Les vraies femmes

Ce soir c'était à la la librairie Palimpseste — en face de la Sorbonne III où en d'autres temps j'avais trouvé à la bibliothèque l'article de Maurice Mesnage utilisé dans Les Églogues — qu'avait lieu une lecture d'extraits de Sauvé d'Alfhild Agrell et des Vraies femmes d'Anne-Charlotte Leffler, dont le Théâtre complet a été traduit par Corinne François-Denève.

Je possédais un avantage comparatif par rapport au reste de l'auditoire puisque j'avais vu, ou plutôt entendu, Sauvé dans son intégralité en décembre — ayant cependant oublié la puissance de l'exposé de Viola décrivant la nasse où elle était enfermée, l'impossibilité de s'en échapper sans prendre le risque qu'on lui interdise de voir son enfant — et la soudaine voie vers la liberté qui s'ouvre devant elle.

Les Vraies Femmes est peut-être plus navrant encore quand l'héroïne qui fait tout pour sauver sa mère et sa sœur de la misère où les conduisent des maris viveurs et égoïstes (ou simplement gâtés, habitués dès l'enfance que tout leur soit dû de par leur statut d'homme) constate: «certaines femmes sont comme des chiens, plus elles sont maltraitées, plus elles aiment leur maître», mettant en lumière tout ce qui reste d'actuel dans le combat féministe: la nécessité de convaincre non seulement les hommes, mais aussi les femmes. Les évolutions juridiques sont indispensables mais insuffisantes, ce sont les convictions intimes et leur mise en pratique que l'on doit convertir.
Là encore, comme pour Sauvé (ou Sauvée?), le titre est ambigu: qui sont "les vraies femmes"? celles qui se rebellent contre l'ordre établi, ou celles qui s'y soumettent? Cependant le constat fondamental reste le même: il n'y a pas de liberté sans autonomie financière: les héroïnes d'Agrell et Leffler travaillent et lorsqu'une somme d'argent leur est dévolue en propre, c'est la liberté qui s'offre. (Dans mon envolée lyrique contemporaine, je ne peux que vous encourager à aller prêter 25 dollars à un projet ou à un autre sur kiva).

En attendant que les pièces soient montées (je saisis au passage une conversation qui parle du mécénat de Volvo ou Ikéa, mais hélas, ils s'intéressent surtout au contemporain), d'autres lectures sont prévues:
- le 8 mars 18h30 à la bibliothèque nordique : lecture intégrale des Vraies femmes
- le 22 avril à 14h au théâtre Berthelot de Montreuil : lecture des Vraies femmes et Sauvé
- le 21 mai à 17h à la maison des étudiants suédois à la Cité universitaire de Paris : lecture de Ah! l'amour !

Les comédiens étaient ceux de décembre auxquels s'ajoutait Barbara Castin: Pierre Duprat, Benoit Lepecq, Marion Malenfant, Fabienne Périneau et Joffrey Roggeman.
Marion Malenfant a une expressivité et un timbre qui conviennent particulièrement aux rôles qui lui sont dévolus.

Trump et l'or noir

Je traduis le message d'une amie américaine sur FB issu de la concaténation de plusieurs sources anglophones: Time Magazine, NY Times, The Atlantic, The Guardian UK. C'est à confronter aux informations que vous possédez par ailleurs: il s'agit de donner des éléments de réflexion inaccessibles à ceux qui ne lisent pas l'anglais.

«
Au cas où vous n'ayez pas fait le lien entre les derniers éléments fournis par la presse: Poutine possède la plus grande compagnie pétrolière de Russie. Il a conclu un contrat de 500 milliards avec le PDG d'Exxon Mobil. Obama a mis en place des sanctions qui ont interrompu l'exécution de ce contrat. La Russie est alors intervenue illégalement au niveau de notre [celui des USA] système pour faire élire Trump. Quand la CIA en a averti le Congrès en septembre dernier (James Comey1 participait lui aussi à cette réunion), Mitch McConnell a refusé que cela soit dit au peuple américain, faisant pression sur Obama en le menaçant de l'accuser de prendre parti durant la campagne électorale.
Comey a délivré sa lettre calomnieuse en absence de toute confirmation2. La femme de Mitch McConnell a intégré le gouvernement Trump. Le PDG d'Exxon Mobil est maintenant secrétaire d'Etat. Vous vous demandez encore pourquoi notre président a écarté si rapidement les découvertes de la CIA?… Le meilleur est à venir… Voici quelques faits, faites-vous votre propre opinion:

1/ Trump doit 560 millions de dollars au groupe Blackstone3/Bayrock (l'un de ses plus gros créanciers et la principale raison pour laquelle il ne dévoile pas ses déclarations d'impôts).

2/ Blackstone est entièrement détenu par des milliardaires russes qui doivent leur position à Poutine et se sont fait des milliards en travaillant avec le gouvernement russe.

3/ D'autres entreprises qui ont emprunté à Blackstone affirment que lui devoir de l'argent, c'est comme en devoir au peuple russe, et que tant que vous leur en devez, il attend de votre part de nombreux passe-droits.

4/ L'économie russe chancelle sérieusement sous le fardeau de sa sur-dépendance envers les matières premières dont vous savez que les cours ont plongé ces deux dernières années, laissant l'économie russe se débattre pour régler sa dette.

5/ La Russie s'est senti poussée à influencer nos élections afin de garantir que les cours du baril de pétrole restent au-dessus de 65$ (ils gravitent actuellement autour de 50$).

6/ 80% des réserves de pétrole russes ne sont pas accessibles à un coût modique; la Russie ne peut donc réduire ses prix de revient de façon à être compétitive face aux 45$ américains ou aux 39$ de l'Arabie Saoudite. Avec la levée des sanctions de l'Iran, la Russie va devoir faire face à la production croissante d'un concurrent bon marché supplémentaire qui va repousser la Russie plus bas encore dans la liste des fournisseurs.
Quant aux sanctions iraniennes, les six pays qui les lèvent autorisent l'Iran à récupérer les milliards qui lui sont dus pour du pétrole extrait mais non réglé. L'Iran ne pourra accéder à ces milliards que si l'accord sur le nucléaire iranien est signé. Trump parle de dénoncer ces accords, ce qui aurait pour conséquence de remettre en cours les sanctions, et donc de rendre le pétrole russe plus compétitif.

7/ Rex Tillerson (choisi par Trump comme Secrétaire d'Etat) est à la tête d'Exxon Mobil, qui détient des brevets technologiques qui pourraient aider Poutine à extraire 45% de pétrole supplémentaire à des coûts significativement réduits pour la Russie, ce qui aiderait Poutine à faire entrer de l'argent dans les caisses pour permettre de reconstituer l'armée et de produire enfin en masse les systèmes nouveaux et améliorés inventés avant que l'économie russe ne s'affaiblisse tant.

8/ Poutine ne peut pas avoir accès à ces nouvelles technologies réductrices de coût OU à de l'argent hors du périmère du développement pétrolier à cause des sanctions américaines à l'encontre de la Russie, sanctions dues à l'implication russe dans la guerre civile ukrainienne.

9/ Attendez-vous à ce que Trump mette fin aux sanctions russes et dénonce l'accord sur le nucléaire iranien afin d'aider la Russie à reconstruire son économie, à renforcer Poutine et à rendre Tillerson et Trump encore plus riches, permettant ainsi à Trump de donner satisfaction à ses créanciers de Blackstone.

10/ Avec la haine organisée de Trump pour l'OTAN et les Nations-Unies et la force militaire russe reconstituée, la menace envers les Etats baltes est réelle. La Russie regagne un accès à la mer baltique à travers la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie et menace le transport maritime de millions de mètres cubes de gaz naturel entre l'Europe affaiblie et la Scandinavie, ouvrant un champ favorable au pétrole et au gaz russes vers l'est de l'Europe.
»


Note
1 : directeur du FBI
2 : cette lettre relançait la suspicion envers les mails d'Hilary Clinton. On reproche à Comey de l'avoir publiée trop tôt, sans vérifier que les soupçons avaient un fondement. A quelques jours de l'élection, le regain de soupçon a pu jouer en défaveur d'Hilary Clinton.
3 : j'avoue que l'homonymie avec le programme secret des films Bourne m'intrigue.
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Sources: Time Magazine, NY Times, The Atlantic, The Guardian UK.

In case you haven't connected the news dots... Putin owns the largest oil company in Russia. He made a 500 Billion dollar deal with the CEO of Exxon Mobil. Obama put sanctions in place which stopped that deal. Russia then hacked into our government in order to get Trump elected. When the CIA told Congress this in September (James Comey was also in that meeting), Mitch McConnell refused to tell the American people, blackmailing Obama saying he would frame it as playing partisan politics during the election. Comey released the infamous no-information letter. Mitch McConnell's wife was picked for Trump's cabinet. The CEO of Exxon is now the Secretary of State. Wonder why our President has been so quick to dismiss the CIA's findings?.........it gets better.....Here are some facts : Decide for yourselves
1) Trump owes Blackstone/ Bayrock group $560 million dollars (one of his largest debtors and the primary reason he won't reveal his tax returns)
2) Blackstone is owned wholly by Russian billionaires, who owe their position to Putin and have made billions from their work with the Russian government.
3) Other companies that have borrowed from Blackstone have claimed that owing money to them is like owing to the Russian mob and while you owe them, they own you for many favors.
4) The Russian economy is badly faltering under the weight of its over-dependence on raw materials which as you know have plummeted in the last 2 years leaving the Russian economy scrambling to pay its debts.
5) Russia has an impetus to influence our election to ensure the per barrel oil prices are above $65 ( they are currently hovering around $50)
6) Russia can't affordably get at 80% of its oil reserves and reduce its per barrel cost to compete with America at $45 or Saudi Arabia at $39. With Iranian sanctions being lifted Russia will find another inexpensive competitor increasing production and pushing Russia further down the list of suppliers.
As for Iranian sanctions, the 6 countries lifting them allowing Iran to collect on the billions it is owed for pumping oil but not being paid for it. These billions Iran can only get if the Iranian nuclear deal is signed. Trump spoke of ending the deals which would cause oil sales sanctions to be reimposed, which would make Russian oil more competitive.
7) Rex Tillerson (Trump's pick for Secretary of State) is the head of ExxonMobil, which is in possession of patented technology that could help Putin extract 45% more oil at a significant cost savings to Russia, helping Putin put money in the Russian coffers to help reconstitute its military and finally afford to mass produce the new and improved systems that it had invented before the Russian economy had slowed so much.
8) Putin cannot get access to these new cost saving technologies OR outside oil field development money, due to US sanctions on Russia, because of its involvement in Ukrainian civil war.
9) Look for Trump to end sanctions on Russia and to back out of the Iranian nuclear deal, to help Russia rebuild its economy, strengthen Putin and make Tillerson and Trump even richer, thus allowing Trump to satisfy his creditors at Blackstone.
10) With Trump's fabricated hatred of NATO and the U.N., the Russian military reconstituted, the threat to the Baltic states is real. Russia retaking their access to the Baltic Sea from Lithuania, Latvia and Estonia and threatening the shipping of millions of cubic feet of natural gas to lower Europe from Scandinavia, allowing Russia to make a good case for its oil and gas being piped into eastern Europe.

Qu'est-ce qu'un kenning ?

Christopher Tolkien publie la traduction de Beowulf par son père en concatenant les brouillons de celui-ci et en choisissant parmi ses cours et conférences un certain nombre de commentaires qu'il met en note.

Voici un commentaire des lignes 11.
10-11 «sur la mer où chemine la baleine» ; *10 ofer hronrade

hronrade est un kenning signifiant «la mer». Qu'est-ce qu'un kenning? […] Kenning est un mot islandais signifiant (dans cet usage technique particulier) «description». Nous l'avons emprunté à la critique vieil islandaise de la poésie allitérative norroise et utilisé comme terme technique pour désigner ces «composés descriptifs imagés» ou «brèves expressions» qui peuvent être «employés à la place d'un mot simple ordinaire». Ansi dire: «il a navigué sur le bain des fous de Bassan (ganotes bæth)» revient à utiliser un kenning pour signifier la mer. Vous pouviez, bien sûr, inventer vous-même un kenning, et tous ont dû être inventés par un poète à un moment ou à un autre, mais en matière de langage poétique vieil anglais, la tradition comprenait un cerain nombre de kennings bien établis pour désigner des choses comme la mer, la bataille, les guerriers, etc. Il relevaient de cette «diction poétique», tout comme «onde» à la place d'«eau» (fondée sur l'usage poétique latin d'unda) relève de la diction poétique du XVIIIe siècle.

Plusieurs kennings désignant la mer évoquent celle-ci comme le lieur dans lequel les oiseaux marins ou les animaux plongent ou se déplacent. Ainsi, ganotes bæth (qui, développé, signifie: «le lieu où plonge le fou de Bassan, comme un homme qui se baigne»); ou hwælweg («le lieu où les baleines partent faire leur voyage» comme des chevaux, des hommes ou des chariots parcourent les plaines terrestres), ou «les chemins des phoques» (seolhpathu), ou bien les «bains du phoque» (seolhbathu).

hronrade est évidemment lié à ces expressions. Néanmoins, il est tout à fait incorrect de le traduire (comme on le fait trop souvent) par «route des baleines». C'est incorrect stylistiquement, puisque les composés de ce genre paraissent en soi maladroits ou bizarres en anglais moderne, même si leurs composantes sont correctement choisies. Dans cet exemple en particulier, la malheureuse association des sonorités de cette route [whale road] avec celle de chemin de fer [rail road] accroît ce caractère inepte.

C'est incorrect dans les faits: rad est l'ancêtre de notre route moderne [road], mais cela ne signifie pas «route». L'étymologie n'est pas un guide fiable vers le sens. rad est le nom correspondant à l'action de ridan, aujourd'hui ride, et signifie: «le fait d'aller autrement qu'à pied», c.-à-d. «aller à cheval; se déplacer comme le fait un cheval (ou un chariot), ou comme un bateau à l'ancre»; de là, «un trajet à cheval» (ou plus rarement par bateau), un parcours (qu'il ait un but ou non)». Ce mot ne signifie pas la «piste» réelle et encore moins les pistes aux durs pavés, permanentes et plus ou moins droites, que nous associons à la «route».

En outre, hron (hran) est un mot spécifique au vieil anglais. Il signifie un genre de «baleine», à savoir d'animal de cette famille de mammifères qui ressemblent à des poissons. Lequel, précisément, on l'ignore; mais c'était quelque chose du genre du marsouin, ou du dauphin, probablement, en tout cas, moins qu'une vraie hwælroad»]. Il existe une affirmation en vieil anglais selon laquelle un hron mesurait environ sept fois la taille d'un phoque et une hwæl, environ sept fois la taille d'un hron.

Le mot en tant que kenning signifie donc «trajet du dauphin», c.-à-d., entièrement développé, les étendues sur lesquelles vous voyez des dauphins et des membres plus petits de la tribu des baleines jouer ou avoir l'air de galoper comme une rangée de cavalier sur les plaines. Voilà l'image et la comparaison que le kenning était censé évoquer. Rien de tel n'est évoqué par «route des baleines» [whale road], qui suggère un genre de machine à vapeur semi-sous-marine empruntant des rails de métal submergés, d'un bout à l'autre de l'Atlantique.

J.R.R. Tolkien, Beowulf, édité et présenté par Christopher Tolkien, Actes Sud 2015 (2014), p.161-163
Cela m'évoque irrésistiblement En Patagonie.

Je suis surprise du sens étroit que JRR Tolkien donne à «route»: route de la soie, route des oiseaux migrateurs, route des caravanes, il ne m'a jamais semblé que cela décrivait des pavés ou de l'asphalte, mais un parcours entre un départ et une arrivée. A-t-il raison en anglais ou force-t-il sa démonstrations?

Les six premiers jours de la fin du monde et du début de la résistance

Ceci est un exercice de traduction bredouillant, car il y a beaucoup de mots ou de sigles que je ne connais pas. En cas de doute je suis restée au plus près (office par bureau, agence par agence, etc). Cette liste a été publiée par un ami à et de Philadelphie. Les notes sont de mon fait. Je remercie Guillaume Cingal pour ses conseils et corrections.


Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds des programmes du Département de la Justice consacrés à la lutte contre les violences faites aux femmes.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Fonds national pour les arts.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Fonds national pour les humanités1.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Corporation pour l'audiovisuel public.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Agence pour le développement des entreprises fondées par des personnes appartenant aux minorités2.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Administration pour le développement économique.3.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Administration pour le commerce international.4.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Partenariat pour l'extension des manufactures5.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de la police de proximité6.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'aide juridictionnelle.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Division des droits civils7 du Département de la Justice.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Division des ressources naturelles et environnementales8 du Département de la Justice.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Corporation pour les investissements outre-mer9.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat des Nations-Unies.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de la productivité de l'électricité et de la fiabilité énergétique10.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de l'efficacité énergétique et de l'énergie renouvelable11.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau des énergies fossiles.

Le 20 janvier 2017, DT ordonne le gel du pouvoir réglementaire de toutes les agences fédérales.
Le 20 janvier 2017, DT ordonne au service des parcs nationaux d'arrêter d'utiliser les médias sociaux après que celui-ci ait retweeté des photos factuelles montrant côte à côte les foules assistant à l'investiture présidentielle en 2009 et 2017.
Le 20 janvier 2017, environ 230 manifestants anti-Trump sont arrêtés à Washington DC et sont poursuivis pour émeute criminelle, un chef d'accusation sans précédent. Parmi eux se trouvent des observateurs officiels, des journalistes et des médecins.
Le 20 janvier 2017, un membre des Travailleurs Internationaux du Monde (IWW) est blessé par balle à l'abdomen lors d'une manifestation anti-fasciste à Seattle. Il est dans un état critique.

Le 21 janvier 2017, DT se fait accompagner à une réunion avec la CIA par quarante groupies pour l'applaudir durant un discours qui consiste presque exclusivement à se décrire comme la victime d'une presse malhonnête.
Le 21 janvier 2017, le porte-parole de la Maison Blanche Sean Spicer tient une conférence de presse destinée principalement à attaquer la presse pour avoir montré avec exactitude la taille de la foule présente à la cérémonie d'investiture, affirmant que la cérémonie avait rassemblé la plus grande assistance de l'histoire, "point barre".

Le 22 janvier 2017, au cours d'un journal télévisé national, la conseillère de la Maison Blanche Kellyanne Conway défend les mensonges de Spicer, les appelant des "faits alternatifs"12.
Le 22 janvier 2017, durant une réunion DT semble souffler un baiser vers le directeur du FBI James Comey puis ouvre ses bras dans un geste d'étrange affection paternelle avant de le serrer dans ses bras en lui tapant le dos.

Le 23 janvier 2017, DT remet en cours la règle du bâillon mondial qui retire tout fonds aux organisations internationales qui mentionnent l'avortement, même en tant qu'option médicale.
Le 23 janvier 2017, Spicer annonce que les Etats-Unis ne tolèreront pas l'expansion chinoise dans les îles de la mer de Chine méridionale, faisant planer la menace d'une guerre avec la Chine.
Le 23 janvier 2017, DT répète le mensonge suivant lequel le vote "illégal" de trois à cinq millions de personnes lui a coûté le vote populaire.
Le 23 janvier 2017, on apprend que l'homme qui avait tiré sur le manifestant anti-fasciste à Seattle est relâché sans charge, bien qu'il se soit rendu de lui-même.

Le 24 janvier 2017, Spicer réitére le mensonge suivant lequel le vote "illégal" de trois à cinq millions de personnes a coûté le vote populaire à DT.
Le 24 janvier 2017, DT twitte sur son compte personnel Twitter une photo dont il dit qu'elle représente la foule à son investiture et qu'elle serait affichée dans la salle de presse de la Maison blanche. Bizarrement, cette photo est datée du 21 janvier 2017, le jour D'APRÈS l'investiture et le jour de la Marche des femmes, la plus grande manifestation de protestation de l'histoire contre une investiture.
Le 24 janvier 2017, l'agence pour la protection de l'environnement reçoit l'ordre de ne plus communiquer avec le public via les réseaux sociaux ou la presse et de geler toutes ses subventions et contrats.
Le 24 janvier 2017, le département de l'agriculture reçoit l'ordre de ne plus communiquer avec le public via les réseaux sociaux ou la presse et de ne plus publier aucun article ou résultat de recherche. D'autre part, toute communication avec la presse devra être autorisée par la Maison blanche et soumise à son droit de veto.
Le 24 janvier 2017, HR7, une loi qui prohibera toute subvention fédérale non seulement aux pourvoyeurs d'avortement, mais aussi aux couvertures assurancielles, y compris Medicaid, qui couvrent les frais d'IVG, est déposée à la chambre pour être soumise au vote.
Le 24 janvier 2017, le directeur du Département de la Santé et des services à la personne Tom Price qualifie "d'absurdes" les principes fédéraux concernant l'égalité des transgenres.
Le 24 janvier 2017, DT ordonne la reprise de la construction du Dakota Access Pipeline tandis que le congrès du Dakota Nord étudie une loi qui légaliserait le fait d'écraser en voiture des manifestants sur la route.
Le 24 janvier 2017, on découvre que les officiers de police ont utilisé des portables confisqués pour fouiller dans les emails et messages des 230 manifestants maintenant inculpés d'émeute criminelle pour avoir manifesté le 20 janvier, y compris les emails d'avocats et de journalistes qui contiennent des informations confidentielles de clients et d'informateurs.

Et le 25 janvier 2017, le mur et le bannissement des musulmans.
Voici à quoi ressemble la dictature au bout de six jours.


Cette liste a été publiée par un ami à et de Philadelphie. Je l'ai traduite quelques jours plus tard, le week-end. J'ajoute donc, en cette soirée du 29 janvier, que les aéroports se sont retrouvés dans la tourmente et qu'un juge courageux tient tête. (Il faudrait tout traduire.)


Note
1 : Pas d'équivalent français. Le NEH offre des financements pour certains projets à des institutions culturelles tels que musées, centres d'archives, bibliothèques, lycées, universités, télévisions publiques, stations de radio et également à des étudiants-chercheurs (traduit d'après wikipedia anglais).
2 : Je mets ici le lien vers l'agence elle-même. J'ai peur que le site ne disparaisse. C'est une agence gouvernementale fondée par Nixon faisant partie du Département du Commerce.
3 : Il s'agit d'aider les Etats et les villes ainsi que les individus vivant dans des zones peu favorisées à développer une croissance et des emplois durables.
4 : Cette administration soutient les entreprises américaines qui veulent se développer à l'export.
5 : Manufacturing : fabrication? Il s'agit d'encourager les partenariats entre PME des cinquante Etats plus Porto-Rico. Il s'agit également de partenariats public-privé.
6 : Ce bureau encourage et met en place des actions de prévention. L'abréviation donne "COPs".
7 : Créée en 1957, cette division lutte contre les discriminations fondées sur la race, la couleur, le sexe, le handicap, la religion, le statut familial et l'origine nationale.
8 : Cette division lutte par exemple contre la pollution de l'air ou de l'eau.
9 : Je ne suis pas sûre de comprendre: entre aide pratique, au niveau des entreprises, aux pays en voie de développement et outil de mainmise sur les ressources à l'étranger? Mais en est-il jamais autrement pour ce genre d'aide?
10 : Je n'ai pas osé traduire "de la transition énergétique", mais j'ai l'impression que c'est ça.
11 : ou plutôt celui-ci? Ici il y a peut-être réellement un intérêt de fondre les deux pour plus d'efficacité (mais dans la mesure où les deux s'opposent au pétrole, je doute que ce soit le but de Trump).
12 : Cette expression fait exploser les ventes de 1984 de George Orwell.


* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the DOJ’s Violence Against Women programs.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the National Endowment for the Arts.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the National Endowment for the Humanities.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Corporation for Public Broadcasting.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Minority Business Development Agency.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Economic Development Administration.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the International Trade Administration.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Manufacturing Extension Partnership.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Community Oriented Policing Services.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Legal Services Corporation.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Civil Rights Division of the DOJ.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Environmental and Natural Resources Division of the DOJ.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Overseas Private Investment Corporation.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the UN Intergovernmental Panel on Climate Change.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Electricity Deliverability and Energy Reliability.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Energy Efficiency and Renewable Energy.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Fossil Energy.
* On January 20th, 2017, DT ordered all regulatory powers of all federal agencies frozen.
* On January 20th, 2017, DT ordered the National Parks Service to stop using social media after RTing factual, side by side photos of the crowds for the 2009 and 2017 inaugurations.
* On January 20th, 2017, roughly 230 protestors were arrested in DC and face unprecedented felony riot charges. Among them were legal observers, journalists, and medics.
* On January 20th, 2017, a member of the International Workers of the World was shot in the stomach at an anti-fascist protest in Seattle. He remains in critical condition.
* On January 21st, 2017, DT brought a group of 40 cheerleaders to a meeting with the CIA to cheer for him during a speech that consisted almost entirely of framing himself as the victim of dishonest press.
* On January 21st, 2017, White House Press Secretary Sean Spicer held a press conference largely to attack the press for accurately reporting the size of attendance at the inaugural festivities, saying that the inauguration had the largest audience of any in history, “period.”
* On January 22nd, 2017, White House advisor Kellyann Conway defended Spicer’s lies as “alternative facts” on national television news.
* On January 22nd, 2017, DT appeared to blow a kiss to director James Comey during a meeting with the FBI, and then opened his arms in a gesture of strange, paternal affection, before hugging him with a pat on the back.
* On January 23rd, 2017, DT reinstated the global gag order, which defunds international organizations that even mention abortion as a medical option.
* On January 23rd, 2017, Spicer said that the US will not tolerate China’s expansion onto islands in the South China Sea, essentially threatening war with China.
* On January 23rd, 2017, DT repeated the lie that 3-5 million people voted “illegally” thus costing him the popular vote.
* On January 23rd, 2017, it was announced that the man who shot the anti-fascist protester in Seattle was released without charges, despite turning himself in.
* On January 24th, 2017, Spicer reiterated the lie that 3-5 million people voted “illegally” thus costing DT the popular vote.
* On January 24th, 2017, DT tweeted a picture from his personal Twitter account of a photo he says depicts the crowd at his inauguration and will hang in the White House press room. The photo is curiously dated January 21st, 2017, the day AFTER the inauguration and the day of the Women’s March, the largest inauguration related protest in history.
* On January 24th, 2017, the EPA was ordered to stop communicating with the public through social media or the press and to freeze all grants and contracts.
* On January 24th, 2017, the USDA was ordered to stop communicating with the public through social media or the press and to stop publishing any papers or research. All communication with the press would also have to be authorized and vetted by the White House.
* On January 24th, 2017, HR7, a bill that would prohibit federal funding not only to abortion service providers, but to any insurance coverage, including Medicaid, that provides abortion coverage, went to the floor of the House for a vote.
* On January 24th, 2017, Director of the Department of Health and Human Service nominee Tom Price characterized federal guidelines on transgender equality as “absurd.”
* On January 24th, 2017, DT ordered the resumption of construction on the Dakota Access Pipeline, while the North Dakota state congress considers a bill that would legalize hitting and killing protestors with cars if they are on roadways.
* On January 24th, 2017, it was discovered that police officers had used confiscated cell phones to search the emails and messages of the 230 demonstrators now facing felony riot charges for protesting on January 20th, including lawyers and journalists whose email accounts contain privileged information of clients and sources.
* And January 25th, 2017, the wall and a Muslim ban.
This is what a dictatorship looks like, and we're only on day 6.

La supplication

Je me souviens d'un article décrivant le Déluge de Jérôme Bosch :«pour représenter l'inconcevable, Bosch a montré des poissons qui se noyaient.»
Dans La supplication, on enterre la terre.

L'héroïsme et la peur, l'ignorance et la lâcheté. La maladie, les animaux, l'alcool, la nature resplendissante. L'amour. La mort.

J'ai lu que les gens font un détour pour ne pas s'approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l'on évite d'enterrer d'autres morts près d'eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivant ?

Svetlana Alexievitch, La supplication, p.248, J'ai lu (1998)

Blanche-Neige revisitée

— Une Ukrainienne vend au marché de grandes pommes rouges. Elle crie pour attirer les clients: "Achetez mes pommes! De bonnes pommes de Tchernobyl!" Quelqu'un lui donne un conseil: "Ne dites pas que ces pommes viennent de Tchernobyl. Personne ne va les acheter.
— Ne crois pas cela! On les achète bien! Certains en ont besoin pour une belle-mère, d'autres pour un supérieur!"

Svetlana Alexievitch, La supplication, p.55, J'ai lu (1998)

Sauvé

Ce soir, je suis allée assister à la bibliothèque nordique (annexe de Ste-Geneviève) à la lecture de Sauvé, une pièce d'Alfhild Agrell, auteur suédoise de la fin du XIXe traduite pour la première fois en français par Corinne François-Denève. Cette lecture était effectuée par des comédiens dirigés par Benoît Lepecq.

L'argument de la pièce est ramassé: une jeune femme martyrisée par son mari et sa belle-mère se tait et ne vit que pour son jeune enfant. Un héritage soudain lui fait entrevoir la liberté, mais au même moment, son mari qui a commis un vol (sans que jamais le mot "vol" ne soit prononcé) aurait besoin de cette somme pour sauver son honneur: que va choisir la jeune femme: sa liberté ou l'honneur de la famille?

L'argument ainsi exposé paraît simpliste, mais la pièce dans le détail est plus ambiguë, intrigante, elle soulève bien des questions sans réponse: pourquoi l'oncle sauveur dans un premier temps (c'est lui qui apporte la somme d'argent en recommandant le secret) va-t-il dévoiler l'existence de la somme au mari? La jeune femme présentée comme une victime ne rêve-t-elle pas d'avoir sur son fils la même emprise (prédatrice) que sa belle-mère a sur son mari? Et que penser d'Oscar, le mari? viveur invétéré ou homme mal élevé (par sa mère), capable de revirement?
(En regard de ces subtilités, la fin paraît d'ailleurs quelque peu grossière, facile.)

Ce n'est qu'après coup que je me suis rendue compte que j'avais entendu Sauvée là où se lit Sauvé. La traductrice m'a appris que l'ambiguïté n'était pas levée par la grammaire suédoise et qu'il avait fallu faire un choix en français.

La lecture en elle-même, exécutée par des comédiens professionnels, était un réel plaisir.

Distribution : Pierre Duprat (Oscar), Benoit Lepecq (Milde), Marion Malenfant (Viola), Fabienne Périneau (la femme du recteur) et Joffrey Roggeman (Nils).

Après Trump (le jour d'après)

Des protestations géantes ont lieu à Los Angeles et New York. Sur FB le commentaire suivant explique: «nous ne manifestons pas pour dire que l'élection est illégale, mais pour dire qu'elle est catastrophique».

Mais tant que les gens n'ont pas peur de dire et montrer et écrire ce qu'ils pensent, tout va bien. (Les écoutes et analyses de la NSA (et autres dispositifs) ne sont-elles pas destinées à identifier les opposants au régime, intérieurs et extérieurs? Mais ensuite, quelle sont les décisions prises?)

J'en profite pour un exercice de traduction d'un texte qui explique: «Vous ne l'avez peut-être pas voulu, mais vous l'avez provoqué». (Une des règles de base, il me semble: avant de faire un geste irrémédiable, réfléchissez aux conséquences!)
Not all Trump supporters are racist, misogynist, xenophobes. All Trump supporters saw a racist, misogynist, xenophobe and said "this is an acceptable person to lead our country."
You may not have racist, misogynist, xenophobic intent, but you have had racist, misogynist, xenophobic impact.
Impact > intent.
So when you get called racist, misogynist, and xenophobic -- understand that your actions have enabled racism, misogyny, and xenophobia in the highest halls of our federal government, regardless of why you voted for him.
You have to own this. You don't get to escape it because your feelings are hurt that people are calling you names. You may have felt like you had no other choice; you may have felt like he was genuinely the best choice for reasons that had nothing to do with hate.
But you have to own what you have done: you have enabled racism, misogyny, and xenophobia.
Impact > intent. Always.

source : Phillip Howell sur FB


Tous les supporters de Trump ne sont pas racistes, mysogines et xénophobes. Tous les supporters de Trump ont vu un xénophobe raciste et mysogine et se sont dit: «Voila un dirigeant acceptable pour notre pays.»
Vous pouviez ne pas avoir d'intentions racistes, mysogines ou xénophobes, mais votre choix a des conséquences racistes, mysogines et xénophobes.
Conséquences > intentions.
Donc lorsqu'on vous traite de racistes, mysogines et xénophobes, comprenez: quelles que soient les raisons pour lesquelles vous avez voté pour Trump, vos actes ont rendu légitimes le racisme, la mysoginie et la xénophobie au plus haut niveau du gouvernement fédéral.
Vous devez accepter cette responsabilité. Vous ne pouvez y échapper au prétexte que vous vous sentez insultés quand des gens vous donnent ces noms. Vous pouvez avoir eu l'impression que vous n'aviez pas d'autre choix, vous pouvez avoir l'impression qu'il était véritablement le meilleur choix pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la haine.
Mais vous devez accepter la responsabilité de ce que vous avez fait: vous avez rendu légitimes le racisme, la mysoginie et la xénophobie.
Conséquences > intentions. Toujours.

J'ai eu la surprise de trouver souligner dans un autre article l'importance de la politesse. L'importance de la politesse, c'est ce que j'aurai découvert en quatorze ans d'internet: quand elle disparaît, il faut s'attendre au pire, y compris de la part de personnes qui partagent à priori vos idées.
[…] This generally has been called the "hate election" because everyone professed to hate both candidates. It turned out to be the hate election because, and let’s not mince words, of the hatefulness of the electorate. In the years to come, we will brace for the violence, the anger, the racism, the misogyny, the xenophobia, the nativism, the white sense of grievance that will undoubtedly be unleashed now that we have destroyed the values that have bound us.

We all knew these hatreds lurked under the thinnest veneer of civility. That civility finally is gone. In its absence, we may realize just how imperative that politesse was. It is the way we managed to coexist.

If there is a single sentence that characterizes the election, it is this: "He says the things I’m thinking." That may be what is so terrifying. Who knew that so many tens of millions of white Americans were thinking unconscionable things about their fellow Americans? Who knew that tens of millions of white men felt so emasculated by women and challenged by minorities? Who knew that after years of seeming progress on race and gender, tens of millions of white Americans lived in seething resentment, waiting for a demagogue to arrive who would legitimize their worst selves and channel them into political power? Perhaps we had been living in a fool's paradise. Now we aren't. […]

Neal Gabler, Farewell America, le 10 novembre 2016


Ces élections ont été communément appelées "les élections de la haine" parce que chacun a déclaré qu'il détestait les deux candidats. Cela s'est avéré les élections de la haine à cause de, ne mâchons pas nos mots, la haine qui emplissait l'électorat. Dans les années à venir, nous allons faire face à la violence, à la colère, au racisme, à la mysoginie, à la xénophobie, à la préférence nationale, au sentiment d'injustice des Blancs qui auront sans aucun doute libre cours maintenant que nous avons détruit les valeurs qui nous unissaient.

Nous savions tous que ces haines rôdaient sous une très mince couche de civilité. Cette civilité a maintenant disparu. En son absence, nous pourrions être amenés à comprendre à quel point cette politesse était indispensable. C'est le moyen par lequel nous réussissons à coexister.

S'il y a une seule phrase qui caractérise cette élection, c'est «Il dit ce que je pense». C'est sans doute ce qui est si terrifiant. Qui savait que tant de dizaines de millions d'Américains avaient des pensées répugantes à l'encontre de leurs concitoyens américains? Qui savait que des dizaines de millions d'Américains se sentaient autant émasculés par les femmes et mis en péril par les minorités? Qui savait qu'après des années de ce qui paraissait du progrès dans les domaines de l'égalité des races et des sexes, des dizaines de millions d'Américains blancs vivaient dans une ressentiment dévorant, dans l'attente d'un démagogue qui légitimerait la pire part d'eux-mêmes et les conduirait au pouvoir politique? Peut-être vivions-nous au royaume des illusions. Plus maintenant.

PS qui n'a rien à voir, mais peut-être que si, tangentiellement:
«Qui savait que tant de dizaines … se sentaient aussi émasculés par les femmes…? Qui savait … vivaient dans une ressentiment dévorant» : et lorsque je lis ça, je me souviens de mon malaise en lisant les discussions sur FB à propos de
Gone Girl. Certains commentaires "d'amis" FB étaient étranges (toujours sous couvert d'art et d'esthétisme, bien sûr), et ce «ressentiment dévorant» était clairement palpable. Cela provoque un sentiment de détresse, comme un vertige.

Dernier colloque des Invalides

Jean-Jacques Lefrère, l'organisateur parisien, est mort en 2015 (tandis que Michel Pierssens est au Canada et Jean-Paul Goujon à Séville… cela ne simplifie pas l'organisation); d'autre part le centre culturel canadien ferme pour deux ans et rouvrira ses portes dans le VIIIe: plus d'organisateur et plus de site parisiens, c'est a priori le dernier "colloque des Invalides", sorte de Blitz-discours sur un thème imposé. Les actes des années précédentes sont disponibles aux éditions du Lérot.

Je tente moi-même de faire un Blitz-billet en résumant ce que j'ai compris des interventions en une phrase (il m'en manque une ou deux, somnolence d'après déjeuner, quelle honte).

Olivier Bessard-Banquy: Les « fous de livres » de Charles Nodier à Léo Larguier : une intervention sur les bibliophiles et les bibliomanes, ceux qui cherchent des trésors et ceux qui amassent;

Julien Bogousslavsky: Apollinaire et ses intimes : autour d’une "Offrande" : une lettre très intéressante (impressionnante) au dos de laquelle se trouvent griffonés plusieurs portraits d'Apollinaire et ses deux amis les plus proches (je n'ai pas noté les noms);

Élisabeth Chamontin: Aurel, femmes de lettres: c'est le nom sur une plaque dans la rue où habite le petit-fils de l'intervenante, qui regrette de ne pas s'être renseignée davantage avant de proposer ce sujet, car la littérature de cette femme est insupportable (car E Chamontin, vaillamment, a lu deux opus de cette écrivain);

Marc Decimo: Croatioupipiskiousi ! intervention drôlatique qui a dû nécessiter de l'entrainement, à propos d'un auteur (Dupont de Nemours?) qui a traduit les chants et cris des animaux;

Philippe Di Folco: Thomas Chatterton : la construction du mythe et sa récupération par Vigny qui l'a enjolivé à sa façon;

Philippe Didion: Les auditeurs ont la parole : synthèse de la gestion du temps et des thèmes par les différents intervenants depuis quinze ans que P.Didion assiste au colloque;

Éric Dussert: Séductions d’HSF: lecture durant cinq minutes (le temps de l'intervention) d'Au mouton pourrissant dans les ruines d'Oppède d'Henri-Simon Faurt;

Aude Fauvel: Tous zoophiles! Morceaux choisis de folies animales: le mot ne désignait au départ que l'amour des animaux, pour glisser vers la description par les hommes de comportements qu'ils jugent excessifs chez les femmes au XIXe et XXe

Jean-Pierre Goldenstein: Le troisième homme. Marius Hanot et Blaise Cendrars: Hanot, celui que personne ne connaît, sauf d'un point de vue politique (et quelqu'un que personne ne connaisse, devant cet auditoire, c'est très très très rare, comme le soulignait Philippe Didion un peu plus tôt);

Michel Golfier: Jeanne Marni, une irrégulière si discrète : ce fut surtout l'exposé de ses ascendants, sans que je comprenne si c'était l'intention de l'intervenant ou si celui-ci s'est fait surprendre par le temps;

Olivier Justafré: Jules Ravier : de la Patache (physique) au père Lachaise: biographie d'un gardien d'octroi qui avait la folie de la description en vers (à retrouver sur Gallica?)

Henri Béhar: Marcel Proust parlait-il yiddish, comme tout le monde ?: pas très probant, mais cette question curieuse: bordel se traduit-il par "pièrdac" en yiddish?

Alain Zalmanski: Contribution à l’étude d’un système usuel d’unités de mesures, valorisant le jugement et l’approximation: du pouyem au froid de canard, un exposé rapide de tout ce qui à mon sens rend une langue impossible à apprendre quand on n'est pas né dedans (mon dieu que de raffinements); Jean-Paul Morel : La serendipity, ou comment trouver ce qu’on ne cherche pas: histoire du mot, de son apparition en France, de son étude;

Paul Schneebeli: L’aérostière de Pierrot le Fou: j'ai décroché un peu. Il me semble que cette femme a eu de multiples activités;

Alain Chevrier : une couronne de sonnets haïtienne: de la rareté des couronnes en général, et des couronnes doubles en particulier. Présentation de la métrique et de la thématique de la couronne d'Emile Roumer;

Martine Lavaud: Lièvres et tortues: éloge de la lenteur, regret de l'époque moderne qui va trop vite;

Benoît Noël: Claudine, Louÿs, Damia et le sirop de la rue: un peu confus, entre les petites-filles et les nièces de Louÿs, qui est qui, quand les parentèles ne sont pas sûres. J'ai retenu par ailleurs (un intervenant dans la salle) que Claude Farrère a écrit un roman à clé où Narcisse Cousin est Pierre Louÿs;

Jacques Ponzio: Ce que disait Leborgne: je ne spoile pas, mais mais mais… des photos très intéressantes et vaguement répugantes;

Julien Schuh: Jarry à la carte: (je ne me souviens pas)

Éric Walbecq: Quelques nouvelles ducasseries: chasse aux évocations de Lautréamont, qui se terminent par une carte postale (Vendée ou Normandie) et un modèle de tricot, le paletot Maldoror;

Marc Zammit: Le rideau de la Méduse: (une histoire de théâtre et de fantômes? je ne me souviens pas)

Daniel Zinszner: Le titre c’est le titre: une méthode mnémotechnique pour se souvenir des titres d'un auteur en composant un seul long titre avec les titres de ses œuvres.


J'ai oublié, déformé, et autres, j'en suis navrée (j'espère qu'aucun intervenant ne tombera sur ce billet en googueulisant), tout cela est entièrement subjectif.
Nous nous sommes bien amusés et nous avons beaucoup ri.
Rendez-vous dans un an ou moins pour les actes aux éditions du Lérot.

Conversations avec Kafka

Du fait de sa structure, des souvenirs, des bribes de souvenirs, le livre est parfois sentencieux, de ce fait agaçant. Mais c'est un témoignage irremplaçable, à la fois sur Kafka et sur l'atmosphère de Prague, l'Europe orientale dans l'entre-deux guerres.
Conrad et Kafka, morts la même année. Deux mondes à des années-lumières.

Il faut prier.
« […]
— Ecrire, c'est donc mentir ?
— Non. La création d'un écrivain est une condensation, une concentration. La production d'un littérateur au contraire un délayage, aboutissant à un produit excitant, qui facilite la vie inconsciente, à un narcotique.
— Et la création de l'écrivain ?
— C'est exactement le contraire. Elle réveille.
— Elle tend donc vers la religion.
— Je ne dirais pas cela. Mais à la prière, sûrement.»
Gustav Janouch Conversations avec Kafka, p.60-61, Maurice Nadeau, 1978


«L'art et la prière sont des manifestations passionnelles de la volonté. On veut surpasser et accroître le champ des possibilités normales de la volonté. L'art est, comme la prière, une main tendue dans l'obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne. Prier, c'est se jeter dans cet arc de lumière transfigurante qui va de ce qui passe à ce qui advient, c'est se fondre en lui afin de loger son infinie lumière dans le fragile petit berceau de l'existence individuelle.»
Ibid., p.61


« Le miracle et la violence ne sont que les deux pôles de l'incroyance. On gâche sa vie à attendre passivement la bonne nouvelle qui y donnera un sens et qui n'arrive jamais, précisément parce que notre attente impatiente nous ferme à elle; ou bien l'impatience nous fait écarter toute attente et noyer toute notre vie dans une orgie criminelle de feu et de sang. Et dans les deux cas, on est dans l'erreur.
— Et où est la vérité, demandai-je ?
— Elle est là », répondit immédiatement Kafka en me montrant une vieille femme agenouillée devant un petit autel, près de la sortie. «La vérité est dans la prière.»
Ibid., p.149
Deux points m'ont particulièrement impressionnée: la façon très sûre dont Kafka pressent le destin des juifs d'Europe et la variété des auteurs cités.
« Vous voyez la synagogue? Elle était dominée par tous les bâtiments qui l'entourent. Parmi ces immeubles modernes, elle est un fragment de Moyen-Âge, un corps étranger. C'est le sort de tout ce qui est juif. C'est l'origine des tensions hostiles qui constamment se condensent en réactions agressives. A mon avis, le ghetto était à l'origine un calmant souverain: le monde environnant voulait voulait isoler cet élément inconnu et, en érigeant les murs du ghetto, désamorcer la tension.»
J'interrompis Kafka: «C'était évidemment absurde. Les murs du ghetto ne firent que renforcer cette étrangeté. Les murs ont disparu, mais l'antisémitisme est resté.
— Les murs ont été déplacés vers l'intérieur, dit Kafka. La synagogue est déjà au-dessous du niveau de la rue. Mais on ira plus loin. On tentera d'écraser la synagogue, ne serait-ce qu'en anéantissant les Juifs eux-mêmes.
— Non, je ne le cois pas, m'écriai-je. Qui pourrait faire une chose pareille?»
Ibid., p.184
On notera que Janouch répond à la question au premier degré, il ne considère pas que ce soit une figure de style, une exagération: c'était donc, d'une certaine façon, envisageable (à condition bien sûr que ce fragment de mémoire ait bien été noté sur le moment, au début des années 20, et non reconstitué après la guerre, après les camps d'extermination).

Liste des auteurs cités, non exhaustive, à la volée: Trakl, Bloy, Ravachol, Francis Jammes, Döblin, Chesterton, Baudelaire, Gorki, Sade (Sade, en 1924 à Prague?), Poe, Kleist («[Les nouvelles de Kleist] sont la racine de la littérature allemande moderne» p.218), Whitman, Wilde, Dickens, Flaubert.

La foi de Jonas et d'Arendt

Nous eûmes par la suite une conversation que je n'ai jamais oubliée. Nous passions la soirée chez elle, Lore et moi, avec Mary McCarthy et une amie à elle qui vivait à Rome, catholique croyante comme il apparut bientôt. Elle s'intéressait vivement à moi et me provoqua en me demandant à brûle-pourpoint: «Croyez-vous en dieu?» On ne m'avait jamais posé la question de manière aussi directe — et cela venant d'une presque étrangère! Je la considérai d'abord perplexe, je réfléchis puis dis — à ma propre surprise: «Oui!» Hannah [Arendt] sursauta — je me souviens de son regard presque épouvanté sur moi. «Vraiment?» Et je répliquai: «Oui. Finalement oui. Quel qu'en soit le sens, la réponse "oui" se rapproche plus de la vérité que le "non".» Peu de temps après je me trouvais seul avec Hannah. La conversation revint sur dieu et elle déclara: «Je n'ai jamais douté d'un dieu personnel.» Sur quoi je dis: «Mais Hannah, je ne le savais pas du tout! Et je ne comprends pas pourquoi, l'autre soir, tu as eu l'air tellement stupéfaite.» Elle répondit: «J'étais très ébranlée d'entendre cela de ta bouche, car je ne l'aurais jamais pensé.» Ainsi nous nous étions surpris l'un l'autre par cet aveu.

Hans Jonas, Souvenirs, p.259

Fascination du djihad

Ce billet m'évoque Carl Schmitt et celui-ci devrait plaire à Laurent Chamontin.

Après la vieille étreinte

A ajouter, donc, à la PAL de pals récemment listée: les poèmes de Guillaume Cingal.

Echo

Il y a quelques temps, j'ai emprunté une Anthologie de littérature allemande compilée par Pierre Deshusses aux éditions Dunod.

J'y ai trouvé des extraits de poésie incantatoire datant d'environ de l'an 900. Cette formule magique était destinée à délivrer les guerriers fait prisonniers sur le champ de bataille (je ne copie que la traduction en allemand contemporain):
Einige Hafte hefteten, einige hielten (das feindliche) Heer auf,
Einige lösten die Fesseln (des Freundes):
Entspring den Haftbanden, entflieh den Feinden!
Et il m'a paru entendre, au-delà du sens :
One Ring to rule them all,
One Ring to find them,
One Ring to bring them all
and in the darkness bind them

Je vais te manger

– Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l’œil aux aguets. Quoique l’île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer, cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier !
– Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très significatif.
– Eh bien ! Ned ! s’écria Conseil.
– Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de l’anthropophagie !
– Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous, anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré ?
– Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans nécessité.
–Je ne m’y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l’un de ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir.

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre XXI, p.146 édition Omnibus, 2001 (1869)

PAL de pals

Pile à lire de livres d'amis ou de connaissance, livres qui attendent dans ma bibliothèque (cette liste en forme de remords et d'engagement moral (de les lire au plus tôt, bien sûr)).

Par ordre alphabétique:

- Un article de Jean Allemand, un article de Patrick Chartrain (sur Jean Allemand!) à l'occasion du centenaire de la naissance de Claude Mauriac in Nouveaux Cahiers François Mauriac n°23, Grasset, 2016.

- Laurent Chamontin, L'empire sans limites, éditions de l'Aube, 2014. Ses articles sur Diploweb sont à lire ici, en bas de page.

- Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, Le Procès des droits de l'homme, Seuil, 2016 Les articles et entretiens sur le web sont nombreux.

- Guillaume Orignac, David Fincher ou l'heure numérique, éditions Capricci, 2011 (édition que je possède), 2014 pour l'édition augmentée.

- Rémi Pellet, Droit financier public, PUF, 2014 (plus historique et moins austère que le titre ne le laisse craindre).

La loi de Zipf

Finalement, il n'était pas aussi décevant que je le pensais que 635 mots représentent 87% du Nouveau Testament :
[…] la loi de Zipf, selon laquelle la fréquence d'un terme, quel qu'il soit, est inversement proportionnelle à son rang dans la table de fréquence. C'est ainsi que le mot le plus fréquent aura un nombre d'occurences à peu près double de celui du second mot le plus fréquent, et triple de celui du mot venant en troisième position. En conséquence, cent-trente-cinq mots à peine suffisent à rendre compte de la moitié des occurences dans un corpus de langue anglaise d'environ un million de mots.

David Bellos, Le Poisson et le Bananier, p. 364 (note 2 du chapitre 8), Flammarion 2012

Foot incantatoire

Au Brésil :
Et puis nous sortions encore, et elle était la première à m'anatomiser avec sarcasme et rancœur la religiosité profonde, orgiastique, de ce lent don de soi, semaine après semaine, mois après mois, au rite du carnaval. Aussi tribal et ensorcelé, disait-elle avec haine révolutionnaire, que les rites du football qui voient les déshérités dépenser leur énergie combative, et leur sens de la révolte, pour pratiquer incantations et maléfices, et obtenir des dieux de tous les mondes possibles la mort de l'arrière adverse, en oubliant la domination qui les voulait extatiques et enthousiastes, condamnés à l'irréalité.

Umberto Eco, Le Pendule de Foucault, p.171 - Fayard, 1990

Rêves

La légende veut que Conrad rêvait en français.

Quant à Ricœur, il ne rêvait que de textes. Vers la fin de sa vie, il se mit à rêver d'images. Inquiet, il s'en ouvrit à son fils, Jean-Paul, psychanalyste:
— Je crois que je deviens fou, j'ai des hallucinations.
— Mais non, tu rêves, papa.

L'eau qui court

Je lis La Folie Almeyer. Pensant Au Cœur des ténèbres, je m'étonne et je ne m'étonne pas de la fascination d'un marin pour les rivières et les fleuves, bien plus toujours recommencés que la mer.

Misère

Contexte : Balthasar attend l'autorisation de publier un texte. Il attend l'autorisation des censeurs :
Car c'est toujours la même misère chez nous: il faut trois fois plus de temps pour lire un livre que pour l'écrire!

Lettre de Balthasar à Richard Gutzwiller: Bâle, 20 novembre 2941, Archives provinciales de Zürich (cité par Manfred Lochbrunner, note 25, dans la revue "Communio" n°2015, mai-juin 2011)

Panama

Je me souviens que l'excellente Exobiographie d'Obaldia parle du creusement du canal de Panama. Je ne l'ai pas sous la main, donc je ne peux citer, mais à ma grande surprise, j'y ai appris que Gauguin a participé au chantier, un chantier terrible dans l'humidité et les moustiques.

Je me souviens que le canal de Panama joue un grand rôle dans Les voyageurs de l'impériale.

Dans la série "mes amis ont du talent", je vous propose un pa(nama)stiche de Victor Hugo et un de La Fontaine.

Et une anthologie fantastique (j'en reste coite) ici: Panamanière. Bravo à tous, à ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. Chapeau bas !

Une âme dans la cuisine

La mystérieuse âme russe… Tout le monde essaie de la comprendre… On lit Dostoïevski… Mais c'est quoi, cette fameuse âme? Eh bien, c'est juste une âme. Nous aimons bavarder dans nos cuisines, lire des livres. Notre principal métier, c'est lecteur. Spectateur. Et avec ça, nous avons le sentiment d'être des gens particuliers, exceptionnels, même si cela ne repose sur rien, à part le pétrole et le gaz. […]
[…]
Les cuisines russe… Ces cuisines russes… Ces cuisines miteuses des immeubles des années 1960, neuf mètres carrés ou même douze (le grand luxe!), séparées des toilettes par une mince cloison. Un agencement typiquement soviétique. Devant la fenêtre, des oignons dans de vieux bocaux de mayonnaise, et un pot de fleurs avec un aloès contre le rhume. La cuisine, chez nous, ce n'est pas seulement l'endroit où on prépare la nourriture, c'est aussi un salon, une salle à manger, un cabinet de travail et une tribune. Un lieu où se déroulent des séances de psychothérapie de groupe. Au XIXe siècle, la culture russe est née dans des propriétés d'aristocrates, et au XXe siècle, dans les cuisines. La perestroïka aussi. La génération des années 1960 est la génération des cuisines. Merci Khrouchtchev! C'est à son époque que les gens ont quitté les appartements communautaires et ont commencé à avoir des cuisines privées, dans lesquelles on pouvait critiqué le pouvoir, et surtout, ne pas avoir peur, parce qu'on était entre soi. Des idées et des projets fantastiques naissaient dans ces cuisines…

Svetlana Alexievitch, La Fin de l'homme rouge, p.29-30, Actes Sud 2013

Epiphanie

Comme je ne peux pas laisser de commentaire sur youtube et que je ne peux pas redescendre au 10 mars dans FB parce que ça plante, je poste ici l'image destinée à illustrer la traduction de Guillaume Cingal (et qui semble impliquer que "j'ai trouvé Jésus" est le début d'une blague récurrente):



(Magnet acheté à Stockholm en 2001, sur le frigo depuis. J'aime son double sens: bien sûr c'est une plaisanterie, mais sous un autre angle, celui de la foi, ce n'en est pas une. Et j'aime "the whole time" qui implique une plénitude, un plérôme).

E. Régniez à la maison de la poésie

Notre château "marche" bien, avec maintes critiques positives sur les blogs et par les libraires, dont celle-ci sur France-Culture.

Pour ma part, no spoil, je ne dirai que quelques mots: une atmosphère proche du Tour d'écrou dans les premières pages, beaucoup de travail sur le rythme et le son qui fait qu'il n'est pas étonnant que la maison de la poésie ait proposée une lecture en musique du livre.

J'arrive en retard (comme d'hab) mais à temps (comme souvent). Le spectacle est en train de commencer: un violoncelle, Sébastien Maire, un synthétiseur (à double clavier, nous fera-t-on remarquer plus tard), Julien Jolly, et une voix, Lucie Elpe. La lecture commence par «jeudi 31 mars», c'est-à-dire exactement aujourd'hui: bravo, Emmanuel Régniez, ce n'était possible que tous les six ans!

J'ai lu le livre il y a plus d'un mois. Je reconnais les mots, j'ai des sensations de manque sans être capable de repérer toutes les coupures. Y a-t-il eu ce que j'appelle in petto "le père d'Hamlet", la cigarette dans la bibliothèque? et le scandale du mensonge, a-t-il été mis en scène? Cinq jours plus tard (j'écris cinq jours plus tard) je ne sais plus, impressions fantômatiques d'un livre fantômatique, obsessions renforcées par la musique obsessionnelle. C'était une lecture très réussie, l'harmonie entre texte et musique était parfaitement réalisée (est-ce enregistré ou perdu à jamais?), lecture qui a pris garde de s'arrêter au deux tiers du livre, de ne pas dévoiler la fin, de ne pas mettre sur la piste.

La lumière se rallume. La salle est remplie et je suis surprise de la jeunesse du public: voilà qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps (voire jamais arrivé). Quelques questions. Nous apprenons que Lucie Elpe travaille au Tripode et paraît avoir un caractère bien trempé (rires dans la salle). Julien Jolly habituellement batteur travaille avec Olivier Py. Frédéric Martin monte sur scène pour dire quelques mots, E. Régniez se prête aux questions avec sa gentillesse coutumière (un peu surprise que le "gueuloir" n'évoque rien à certains). Il parle d'Eakins — les photos de la fin du livre —, de Couperin et de la musique de Barry Lyndon.

Un verre de vin plus tard, je m'éclipse.

Poésie du gérondif

J'ai lu Minaudier à cause (grâce à, mais j'ai toujours envie de crier: «tout est de sa faute!») de Guillaume. Si donc vous voulez des informations sérieuses, lisez son billet ou écoutez cette émission.

En réalité, je suis incapable de comprendre ce livre. Je suis incapable de comprendre comment il est possible de parler une langue étrangère (comment réfléchir à la façon de parler en même temps qu'on parle ou comment ne pas réfléchir à la façon de parler en parlant: les deux me paraissent également impossibles). Je suis une handicapée du langage; dès que je suis fatiguée il se défait en moi et je deviens incompréhensible (mon entourage parle de la nécessité d'"avoir le décodeur VS"), et si vous me laissez une semaine avec des étrangers parlant parfaitement français (en colloque, par exemple), un français pur au vocabulaire choisi, un français élégant à peine désuet, je n'arrive plus à parler du tout à force d'essayer de comprendre comment ils font: comment font-ils pour maîtriser ma langue que je n'arrive à parler qu'à condition de ne pas y réfléchir?

Je vais donc parler d'autre chose, de la passion de Minaudier pour Vialatte et les éditions De Gruyter-Mouton. Ce sont des passions non dissimulées, puisque le livre commence ainsi: «Alexandre Vialatte a donné de l'homme une définition éternelle autant qu'irréfutable: «Animal à chapeau mou qui attend l'autobus 27 au coin de la rue de la Glacière».
Et il se termine par: «Et c'est ainsi, bien sûr, que Gruyter sera grand, et Mouton aussi», ce qui est, vous l'avez tous reconnue, une variation sur la dernière phrase des chroniques de Vialatte dans La Montagne.

Quant aux éditions De Gruyter-Mouton… Ah, les éditions De Gruyter-Mouton… (nom écrit en petites capitales, ce que je ne sais pas faire dans ce blog).
Voici comment nous les présente Jean-Pierre Minaudier:
Quel intérêt, quelle volupté peut-on trouver à collectionner les grammaires, sans faire, dans l'immense majorité des cas, la moindre tentative pour parler les langues en question, ni même pour aller les étudier en bibliothèque? D'abord, ce sont souvent de bien beaux livres — mention spéciale à ceux des éditions berlinoises de De Gruyter-Mouton, auprès desquels un Pléiade a l'air d'un livre de poche sri lankais: ces pages proclameront leurs louanges à la face des cieux.

Jean-Pierre Minaudier, Poésie du gérondif, p.10-11, éditions du Tripode, 2014
Et Minaudier va faire exactement cela: proclamer leurs louanges à la face des lecteurs au fil des notes de bas de page (note 11 : «Par ailleurs, ce livre se veut une défense et une illustration de la note de bas de page, un genre littéraire trop décrié.»)
Reprenant ma passion de compilatrice, voici donc La liste des louanges. (Les numéros représentent le numéro de la note).
4. […] Karen Rice: Slave, admirables éd. De Gruyter-Mouton […]

18. […] Hein Van der Voort: A Grammar of Kwaza, fondamentales éd. De Gruyter-Mouton […]

20. […] Knut Olawski: A Grammar of Urarina, inestimables éd. De Gruyter-Mouton […]

31. […] Lyle Campbell:The Pipil Language of El Salvador, indispensables éd. De Gruyter-Mouton […]

51. […] Jeanette Sakel: A Grammar of Mosetén, infiniment vénérables éd. De Gruyter-Mouton […]

54. […] Osahito Miyaoka: A Grammar of Central Alaskan Yupik (C.A.Y.), éd. De Gruyter-Mouton (elles sont le sel de la terre) […]

60. […] José Ignacio Hualde et Jon Ortiz de Urbina: A Grammar of Basque, éd. De Gruyter-Mouton (qu'elles vivent longtemps, pour faire le bonheur du monde) […]

62. […] Gabriele Carlitz: Marquesan: A Grammar of Space, éd. De Gruyter-Mouton (que le Tout-Puissant les ait en sa très sainte garde) […]
et […] Desmond C. Derbyshire & Geoffoy Pullum (eds): Handbook of Amazonian Languages, vol.1, éd. De Gruyter-Mouton (que tous les saints du paradis intercèdent en leur faveur au jour du Jugement) […]

65. […] Birgit Hellwig: A Grammar of Goemai, éd. De Gruyter-Mouton (que la bénédiction des cieux plane éternellement sur elles et sur leur race) […]

72. Patience Epps: Hup, éd. De Gruyter-Mouton (que des fleuves de miel, des lacs de salidou et des océans de Nutella les récompensent de leurs bienfaits) […]

74. […] Sebastian Fedden: A Grammar of Mian, éd. De Gruyter-Mouton (tous les prophètes ont annoncé leur épiphanie dans des transports de joie) […]

75. […]Robert E. Hawkins: "Wai Wai", dans Derbyshire & Pullum (eds): op.cit., vol.4, éd. De Gruyter-Mouton (puissent les anges descendre chaque jour à la Maison Fréquentée pour réciter leur nom et leurs mérites!) […]

78. […] Anne-Marie Brousseau & Claire Lefebvre: A Grammar of Fongbe, éd. De Gruyter-Mouton (que le règne, la puissance et la gloire leur appartiennent pour les siècles des siècles) […]

79. […] Claire Louise Bowern: A Grammar of Bardi, éd. De Gruyter-Mouton (que le Tout-Puissant leur accorde une belle part dans ce monde ainsi qu'une belle part dans l'au-delà, et les protège contre le châtiment du feu) […]

81. […] L'absence d'adjectifs dans de nombreuses langues est le sujet d'un célèbre article de R.M.W. Dixon: "Where Have all the Adjectives Gone?" (à lire en écoutant Pete Seeger), dans Where Have all the Adjectives Gone? and Otehr Essays in Semantics and Syntax, éd. De Gruyter-Mouton (que leur nom, qui est comme le nectar, l'ambroisie et le gloubi-boulga, soit sur la bouche du Seigneur à l'heure où les Justes recevront leur récompense, et qu'il y ait pour elles un jardin ceint de murs au septième ciel) […]

82. […] Amy Miller: A Grammar of Jamul Tiipay, éd. De Gruyter-Mouton (que leur nom, qui est comme l'odeur de la terre après la pluie, sorte de mes lèvres avec mon dernier souffle, et qu'il brise à jamais le silence éternel des espaces infinis) […]

89. […] Une autre description du trio par Sergio Meira, censée paraître en 2010 aux éd. De Gruyter-Mouton (leur place est sous le trône de Dieu, dans un coffet de vermeil serti d'émeraudes!) […]

99. […] Nicholas D.Evans: A Grammar of Kayardld, éd. De Gruyter-Mouton (que leur nom mille fois béni soit inscrit pour l'éternité dans les marges du Coran céleste, et avec lui ceux de leurs enfants et des enfants de leurs enfants jusqu'à la sept mille sept cent soixante-dix-septième génération, après y'a plus de place) […]

La dernière phrase p.130, déja citée, est l'objet du dernier appel de note: «Et c'est ainsi, bien sûr, que Gruyter sera grand, et Mouton aussi.»
100. Comme le centième nom du Seigneur pour les musulmans, la centième note de bas de page est ineffable: ce n'est pas une note parmi d'autres, c'est la Note. Elle figure au Ciel sur un voile tissu d'or et de soie autour duquel dix mille anges musiciens volent sans cesse en gazouillant des règles de grammaire luangiua sur l'air de La Jeune Grenouille aussi belle que sage. Une secte chiite de La Garenne-Colombes tient de l'Arabe Abdul al-Hazred qu'Elle porte sur la syntaxe irrégulière des évidentiels en haïda, mais deux versets abrogés du Livre des morts tibétain, sur lesquels Borges est tombé par hasard en cataloguant la bibliothèque de Babel, assurent qu'Elle évoque l'existence d'une langue sans consonnes au Texas et en Australie. Un mystique sépharade lapon en retraite spirituelle en France a vu le ciel s'entrouvrir et des lettres de feu, juste au-dessus du Moulin Rouge, lui révéler qu'Elle fait allusion à l'absence de genre grammatical en itelmen; et de très anciens sages coptes de Haute-Égypte racontent, si on leur paie le raki, qu'une mystérieuse inscription en bourouchaski archaïque, ciselée sur un chapiteau du Second Temple réemployé dans la grande mosquée du Caire, affirme que celui qui L'aura lue pénétrera les mystères de la Création, entendra le chant des sphères, supportera l'humour de l'auteur de ces lignes, parlera basque sans effort et verra la face de Dieu.
Il est possible que ce long florilège, en acquérant une certaine lourdeur au fil des citations, desserve plus qu'il ne serve Minaudier: en effet, ce n'est pas fait pour être lu ainsi, mais pour être découvert au fil des pages. Mais l'art de la louange (comme celle de la malédiction: quelle joie de découvrir une belle malédiction) est peu pratiqué et je voulais en conserver une trace ici. Je laisse à chacun apprécier si l'humour de l'auteur relève davantage de l'esprit potache ou de la crainte de devenir trop sérieux.
Et je me demande si les éditions du Tripode ont songé à envoyer un exemplaire de Poésie du gérondif aux éditions De Gruyter-Mouton — étant bien sûre que quelqu'un y lit le français.

Est donnée à la fin une liste de livres en français pour s'initier à la linguistique descriptive. L'une des idées fortes du livre est que les façons de dire et de voir le voir le monde sont étroitement corrélées. Voici une dernière citation qui illustre cette idée:
Il existe une polémique célèbre sur les catégories de l'être selon Aristote: dans un article paru en 1958, le linguiste Émile Benveniste a fait remarquer qu'elles correspondent exactement aux différents sens du verbe «être» en grec ancien, et donc que dans une langue sans verbe «être», Aristote était inconcevable. On lui a répondu qu'il a été possible de traduire Aristote en japonais, langue qui n'a pas de verbe «être», et de trouver une traduction plausible à chacune de ses catégories. […] Quelques langues, comme le nez-percé de l'Idaho et (dans certaines constructions) le mosetén de Bolivie, ne font carrément pas la différence entre «être» et «avoir»: cela aurait sans doute posé quelques problèmes aux Aristotes locaux, et doit en poser de sérieux aux traducteurs51.

Ibid, p.63, éditions du Tripode, 2014


Note
51: […] Comment s'en sort-on dans les langues qui ne distinguent pas «être» et «avoir»? Sans aucun problème dans l'immense majorité des cas: dans la phrase «Mon beau-frère X un crétin», il est évident que X est le verbe «être»; dans la phrase «Mon beau-frère Y un ordinateur», il est évident, sauf dans la science-fiction la plus débridée, que Y est le verbe «avoir». La tournure n'est ambiguë que dans de rares cas, du genre: «Ma voisine Z une grosse vache» — encore faut-il que le contexte rende plausible qu'elle exerce la profession d'agricultrice (sinon, Z est forcément «être»), et que par ailleurs il n'ait pas été mentionné qu'elle possède le sex-appeal de Marilyn Monroe, l'humour de Woody Allen, la conversation de Voltaire et PhD de physique quantique (s'il y a eu une mention de cet ordre, Z est forcément «avoir»). Du reste, les ambiguïtés ne sont pas forcément des handicaps: parmi les ressources les plus précieuses du langage, mais aussi les plus variées d'une langue à l'autre, figurent le double sens, le jeu de mots, le calembour.

Une rencontre

J'avais appris sur FB qu'Emmanuel Régniez venait présenter son dernier livre (j'avais beaucoup aimé le précédent) chez Gibert Barbès, c'était l'occasion de le revoir et de me procurer le dernier-né.

Pluie. J'arrive en retard, Emm est en train de parler, Tlön est là.

Je prends la conversation en route, elle a dû commencer depuis vingt minutes au moins, je ne sais pas ce qui a précédé. E. Régniez explique son goût pour le gothique (j'écris ce billet six semaines plus tard, je ne me souviens plus très bien: s'agissait-il d'un volume trouvé dans une bibliothèque au Japon, d'une anthologie? je ne sais plus). Il explique le gothique comme étant un genre s'étant développé extraordinairement vite avec ses codes précis (un fantôme, un mystère, un château, des ruines, des caves, etc) et cette particularité: «C'est sans doute le genre qui a développé le plus vite, en moins de quinze ans, vingt ans, le pastiche de lui-même. D'un autre côté, une fois que Sade a eu écrit Les cent vingts jours de Sodome, il n'y avait peut-être rien d'autre à faire.»
(Les cent vingts jours de Sodome comme apogée du roman gothique? je n'y aurais jamais pensé.)

E. Régniez évoque ses influences, dont Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson qu'il a traduit par intérêt et désœuvrement. «Traduire vous oblige à entrer dans la pensée d'un auteur, à faire attention à ce qu'il a voulu, c'est particulier.») (What? C'est donc une "vraie" référence, un "vrai" livre? Cette phrase«Nous avons toujours vécu au château» revient si souvent dans les textes de Emm. Régniez (sur son tumblr défunt) que je pensais que c'était une phrase fétiche, un leitmotiv personnel.) S'en suit une petite discussion entre libraires, Jackson est apparemment paru chez Rivages Poche et le livre aurait été donné gratuitement pour l'achat de plusieurs de la collections… (C'est ainsi que je comprends que l'éditeur d'E Régniez, Frédéric Martin, est présent.)

Plus tard je feuillette le livre. Un frère, une sœur, Véra, "ardemment"… Ça sent son Nabokov. L'auteur ne veut pas répondre, puis me dit oui, mais je ne sais pas si c'est pour me faire plaisir ou si c'est vrai.
Je repars avec deux exemplaires.

1897 : Cambridge refuse d'accorder un diplôme aux femmes

Les sœurs [Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson] revinrent à Cambridge juste à temps pour poser, le 25 mai 1897, la première pierre du collège presbytérien dont la fondation leur avait coûté tant d'efforts. On le baptiserait Westminster College, en l'honneur de la confession de foi qui marqua tant l'histoire de l'Eglise presbytérienne. Par une curieuse ironie du sort, le conseil de l'université venait au terme d'une campagne houleuse de rejeter, quatre jours plus tôt à peine, une motion proposant d'accorder des diplômes aux femmes.

La polémique couvait depuis plus de trente ans. Une minorité qui ne laissait pas imposer prétendait les femmes tout à fait capables de réussir à l'université: en effet, depuis 1881, elles passaient les mêmes examens que leurs condisciples masculins mais aucun diplôme ne leur était décerné, même en cas de succès; ce qui posait un problème d'autant plus gênant que les étudiantes obtenaient en général de brillants résultats. Les enseignants interrogés sur la participation de jeunes femmes à leurs cours avouèrent leur inquiétude de les voir accaparer les meilleures places parce qu'elles arrivaient systématiquement en avance. Bientôt furent fondés des collèges réservés aux femmes, Girton et Newham, qui ne délivraient pas de diplômes. En 1887, le seul étudiant à obtenir d'excellentes notes en littérature fréco-romaine ne fut autre qu'une «Miss» Ramsay. En 1890, Miss Philippas Fawcett devança ses concurrents aux épreuves de mathématiques, qui passaient alors pour les plus prestigieuses à Cambridge. Mrs Eleanor Sidgwick, en tant que directrice du Newham College, attira l'attention sur les conséquences désastreuses d'une aussi criante injustice: en l'absence d'un diplôme attestant leurs connaissances, de nombreuses femmes dénuées de fortuen personnelle ne parviendraient jamais à subvenir à leurs besoins, faute d'obtenir un travail. Une femme sur deux qui suivait des études ne se mariait jamais; ce qui correspondait à une proportion de célibataires plus élevée que dans le reste de la population. Aucun titre officiel n'autorisait une femme pourtant instruite à postuler à un emploi lucratif. Mary Kingsley illustrait à merveille le paradoxe: elle ne disposait d'aucun moyen de prouver ses compétences à un éventuel employeur ni, par conséquent, d'assurer son indépendance financière.

Les universités britanniques et écossaises de fondation plus récente consentirent à remettre des deplômes à leur étudiantes dès 1895. Cambridge continua cependant de camper sur ses positions en arguant que les conditions de vie des étudiants se ressentiraient de la présence des femmes sur le campus et que leur accorder le droit de voter au conseil de l'université leur donnerait l'occasion de manipuler l'institution et de se mêler de politique à l'échelle nationale. Les étudiants s'opposèrent avec virulence à la motion soumise au vote du conseil. La venue en masse de jeunes femmes sur le campus les obligerait à cesser de boire, jouer et faire la noce, et donc à renoncer aux plaisirs qui rendent la vie d'étudiant si délicieuse.

Le conseil de l'université devait rendre son verdict le 21 mai 1896. Les opposants à la remise de diplômes aux femmes organisèrent l'arrivée à Cambridge par trains spéciaux en partance de Londres d'anciens élèves disposant du droit de vote au conseil. Le matin du jour J, des étudiants d'excellente humeur se massèrent devant le bâtiment où se réunirait le conseil. A la fenêtre d'une chambre apparut au-dessus de la foule une effigie d'une femme à bicyclette, un moyen de transport considéré à l'époque comme immoral pour les dames.

Quand la nouvelle du résultat se répandit (662 votes en faveur de la motion; 1713 contre), une telle clameur s'éleva que le journaliste du Times chargé de couvrir l'événement considéra qu'il s'agissait là de la décision «la plus mémorable de l'histoire de l'université.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.2401, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn

A propos d'une phrase de Proust

En un quart de siècle, depuis leur première croisière sur le Nil [celle des sœurs Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson], la connaissance du Moyen-Orient antique avait progressé à pas de géant. Le déchiffrement des hiéroglyphes puis du cunéiformes, la découverte de quantité de tablettes et d'inscriptions sur les murs des temples révélèrent un monde, jusque-là inconnu, de courriers officiels, d'accords commerciaux et d'échanges diplomatiques. De nouvelles découvertes occupaient régulièrement la une des journaux.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.240, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn
Proust est connu pour avoir rendu compte des nouveautés technologiques comme le téléphone, l'automobile ou l'électricité. Je viens de comprendre que lorsqu'il parle d'un poème égyptien ou de Maspero, il parle également de l'actualité de son époque.
Mais il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le moraliste du « Premier Paris » nous dit d'un événement, d'un chef-d'oeuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut « son heure de célébrité » : « Qui se souviendra de tout cela dans dix ans ? », à la troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on connaît encore intégralement ? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait « vu le moment où j'allais lui baiser les mains », je ne rougis pas seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M. de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses souvenirs ; ce « potin » m'éclaira sur les proportions inattendues de distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est fait l'esprit humain ; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.478, Clarac tome I

Un témoignage d'époque sur le massacre des Arméniens

De tels désagréments ne valaient toutefois pas qu'on s'y attarde, comparés au sort des émigrants arméniens qe les douaniers de Jaffa maltraitèrent en les séparant de leurs familles sous les yeux des jumelles [Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson] alors qu'ils tentaient d'embarquer. Et encore, ne s'agissait-il là que d'un exemple parmi tant d'autres de l'oppression qui, note Agnes «faisait à ce moment-là couler le sang arménien dans les vallées et jusque dans les églises». Rendel Harris et son épouse, Helen, sillonnaient l'Arménie à cheval depuis le début du mois de mars [1896], en aidant les évangélistes britanniques et américains à fournir les secours de première nécessité à la population suite aux massacres de l'automne et de l'hiver précédents. Ils trouvèrent des villes ruinées, des familles endeuillées, des villages pillés, des vignes abandonnées.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.262, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn
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