Les moustaches sont un univers

C'est curieux, dit l'homme, il a une moustache de barbier alors qu'il est cafetier, c'est une moustache incongrue. Pourquoi, dit la fille, il y a des moustaches spéciales? Il sirota sa bière, bien sûr qu'il y en a, dit-il, essaie d'observer la physionomie des gens, c'est une leçon d'anthropologie, j'ai dessiné dans mon carnet les moustaches des diverses catégories, dans ce pays les moustaches sont un univers, regarde par exemple la Guardia civil, elle porte ce genre de moustache. Il fit une rapide esquisse sur la nappe. Les avocats, au contraire, la portent ainsi. Il fit une autre esquisse. Les juges ainsi, presque comme les avocats, mais différente. Les professeurs universitaires la portent comme ça quand ils sont favorables au régime et comme ça quand ils sont contre. Les propriétaires terriens en ont une comme ça, et là c'est la moustache du grand propriétaire terrien espagnol qui soutient le Généralissime. Lequel l'a en revanche comme celle-ci, qui est en fait semblable aux autres, mais elle appartient au seul Généralissime et se reconnaît tout de suite… à bien y réfléchir, l'histoire de notre siècle est une histoire de moustaches, la moustache manchote de l'Allemand, la grosse moustache paysanne du Russe… le duce, lui, était glabre, en tout, comme les Italiens, nous sommes poilus dans l'âme, comme moi, mais toi tu ne le sais pas, ma petite Guagliona, tu crois être plus poilue que moi, et tu es une colline sans le moindre brin d'herbe. J'aimerais que tu te laisses toi aussi pousser la moustache, dit la fille, ça t'irait bien à ton âge. L'homme sourit. Comme ça je ne ressemblerais plus à Clark Gable, dit-il, mais désolé, je ne suis pas un acteur américain, je ne suis plus le camarade partisan et ne m'appelle plus Clark, compris?

Antonio Tabucchi, Tristano meurt, pp.99-100 (Folio)

Noël et le solstice d'hiver

Ces rappels et ces rapprochements aident à comprendre pourquoi on a souvent voulu voir dans un certain nombre de fêtes et de rites du christianisme une sorte d'habillage des religions pré-chrétiennes. Le plus connu des spécialistes français du folklore, Arnold Van Gennep († 1957) a cependant nuancé cette conception séduisante, mais parfois trop facile. Si la théorie de la survivance par adaptation chrétienne lui a paru acceptable pour les Rogations1, il s'est au contraire insurgé contre la théorie solsticiale en ce qui concerne Noël et la Saint-Jean. «On ne peut, écrivait-il, consulter un libre ou un article sur la Saint-Jean sans y trouver le cliché: «c'est le reste d'un culte solaire antérieur au «Christianisme», avec l'addition: «le culte du Soleil existait chez «tous les peuples depuis la plus haute Antiquité»… La Saint-Jean ne peut être ni solaire en général, ni solsticiale, de par son essence et ses origines, parce qu'elle ne se situe pas le jour le plus long de l'année, jour que tous les peuples auraient pu, en effet, «distinguer par expériences additionnées»2. Une remarque parallèle vaut pour la Noël qui ne coïncide pas avec le solstice d'hiver.

Jean Delumeau, Le catholicisme entre Luther et Voltaire, p.338





1 : A. Van Gennep, Manuel de folklore français contemporain, 12 vol., Paris, 1943-1958 - citation issue du t.I, vol IV, p.1637.
2 : Ibid., p.1734

Histoire de la philosophie occidentale, de Bertand Russell

Remarque étonnée: Le nom de Wittgenstein n'apparaît pas dans l'index.

Deux tomes, dont l'un, le plus gros, est presque entièrement consacré à la philosophie antique.

C'est une histoire philosophique intime, ou intimiste, commentée avec irrespect selon des angles inhabituels en philosophie, mais qui sont ma pente:

Il y a, chez Aristote, une absence complète de ce qui pourrait être appelé bienveillance ou philanthropie. Les souffrances de l'humanité, pour autant qu'il les remarque, ne l'impressionnent pas; il les tient, intellectuellement, pour un mal mais il n'y a aucune raison de croire qu'elles l'émeuvent, sauf lorsque ceux qui souffrent sont ses amis.
On remarque aussi souvent, chez Aristote, un manque de sensibilité qui ne se retrouve pas au même degré chez les premiers. Il y a quelque chose de par trop confortable et satisfait dans ses spéculations sur les affaires humaines. Tout ce qui peut éveiller chez l'homme un vif intérêt pour autrui paraît oublié. Même son étude sur l'amitié est froide; il ne paraît avoir fait aucune des expériences qui rendent difficile de conserver un jugement impartial. De plus, il paraît ignorer tous les aspects profonds de la vie morale; il laisse de côté tout le domaine de l'expérience qui touche à la religion. Ce qu'il a à dire serait utile à des hommes jouissant de tous les biens terrestres et n'ayant que peu de passions. Mais il n'a rien à dire à ceux qui sont possédés par un dieu ou un démon, ni à ceux que le malheur entraîne au désespoir. Pour toutes ces raisons, à mon avis, la morale d'Aristote, malgré sa grande réputation, manque de pénétration.

Bertrand Russel, Histoire de la philosophie occidentale, "la morale d'Aristote", p.229

Juan Asensio accusé d'insultes et diffamation ne peut pas se défendre

C'est ce qu'a soutenu son avocat. Le tribunal lui a donné raison.
Cependant, la cour d’appel a simplement confirmé la nullité de la citation. Juan Asensio est débouté de ses demandes, ce qui signifie que notre démarche n'était pas abusive.

Afin de vous permettre de vous faire votre propre opinion, je vous livre les conclusions de l'avocat d'Asensio qui ont convaincu le tribunal (pour l'anecdote, il s'agit de la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris, la chambre qui a à juger du subjonctif imparfait dans "l'affaire Lacan").



Quelques précisions cependant afin de lutter contre la désinformation:

- Les délibérés sont généralement rendus (lus) en début d'audience, vers 14 heures. Ils sont alors transmis par les avocats à leurs clients respectifs. A ce stade, il n'y a aucun écrit, il faut attendre deux à trois mois pour disposer des conclusions écrites : qu'il s'agisse de la condamnation au pénal du 17 novembre ou de la nullité prononcé hier, personne ne dispose à ce jour des « décisions rendues par les juges». Affirmer les recopier mot à mot est donc un mensonge.

- Juan Asensio a mis immédiatement à jour son billet "on air" pour annoncer la nullité de la citation pour injures et diffamation. Cette nullité est prononcée pour une question de forme, le fond n'a pas été examiné.

- En revanche, le 17 novembre il n'a pas annoncé aussitôt qu'il avait perdu au pénal, c'est-à-dire contre une plainte déposée par le parquet qui avait donné lieu le 6 octobre a un débat contradictoire au tribunal devant les juges, chacun d'entre nous étant interrogé tour à tour. Il est donc faux que son billet soit purement informatif et objectif.




La suite est donc une longue citation de l'avocat d'Asensio, dont la graphie est respectée. Les notes sont de mon fait.
C'est très long, voici un lien vous permettant d'accéder à une version plus lisible en pdf.


2. Les propos poursuivis.

Les parties civiles poursuivent des propos écrits et publiés sur son blog par M. Asensio les 17 et 22 mars 2010; il est expressément demandé, dans le dispositif de leur citation directe, que M. Asensio soit déclaré coupable d'infractions d'injure et diffamation, «à raison des commentaires et articles parus le 17 et 22 mars 2010 sur le site http://www.stalker.hautetfort.com dont le directeur de publication est Monsieur Juan ASENSIO, intitulés «Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 1» et «Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 4», accessibles aux adresses suivantes:
http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/03/17/eric-bonnargent-francois-monti-juan-asensio-entretien-4.html
http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/03/12/eric-bonnargent-francois-monti-juan-asensio-entretien-1.html
».

Plus précisément, les parties civiles ont choisi de poursuivre les propos suivants (pages 15 et 16 de la citation directe):

Dans la note du 17 mars 2010 («Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 1», http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/03/12/eric-bonnargent-francois-monti-juan-asensio-entretien-1.html: «(...) d'un pauvre crétin planqué sous le pseudonyme de Simon Melmoth (...) Ne m'en veuillez point de ne pas citer exactement les propos de cet infâme couilon dont le derrière semble aussi crotté de peur que le cerveau (...) d'ailleurs grâce aux bons services des amis tout aussi lâches de ce Simon Melmoth qui, naguère, me traitèrent de tous les noms (à l'abri, comme il se doit, des regards), (.. .) je crois, à des accusations aussi lamentables et qui bafouent toute rigueur herméneutique avec la même joie malsaine que les chiens nazis témoignaient face à leurs victimes... Finalement, recevoir des leçons de vertu de la part de ces petits caniches urinant comme des chiots, utiles et comiques relais des vrais molosses utilisés par les criminels, est une très douce ironie de la réversibilité des mérites je suppose... »;

Dans la note du 22 mars 2010 («Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 4», http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/03/17/eric-bonnargent-francois-monti-juan-asensio-entretien-4.html): «Vais je ajouter que Simon Melmoth/Emmanuel Régniez avec l'universitaire Jean-Yves Pranchère, spécialisé dans l'étude d'auteurs tels que Joseph de Maistre et la documentaliste Valérie Scigala, fut l'un des membres qui, sur un groupe supprimé par Facebook, m'insultèrent copieusement et m'accusèrent de tous les maux? Lorsque je portai à la connaissance du public, à seule fin de me défendre, leurs propos dans trois notes depuis supprimées par mon hébergeur, Valérie Scigala et Jean-Yves Pranchère déposèrent tous deux plainte contre moi pour trois motifs dont le minutieux examen me fit passer douze heures en garde à vue dans les riants locaux d'une brigade de gendarmerie qui ne fut sans doute point choisie par hasard puisqu'elle était spécialisée dans les affaires de cyber-criminalité[1]».

Seuls ces propos publiés les 17 et 22 mars 2010 sont donc poursuivis.


3. In limine litis, sur la nullité de la citation directe puis, par voie de conséquence. la prescription de l'action des demandeurs.

3.1. L'ambiguïté sur la qualification des faits incriminés.

La citation directe entretient l'ambiguïté sur la qualification des faits incriminés. Cela est particulièrement vrai pour ce qui concerne les propos incriminés qui sont contenus dans la note du 17 mars 2010: «(...) d'un pauvre crétin planqué sous le pseudonyme de Simon Melmoth (...) Ne m'en veuillez point de ne pas citer exactement les propos de cet infâme couillon dont le derrière semble aussi crotté de peur que le cerveau (…) d'ailleurs grâce aux bons services des amis tout aussi lâches de ce Simon Melmoth qui, naguère, me traitèrent de tous les noms (à l'abri, comme il se doit, des regards), (…) je crois, à des accusations aussi lamentables et qui bafouent toute rigueur herméneutique avec la même joie malsaine que les chiens nazis témoignaient face à leurs victimes.… Finalement, recevoir des leçons de vertu de la part de ces petits caniches urinant comme des chiots, utiles et comiques relais des vrais molosses utilisés par les criminels, est une très douce ironie de la réversibilité des mérites je suppose…».

Les parties civiles qualifient d'injurieuse la locution: «d'un pauvre crétin planqué sous le pseudonyme de Simon Melmoth». On peut lire, à la page 19 de leur citation directe (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «La phrase tirée de l'article du 17 mars 2010 rédigé par Juan ASENSIO «... d'un pauvre crétin planqué sous le pseudonyme de Simon Melmoth» est sans équivoque insultante. Cette injure est bien adressée à Emmanuel REGNIEZ (…)»».

Elles qualifient cumulativement d'injurieuse et de diffamatoire la locution: «Ne m'en veuilez point de ne pas citer exactement les propos de cet infâme couillon dont le derrière semble aussi crotté de peur que le cerveau». On peut lire, toujours à la page 19 de leur citation directe (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Dans le prolongement, les propos qui suivent sont particulièrement injurieux et diffamatoires « …Ne m'en veuillez point de ne pas citer exactement les propos de cet infâme couillon dont le derrière semble aussi crotté de peur que le cerveau»».

Elles qualifient tour à tour de diffamatoire et d'injurieuse la locution: «d'ailleurs grâce aux bons services des amis tout aussi lâches de ce Simon Melmoth qui, naguère, me traitèrent de tous les noms (à l'abri, comme il se doit, des regards)». On peut lire, à la page 20 de leur citation directe (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Le terme «amis» est lié à celui de «lâches», complété par la formule en fin de phrase «(à l'abri, comme il se doit, des regards)». Il s'agit d'une allégation mensongère et diffamante». Puis, à la page 21 (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Ecrire encore «(amis)… qui, naguère, me traitèrent de tous les noms» est une allégation purement mensongère. La jurisprudence considère que constituent des injures le reproche de «parler en menteur» et «de ne dire ou exprimer que des mensonges ou des faux» (Crim. 31 janv. 1930: Bull. crim. n° 44) - l'imputation de «manquer de courage civique » (Crim. 20 juin 1946: Gaz. Pal. 1946. 2. 178 2e arrêt) - l'expression de «lopette». TGI Paris, 8 nov. 1989: Gaz. Pal. 1990. 1, Somm. 176, lesquels sont très proches des termes employés ici par Juan ASENSIO». Puis, toujours à la page 21 (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Les propos contenus dans la phrase incriminée ont un caractère portant atteinte à l'honneur et à la considération des parties civiles, au regard de l'article 29 de la loi du 29 juillet 1881, alinéa 1».

Elles qualifient tour à tour de diffamatoire et d'injurieuse la locution: «je crois, à des accusations aussi lamentables et qui bafouent toute rigueur herméneutique avec la même joie malsaine que les chiens nazis témoignaient face à leurs victimes… Finalement, recevoir des leçons de vertu de la part de ces petits caniches urinant comme des chiots, utiles et comiques relais des vrais molosses utilisés par les criminels, est une très douce ironie de ta réversibilité des mérites je suppose…». On peut lire, à la page 23 de leur citation directe (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Des qualificatifs en publics tels que «chiens nazis» portent profondément atteinte à l'honneur et à la considération de Jean-Yves PRANCHERE, Valérie SCIGALA et Emmanuel REGNIEZ». Puis, aux pages 23 et 24 (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «D'ailleurs, la jurisprudence indique que le terme «nazi» peut constituer une injure. Paris, 1er juin 1995: Dr. pénal 1995. 253; confirmé par Cass. Crim. 29 janv. 1998 Pourvoi n°95-83763: Gaz. Pal. 1998. 1, chron. crim. 75. La chambre criminelle de la Cour de cassation, dans son arrêt du 16 décembre 1986 (Bull n°374 - n° de pourvoi n°85-96064), acceptait qu'il est de nature à porter atteinte à l'honneur ou à la considération, nonobstant son caractère fictif l'imputation d'une action violente menée par un groupe armé dont la constitution est pénalement répréhensible, faite à une personne supposée avoir adhéré aux doctrines nationales-socialistes».

L'invocation cumulative des deux qualifications que sont l'injure et la diffamation introduit une incertitude pour le prévenu quant à l'objet exact de ce qui lui est reproché et, par conséquent, quant aux moyens de défense qu'il peut opposer.

Cette ambiguïté est en l'espèce d'autant plus insoluble que les parties poursuivantes, en tête de leur citation, ont expressément déclaré poursuivre M. Asensio à la fois pour le délit d'injure envers un particulier et pour le délit de diffamation envers un particulier, «ces deux chefs d'infraction ayant été commis en état de concours d'infraction (article 132-2 du Code pénal)» (page 2 de la citation directe). Elles laissent ainsi penser qu'elles entendent poursuivre des propos injurieux et des propos diffamatoires bien divisibles les uns des autres, alors que le corps de leur citation, comme on l'a vu, fait à de multiples reprises supporter à des propos uniques les deux qualifications distinctes.

Au demeurant, quand bien même les parties poursuivantes estimeraient que les propos qu'elles incriminent renferment des injures et des imputations diffamatoires indivisibles, et que donc la qualification d'injure est absorbée par celle de diffamation, il leur appartiendrait de préciser qu'elles n'entendent en conséquence viser que la seule diffamation. Il ne leur est pas permis, dans un tel cas, de poursuivre l'injure comme délit distinct. Procéder autrement, et viser cumulativement la qualification d'injure et la qualification de diffamation, comme elles le font en l'espèce, interdit à M. Asensio d'exercer utilement sa défense (Cass. Crim., 15 mars 1994: Bull crim, n°99).

Est nul l'acte introductif d'instance qui, comme c'est le cas en l'espèce, entretient «une équivoque sur le fondement juridique précis des demandes» et «une ambiguïté sur la qualification des faits incriminés» et porte ainsi atteinte tant à l'égalité des parties dans le procès qu'aux droits de la défense (Civ. 2ième, 14 mars 2002: Bull. civ. II, n" 45).

L'action des parties civiles se trouve dès lors prescrite, aucun acte interruptif de prescription n'ayant été valablement accompli dans les trois mois de la publication des propos litigieux, conformément à l'article 65 de la loi du 29 juillet 1881.


3.2. L'absence d'identification, par chaque partie civile, des propos qu'elle considère par comme injurieux ou diffamatoires à son égard.

Les trois parties civiles ont choisi d'exercer une action concertée contre M. Asensio, ce qui est leur droit.

Elles entendent poursuivre de nombreux propos de M. Asensio, ce qui est également leur droit.

Mais ce double choix leur impose de rendre parfaitement identifiables les propos argués de diffamation et/ou injure dont se plaint chacune d'entre elles. Procéder différemment revient à priver le prévenu des moyens d'exercer utilement sa défense (TGI Paris, 17ème Chambre, 23 mai 1997: ''LALONDE & ASSOCIATION GENERATION ECOLOGIE c/JULY; LP 1997, n° 144-I,p.103).

"S'il est en effet possible, dans une seule et même citation, à plusieurs personnes, physiques ou morales, s'estimant diffamées par les mêmes propos, de se concerter afin de poursuivre les auteurs des textes qu'elles considèrent attentatoires à leur honneur ou à leur considération, il leur appartient, dès lors qu'il peut exister un doute sur les propos respectivement poursuivis par chacune d'entre elles, de fournir tes indications nécessaires afin de permettre aux prévenus de déterminer de quel propos diffamatoire se plaint chacune des parties civiles (...) Les parties civiles ne sauraient soutenir que l'intégralité des propos est poursuivie par chacune d'elles, un tel argument par sa généralité, ne pouvant répondre à l'exigence qui vient d'être exposée" (TGI Paris, 17ème Chambre, 18 juin 2002: LA SOCIETE ELITE MODEL MANAGEMENT SA c/ TESSIER, ARDISSON, DROUIN & autres).

En l'espèce, les parties civiles n'ont pas fait ce travail consistant à distinguer ce qui, au sein des propos poursuivis, porte respectivement atteinte à chacune d'elles.

On le vérifie pour ce qui concerne les propos suivants, tirés de la note poursuivie du 17 mars 2010: «(…) je crois, à des accusations aussi lamentables et qui bafouent toute rigueur herméneutique avec la même joie malsaine que les chiens nazis témoignaient face à leurs victimes... Finalement, recevoir des leçons de vertu de la part de ces petits caniches urinant comme des chiots, utiles et comiques relais des vrais molosses utilisés par les criminels, est une très douce ironie de la réversibilité des mérites je suppose…»

On peut lire dans la citation des plaignants, au sujet de ces propos (pages 22 & 23, la graphie des auteurs de la citation est respectée): «L'allégation «je crois, à des accusations aussi lamentables et qui bafouent toute rigueur herméneutique avec la même foie malsaine que les chiens nazis témoignaient face à leurs victimes» inverse d'abord l'ordre des choses.
Juan ASENSIO se pose ici comme victime alors qu'il est mis en cause pour plusieurs chefs d'infraction dans le cadre de la procédure judiciaire diligentée parta gendarmerie de BOULOGNE-BILLANCOURT (PV 728/2009).
(Cf. Pièce n°8)
Les griefs évoqués par les parties civiles dans leurs plaintes sont à ce point fondés qu'ils ont justifiés des réquisitions de l'autorité judiciaire afin de supprimer les liens incriminés[2].
Il ne s'agit donc pas «d'accusations aussi lamentables» mais simplement du droit, par principe, pour une victime de mettre en mouvement l'action publique afin de défendre son honneur et sa réputation et défaire cesser des injures publiques.[3].
La formule qui est ensuite employée par Monsieur Juan ASENSIO «avec la même joie malsaine que les chiens nazis témoignaient face à leurs victimes» montre l'extrême violence de Juan ASENSIO - la shoah est le comble de la violence et de l'inhumanité — qui personnifie les chiens nazis, capables d'une «joie», vécue à leur tour par les parties civiles.
L'image des chiens nazis face à leur victime en comparaison des parties civiles face à Juan ASENSIO, ne fût-ce que par une communauté de «joie» relativise forcément la Shoah, dévalue le crime nazi, au mépris absolu de la mémoire des victimes.
Des qualificatifs en publics tels que «chiens nazis» portent profondément atteinte à l'honneur et à la considération de Jean-Yves PRANCHERE, Valérie SCIGALA et Emmanuel REGNIEZ.
Aux termes de sa phrase «Finalement, recevoir des leçons de vertu de la part de ces petits caniches urinant comme des chiots, utiles et comiques relais des vrais molosses utilisés par les criminels, est une très douce ironie de la réversibilité des mérites je suppose…», dans le prolongement de sa métaphore canine, Monsieur Juan ASENSIO assimile Jean-Yves PRANCHERE, Valérie SCIGALA et Emmanuel REGNIEZ à «ces petits caniches urinant comme des chiots, utiles et comiques relais des vrais molosses utilisés par les criminels…,». Ces termes sont à rapprocher des allégations de «lâches» et «à l'abri, comme il se doit, des regards». Cette image avilit et déshonore les parties civiles.
L'expression qui suit «est une très douce ironie de la réversibilité des mérites je suppose…» vise directement, même s'il y a un code, Jean-Yves PRANCHERE.
Juan ASENSIO fait allusion avec «la réversibilité des principes» au concept central de la pensée de Joseph de Maistre dont Monsieur Jean-Yves PRANCHERE est un spécialiste notoire.
Juan ASENSIO le rappelle d'ailleurs dans l'article publié le 22 mars: «avec l'universitaire Jean-Yves Pranchère, spécialisé dans l'étude d'auteurs tels que Joseph de Maistre ».
 »

Force est de constater, à la lecture de ce passage, que les trois parties civiles poursuivent l'ensemble des propos en cause, sans qu'il soit mentionné, à aucun moment, pour chacune des parties civiles, quels propos précisément, au sein de cet ensemble, elle a entendu considérer comme diffamatoire ou injurieux à son égard.

Mais l'incertitude concerne également les propos poursuivis tirés de la note du 22 mars 2010.

On peut lire dans la citation des plaignants, au sujet de ces propos (page 25, la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Juan ASENSIO omet de révéler les faits pour lesquelles il a été mis en cause et qui font l'objet de deux instances pénales officielles et pour lesquelles il a été placé en garde à vue, comme il l'indique lui-même un peu plus loin dans cet article: «Lorsque je portai à la connaissance du public, à seule fin de me défendre, leurs propos dans trois notes depuis supprimées par mon hébergeur, Valérie Scigala et Jean-Yves Pranchère déposèrent tous deux plainte contre moi pour trois motifs dont le minutieux examen me fit passer douze heures en garde à vue dans les riants locaux d'une brigade de gendarmerie qui ne fut sans doute point choisie par hasard puisqu'elle était spécialisée dans les affaires de cyber-criminalité»
Il s'agit là à nouveau d'imputations purement diffamatoires au préjudice des parties civiles»
.

Force est de constater, à la lecture de ce passage, que les trois parties civiles poursuivent l'ensemble des propos en cause, sans qu'il soit mentionné, à aucun moment, pour chacune des parties civiles, quels propos précisément, au sein de cet ensemble, elle a entendu considérer comme diffamatoire ou injurieux à son égard. On se demande tout spécialement en quoi Monsieur Emmanuel REGNIEZ est concerné par ces propos[4].

Compte tenu de cette incertitude sur les propos respectivement poursuivis par chaque partie civile, qui interdit au prévenu d'exercer utilement sa défense, leur acte introductif d'instance devra être annulé.

L'action des parties civiles se trouve dès lors prescrite, aucun acte interruptif de prescription n'ayant été valablement accompli dans les trois mois de la publication des propos litigieux, conformément à l'article 65 de la loi du 29 juillet 1881.


4. Sur les propos incriminés contenus dans la note du 17 mars 2010.

4.1. Sur l'irrecevabilité de l'action de Monsieur PRANCHERE et Madame SCIGALA fondée sur les propos contenus dans la note du 17 mars 2010.

Seul Emmanuel REGNIEZ, alias Simon MELMOTH est effectivement nommé par Monsieur ASENSIO dans les propos poursuivis.

Monsieur PRANCHERE et Madame SCIGALA ne justifient pas, pour leur part, qu'ils seraient effectivement les personnes désignées avec certitude et dont l'identification aurait été possible comme étant les « amis » de Simon MELMOTH.

Ils devront être déclarés irrecevables en leur action pour défaut de désignation (Crim., 15 octobre 1985: Bull, crim., n° 315 - Crim., 30 mai 2007: Bull crim., n° 143).


4.2. Sur l'excuse de provocation.

Les propos incriminés sont les suivants: «(…) d'un pauvre crétin planqué sous le pseudonyme de Simon Melmoth (…) Ne m'en veuillez point de ne pas citer exactement les propos de cet infâme couilon dont le derrière semble aussi crotté de peur que le cerveau (…) d'ailleurs grâce aux bons services des amis tout aussi lâches de ce Simon Melmoth qui, naguère, me traitèrent de tous les noms (à l'abri, comme il se doit, des regards), (…) je crois, à des accusations aussi lamentables et qui bafouent toute rigueur herméneutique avec la même joie malsaine que les chiens nazis témoignaient face à leurs victimes… Finalement, recevoir des leçons de vertu de la part de ces petits caniches urinant comme des chiots, utiles et comiques relais des vrais molosses utilisés par les criminels, est une très douce ironie de la réversibilité des mérites je suppose…».

Les parties civiles prétendent y voir et des injures et des diffamations. On a vu plus haut qu'elles ne s'étaient pas résolues à distinguer clairement ce qui, au sein de ce passage qu'elle incrimine, relève de la diffamation et ce qui relève de l'injure, entretenant ainsi l'ambiguïté sur la qualification des faits incriminés (point 3.1, ci-dessus).

Si, par extraordinaire, le Tribunal n'annulait pas la citation entachée de cette ambiguïté, et s'il retenait le caractère injurieux des propos incriminés, il conviendrait de faire bénéficier Monsieur ASENSIO de l'excuse de provocation.

Aux termes mêmes de la citation des parties civiles, la note en cause fait suite à une note postée sur la Toile le 15 mars 2010[5] par l'un d'eux, Monsieur Emmanuel REGNIEZ, imputant à Monsieur ASENSIO «une tâche de sang intellectuelle». On peut lire en effet, à la page 18 de la citation (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Les propos cités dans le commentaire du 17 mars 2010 (…) sont en partie aussi la réaction totalement disproportionnée de Juan ASENSIO au commentaire d'Emmanuel REGNIEZ qui sous pseudo Simon Melmoth avait écrit le 15 mars 2010 sur Facebook: " Pourquoi je ne lirai pas l'entretien croisé. Pas à cause de Bartleby, pas à cause de François Monti, mais à cause de la troisième personne (Juan Asensio, alias Stalker).
François Monti écrivait dans un commentaire: «J'ai eu la chance (?) d'avoir des parents communistes qui m'ont appris que ce qui importait n'était pas d'où on parlait mais ce qu'on disait. Pour ça, il faudra attendre les jours qui viennent.» Quant à moi, j'ai eu la chance d'avoir des grands-parents résistants qui m'ont appris que toute la mer du monde ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle.
Et les taches sont nombreuses. Je ne vais pas, ici, les donner toutes, pas envie de donnera lire ces horreurs et m'en faire le relais.
Et que l'on ne vienne pas me dire que la Littérature excuse tout et permet tout. La littérature n'a rien à voir avec le ressentiment et la haine de l'Autre."
».

Les termes de la note ainsi postée — et notamment la formule «tâche de sang intellectuelle» s'appliquant à Monsieur ASENSIO, lequel, pour n'être pas nommé, n'en est pas moins parfaitement identifiable, présentent tous les caractères de la provocation[6] au sens de l'article 33, alinéa 2 de la loi du 29 juillet 1881.

Compte tenu de cette provocation à laquelle elles répondent explicitement, les injures imputées au prévenu ne sont pas punissables.


5. Sur les propos incriminés contenus dans la note du 22 mars 2010.

5.1. Sur l'absence de caractère diffamatoire des propos incriminés.

Les propos incriminés sont les suivants: «Vais je ajouter que Simon Melmoth/Emmanuel Régniez avec l'universitaire Jean-Yves Pranchère, spécialisé dans l'étude d'auteurs tels que Joseph de Maistre et la documentaliste Valérie Scigala, fut l'un des membres qui, sur un groupe supprimé par Facebook, m'insultèrent copieusement et m'accusèrent de tous les maux? Lorsque je portai à la connaissance du public, à seule fin de me défendre, leurs propos dans trois notes depuis supprimées par mon hébergeur, Valérie Scigala et Jean-Yves Pranchère déposèrent tous deux plainte contre moi pour trois motifs dont le minutieux examen me fit passer douze heures en garde à vue dans les riants locaux d'une brigade de gendarmerie qui ne fut sans doute point choisie par hasard puisqu'elle était spécialisée dans les affaires de cyber-criminalité».

Les parties civiles qualifient de diffamatoire la locution: «Vais-je ajouter que Simon Melmoth/Emmanuel Régniez avec l'universitaire Jean-Yves Pranchère, spécialisé dans l'étude d'auteurs tels que Joseph de Maistre et la documentaliste Valérie Scigala, fut l'un des membres qui, sur un groupe supprimé par Facebook, m'insultèrent copieusement et m'accusèrent de tous les maux?». On peut lire, à la page 24 de leur citation directe (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Les parties civiles sont visées nommément par ces allégations mensongères, calomnieuses et diffamatoires».

Elles qualifient également de diffamatoire la locution: «Lorsque je portai à la connaissance du public, à seule fin de me défendre, leurs propos dans trois notes depuis supprimées par mon hébergeur, Valérie Scigala et Jean-Yves Pranchère déposèrent tous deux plainte contre moi pour trois motifs dont le minutieux examen me fit passer douze heures en garde à vue dans les riants locaux d'une brigade de gendarmerie qui ne fut sans doute point choisie par hasard puisqu'elle était spécialisée dans les affaires de cyber-criminalité». On peut lire, à la page 25 de leur citation directe (la graphie des auteurs de la citation est respectée): «Il s'agit là à nouveau d'imputations purement diffamatoires au préjudice des parties civiles».

Il n'y a dans les propos poursuivis nulle imputation ou allégation de faits de nature à porter atteinte à l'honneur ou à la considération des parties civiles. Ces propos n'ont pas de caractère diffamatoire[7].


5.2. Sur la bonne foi.

Il faut rappeler que les propos poursuivis ont été tenus dans un contexte de vive polémique opposant les parties civiles et Monsieur ASENSIO. Dans ce contexte de vive polémique, les propos aujourd'hui poursuivis apparaissent poursuivre un but légitime, être étrangers à toute animosité personnelle, et se conformer à un certain nombre d'exigences, en particulier la prudence dans l'expression.

Si par extraordinaire le Tribunal considère que ces propos ont un caractère diffamatoire, il considérera, notamment au vu des pièces produites, que Monsieur ASENSIO les as tenus de bonne foi:

Sur le passage relatif aux propos injurieux et aux accusations tenus par les parties civiles sur M. ASENSIO: Pièce n°8 : Capture d'écran figurant la page d'accueil du groupe «Celles et ceux qui pensent que Juan Asensio déshonore la blogosphère française[8]; Pièce n°10: Message de Pierre Boyer (alias de Jean-Yves Pranchère), 23 novembre 2008 ; Pièce n°11: Echanges entre Emmanuel Régniez et Valérie Scigala, 23 novembre 2008; Pièce n°13: Message de Valérie Scigala, 29 novembre 2008 ; Pièce n°14: Historique de la demande de suppression de la page Wikipédia sur Juan Asensio[9];

Sur le passage relatif à la garde à vue de M. ASENSIO: Pièce adverse n°8: Attestation de dépôt de plainte et procès-verbal d'audition de Monsieur Jean-Yves PRANCHERE, le 1er septembre 2009; Pièce n°26: Convocation de M. Juan ASENSIO par la Brigade de recherches de la Gendarmerie nationale -Nanterre, pour le 15 octobre 2010; Pièce n°27: Courtier du Conseil de M.ASENSIO au procureur de la République de Paris, de demande d'information sur la suite de la procédure six mois après la garde à me de MASENSIO, 21 avril 2010.


6. Sur l'abus de constitution de partie civile, le dommage en résultant pour le prévenu et sa réparation.

L'abus de constitution de partie civile de Madame Valérie Scigala et MM. Jean-Yves Pranchère et Emmanuel Régniez dégénère ici en un abus manifeste[10].

C'est dans un esprit malveillant, ou en tout cas par une faute grossière, que cette action à été entreprise.

On ne s'explique pas autrement que les parties civiles ne prennent pas même la peine de distinguer clairement, au sein de la note du 17 mars, ce qui selon eux relève de la diffamation et ce qui selon eux relève de l'injure. Ce alors même qu'en tête de leur citation, elles ont expressément déclaré qu'elles entendaient poursuivre et des propos injurieux et des propos diffamatoires, «commis en état de concours d'infraction». Quant à la note du 22 mars, il relève de l'évidence que les propos qu'elle contient et qui font l'objet de la poursuite ne sont pas constitutifs de diffamation.

La malveillance ou la faute grossière est en l'espèce d'autant plus caractérisée que, préalablement à l'engagement de l'action, les parties civiles avaient déposé une plainte simple contre Monsieur ASENSIO, notamment des chefs d'injures et diffamations et qu'ils ont engagé la présente action sans même attendre l'issue de l'enquête ouverte sur cette plainte[11].

Notes

[1] Juan Asensio a été reconnu coupable au pénal d'introduction frauduleuse dans un STAD (système informatisé, pour faire court) et vol de correspondance privée.

[2] Je rappelle que nous avons gagné notre procès.

[3] En d'autres termes, ce qu'est en train de faire Juan Asensio dans ces billets de mars 2010, c'est tenter de nous intimider parce que nous avons porté plainte contre lui.

[4] Remarquons que si l'avocat distingue qu'Emmanuel Régniez n'est pas concerné par ces propos, c'est qu'il n'y a pas flou quant aux personnes concernées.

[5] A ma connaissance, c'est faux: Emmanuel Régniez a fait un simple commentaire sur sa page Facebook, c'est-à-dire un lieu privé, dont le contenu n'est pas indexé par Google.

[6] Ils présentent surtout les caractères d'une citation de Lautréamont, que Juan Asensio n'a pas reconnue.

[7] C'est diffamer qu'accuser à tort en le sachant pertinemment. Nous n'avons jamais «insulté Juan Asensio copieusement» (je ne tiens pas à lui ressembler) ni ne l'avons «accusé de tous les maux» (deux maux: vol de correspondance, introduction frauduleuse dans un système informatisé).

[8] Rappel du descriptif du groupe FB fermé que j'avais constitué pour rassembler les billets et discussions diverses parus un jour sur la toile, et disparus suite aux pressions exercées par Juan Asensio: «Toute personne qui a formulé un jour une opinion négative sur le blog, le style, les idées de Juan Asensio, et qui a dû subir une avalanche de commentaires et de mails injurieux est bienvenue ici. Toute personne qui s'est fait attaquer pour avoir osé lire Conrad et donner son opinion est bienvenue ici. Toute personne qui juge infantile et choquante une telle attitude de la part du Trollker est bienvenue ici. Ce groupe est fermé. S'il avait été impossible d'effacer les messages, je l'aurais laissé ouvert, pour le plaisir de lire les injures du Trollker comme autant de preuves de ce que j'avance. Hélas, celui-ci n'a pas le courage d'afficher jusqu'au bout au mieux son impolitesse, au pire sa haine, et nous a montré plusieurs fois sur FB qu'il effaçait ses traces. Je trouve donc inutile de lui laisser une parole qu'il est incapable de maintenir dans le temps.»

[9] C'est une obsession de Juan Asensio, qui sait pourtant, à la lecture des conversations privées dans notre groupe fermé, que nous n'avons jamais essayé de détruire cette page (j'ignorais même qu'une telle page existait, son existence me semble proprement ridicule. Le débat sur Wikipédia est instructif et révélateur de l'usage des pseudonymes par Juan Asensio).

[10] Rappel: le jugement de ce jour déboute Juan Asensio de ses demandes, notre démarche n'était pas abusive.

[11] C'est faux: nous avons porté plainte pour "introduction frauduleuse dans un STAD et vol de correspondance privée" (voir la note 1: les juges nous ont donné raison). Et si Juan Asensio nous a insultés, Jean-Yves Pranchère et moi-même, alors que c'était Emmanuel Régniez qui avait fait un commentaire à propos d'un blog que je ne connais même pas, c'est justement parce que nous avions porté plainte: il s'agissait d'une tentative d'intimidation. Nous ne nous sommes pas laissés intimider. Et nous ne nous laisserons pas intimider. De cela Juan Asensio peut être certain: il ne parviendra pas à ses fins, il n'arrivera pas par sa "célèbre méthode" à faire retirer les billets qui le gênent.

Lectures conseillées en classe de seconde et première

Lectures conseillées pour l’entrée en (et pour l’année de) seconde
Liste conseillée par Madame X (je complèterai), professeur à l'école alsacienne.
Remarque: les listes pour le collège sont ici.


L’enseignement de la littérature en seconde est organisé en «objets d’étude» qui correspondent aux grands genres littéraires, c’est le classement que l’on a choisi d’adopter ici.

* Théâtre

- BEAUMARCHAIS, Le Barbier de Séville
- CAMUS A. Caligula
- COCTEAU, La Machine infernale, Les Parents terribles
- CORNEILLE, L’Illusion comique, Horace, Le Menteur, Cinna
- HUGO, Hernani, Ruy Blas
- JARRY A., Ubu-Roi
- MARIVAUX, L’Ile des esclaves, Le Jeu de l’amour et du hasard
- MOLIERE, Tartuffe, Dom Juan
- MUSSET, Les Caprices de Marianne, Lorenzaccio
- RACINE, Bajazet, Phèdre, Andromaque, Bérénice, Britannicus
- SHAKESPEARE W., Hamlet, Romeo et Juliette
- SOPHOCLE, Antigone, Œdipe Roi

*Poésie

Le mieux est peut-être de travailler à partir d’une anthologie (il en existe beaucoup, à vous de choisir celle qui vous plaît…). On peut aussi conseiller :

BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal
ELUARD, Capitale de la douleur, L’Amour la poésie
HUGO, Châtiments, Contemplations (livre IV)
LAMARTINE, Méditations poétiques
PREVERT, Paroles
RIMBAUD, Poésies
RONSARD, Amours
VERLAINE, Poèmes saturniens, Fêtes galantes

*Roman

XVIe siècle
RABELAIS, Pantagruel, Gargantua

XVIIe siècle
LA FAYETTE Mme de, La Princesse de Clèves

XVIIIe siècle
PREVOST, Manon Lescaut
ROUSSEAU, Confessions (Les quatre premiers livres)

XIXe siècle
- AUSTEN J. Orgueil et Préjugés ; Raison et sentiments
- BALZAC H. de, Eugénie Grandet ; Le Bal de Sceaux ; Ferragus ; La Peau de Chagrin ; Le Père Goriot
- BARBEY D’AUREVILLY, Les Diaboliques
- BRONTË C., Jane Eyre
- BRONTE E., Les Hauts de Hurlevent
- CHATEAUBRIAND, ''Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert
- DOSTOIEVSKY F., Souvenirs de la maison des morts ; Crimes et Châtiments; L’Idiot; Le Joueur
- DUMAS A., Les Trois Mousquetaires ; Pauline
- DUMAS A. fils, La Dame aux camélias
- FLAUBERT G., Madame Bovary; L’Education sentimentale
- FROMENTIN E., Dominique
- GAUTIER T., Le capitaine Fracasse ; Le Roman de la Momie
- HUGO V., Le Dernier Jour d’un condamné; Claude Gueux; Notre-Dame de Paris; Quatre-vingt-treize; Les Travailleurs de la mer; Les Misérables
- MAUPASSANT, Une Vie, Pierre et Jean, Bel-Ami
- MUSSET, La Confession d’un enfant du siècle
- POE E.A., Histoires Extraordinaires
- SCOTT W., Ivanhoé; Quentin Durward
- SHELLEY M., Frankenstein
- STENDHAL, Le Rouge et le Noir; Chroniques italiennes
- TOLSTOI L., Guerre et paix; Anna Karénine
- TOURGUENIEV, Premier Amour
- VILLIERS De L’ISLE-ADAM, Contes cruels
- WILDE, Le Portrait de Dorian Gray
- ZOLA, Thérèse Raquin, La Curée, La Bête humaine, Germinal

XXe siècle les auteurs confirmés
- ALAIN-FOURNIER, Le Grand Meaulnes
- BUZZATI D., Le Désert des Tartares
- CAMUS A., L’Étranger, Le Premier Homme ; La Peste
- COHEN, Le Livre de ma mère
- DU MAURIER D., Rebecca
- GARY R., La Vie devant soi ; La Promessse de l’aube
- GIONO J., Le Hussard sur le toit, Batailles dans la montagne, Le Grand Troupeau
- GUILLAUMIN E., La Vie d’un simple
- HUXLEY A., Le Meilleur des mondes
- KAFKA F., La Métamorphose, Le Château
- MAURIAC F., Le Sagouin ; Thérèse Desqueyroux
- ORWELL G., La ferme des animaux ; 1984
- SARRAUTE, Enfance
- VIAN B., L’Écume des jours, L’Arrache-coeur
- YOURCENAR M., Nouvelles orientales
- VERCORS, Les Animaux dénaturés ; Le Silence de la mer
- ZWEIG S., Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, La Confusion des sentiments, Amok, Le Joueur d’échec

XXe-XXIe siècle, les auteurs récents
- AUSTER, P., Cité de verre, M. Vertigo
- CALVINO, Le Baron perché, Le Vicomte pourfendu, Le Chevalier inexistant
- CHÂTEAUREYNAUD O.-G., Le Château de verre
- CHESBRO G., Bone
- CRICHTON M., Un train d’or pour la Crimée
- DAENINCKX D., Meurtres pour mémoire; Play back; Cannibales
- DUGAIN M., La Chambre des officiers
- ERNAUX, Une Femme, La Place
- GAUDE, Cris
- IZZO J.C., Total Khéops
- JAPRISOT, Compartiment tueur, Piège pour Cendrillon
- JONQUET T., La Vie de ma mère, Les Orpailleurs, Moloch
- KEYES D., Des Fleurs pour Algernon
- LE CLEZIO, Onitsha; Désert
- LEWIS R., Pourquoi j’ai mangé mon père
- LIGNY J.-M., La Mort peut danser
- LINDON M., Champion du monde
- MAALOUF A., Léon l’Africain
- MAKINE, Le Testament français
- MERLE R., Le Propre de l’homme
- MODIANO, Dora Bruder
- PAVLOFF F., Matin brun
- PEROL J., Un été mémorable
- PIGNERO B., Les mêmes étoiles
- PONTI J.-C., Les Pieds-bleus
- POUY J.-B., L’Homme à l’oreille croquée
- PUJADE-RENAUD C., Le Jardin forteresse
- SEPULVEDA L., Le Vieux qui lisait des romans d’amour
- TOURNIER M., Vendredi ou les limbes du Pacifique
- UHLMAN F., L’Ami retrouvé
- VAN CAUWELAERT D., Un aller simple

Lectures conseillées pour l’entrée en (et pour l’année de) première
La base recommandée est la liste que nous avons préconisée pour les secondes, à laquelle on peut ajouter :

* Théâtre

BEAUMARCHAIS, Le Mariage de Figaro
BECKETT, Fin de partie, En attendant Godot, Oh les beaux jours
CLAUDEL, Partage de midi, L’Annonce faite à Marie
MARIVAUX, La Fausse Suivante, Les Fausses Confidences, La Double inconstance
MOLIERE, Le Misanthrope
SARTRE, Huis-Clos, Les Mouches

* Poésie

Lautréamont, Mallarmé, Paul Valéry, Apollinaire, René Char, Henri Michaux, Supervielle, Bonnefoy, Jacottet…

* Roman et essais

XVIIIe
DIDEROT, Jacques le Fataliste et son maître
LACLOS, Les Liaisons dangereuses
MARIVAUX, La Vie de Marianne, Le Paysan parvenu
MONTESQUIEU, Lettres persanes
VOLTAIRE, Candide, L’Ingénu

XIXe
BALZAC, Le Lys dans la vallée ; Illusions perdues ; Splendeurs et misères des courtisanes
HUGO, L’Homme qui rit
STENDHAL, La Chartreuse de Parme
ZOLA, L’Assommoir, La Joie de vivre, Nana, L’œuvre, La Terre

XXe
ANTELME, L’espèce humaine
ARAGON, Aurélien
BRETON, Nadja
CAMUS, La Chute, La Peste
CELINE, Voyage au bout de la nuit
DURAS, Le Ravissement de Lol V. Stein, La Douleur
LEVI, Si c’est un homme
MALRAUX, La Condition humaine
PEREC, W ou le souvenir d’enfance, Les Choses
PROUST, Un Amour de Swann
YOURCENAR, Mémoires d’Hadrien

Qui témoigne pour le témoin ?

Cette phrase de Paul Celan apparaît en exergue de Tristano meurt d'Antonio Tabucchi. Une deuxième phrase complète cette première: «Il est difficile de contredire les morts», citation de Ferruccio.

Il est possible que dans certains billets précédents j'ai attribué «Qui témoigne pour le témoin?» à Tabucchi, et non à Paul Celan. Ce ne serait qu'une demi-erreur car le narrateur s'adressant à son ami écrivain reprend la phrase à son compte vers la fin du livre.

Une fois encore, cette phrase joue comme un indice, et c'est tout le passage où elle apparaît qui est significatif au vu du système des Églogues, voire de la vie de Renaud Camus et de sa conception de l'écriture. Il faudrait indéfiniment écrire ce qui survient, et écrire la vie de celui qui écrit ce qui survient, et écrire la vie de celui qui écrit la vie de celui qui écrit ce qui survient, et ainsi tenir à distance la mort, l'oubli (à la deuxième page du livre il est dit: «… Tu sais, tout compte fait, la vie est davantage faite de ce dont on ne se souvient pas que de ce dont on se souvient…»)

… Et le monde est au contraire fait d'actes, d'actions… des choses concrètes qui cependant passent par la suite, car l’action, cher écrivain, se vérifie, elle a lieu… et elle a lieu seulement dans un moment précis, puis elle s’évapore, elle n’est plus, elle fut. Et pour rester elles ont besoin des paroles, qui continuent à les faire être, et en portent témoignage. Ce n’est pas vrai que verba volent. Verba manent. De tout ce que nous sommes, de tout ce que nous fûmes, ne restent que les paroles que nous avons dites, les paroles que tu écris à présent, l’écrivain, et non ce que je fis en tel lieu donné et à tel moment donné du temps. Les paroles restent… les miennes… et surtout les tiennes… les paroles qui témoignent. Le verbe n’est pas au commencement, il est à la fin, l’écrivain. Mais qui témoigne pour le témoin ? C’est le problème, personne ne témoigne pour le témoin…

Antonio Tabucchi, Tristano meurt, pp.149-150, Folio

On remarquera les premiers mots de l'extrait qui offrent un étonnant écho à la phrase de Virginia Woolf: «car la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés…»

Jean-Pierre Camus, plume infatigable

Des romans, il y avait un prélat qui se piquait d'en écrire, pour la grande joie des cénacles précieux et la douce émotion des filles. C'était l'ancien évêque de Belley, Jean-Pierre Camus. Mais entre deux fictions chevaleresques, il consacrait sa plume infatigable à un bon combat. Soupçonneriez-vous une machine de guerre derrière un titre aussi paisible que Le directeur spirituel désintéressé selon l'esprit du Bx François de Sales? Résisteriez-vous à prendre connaissance des Eclaircissemens de Méliton sur les Entretiens curieux d'Hermodore, pourriez-vous dédaigner L'antimoine bien préparé, Le rabat-joye du triomphe monacal? Capucins et autres «coenobites» peuvent multiplier leurs réponses, distribuer des lettres d'Agathon à Eraste, des Advis d'un docteur touchant les debvoirs d'un bon paroissien: rien n'empêchera Mgr Camus de jeter chaque année dans le public deux ou trois nouveaux livres dont le plus court n'a pas moins de deux cents pages et qui, à son sens, défendront l'autorité des évêques contre les Réguliers beaucoup mieux que les Actes de la Faculté de Théologie dont nous avons parlé ailleurs1. Rien n'arrêtera sa faconde, pas même la nouvelle que Rome est à deux doigts de censurer Le directeur désintéressé. A cette menace, tout l'épiscopat se dresse, fait cause commune avec M. l'ancien évêque de Belley: le Clergé de France serait extrêmement offensé d'une mesure qui l'atteindrait en son entier2.

Aimé-Georges Martimort, Le Gallicanisme de Bossuet, p.76-77





1 : On trouvera la liste à peu près complète des livres de Camus contre les Réguliers dans le ''Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque Nationale'' t.23, 1905, p. 140-174. — Cf. E. Mangenot, dans ''Dictionnaire de théologie catholique'', t. 2, col. 1451-1452. — Cependant, C. Chesneau, ''Le Père Yves de Paris et son temps'' (1590-1678), ''I, La querelle des évêques et des réguliers''(1630-1638), Paris, 1946, p. 189-204, cf. p. 45-78, 144-188, reconsidère les attributions à Camus de plusieurs de ces livres; ses arguments ne sont pas complètement décisifs.
2 : (A. Duranthon), Procès-verbaux, t. 2, p. 774; C. Chesneau, op. cit., p.169-188.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 15 (vers la surface)

A la fin de la note 16 (aval), nous reprenons le cours de la note 15 (amont).

Le reste de la note 15 se compose de sept paragraphes, dont six sont une réflexion sur l'identité. Il s'agit d'une démarche réflexive, que l'on peut ancrer dans le goût de dispar-être de Renaud Camus: comment articuler le goût des voyages, le goût de la dissolution dans les paysages, les ciels, les histoires, l'histoire, les bibliothèques, comment concilier tout cela et l'affirmation d'un enracinement, d'un attachement à un sol et une culture — les deux étant réputés être la même chose? Comment, mais surtout pourquoi, au nom de quoi? Cela est-il logique, cohérent, cela se justifie-t-il?

Il s'agit finalement d'une note où il y a peu à commenter dans le sens habituel du travail qui se fait ici: peu de sources à trouver, peu de mécanismes de passage à mettre à jour, il n'y a qu'à se laisser porter par les phrases, pour les approuver ou les désapprouver, les aimer ou les détester, en fonction de ce que nous aimons ou de ce que nous savons.

Il est également loisible ici d'observer le travail de désaisissement de l'auteur, qui expose sur un mode lyrique (donc amoureux, par opposition à un ton froid et rationnel) des idées auxquelles il s'oppose dans d'autres textes. (Mais s'y oppose-t-il vraiment, ou se contente-t-il d'en préférer d'autres? Rappelons la définition du dilemme moral selon Renaud Camus: non pas choisir entre le bien et le mal, mais entre deux biens.)


***************Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l'hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race” ****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. (AA, p.202-203)

Voir le commentaire déjà intervenu ici: «Il devient difficile de déterminer, à la seule lecture de L'Amour l'Automne et sans référence extérieure, ce que pense l'auteur.»

Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen”? (AA, p.203-213)

Le cadre d'une "nation" est non seulement peu adapté à la dimension économique et matérielle de la vie, mais il n'a plus grand sens dans la sphère culturelle, voire humaniste, où les progrès technologiques (information et voyage) permettent de se sentir "citoyen du monde": pourquoi réduire une identité à une terre, et non la laisser embrasser la Terre? Une personne (en italique dans le texte) est-elle strictement un nom et une date sur un passeport? Peut-on réellement la réduire à cela?
On voit affleurer en filigrane la question du nominalisme et des universaux, et donc Wiggenstein (finalement, n'est-ce pas le sujet de L'Amour l'Automne? «à la lettre»).

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. (AA, p.214-219)

La logique serait donc de se proclamer apatride, voyageur. Mais à quoi bon faire un éclat? Le temps presse, la mort attend, vivre est plus urgent.

Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. (AA, p.219-220)

Soumission à l'état des choses, appel à la sérénité intérieure.
(Lorsqu'on connaît un peu (les écrits de) Renaud Camus, cela fait sourire: comme s'il se résignait jamais au raisonnable… [1])

Détachement à la fois du fond («on sait que cette appartenance n'est rien») et de la forme («il faut accepter sa nationalité»). Liberté intérieure par soumission extérieure.

Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île? (AA, pp.220-226)

Ici le monde et la bibliothèque coïncident: ici l'être et la lettre (les lettres) coïncident; à la différence de la personne et de son passeport. (Peut-être après tout n'est-ce qu'une question de quantité: si la personne était décrite par une bibliothèque, pourrait-il y avoir coïncidence? Est-ce ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre? N'est-ce pas ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre?))

«Appartenir à soi-même» ne doit pas être confondu avec «soi-mêmisme»: il ne s'agit pas d'affirmer son être en l'imposant à ce qui nous entoure, en écrasant ce qui nous entoure; mais au contraire, il s'agit en vivant pleinement l'instant de glisser dans l'éternité du présent et de laisser le monde nous envahir. Symbiose.

«à peine débarqué dans une île»: retour à l'expérience vécue. L'Ecosse. La réflexion se nourrit de l'expérience.

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. (AA, pp.227-233)

Qu'est-ce qui nous empêche d'être libre? La peur.
L'attachement à un pays : plus par amour, mais par intérêt.

Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. (AA, p.233)

Les noms encore, les langues.
Le chantage à la sécurité et à la santé est dénoncé, chantage auquel nous sommes bien trop heureux de nous soumettre. On retrouve ici l'un des thèmes majeurs de Loin (remarque qu'il était impossible de faire lors de la parution de L'Amour l'Automne puisque Loin n'était pas encore paru.)
Prière pour une mort rapide et discrète.
Il s'agit d'un thème classique, voir "Le Loup et le Chien" de La Fontaine, par exemple.

Spatialement, le texte sur la page prend de l'ampleur et occupe dix-huit lignes d'affilé: un lecteur qui feuilletterait les pages en dédaignant les lignes partitionnées pourrait lire ces phrases au hasard et s'y arrêter. Ces thèses ne sont pas totalement dissimulées par la mise en page du texte, elles demeurent facilement accessibles.

Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations. (AA, p.233)

La seule façon d'être libre: accepter par avance toutes les insécurités, celles de la pauvreté, de la maladie, de la solitude. Mais nous préférons notre sécurité à la liberté.
Retraite si bien nommée: reculade devant l'ennemi. Nous battons en retraite devant la liberté par peur pour notre sécurité et notre santé, nous laissons s'échapper la possibilité d'être libres.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr: le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou; il aurait à peine de visage et de nom.

Si l'on ne veut pas dépendre d'un pays, l'une des solutions consisterait à renoncer à toute protection sociale.
Une autre solution serait de ne pas faire dépendre cette protection d'un pays: une sécurité sociale universelle, non seulement en ce qu'elle s'appliquerait à tous sur un territoire donné (sens habituel de "sécurité sociale universelle"), mais à tous sur tous les territoires, sans aucune référence à l'origine ou à la résidence ou au lieu de travail géographique.
Le détachement envers un pays protecteur serait total, permettant également la dissolution des devoirs envers une entité devenue floue à l'excès.

Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Le détachement ultime: abandonner la sécurité et la protection. Ne conserver que son nom.
«pas loin de se demander, même, si ces papiers d'identité»: ce "même" est un peu étrange, comme si les papiers étaient garants du nom autant que de la nationalité.

Il s'agit également d'une citation d' Exil de Saint-John Perse:

Étranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :

Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre...

« J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,

Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre.

Monnaie, étranger. "«J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port." a été cité dans Été, p.79

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort?

Phénoménologie, existentialisme? Comment ne pas penser à la lettre de Mark Alizart analysant Du sens, lettre qui argumentait qu'en se montrant attaché à l'origine, Renaud Camus attaquait (involontairement) la position sartrienne romantique de détachement de l'être.

Et ceci s'explique très simplement par le fait que le romantisme se caractérise métaphysiquement par l'idée que la liberté coïncide avec l'arrachement (l'arrachement à la société, aux conventions, au lieu, et jusqu'au corps, jusqu'à sa propre âme). Ses manifestations les plus éclatantes : le théâtre romantique qui brise les lois de la tragédie classique (au nom précisément du "libéralisme en littérature", dit Hugo dans sa préface d' Hernani); le Bateau ivre de Rimbaud et sa dislocation finale (en effet comment devenir un Peau-Rouge, libre de toute attache, comment devenir un sauvage et s'arracher à tout, à sa culture, à la raison, aux anciens parapets, et y compris à soi-même, sans se disloquer? sans sombrer dans la célèbre folie romantique?); et l'existentialisme sartrien bien sûr, dernier romanticisme s'il en est (l'existence devant l'essence, l'arrachement comme condition humaine). A cet égard, il n'est pas indifférent que tous les signataires de la contre-pétition aient tous été à des degrés divers des sartriens (Lanzmann au premier chef, et toute la rédaction des Temps modernes derrière lui, mais aussi Derrida, Milner, Miller ou Vernant, et ailleurs BHL, grand thuriféraire sartrien s'il en est, ou Spire). Vous avez fait face au dernier grand sursaut sartrien. Et si je dis dernier sursaut, c'est parce qu'il y avait encore sous l'affaire manifestement autre chose : et c'est bien le fait que le sartrisme et en général le romantisme est en train de commencer à se fissurer, et que l'origine revient partout à grand pas, fût-ce sous une forme violemment névrotique.
lettre de Mark Alizart citée par Renaud Camus dans Outrepas (2004), p.143

Nous serions notre seule preuve, et notre vie vécue notre seule identité.
Remarquons que les «petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser» est une adaptation de la phrase déja rencontrée à maintes reprises de Promenade au phare, dans lequel Mr Ramsay, philosophe, travaille sur "sujet et objet de la réalité", justement (notre identité: quelle réalité, de quoi dépent-elle, de nous-mêmes en tant qu'individu ou de papiers d'identité, ou encore de notre vie vécue?) (voir la fin de la note 16 en aval immédiat de cette note)).

What's in a name? Question de Shakespeare, reprise par Joyce, reprise par Camus (Renaud Camus: précision qui aussitôt laisse entrevoir toute l'acuité de la question pour celui qui la pose: nous ne sommes pas entièrement dans la théorie, la question prend corps, elle est incarnée quand on est écrivain et qu'on s'appelle Camus).

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».(AA, p.235)

Cette phrase lyrique se termine en boutade, mais la question du sens est posée: adhérer à son nom et à son origine, est-ce s'interdire le doute, la fantaisie, la folie, toute la beauté du monde qui réside dans son imprévisible?

Et que vaut une phrase, un texte, qui fait de même, qui ne dit rien d'autre que son sens facial, sans laisser d'ouverture à l'interprétation, aux rapprochements, à la contradiction, qui ne permet aucun "jeu", dans tous les sens du terme?

(Rappelons à ce point que Renaud Camus en tient pour le nom et l'origine — et cependant, que de doutes sur son propre nom et sa propre origine… Jusqu'où cette faille est-elle programmatique de son écriture et de ses choix, ou n'est-elle que le prétexte qui autorise l'auteur à jouer à sa guise sur tous les tableaux? Sans certitude sur son père, et donc sur son nom, il a choisi de conserver ce nom, qui est le sien ou pas, mais qui à coup sûr est celui d'un prix Nobel de littérature… Serait-ce la contrainte maximale qu'il serait possible d'imaginer, et son acceptation qui rendrait libre?)

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? (AA, p.236)

Voir l'article de Francis Wheen.
Lacan/canal/Venise, etc.
Changements de noms, de sexe, de nationalité: qui est Charlotte Bach, véritablement, alors qu'il reste si peu de qui "il" est né. (On songe à Locke (déjà intervenu dans L'Amour l'Automne), De l'identité: l'identité d'une personne est son histoire, et plus précisément, sa mémoire, la conscience et le souvenir de son histoire).
ritualisation des activités de déplacement = passage

  • Bach, nom, sexe, identité, Lacan, passage

Quelle assurance autorise le poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau?(AA, p.236)

Tombeau de Verlaine de Stéphane Mallarmé.
La mort = passage. Mort peu effrayante dans son aspect de peu profond ruisseau, facile à franchir, dans un sens ou un autre.
Dans tout ce passage de L'Amour l'Automne, la mort n'est pas effrayante. Il faut l'accepter (la mort l'état et la mort l'acte de mourir) pour être libre.

  • Bach = ruisseau, mort

Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg?(AA, p.236)

Ces circonstances ont été expliquées pages 59 et 60 de L'Amour l'Automne:

C'est le tout-puissant comte Brühl, l'éminence grise d'Auguste III, qui aurait eu l'idée de faire commande à Bach d'une composition destinée à être interprétée par le jeune Goldberg, claveciniste prodige, afin d'apaiser, s'il se pouvait, les insomnies qui ravageaient le malheureux ambassadeur russe à la cour de Saxe : cet Aria avec trente variations constitue donc, au premier chef, une cure musicale nocturne.

  • Bach, variation, Goldberg = or, monnaie

Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite). (AA, p.236)

Arnold Bax. Musicien anglais ressentant une grande affinité pour l'Irlande.

Cette série de questions ("Qui était le professeur Bach? quelle assurance autorise le poète? Et qui ne connaît les circonstances?) m'évoque irrésistiblement une autre série de questions souvent citées par Renaud Camus, et qui constitue l'exergue du "Double assassinat de la rue Morgue":

Quelle chanson chantaient les sirènes ? quel nom Achille avait-il pris, quand il se cachait parmi les femmes ? — Questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées au delà de toute conjecture.
Sir Thomas Browne, en exergue du Double assassinat de la rue Morgue de Poe.


Nous remontons vers la surface, note14.


*************** Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l’hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen” ?

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île ?

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr : le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou ; il aurait à peine de visage et de nom. Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue ? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort ?

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? Quelle assurance autorise la poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau? Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg? Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite).

Notes

[1] Voir «Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet.», Rannoch Moor p.434, et L'Amour l'Automne'' p.178.

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