Dans quel ordre lire l'opus camusien ?

Suite à une question posée sur le forume de la SLRC.

Ça n'a pas d'importance. Ça se lit dans n'importe quel ordre, c'est un puzzle, ou une mosaïque.

Le seul risque que prend le lecteur à lire dans le désordre, c'est de croire qu'une idée ou conviction apparaît pour la première fois dans le livre qu'il découvre, alors qu'elle était présente dès les premiers textes: la doxa a trop raison apparaît dès Buena Vista Park, la prééminence de la petite-bourgeoisie dès Été (ou peut-être dans Journal d'un Voyage en France, puisque c'est un "trou" dans ma lecture chronologique. Mais je vais le combler). "Après tout ce que j'ai fait pour vous", que j'ai lu pour la première fois dans Outrepas, apparaît dès Tricks, mais évidemment, il fallait avoir lu Outrepas pour le remarquer, puis avoir relu Tricks...

Le circuit n'est même pas circulaire, il est labyrinthique : l'ordre n'a aucune importance puisqu'il n'y a pas d'issue.

L'ombre gagne

Qu'est devenu ce texte? : il a été publié en 1995, il faut donc chercher dans les journaux de 1995 à 1997 ou 1998 et dans les livres écrits durant cette période (L'épuisant désir de ces choses?) pour essayer d'en retrouver des traces.

J'ai l'impression que "l'Affaire" a condamné 325 g, qui doit dormir dans les profondeurs informatiques. La dernière évocation de ce livre que je connaisse date de mai 2000 et se trouve ici:

La référence à L'Ombre gagne, devenu 325g (le poids du volume), et qui ressemble beaucoup en effet à lOpus Niger' dont il est question dans L'Epuisant Désir de ces choses, est très délicate dans le contexte actuel, essentiellement journalistique, pour le meilleur et pour le pire, c'est-à-dire éminemment a-littéraire, si ce n'est anti-littéraire. En même temps il ne s'agit pas du tout de s'abriter derrière la "littérature" pour échapper à ses responsabilités. Je pense que rien n'est plus "responsable" que la littérature. Et je suis de ceux qui pensent que Brasillach (auquel on m'a gracieusement comparé, dans la non-polémique actuelle) n'avait pas volé les balles qui l'ont percé. Cela dit L'Ombre gagne ou 325 g relèvent d'un projet littéraire ou même "philosophique" - si je puis le dire pas trop prétentieusement - qui n'a pas grand-chose à voir avec l'écriture simplette d'un journal, ni avec la controverse actuelle. Il s'agissait de rendre à l'expression déconsidérée "roman d'idées" son sens plein, et de faire un "roman" où les idées seraient les seuls personnages : les bonnes, les gentilles, les monstrueuses, les idiotes, les banales, les inattendues, les révoltantes, etc., toutes, en un carrousel assez semblable, toute proportion de génie gardée, à Bouvard et Pécuchet auquel était d'ailleurs emprunté l'exergue ("Cependant, entre les idées innocentes et les criminelles, comment faire la différence ?") [citation très inexacte, excusez-moi, je suis en voyage]. Il s'agissait d'explorer tout ce qui peut être pensable. Et le prix à payer pour ce privilège redoutable, c'était de commencer par ce qui me semblait le plus absolument inadmissible, et ce qui me semblait le moins pouvoir un seul instant (croyais-je) m'être attribué : l'antisémitisme, en l'occurrence délirant, ou bien l'opinion à peine moins répugnante que le sida était le juste châtiment des homosexuels, une vraie bénédiction du ciel du point de vue moral, la preuve que Dieu s'était réveillé et faisait enfin son travail. Une fois qu'on a passé ce barrage de l'inadmissible absolu, tout peut être pensé un moment - et non pas cru, bien entendu. Il s'agit d'un roman. Et il n'y est pas d'idée qui ne rencontre son contraire rigoureux, de sorte que celui qui les émet est un personnage impossible, personne, Personne, Ulysse Personne, dans L'Epuisant Désir de ces choses. Ce n'est nullement mon cas et l'auteur de La Campagne de France'', lui, est bien présent même si on ne lui donne guère la parole. Il vous répond du mieux qu'il peut.

L'Ombre gagne n'a jamais été publié, plusieurs éditeurs l'ayant refusé, soit qu'ils l'aient jugé exagérément scandaleux, soit qu'ils n'en aient pas compris le projet, soit que ce projet soit confus ou imbécile, ce qui se peut, soit que sa réalisation soit insatisfaisante littérairement. Mais le statut de "non-livre" va assez bien à cette oeuvre de "Personne", connue seulement par ouï-dire et par d'obscures références. Le rapprochement avec la crise actuelle est à la fois inévitable et absurde - inévitable d'un point de vue journalistique, absurde d'un point de vue littéraire ou "philosophique"; sauf peut-être (éventuellement) à un niveau très profond, très complexe, très ombreux, pour le coup, et qu'il faudrait un siècle pour explorer. Je doute qu'il me soit accordé.»

Mais sans doute savez-vous tout cela par cœur. Pour ma part, je n'ai rien rencontré de plus récent sur le sujet.

Guillaume a fait quelques photos sur le thème.

La cohérence échevelée des signes

En sortant du métro station Bibliothèque Mitterrand, je prends l'escalier le plus à droite en direction du pont de Tolbiac. Je remarque à mes pieds quelques disques en cuivre ou en étain d'une dizaine de centimètres de diamètre. Sur le premier que je lis est inscrit "Le 20 janvier, Lenz partit à travers les montagnes. Georg Büchner."

source


le 09/12/07 à 11h50.

J'ajoute ici l'explication de ce nom de Lenz, fournie le 18/01/2004 par Renaud Camus. (A l'origine, il s'agit d'expliquer un fragment de L'Inauguration de la salle des Vents, p.283
Lenz est une manière d'anagramme fragmentaire de Celan/Lance/Lenz - de même que Klein, plus loin, évoque lointainement ce nom d'"emprunt". Montent donc dans la montagne, comme Lenz, le poètre fou de la fin du XVIIIe siècle, le juif de l'état civil roumain Antschel et le poète Celan. Monte donc aussi un 20 janvier, passe au méridien de tous les sens de cette date, dont celui du 20 janvier 1942, conférence de Wannsee, décision de faire disparaître (untergehen, comme le soleil) les juifs d'Europe et monte. Venait et venait.Il y a de la majesté dans cette montée, bien qu'il clopine, à défaut de marcher sur la tête comme Lenz chez Büchner.
("Parler dans la zone de combat", Europe n° 861-862)

Lecture précise

Pour lire les Églogues, encore faut-il les trouver: difficile pour les Travers (en bibliothèque, peut-être?). Il est pratiquement inenvisageable de les mettre en ligne, car la mise en page compte énormément.[1]

Sachant donc que le livre est épuisé, j'aurais facilement tendance, comme vous le constatez, à le citer longuement, en en profitant pour le réagencer (héhé, petit plaisir de lecteur («AH AH AH, COMME DISENT LES GENS QUI DISENT AH AH AH APRES LEURS IDIOTIES, ET AJOUTENT COMME DISENT LES GENS QUI.. ETC.» (p.119)))

Cependant, je vous soumets ces deux remarques (p.188) : «D'ailleurs je n'écris pas pour être lu, mais pour être relu. Cela dit, il ne faudrait pas non plus prendre tout ce que raconte ce livre, et spécialement sur lui-même, pour argent comptant.»

Notes

[1] finalement disponibles ici.

Recherche d'un passage

Renaud Camus était à la recherche d'une référence.
J'ai trouvé ceci :

Le f minuscule, en revanche, sous sa main, est toujours une simple barre, un long tranchant droit ou oblique qui, placé au milieu d'un nom, par exemple, le coupe comme un morceau de glace. Aussi Wolfson en viendra-t-il, comme un contrebandier, à repérer des pistes toujours ouvertes, des cols sur lesquels il pourra compter pour passer de l'autre côté, en territoire ami.

Renaud Camus, Été p.193 et Pierssens, La Tour de Babil p.91




Ce qui m'amuse surtout, c'est la suite de la page 193, qui démontre qu' Été n'est finalement qu'un Da Vinci code pour initiés:

Sans doute ai-je eu tort, oui, je le vois clairement aujourd'hui, d'attribuer la conspiration du silence dont mes livres, et Travers en particulier, ont été l'objet, à une animosité personnelle des critiques du monde entier à mon égard: ce qu'ils craignent (et comme ils ont raison!), c'est qu'à attirer, si peu que ce soit, l'attention sur mes patients travaux, ils ne suscitent un lecteur, un seul, qui sache reconstituer, sous les codes dont le danger m'oblige à me servir, et à travers les réseaux rigoureux de mes précises allusions, toutes les révélations dont regorgent les Églogues sur l'histoire universelle depuis 17 ans, depuis 39 ans, depuis toujours, et sur les souterraines entreprises de ce Mal absolu, reconnu par moi seul, à l'œuvre sur tous les continents, et dont par tout un jeu de complexes et infimes relations les propagateurs criminels sont partout, partout, partout et probablement, à cet instant même, un couteau à la main, un couteau à la main, jusque derrière la porte de cette chambre grillagée où ils m'ont enfermé et où j'écris frénétiquement ceci, moi, MOI, la dernière voix et la dernière chance de la Vérité. Ou bien dans ton dos, lecteur, au moment précis où tu lis ces lignes, ce mot, chez toi, dans ton lit, dans une chambre d'hôtel, dans une pièce trop grande dont la lampe n'éclaire pas les confins, dans le compartiment d'un train en route vers Anvers, vers Bâle, vers Sens. La mort nous guette au tournant de chaque phrase.

Passage à rapprocher bien sûr de la page 119:

Parmi les autres pensionnaires de l'institution [destinée à de riches aliénés], moins historiques de stature, mais tout aussi romanesques, figurent aussi un jeune «écrivain» français qui passe ses journées à recopier Bouvard et Pécuchet, ou bien Les Gommes, à moins que sa paranoïa ne s'exprime en longs pamphlets fumeux et vengeurs contre les critiques parisiens [...]

C'est à la fois un peu triste et très drôle.

J'ajoute que la description de cette institution (p.115) me rappelle l'un des palais ou maison de Roman de Caronie, peut-être sur la Côte d'Azur (je n'ai pas le livre Roman Roi pour vérifier), dans lequel je crois voir tout à la fois les Garnaudes (les styles mélangés) et le palais de la Légion d'honneur copié en doublant toutes ses proportions.
De façon générale, j'ai l'impression qu' Été fourmille de références qu'on retrouvera dans Roman Roi, et que qui voudrait les clés (quelques clés) de Roman Roi aurait intérêt à se plonger dans Été.


Réponse de RC

Objet : Royat Fun, ou «la plus jolie façon»

Vous écrivez,

Madame,

«les Garnaudes (les styles mélangés)».

Nous avons l'honneur de vous faire remarquer que le bâtiment des Garnaudes, un moment connu comme "villa Collier", qui se trouve sur le territoire de notre commune, ne présente en aucune façon un «style mélangé». Ne confondriez-vous pas avec les Hautes-Roches, «sur le versant opposé de la petite vallée» ? Et, par voie de conséquence, la famille du père (style mélangé) avec celle de la mère (style pur) ? Entre les deux la Tiretaine, un peu profond ruisseau dont on a dit injustement beaucoup de mal..


Ma réponse

Objet : vision tremblée

C'est de votre faute, aussi, vous écrivez tout en double.

En lisant vos précisions, il m'est venu à l'esprit que je venais de voir deux ruisseaux : « J'ai poussé de nouveau ma table face au mur, sous un plan du jardin de mon enfance, entre ses peu profonds ruisseaux frères [...] » Été p.219

Mes aventures littéraires dans le RER, suite

Le monde du RER n'est pas du tout celui qu'on vous raconte. On vous ment.

Je rentre chez moi, rame calme, silencieuse, sièges inégalement occupés.

Une jeune fille s'assoit à côté de moi, je lève la tête, elle tient un micro, France Culture ou France Inter, je ne sais plus.
— Bonjour, je fais une enquête sur ce que lisent les gens dans le RER. Ça vous ennuie que je vous interroge?
— Non, non. (Dans mon cerveau, panique à bord et profond amusement, d'une part à cause de ce que je lis, d'autre part à cause de cette impression de "déjà vu".)
— Que lisez-vous?
— Je lis Été, de Renaud Camus. (Je simplifie le nom. Faisons simple, oui, la suite risque d'être suffisamment coton comme ça. Surtout ne pas en dire trop.)
— Qu'est-ce que ça raconte?
— Ça ne raconte rien. (tête de la jeune fille (elle est vraiment toute jeune)) Ce sont des collages, des citations, et puis des souvenirs de l'auteur. (Je voudrais bien faire le minimum de fautes de français en parlant. Combien de fautes de syntaxe suis-je en train de faire, de combien de relâchements syntaxiques suis-je coupable?)

Je ne sais plus ce qu'elle a demandé. J'ai balbutié quelque chose sur "un livre écrit après la fin du Nouveau roman". Je ne sais pas pourquoi je dis ça, je reste persuadée que les Eglogues interviennent quand on n'écrit déjà plus de Nouveaux romans, mais après tout, je n'en sais rien. J'ai la voix qui tremble, tu parles d'un exercice au débotté...

— Vous pourriez nous lire un extrait représentatif?
Je regarde le livre, ouvert à la page 108 : «cherchent dans son salon l'endroit où il peut bien cacher son héroïne et découvrant au fond d'une urne un peu de poudre légère, ils la prisent: c'étaient les cendres de la baronne.»

Bon, on va peut-être éviter... Remontons. Je tourne deux pages. Page 104, ça m'a l'air très bien: « Cette arrière-grand-mère, qui avait dansé avec Napoléon III, à Riom, ne doit pas être confondue, bien sûr, avec celle, tout aussi pittoresque, mais dans un autre genre, qui détestait Roanne, bien qu'elle en tirât sa fortune, et n'eût de cesse que son mari ne l'en arrache. ON N'A PAS ENCORE TROUVÉ LA BONNE MANIÈRE D'ANALYSER EN JOURNALISTE, SOIT AVEC LES MOTS DU PLUS GRAND NOMBRE, DES LIVRES DONT LES HABILETÉS TECHNICIENNES ÉCHAPPENT AUX PROFANES, OU DU MOINS S'APPRÉCIENT D'AUTANT MIEUX QUE LA LECTURE EN DEVIENT PLUS SAVANTE. (Ah très bien, quelle chance de tomber justement sur cette citation.) A celle-ci, et à un hypothétique ancêtre qui aurait eu la tête tranchée à Feurs, en 1793, je dis un certain préjugé contre le Forez, que n'a renversé tout à fait que la lecture du beau livre de Michel Chaillou, Le Sentiment géographique. Encore ce récit évoque-t-il assez peu les deux villes que je viens de nommer, mais bien davantage la Venise du Centre, qu'un réseau étrangement entrecroisé de raisons inégales, outre son surnom, depuis longtemps me préparait à aimer. C'est là que serait né, si j'en crois certains renseignements, l'auteur d'Eden, Eden, Eden. C'est aussi la patrie de Boulez. Le nom «La Diana» désigne non seulement la salle du chapitre, mais aussi l'association, très active, paraît-il, chargée de préserver, comme on dit, le passé de la ville. Vous sortiez, après une nuit écoulée au 14 du quai des Eaux Minérales, de l'Hôtellerie du Lion d'Or, au pied du mont de Brisson qu'obscurcissait naguère un orme immense: «De loin, on l'eût pris pour la tête empanachée d'un géant couché dans la plaine et à qui les monts du Forez servaient d'oreiller...»

Je lis lentement, j'articule, je m'applique, j'oublie des liaisons. Quand j'ai fini, la jeune fille coupe son micro et me dit: — Oui, c'est bizarre. Vous y comprenez quelque chose? — Oui, à peu près tout. Euh, je veux dire (pensée affolée à l'adresse de l'auditeur qui entendra ce mensonge) que plus on lit, plus on comprend (mais ce "plus" n'est pas une question de quantité mais de distance: plus on avance, plus on suit, si je puis dire. Inutile de se lancer dans des explications, vraiment.)

Elle me quitte, part à la recherche du lecteur suivant. Cette émission ne sera peut-être jamais "montée", si elle est montée, mon intervention ne sera peut-être pas retenue, et de toute façon, je ne sais même pas de quelle radio il s'agit. Mais quoi qu'il advienne, j'aurais lu quelques lignes d'Été pour le bénéfice de Radio-France, comme ça, lors d'un sondage au hasard dans un wagon de RER sur les lectures des Français.

Quelle bonne farce. J'en suis encore émue et incrédule.

source


note le 09/12/2007, 11h45 :
je suis en train de lire Journal d'un voyage en France et je m'en veux énormément pour tout ce que je découvre. Que de temps perdu, j'aurais dû le lire plus tôt, tout de même.

Eté en voiture avec Jean-Christophe et Elizabeth au vernissage De Meyer à La Remise du Parc. [Parmi les photographies exposées], portraits, extraordinaire technique, trop précieux. Préfère les natures mortes, études de reflets et de transparence, fleurs dans les verres. Pédérastes et Médisante [surnoms donnés avant la Première Guerre mondiale au baron et à la baronne De Meyer.] Histoire des cendres de la baronne prisées pour de la coke. [Elles étaient conservées dans une urne, dans le salon du baron. Des visiteurs se présentent. On les fait attendre. Ils se demandent où le baron peut bien cacher sa cocaïne. Ils découvrent l'urne, l'ouvrent, et prisent son contenu. L'histoire ne dit rien de l'effet produit, sauf sur le baron, qui s'arrache les cheveux.]
Renaud Camus, Journal d'un Voyage en France, p.24

Denis Duparc, Tony Duparc, Tony Duvert et les Eglogues

Question de Jean-Marc :

A propos, pour quelle raison voit-on apparaître plusieurs Tony dans l'Oeuvre (X., donc ; Tony Duparc ; Denis Duvert, qui évoque Tony)

Ma réponse

Pourquoi pas? Nous entrons dans le domaine de l'élucubration, davantage soutenue par l'imagination et la passion de tout expliquer que par de véritables preuves trouvées dans les textes.
Mais enfin.

1/ soit Passage: importance des Indes (A Passage to India, Indiana, Le Vice-Consul, etc) deux couleurs agissantes, le blanc et le vert (dans la troisième partie (de mémoire) (en considérant que les passages blancs marquent des parties) intervention du rouge comme rupture)
donc : Indes=Denis; vert => Duvert

2/ pourquoi Duparc? Là encore, pourquoi pas? Voir la première phrase d' Echange: "Il y eut d'abord le parc". Et la suite: "Et ainsi la littérature", dont la fonction est explicitement de nommer, et de créer en nommant, de faire d'un jardin un parc.

3/ Pourquoi Tony? Aucune idée. Pour conserver une couleur américaine, pour rimer avec ou ne pas s'éloigner de Denis? (suppositions que tout cela)

4/ Du rôle de Tony Duvert dans les premiers livres camusiens.
Tony Duvert, dont je n'avais jamais entendu parler avant de lire ce forum, semble hanter certains lecteurs. Régulièrement on s'interroge sur Tony Duvert. Je me demande pourquoi.
J'ai cru comprendre que Renaud Camus n'avait pas fait exprès d'utiliser un nom aussi proche de celui d'un écrivain vivant. Selon certaines sources (une conversation dans une voiture en octobre 2003, mais aussi ce message [1]) Tony Duvert a menacé de faire un procès à POL, selon d'autres, de casser la gueule à Renaud Camus... [2]

Si vous voulez une coïncidence comme je les aime, rapprochez le prénom de ce message-ci avec celui de ce message-là.

Lors de mes feuilletages d'avant lecture (lecture toujours reportée, souvent), j'ai repéré dans Notes achriennes (p.55) un long passage haineux, désespéré et désespérant, de Tony Duvert. J'en copie le dernier paragraphe :

«Je dédie ce souvenir aux salauds du même acabit qui me prêchent aujourd'hui le «respect» du mineur. Moralistes borgnes, j'ai été ce mineur et je l'ai subi, ce respect. Je vous reconnaîtrai, violeurs, sous tous les déguisements que vous pourrez prendre : cette voix-là ne s'oublie jamais.» L'Enfant au masculin de Tony Duvert.

La suite est de RC:

Je suis passé moi aussi, quelques années plus tard, sur le divan de Marcel Eck. [...] Le ton de Duvert n'est qu'à lui, je serais bien incapable de l'imiter, et de sa violence. Mais la longue note que j'ai citée réveille comme il convient mon indignation. (etc)

La fin de la note me fait supposer que RC n'a lu ce livre de Duvert qu'après Journal d'un voyage en France, donc après les trois premières Eglogues.

Voilà tout ce que je sais des relations Duvert/Camus.

Complément par Renaud Camus :

Message de Jason Sparks déposé le 14/01/2006 à 07h37 (UTC) Objet : Hypothèses partielles

Denis serait né des Indes, et aussi des tennis (Dennis), les unes et les autres très agissants dans Passage ; Duparc du jardin (première phrase d' Échange). Le vert étant l'une des deux couleurs-clefs de Passage, le glissement Denis —> Tony s'appuierait sur l'existence attestée de Tony Duvert de la même façon que l'existence attestée de J.-M.-G. Le Clézio servirait de point d'appui à l'apparition de J.-R.-G. Le Camus et de J.-R.-G. du Parc dans la présentation des Églogues en regard des pages de titre de Travers et d' Été. Cette hypothèse me semble en partie confirmée, ou du moins corroborée, par l'existence d'un exergue à Été emprunté à Tony Duvert. Été étant ou presque un titre d'Albert Camus, tout semble attester «des indentités floues, prêtes à lâcher ». Une des insinuations ne serait-elle pas dès lors que Camus, même, ne serait qu'un nom, un nom d'emprunt, une convention, un faux nez, un pseudonyme en somme, emprunté comme le nom de Duvert ou, plus partiellement, celui de J.-R.-G. Le Camus, au monde des Lettres et des lettres, au pur climat littéraire (ou littéral). Ce ne sont là bien sûr que de simples hypothèses. Il faudrait consulter les auteurs. Peut-être que le livre éternellement annoncé de Denis du Parc, Lecture (comment m'ont écrit certains de mes livres), un jour nous en dira plus ?

Message de Guillaume Cingal

Tony, étant l'abréviation la plus commune pour les Antonio d'origine italienne naturalisés, a acquis sinon ses lettres de noblesse, du moins son droit de francité, longtemps avant les séries américaines.

Peut-être aussi, pour Antoine, Tony a-t-il, dans les classes populaires, remplacé Toinet sans même avoir besoin de l'influence des Italiens.

Peut-être aussi y a-t-il eu une influence du cinéma anglo-saxon (Tony Curtis ?)

Ma Réponse

Message de VS déposé le 18/01/2006 à 23h02 (UTC) Objet : Antonio

Bravo Guillaume, Été confirme en effet la piste Tony, Antonio, Antoine... Tony aimait Antonio Vivaldi (si je lis bien. «Lire un texte est toujours un combat avec l'ange» p.127)

Etrangement ou tout à fait logiquement, dès le début d' Été se trouve un passage qui rapproche Tony et W en passant par Antonio et Venise :

Gilbert, Albert et flots convoquent suffisamment Flaubert, lui semble-t-il maintenant, tout comme Orlando, Renaud, Rinaldo, Rinaldi et un envisageable Rivaldi pourraient bien finir par autoriser Vivaldi, qu'appellent avec insistance, d'autre part, et selon d'autres règles et d'autres séries, Venise, le goût qu'a pour lui Tony, le roux illustre de ses cheveux, Orlando Furioso, le théâtre Saint-Ange, son prénom d'Antonio et jusqu'à ses propres techniques de composition, dirait-on: numerosi brani sono trasferiti di peso da un'Opera ad un'altra, spesso spostando le stesso fascicolo senza neanche mutare il nome des personaggio... Et plus particulièrement sur l' Orlando******: Come d'uso, Vivaldi ha ampiamente utilizzato materiale preesistente. MAIS LAPIÈCE QUE LE MORT TIENT ENTRE SES DOIGTS A LA FORME, DEPUIS LONGTEMPS PRÉVISIBLE DANS SON IRONIE MÊME, D'UN W.
Renaud Camus, Été, p.29

Dans Été, il me semble que Tony est bien souvent Antoine, ou sert de prétexte à Antoine. On trouve cependant quelques Walter et même un étonnant "Tony Marcheschi" (p.121)

Je rapproche «Antoine m'a passé une fois de plus de la poudre blanche» p 57 de "simples cures de décuvage de poussière d'ange" (je fais feu de tout bois, comme vous voyez, ou "tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous")

Dans la même page, on trouve plus bas: «[...]UN MINIMUM ONOMASTIQUE SERVANT INDIFFÉREMMENT À UN MAXIMUM DE «PERSONNAGES»

Page 60 je trouve cette indication, qui me paraît un glissement entre le voyage camusien aux Etats-Unis pour suivre ou retrouver W et le docteur qui intervient dans Projet d'une révolution à New York mais aussi dans Travers: «PENDANT CE TEMPS-LÀ, J'ÉTAIS, QUANT À MOI, À MON ENTREVUE, RAISON ESSENTIELLE, APRÈS TOUT, DE MA TRAVERSÉE DE L'ATLANTIQUE, AVEC L'ANALYSTE QUI SUIT ANTOINE DEPUIS L'UNIVERSITÉ.»

Je ne peux m'empêcher de rire à voir Tony Duvert devenir Antoine Duvert p.121, sans compter la remarque assassine: «Antoine Duvert est interviewé à la télévision au sujet de son livre, et n'en finit pas d'expliquer pourquoi il ne peut rien en dire.» Cependant, comme on peut lire p.101 «Denis Duvert est interviewé au sujet de son livre», il subsiste un doute, une méfiance: Antoine Duvert est-il Tony Duvert réellement interviewé, ou n'est-ce qu'un jeu, une invention?[3]

Précision apportée en novembre 2006

Antoine et W(allas) sont également un signe en direction des Gommes. (piste remontée à partir des actes du colloque de Cerisy autour de Robbe-Grillet en 1975. Voir l'intervention de Jean-Pierre Vidal, Le souverain s'avarie.)

Notes

[1] Message de Guillaume déposé le 20/02/2004 : [...] Robbe-Grillet est l'auteur du Voyeur, version tronquée d'un hypothétique (et non écrit) Voyageur. En ce sens, le roman de Tony Duvert intitulé Le Voyageur (Minuit, 1970) est certainement un clin d'oeil appuyé à Robbe-Grillet. Là où tout cela se complique, c'est que Renaud Camus comptait lui-même intituler Voyageur en automne... Le Voyageur, mais qu'il a préféré y renoncer car "ce dément de Tony Duvert" (je cite de mémoire) menaçait la P.O.L. d'un procès.

[2] source précise à retrouver dans Chroniques achriennes.

[3] précision le 07/07/09: à retrouver dans Journal de Travers. Peut-être Mark Cholodenko?

La discrétion du journal

JPB met en ligne un passage du journal 2005 de Pascal Sevran :

J’évoque Dalida sur scène et mon sang se glace à l’idée que, au premier rang de mes spectateurs, ce cher Renaud aurait pu s’étrangler.

ma réponse

C'est le journal 2005, c'est bien ça? Cela fait donc printemps 2007 pour le journal camusien, si tout va bien.

J'aurais envie de rassurer Pascal Sevran. De ce que je comprends des mécanismes du journal, il me semble qu'il n'enregistre, en fait de "sentiments" (par opposition aux réflexions intellectuelles ou observations esthétiques) que la joie pure ou les contrariétés, les déceptions. Je ne sais ce que RC attend d'un spectacle de Pascal Sevran, mais je doute qu'il soit surpris par le fait qu'il s'agisse d'un spectacle de variétés, partant, nulle contrariété ou déception. Je parie donc pour une notation du type "assisté au spectacle de P. Sevran puis dîné au restaurant X où le serveur nous a demandé quatre fois si "ça allait" (avec peut-être une remarque appréciative sur le jeune homme ami de Sevran s'il est présent).

(Voilà bien un pari imbécile permettant de se ridiculiser facilement! Je crois que ça m'amuse.)

remarque le 9 juillet 2009 : rien dans L'Isolation. Entretemps Pascal Sevran est mort, il est possible que RC ait enlevé ses éventuelles remarques par respect. Peut-être le saurons-nous par le journal 2008 ou 2009 (peut-être).
Il est également possible que le spectacle de Sevran en 2005 auquel devait assister Renaud Camus n'ait pas eu lieu, ou que Renaud Camus ait eu trop de travail.

X = W

Pourquoi X? Je propose les pistes suivantes :

1/ X par discrétion. RC est d'une grande discrétion et ses proches sont protégés. Je n'en ai pris conscience que peu à peu, notamment par la façon dont Notes sur les manières du temps ou Journal romain parlent de Rodolfo. (A la lecture de Retour à Canossa, j'avais cru que la discrétion à propos de Pierre était l'exception. C'est l'inverse: c'est la prolixité à propos de Farid Tali qui est l'exception. Mais évidemment, il n'y a nulle raison alors d'être discret, puisque Tali a accepté de publier un journal à quatre mains. Cela, je le découvre et le comprends peu à peu.)

Dans les premiers livres (trois Eglogues), X. n'apparaît pas, même en tant que X. La ronde des prénoms est trop effrénée pour qu'il soit possible d'attribuer une identité fixe à l'un deux.

2/ X. est classiquement et mathématiquement l'inconnu(e).

3/ Quelle est la première apparition de X. sous le signe de X.? Dans Tricks, c'est Tony. Journal romain utilise W. (25 juillet 1986) ou "l'innommable" (19 septembre 1986) ou X. (24 octobre 1986) (recensement non exhaustif, sous réserve que je ne me trompe pas dans mes identifications).

4/ Ce W. m'enchante. Quel signe du destin. «avec la seule compagnie d'un adolescent blond, dont le blouson en imitation de cuir noir porte un W brodé sur la poche.» Projet pour une révolution à New-York p.125
Voir la sphère des W. ici (de nouveau).
(Bien entendu, c'est une phrase idiote: si l'initiale avait été autre, la littérature aurait fourni d'autres pistes).

5/ Pourquoi X? Comment ne pas penser à la fin de La vie mode d'emploi: «Sur le drap de la table, quelque part dans le ciel crépusculaire du quatre cent trente-neuvième puzzle, le trou noir de la seule pièce non encore posée dessine la silhouette presque parfaite d'un X. Mais la pièce que le mort tient entre ses doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d'un W.»
Voir tout en bas de cette page (c'est merveilleux, S, Z, N, Y, W, X, sans compter M, U, L. [1]


Notes

[1] ce qui nous amènera tout naturellement à la dédicace de L'Amour l'Automne: «A la lettre».)

Braudeau critique Vigiles

Voir le document.

Sans me prononcer sur la partie proustienne, je trouve la partie camusienne plutôt amusante. Les commentaires sur les passages concernant Rinaldi sont très drôles, et après tout, plutôt justes: «Un cas le hante : Rinaldi. Le 26 septembre : « Je devrais me décider à lire Angelo Rinaldi. » Le 31 octobre : « Le dessein en est pris, je vais lire Rinaldi. » le 16 novembre « Comment ne pas penser ici à Angelo Rinaldi, dont je suis en train d'achever les Roses de Pline » ? Le 18 novembre, il se fâche tout rouge contre Angelo Rinaldi et déclare sa réputation d'écrivain « disproportionnée » mais, tout en protestant ainsi, devrait reconnaitre à Angelo R. le génie de l'avoir obsédé pendant un an, au moins.»

Rien à faire, ça me fait rire. RC est suffisamment sévère envers Rinaldi pour qu'on puisse accepter que Braudeau se moque.

Si la vertu d'une critique journalistique est de donner envie de lire (charge au lecteur de se faire une opinion), je trouve celle-ci plutôt réussie : «Camus traite de Barre ou de Chirac comme de Pergolèse ou d'Hortense de Beauharnais, tous convoqués au fil de la plume.», ou «dont les frivolités ci-dessus relevées ne doivent pas masquer le charme disert et vagabond». C'est joli, non? Quand on compare cela aux critiques froides et ennuyées de Poirot-Delpech... Braudeau au moins s'est bien amusé et il le reconnaît. C'est un début.

Evidemment, je n'apprécie pas que L'Elégie de Chamalières soit traitée aussi cavalièrement, mais je sais aussi qu'elle demande beaucoup de travail, peut-être trop pour un(e) critique journalistique, hélas.

note de bas de page ''in'' La Tour de babil

Je commence La Tour de Babil. Page 11 se trouve une impressionnante liste de références en note de bas de page.

2. Dans Poétique, n° 11, Tz. Todorov propose un classement où viendraient s'inscrire les théories linguistiques de ceux que nous étudierons ici du point de vue de la logique de leur délire : étiologie de leur sémiologie. Outre cet essai de classement linguistique proposé par Todorov sous le titre «Le sens des sons», on trouvera chez J.Cl. Lebensztejn, dans un livre intitulé La fourche, Gallimard, 1972, un complément utile à toute étude sur la «logophilie», sous la forme d'une exploration exhaustive de la combinatoire permettant les permutations anagrammatiques. L'article de Ch. Delacampagne, «L'écriture en folie», Poétique n°18, aborde également certains des problèmes que nous étudions ici. Quant au livre de Jean Roudaut, Poètes et grammairiens au XVIIIe siècle, Gallimard, 1971, il constitue une référence indispensable à toute discussion sur le paragrammatisme, de Court de Gébelin à l'OU.LI.PO. La série d'études publiée par G. Genette dans Poétique, nos 11, 13 et 15 sous le titre de «Avatars du Cratylisme», est une importante source d'information, bien que Genette ait limité son étude à une analyse strictement linguistique des théories de De Brosses, Court de Gébelin et Nodier. Etudes reprises dans le volume intitulé Mimologiques, Seuil, 1976. Les travaux de Julia Kristeva sur Roussel, Mallarmé et le paragrammatisme en général, parus dans Semêiotikê, Seuil, 1969, et La Révolution du langage poétique, Seuil, 1973, doivent également être mentionnés, pour le lien qu'ils établissent entre logophilie et modernité.»

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