De Transparents en Transparents

C'est étrange, ce nom de Transparents que je croise, de Caradec à Hugo, de Char à Camus. Les Transparents de Char devaient-ils quelque chose à Hugo?

— [...] Ça change en tout cas des Grands Transparents.
— Ça, c'est une lubie d'André Breton, qui croit tout ce que lui disent les cartomanciennes.
— Ce que tu goures, fillette. C'est encore une trouvaille de Victor Hugo, c'est bien le plus fort. À Jersey, on lui apportait de l'eau de mer pour se laver les mains. Un jour, il a renversé le seau et l'eau s'est barrée. Et il a aperçu au fond du seau une petite pieuvre. Elle était si transparente que dans l'eau il n'avait pas pu l'apercevoir. Il en a conclu aussi sec que d'autres êtres devaient exister autour de nous, tout en échappant à nos sens, des êtres translucides à l'air comme cette petite pieuvre était translucide dans l'eau [...].
François Caradec, Le doigt coupé de la rue du Bison, p.128


Ce monde-là enchante René. Les mois d'été, durant la pause scolaire, il glisse corps et âme dans cette Provence lumineuse avec ses saisonniers et ses marginaux, ses bateleurs et ses fadas, hautes figures d'un monde rural mal remis de la «der des der».
[...]
«Ce sont des vauriens!» Mais ce sont ses frères, ses frères d'adoption et peut-être même de sang. Ils sont pour lui les descendants légitimes et désignés du petit Charlemagne [le père de René Char], pauvre et orgueilleux, qui avait fui les fermiers chez qui on l'avait placé.
Dans cet univers viril, une femme aux yeux vert jade traverse légèrement le paysage : Diane Cancel. Elle lave et reprise les hardes de ses compagnons. Elles est la confidente et l'amante de ces errants. René remarque «sa chevelure barbare», une tignasse d'ébène souvent lustrée par les eaux de la Sorgue, et «sa gorge haute». Il leur arrive de se croiser dans un bras isolé de la rivière alors qu'il pêche à main nue. Au soir de sa vie, il évoquera ce souvenir:
«Elle me proposait d'arrêter là ma baignade et de venir me faire sécher par son tablier. Je feignais de ne pas entendre. Elle enveloppait d'herbe le mulet-cabot dont elle était la bénéficiaire et s'éloignait mi-féline, mi-boudeuse dans la direction opposée à celle où ma chemise et mes souliers dénonçaient mon enfance qui finissait.»
Ce premier terreau poétique — il élèvera bientôt chacune de ces figures du peuple au rang de Transparents, personnages clés de sa mythologie — ne lui fait pas oublier sa vindicte contre Albert [frère de René Char].
Laurent Greilsamer, L'Éclair au front, p.24


Dans cet univers viril (nous apprend le biographe de Char), une femme aux yeux vert jade traverse légèrement le paysage : Diane Cancel. Elle lave et reprise les hardes de ses ses compagnons. Elles est la confidente et l'amante de ces errants. Einstein himself is in a box and the work itself is in a proscenium frame which is very two-dimensional. Ma mère me parler sans cesse d'un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, disait-elle, qui s'appelait Albert, Dieu sait pourquoi et qui reviendrait un jour, pour prendre dans son cœur la place d'où m'auraient chassé mes fautes.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.101

Les Transparents ou vagabonds luni-solaires ont de nos jours à peu près complètement disparus des bourgs et des forêts où on avait coutume de les apercevoir.
Ibid, p.105


note pour les Eglogues

Pourquoi ce passage-là de la biographie de René Char est-il retenu?
Diane => nom actif dans les quatre premières Églogues.
Cancel => d'une part écho avec les "fenêtres surgissantes" (pop-up) de l'ordinateur de Camus pendant qu'il écrit («Etes-vous sûr de vouloir quitter?»), d'autre part permet de passer à Celan.
Ce passage évoque Albert, le frère de René Char => permet de passer d'une part vers Albert Camus, d'autre part vers la légende du double, du frère préféré (thème du double, du doppelgänger mais aussi de la mère mal-aimante) et de l'abandon par la mère, ce qui permet de rebondir vers Duane Michals, dont la mère a utilisé le prénom d'un autre pour le nommer.

La narration et la diégèse

Contexte: Renaud Camus décrit des planches de BD porno à un ami au téléphone. Il y en a beaucoup, l'action (les actions) est compliquée:

Tu te branles toujours ?
Ah non, merde, j'ai oublié. J'ai été pris par la narration aux dépens de la diégèse, comme dirait Ricardou.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1545

Le doigt coupé de la rue du bison, de François Caradec

Etrange livre, je ne pensais pas qu'on en écrirait encore des comme ça.

Le doigt n'a aucune importance. La rue du bison non plus. En cela c'est très moderne. Et le narrateur est flottant, instable, multiple.

Sinon... sinon c'est le Paris des années 50, et la langue verte des années 50, avec les obsessions des années 50. Je ne savais pas qu'on savait encore écrire comme ça (enfin, cela se perd, puisque François Caradec vient de mourir. Ce soir l'Oulipo lui rend hommage à la BNF (ou la TGB, je ne sais quel est le terme officiel)).

Des chiens et encore des chiens, de mémoire au moins cinq races, labrador, caniche, berger allemand, airedale, épagneul. Paris, les rues de Paris, les souvenirs, la statue de Chappe qu'on a fait fondre (je ne savais pas), la boutique du liège boulevard Montparnasse (est-elle encore là? J'y avais acheté un portefeuille), la rue Coëtlogon (un marin (c'est la rue de Paul Rivière)), toute cette géographie de Paris que je ne retrouve plus, mais peut-être ne lis-je pas les bons livres.
J'aimais Léo Mallet pour cela.

La fin, puis-je évoquer le dénouement? Peut-être pas. Les Lebensborn, ces haras à êtres humains, ce contrepoint très peu connu de l'utopie nazie... Je le connais à cause du Magasin des enfants, collectif sous la direction de Jacques Testard, qui a étudié à la fin des années 80 le désir d'enfant "à tout prix" sous les angles médical, juridique et psychanalytique.

C'est un livre qui n'a pas vraiment sa place dans notre époque. Il arrive trop tard, ou trop tôt, quand le recul n'est pas encore suffisamment grand pour que cinquante ans ne fassent aucune différence.
Ou c'est un livre terminé juste à temps, au moment où les derniers témoins de la période 1920-1945 sont en train de disparaître. Et puis c'est un livre destiné aux amoureux de François Caradec, puisqu'il y évoque ça et là des souvenirs — ceux qui savent devineront.


PS : je pense que cette écriture pourrait intéresser Didier Goux. Quant à moi, je vais me pencher sur la biographie de Raymond Roussel publié par François Caradec.

Le potin est l'essence de la littérature

On apprend par exemple, ce qui éclaire bien des choses, que la compagne de Ricardou est la fille de la propriétaire de Cerisy.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1516

A priori, c'est encore vrai aujourd'hui.

mise à jour le lendemain: on m'informe que ce n'est plus si vrai (je ne fais jamais très attention aux potins): une certaine disgrâce planerait, et des photos auraient disparu des murs.

Le nom du père

Un feuilletage assez rapide de L'Amour l'Automne ne m'a permis de trouver un passage "clair" dans lequel Renaud Camus exprimerait ses doutes quant à sa filiation. En revanche, on relève de très nombreux passage sur le nom, la possibilité de changer de nom, de porter le nom de sa mère, de se faire appeler avant tout par son prénom...

Le seul passage que j'ai trouvé pour l'instant est celui-ci. Je m'en souvenais car je l'avais trouvé caractéristique : il intervient très tard dans le livre, au dernier chapitre, alors que certains lecteurs (ou la plupart) ont abandonné au cours du chapitre précédent, et il est à peu près illisible (je vous en donne une transcription).
Cela rappelle les épreuves dans les contes de fée: vous saurez tout, je vous dirai tout, mais il faudra le chercher, il faudra le trouver, il faudra triompher de multiples épreuves avant de parvenir à la vérité.
Renaud Camus écrit (à moitié) ce qui a bien peu de chance d'être lu : montrer mais ne pas montrer, les Églogues sont aussi une danse des sept voiles: il y a toujours un voile supplémentaire [1].

risoiredecettequestiondesoriquandonqueluimêmenesavaitmê-
mepasquiétaitsonluiavaitditetrépétépendanttoutesonenfanceouplutôta-
vaitditetrépétéensaprésencesanssadresseràluimaisaucontraireenlassu-
mantenparaissantassumerenassumantsansdouteentoutebonnefoiquilnétait-
paslàouentoutcasquilnentendaitpasounepouvaitpascomprendrequilnétait-
passonqueluinéta-itpassonetquonsedemandaitbiendoùilpouvaitbienalors-
vouscomprenezexcusezmoilaissezmoirireenfinjeveuxdireilestunpeudiffi-
ciledanscesconditionsdeprendreausérieuxsinoncommeunindicejustement-
toutesceshistoiresdoriginederacedepeupledenomdhéritagedealorsquelui-
précisémentluinipersonnenalamoindreidéedecequepeutbienêtresapropre-
vousconviendrezquonadumaljeveuxdirecommentpeutilinsistersur-
limportancepourlesautresdecequipourluinesauraitpardéfinitionnenavoira-
ucunecommeunaveuglequiprétendraitservirdeguidedansunmuséeouun-
hommepolitiqueencombrésdecasserolesquiseposeraiengrandlégislateu-
retpurificateurdelarep
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.533

Ce qui donne, une fois les espaces introduites et des mots ajoutés (c'est moi qui complète):

risoire de cette question des origines quand on songe que lui même ne savait même pas qui était son père on lui avait dit et répété pendant toute son enfance ou plutôt on avait dit et répété en sa présence sans s'adresser à lui mais au contraire en l assumant en paraissant assumer en assumant sans doute en toute bonne foi qu il n était pas là ou en tout cas qu il n entendait pas ou ne pouvait pas comprendre qu il n était pas son fils que lui n était pas son fils et qu on se demandait bien d où il pouvait bien venir (ou sortir) alors vous comprenez excusez moi laissez moi rire enfin je veux dire il est un peu difficile dans ces conditions de prendre au sérieux sinon comme un indice justement toutes ces histoires d origine de race de peuple de nom d héritage de (etc.) alors que lui même précisément lui ni personne n a la moindre idée de ce que peut bien être sa propre origine vous conviendrez qu on a du mal je veux dire comment peut il insister sur l importance pour les autres de ce qui pour lui ne saurait par définition ne n avoir aucune réalité? consistance? vérité? comme un aveugle qui prétendrait servir de guide dans un musée ou un homme politique encombrés de casseroles qui se poserai en grand législateur et purificateur de la rep

Evidemment, c'est bien sibyllin et peut dans l'absolu donner lieu à de multiples interprétations. Cependant, le "vieux lecteur" a déjà rencontré d'autres extraits exprimant le même doute, c'est pourquoi il suppose que les lignes ci-dessus concernent le père de Renaud Camus. Par exemple :

PÈRE. [...] Oh! La peste soit de ce patronyme trivial, tout juste bon à qualifier un nez, et qui ne sait vouloir dire qu' écrasé, aplati, peu saillant. Je n'ai jamais aimé le bruit de ses syllabes. Et je n'ai jamais vraiment assumé son allure : il m'a toujours semblé le nom d'un étranger. Or, maintenant, mon père est mort, qui d'ailleurs a semblé insinuer, en plus d'une circonstance, que je n'y avais guère d'autre droit que le droit. J'y renonce sans remords ni regret. (Le Département de la Lozère, p.116-117)
Renaud Camus, Etc. (1998), p.146

Ou encore, contemporain de la parution de L'Amour l'Automne (Plusieurs garçons parlent de leur famille et de sa réaction face à leur homosexualité) :

Moi j'avais la famille type de ce genre de choses pour manuel élémentaire de psychologie: une mère autoritaire et dominatrice, un père faible et amoureux dont je ne savais même pas si c'était mon père — je ne le sais toujours pas, d'ailleurs; et des scènes continuelles, horribles, chaque fois qu'ils étaient sortis ensemble. Il était même question d'un soldat allemand.
Renaud Camus, Journal de Travers, (journal de 1976 publié en 2007), p.178

Ou W., au cours d'une dispute:

Si tu avais travaillé un peu, dans ta vie, au lieu de recevoir toujours de l'argent de tes parents et te demander qui était ton père, tu verrais le monde tout autrement!
Ibid, p.1517


Il faudrait que je retrouve ce passage décrivant les domestiques discutant entre eux, s'indignant de ce que "la salope parte rejoindre son amant" (non-sic, mais presque) tandis que le petit (Renaud Camus) est en larmes sur le perron (il vient d'échapper à un accident). L'événement est évoqué hors contexte dans Passage ou Échange, ce qui fait qu'on ne peut le comprendre.
Je l'ai relu beaucoup plus récemment dans les termes plus explicites que je viens d'employer, mais où?


complément le 25/11/2008

J'ai retrouvé le passage que je viens d'évoquer. En fait, il ne prouve rien en ce qui concerne le sujet de ce billet. En revanche, il confirme une certaine inconscience ou indifférence de la mère, durement jugée par les domestiques.

Ce n'est certainement pas un hasard, certainement, si Duparc, dans Échange, a placé l'épisode du départ au bal de la mère, alors que l'enfant vient d'échapper de justesse à la mort, à la fin de la première partie du livre, juste avant la coupure. Il n'est pas allé jusqu'à raconter, toutefois, que l'enfant, assis sur les marches de l'escalier, devant la maison, entendait à ce moment-là les voix du jardinier et de sa femme qui sortaient de la fenêtre — un soupirail, presque — de leur pièce à demi souterraine:
«Regarde-moi ça, cette garce qui fout le camp quand le môme est là à chialer et tout...»
(En plus il y avait le soupçon qu'elle partait vers un amant.)
Journal de Travers, p.369

C'est comme l'épisode de la pelle à feu. Est-ce l'un des neuf enfants Barré ou l'un des neuf enfants Trichet qui la laisse tomber du balcon? Toujours est-il que son tranchant frôle Denis. Sa mère est déjà au portail, alors, et elle monte, sans se retourner, malgré ses cris, dans une grosse voiture blanche, américaine, décapotable.
Denis Duparc, Échange (1976), p.115


Notes

[1] «il est le monde de la danse des sept voiles, et après le septième il y en a sept encore», Renaud Camus, Hommage au carré, p.217

Guerre à Havard, de Nick McDonell

J'ai acheté ce livre d'abord parce qu'il était petit. J'essaie de ne plus acheter que des livres que je vais lire, je choisis donc des livres peu épais (c'est l'un des pires effets pervers du blogging: qui veut bloguer à propos de livres doit lire, qui lit ne blogue pas... à moins de choisir de tout petits livres).
J'ai hésité, car le ton de ce livre était atrocement banal, sans effet de manche. Puis je l'ai acheté parce que le ton en était sans effet de manche, atrocement banal.

Je ne le regrette pas. Il est constitué de chapitres très courts qui pourraient être des billets de blogs ou des éditoriaux. Ils ne leur manquent pour cela qu'une certaine ironie ou une volonté de démonstration.

J'ai rarement lu un livre aussi platement descriptif. Tout l'art de l'auteur réside dans le collage, l'apposition d'événements ou de scènes sans grand intérêt, à peine des événements, qui mis côte à côte ont encore moins de sens.

Tout cela se passe à Havard, parmi les futurs dirigeants politiques ou économiques ou médiatiques de la nation.
Rien ne se passe comme on n'aurait pu le prévoir.
Mais il y a longtemps que plus rien n'est prévisible.

L'auteur est très jeune, né en 1984. C'est son troisième livre. Je vais acheter les deux autres et je vais attendre les suivants.

Je mets en ligne le premier chapitre.

Dans le gymnase Hemenway de la faculté de droit de Harvard, il doit y avoir vingt-cinq tapis de course, constamment utilisés. Ce sont des machines remarquables, noires, brillantes, presque silencieuses : des outils de luxe au service de la santé et de la vanité. Chacun est doté d'un écran plat diffusant les meilleures chaînes du câble. Les coureurs sont eux-mêmes remarquables. Hemenway est considéré comme la meilleure salle de sport ouverte à la population non universitaire. Tout le monde est en forme. Aucun regard ne se croise, bien que l'endroit fourmille d'une énergie sexuelle alimentée par le balancement de queues-de-cheval humides. Les athlètes, vêtus de shorts moulants estampillés Harvard, de T-shirts « Sauvez le Darfour » ou de joggings aux couleurs des New York Knicks, semblent être des jeunes gens extrêmement sérieux, acquis à la cause de l'esprit sain dans un corps sain. Beaucoup, tandis qu'ils courent sur place, regardent les infos.
L'Info, c'est toujours l'Irak. Si l'on se tient au fond de la salle, près des courts de squash blancs aux normes olympiques, on peut observer cette élite courir sur place devant un des nombreux reportages : bombes artisanales explosant, reporters équipés de gilets pare-balles sur leurs chemises en coton ou l'éternel enfant en sang qu'on porte dans les bras. Si on revient le lendemain, on verra les mêmes personnes, courant au même endroit, regardant les mêmes horreurs. Sauf que ces horreurs empirent de jour en jour.
Bien sûr, tout le monde ne s'intéresse pas à la guerre. Pour chaque amateur de journal télévisé, il y a un amateur de sport et un amateur de série. Mais ceux qui regardent le JT sont les plus intéressants. Non que le sport ou les séries soient ennuyeux, mais en raison de l'analogie entre cette guerre malheureuse et le fait de courir sur place, dans la prestigieuse salle de sport de la plus prestigieuse université. Il est toujours difficile de savoir ce que les gens pensent des informations qu'ils regardent. Et ici, dans la plus prestigieuse salle de sport etc., savoir ce qu'ils pensent n'est pas seulement difficile mais crucial, parce que, parmi ces jeunes gens qui regardent les informations, certains espèrent en devenir un jour les acteurs - et parfois, à raison.
C'est du moins ainsi que ça se passait dans la promotion 2006 - ma promotion.

Guerre à Havard, de Nick McDonell, p.9 - Flammarion, 2008

L'auteur, réflexions de Lucien Dällenbach

En chemin, je lisais, comme d'habitude, dans le métro, la relation des débats de Cerisy sur Robbe-Grillet, y trouvant des réflexions intéressantes de Lucien Dällenbach sur le nom de l'"auteur".
Renaud Camus, ''Journal de Travers, p.1377

Dällenbach fait une communication ayant pour titre Faux portraits de personnes. Je ne recopie pas tout, mais la conclusion:

L'auteur abymé
A l'inverse du récit traditionnel qui cherche à se naturaliser en se donnant un père illusoire, le récit robbe-grilletien proclame sa condition verbale en s'attaquant à l'idée même de paternité. Il ne lui suffit pas de suggérer que la formule «c'est moi le patron» ne peut être qu'ironique dans la bouche d'un scripteur; il lui faut encore user de conjontions-disjonctions et de variantes pour démontrer par l'absurde que toute représentation auctoriale est un leurre — et abymer — au sens cette fois de causer des dégâts — l'image classique de l'Auteur-Créateur. Ce faisant, l'écriture se révèle a-causale, bâtarde et parricide. Aussi bien n'est-il pas pour surprendre que le dieu Thot, qui en est l'inventeur, soit «à la fois son père, son fils et lui. Il ne se laisse pas assigner une place fixe dans le jeu des différences. Rusé, insaisissable, comploteur, farceur, comme Hermès, ce n'est ni un roi, ni un valet; une sorte de joker plutôt, un signifiant disponible, un carte neutre, donnant du jeu au jeu.» Les doubles du premier Robbe-Grillet ne disent pas autre chose — et ceux qui les suivront, en le disant plus nettement encore, délivreront en acte, cette leçon: plus un texte est désoriginé, plus il est pluriel et donne du «jeu au jeu».
Lucien Dällenbach, Faux portraits de personnes in Robbe-Grillet: colloque de Cerisy, tome 1, p.128, 1976

On retrouve ici les obsessions voilées de Renaud Camus pour la bâtardise, la paternité, le nom, l'origine (la preuve en est que RC se réjouit que Ristat se soit aperçu que la bâtardise était l'un des thèmes souterrains qui organisent Échange).

Critique express

Nous sommes debout dans le métro 14, pas trop tassés. Ma voisine ouvre un Gallimard collection blanche, La meilleure part des hommes, de Tristan Garcia. Le titre à lui seul me fatigue déjà, avec son accroche marketing soigneusement calculée.

Elle en est au début, cinq millimètres de pages lues, à peu près. Machinalement, je lis quelques lignes par-dessus son épaule.
Je suis atterrée. Diminutifs ridicules utilisés à toutes les phrases (comme si l'auteur ne connaissait pas les pronoms personnels), situations du niveau des romans contenus dans les cahiers centraux de Femmes d'aujourd'hui et Bonne soirée que lisaient mes tantes vieilles filles en 1977 — modernisées grâce au sida...
C'est ça la collection blanche?

Ça c'est un slogan

Sur le sac plastique donné par la librairie allemande à côté de Beaubourg s'affiche en gros caractères la phrase:

« Lesen gefährdet die Dummheit».


soit à peu près : Lire menace la bêtise.

L'écrivain n'a pas d'identité, par Jean Ristat

Bien sûr il n'est toujours pas question de ce qui tient le livre ensemble, de ses procédés de fabrication, du travail sur le signifiant (à force de ne pas vouloir que ce travail se voit trop, comme dans les romans de Ricardou, on finit par le rendre si discret, malgré son intensité, que plus personne ne s'en rend compte), mais l'article est presque tout entier consacré à un point non moins essentiel, et dont personne n'a rien dit jusqu'à présent, sinon des bêtises, à savoir le flottement d'identité de l'auteur. Autour de ce thème central Ristat réalise toutes sortes de variations brillantes, qui éclairent grandement un certain nombre de choses, y compris certaines, comme la bâtardise, et le fils «tard venu», qui n'affleure expressément nulle part dans le livre, et qu'il a su débusquer. J'étais enchanté [...].

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1335


L'affaire Renaud Camus-Denis Duparc

Un écrivain n'a pas d'identité : ou bien il les a toutes. Ce qui revient au même: «J'ai été Isaie, Eschyle, Judas, Maccabée, Juvénal, d'autres poètes encore, plusieurs pein­tres et deux rois de Grèce dont l'ai oublié les noms», disait Victor Hugo à un hôte de passage à Guernesey. On sait, d'autre part, qu'il eut l'idée de se faire peindre en Christ par Louis Bou­langer.
Pourquoi M. Renaud Camus ne se prendrait-il pas pour M. Denis Duparc ? A nous autres, lec­teurs de passage, à qui il dédie son livre. Il peut bien, lui aussi, confier son désir d'être un autre pour rester le même. Evidemment, si je dis au policier qui m'ar­rête un soir au coin d'une rue que je n'ai pas d'identité ou que je les ai toutes, que se passera-t-il ? Il exigera que je lui montre mes papiers.
« Comment vous nommez-vous ? — Denis Duparc. — Et le Renaud Camus dont je regarde la photo in Passage «Hair parted in the middle», qui est-ce? Il est né en 1946 à Chamalières. — Chamalières ? Tiens, dit le policier, ça me rappelle quelque chose...
— Je suis le père de Renaud. Je suis né en 1950, dans le Centre.
— Profession du père ? — Consul. — Votre profession ? — Ecrivain, avec un livre qui porte le titre de Central Park. J'habite New-York.
— Pourquoi possédez-vous les papiers d'iden­tité de Renaud Camus ?
— Parce qu'il parle de moi dans son pre­mier livre, paru en 1974 : Passage. En fait, il n'est pas mon frère. Mon père peut-être? Ou ma sœur? Ou ma mère? Je ne sais pas. Nous jouions beaucoup au tennis autrefois, non loin de grands et beaux palmiers. Peut-être ai-je tué Renaud Camus?»
On a enfermé Denis Duparc, lequel a écrit son histoire dans Echange sur «une table face au mur, sous une grande carte de mon île... tout juste si je m'interromps, de loin en loin, au milieu d'une ligne, pour tourner la tête vers la fenêtre grillagée...»

La question de l'anonymat préoccupe la mo­dernité. On sait bien, maintenant, que la pratique de l'écriture efface le nom de l'auteur supposé. On a conquis le droit de n'avoir pas à rendre compte des citations, emprunts, autrefois pro­priétés de celui qui signait. Dans Passage, de Renaud Camus, il est dit que «de nombreux passages du livre sont empruntés, sans que cela soit indiqué, à Butor, Duras, Corbière, T.-.S. Elliot, Mallarmé, Melville, Mary Mac Carthy, Rimbaud, Proust, Roussel, Jacqueline Risset, Claude Si­mon, Woolf». J'en passe, et non des moindres : Denis Duparc, entre autres. De l'emprunt de Pas­sages sans nom d'auteur à l'appropriation d'un nom, il n'y avait qu'un échange à opérer. Songez à cette phrase d'Alfred de Musset, citée par Littré et plus tard par M. Sollers, en exergue de Parc: «Pour être proposés, ces illustres échanges veulent être signés d'un nom que je n'ai pas». Soit. Ainsi, je peux signer un livre du nom de Boileau, ou de Jules Verne, ou de Proust. Mais je peux également le faire d'un nom inventé, lequel est un personnage d'un premier livre.
Mais y a-t-il quelque chose qui ressemble à ce qu'on appelle un premier livre ? Comme on dit de Dieu qu'il fit le premier jour ? Y a-t-il donc un auteur ? Si oui, cherchez-le, car il s'est perdu dans le parc.

Denis porte le nom du lieu où il a égaré Renaud Camus. Voici ce que je lis quand j'ouvre le livre: «Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin». Autant dire, on l'avait compris, qu'il n'y avait pas de première phrase. De Passage à Echange, on se renvoie la balle. Comme au tennis. Superbement, avec une même somptuosité d'écriture, un égal souci de la des­cription précise. «La chambre est au premier étage, la première à droite de la dernière marche. Mais elle se trouve sur le côté gauche de la maison pour un observateur placé à l'extérieur et la regardant.» Cette géométrie impeccable désarçonne le lecteur. Et il lui arrive de tomber après un paragraphe dont il avait, allègrement et sûr de lui, enfourché les phrases. Il se dit soudain, à un détour d'une ailée, dans ce parc si familier, si rêveuse bourgeoisie: N'ai-je pas déjà lu cette phrase quelque part ? Il feuillette le livre à rebours, et, en effet, il retrouve une phrase qui parait ressembler à celle qu'il a lue un peu plus loin. Presque. Il suffit d'un adjectif ou d'un substantif qui en remplace un autre, et le tour est joué. Mais le décor s'en trouve changé, une intrigue différente se noue. Le passé est le lieu de la répétition incertaine, du «comme si» : autant dire du roman et des généalogies réinventées.

Le lecteur, en ouvrant le livre, pouvait se croire dans un paysage familier. Au fond, se disait-il, l'auteur décrit les maisons de son enfance, un parc. «Et c'est toujours une image du parc... le grand bassin, toujours vert sous son immense tilleul; le cèdre de mes voltiges; le sapin où je me cachais, et ne me trouvais jamais; la rigole où mon père m'a construit un moulin à aubes; le petit bassin de rocailles entre la maison et la grille... Il y avait des arbres étranges, exotiques, plantés trois générations avant moi pour distraire la langueur d'une femme rêveuse et triste.» Décidément ce Denis Duparc sait merveilleusement décrire les lilas, l'odeur des tilleuls, les jeux de la lumière, la mélancolie d'une société décadente et qui s'ennuie, impa­tiente du passage, de la fin. Il fait défiler devant nos yeux des cartes postales ou des photogra­phies jaunies et l'on se prend soudain, les regar­dant, à refaire l'histoire. Son parc est, de ce point de vue, comme celui du vizir Mustapha dont parle Voltaire: «Il y avait des bains, des jardins, des fontaines : on y voyait partout l'excès du luxe, avant-coureur de la ruine.»

Il y a, quelque part dans ces pages, le goût amer de l'enfance resongée, une nostalgie qui pourrait tourner au tragique si Duparc ne savait interrompre le lamento ou simplement l'adagio pour passer à autre chose avec une désinvolture feinte. C'est-à-dire, en réalité, revenir, parce qu'il est comme halluciné, aux mêmes paysages, aux mêmes lieux, aux mêmes situations.
Je crois que l'étrangeté indiscutable qui se dégage d' Echange provient d'un mouvement quasi immobile de l'écriture qui se reprend sans cesse, phrase après phrase, paragraphe après paragraphe, une sorte de tremblement immobile du temps. Comme si la main qui tient la pho­tographie s'affolait au souvenir de ce qui fut et de ce qui sera. Car telle est sans doute la pratique corrosive de l'écriture qui fait du pré­sent et de l'avenir un passé; du passé, un présent. Je veux dire que l'écriture nous rend à la mort.

Jean Ristat, Le Monde, 21/01/1977

Cette date que j'ai notée au crayon de papier sur la feuille imprimée à partir de microfiches est très étrange car elle ne correspond pas du tout au Journal de Travers. Il faudrait effectuer des vérifications.
Le Parc de Sollers est une autre piste à explorer pour les incipits de Passage.

Course de poux

Lequel d'entre nous eut l'idée d'organiser des courses de poux? Je ne m'en souviens plus. Mais cela nous valut des instants fiévreux qui occupèrent nos esprits. Au cours de l'interminable journée, tandis que nous remplissions et poussions des wagonnets ou déchargions des tonnes de charbon, de songer à la récréation du soir, à nos vaillants coursiers à six pattes que nous faisions galoper ventre à terre (la table en guise de pouxodrome), nous procurait une lamentable exaltation. Très vite — il fallait s'y attendre — s'engagèrent des paris. Ce qui donna lieu à des situations tendues, dramatiques. Un tel jouait ses cigarettes et son chocolat, tel autre son tube d'aspirine, un troisième sa réserve de boîtes de conserve, sa flanelle... Rares étaient les parieurs qui restituaient les biens de ceux que la fortune avait dépouillés. Certes, ce n'était pas Macao, mais l'« enfer du jeu » gagna notre baraquement. Crémieux, après avoir perdu ses rations et tout son argent de camp, n'alla-t-il pas jusqu'à engager son manoir du Périgord ? Qu'il perdit également ! Le pou de Chaidron avait coiffé le sien au poteau (une allumette) d'une encolure ! Je vois encore Crémieux, livide, aussi livide que tous les poux réunis, arracher un morceau d'un sac de plâtre sur lequel il rédigea en bonne et due forme l'acte d'acquisition, signé de deux témoins, au profit de Chaidron ; il lui donnait la jouissance du manoir, « excepté les communs »...
Devant la rage et la passion des turfistes, nous décidâmes à une forte majorité de cesser les paris; du même coup cessèrent les galopades. Le cœur n'y était plus. Nos poux rentrèrent tous dans la clandestinité.

René de Obaldia, Exobiographie

15 enquêtes policières, souvenirs

Bizarrement, A. a ramené d'Allemagne une soudaine passion pour Arsène Lupin. Elle vient de terminer les quatre que nous avons à la maison, j'exhume pour elle un livre de mon enfance, 15 enquêtes policières.
J'aimais beaucoup cette collection, elle est à mes yeux aussi mythique que les Contes et légendes blancs au dos rayé d'or.

C'est dans ce livre que j'ai lu pour la première fois Maurice Leblanc, Conan Doyle et La lettre volée d'Edgar Poe. Il m'en restais trois images, trois souvenirs-flash: celui d'un clochard aux pieds propres, celui d'un accusé décidant d'utiliser "un truc de la communale" et celui de l'enfant gagnant toujours au jeu de pair ou impair. Mes souvenirs avaient confondu les deux derniers, sans doute à cause de l'âge des enfants. Je ne me souvenais plus que la description du jeu de pair ou impair était de Poe.

» J'ai connu un enfant de huit ans, dont l'infaillibilité au jeu de pair ou impair faisait l'admiration universelle. Ce jeu est simple, on y joue avec des billes. L'un des joueurs tient dans sa main un certain nombre de ses billes, et demande à l'autre: «Pair ou non?» Si celui-ci devine juste, il gagne une bille; s'il se trompe, il en perd une. L'enfant dont je parle gagnait toutes les billes de l'école. Naturellement, il avait un mode de divination, lequel consistait dans la simple observation et dans l'appréciation de la finesse de ses adversaires. Supposons que son adversaire soit un parfait nigaud et, levant sa main fermée, lui demande: «Pair ou impair?» Notre écolier répond: «Impair!» a et il a perdu. Mais, à la seconde épreuve, il gagne, car il se dit en lui-même: « Le niais avait mis pair la première fois, et toute sa ruse ne va qu'à lui faire mettre impair à la seconde; je dirai donc impair. Il dit: «Impair», et il gagne.
» Maintenant, avec un adversaire un peu moins simple, il aurait raisonné ainsi: «Ce garçon voit que, dans le premier cas, j'ai dit «Impair», et que, dans le second, il se proposera — c'est la première idée qui se présentera à lui — une simple variation de pair à impair comme a fait le premier bêta; mais une seconde réflexion lui dira que c'est là un changement trop simple, et finalement il se décidera à mettre pair comme la première fois. Je dirai donc pair.» Il dit «Pair!» et il gagne.

Edgar Poe, La lettre volée

J'avais huit ou neuf ans, cela m'avait beaucoup impressionnée. Lors des longs voyages en voiture, je passais des heures à poursuivre le raisonnement: «mais il va penser que je vais penser qu'il n'a pas changé, donc il va changer, donc il faut que je réponde...» etc.
Plus tard, je fus très forte au "Menteur" (le jeu de cartes), tant pour ne pas me faire prendre que pour prendre les autres.

La règle des trois éléments

Je dis que je n'exclus rien, que pour ma part je n'ai pas de puritanisme littéraire, que tout peut être pris dans les filets du texte à condition de s'y inscrire solidement, c'est-à-dire d'y être lié au plus grand nombre d'éléments possible, d'être soi-même un élément rimant. Tout, chaque phrase, chaque mot, doit correspondre au moins à trois choses, c'est ma règle, à trois autres éléments du texte, doit avoir au moins trois raisons d'être.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1059

Hmm, dans les explications que je trouve, je ne suis pas du tout sûre de trouver trois éléments à chaque fois.

Etats du temps

En ouvrant Le Royaume de Sobrarbe au hasard, je tombe sur :

«Guy Carlier et Soljénitsyne», «Guy Carlier et Soljénitsyne», «Guy Carlier et Soljénitsyne» — qu'y a-t-il à ajouter à cela ?
p.164


Et je me dis que ma phrase préférée des journaux des dernières années est sans doute cette citation de Christian Giudicelli dans Rannoch Moor :

«Pour que Proust soit invité à la télévision aujourd'hui, il faudrait une émission sur l'asthme.»
p.681

Le français comme on l'aime, comme on le parle (mal, mais joyeusement)

J'ai un peu hésité à mettre un message sur la SLRC, mais comme je m'y sens de plus en plus tricard, j'y ai renoncé.

Je tiens donc à vous faire connaître ce contrepoint indispensable au Répertoire des délicatesses du français contemporain.

Citation indispensable

[...] personne ne reconnaît jamais mes citations...

Renaud Camus, Journal de Travers, p.972


C'est un phrase pratique, facile à glisser dans la conversation sans que personne n'en devine l'origine ni l'explication, ce qui accroît le plaisir, bien entendu:
Le contexte des citations (la mienne et celle de RC) :

Il est mignon Guy. J'aimerais bien lui foutre un coup dans les miches.
Ne fais pas le phallocrate, ça ne te va pas.
C'était une citation - personne ne reconnaît jamais mes citations...

La phrase initiale, celle qui sera citée plus tard par RC :

Mais j'ai fait auparavant un détour par Saint-Germain. À l'Apollinaire j'ai rencontré Christian, et au Mabillon Jean-François Lavie. Nous avons marché tous les trois vers le carrefour de la rue de Buci et nous sommes restés là un long moment, assis sur des ailes de voiture. Ni l'un ni l'autre ne voulait m'accompagner, mais l'un et l'autre proposaient que je vienne chez lui:
«Au lieu d'aller perdre ton temps dans un sauna, disait Lavie en riant, tu viens chez moi, j't'en fous un coup dans les miches, ça ne te coûtera rien...
Thank you, but no, thank you...»

Ibid, p.964


(Une fois encore, la démonstration se construit à l'envers, en remontant dans le livre, de la page 972 à la page 964, selon le principe que pour reconnaître, il faut avoir déjà rencontré une fois.)

Souvenirs de la villa Cimbrone

Roman Roi est en grande partie autobiographique, truffé d'éclats de souvenirs personnels ou familiaux.

A propos de vieillards : il y avait à la villa Cimbrone un vieux jardinier, comme il en erre entre les bosquets des Noces de Figaro : grand chapeau de paille, tablier bleu, brouette. Et ce vieux jardinier, apparemment, était fou d'amour pour Roman. Non, pas d'amour, d'ailleurs, de désir, plutôt, et qu'il exprimait de la façon la plus crue. Il guettait Roman à la croisée des allées, et si le garçon était seul, il faisait dans sa direction les gestes les plus significatifs, non sans soulever son tablier bleu.

Renaud Camus, Roman Roi (1983), p.197


Oui, la villa Cimbrone, à Ravello: c'est ça, oui. J'ai découvert depuis que Garbo y avait habité avec je ne sais plus qui.
Pourtant ça a l'air en mauvais état, non?
Ah, mais ce que vois là n'est pas la villa proprement dite, ça c'est seulement une espèce de casino dans le jardin. La villa elle-même, le bâtiment, n'a d'ailleurs pas beaucoup d'intérêt, c'est la situation qui est extraordinaire, à trois ou quatre cents mètres en surplomb direct, vertical sur la mer.» (Souvenir de la villa Cimbrone: un très vieil Italien bossu m'y poursuit, d'une allée à l'autre (j'ai vingt ans). Il ne cesse de se passer la main sur la braguette. Gravés dans la pierre, des vers de Keats demandent:
Oh moon of my delight that knows no wane!
The moon of heaven is rising once again :
How of hereafter rising shall she look
Through this same garden after us in vain?

Renaud Camus, Journal de Travers (journal de 1976 publié en 2007), p.1117

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