La jeunesse de Duparc, in «L'Énergumène» 12-13, 1979

                                                         LE CAMARADE MALLARMÉ, HEIN ?

1. Je
mais alors porté par le rêve allusion ruse                            précisément en ces péninsules littéraires où
afin sue le sexe ne demeurant point seul innomé                  dans telle menstruation de l'idéologie


                                                                     s'érige
                                                              de proses diverses
                                                            un Tombeau de Lénine


                                                               RÉFLÉCHISSONS...




« svelte adolescent blond culbuté »
porteur désespoir d'un peuple obscur                                   pour la longue marche en lui du désir juste
il règne dans le silence provisoire du fantasme
(but to what purpose ?)                                                     [contradiction au sein des masses !







                                      Ici :
                                      Qu'on jouisse aux bouches flatteuses du Parc afin que le
                                      sperme ne demeurant point seul immolé s'épande aux poils
                                      blond d'un ventre plat offert à la lecture des petits épar-
                                      gnant du foutre
                                      (and will he not come again ? )




2. Rien

sauf peut-être
mais alors amencé par une telle discrépance de l'aine, de la hanche

une investiture vague







3. Ce qu'on peut dire c'est que
    protégée par sa seule improbabilité
    elle
    mais alors placée au lieu théorique rigoureux
    dont il fut / sera en son temps
                                               parlé
    sape
    du jeu même de ses syntaxes terroristes
    tort discours                        (si clair
                                                 etc.)
   dont le sexe demeurant seul innommé
   n'occuperait point les prémisses.







   Qui
   mais alors lavé aseptisé repeint
   en tel décontenancement du désir vain
   par cent voix en vous, ————, repris (vif ?)
   oserait —— (pléthore elliptique d'un rire déserté) ——
   établir serein
   le cheminement torride en son sein de la parole tue ?







   Subversion dérisoire des gommes on dirait
   aux rires des filles inhabitées le refus
   du texte une seule fois promu qu'il oppose
   en vain à son suicide MEME justi /
   fié ou non mais (précisément) perpétré la main
   sur la bouche alors dans tel rush aux
   portes coites du désir tu (évanescence
   des symboles) où s'épouse — mol —
   un sens nécessairement perplexe [1]


Notes

[1] (dont le silence n'a rien à dire).

La jeunesse de Duparc, in «L'Énergumène» 12-13, 1979

Trois écrivains, Valère Novarina, Jean-Noël Vuarnet et moi avions été invités à lire là de nos textes. Le prétexte de notre rapprochement était nos rapports communs avec la revue et les éditions Gérard-Julien Salvy, L'Energumène: les miens très lâches, puisque je n'ai fait que transmettre à la revue, qui en a publiés quelques-uns, des poèmes de Duparc.[1]

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.288


J'ai retrouvé le numéro de L'énergumène: n°12-13, paru en 1979. La revue contient quatre poèmes de Duparc. Je mets en ligne en un seul billet les trois derniers, de forme simple. Je mettrai le premier en ligne dans un billet à part, afin d'en isoler la forme. Ce premier poème est imprimé dans la longueur de page.

Ces poèmes oscillent entre hermétisme et pochade.

                    *********


HYMNE PERSIEN, PÉDÉRASTIQUE ET FASCISANT POUR CÉLÉBRER LE PREMIER JOUR DU PRINTEMPS.


Salut premier matin de ma force nouvelle !
Salut, dicible joie, et vous, jeunes hommes
Au sexe brandi, aux muscles bandés !

Le monde est l'apanage de mon caprice !
Vieillards, Maîtres du peuple aux yeux lubriques
Vos états dérisoires

Ne sont que des provinces de mon plaisir !
La mer n'est là que pour mon bain.
C'est de désir pour moi que le vent souffle !

                    *********


REFRAIN DE L'ARCHER


                                                 «Mon Zemblable ! Mon père !»


Encore que même retiré chroniqueur
des flèches en l'air moite aux nuages redites
fusent, et le nom : ravaleur des terrasses (vent léger).
                                                   [Qu'on prépare
à la vue dérobée, relu, l'état du ciel
en toute Zemble nouvelle. Je bande. En re-
trait par trait : c'est qu'il rêve ;
mais les masques à nouveau et se taisant sereins
refusent, à cause du temps.
Lui retors en tient compte, non
sans quel sourire ?


                                                          à Paul O.L.

                    *********


ABDICATION DU PENSEUR


Désormais la puissance infinie des raisons
N'aura de prises que celle, cruelle, des saisons
Et désormais l'aisance tranquille des maisons
N'aura d'assise que celle, fragile, des liaisons.


Notes

[1] auteur d' Échange, Ndlr.

Les goûts musicaux de Marguerite Duras

On y apprenait [durant une émission de France Musiques] qu'elle [Marguerite Duras] écoutait et réécoutait le Requiem de Mozart, les symphonies de Beethoven et les Passions de Bach — bref qu'elle n'aimait pas la musique, ou peut-être plutôt que la musique tenait peu de place dans sa vie, ce dont on se doutait un peu.
Renaud Camus, Corée l'absente, p.402

Cette phrase me fait rire et m'intéresse beaucoup. Je crois comprendre ce qu'elle veut dire, et cependant, je trouve "gonflé" (audacieux, impudent, exagéré) de l'écrire ainsi (mais écrit autrement ce serait moins frappant).
Transposons à un domaine que je maîtrise davantage:

«On y apprenait qu'il lisait et relisait Le père Goriot de Balzac, Madame Bovary de Flaubert et A la recherche du temps perdu de Proust — bref qu'il n'aimait pas la littérature, ou peut-être plutôt que la littérature tenait peu de place dans sa vie, ce dont on se doutait un peu.»
Est-ce qu'on peut vraiment écrire cela? Existe-t-il une configuration qui permette que cela soit vrai?

Ou est-ce que mes transpositions sont mal choisies?
«On y apprenait qu'il lisait et relisait La Maison du chat qui pelote de Balzac, Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert et Les plaisirs et les jours de Proust — bref qu'il n'aimait pas la littérature, ou peut-être plutôt que la littérature tenait peu de place dans sa vie, ce dont on se doutait un peu.»

Qu'est-ce qui est en cause dans les goûts de Duras selon le jugement de Renaud Camus? le fait que ce sont des "non-goûts", des réponses passe-partout (auquel cas ma première transposition est bonne, et elle n'a pas de sens: quelqu'un qui "lirait et relirait" les œuvres que j'ai proposées aimerait la littérature), ou le fait que ce sont des œuvres "faciles"?


édit le 17/08/2008

Cette remarque sur Marguerite Duras est sans doute à rapprocher de cette explication sur les "états culturels" en peinture.

Trois notes en bas de la page 343 (Corée l'absente)

Ou, à défaut, que ne m'y installe-t-on à demeure, à titre d'(h)ermite ornemental ?
Renaud Camus, Corée L'absente, p.343

Le nom commun n'admettant qu'une orthographe, je suppose que ce (h) renvoie à Tristan L'Hermitte. Le prénom "Tristan" constitue à lui seul presque une validation de l'hypothèse. (C'est un prénom très agissant dans les Églogues.)


Un préraphaélite écossais se nomme James Archer : on ne mendie pas plus éloquemment une place dans nos Églogues. L'auteur d'un paysage qui me plaît beaucoup, une vue de Moniaive, je crois, avec une rivière au premier plan, s'appelle lui Paterson, comme dans William Carlos Williams; mais j'ai oublié son prénom.
Ibid

Paterson, c'est aussi un nom de biscuits dans Été, ou tout simplement un nom (j'apprends ici que la source est la poésie de William Carlos Williams).


Puis petite promenade au quatre sur le North Inch et dans High Street, and then to this diary (plût au ciel que ce fût au lit).
Ibid

Allusion à Pepys, "and then to bed" (novembre 1664).

La Véronique

écrire les quelques pages de préface promises à Franck Horvat pour son recueil de photographies ; Renaud Camus, Corée l'absente, p.185


En septembre 2005, lors d'une de mes recherches Google périodiques, j'ai trouvé mention de cette préface. J'ai essayé vainement de me procurer ce livre auprès de la galerie Dina Vierny, puis j'ai écrit directement à Franck Horvat. Celui-ci m'a très gentiment envoyée la-dite préface, que j'ai transmise au webmaster du site des lecteurs. Franck n'ayant apparemment pas trouvé le temps de la mettre en ligne, je vais la publier ici :

N'est-ce pas une grande chance, pour un photographe, que d'avoir une compagne appelée Véronique ? D'ailleurs Frank Horvat en paraît bien conscient, puisque avec la sienne il partage une maison qu'ils ont aussi nommée de la sorte, en Provence. Et de la sorte encore se nomme ce livre-ci, où la maison se voit beaucoup et qui ramène à l'éponyme, dernière image. Tourner les pages c'est ainsi remonter à la source des noms, femme à l'ouvrage, regard baissé sous le regard d'Orphée.

Orphée n'est qu'un chat, soit. Mais son pelage, vérifiez, est marqué du signe de la spirale, comme la panse du père Ubu, et comme le sens s'il faut en croire Roland Barthes :

«Toute chose revient, mais elle revient comme Fiction, c'est-à-dire à une autre tour de la spirale».

Barthes, justement : et bon tour en effet qu'Horvat aille lui chercher noise, très en douceur, pour avoir écrit que la Photographie - capitale comprise - «ne dit pas (forcément) ce qui n'est plus, mais seulement et à coup sûr, ce qui a été» ; et qu'elle est «un certificat de présence » (de passence, plutôt, d'après ce qui précède; de passé-présence ; de pas-absence).

Or pas du tout, s'écrie l'hôte, l'époux et l'auteur des Véroniques, l'homme dont on eût imaginé que, sous cette instance en abyme, il passât ses jours et ses nuits dans l'adoration - j'allais dire aveugle - des Véritables Images.

D'où vient ce déport, entre la théorie et la pratique? Entre le texte et les jours ? Entre la fiction et la preuve ? Entre La Chambre claire et cette maison qui ne l'est pas moins, en terrasse au-dessus des feux, des frémissements d'oliviers, des longs étés d'où la porteuse de brindilles, Louise, voyez, remonte les seins nus, 22 août 2003, yeux baissés elle aussi, adolescente à peine sur le fond des forêts ?

Il n'est que de creuser le nom, encore une fois - l'annonce, le programme, le mythe, le titre, le seuil, le prénom ; et de se demander où loge la vérité, dans l'icône. Une véritable image, est-ce une image du vrai, ou bien une image véritable ?

Qu'on prenne Grégoire au pot de confiture, le 11 avril 2003. A-t-on jamais vu mains si blanches, sinon peut-être à la lumière ? Or il faut cette blancheur de porcelaine à l'exactitude de ce pain, de ce jaune si jaune au bord d'être avalé, de ce geste, de cette confiture d'abricots mais surtout de ce livre, quand nous l'avons entre nos mains à nous, ouvert là, et la date n'est plus la même, elle peut bien changer, le temps passer, nous être un autre, nos yeux dormir au fond des tombeaux (comme dit le poète pompier, avec sa sûreté de pompier, qui ne sait que trop de quoi il parle - l'avenir en cendres lui a donné raison).

Vérité n'est pas conformité. La ressemblance ne fait pas preuve. C'est dans la non-coïncidence, plutôt, que se signe pour qui sait voir, et grâce à qui sait montrer, l'être-là des instants et des gestes, des oblations et des pots de confiture.

Celui du 27 septembre 2002 - était-ce bien de la confiture ? - a plus de transparence et d'anonymat, mais pour autant ne s'en laisse pas compter, en matière de présence. Tout est consommé. Dans le bocal ne reste plus que du soleil. L'éternité peut poindre.

Elle n'y manque pas, le temps que notre œil - quel jour d'un maintenant inimaginable, fomenté par les sabliers ?-, glisse entre ces fibres et ce bois de la table, comme un couteau dans l'ombre.

S'étonnera-t-on dès lors que Mlle Fiammetta, Sœur des guerriers d'Assur, veuve d'Hector, hélas, et femme de Pyrrhus, mère des Gracques, romaine jusqu'au bout des ongles, on en jurerait, en tout cas belle comme l'Antique, pour le coup, mette pareille majesté à remonter ses cheveux, le 30 décembre, semblable qu'on la voit à quelque allégorie de la mémoire, de la justice, de l'ordre implacable des choses, des générations et des voix ?

C'est plutôt de la justesse, qu'il faudrait dire. Quoi qu'il en soit ce n'est pas chose aisée que de soutenir ce regard-là, qui nous considère des profondeurs des siècles, indifférent. Le chien Rusty a beau lever la patte sur les plus jolies plate-bandes, cavalièrement, la chiennité le guette, quelque chose de plus chien que les chiens, ne comptez pas sur moi pour vous parler d'essence.

Cette brouette, pourtant, 30 décembre encore (on sait le goût d'Horvat pour la forme journal ) : conçoit-on rien de plus brouette ? Et comment dit l'anglais, déjà : une brouette to end all brouettes ? La wheelbarrow des wheelbarrows

Mais qu'on y prenne bien garde : Orphée rôde, il marche sur les toits, les souris et les contradictions définitives n'ont qu'à bien se tenir.

La spirale veille.

Le chantre de la Thrace, on s'en souvient, n'a pas le droit de se retourner, sauf à tout rejeter dans la mort, de ce que son amour a sauvé. Et nous n'aspirons pas pour cette fois, je l'espère, à la synthèse hegelienne, n'est-ce pas ? L'image n'est preuve que d'elle-même, nous allons nous le tenir pour dit. Mais plus elle est vraie dans sa pure vérité d'image, autosuffisante, n'ayant à répondre que de l'équilibre de ses forces, de la cohérence de ses formes, de la pertinence de ses hasards, mieux le réel y fait retour, par en dessous, à un autre niveau de la spirale : comme fiction, sans doute, mais fiction qui le fonde à nouveau, plus solidement, de même qu'elle a fondé la ville, la courtoisie, la paix, ces dalles au-dessus de la pluie, la saveur de l'heure et le contrat social ; comme trace de lui-même, si l'on peut risquer l'oxymore, la trace avant la trace, avant la chose, l'immédiate et médiate matière du souvenir ; comme supplément gracieux de la présence ; comme art, je crois qu'on dit.

Le discours de réception d'Alain d'Antin de Vaillac

Avertissement: Une commentatrice me signale une erreur de RC : il ne s'agit pas d'Arnaud (le père), mais d'Alain (le fils). L'erreur existe dans le corps du texte camusien, mais pas dans la note sur cette même page 22. Je laisse l'erreur telle que dans le livre; mais je corrige mon erreur en bas de billet (erreur que j'ai faite en recopiant le recueil de l'Académie des Jeux floraux).

le comte Arnaud d'Antin de Vaillac, capitaine de vaisseau, peintre officiel de la Marine, et membre de l'académie des Jeux Floraux (il faut lire son beau discours de réception : Car il n'est que deux îles au monde, Désirade et Désolation...)[1]

Renaud Camus, Le Département du Gers, p.22, P.O.L (1997).

Beau discours en effet: les marins sont-ils tous comme cela? Grande envie de marins et de mers au sortir de ce discours, exposé des tribulations de la Jeanne d'Arc, du Bounty, des pages de Loti et de Segalen («Pendant deux ans en Polynésie j'ai mal dormi de joie, j'ai eu des réveils à pleurer d'ivresse du Jour qui montait.»)

Le document est si long que je n'ose le mettre intégralement en ligne, mais il suffit pour se le procurer d'envoyer un mail à l'Académie des Jeux floraux.
Périple de la Jeanne d'Arc, quarantièmes rugissants, île de Pâques, épopée du Bounty, île de Pitcairn :

A cette destinée impressionnante répond celle plus navrante et dramatique de son second Flechter Christian et de ses mutins. Le chant des matelots nous parviendra alors comme une déchirante complainte et les épisodes de l'errance de ces exilés du monde comme autant de versets tragiques.
Au lendemain de leur révolte, ivre de liberté, ce jeune équipage met de nouveau cap sur Tahiti et sous la caresse de l'alizé les voiles de la Bounty se tendent et se gonflent à nouveau comme une éclosion de corolles blanches sur le bleu profond des mers du sud. A vrai dire, l'escale tahitienne sera de courte durée. Christian sait que cette île est trop exposée à la visite punitive d'un bâtiment anglais. Aussi tente-t-il une installation à 300 miles plus au sud dans l'île de Tubai.
L'agressivité des indigènes abrège le séjour et l'on regagne l'asile tahitien à la paix mesurée.
Par une nuit de janvier 1790, après avoir embarqué vahinés et tahitiens, Christian et huit de ses mutins les plus impliqués reprennent subrepticement la mer, offrant à l'infatigable Bounty une route mystérieuse vers le sud-est.
Depuis le départ d'Angleterre et à ce stade de l'aventure, il semble désormais que la réalité va dépasser toutes les fictions qu'un romancier déjà épuisé par tant d'épisodes aurait pu imaginer.
C'est la Pandora, le navire si bien nommé, qui en 1791 capture une dizaine de mutins restés à Tahiti.
C'est cette même frégate qui, sur la route du retour, apprend à connaître le détroit de Torres et fait naufrage.
C'est enfin, pour les quelques mutins survivants, la cour martiale et la pendaison pour trois d'entre eux devant les équipages de tous les navires présents sur rade de Portsmouth.
Pendant les vingt ans qui suivirent, ce drame de la mer devait peu à peu être oublié, mais il faut savoir que dans cette affaire l'Histoire ne devait dormir que d'un œil.
En effet, en février 1808, au plus perdu du Sud-Est du Pacifique, le Capitaine du baleinier américain « Topaz » aperçoit des feux qui s'élèvait des falaises d'un petit îlot. Il voit alors se diriger vers son navire une embarcation armée de jeunes gens au teint mat et clair et dont la plupart étaient blonds et roux. Avec eux, un homme fort âgé... et qui raconta...
...La Bounty, toujours la Bounty, sa longue errance en mer inconnue, vers l'Est, puis le Sud vers le tropique du Capricorne.
On sait qu'une île existe, Carteret l'a découvert en 1767 et Christian en détient sur ses cartes un relevé approximatif. Jour après jour, la Bounty laboure de son étrave et en tous sens ces champs d'immensité et puis un matin par 130° 06 mn ouest et 25'' 04 mn sud, apparaît un rocher abrupt et noirâtre de trois kilomètres de diamètre exposé au ressac sans qu'aucune barrière récifale n'atténue la force des vagues.
Le 27 janvier 1790, l'endurante corvette de Sa Majesté bâtie en bon chêne d'Angleterre achève sa carrière. Par souci de discrétion les mutins « brûlent leur vaisseau » redonnant une réalité tragique à la fameuse formule de l'Antiquité.%% Désormais, seul destin possible de cette petite communauté chrétienne, Pitcairn la désirade va devenir Pitcairn la désolation, Pitcairn promesse d'un bonheur rousseauiste va illustrer la sombre vision d'un compatriote de ces jeunes anglais, Mr Hobbes, pour qui l'homme est un loup pour l'homme.
En effet, le nombre insuffisant de terres et... de femmes provoqua un enchaînement de meurtres et de vengeance, véritable carnage d'où ne réchappèrent qu'une vingtaine d'enfants, six femmes et le matelot Adams. Un Adams devenu faute de combattants chef incontesté de cette petite population hétéroclite. Adams, vieux patriarche qui révéla donc au capitaine du « Topaz » et au monde l'épilogue d'un drame épique digne des œuvres les plus sombres de Shakespeare.

9 décembre 1970. Cette année-là, la Jeanne d'Arc a donc fait sa route buissonnière vers le sud et établit un mouillage forain à Pitcairn devant Bounty Bay.
Dépêché à terre pour régler le protocole officiel d'une brève escale dans la plus petite colonie au monde de Sa Gracieuse Majesté, je suis accueilli par un instituteur Néo-zélandais qui outre ses fonctions d'éducateur aide à l'administration de l'île.
Comme partout, toujours et à la perfection, la Jeanne jouera son rôle d'ambassadeur itinérant de la France. J'annonce à mon hôte que nous prenons le risque, certes très mesuré, d'inviter à bord le pays tout entier. A vrai dire la ligne de flottaison ne bougera pas : Pitcairn ne compte que 92 habitants.
Ils la feront tous cette visite après avoir embarqué sur une énorme chaloupe et franchi avec une totale dextérité un puissant ressac et leurs yeux bleus, leurs tâches de rousseur n'étonneront pas nombre de nos marins, toujours persuadés qu'à quelques exceptions près la mer ne peut être habitée que par des... bretons !
Je parcours la modeste capitale Adamstown. Une dizaine de maisons de bois, l'église, l'école, le post office qui émet des timbres parmi les plus recherchés des collectionneurs et puis fermant une petite place creusée dans la falaise, le Palais de Justice qui n'aurait pas fonctionné depuis 40 ans mais demeure là sans doute pour exorciser une trop lourde hérédité historique.
Il y a aussi un cimetière à Pitcairn. Un cimetière marin peut-être le plus marin qui soit d'où le regard se perd vers le sud, vers un horizon derrière lequel à 10 000 km, la seule terre ou poser le pied est... l'Antarctique !
Un cimetière de marins avec gravés dans des pierres mal taillées, à peine lisibles, les noms de Christian, Young, Adams, témoignant pour tout visiteur de la mer et devant l'histoire, de la réalité d'un drame qui avait de belles allures de fiction, témoignage silencieux après tant de fureur ; à peine troublé par le bruissement presque métallique des palmes d'un cocotier de service, seul gardien de ce lieu de grande mémoire et qui se balançant dans l'alizé tiède d'un soir de décembre, semblait accorder son tempo à celui, bien réglé, de l'ample houle du Pacifique.
Ce même soir, alors que je m'apprêtais à embarquer dans l'hélicoptère chargé de me ramener à bord, une petite fille, aux yeux bleus aussi délavés qu'un ciel d'Angleterre, se détacha d'un groupe d'enfants tétanisés devant le spectacle de ce gros insecte bourdonnant qui troublait de ses éructations la paix de cette soirée australe.
A sa main, un cahier d'écolier sur lequel elle me montra ses beaux dessins, avec des bateaux naviguant toujours sur ligne d'horizon ; sur la couverture du cahier une étiquette, comme celle que l'on collait autrefois dans les écoles de Gaston Bonheur. Sur l'étiquette le nom de cette petite fille : Mary Christian. « Direct descendant » me dit alors mon hôte instituteur.
Si d'aventure vous abordez un jour Pitcairn, n'allez pas chercher sur les tombes témoignage de cette histoire des mers du sud. Choisissez la vie.
Parmi les 45 habitants que compte actuellement cet îlot, il vous sera facile de rencontrer Mary Christian : son teint cuivré vous rappellera une ascendance Maorie mais ses grands yeux bleus vous rediront ce que je vous ai conté, l'histoire de cette Bounty et de son ancêtre, ce jeune officier de la Marine anglaise qui les cheveux plein de vent et de sel hurla un jour au monde et à la mer indifférente nos inguérissables besoins d'ailleurs.

ESPACE D'IMAGINAIRE
Peu d'espaces dans le monde n'ont été autant privilégiés par l'imaginaire occidental.
La fragilité de ces îles, leur insignifiance au regard de cet immense océan, leur incertitude en quelque sorte, en font des repères à peine perceptibles dans un Pacifique qui s'étend à perte d'imagination. Cette évanescence au bord de l'infini sera lieu d'élection de bien des chercheurs d'absolu.
La Polynésie va donc devenir le grand port d'attache de l'imaginaire où de dérives initiatiques en filiations littéraires et picturales, des adultes caressant leur rêve d'enfant vont venir jeter leurs ancres.
« Navigation bibliothécaire » a-t-on dit en songeant à London qui dirige son yacht sur les Marquises après avoir lu Stevenson, qui lui-même décide de visiter la Polynésie à la lecture de Melville.
En France, Loti en bon marin connaît son Bougainville, Gauguin exalté lit et relit Le mariage de Loti et Matisse, qui a acheté un tableau de Gauguin, veut le retrouver dans une Polynésie grandeur nature.
Chez les Anglo-Américains, ces espaces qui conjuguent si bien mer, soleil et imaginaire seront champs d'inspiration d'une superbe littérature d'aventure avec des personnages en prise totale avec le dehors, dont le devenir à travers départs, fuites, ruptures est essentiellement géographique pour ne pas dire géopoétique. Chez les Français, on saisit mal l'extraordinaire potentiel d'imaginaire qu'ouvre le monde océanien. On préfère cultiver analyses psychologiques, états d'âme et émois du cœur. Ce surcroît d'humanité, cette introspection quasi narcissique où se superposent images mentales et rêves d'européens vont masquer une réalité océanienne qui en elle-même offrit de plus amples perspectives.
[...]
Arnaud Alain d'Antin de Vaillac, Recueil de l'Académie des Jeux floraux

Notes

[1] […] Remerciement du comte Alain d'Antin de Vaillac, commissaire en chef de la Marine, lu en séance publique le 30 janvier 1994, Recueil de l'Académie des Jeux floraux.

Les cendres prisées pour de la coke

Eté en voiture avec Jean-Christophe et Elizabeth au vernissage De Meyer à La Remise du Parc. [Parmi les photographies exposées], portraits, extraordinaire technique, trop précieux. Préfère les natures mortes, études de reflets et de transparence, fleurs dans les verres. Pédérastes et Médisante [surnoms donnés avant la Première Guerre mondiale au baron et à la baronne De Meyer.] Histoire des cendres de la baronne prisées pour de la coke. [Elles étaient conservées dans une urne, dans le salon du baron. Des visiteurs se présentent. On les fait attendre. Ils se demandent où le baron peut bien cacher sa cocaïne. Ils découvrent l'urne, l'ouvrent, et prisent son contenu. L'histoire ne dit rien de l'effet produit, sauf sur le baron, qui s'arrache les cheveux.]

Renaud Camus, Journal d'un Voyage en France, p.24



cherchent dans son salon l'endroit où il peut bien cacher son héroïne et découvrant au fond d'une urne un peu de poudre légère, ils la prisent: c'étaient les cendres de la baronne.
Jean-Renaud Camus, Eté, p.108

La table de cuisine

[...] un peu comme de surprendre la fameuse table de cuisine quand on nest pas dans la cuisine dont il est question dans La Promenade au phare (mais dans ma hâte d'en finir et de me coucher et de fermer cet ordinateur et de me déplier le dos je m'embrouille de plus en plus...))
Renaud Camus, Corée l'absente, p.224

La femme qui peint demande au fils des Ramsay, dans La Promenade au phare, de quoi s'occupe son père en philosophie (il est professeur à l'université).
Ibid, bas de la page 237 (soit treize pages plus loin, noyé dans le texte)

Le fils répond, impitoyable: Subject et object of reality.
Ibid, p.238

''Good heavens! s'écrire la femme qui peint (dont j'ai oublié le nom).
Ibid, p.239

Le fils des Ramsay (j'ai oublié lequel c'était) voit qu'il est allé un peu loin et il explique: «Think of a kitchen table, then, when you are note there.»
[...]
Eh bien pensez à une table de cuisine quand vous n'êtes pas là.
Ibid, p.240

La reine Elizabeth a eu soixante-treize ans à Andong, en 1998. Voyager c'est tâcher de surprendre la table de cuisine. Moi je trouvais plutôt que la région de Dogye ou de Taebaeck ressemblait à Rive-de-Gier, à Firminy, à Saint-Chamond, à tous ces pays-là qui dans mon enfance représentaient le comble de l'horreur et de la tristesse, vus de Chamalières. Mais je pense à Corée l'absente. Mais je songe à Corée l'absente (et à la table de cuisine).
Ibid, p.241

Est-ce que ces rapprochements sont évidents? Je n'arrive pas à en juger. Cette anecdote de la table de cuisine est disséminée dans le chapitre VI de L'Amour l'Automne, comme on l'entraperçoit ici.

Quelques références

le Guide bleu vingt-deux fois nommé
Renaud Camus, Corée l'absente, p.254

C'est là que fut élevé son fils Celse-Bénigne, père de Mme de Sévigné; aux distributions des prix, à Massillon, on précisait toujours le nombre d'apparitions d'un même nom: Alain Bony, de Chabreloche, douze fois nommé, quatorze fois nommé.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.110

                                               ***************

Asie Asie
Corée l'absente, p.253

58. Sainte-Mère, presque à l'égal du Castel-Monte de Frédéric II de Hohenstauffen, dans les Pouilles (mais à une échelle infiniment plus modeste, évidemment), Sainte-Mère est vraiment le château-château, la quintessence de l'espèce, la forme élémentaire à partir de laquelle tous les autres châteaux vont pouvoir s'édifier, au moins dans le fantasme.
Renaud Camus, Le département du Gers, p.36

Le redoublement du nom est le signe de l'essence, de l'ité :

Or justement pas à Mauroux. On a des prés et des bois, on a de très jolis ruisseaux, une falaise pour les débutants, des rochers pour les vétérans, et un chemin qui est aux chemins, je le jure, ce que Sainte-Mère est aux châteaux : la quintessence, la pure ité. Il serait parfait pour l'article chemin, entre les pages d'une encyclopédie.
Ibid, p.81

Le chemin des chemins, l'archétype des chemins, est une notion qui revient souvent sous sa forme latine caminus caminus. Ce chemin apparaît en photo à la fin de Etc., dans Onze sites mineurs (p.161) et dans Corbeaux (p.161).

La première fois que je sais Renaud Camus avoir utilisé cette expression, c'était sous la forme cavatina cavatina : «C'est la cavatine par excellence, ce que les ornithologues ou les naturalistes pourraient appeler "cavatina cavatina", c'est-à-dire ce qui sert absolument de référence à toute les autres cavatines, du moins à la cavatine telle que je l'entends.»

complément le 8 février 2009:

voir aussi lector-lector, dans le Royaume de Sobrarbe, p.416

                                               ***************

Je lis le journal pour trouver les sources, et la grande bizarrerie de l'exercice, c'est le bouleversement de chronologie que cela induit:
En 2004, Renaud Camus va en Corée et découvre le "marou" (p.247) et joue à la "femme du Gange" (p.238).
En avril 2007 est publié L'Amour l'Automne, dans lequel on trouve un marou (p.333) et où «ils jouent à se perdre» (p.367).
En novembre 2007 paraît le journal explicatif.

Je préfère que cela ait lieu dans ce sens-là, je préfère avoir eu L'Amour l'Automne avant le journal, c'est plus amusant de deviner, surtout en lisant la chronologie pour tricher un peu. (Ainsi, il était vite évident qu'il y avait deux voyages en Ecosse).

Pour une jouissance de la citation hors contexte

Voyager c'est tâcher de surprendre la table de cuisine.

Renaud Camus, Corée l'absente, p.241




(Mais en fait, la vraie jouissance, c'est qu'en contexte cela n'est pas moins étrange:

La reine Elizabeth a eu soixante-treize ans à Andong, en 1998. Voyager c'est tâcher de surprendre la table de cuisine. Moi je trouvais plutôt que la région de Dogye ou de Taebaeck ressemblait à Rive-de-Gier, à Firminy, à Saint-Chamond, à tous ces pays-là qui dans mon enfance représentaient le comble de l'horreur et de la tristesse, vus de Chamalières.

Ibid, p.241

)

Le journal camusien

Le genre journal n'est pas mon genre, le journal camusien ne fait pas exception à la règle. Si je lis les journaux au fur à mesure de leur sortie, c'est pour savoir de quoi parlent les autres lecteurs.
Je me souviens de Rémi me disant à peu près, au sujet de Rannoch Moor, tandis que nous descendions à Rodez pour l'exposition Marcheschi: «Je redoute de le lire», ou quelque chose d'approchant, laissant transparaître ce que j'appellerais (mais ce n'est que mon interprétation), une fatigue morale.
Je ressens la même chose à propos de Corée l'absente: 2004, année sombre, année tourmentée, d'un certain point de vue année incompréhensible. Et le journal, étrangement, fait toujours remonter les souvenirs personnels: que faisais-je pendant ce temps? se demande le lecteur.
2004, comme 2003 et 2005, année passée sur le site des lecteurs. Je crois que je me suis disputée à peu près avec tout le monde là-bas (souvent je pense à la phrase de Tlön: «Un blog, ça sert à se faire des amis», phrase chaleureuse et plutôt vraie pour l'instant: un forum, ça sert à se faire des ennemis), entre les anti-camusiens ne comprenant pas que je défende Renaud Camus et les pro ne comprenant pas que j'émette des réserves... réserves qui elles-mêmes ne vont pas sans leur poids de remords et de scrupules quand on sait qu'elles sont lues au fur à mesure par un auteur que l'on admire et que l'on souhaiterait voir davantage reconnu.
Seul point lumineux de cette année, Rémi Pellet, "découvert" en avril, dont les perpétuelles interprétations psychanalytiques me laissent perplexe (et parfois ironique, mais je me retiens devant lui), qui s'est avéré un ami sûr et fidèle, et à peu près l'inverse dans le privé de ce qu'il montre au monde (ne conservant que son redoutable humour).

Donc, Corée l'absente.
Tlön m'a fait rire de bon cœur et un peu embarrassée (enfoiré!) en m'accueillant le 22 novembre par «Scigala-6; Soljetnitsyne-1, pas mal». (Devant ma tête ahurie, il m'a expliqué que c'étaient les entrées successives de l'index). Voilà qui ramenait d'un coup l'entreprise à sa juste dimension.
J'ai fini par acheter Corée l'absente jeudi 6 décembre (en pile à la Fnac des Halles, absent de la Fnac Saint-Lazare où visiblement on ne veut pas de Renaud Camus), et commencer à le lire il y a deux jours, parce que je n'arrivais plus à remettre la main sur le livre en cours, Journal d'un voyage en France.
J'ai atteint ce matin le début du voyage en Corée, j'aborde ces pages avec gratitude. Je n'en peux plus du constat de banlieue généralisée et d'appauvrissement de la langue. Renaud Camus croit-il réellement que nous ne le savons pas?
Finalement, je lui reprocherai l'inverse de ce que lui reprochent ses détracteurs habituels: un manque de hauteur. Ce qui nous déplaît et que nous ne pouvons changer, méprisons-le, oublions-le, ne le voyons pas. C'est un précepte d'éducation, non pas familial mais puisé dans les livres de l'adolescence. N'était-ce pas l'état d'esprit de la Restauration, dont il se réclame parfois?
Ce qui me rassure, c'est que ses constats bougons et perpétuels paraissent cantonnés dans les journaux et les essais socio-politiques: les autres livres en semblent heureusement exempts (et je soupire de soulagement à l'instar de Renaud Camus constatant qu'un château ou un paysage n'est pas atteint par la lèpre du siècle). Bien plus, ses autres ouvrages tentent d'explorer les opinions inverses; on trouve trace de ce mouvement dans L'Amour l'Automne, par exemple.
Allons, c'est après tout la fonction du journal: servir de matière première à l'œuvre et de déversoir à la mauvaise humeur de l'auteur.
Mais bon. Lire la déploration d'un auteur n'est pas tout à fait ce que je cherche dans mes lectures. Le journal camusien est finalement très réussi, présentant en abyme la laideur du monde: beaucoup de pages atteintes par la bougonnerie et les récriminations, quelques pages somptueuses ou drôles ou attisant le désir d'ailleurs, pages qu'on souhaiterait préserver des autres, pages qu'on souhaiterait voir contaminer les autres et dont on redoute que ce ne soit l'inverse qui se produise, ce qui fait qu'on n'ouvre plus un livre camusien sans un peu d'appréhension (d'où mon soulagement à découvrir Commande publique : "pouvu que ça doure...").

Quelques paragraphes, quelques pages, suffisent à consoler de tout le reste. Je retiens pour l'instant qu'il faut visiter Chaalis. Et le genre de sentiment qui est tout à fait mon genre, en revanche, est l'amour exprimé pour Chuncheon:

J'ai le sentiment de n'avoir pas été très clair à propos de Chuncheon, un peu plus haut (ni de l'être). Nouvelle tentative: j'ai (un peu) aimé cette ville parce qu'elle n'avait rien d' (e spécialement) aimable. Et comme nous y étions entrés pour une raison purement pratique (trouver de l'argent liquide), son défaut de tout caractère remarquable, son mutisme, l'espèce de vacance que lui conféraient le dimanche et ses larges avenues plutôt mornes, faisaient de s'y trouver (à vingt mille kilomètres de "chez soi") une expérience assez singulière (et qui serre étrangement le cœur, mais plutôt agréablement) — un peu comme de surprendre la fameuse table de cuisine quand on nest pas dans la cuisine dont il est question dans La Promenade au phare (mais dans ma hâte d'en finir et de me coucher et de fermer cet ordinateur et de me déplier le dos je m'embrouille de plus en plus...))
Renaud Camus, Corée l'absente, p.224

Tout me plaît ici, de ce sentiment de vacuité que je connais et comprends si bien, et qu'on puisse l'aimer, à la citation de Virginia Woolf, et justement de ce passage de la table qui me plaît tant, et le fait qu'on puisse sauter de l'un à l'autre sans lien logique, juste par affinités, parce que le monde n'est qu'un livre d'images invoquant des phrases ou des tableaux ou des musiques, comme si l'on appliquait rigoureusement l'art de la mémoire cher aux Anciens.

Je crois que je vais faire ce que je n'ai pas osé faire pour les journaux précédents: je vais vous infliger mes marginalia, je vais tenir un journal de lecture, tenir un contre-journal, dans le sens de "tout contre". L'exercice me tente depuis Outrepas, je n'avais pas osé m'y lancer sur le site des lecteurs.

Conversation sur fond de Rhoda Scott et de Manu Dibango (live)

O. : Donc c'est une planète où il y a un virus qui te transforme en zombie zaft. La seule façon de ne pas être malade, c'est de boire, dès la naissance. Donc tu as le choix entre mourir de cirrhose ou devenir un zombie. Et quand tu es un zombie, tu as envie de viande, et c'est dur parce qu'il n'y a plus de vaches...
C. : Et il y a les métis, des croisements entre les zombies et les vivants. Ce sont des loups-garous, donc évidemment à la pleine lune...
O. : il y a des problèmes. Mais heureusement le héros a une super-Cadillac avec un super-auto-radio qui permet d'écouter Led Zepellin et d'assister à ses concerts à Londres en remontant le temps...
C. : oui, mais quand même, il faut dire que le gros problème du héros, c'est de baiser, il ne pense qu'à ça...
O. : oui, il est complètement obsédé!
Moi, faisant mine d'être choquée : Et tu as prêté ça à C.?
O., dégagé : Ben je me suis dit qu'il n'était pas trop boutonneux.
Moi, mi-pensive : Hum. Tu sais je ne lis plus trop ce genre de truc, je suis passée à la vraie littérature...
O., souriant : Oui, je devrais peut-être essayer la vraie littérature.

etc.

PS : c'était l'anniversaire de Manu Dibango, dans une sorte de Buffalo Grill local le long de la N.19, quelque chose comme l'adaptation française d'un motel américain.

PPS : Pour ceux qui veulent tester le livre, il s'agit de Le Temps du Twist, de Joël Houssin.

Ladore de Nabokov à Roman Roi

Quoi qu'il en soi, ces jolis petits vers me touchent surtout par leur féconde résurgence dans l'œuvre de Nabokov, chez qui le souvenir de René est toujours très actif, particulièrement dans Ada, si préoccupé par le motif de l'inceste entre frère et sœur. Le domaine édénique où Ada et Van passent leur enfance dépend du village de Ladore, et l'importune Lucette, la jeune sœur dont le prénom rappelle la Lucile de Combourg, commet une fois le lapsus de parler du Mont-Dore «sorry, Ladore». On se souvient enfin que la Dordogne a pour origine deux ruisseaux, la Dore et la Dogne, et que cette troisième Dore prend sa source au pied du Sancy pour traverser immédiatement Le Mont-Dore. Tout cela prouve suffisamment, il me semble, que le domaine enchanté d'Ada doit être situé dans le Puy-de-Dôme et que la contrée prétendument mythique, russe à la fois et américaine, où se déroule l'action, c'est l'Auvergne.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.122


indexation de ce nom de Ladore dans Roman Roi.
Pour une onomastique à venir.

Le département du Gers

J'ai entrepris de lire Le Département du Gers dans sa version papier[1], et comme cela se produit en ce moment que je sors un peu des Eglogues, je m'en suis beaucoup voulu de ne pas l'avoir fait plus tôt.
Je l'avais lu au hasard dans sa version électronique, et ce qui manque justement dans les lectures électroniques, c'est la systématie: il se présente des embranchements, on s'engouffre, on ne sait plus par où l'on est passé, ni si l'on a tout lu. Ou alors, il y faudrait encore davantage de systématie.
Surtout, on perd la progression du livre, progression dont on ne sait si elle est totalement volontaire ou si elle est due aux différents états d'esprit de l'auteur chaque fois qu'il en reprend l'écriture. J'ai l'impression pour ma part, à chaque livre camusien que je lis, qu'ils sont meilleurs vers la fin, comme si la parole se faisait plus libre, plus rêveuse, moins retenue, après une certaine épaisseur de texte, quand les lecteurs les moins convaincus ont abandonné.

Le Département du Gers traite donc du département du Gers. On peut l'utiliser pour visiter le Gers, je conseillerais malgré tout de le lire avant de partir en voyage, car sur place, il risque de susciter bien des frustrations: il évoque tant de sujets, de familles, d'histoire et d'histoires, qu'on ressent le besoin de chercher, de creuser quelques points, avant de se lancer sur les routes. C'est une espèce de cabinet de curiosités, mêlant toutes les époques au gré des châteaux ou des noms rencontrés — mais les deux sont indissociablement liés, bien sûr.

Et puis il y a le rire, bien sûr, et jamais loin, la poésie, ou l'inverse.
Exemple: liste de tout ce qu'il n'y a pas dans le Gers:

27. Dans le Gers il n'y a pas de foules (sauf peut-être à Marciac durant Jazz in Marciac; à Mirande pendant le festival de country music; à Nogaro au moment de Grands Prix; à Vic-Fezensac pour Tempo Latino et durant la feria mais ce sont toujours des occasions spéciales). Dans le Gers il n'y a pas de précipitation collective (physiquement observable dans les rues d'une ville, en tout cas). Dans le Gers il n'y a pas beaucoup de plaisirs faciles et impromptus de la chair (que je sache). Il n'y a pas beaucoup de cinémas (encore que l'association Ciné 32 soit très active pour que beaucoup de films arrivent le plus vite possible dans le département, et même qu'ils y sortent en avant-première, quelquefois; mais enfin pour un boulimique de celluloïd, ce n'est pas précisément le paradis). Dans le Gers il n'y a guère de théâtre, de théâtre original en tout cas. Il n'y a pour ainsi dire pas d'art contemporain (sauf à Plieux et quelquefois à l'abbaye de Flaran (435-438, 449-456, 460-466); et d'ailleurs très peu d'art classique de très haut niveau (le musée de Mirande nonobstant (380-386)). Il y n'y a pas vraiment d'université, très peu de hauts débats d'idées, guère d'innovation scientifique et technique. Dans le Gers il y a peu de grandes et bonnes librairies, peu de jolis magasins de mode, pas une vraie pâtisserie fine, pas un bon marchand de fromage. Un précieux mode de vivre se maintient plus ou moins, certes, que libre à qui veut, ou presque, de rejoindre. Mais ce n'est pas dans ce département que vivre s'invente, au moins collectivement; ni ne se vit à son plus intense, sauf peut-être intérieurement. Soyons clairs : choisir d'habiter le Gers, ou d'y rester, c'est faire une croix sur beaucoup de choses.

Renaud Camus, Le département du Gers, §.27

Liste de tout ce qu'on pourrait faire "pendant ce temps", dont le contenu autant que le principe m'évoque Gvgvsse:

30. Pendant ce temps-là...vous pourriez être en train de vous garer du flot des voitures, en traversant la Cinquième avenue pour gagner le Gotham Book Mart, la Pierpont Morgan Library ou même le Metropolitan. Pendant ce temps-là vous pourriez être assis sur une banquette, dans l'une des salles du musée, à comparer trois ou quatre Cézanne côte à côte, ou bien trois Velasquez au Prado. Vous pourriez marcher en rêvant, et regarder les corps dénudés sur le sable, le long de la plage de Bottafogo, à Rio. Vous pourriez lire Milosz ou John Cowper Powys devant un granito di limone et la fontaine des Fleuves, à la terrasse d'un café de la place Navone. Vous pourriez, qui sait, si vous étiez quelqu'un d'autre, ou dans une autre vie, mais vous pourriez maintenant, à ce moment précis, participer au comité de rédaction d'un grand journal parisien, acheter une chemise dans Saville Row ou dans Carnaby Street, assister au séminaire de Lyotard ou de Pierre Bourdieu, vous endormir parmi la vapeur et l'eau clapotante dans un bain turc de Budapest, faire à Kyoto une conférence sur Mallarmé, suivre un concert de la Philharmonie de Berlin, participer à une manifestation entre la République et la Bastille, choisir des disques parmi des centaines de milliers à la Fnac Forum ou sous l'Opéra, écrire des articles de science politique pour une encyclopédie canadienne, vous embarquer pour Paros, vous pencher sur la corbeille de la Bourse, faire du trekking mystique au Tibet, mener une campagne électorale aux Batignolles, donner le premier tour de manivelle de votre grand film d'aventures, L'Etre et le Temps.
Ibid, §30

Dès lors, pourquoi choisir le Gers? Par goût du manque, par défi, par dépit, pour ses si aimables habitants, pour sa lumière, ses chemins, ses ciels, ses Pyrénées attendues et imprévisibles, absentes-présentes.

Le livre suit un chemin souvent double, le haut et le bas de la page n'avançant pas du même pas.
Palmier, forteresse de poche, épaulettes, hôtel particulier (§406) de référence (voir le "il est vrai" malicieux), plumes, motifs pour cafetières en émail, histoires familiales, châteaux, cheminées de châteaux, papiers peints de châteaux, places, rochers, toponymies, tout est vu, décrit, évoqué d'un mot, avec précision, délicatesse et coup de griffe à l'occasion.
Mais justement, le coup de griffe est rare, et c'est très reposant. Moi qui redoute les pages assassines et les jérémiades camusiennes dont trop de lecteurs (à mon goût) se repaissent, je préfère ce livre d'amoureux, qui, à l'occasion, fait part de ses craintes pour le futur, en s'appuyant sur les laideurs déjà avérées.

Ce que je préfèrerai, toujours, ce sont les abîmes inattendus. Jamais on ne sait si un mot va nous faire basculer dans la grande histoire, dans la petite, (et l'une ramène à l'autre, souvent, le temps aidant), dans les querelles de voisinages, dans les réceptions mondaines, contemporaines ou lointaines, ou si l'on va se retrouver dans la profondeur des livres, et l'on se rend compte combien finalement, aussi étroit soit le sujet choisi, le réel nous submerge: nous avons perdu d'avance, mais il ne convient pas de s'en attrister:

180. Si le lecteur n'y comprend rien, qu'il veuille bien se dire bien que c'est précisément à cette fin que lui est soumis cet indigeste exposé d'ailleurs ignominieusement simplifié. On entend lui montrer combien les mots sont traîtres, et plus que tous les noms de pays. Ce qui fait le caractère (potentiellement) métaphysique de l'érudition, c'est que son objet même se dérobe indéfiniment à elle, par dilution continue. Elle est aussi profondément réaliste, si l'on veut bien appeler réelle (et l'expérience ne manque pas de nous y contraindre) cette incapacité radicale où nous sommes d'appréhender le réel, non seulement dans sa totalité, mais d'abord dans sa consistance. J'écris un Département du Gers alors que je serais bien incapable, déjà, d'épuiser mon sujet, si je consacrais ma vie entière à rédiger plutôt un Bref Supplément (en vingt-trois volumes) à l'histoire du comté de Gaure...

181. Certes je m'épuiserais moi, en revanche. L'érudition épuise le sujet qui la pratique, ou plus exactement elle le dilue, lui aussi. Elle fait penser au verset de Rilke que cite Claude Simon en exergue à Histoire : Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux. Les mots, les noms surtout, se dérobent et se creusent à mesure même qu'ils se présentent à nous. Il faudrait définir chacun, avec une prudence méthodologique renouvelée de Descartes ou de Wittgenstein, avant que d'oser l'utiliser.

182. [...]

183. Mon modèle, c'est ce personnage de l'Aleph, justement, Carlos Argentini Daneri (« Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux ») qui a entrepris une description exhaustive de la planète , en vers : « En 1941, il avait déjà terminé les passages concernant quelques hectares de l'Etat du Queensland, plus d'un kilomètre du cours de l'Ob, un gazomètre au nord de Veracruz, les principales maisons de commerce de la paroisse de la Concepcion, la villa de Mariana Cambaceres de Alvear dans la rue du 11-Septembre, à Belgrano, et un établissement de bains turcs non loin de l'aquarium renommé de Brighton. » Grands dieux, ô dieux gascons ! Pourvu que j'arrive au moins à Faget-Abbatial !

Ibid, §180 et suivants

Notes

[1] Note: aujourd'hui, 5 février 2013, la version en ligne n'est plus disponible.

Tante pute

591. Il est vrai qu'un Lacave-Laplagne fut ministre des Finances du roi-citoyen. On voit son portrait dans la Salle des Illustres, à Auch. Si son fils fut aussi gros que lui, comme l'en accuse Cassagnac sur ses affiches électorales, il devait être énorme en effet. De son frère on n'a pas d'image : c'est qu'il était tellement haut-placé dans la franc-maçonnerie de l'époque qu'il ne devait pas être représenté. Le roi des Français occupait un rang bien inférieur. Il faisait ce que lui disait le maître. Les frères Lacave-Laplagne et leurs alliés Zangiacomi gouvernaient en secret le pays. Tuteur du duc d'Aumale, l'un d'eux fut l'exécuteur testamentaire du roi. La véridique histoire de France sous la monarchie de Juillet reste entièrement à écrire. Tous les documents sont là, dans cette immense bibliothèque. Et voici des vases offerts par le roi, des tabatières, des miniatures, et cette trop jolie tante que les garçons appelaient tante Pute...
Renaud Camus, Le Département du Gers, § 591

J'avais rencontré la propriétaire, une dame elle-même très pittoresque et très aimable, qui avait fini par me montrer d'extraordinaires salon et bibliothèque, et même le portrait d'une aïeule, aimablement surnommée Tante Pute. Cette fois nous n'avons vu personne. Mais rien n'avait changé depuis ma dernière visite : même désordre de la cour et des jardins, mêmes volets qui pendouillent, même atmosphère d'assez gaillarde indifférence au siècle.
Renaud Camus, Sommeil de personne, page 505

Lucidité inconsciente

— Tu trouves que je suis stupide?
Je suis resté un instant perplexe, songeant à la subtile distinction qu'opère Dennis entre les idiots et les cons; elle m'avait d'abord paru spécieuse mais elle est très opératoire: Thierry, par exemple, selon cette terminologie, n'est peut-être pas vraiment bête mais on aurait du mal à trouver plus con. Mais comme j'hésitais au bord d'une périlleuse honnêteté, il a heureusement ajouté:
— C'est une question idiote.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.263

J'attends le plombier

En vérifiant l'orthographe du nom de Fernand Reynaud Raynaud, je suis tombée sur Le douanier.

Là j'ai rien compris à ce qu'il a voulu dire. J'en ai conclu qu'il était bête.


Le plombier, en bonus.
(Mine de rien, le plombier n'arrive pas).

Question aux lecteurs de Renaud Camus

Vous savez sans doute qu'il a écrit une Eloge de la honte, qui constitue l'une des trois parties de Syntaxe.

Ma question est la suivante: avez-vous jamais rencontré une trace de honte dans les écrits de RC? Des regrets, des scrupules, des remords, oui, de la nostalgie et de la mélancolie, oui encore.
Mais de la honte?

Bronislaw Geremek et l'Europe

Sept jours avant Domenach, c'était Geremek que j'avais écouté. Je ne pensais pas en parler, car son intervention fut d'une certaine manière totalement irrrationnelle. C'est un rêve, une folie, que Geremek est venu nous raconter, pour nous convaincre d'être fous avec lui.

Il nous a raconté son rêve d'Europe, en remontant et descendant le temps. Il a donné tant de références que j'ai abandonné l'espoir de donner un compte-rendu précis de la conférence : Pierre Dubois, au XIVe siècle, Georges Podiébrad, Sully (notre Sully), l'abbé de Saint-Pierre (à propos de sa proposition d'une unité européenne, Voltaire s'exclamera: «jamais vu une oeuvre aussi sotte!»), Saint-Simon, un étudiant (nom illisible: Gxxbxxbosky?) dans sa cellule après l'insurrection de Varsovie en 1830, tous au cours des siècles ont imaginé d'organiser l'Europe, sous des formes et pour des raisons différentes.
Une atmosphère de rêve planait dans la salle, le rêve de plusieurs siècles qui faisait briller les yeux de ce vieux monsieur. C'était étrange et hors du temps.

Geremek a insisté sur le fait que l'Union européenne était le résultat d'une utopie, d'une utopie de paix. Derrière l'idée de paix perpétuelle de Kant il y avait en fait la guerre perpétuelle. Bronislaw Geremek nous a soumis une devinette : il existe dans le trésor de l'église de xx (pas compris: nom allemand ou slave) un chandelier datant du XIIe siècle; sur ce chandelier sont représentés les trois continents, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, et trois mots, la richesse, la science et la guerre. Quel mot est associé à chaque continent?
On aurait dit une nouvelle de Borges.
La richesse, c'était l'Asie (les épices), la science, c'était l'Afrique (les Arabes, les mathématique et la philosophie), et l'Europe, c'était la guerre.

«Nous venons de fêter les cinquante ans du traité de Rome. Il ne faut jamais séparer ce traité de la CECA. En 1950 on a décidé de construire une communauté autour de ce qui était la source de la guerre: l'acier et le charbon. Il fallait dépasser les raisons de la guerre et proposer la réconciliation.»
Jamais cette idée ne m'avait paru aussi énorme. Au lycée, que la France et l'Allemagne soient alliées paraissait tout naturel. Plus le temps passe, peut-être plus je "vis" de guerres (plus je suis contemporaine de guerres qui se déroulent pendant que j'écris cela), et plus cela me paraît énorme. Comme si les pays de l'ex-Yougoslavie pouvaient décider de vivre ensemble, ou l'Irak et l'Iran s'associer, ou la Palestine et Israël, le Liban et la Syrie... Enorme, improbable, impossible.

Geremek continue à nous raconter l'Europe, il détaille son histoire : «on ne fait pas l'Europe avec des chefs comptables. Elle est impossible sans chefs comptables, mais il y faut un grain de folie.»

Il nous parle du traité de Lisbonne: c'est un traité long et difficilement lisible, et c'est tant mieux. Le but était de donner à l'Union européenne la possibilité de mener une politique étrangère commune et donc d'avoir un ministre des affaires étrangères. Les Français et les Hollandais ont refusé cette possibilité, on a donc fait autrement, mais c'est la même chose.
Les citoyens ont la possibilité d'initiative législative: il suffit qu'une proposition recueille un million de signatures. C'est déjà arrivé: il y a eu 1,6 million de signatures pour que le Parlement soit à Bruxelles et plus à Strasbourg (c'est plus économique).

Bronislaw Geremek se demande comment rendre le projet de l'Europe aux citoyens. Les menaces d'une guerre ont suffisamment reculé pour qu'il faille une autre raison de vivre ensemble.


Parmi les questions de la fin a été abordé le problème de l'adhésion de la Turquie:
«On ne répond pas non à un grand pays. Parfois, il faut savoir se taire. Le processus d'adhésion doit être long, très long, quinze ou dix-huit ans. Pendant ce temps, les choses vont bouger, la situation va changer. Accueillir la Turquie dans l'Union européenne, c'est se donner la chance de devenir incontournable sur la scène internationale; mais c'est prendre le risque de faire imploser l'Europe: peut-elle accueillir une population aussi importante, de culture et de religion différentes? Alors il faut prendre son temps.»


Dans les remerciements de la fin, la présentatrice a incidemment mentionné la naissance de Bronislaw Geremek dans le ghetto de Varsovie. Une grande émotion m'a envahie pendant que la salle applaudissait, à regarder ce petit homme souriant et rêveur, né dans le ghetto de Varsovie, ayant vécu une partie de sa vie, dont quelques années en prison, derrière le rideau de fer, ce soir en train de donner une conférence sur l'Europe dans un amphi parisien.
Allons, il y avait encore un espoir.


Pour ceux que cela intéresse, les racines de la culture européenne in La promotion de l'identité culturelle européenne depuis 1946, par Viviane Obaton. (Bizarrerie: cela provient de l'institut européen de l'Université de Genève.)
mise à jour: non ce n'est pas si bizarre, car cet institut est lié au Conseil de l'Europe, dont fait partie la Turquie depuis pratiquement l'origine, à ne pas confondre avec l'Union européenne.
J'ai oublié de préciser que Geremek était un partisan de l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne.

Jean-Luc Domenach et la Chine

Jeudi dernier, 20 heures.

Jean-Luc Domenach est drôle, et extrêmement convaincant. Ses témoignages amusés sonnent juste : «Aujourd'hui, quand on parle chinois et qu'on ne craint pas les puces et les poux, on peut aller partout»; «La Chine, c'est la terre des épidémies, il y a toujours eu des maladies bizarres, là-bas; j'y envoyais des étudiants, ils revenaient malades, certains sont morts» (dit-il avec entrain. La salle consternée n'ose pas échanger de regards); «Je suis devenu le conseiller matrimonial d'une bande de chauffeurs de taxi...».

Son intervention posera deux questions, ou plutôt une seule question à deux faces : si la Chine devient un géant économique et politique, que deviendrons-nous (nous Occident), si la Chine échoue à devenir un géant politique et économique, le monde pourra-t-il le supporter?

Pas de réponse bien sûr, mais un tableau de la situation. Je condense, mais toutes les expressions amusantes sont des citations aussi exactes que ma mémoire et mes notes le permettent: «Aujourd'hui, entre le café de Flore et le café des deux Magots, mettons, on considère que la Chine est un miracle économique, mais que politiquement, "Oh la la, mais quelle horreur". Pour ma part, je pense le contraire. Politiquement, avec 12% de croissance, le gouvernement a pu desserrer son étreinte, et s'il y a encore beaucoup de condamnations à mort, leur nombre diminue d'année en année. On est passé de deux cent mille prisonniers politiques en 1989 à quatre ou cinq mille aujourd'hui. Alors qu'économiquement, la Chine est très fragile. On peut dire en allant vite qu'elle produit des pantoufles, des balles de ping-pong et des maillots de corps. Pour l'instant elle copie, mais il faut qu'elle apprenne à innover, qu'elle gagne en valeur ajoutée.»

Jean-Luc Domenach dresse la liste des défis que la Chine va devoir relever. Il prévoit une phase de recul (ou de moindre expansion) après l'exposition universelle de Shangaï en 2010. D'une part, les coûts de revient vont progressivement augmenter. Déjà les salaires s'élèvent, grâce au... téléphone portable («Ce sont des travailleurs pauvres, mais des travailleurs avec un portable»): il nous explique que la circulation de l'information provoque d'énormes mouvements de population (plusieurs millions de personnes par an), les gens se déplaçant en fonction des salaires pratiqués d'une région à l'autre. C'est ainsi que quatre à cinq millions de Chinois ont récemment quitté Canton pour Shangaï, obligeant les industriels cantonais à augmenter leurs salaires pour retenir leur main-d'œuvre. Les salariés commencent à réclamer une protection sociale, des hôpitaux, de l'instruction... Peu à peu, la Chine va devenir moins compétitive, c'est pour cela qu'il est impératif pour elle qu'elle sache innover et monter dans les gammes de produits.

C'est pour Domenach le grand défi, on sent qu'il est inquiet et pas très optimiste:
«J'ai compris beaucoup de choses en visitant la Chine. Chez nous, on protège les bizarres (sic), dit-il avec entrain. Je pense à toutes ces grandes familles bourgeoises du XIXe siècle qui ont donné leurs grands industriels à la France. Il avait toujours un bizarre par génération, qui partait aux colonies ou qui finissait ses jours à Monte-Carlo ou qui devenait savant. Moi, j'ai été protégé par ma grand-mère. Quand j'ai commencé à apprendre le chinois, ce qui était très bizarre (la salle rit), elle m'a dit: "si on t'embête, viens me voir". En Chine, ils ont un proverbe qui dit "il ne faut pas qu'un épi de blé dépasse". Ce n'est pas ainsi qu'on développe l'innovation.»
Il ajoute: «J'ai grandi en face de l'appartement de Paul Ricœur. Parfois, la lumière ne s'éteignait pas avant tard dans la nuit, ou elle ne s'éteignait pas du tout. En Chine, on se couche tôt, à 8 heures du matin les étudiants sont à l'université avant leurs professeurs. Il manque aux Chinois cette étincelle de passion pour l'étude, la recherche. Ils ne savent pas ce que c'est.» Cela viendra, mais cela va prendre vingt ans.
Cependant il ajoute, en réponse à une question de la salle: «J'ai été en face de petits génies. Quand vous sélectionnez à l'extrême sur un grand bassin de population, vous écrémez des petits génies.» Mais cela ne suffit pas, il faut une structure qui puisse permettre à ce génie de donner des résultats matériels, concrets.

Réponse à une autre question: «L'Allemagne et les produits allemands jouissent d'une excellente réputation de fiabilité en Chine.» «Angela Merkel peut se permettre de hausser le ton. Lorsqu'elle explique aux Allemands que si nous cédons sur nos principes et les droits de l'homme, les Chinois nous mépriseront, elle a raison.» «J'entendais deux Français qui discutaient (il prend l'accent marseillais): "ils m'avaient demandé des raccord de 15, je n'en avais pas, je leur ai fourgué du 17". Pour les Chinois, c'est très mystérieux; ils ont comme sujet de dissertation (vous savez, l'équivalent de nos sujets bateau sur la Chine): "Comment la France peut-elle être une grande puissance économique en étant aussi peu fiable". La réponse standard, c'est que la France est capable de sursauts, de coups de génie.»

La question du bonheur a beaucoup d'importance pour Jean-Luc Domenach. Lui-même paraît si épanoui, tellement capable d'enthousiasme et de tendresse, même quand il se montre inquiet: «Les Chinois ont été si malheureux depuis cent cinquante ans. Ce à quoi on assiste aujourd'hui, c'est la revanche sur les canonnières occidentales du XIXe siècle. Mais pour en arriver là, ils ont été si malheureux». «Nous avons les industries du bonheur, du loisir. Je crois que c'est par cet art d'être heureux que l'Occident peut faire face à la Chine».

Tout bien pesé, Domenach pense que le monde (aspects politique et économique) et la planète (aspect écologique) pourra s'accommoder d'un succès chinois mais pas d'un échec. Or cet échec reste très possible, la Chine est très fragile.


Hors conférence, deux liens : la page de garde de Twitter, que j'aime bien regarder de temps en temps: la rumeur du monde, ses alphabets que je ne comprends pas, la multiplicité des langues, et une parodie de Wow en chinois, qui m'émerveille (et accessoirement me fait beaucoup rire, surtout la musique): incompréhensible et totalement compréhensible dès qu'on connaît Wow.

mise à jour le 5 décembre : les moteurs de recherche chinois prennent place parmi les plus utilisés au monde.

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