Retour à Canossa (Journal 1999) : conte moral

Retour à Canossa est un journal. Il suit donc le cours d'une vie. Et pourtant, ce qui m'a frappée, c'est à quel point sa structure et son contenu pourraient correspondre à une œuvre fictionnelle.

Premier élément de type fictionnel, le livre pourrait facilement être découpé en chapitres : l'amour pour Farid, le voyage à Venise, l'élection à l'académie, la rencontre de Pierre, l'été en Italie, les tribulations du (dans le) monde éditorial, l'amour heureux.
A première vue, cela paraît surprenant. Pourquoi, comment, des chapitres sont-ils possibles dans un texte qui suit le cours d'une existence? Vivrions-nous par chapitres?
Mais n'est-ce pas finalement que le reflet de la façon dont nous découpons subjectivement le temps, obsédés par périodes par un sujet, une rencontre, un voyage, événements qui donnent leur couleur à un moment de notre vie, événements qui d'ailleurs serviront de balises à notre mémoire, et nous situerons plus tard tel ou tel fait mineur en fonction de ces plus grands événements : «Je me souviens, c'était avant..., c'était au moment où...».

J'ai ensuite été surprise — amusée — de retouver dans ces pages des illustrations de la sagesse populaire, comme si cette vie racontée par Renaud Camus avait pour but (parmi d'autres) d'illustrer des moralités de contes ou de fables, comme si de son expérience nous pouvions (devions) tirer des leçons. Là encore, surprise de trouver cela dans un texte qui n'est pas une fiction, c'est-à-dire ici, un texte qui n'a pas été construit dans ce but d'aboutir à l'illustration d'une moralité.
Tout d'abord, bien sûr, le thème de l'amour et de l'âge. Comment ne pas penser à Ronsard

Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

tout au long de ces pages où l'auteur se lamente ou s'interroge, est-il trop tard, c'en est-il fini de l'amour, aurait-il dû en profiter davantage, en a-t-il assez profité?

Ensuite, étroitement lié à ce premier thème, on trouve des variations sur l'adage "ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas ce qu'on fasse à toi- même", transformé en "pourquoi n'ai-je pas donné jeune homme ce que je voudrais tant qu'un jeune homme me donne aujourd'hui". (Et les évocations d'Aragon, de Barthes, de Jean Puyaubert ne voulant pas partir en voyage, ou à l'inverse ce si beau souvenir de Flatters concernant "un antique magistrat" (p 96)).
Autres adages, mêlés : «pour vivre heureux vivons caché», et «les gens heureux n'ont pas d'histoire» : des pages et des pages pour nous parler de Farid, de l'amour porté à Farid, de l'impossibilité de se faire aimer de Farid, sur comment cesser d'aimer, de penser à Farid, et quelques lignes, quelques paragraphes, ce simple pronom "nous", ça et là, pour nous parler de Pierre, Pierre arrive, il est moins timide, se pourrait-il que, nous nous sommes endormis, nous nous promenons, nous visitons... Grande sobriété, grande discrétion du récit concernant cet amour naissant.
Enfin, la fin du journal, avec ses réussites, financière et amoureuse, m'a rappelé un livre de Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre, où le héros, apprenant une trop bonne nouvelle, sort dans la rue pour crier "Mauvais riz", afin de détourner l'attention des dieux de son bonheur. Hélas hélas, Renaud Camus n'a pas crié assez fort (mais bien sûr, cette dernière réflexion n'est possible que parce que nous connaissons, lecteurs, l'année 2000 et l'affaire), et les dieux ont décidé de ternir tout cela...

Cela m'amène tout naturellement à parler du destin, pris dans le sens de "ce qui survient", et à quoi nous devons faire face, bon ou mauvais.

Le journal illustre à plusieurs reprises ce fait bien connu, attesté, qu'un malheur n'arrive jamais seul, de même qu'un bonheur. Et dans le journal, ces périodes où tout semble se lier contre l'auteur, et ces périodes où tout semble s'éclaircir. Et ces moments où tout semble perdu, pour que toujours (espérons-le tout au moins) tout soit sauvé, in extremis, de façon inattendue.
Et c'est comme s'il ne s'agissait que de tenir, dans les périodes de détresse, en attendant les jours meilleurs (et Saint Ignace conseillait, aux jours meilleurs, de s'observer, d'analyser ses sensations et sentiments, pour s'en souvenir dans les moments sombres. Cette recommandation m'a toujours impressionnée, car elle pose clairement que ni l'un ni l'autre des états (bonheur ou malheur) n'est destiné à durer).

Et puis cette impression étrange que le destin, contrairement à ce que l'on dit, n'est pas imprévisible. Mais nous refusons de voir les choses en face lorsqu'il s'agit de malheurs, et nous n'osons y croire lorsqu'il s'agit de bonheurs : très tôt, les phrases du journal nous font part des doutes concernant la possibilité d'une issue heureuse s'agissant de l'amour pour Farid («Marcel, y va pas!» p 106), dès 1999 "l'affaire" se profile, avec les réticences de POL, la lettre de l'avocat, la réflexion même de Renaud Camus («Il [journal 1994] marque également une étape, il me semble [...] Le discours s'y fait plus libre, certainement, ou plus fou.» p 391). A l'inverse, quand l'amour se présente, il tarde à être nettement reconnu comme tel, il y a une hésitation à croire...

Comment le journal parle-t-il de lui même? Que dit-il de lui?

Tout d'abord, il s'agit d'un journal qui n'est pas intime, dans le sens où il est destiné à être lu.
Cependant, les lecteurs sont absents des pages, si l'on excepte le «Je ris en pensant aux éventuels lecteurs de ce journal, dans quelques d'années d'ici, qui parvenus à ce passage s'écrieront tous en chœur, certainement : «Marcel, y va pas ! Marcel, y va pas!» p 106.
Autre allusion aux lecteurs, sous forme d'autocensure, lorsque l'auteur évoque la relecture du journal de 1994: «Certaines [pages] devront être retirées, peut-être. J'en ai déjà effacé deux ou trois [...]» p.391.

Et c'est tout. Le lecteur est absent de l'écriture quotidienne. Ce n'est pas d'abord à lui qu'on s'adresse, même si on sait que c'est lui qui lira au final (et on se préoccupera du lecteur lors de la relecture du journal (comme c'est le cas pour le journal de 1994), non lors de son écriture (mais on entre alors dans un jeu vertigineux, car ce même journal 1999 que l'on est en train de lire s'écrivant, en 1999, dont le lecteur est absent, a lui-même été relu en 2002, avec alors, on peut le supposer, le souci du lecteur...)

A quoi sert le journal à l'auteur? Il peut fonctionner exceptionnellement comme interlocuteur («Imagine, journal,...» p.282) ou comme double de l'auteur «(je ne sais plus comment l'appelle ce journal, en amont)» p 285.
Mais ce que paraît principalement chercher l'auteur pour son propre compte à travers le journal est l'apaisement et la mise à distance de la vie au quotidien : «A quoi je lui fais remarquer que le journal a justement pour fonction de permettre un accommodement avec les perturbations, si douloureuses soient-elles.» p 149.
Cependant cet objectif n'est pas toujours atteint : p 174 : « (Ce journal est génial. Peut-être pas génial en soi, mais génial en son effet sur moi : il parvient à me faire me réjouir de mon imbécillité [...])». Mais hélas, cette joie est de courte durée; quelques lignes plus bas on trouve «Zut, c'est reparti.»
De même, page 218, suite à une visite éprouvante, l'auteur note : «Et en plus, pour me calmer avant de reprendre le travail, je suis obligé de noter tout ça dans le journal [...]» pour constater une page plus loin que la méthode est finalement inefficace : «(En plus, ça ne marche pas du tout, cette opération cathartique : au lieu de me calmer je m'exaspère.)»
Force est donc de constater, soit que le journal, ressenti ou espéré comme apaisant, ne l'est pas, ou pas toujours.

D'ailleurs, la tenue du journal fait parfois l'objet de doutes, de découragement : «Un moment, hier soir, j'ai été tenté d'abandonner ce journal, qui n'a jamais à relater que des catastrophes et des désillusions de plus en plus cruelles.» p.129, ou p.281 « On se demande, je me demande, s'il y a une raison quelconque à noter indéfiniment ces expériences plutôt fades, et qui sont fatalement d'un intérêt réduit.»
Mais ces moments ne durent pas, ou plus exactement, il me semble que malgré le découragement, il y a "l'ardente obligation" de continuer, sans goût, en attendant que le goût revienne. Car le projet est supérieur au dégoût ou désir que l'on peut en éprouver d'un jour à l'autre. Ainsi, aussitôt, suite à la remarque citée page 129, Renaud Camus corrige : «Mais ce serait une bouderie ridicule à l'égard de la vie.» De même, page 281 est aussitôt réaffirmée la conviction que l'important est de tout noter «D'un autre côté je me dis qu'il faut tout noter, d'une part, s'en tenir étroitement à la charge de documentaliste précis de la vie, de ce-que-c'est-que-de-vivre; et d'autre part que les expériences intéressantes n'ont de relief, elles, que sur le fond des inintéressantes; et que si l'on relevait seulement des premières, le tableau serait très abusivement enjolivé.»
Déjà page 263 ce souci d'exhaustivité avait été relevé comme l'une des conditions de la pertinence de la tenue (et de la publication) d'un tel journal : «Au fond la forme journal, à moins qu'on en fasse un recueil de pensées, de réflexions et d'aphorismes, ce qui est parfaitement possible, n'a d'intérêt véritable, sans doute, qu'à condition de tendre à l'exhaustivité, et de s'en approcher sérieusement.»

Car «Ceci est une enquête sur la vie, ne l'oublions pas.» p 277. A ceci près que dans le contexte de cette phrase, on ne sait plus très bien si c'est le journal, qui serait une enquête, ou l'œuvre de Renaud Camus, ou la littérature elle-même...

La langue abstraite de la grande culture

266. Que l’on sous-estime les résultats de l’enseignement du lycée.

On cherche rarement la valeur du lycée dans les choses que l’on y apprend vraiment et dont il nous enrichit pour la vie, mais au contraire dans celles que l’on y enseigne et que l’écolier ne s’assimile qu’à contrecœur pour s’en débarrasser aussi vite qu’il le peut. Telle qu’elle est pratiquée partout – cela, tout esprit cultivé l’accordera –, la lecture des classiques est une routine monstrueuse : devant les jeunes gens qui ne sont mûrs sous aucun rapport pour l’entendre, elle est faite par des professeurs dont chaque parole, dont la figure même suffit à noyer un bon auteur sous la poussière. Mais là est justement la valeur que l’on méconnaît ordinairement, – c’est que ces professeurs parlent la langue abstraite de la grande culture, lourde et ardue à comprendre telle quelle, mais gymnastique supérieure du cerveau ; c’est que dans cette langue paraissent constamment des notions, des termes techniques, des méthodes, des allusions que ces jeunes gens n’entendent presque jamais dans la conversation de leurs familles ni dans la rue. Quand les écoliers ne feraient qu’entendre, leur intelligence s’en trouve automatiquement préadaptée à une forme scientifique de pensée. Il n’est pas possible de sortir de cette discipline en pur enfant de la nature, entièrement vierge d’abstraction.

Nietzsche,Humain, trop humain, § 266. Traduction de Robert Rovini. Gallimard, 1968

Projets de traduction

Ont passé deux jours à Plieux, la semaine dernière, l'un de mes commentateurs et traducteurs américains, Charles Porter, professeur à Yale (il traduit Voyageur en automne et prépare un livre intitulé Renaud Camus, Men and Places)...

Renaud Camus, Retour à Canossa p 266



Mais qu'est-il advenu de ces projets suite à l'Affaire? Qui le sait parmi vous?

Accord de demi

Grevisse (éd 1988 page 890)

Demi et mi, précédant le nom qu'ils qualifient et auquel ils sont joints par un trait d'union restent invariables :

Deux DEMI-douzaines.


Si le nom est précédé d'un autre adjectif, on supprime le trait d'union :

Ce n'est qu'une DEMI jeune fille.


Quand demi suit le nom, auquel il est joint par et, il s'accorde avec le nom en genre seulement : (en apparté : décidément, j'adore la grammaire. Je n'aurais jamais imaginé une règle pareille : en genre seulement !)

Deux heures et DEMIE. Trois litres et DEMI.


En dehors de la coordination, cela est assez rare :

Freydet n'en revenait pas : Danjou, le pâtre du Latium, une perruque! / — Oh ! seulement une DEMIE
(A. Daudet, Immortel, IV)

Encore de la littérature homosexuelle

Je me souviens d'un long moment passé chez W H Smith (librairie anglaise (note pour les non-Parisiens)) à chercher The Duffy Omnibus, de Dan Kavanagh (pseudonyme de Julian Barnes), habituellement classé parmi les romans policiers (il est édité en points Seuil en français).

Je fais faire une recherche via le logiciel de la maison, c'est long, je ne connais plus l'orthographe du nom, je ne me souviens plus du titre, j'insiste, j'empêche le libraire d'abandonner, je m'obstine, il finit par trouver, relève la tête, et me dit d'un drôle d'air : "— Il est en rayon. — Ah? Je ne l'ai pas vu".
Et il m'entraîne vers le rayon... littérature gay.
Je n'ai toujours pas compris pourquoi. Certes le détective privé de l'histoire est homosexuel. Mais est-ce que cela suffit à déplacer un livre de la catégorie "policier" vers la catégorie "littérature gay" (qui à moi (cela n'engage que moi) paraît aussi réductrice que la catégorie "littérature féminine")?

Douceur des choses

Un jour que je m'étais trompée de références plusieurs fois de suite sur le site de la Société des Lecteurs.

Madame de Véhesse fatigue, mon cher Guillaume. Voilà donc deux fois en deux jours qu'elle confond les lieux, les personnes, les mots employés. Madame de Véhesse soupire. Oui, certes, il faudrait se reposer, mais que fait -elle donc d'autre, son plaid et son chat sur les genoux (pas un couverture de cheval, un plaid écossais, gris et rouge)?

Madame de Véhesse songe, elle regarde les toits, la lumière particulière du ciel sur les toits en zinc, elle se sent lasse, cette sortie à la banque ce matin, pour plaider sa cause, que le chèque d'adhésion au parti de l'in-nocence ne soit pas rejeté, l'a épuisée (et Madame de Véhesse rit : voilà qui aurait eu du panache, un chèque impayé pour adhérer à l'in-nocence! Si cela n'est pas vivre en camusien!).

Madame de Véhesse est sereine. Oui, certes, cet abonnement à l'ADSL ponctionne fortement sa pension de veuve, mais quelle importance, c'est désormais la seule chose qui la relie au monde, elle a si peu envie de sortir dans la rue, ce sixième étage est si haut (oui, il y a bien l'ascenceur, mais Madame de Véhesse est têtue, deux étages à pied au moins, on ne peut pas se confier entièrement à un ascenceur (et son médecin qui regrette tant qu'elle ne soit pas plus docile, qu'elle ne prenne pas ses médicaments sans faire d'histoire, comme tout le monde)). Elle fera des économies sur la nourriture, de la Floraline et des yaourts à la vanille, c'est bien suffisant, à son âge.

Madame de Véhesse est pensive. Il est bien gentil, ce petit Camus, de l'imaginer dans un grand domaine. Il lui semble soudain vivre dans une nouvelle de Maupassant, ou dans ce château de Virieu qu'elle a visité il y a quelques années. Elle pense aussi à Autant en emporte le vent, ce film qu'elle a tant aimé quand elle était jeune, à cette aristocratie déchue, au courage qu'il faut pour vivre après.

Madame de Véhesse feuillette Retour à Canossa. Oui, la grand-mère de Renaud Camus s'insurgeant contre les infirmières, elle le comprend si bien, ce qu'il faut de force pour se faire respecter quand on est vieille ou malade, comme tout le monde a tôt fait de ne plus prendre garde à vous en tant que personne. Elle songe avec chagrin qu'elle a beaucoup choqué sa petite-fille, lors de son dernier passage à l'hôpital, en s'étonnant que toutes les infirmières fussent noires. Qu'avait-elle besoin de dire cela, elles avaient de si beaux prénoms, Honorine, Eugénie, Hélène, comme s'il n'y avait plus que les département d'outre-mer pour aimer encore les prénoms français. Quelle détresse que ces derniers faire-parts reçus, Killian ou Cerise ou Gwendal...

Madame de Véhesse pense qu'elle a bien de la chance, dans sa solitude, d'avoir découvert Renaud Camus, elle qui ne pensait ne plus pouvoir lire que Yourcenar ou Claude Simon parmi les auteurs français contemporains. Elle sait que grâce à lui elle garde à distance la sénélité, la mémoire des dates lui revient, elle reprend goût à la grammaire, et se demande même s'il est encore temps de reprendre le latin ou l'allemand. Et pourquoi pas, le temps ne lui est plus compté que par la mort.
Et elle pense à cette omniprésence de la mort dans l'œuvre de Renaud Camus. Il est peut-être là, le secret de cet attachement à la forme. C'est si peu de choses, une vie, les années qui passent. Mais c'est tout ce que nous avons.

Madame de Véhesse somnole. Il est quatre heures et demi, bientôt elle dormira profondément. Encore une nuit de veille en perspective, ça ne la dérange pas, elle aime la nuit, son silence, le ralentissement de la vie et la plus grande acuité de l'esprit.
Mais il faut dormir, maintenant, sinon Dieu sait quelle confusion elle fera, la prochaine fois.

Pourquoi lire Renaud Camus ?

Si les écrivains savaient vraiment pour quelles raisons bizarres ils intéressent les trois quart de leurs lecteurs, ils seraient horrifiés : «J'vois j'ai la fille à ma belle-mère elle a un labrador, elle aussi — alors forcément...

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 219

apparence/transparence

Si vivre en camusien, c'est vivre à la manière de Renaud Camus, je déconseillerais l'expérience.

En effet, il y a une troublante contradiction entre le parti de défendre la forme, de poser une vie entière sous la contrainte de la forme, afin de vivre "en littérature", et la brutalité (j'espère que Renaud Camus me pardonnera ce mot, lui-même brutal, mais que j'écris sans désir de brutalité) des journaux. D'une part respecter la forme «Mais je vous en prie, mais bien sûr ça ne me dérange absolument pas», d'autre part «Mme X me dit que son fils va entrer aux Beaux-Arts, elle me demande ce que j'en pense, puis-je lui dire que cette école est une non-école? Non, bien sûr.» Et pourtant, c'est dit, puisque c'est écrit dans le journal...

Renaud Camus paie cette exigence de vérité dans ses journaux le prix fort. L'exemple absolu, bien sûr, c'est "l'affaire".
Mais au quotidien, il y a la solitude et le silence. Et il en est parfaitement conscient :

Les libraires de Lectoure ont mis Graal-Plieux en vitrine, malgré l'arrangement que je croyais avoir atteint avec eux, selon lequel ils auraient le livre en magasin s'ils le souhaitaient, pour le cas il leur serait demandé, mais ils ne l'afficheraient pas. La libraire, pour sa défense, dit ne comprendre absolument pas qu'on écrive des livres pour ensuite vouloir les cacher. Mais la plupart des gens de Lectoure qui liraient Graal n'auraient d'autre choix que de trouver ma vie haïssable, ou bien la leur. Par une pente toute naturelle ils choisiraient certainement la première possibilité. Et ils me haïraient dans la foulée. Me haïront.
Je dîne couramment avec des personnes qui me trouve un monsieur poli, raisonnablement cultivé et de bonnes manières, tout juste un peu éteint pour faire un invité pleinement appréciable; et les mêmes personnes seraient horrifiées si elles lisaient une ligne de ce que j'écris.

Renaud Camus, Retour à Canossa p94

Il me paraît donc que c'est une extraordinaire expérience de vouloir totalement écrire sa vie, il me semble également que ce n'est pas une expérience à tenter à la légère, car elle a un coût très lourd.

Spiritisme

Peu de temps après mon installation ici, des dames du village avaient organisé dans cette bibliothèque même une séance de spiritisme, pour savoir ce qu'avaient à dire les hôtes passés de ce château. Ils se montrèrent très peu bavards. Mais une dame décida qu'il ne fallait pas insister pour les faire parler, car il y avait entre ces murs «de mauvaises vibrations».

C'est peut-être vrai. Si je fais la somme de tout ce que m'a apporté cette demeure, je trouve très peu de bonheur, une accumulation sans nom de soucis, et pour ainsi dire nulle gaieté.

Renaud Camus, Retour à Canossa p114.

A titre d'encouragement, je me rappelle la réflexion d'une connaissance passionnée d'astrologie (mon Dieu, ce n'est plus avec Catherine M. qu'on va me confondre, mais avec Elizabeth Teissier), à qui j'avais demandé le thème astral d'une amie, en lui précisant que sa vie n'était qu'une accumulation de malheurs. Il m'avait répondu avec beaucoup d'assurance : «Impossible, personne n'a de la malchance toute sa vie.»

Mais bon.

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