourquoi rapporté à moi, out of the blue?»), l'absurdité de toutes les formes de gouvernement, sa passion pour sa propre généalogie:

Valéry Giscard d'Estaing, à mon avis, est atteint d'une folie très localisée, très bien circonscrite, qui ne mord pas du tout sur le reste de ses facultés intellectuelles et ne nuit en rien à sa belle intelligence quand elle s'exerce en d'autres domaines. Mais, dans ce domaine-là, il est fou: je pense aux questions généalogiques, à sa propre généalogie (et à celle de sa femme, je crois bien). Sur ce point il ressemble à Charlus quand il l'y amène, tirée par les cheveux comme Brunehaut: tout à coup, on a devant soi un dément qui est tout entier parlé par sa passion.
On s'est beaucoup moqué, lorsqu'il était président, de sa prétention à descendre de Louis XV des deux côtés (de son côté et celui de sa femme, peut-être). Ce thème est tellement associé, de façon assez caricaturale, à sa personne qu'on imaginerait qu'il ferait tout pour l'éviter. Or c'est tout le contraire. [...]

[...] Et pourquoi était-il tellement intéressé [par des détails sur un manoir qui aurait eu un lien avec Pascal]? Parce que Pascal, figurez-vous, je descends de lui des deux côtés.

Et cette phrase merveilleuse, qui pensa me mettre à genoux:

«J'ai tout le sang de Pascal dans mes veines.»

Renaud Camus, Kråkmo, p.177-178

Renaud Camus continue sur le rachat possible ou probable, la rumeur de rachat, du château d'Estaing par Valérie Giscard d'Estaing:

Toute sa vie cet homme a été moqué pour ce nom d'Estaing qu'un arrêt de je ne sais quel tribunal, en 1923 si ma mémoire est bonne, autorisa son père à accoler à celui de Giscard. [...]

Or, au soir de sa vie, l'homme n'en démord pas. Il donnera raison à son père. Quel triomphe, à l'intérieur de son système (ce système que je crois fou, et je suis bien placé pour le juger tel), que de s'assurer la maîtrise de ce château dont les Estaing, les "vrais", tiraient leur nom! Quelle obstination il a dû falloir pour en arriver là, à ce triomphe qui n'en est un que pour quelques voisins de folie, et à tous les autres témoins paraît ridicule, ou seulement vain, inexistant (un peu comme pour l'Académie française)!

Et lui-même doit bien le savoir, que c'est fou. Mais peu importe, c'est toujours: je sais bien, mais quand même.

Ibid, p.178-179

Bien sûr, on peut se demander s'il est bien correct (poli, de bon ton, respectant les règles élémentaires de la discrétion) de raconter ainsi une conversation privée. Mais est-elle réellement privée si elle s'inscrit dans un processus officiel, et surtout, comment regretter un tel témoignage à la fois sur la façon dont se déroulent les visites pour l'élection à l'Académie française et sur un personnage de la vie politique française? Dans cinquante ans, ce sera très précieux. (Est-ce que cela justifie tout? Je ne sais pas. Il y a une certaine violence dans le journal, ce n'est pas la première fois que je le note. D'un autre côté... quelle importance, à moyen terme, à long terme, s'agissant de la durée d'une œuvre?)

Et c'est avec les lignes suivantes que j'ai pris conscience que selon la description que Renaud Camus donnait de la vie de grantécrivain, il était, d'après mes critères, ma définition venue de je ne sais où, un artiste, et non un intellectuel (et j'en suis restée toute étonnée, car pour moi la vie enviable est celle d'intellectuel, pas celle d'artiste): rien d'une austère rigueur, mais un certain faste, une certaine exposition aux regards, une certaine reconnaissance.

Je l'écrivais hier ou avant-hier, j'étais persuadé à vingt ans, et encore à trente, et encore à quarante, et peut-être même à cinquante (mais sans doute commençais-je à trouver que le destin prenait son temps...), que j'allais mener la vie de grand écrivain, telle qu'elle se concevait encore dans les années cinquante et telle qu'un Robbe-Grillet l'a plus ou moins menée, il me semble: voyages continuels, invitations universitaires, doctorats honoris causa, décorations, académies, intimités avec les autres grands écrivains du monde, avec les grands peintres fameux du moment, les compositeurs, les ministres, les chefs d'État férus d'art et de littérature.

Ibid, p.181

Et la folie, encore, mais cette fois-ci partagée, qui serait l'autre nom de l'illusion:

Si l'on tient compte de ceux [les lecteurs] de ceux qui ne se manifestent pas, peut-être peut-on en évaluer le nombre à une centaine — non, ce me semble beaucoup: car je parle ici des lecteurs qui semblent partager la folie dont je souffre souvent, celle de me prendre pour un grantécrivain. Certains parmi ces lecteurs)là sont même bien plus gravement atteints que moi de cette démence. Leur délire est dangereux, car il est terriblement communicatif: il renforce le mien et réentreprend chaque de le persuader qu'il n'est pas du tout un délire, puisqu'il est partagé (oui, mais par quinze personnes, cinquante, cent?).

Ibid, p.183

Renaud Camus - Kråkmo, marginalia VI

Je reprends, il faut que je me dépêche un peu si je veux avoir fini avant le journal suivant.
Je rappelle le principe: mes réflexions et associations d'idées, sans rime ni raison, un prétexte pour dire "moi je", j'en ai bien peur.

Page 117, le cultissime :

«Il y a des intellectuels juifs très estimables, comme Finkielkraut, Renaud Camus, mais ils sont traités comme des pestiférés et désignés à la vindicte publique comme des gens plus que douteux.»

(Je suis un peu déçue, je pensais que ça venait de la presse; mais non, c'est tiré d'un blog. Il s'agit d'une bonne illustration de la déformation de l'information, en tout cas: L'erreur laisse des traces.)

En bas de cette page commence le texte "Les Tontons églogueurs" (p.117 de Kråkmo et suivantes). J'étais vraiment ravie de voir ce texte repris dans le journal, parce que je l'aime beaucoup [ce texte] et que cela lui assure une pérennité.
Je ne sais pas si j'ai jamais dit ce qui me réjouissais secrètement dans le début de la scène. La phrase du dialogue véritable est celle-ci:
— J'ai connu une Polonaise qu'en prenait au petit déjeuner...
Celle de Didier Goux celle-là:
— J’ai connu une certaine Madame de Véhesse qui en lisait au petit-déjeuner, alors…
Ce qui me fait rire, c'est que je suis à moitié polonaise... (la forêt des associations et des coïncidences.)

Page 125 : «D'Ormesson est allé jusqu'à me dire que, de tous les candidats en lice, j'étais le meilleur écrivain. Je n'ai pas eu l'impression que cela impliquât qu'il avait l'intention de voter pour moi.»
(Je rappelle qu'il s'agit d'élire un académicien. Tout commentaire ne peut qu'enlever de l'effet à la lecture littérale de ses deux phrases: est-il possible de les lire sans être interloqué?)

Page 125 : Après avoir fait la liste des avantages qu'il attendait de son élection, Renaud Camus, fidèle à lui-même (bathmologie, "je n'y tiens pas", "ils sont trop verts") fait la liste des avantages de ne pas être élu et en particulier:
«Songer qu'on peut passer toutes ces semaines tranquillement chez soir, auprès de son brun, sans avoir à faire huit cents kilomètres dans les deux sens, ni à s'interrompre dans ses bien-aimés petits travaux!»
Auprès de mon brun? Auprès de ma blonde, il fait bon dormir.

Page 162 : visite à Valéry Giscard d'Estaing à Varvasse, dans le cadre des visites pour l'élection à l'Académie française. Renaud Camus lui transmet un message de sa mère:

Eh bien il a paru très touché de ce message, sincèrement. Et il m'a dit que les marques de sympathie ou d'affection venant de la région l'émouvaient beaucoup parce qu'il avait été très traumatisé — je ne suis pas sûr que ç'ait été son mot, mais c'était bien le sens — par sa défaite électorale et celle des siens aux élections régionales de 2004:
«On avait tout fait pour la région, on lui avait donné Vulcania et [ici quelque chose d'autre que j'ai oublié, un établissement d'enseignement, il me semble], et on a eu trente-quatre pour cent. Ça m'a beaucoup affecté.»

Ce genre d'histoire me rappelle toujours Churchill après la seconde guerre et son incompréhensible non-réélection. Je me souviens encore de mon professeur d'histoire de terminale en train de dire: «C'est ça, la démocratie». (Ce n'était pas ironique: pour lui, cela illustrait la façon dont les hommes comptaient moins que la Constitution, ou que la grandeur des hommes d'Etat étaient de se plier à la loi qu'ils servaient.)

Page 169 : Moi, je ne reconnaîtrais pas Marc Lavoine. (Ce Renaud Camus est tout de même très people.)

Page 172 : prière de ne pas mourir (après avoir expliqué que se présenter à l'Académie perd son sens si sa mère n'est plus là pour assister à son élection).

Ceux qui m'ont humilié, pareillement, et Dieu sait qu'ils sont légion (curieusement je pense par exemple à Jean Daniel, qui en veut à un être aussi insignifiant que moi d'oser porter le même nom que son idole...), sont priés de ne pas mourir avant que le destin et mon génie les aient forcés à assister à mon triomphe. Mais ils sont sourds à mes objurgations muettes, et meurent comme si de rien n'était, insensibles à mes «Attendez, voyons, Attendez, je vous assure que ce n'est pas fini!»

Ils se disent que c'est bel et bien fini, et très certainement ils ont raison. Le plus vraisemblable est surtout qu'ils se disent rien du tout. Leur mort est plus importante à leurs yeux que la révélation éclatante de ma gloire. A-t-on idée d'un narcissisme pareil?

Les autoportraits : photographier le temps qui passe, sa marque en nous

Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir. [...] Rembrandt — qui fera de cet objet le motif exclusif de l'œuvre ultime à travers les autoportraits [...]

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.48

Comment ne pas songer aux autoportraits quotidiens de Renaud Camus mis en ligne depuis le 8 octobre 2009?

  • point de départ

Dimanche 11 octobre, minuit et demi. [...] Lui [Robert Ménard] et ce regret auront peut-être une grande influence sur ma vie et l'ont déjà car, pour pallier ce manque, je me suis mis à faire, avec le petit appareil photographique Olympus, bien délaissé depuis plusieurs mois, mais seul, par sa légèreté, à autoriser cet exercice, toute une série d'autoportraits, de l'espèce dite at arm's length, à bras tendu, à bout de bras. Depuis que j'ai commencé il y a trois ou quatre jours, je suis fasciné par l'entreprise. J'ai déjà produit sept ou huit de ces autoportraits, c'est-à-dire que j'ai pris cent ou deux cents clichés, un reste de vanité m'incitant à faire disparaître ensuit les neuf dixièmes d'entre eux. La plupart de ceux que j'ai gardés et mis en ligne sur Flickr — tous sauf un — sont en noir et blanc. Je pensais n'en sélectionner qu'un par jour mais jusqu'à présent, dans mon enthousiasme de néophyte, c'est plutôt trois ou quatre.

Renaud Camus, Kråkmo, p.454

  • le même mouvement que Rembrandt ?

Vendredi 23 octobre, minuit. [...] Cet exercice me passionne. [...] Il est moins narcissique qu'on ne pourrait le croire — au premier degré, en tout cas. À soixante-troios ans, et fatigué par un travail acharné, ce n'est pas par vanité qu'on prend sa photographie et qu'on la publie (sur Flickr). C'est plutôt par ascèse, au contraire — une ascèse dont on peut tirer vanité, il est vrai; et non moins que j'opère une sélection draconienne dans la centaine de clichés que je prends chaque jour de mon visage (en général de profil, plutôt): il reste qu'il s'agit de véritables portraits, qu'on ne peut pas accuser d'enjoliver le réel puisqu'ils ont été faits quelques heures à peine avant d'être mis en ligne, parfois moins, et qu'ils ne sont, faut-il l'écrire, pas retouchés, sinon par le biais de l' autocontrast... (Ibid, p.463)

  • Être un bon photographe ou un bon modèle ?

Ce qui m'intéresse dans ce passage, c'est aussi l'idée que si l'on insiste, la vérité perce: on peut mentir, tricher, mettre en scène, sur quelques événements, mais un projet mené longtemps avec constance finit par mettre au jour une certaine vérité de l'être, au-delà même de ce qu'il peut souhaiter montrer ou cacher. (Le journal parvient au même résultat).

Dimanche 8 novembre, minuit moins le quart. [...] deux critères entre en jeu, et souvent en rivalité: images de moi où je ne me déplais pas trop, images de moi qui ne sont pas de trop mauvaises images. Finissent par franchir le filtre établi par la vanité comme être humain des photographies recommandées par ma vanité comme photographe: certes je ne m'y montre pas sous mon meilleur jour mais ce sont d'assez bonnes images dans l'absolu (l'absolu de ma modestissime personnalité photographique, that is). C'est ainsi, et à cause de la contrainte de la série (un autoportrait par jour au moins), qu'une espèce de vérité, aidée par une espèce de vanité, finit par cheminer vers le jour malgré les barrages que s'ingénie à mettre à son avancée mon chatouilleux amour de moi. (Ibid, p.491)

  • Une démarche morale

Mercredi 2 décembre, une heure du matin. J'ai toujours pensé que nos défauts étaient les plus efficaces leviers pour nous corriger d'eux. Ansi l'orgueil est souverain contre la vanité. Mais, mieux encore, le même défaut peut être retourné contre lui-même.

J'y songe à propos de mes autoportraits. Évidemment je n'ai pas tendance à retenir et à mettre en ligne ceux qui me sont le plus défavorables. J'en fais parfois quarante ou davantage pour n'en retenir qu'un, celui qui flatte le mieux ma satisfaction de moi, ou bien y attente le moins durement. Mais ma vanité de photographe corrige ma vanité de vieux beau, ou de vieux pas beau. Il m'arrive de garder et de montrer une photographie de moi où je me trouve affreux parce que je vois en elle une bonne photographie dont j'ai la vanité d'être fier — et tant pis pour ma vanité d'être beau ( ou le moins laid possible). (Ibid, p.522)



Nous sommes à fronts renversés : car si Renaud Camus semble suivre l'exemple de Rembrandt, Marcheschi, lui, s'y refuse (ou s'y refusait : l'extrait suivant date de décembre 2009, Camille morte de novembre 2010) :

Dimanche 6 décembre, six heure et quart: La contrainte de la mise en ligne quotidienne, que j'ai respectée depuis un mois et demi maintenant, m'oblige à publier des clichés qui devraient disperser au vent les ultimes miettes de miettes de mon statut "érotique". Flatters (qui ne voit pas les photographies mises en ligne) est très désapprobateur sur ce point. Il cite et recite Marlène Dietrich qui à l'en croire donnait de grands coups de canne dans les projecteurs qui cernaient de trop près son visage marqué par l'âge. Il estime qu'il faut tout faire, et beaucoup s'abstenir de faire, pour préserver l'"image" de l'artiste ou de l'écrivain. Je lui donne raison en théorie mais je suis attiré par la vérité comme par un gouffre et par une vanité de vérité (jusqu'à présent un peu tamisée tout de même...) qui sape la vanité de première ligne. (Ibid, p.530)

Vérité, oui... Pour ma part j'évoquerais, j'invoquerais, également la curiosité.

Kråkmo, marginalia V

  • paysage slovaque (et passage préféré)
Je cherchais certain château de Brosse, ou bien ses ruines, que j'ai eu d'ailleurs le plus grand mal à trouver, du côté de Chaillac, malgré de ces captieux panneaux qui à peine vous ont-ils entraînés dans telle ou telle direction n'ont rien de plus pressé que de vous abandonner à votre sort. Débrouillez-vous avec cette poussière — ou plutôt cette barytine. Inutile de l'écrire, je ne sais pas très bien ce que c'est que la barytine, dont Chaillac paraît être la capitale française. Sur une vaste superficie les chemins se perdent, ils sont barrés, on ne peut pas aller plus avant. Mais en même temps tout paraît à moitié abandonné, désert, usé, décrépit. On se croirait dans un très vieux film d'espionnage ou d'anticipation, une anticipation qui aurait mal tourné, une utopie évacuée. La terre est rouge, la carte résolument inexacte. Ainsi la route qui est censée porter à Brosse, de Chaillac, n'y conduit pas du tout mais se dissout dans l'air, malgré de suspects travaux qui s'y mènent, conduits par un seul cantonnier monté sur une grosse machine, au-delà d'une usine morte, ou bien étaient-ce des bureaux? On se croit tranquille et descend pour pisser, contre le mur d'une ferme en ruine, près de la carcasse d'une voiture sans roues mais une autre sort de nulle part juste à ce moment-là, et comme vous barrez le chemin il vous faut remballer vos affaires précipitamment, non sans asperger, dans votre surprise contrariée, votre infortuné pantalon. Je vois assez comme cela le cinéma slovaque des années soixante-dix... Renaud Camus, Kråkmo, p.54
Pur plaisir de la citation. On reconnaît le chemin qui ne va nulle part (Heidegger), la carte, certains Robbe-Grillet (tout s'efface, revient, est suspect) et la machine agricole de La bataille de Pharsale. Et puis Loin, bien sûr. Et nos propres souvenirs de terres de France...

A la suite de ce passage vient ensuite la phrase sur le David Hamilton des châteaux: «Mais j'en ai assez d'être le David Hamilton des châteaux.» Kråkmo, p.55 Puis nous découvrons une allusion au grand-père de Barthes, le capitaine Binger, dont j'apprends qu'il est enterré au cimetière Montparnasse (p.55).

J'ai été obligée de chercher comment était mort Odon von Horvarth (tué par un arbre au cours d'une tempête) (cf. p.56). Ce qui m'a amusée (pour des raisons purement églogales), c'est que l'article qui lui a été consacré pour le 70e anniversaire de sa mort a été écrit par un Gerhard Wagner (Otto, Richard, Igor, Sandor, Robert, Jean).
  • amour, désamour, désir d'amour
(Le Figaro littéraire demande de lui expliquer, en trois mille signes, pourquoi je ne veux pas être aimé — mais c'est un complet malentendu: j'adorerais être aimé, moi (et n'exclus pas de l'être tout de même un peu, d'ailleurs)). p.57
L'être un peu... Renaud Camus songe-t-il aux lecteurs ou à Pierre?

Toujours est-il que cette phrase appelle trois citations:
- la phrase de Barthes, «On écrit pour être aimé», reprise dans Buena Vista Park et moquée par Marguerite Duras;
- le jugement de Paul Otchakovski-Laurens: «Il [Renaud Camus] fait profession de détester son siècle, il ne peut pas s'attendre à ce que le siècle l'aime.» Hommage au carré, p.378;
- redoublé par celui d'Emmanuel Carrère: «ne consentant à être lu que par qui lui ressemble, testant et décourageant sans relâche les candidats ("Ah, vous croyez être un lecteur fidèle ? Et si je vous balançais L’ombre gagne entre les dents ?"» Vaisseaux brûlés.
  • citation pure, encore
Nous avons cité beaucoup de vers de Toulet, mais peut-être mal, je ne sais. Il est certain qu'on les dit beaucoup moins bien à la radio que dans sa salle de bain (p.59)

Sentiments vichystes

J'enchaîne Les espaces imaginaires [1] à la suite de Kråkmo. Curieusement les deux livres semblent se répondre:

Dans mon idée, qui date de mon enfance et vient sans doute de ma famille — mais je crois que cette façon de juger était naguère encore très dominante —, la valeur morale d'un homme ou d'une femme était très indépendante de ses opinions politiques. Le cas commence à se compliquer avec les nazis, évidemment, dont il est difficile de concevoir qu'ils puissent être des figures morales bien estimables. Mais, pour les collaborateurs vichystes, le jugement éthique ne baissait pas d'emblée les bras. Certes, ils s'étaient trompés politiquement, mais ils pouvaient parfaitement avoir été, ce nonobstant, des individus moralement irréprochables, honnêtes, désintéressés, qui avaient fait ce qu'ils avaient cru devoir faire, ne serait-ce que pour essayer de limiter autant que possible les dégâts pour leurs compatriotes et pour leur patrie. Pareil distinguo est évidemment difficile à tenir, et je n'y songe pas, pour des miliciens, pour des pro-Allemands convaincus ou pour des engagés volontaires de la Waffen SS. Mais pour un directeur de la Bibliothèque nationale?

Pour tourner les choses autrement : Faÿ a-t-il été abject, aux yeux du Monde, parce qu'il a été pétainiste et vichyste, ou bien parce qu'il a été un pétainiste ou un vichyste abject?

Renaud Camus, Kråkmo p.570 (27 décembre 2010)

À ces interrogations correspondent les premières pages des Espaces imaginaires, qui commencent par une évocation de Gaston Bergery:

Paris, 24, quai de Béthune, dimanche 5 juillet 1953.
Dîner chez les Bergery. [...]
On le sent amer, ne se consolant pas d'avoir mal joué, mais se solidarisant avec son échec, l'assumant, transformant son humiliation en orgueil et disant un peu plus souvent qu'il ne faudrait:
— Moi qui suis vichyste...
Présent inattendu. Mais le temps s'est peut-être arrêté pour lui à l'époque où il pouvait encore agir sur le destin des autres et sur le sien propre. Du reste toujours charmant, ou plutôt séduisant, de la même façon énigmatique qui avait autrefois tant de prestige sur moi.
[...]
Tandis qu'il parle, plaidant sans en avoir l'air (ce qui fait qu'il en a justement l'air) pour lui-même, je le revois, entre deux gendarmes, devant ses juges, le jour où j'allai témoigner pour lui... [...]
Il dit aussi :
— [...] Les Français ne veulent plus rien que leur petit bonheur quotidien: l'apéro, la course cycliste, tromper leur femme, tout ce qui fait pour eux le bonheur, quoi!
A ces paroles, en succèdent d'autres ou réapparaît le bout de l'oreille du petit loup égaré qu'il fut sous l'occupation. La politique de Vichy n'est plus cette fois-ci glorifiée par lui de façon artificielle, pour l'honneur, mais défendue fanatiquement en vertu d'une adhésion intérieure. Et lorsque je dis: politique de Vichy, j'entends: politique des vichystes de sa race, et sans doute même: la sienne seule. J'écoute peu, alors. Ses partis pris m'agacent dans la mesure où ils heurtent les miens.

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.9-11

Dans les pages suivantes, Gaston Bergery est évoqué à différentes dates tel qu'il apparaît dans le journal tenu par Claude Mauriac: les 4 et 5 avril, 7 juin 1938 sont racontés des conseils de rédaction du journal La Flèche, le 29 août 1938 le journal de Claude Mauriac reprend quelques lignes d'un article de Bergery:

Dans le même numéro où ma signature voisine avec celle de Charles Rappoport, ces lignes de Bergery qui m'éclairent sur moi-même: «La France se doit de construire sa forme nouvelle (...) en évitant les erreurs, donc les souffrances du système russe: la destruction des élites. Pour cela il lui faut un prolétariat décatéchisé, mais aussi une bourgeoisie révolutionnaire capable de renoncer à ses privilèges, c'est-à-dire pour participer à la construction de l'Etat sans classe...»
Ibid., p.22

Entretemps apparaissent d'autres figurent à différentes dates, dont Aragon ou Marie-Laure de Noailles, et même quelques extraits de Vita Sackville-West et de Nigel Nicholson, à propos de Violet Trefusis.

Gaston Bergery apparaît encore, 11 octobre 1940, 3 décembre 1940; il écrit le discours de Pétain, il lui propose de créer un parti, il s'oppose violemment à Laval... Le 12 octobre 1941 il défend sa position lors d'une discussion à laquelle participe Claude Mauriac. (La conclusion de Claude Mauriac sur les qualités nécessaires à l'homme politique est inattendue et remarquable, surtout à cette date si peu avancée dans la guerre):

Avenue Gourgaud, dimanche 12 octobre 1941.
[...]
— La France vit en paix alors que toutes les jeunesses d'Europe se font tuer. La France vit heureuse alors que toutes les villes d'Europe sont bombardées. Et pourtant les Français se plaignent... Or je vous le dis: lorsque commencera la bataille d'Afrique nos colonies seront attaquées par les Anglo-Saxons. Nous devrons alors les défendre. Ce sera la guerre. Je regardais hier soir ce beau Paris préservé et je pensais aux bombardements possibles, probables. Hitler songerait, paraît-il, à nous proposer la paix après la guerre de Russie. Notre intérêt serait d'accepter... Mais il y a ceci de terrible, c'est que les Français ont oublié leur défaite, c'est qu'ils se méfient de l'Allemagne et qu'ils la haïssent, si bien que le traité de paix le plus avantageux, le plus généreux, le plus inattendu, le moins mérité, leur paraîtra encore odieux et injuste...
Je pense par-devers moi que là est la cause éternelle de l'échec de toutes les tentatives de paix: les pays vaincus ne songent qu'à la revanche. Bergery soudain parle fort, sur un ton animé, un peu rageur:
— Quel que soit le traité qui nous sera imposé, il ne sera pas plus terrible que celui que nous avons dicté en 1918. Charger un pays d'une dette qu'il est économiquement incapable de jamais éteindre, c'est refuser à ce pays le droit de vivre. N'oublions jamais que nous avons refusé à l'Allemagne le droit de vivre...
On sentait que Bergery avait longuement examiné les données du problème. Qu'il avait pesé le pour et le contre de chacune des politiques. Que la cause du général de Gaulle, très particulièrement, l'avait sollicité. Aucun argument d'ordre sentimental n'avait compté pour lui. Il avait seulement dénombré les raisons qui motivaient l'une et l'autre politique.Très clairement, il nous exposait les arguments qui justifiaient une politique de sécession. En définitive, la balance de la saine logique lui avait semblé pencher de l'autre côté. Aussi de l'autre côté, s'était-il engagé sans passion, mais avec assurance. L'excessive intelligence de cet homme l'empêcha seule d'être un grand politique. Trop critique, trop raisonnable pour agir à l'heure qu'il faut avec la passion, le romantisme, l'imagination et l'illogique audace qui sont nécessaires à la réussite.
Ibid. p.39

On apprend deux pages plus loin, par l'entrée du journal datée du 30 mai 1974, que Gaston Bergery est mort, et que ce début était un hommage:

Paris, jeudi 30 mai 1974.
Après une disparition, un effacement, un oubli, de plusieurs années, Gaston Bergery est mort, il y a quelques mois, sans que j'en sois ému — ce n'était plus lui, ce n'était plus moi —, sans même, et j'en éprouve du remords, que j'écrive à Bettina. Quelques lignes dans les journaux, alors qu'il eut, pour tant d'entre nous, une telle importance. Je lui devais l'hommage de cette ouverture du Temps immobile 2, où la politique tiendra une certaine place, et dont commence, maintenant, le premier mouvement.
Ibid., pp.41-42

Autre hommage, de François Mauriac cette fois, à Philippe Henriot en 1969, introduites par les observations stupéfaites et indignées de son fils en 1944:

Vémars, dimanche 23 avril 1944.
... Le nouveau porte-parole de Vichy, Philippe Henriot, à la voix et au talent de comédien «révolutionne la France», aurait dit le Maréchal. En fait, son éloquence a retourné, en quelques mois, une partie de l'opinion et les hommes de la Résistance peuvent voir en lui, à juste titre, le plus efficace de leurs adversaires. Que l'on puisse se laisser prendre aux trucs de ce faiseur révolte. Mon père, qui ne peut, malgré tout, s'empêcher lui aussi, d'écouter aux heures d'émission cet éditorial exaspérant, mais pourtant captivant, en réfute à mesure les arguments, comme s'il lui importait de se convaincre lui-même. Et c'est le triomphe de Vichy, dont nul ne prenait jamais les informations, que non seulement un homme comme François Mauriac en soit venu à les suivre, mais encore qu'il lui arrirve de couper, à cet effet, la radio anglaise lorsque les heures d'émission coïncident.
Naturellement X est devenue une adepte fervente de Philippe Henriot. Tout la prédisposait à cette adhésion. Le fait est plus étonnant lorsqu'il s'agit d'un résistant (...). Mon père assure que le ver était simplement dans le fruit et qu'aucun véritable partisan de de Gaulle ne peut être pipé par les tours de ce charlatan.

François Mauriac:

Bloc-notes, lundi 25 août 1969.
... Je lis aussi les allocutions à la radio de Philippe Henriot en trois fascicules qui durent être publiés peu après sa mort. Lui, il avait gardé la foi, et il la communiquait, de cette voix chaude que j'entends encore. Il avait beau jeu contre Bénazet, le porte-parole d'Alger. Je me rappelle cet émissaire de Londres qui nous interrogeait dans un bureau des Sciences politiques, toutes portes ouvertes, et où chacun constatait le mal que faisait Philippe Henriot.
Son exécution en pleine nuit dans sa chambre, et, je crois, en présence de sa femme, fut atroce. Ce député de Bordeaux n'était certes pas un traître ni un malin qui cherchait son avantage. Il savait bien qu'il se sacrifiait. Mais alors, qui était-il? Un homme de droite pour qui le Front populaire représentait le mal absolu et qui ne doutait pas que l'écrasement de Staline de l'Allemagne s'accomplirait au profit du seul Staline et que de Gaulle travaillait follement pour lui (...).
Peu avant la guerre, j'avais déjeuné avec Philippe Henriot chez mon frère, à Saint-Symphorien. Rien n'annonçait en lui un destin tragique. Il semblait moins s'intéresser à la politique qu'aux papillons... Je me demande si dans la génération présente il en est quelques-uns encore pour se souvenir de ce martyr d'une mauvaise cause, déjà perdue quand il se battait pour elle, de cet honnête homme fourvoyé.


Mardi 7 octobre 1967.
... Ceux qui ont souffert et sont remontés de l'abîme n'ont pas la mémoire courte. Les quelques lignes, à mon insu trop indulgentes, que j'ai consacrées ici à Philippe Henriot m'ont valu une lettre indignée d'un rescapé des camps et qui a vu périr toute sa famille. Qu'aurais-je pu répondre? Aussi me suis-je tu. Un nouveau procès Pétain? Quelle folie que de le souhaiter!

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.71-72

Ce qui m'étonne finalement le plus aujourd'hui dans ceux si prompts à se récrier, à vous traiter de réactionnaire ou de pétainiste, c'est qu'ils paraissent si sûrs de ce qu'ils auraient été et sont eux-mêmes.
Comment savoir ce que nous aurions été, ce que nous sommes, ce que nous serions, face à des choix politiques engageant véritablement nos vies, et non plus simplement nos convictions et notre confort?

Notes

[1] Il s'agit du tome II du Temps immobile, vaste montage (dix tomes) que Claude Mauriac commença en 1970 à partir du journal qu'il avait tenu toute sa vie.

Kråkmo, marginalia IV

  • Le Petit Broc

p. 29
Cette adresse nous avait d'ailleurs été recommandée par Renaud Camus quand nous cherchions un lieu où nous réunir pour la lecture suivie de L'Amour l'automne, et les garçons de café (propriétaires?) étaient pleins d'indulgence pour nos piles de livres au milieu des planches de charcuterie. (Et pas de musique, de musak.)
En leur honneur, nous avons surnommé notre groupe de lecteurs ou de lecture "Les Cruchons" (©Marie Borel).
Hélas, le Petit Broc a changé de propriétaire fin novembre (2010). Désormais plus de planche, et même début décembre un Petit Broc inaccessible, réservé à une soirée privée... Nous nous sommes repliés au Raspail vert. À suivre.

  • Le bonheur

Bof, rien de désastreux, et nous étions très heureux. Pierre a même dit:
«Je suis très heureux.»
Renaud Camus, Kråkmo, p.29

Je le note parce qu'il me semble que c'est la première fois que Pierre est cité ainsi sur ce sujet (et cela me plaît).

  • La doctrine Sevran

Lui [Philippe Besson], qui s'exprimait du haut d'une expérience médiatique beaucoup plus large que la mienne, d'autant qu'il est maintenant animateur lui-même, ou producteur, je ne sais comment il faut dire, et qu'en plus il se présentait, sans nul doute à juste titre, comme le dépositaire de la pensée de Sevran sur la question, disait qu'il ne fallait pas réagir, qu'à la télévision l'agresseur a toujours tort, que le média ne tolère pas le ton de la colère et de l'indignation, que la doctrine qu'il tenait de Sevran en la matière, c'est qu'il fallait toujours porter une chemise blanche, dire ce qu'on avait décidé de dire sans jamais se soucier de répondre aux questions et surtout, surtout, avoir toujours l'air serein et ne pas inaugurer de polémique.
Ibid., p.31

Je vais m'acheter des chemises blanches.
(Ce témoignage sur le fonctionnement de la télévision, la façon dont certaines choses "passent" ou "ne passent pas", est très intéressant. Il ne me convainc pas. Il me semble que les animateurs agressifs mettent les spectateurs de leur côté. Mon impression est celle "d'une prime au plus fort": les spectateurs rient du côté du pouvoir (je déteste la télévision dans tous ses jeux et débats: elle met en évidence le pire en l'homme.))

  • L'art de citer

Heureusement je me suis avisé à temps que ce que lisait l'animateur n'était pas du tout de moi, qu'il s'agissait d'une citation de Catherine Robbe-Grillet, La Jeune Mariée. D'évidence, ni Picouly ni ceux qui avaient préparé pour lui l'émission ne s'en étaient avisés. Reconnaissons-le, ce fut un moment assez jouissif. Picouly dut admettre qu'il y avait en effet des guillemets. Il s'est plus ou moins enferré en essayant de sauver la situation.

«Vous voulez dire que quand vous citez un texte, il n'est pas de vous?
— Oui, c'est exactement cela. Je veux dire que quand je cite un texte, il n'est pas de moi.»
Ibid., p.32-33

Lol.
Cela met tout de même en relief la façon dont les animateurs cherchent systématiquement à piéger Renaud Camus. (Mais peut-être tous leurs invités, ne soyons pas (trop vite) paranoïaques: peut-être est-ce le souhait de maintenir l'intérêt des spectateurs qui provoque ce genre de comportement (le côté «Du pain et des jeux», le jeu étant toujours cruel).)

  • De bonnes manières

Ce ne sont pas là, comme eût dit Jean Puyaubert, «de bonnes manières».
Ibid., p.34

J'aime beaucoup cette expression, je m'en sers (mentalement) souvent (surtout concernant certain blogueur).

  • Style

On m'avait dit ou j'avais lu pis que pendre de l'exposition "Le futurisme à Paris", et il est vrai, malgré le fameux article fondateur de Marinetti dans Le Figaro de 1909, qu'elle ne coïncide guère avec son titre. Mais c'est parce qu'elle le dépasse de tous côtés, non parce qu'elle faudrait à l'assumer.
Ibid., p.35

Plaisir de cette utilisation du verbe falloir. (cf. La dédicace de L'Inauguration de la salle des Vents: «Les mots me faillent».)

  • La porte qui claque

Le moment le plus pénible, sans doute, c'est celui où, une porte s'étant ouverte, on attend le moment où elle va se fermer, et donc nécessairement claquer.
Ibid., p.36

C'est un homme qui a un voisin du-dessus fêtard, qui rentre tous les jours vers trois heures du matin et jette ses chaussures, l'une après l'autre, sur le plancher: «Bing!»... «Bang!»...
Au bout d'un mois de ce régime, l'homme n'y tenant plus va sonner chez son voisin:
— Ecoutez, je vous en prie, si vous pouviez poser vos chaussures quand vous rentrez... Vous me réveillez toutes les nuits, je n'en peux plus.
Le voisin n'est pas un mauvais bougre; il se confond en excuses et promet de faire attention.
La nuit suivante, «Bang!».
«Ah zut», se dit le voisin, et il pose avec douceur la seconde chaussure sur le plancher.
Il se met en pyjama, se brosse les dents, va pour se coucher quand on sonne à la porte. C'est le voisin du dessous, des cernes sous les yeux:
— Vous pourriez lancer la deuxième chaussure?

  • Chantelle

Nous fûmes à Chantelle, ô Cantilia, jeudi, ma mère et moi, et accomplîmes dûment le long détour qu'il faut s'imposer pour voir le village et son château-abbaye de l'autre rive de la Bouble, un endroit qui se nomme Deneuille-lès-Chantelle, et d'où la vue est en effet superbe.
Ibid., p.48

J'envisage un jour un relevé des apparitions de «Chantelle, ô Cantilia».

  • note pour moi-même (Églogues)

Un petit somme serait pourtant bien doux, dans le calme aimant de tes bras (comme disait Barthes citant Duparc citant lui-même Cazalis, dit Jean Lahor — sur quoi je vais faire une nouvelle tentative; mais je suis affreusement réveillé; seulement j'ai bien froid, d'avoir un peu mis mes affaires en ordre devrait aider un peu, pourtant, oui, mais le sont-elles? et n'ai-je pas commandé cinq exemplaires d'un Le Jour ni l'Heure plein de fautes?) (l'insomniaque, qui veut passionnément dormir, cherche non moins passionnément, malgré lui, des raisons de n'en rien faire — cinq mille six cents euros de découvert! et ce sans compter les onze mille du compte "Provisio"! et le menuisier qui a fini de poser hier la bibliothèque du bas, et qu'il va falloir payer sans délai! et l'assureur auquel j'ai promis de donner mille euros par mois! et pourquoi les contrats sur les Demeures de l'esprit (j'en ai encore signé un hier, à propos de la Scandinavie) ne prévoient-ils que 1% de droits d'auteur pour moi, jusqu'à quatre mille exemplaires vendus? 1%? ensuite on passe à 12, mais comme les ventes ne dépassent jamais quatre mille exemplaires...) (Claude Durand m'a dit la semaine dernière que La Grande Déculturation ne se vendait pas trop mal, qu'on avait fait deux nouveaux tirages, de sorte qu'on en était à présent à trois mille cinq cents exemplaires) (j'étais fait pour être Marc Lévy) (les éditions Bayol m'ont informé hier qu'il s'était vendu trois cent trente-neuf exemplaires de Théâtre ce soir) (ce salaud de Pierre s'est montré agréablement surpris par un chiffre aussi élevé — non, c'est vrai, trois cent trente-neuf exemplaires sans un seul article) (dormir?). Ibid., p.53

A l'origine, je ne voulais recopier que «comme disait Barthes citant Duparc citant lui-même Cazalis, dit Jean Lahor», c'est-à-dire ce qui m'est utile pour les Églogues (Cazalis et Lahor? De qui est La sorcière des Trois-Islets? Ah non, pas de Cazotte mais d'Eugénie Foa (encore une Eugénie), mais je découvre que si je pensais que ce conte était de Cazotte, c'est que le recueil contient une «Mademoiselle Cazotte» (qui boit un verre de sang pour sauver son père? à retrouver dans les Églogues), et que le titre complet est «La sorcière des Trois-Islets, ou Joséphine Tascher de la Pagerie» (une Eugénie racontant une Joséphine)); mais comme j'essaie de ne pas donner un fragment de phrase mais toujours une phrase entière, j'ai recopié plus d'une demi-page. (Heureusement que Renaud Camus (ou Fayard) ne formalise pas de ce copiage extensif).[1]

Qu'est-ce qu'une phrase? Je m'y perds, à la fois éberluée et émerveillée par la façon dont il est possible de rebondir de parenthèses en points d'interrogation. J'attends la prochaine majuscule. Est-ce que les phrases camusiennes étaient aussi longue "avant", avant par exemple l'exercice des paragraphes d'une seule phrase de neuf cent trente sept signes dans L'Amour l'Automne ou celui de L'inauguration de la salle des Vents, où la phrase pouvait se poursuivre sur des pages?
C'est une lecture qui m'est très naturelle, autant la phrase qui bégaie, pleine de trous et de mots manquants que la phrase surpeuplée, compactant parenthèses et incises, une idée en appelant une autre, puis reprise un peu plus haut: Heil dem Geist...

Concernant Théâtre ce soir: voici donc une évaluation précise du noyau dur des lecteurs camusiens.

J'ai vérifié ensuite à quelle heure avait été écrit ce paragraphe, étant entendu que pendant qu'on écrit, on n'est plus au lit en train d'essayer de dormir: cinq heures du matin.

Notes

[1] Non, si je pensais que l'auteur était Cazotte, c'est qu'il était donné comme tel dans Échange:«pour ne rien dire du conte de Cazotte, La sorcière des Trois-Islets, où une toute jeune fille» (Échange, page 36)

Kråkmo, marginalia III

  • calculer le montant de sa pension de retraite

Après la description du supplice du téléphone, voici la description de la méthode du calcul du montant de sa retraite. Nous l'avons tous vu traîner ici ou là, sur le web ou dans des magazines du gens Le Particulier ou Votre argent, mais elle prend un relief particulier à être ainsi exposée dans un livre d'écrivain. Jamais les générations futures — ou plus simplement les lecteurs contemporains étrangers — n'auraient pu imaginer une telle complexité sans ce témoignage, complexité qui tombera dans l'oubli quand elle sera abolie, remplacée par un système compréhensible (ça me paraît inéluctable). Finalement, c'est un peu l'équivalent du Traité d'arithmétique de Pierro della Francesca: qui se rendrait compte sans cela de la gymnastique calculatoire quotidienne qu'exigeait vivre dans un monde sans système métrique ni système monétaire unifié?

Je suis parvenu à avoir un entretien avec une personne pas plus aimable que cela de la C.R.A.M. (Caisse de Retraite de l'Assurance Maladie?) J'ai cru comprendre de son hâtif discours que j'avais le choix entre deux possibilités: faire calculer le montant de mon éventuelle retraite par ladite C.R.A.M., mais cette opération demandait, pour être menée à bien, entre quatre et six mois; ou bien faire moi-même le calcul, en m'adressant aux divers organismes auprès desquels j'avais cotisé au cours de mon existence. Le groupe Audiens, par exemple, me communiquerait un relevé de mes points actualisés (j'essaie de transcrire ce que j'ai noté précipitamment dans mon petit carnet). Il me faudrait alors additionner mes points Arrco et mes points Agirc, puis multiplier la somme des points Arrco par 1,1548 et la somme des points Agirc par 0,4132. À l'Ircantec la somme des point doit être multipliée par 0,43751. Je sais, ça n'a pas l'air de vouloir dire grand-chose. J'ai probablement mal compris,mal noté, mal transcrit. Mais j'ai bien vu que, laissé à mes propres moyens, je n'arriverais à rien.

J'ai essayé de joindre ces organismes ou société dont on me donnait le nom et le numéro de téléphone, le groupe Audiens et le groupe Médéric. Mais c'est là que le supplice du téléphone fonctionnait de la façon la plus efficace. Au bout de dix minutes ou un quart d'heure d'escarmouches avec la touche étoile, la touche dièse, et «si vous souhaitez un entretien avec nos agents, tapez 5», la bataille se terminait chaque fois par «toutes nos lignes sont occupées, veuillez rappeler ultérieurement».

Qui peut résister à cela, surtout en essayant de finir un roman dans les deux ou trois jours?

Et encore Audiens, Médéric, Arrco, Agirc et Ircantec (se croirait-on pas dans Roland furieux, ou bien dans Le Voyage d'Urien?) accepteraient-ils de lâcher le morceau, il resterait à régler la question de la complémentaire, cette fois auprès de certaine Sicaf dont toutes les lignes sont occupées d'emblée, pour plus de sûreté.

Renaud Camus, Kråkmo, p.18

Ce témoignage vous permettra peut-être de comprendre mon agacement quand je vois déplorer ici ou là que «Les Français ne savent pas ce qu'ils vont toucher à leur retraite», rapidement transformé en «Les Français ne s'intéressent pas à leur retraite»: oui, s'ils ne s'intéressent qu'à l'âge du départ à la retraite et au nombre de trimestres nécessaires pour toucher une retraite à taux plein (ce qui est déjà du jargon pour signifier: pour toucher la pension de retraite la plus élevée qu'ils puissent espérer en fonction de leurs années de travail), c'est peut-être parce que ce sont les seuls nombres immédiatement appréhendables par des gens normaux. Tout le reste est incompréhensible. (Ajoutons que les risques de fraude et de détournement de fonds sont bien plus grands dans un système aussi difficile à maîtriser et à contrôler.)
(Donc j'en profite pour proclamer une conviction: unification des régimes et transparence du calcul! Et sans doute financement des retraites par l'impôt et non plus les cotisations sociales (à voir).)

  • pour le (mon) plaisir

(comme le monde est bien fait ! comme le monde est bien fait ! dommage qu'on soit si pressé...)
Ibid., p.23

  • citation de Toulet à propos des bruits entendus à l'hôtel

Il arrive toujours un moment où les bruits deviennent inexplicables. Mais que peuvent bien faire ces gens-là? Qu'est-ce qu'ils fabriquent?

Toulet, que cite son biographe Martinez, a très bien évoqué ce mystère:

«Ah, qui saura jamais à quoi le Monsieur d'en dessus, entre ses heures de bureau, emploie ses heures de loisir: et tout ce qu'il peut bien clouer, dès qu'il a un peu de tranquillité devant lui (la vôtre)? Est-ce un passionné de cordonnerie en chambre, un entomologiste? Construit-il des étagères en bois découpé; est-ce des chromolithographies qu'il suspend à ses cloisons ou des pointes qu'il enfonce dans la gorge osseuse de sa vieille maîtresse? Cruelle, cruelle énigme.»

En effet. Encore ne cité-je qu'un paragraphe sur quatre ou cinq. «Mais peu à peu des concurrences s'éveillent aux quatre coins de la maison.»
Ibid., p.24

  • Petit déjeuner à l'hôtel. Babybel cubiste

Vous seriez tenté d'expliquer que ce n'est pas là votre idée d'une assiette de fromage. Mais votre interlocutrice, cette fois, est une dame polonaise emphatiquement du genre martyr (on a l'impression qu'elle a pleuré toute la nuit depuis vingt ans, et l'on s'en voudrait d'ajouter à ses chagrins), à laquelle vous auriez le plus grand mal à faire comprendre vos vues car, d'évidence, elles ne correspondent à rien dans le registre des siennes. Comment, ces trois centimètres carrés de fromage blanc, et en plus cette petite citrouille plastifiée de rouge vif, comment, ce n'est pas pour vous du fromage? Mais alors, qu'est-ce qui en serait?
Ibid., p.27

  • La vie

Une complication supplémentaire est que je suis ici en partie l'invité de Fayard, qui un jour, peut-être, publiera ce journal. À cheval donné on ne regarde pas les dents. Et je ne suis même pas sûr que, après trois ou quatre jours de chevauchée épuisante sur un canasson rétif à l'échine raide, il soit de bon ton de se plaindre un peu. Il est vrai aussi que j'ai tendance à trouver tous les hôtels désagréables, tous ceux du moins que je puis me permettre de hanter, ou qu'on puisse se permettre pour moi; au point que la vie elle-même me paraît, dans l'ensemble, un hôtel assez mal tenu.
Ibid., p.28

Kråkmo, marginalia II

  • le supplice du téléphone

[...] de formidables praticiens du supplice du téléphone, c'est-à-dire du répondeur, du disque d'attente et du «si vous souhaitez connaître la date de votre prochain versement, tapez 5», etc. — une des pires calamités de la vie moderne, et l'une des mieux calculées pour répandre massivement la folie au sein de la population.

Renaud Camus, Kråkmo, p.17

Remords. Lorsque j'ai lu Au nom de Vancouver, j'ai été très impressionnée par la description du "supplice du téléphone": il y avait là la peinture de quelque chose de nouveau, de jamais peint auparavant, omniprésent dans nos vies; il y avait là l'équivalent de l'apparition du train ou des demoiselles du téléphone dans la littérature, il y avait là quelque chose des Temps modernes appliquée à notre époque.
Et puis il y avait "l'image du mur", l'obsession permettant de supporter le supplice, la folie luttant contre la folie.
J'avais l'intention de mettre ce passage en ligne et je ne l'ai pas fait. J'y vais de ce pas.

Kråkmo, marginalia I

Une personne m'ayant dit que le dernier journal était très gentil avec moi, j'ai pris peur et l'ai commencé avec retard. J'en suis aux alentours de la page deux cents.

Je ne vais pas faire de compte rendu organisé, je ne vais pas faire de synthèse, je vais juste piquer des phrases et les commenter, du genre «C'est comme moi je...». Et faire les associations qui me chantent. Un exercice totalement égocentrique. Anti-littéraire? je ne sais pas, s'agissant d'un journal, qui m'a toujours paru être un tronc sur lequel enrouler nos réflexions et souvenirs, autour duquel faire vagabonder l'imagination. Une heure par jour, chronomètre en main (je parle de la présence au clavier, pas des heures de lecture, comptées à part, heureusement (sinon la lecture serait si atrocement hachée qu'elle en perdrait tout son charme)).

J'avais un peu peur que cela m'amène à recopier tout le livre, mais finalement, après un début très copieur, la pulsion s'est calmée. Je suis parvenue à la visite en Bretagne, peu après l'échec à l'Académie française, et je m'étonne de ce que j'ai pu lire chez les râleurs: quelle chose extraordinaire que lire de l'intérieur les impressions d'un candidat à l'Académie, quel reportage sur le vif. Je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne idée pour la prochaine fois que Renaud Camus tentera le fauteuil, mais après tout, cela en fera peut-être rire certains (il n'aura pas la voix de Weyergans). Et le plus probable est que ce journal ne sera pas lu par les académiciens. Après tout, si Valéry Giscard d'Estaing ignorait l'"affaire"...

Si le fétichisme c'est aimer par morceaux, je suis définitivement fétichiste.

  • exergue

«J'ai replongé...
J'ai complétemet replongé au niveau charcuterie»
poursuivit sombrement Houellebecq.

Michel Houellebecq
La Carte et le Territoire
cité en exergue de Kråkmo par Renaud Camus

Le plus évident bien sûr est la référence aux orgies de jambon camusiennes quand le froid s'installe au château.
La deuxième référence concerne la plainte quant au manque d'humour des lecteurs, leur inébranlable premier degré (Au nom de Vancouver, p.433).
Ensuite vient la salutation à un auteur contemporain, et à ce titre, tellement camusien que j'en ai éprouvé un pincement au cœur la première fois que je l'ai entendu.
Sachant que le livre était en librairie le 8 septembre, il s'agit d'un exergue choisi tardivement. Ce n'est pas la première fois que Renaud Camus exprime son respect pour Houellebecq. «Ça existe», me semble que dit Marcheschi (mais est-ce bien ça?)

  • les devoirs familiaux

Cette sœur paraît avoir un caractère impossible et ne cesse de dire à Jeanne tout ce qu'elle peut trouver de plus désagréable. Néanmoins Jeanne refuse de rompre avec elle et supporte tout de sa part au motif que cette sœur, plus jeune qu'elle, est, dit-elle, «le seul héritage que j'ai reçu de nos parents». Ibid., p.12

En cela Jeanne se montre très proustienne et perpétue une règle française ancestrale: on ne rompt jamais complètement avec la famille.

Nos torts même font difficilement départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma grand'tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c’était sa plus proche parente et que cela «se devait».
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Pléiade (Clérac) t.I, p.92-93

  • Beidbeger

(porté aux nues par Beigbeder, tout de même...)
Kråkmo, p.13

porté aux nues par Beigbeder, tout de même ??? What? Je ne peux rêver pire recommandation (enfin si, sans doute, mais quand même). J'ai presque lu en son temps Dernier inventaire avant liquidation (un peu obligée, on me l'avait prêté avec confiance). Hum, je préfère San-Antonio. (Mais qu'est-ce que c'est que ce pseudo-argot et cet humour auto-satisfait à grosses ficelles dans une (sorte de) anthologie littéraire?)

  • du thé

Demain nous avons invité à prendre du thé et à tirer les rois les La Guéronnière, nos nouveaux voisins, petits-enfants et arrière-petits-enfants des Rigaud de jadis, ou plutôt de naguère.
Ibid., p.15

Comment ne pas penser à Larbaud et Amants, heureux amants: «De même qu' il convient de demander « du café » et non pas « un café »...
Cela me fait rire: à quelle heure ce (le) thé a-t-il été bu? Parce que prendre "du thé" n'indique rien, prendre "le thé" indique par défaut un moment entre quatre et cinq heures. Prendre le café indique une fin de repas (et l'apéritif l'inverse). Il ne s'agit plus de boisson (comme dirait Larbaud), mais d'heure approximative de rendez-vous. Le sens a sérieusement glissé.

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