Le petit Chose ou l'humiliation

Ce sentiment est très lié à l'humiliation. C'est ce fond de bâtardise humiliée, de bâtardise pauvre, qui m'a conduit dans un château et qui exige de moi de grosses voitures, lesquelles pensé-je, m'éviteront le mépris des portiers d'hôtel.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 311

Ce genre de réflexions, que je retrouve éparses dans Vaisseaux brûlés, (les leçons d'équitation impayées ou payées avec retard, par exemple) me donnent à penser qu'il y a beaucoup à comprendre dans la description de l'enfance d'Homen, le narrateur de la deuxième partie de Roman Roi.

De même, la description trois pages plus loin dans Canossa du je "plus avancé" et des je "du rang" m'évoque les personnages de Roman et d'Homen, personnages si différents, l'un audacieux et digne dans l'adversité, l'autre sombre et timoré.

Le Zéhéros n'est pas n'importe qui...

Message de GCingal déposé le 08/05/2003 à 12h48 (UTC)

Enfin, soyons sérieux, si c'est là votre plus cher désir: dans votre message, ce qui retient mon attention, entre autres, c'est l'expression(ironique? humoristique?) "notre héros". Justement, RC, protagoniste de son journal, en est-il le héros? Le lecteur est-il incité à "héroïser" Renaud Camus, à l'"affabuler", et, si oui, dans quelle mesure? de quelle façon s'y prend-il, le bougre, pour se constituer en héros? César écrivant la Guerre des Gaules?

Je n'ai pas de réponse à cela.


Ma réponse

1 - Plus de héros dans la littérature occidentale depuis la première guerre mondiale.
Plus de noble quête, de princesse à sauver, plus de torts à redresser. Plus de fins inmanquablement heureuses et morales, les méchants punis, les bons récompensés (plus compliqué encore, on n'est même plus sûr de toujours identifier le bon et le méchant (RC est-il le «bon» de ses journaux?))
Plus que l'homme comme mesure de l'homme, un journal pour exposer l'ambiguë condition humaine (ce qui m'a retenue dans le message de Anton, ce n'est pas héros, mais bougon...).

2 - La notion de "héros" n'est-elle pas contradictoire avec le journal écrit au jour le jour, car le héros n'est-il pas celui qui a triomphé à la fin? Peut-on être un héros avant la fin de l'histoire, avant que l'on sache "qui a gagné" (sachant que cette notion est elle-même à nuancer, on peut être le gagnant moral mais le perdant matériel (Vingt ans après, histoire sans héros?) ?

3 - (Mais «héros» malgré tout, si le «héros», c'est celui dont le lecteur (ou le spectateur au cinéma) épouse la cause, celui dont le lecteur espère "qu'il s'en sorte".)

Les tournesols

Car il y a un autre problème : quand la fleur s'épanouit, en général le tournesol ploie. La tige est trop fragile pour la fleur, vous comprenez? Alors, comme s'il ne pouvait supporter la beauté qu'il a lui-même engendrée, il s'incline vers le sol, épuisé par sa splendide création. Je connais peu de choses, en effet, plus splendide, c'est l'adjectif approprié, qu'un tournesol en fleur.

J'en ai relevé certains avec des tuteurs, mais l'un d'eux avait tellement ployé que je ne m'y suis pas intéressé, ça semblait ne pas valoir la peine. Je me suis contenté de l'appuyer à une sanseveria, et à la grâce de Dieu ! Or le lendemain, voilà qu'il était à nouveau debout, très de guingois mais dispensé de s'appuyer à la sanseveria. C'est ainsi qu'il s'est développé, précaire, moche, bien fragile. Et alors qu'il semblait remis, crac ! une terrible averse l'a couché par terre. Le lendemain matin, il était tout crotté, mais vivace. Alors m'est venue une idée : je l'ai coupé avec soin et je l'ai mis aux pieds du Bouddha chinois sans mains que j'ai hérité de Vicente Pereira. Il allait si mal que la tige pendait en suivant l'angle des fractures, et que la fleur restait ainsi, tête basse et tournant le dos à Bouddha. Pas moyen de le redresser.
Le lendemain matin, je le jure, il avait fait un tour complet sur son axe et sa corolle était complètement ouverte, lumineuse, exactement tournée vers le sourire de Bouddha. Ils semblaient se sourire l'un à l'autre. L'un avec sa tige tordue, l'autre avec ses mains brisées. […]

S'il vous plaît, n'envoyez pas de fleurs. Car, je le disais, depuis que je me suis mis à m'occuper du jardin, j'ai appris bien des choses, et l'une d'elles est qu'on ne doit pas décréter la mort d'un tournesol avant l'heure, comprenez-vous? Certaines gens ne comprennent jamais. Mais ce n'est pas pour eux que j'écris.

Caio, Fernando Abreu, Petites épiphanies, (Zero Hora, 18 mars 1995)

En hollandais

1-3-8-2-1-4. Or, feuilletant une belle revue de langue flamande, Obscuur, que l'on m'envoie parce que s'y trouvent traduites quelques pages des Elégies pour quelques-uns, j'y tombe précisément, « cet été-là », sur une photographie de Marc Horemans intitulée Passo dello Stelvio, alt. 2760 m. Et la coïncidence est bien grande, car ce col du Stelvio est éminemment obscur en effet, situé qu'il est sur une route tout à fait secondaire, et moins que secondaire, puisqu'elle relie Bormio et Bagni di Bormio, où l'on n'a pas l'occasion de passer tous les jours, à Sluderno et Silandro, qui sont Schluderns et Schlanderns. Que faisait là cet Horemans ? Ou bien qu'y faisions-nous nous-mêmes ? Et que fais-je dans la revue Obscuur, la bien-nommée, si bien nommée que j'y redeviens à moi-même étranger, ne comprenant un mot de ce que j'y raconte, de ce qui s'y trouve raconté sous mon nom ?

1-3-8-2-1-5. Dit boek, dit kleine boekje, dat het aan jou te danken heeft dat het een tijdje leeft, als je het op dit moment in je handen houdt, ontwijkende lezer (maar jouw heden is niet mijne, integendeel, het is zelfs slechts een van de ogenblikken van mijn afwezigheid),...

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés


réponse de Michel Thuriaux

tentative

1-3-8-2-1-5. Dit boek, dit kleine boekje, dat het aan jou te danken heeft dat het een tijdje leeft, als je het op dit moment in je handen houdt, ontwijkende lezer (maar jouw heden is niet mijne, integendeel, het is zelfs slechts een van de ogenblikken van mijn afwezigheid),...

Tentative

Ce petit livre, ce tout petit livre — c'est à toi qu'il doit de vivre quelque temps. À toi qui le tiens en ce moment dans la main, innocent lecteur (mais ton aujourd'hui n'est pas le mien, il n' est même que l'un des clignements d'yeux de mon absence)


précision de Gab

Ogenblikken : clignements d'yeux, éthymogiquement, certes, mais aussi, plus couramment : instants. Il n'est qu'un des instants de mon absence.

19 quai de Bourbon

Paris — Chaque fois que j'arrive à Paris, j'accomplis un rite particulier. Après avoir dormi quelques heures, je secoue en moi le "glandeur" tiers-mondiste et m'en vais jusqu'à Notre-Dame. J'allume un cierge, je prie, et reste à regarder l'immense cathédrale au cœur de l'Occident. A chaque fois, je pense à Jeanne d'Arc, héroïne de mes lointains douze ans ; au chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, dont Notre-Dame est le point de départ; et à ma mère, professeur d'histoire qui, parmi tant d'autres choses, m'a donné la passion du Monde et du Temps.

Il se passe toujours quelque chose quand je vais à Notre-Dame. Une fois, j'ai rencontré un ami de Porto Alegre que je n'avais pas vu depuis au moins vingt ans. Une autre fois, arrivant d'un séjour pénible dans un Londre glacial et terrorisé par les bombes de l'IRA, à l'époque de la guerre du Golfe, j'ai trébuché sur des grévistes de la faim kurdes, dans le jardin contigu. La fois la plus jolie de toutes, j'étais extrêmement triste. Depuis des mois il n'y avait pas de soleil, personne ne m'envoyait de nouvelles de nulle part, l'argent tirait à sa fin, des gens que je considérais comme des amis avaient été cruels et malhonnêtes. Pis que tout, je me sentais désorienté. Une liberté, une absence de liens, si totales qu'elles en sont horribles, quand on peut aller aussi bien à Botacutu qu'à Java, Budapest ou Maputo, peu importe. On souffre en voyageant: c'est le prix à payer quand on veut voir como um danado, comme un enragé, à la Pessoa. J'éprouvais un manque profond d'une chose dont je ne savais pas ce qu'elle était. Je savais seulement que j'en souffrais, souffrais. Sans remède.

Engoncé dans une capote de la Deuxième Guerre, cet après-midi à Notre-Dame, j'ai prié, allumé un cierge, pensé à des choses du passé, de l'imagination et de la mémoire, puis je suis sorti pour marcher. Je me suis arrêté devant une vitrine pleine des œuvres du comte de Saint-Germain, je me suis perdu dans les rues de l'Île de la Cité. Puis je me suis assis sur un banc du quai de Bourbon, le dos à la Seine, j'ai allumé une cigarette et regardé la maison d'en face, de l'autre côté de la rue. Sur la façade abîmée par le temps on lisait, sur une plaque : « Il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente » — phrase extraite d'une lettre écrite par Camille Claudel à Rodin, en 1886. De cette maison, disait la plaque, Camille était partie directement à l'hospice, où elle est restée jusqu'à sa mort. Éperdue d'amour, de talent, de folie.
Il faisait froid, il pluvinait sur la Seine, un de ces crachins si fins qu'ils n'arrivent même pas à mouiller une cigarette. J'ai copié la phrase sur un agenda. Et si l'on peut savoir ce que signifie « être bien » dans l'inconfort inséparable de notre humaine condition, juste pendant un bref moment j'étais bien.

Petites épiphanies de Caio Fernando Abreu. p 100. José Corti
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