Naples

— Naples, lui disais-je, est la ville la plus mystérieuse d'Europe, la seule ville du monde antique qui n'ait pas péri comme Ilion, comme Ninive, comme Babylone. C'est la seule ville au monde qui n'a pas sombré dans l'immense naufrage de la civilisation antique. Naples est un Pompéi qui n'a jamais enseveli. Ce n'est pas une ville: c'est un monde. Le monde antique, préchrétien, demeuré intacte à la surface du monde moderne. Vous ne pouviez pas choisir, pour débarquer en Europe, d'endroits plus dangereux que Naples. Vos chars courent le risque de s'enliser dans la vase noire de l'antiquité, comme dans des sables mouvants.

Curzio Malaparte, La Peau, p.53 (2008)

La mort des chiens

— Don't worry, Malaparte - diceva Jack - non te ne avère a male.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.38
Malaparte, La Peau, p.104 (Denoël, 2008)

Lecture de La Peau, donc. (Poe, peau, Peau d'âne, George Sand, Malaparte, la peau du ventre du garçon de Tours, etc).

Comme souvent, la lecture intégrale d'un ouvrage clairement identifié révèle en lui bien plus de résonnances avec le livre camusien que le seul lien apparent qui lui permettait d'être retenu pour les Eglogues.
Ici, par exemple, c'est ce mot de "peau" qui semblait faire le lien, mais le livre tout entier résonne : la mort, les morts, la mémoire, les noms, la guerre, la peste (peste des âmes, ici, fin de la dignité), nombreux sont les thèmes qui rattachent ce livre aux Eglogues qui sont aussi, ou tout au moins leur dernier tome paru à ce jour, un vaste tombeau.

Ici je vais parler d'autre chose, hors Eglogues. Il s'agit de la mort du chien Horla, précédée de sa disparition. Le chien Horla est épileptique, il perd la tête, ne reconnaît personne, il fait des fugues, il n'est plus propre, se fait battre et doit dormir dehors. Un jour il ne rentre pas et Renaud Camus est dévoré d'inquiétude :

La première disparition du Horla m'avait tant chagriné parce qu'elle était survenue à la suite d'une querelle entre nous. Je l'avais chassé de la maison, j'avais crié contre lui, je lui avais même donné une tape, alors qu'il était vieux et malade, et ne savait plus ce qu'il faisait. C'est aussi à cause de ce malentendu que j'avais été si heureux quand Pierre l'avait retrouvé, et que je l'avais alors couvert de caresses.

A sa deuxième disparition, qui dure encore, je n'avais pas à me reprocher des reproches que je lui aurait faits plus ou moins rudement; mais tout de même de lui avoir imposé de coucher dehors, en plein hiver, alors qu'il était habitué depuis des années à passer la nuit à l'intérieur de la maison. Surtout, ce qui me terrorisait, et continue de me hanter, c'est l'image des laboratoires et des supplices qu'ils font subir aux chiens. Est-ce que ce chien a pu se dire: ainsi voici à quoi tout cela menait? Voilà comment tout cela se termine? Tout cet amour dont m'assurait mon maître, et tout celui que je lui ai donné, voilà donc ce qu'ils préparaient? C'est cela, le sens de la vie?

Qu'il soit mort, j'en serais très triste car je l'aime et l'aimais beaucoup. Cependant je m'en accommoderais. j'ai fait des progrès dans l'insensibilité, depuis le temps de ma chienne Vania. Ce pauvre Horla, secoué qu'il était par ses crises affreuses, et ne reconnaissant plus rien ni personne (sauf moi, plus ou moins), je crois qu'il n'avait plus beaucoup de joie à retirer de cette terre. J'aurais certes préférer qu'il meure doucement dans la maison, ou dans le jardin; mais je pourrais m'habituer à l'idée, plus cruelle, qu'il soit allé mourir seul, dans quelque fourré, ayant quitté ses lieux familiers quand il aurait senti son heure venue, ainsi qu'on le voit faire à beaucoup d'animaux, dans les histoires. Cependant cette horreur dont j'ose à peine écrire le nom, la vivisection, me fait dresser dans mon lit au milieu de la nuit, ou fondre en larmes au milieu d'un dîner, comme l'autre soir avec Pierre.

La veille — c'était dans la nuit de dimanche à lundi — le Horla m'était apparu en rêve. Rêve est un bien grand mot, peut-être, pour ce qui n'était qu'une seule image. J'ouvrais la porte de la tour, en bas de l'escalier, comme je le fais tous les matins, et je le voyais en face de moi, lui, assis au milieu de la cour, me regardant avec une intensité extraordinaire, comme s'il avait des yeux de verre.

J'éprouvais une joie très intense — le Horla était de retour — mais elle ne durait qu'une seconde, ou moins encore. Par son intensité elle me réveillait, et ma déception luui était à proportion: ce n'était qu'un rêve. Depuis ce regard extraordinaire ne me quitte plus, alors que je ne sais pas exactement comment l'interpréter. Parmi ce qu'on peut en comprendre, j'hésite surtout entre le reproche à mon égard, la surprise et l'interrogation. Mais je crois que le plus probable est une combinaison des trois. Le regard disait: on me torture, que fais-tu, où es-tu, comment se fait-il que tu ne sois pas encore venu?

Peut-être que le Sort a choisi les chiens, et tout spécialement ce chien-là, pour me faire ressentir, à moi qui ai le cœur si dur, la souffrance de tout ce qui est vivant?

Renaud Camus, Outrepas, p.30-31

Outrepas est un journal tenu en 2002, relu et révisé pendant l'été 2004, finalement publié en avril 2005. Je trouve une mention de Malaparte et de Kaputt dans K.310, journal tenu en 2000, paru en juin 2003.
Quand Renaud Camus a-t-il lu La Peau? S'agit-il d'une ancienne lecture, dont le souvenir serait remonté au moment de la disparition du Horla, où le livre a-t-il été lu pour les Églogues, en 2004-2005, après que la référence au prince Eugène dans Kaputt (cf. K.310) eut fait de Malaparte un auteur éligible aux Églogues?
Le premier cas serait le plus logique, bien que je ne trouve nulle mention de cette lecture dans les tomes de journaux que je possède, ni dans la chronologie.

Dans La Peau, le narrateur raconte la mort de son chien, un chien très aimé («Jamais je n'ai aimé une femme, un frère, un ami comme j'ai aimé Febo.» p.199), qui l'a suivi de prisons en prisons puis en exil, l'attendant parfois des semaines. Un matin, ce chien a disparu. Malaparte court la ville à sa recherche. Enfin il songe à la clinique vétérinaire de l'Université où l'on fait des expériences. Un médecin le fait entrer, il parcourt les pièces dans lesquelles sont étendus les chiens torturés.
En lisant ces lignes, je n'ai pu décider s'il était davantage poignant d'imaginer que Renaud Camus les avait lues avant ou après la mort du Horla.

[...] Tout à coup je vis Febo.
Il était étendu sur le dos, le ventre ouvert, une sonde plongée dans le foie. Il me regardait fixement, les yeux pleins de larmes. Il avait dans le regard une merveilleuse douceur. Il respirait légèrement, la bouche entrouverte, secoué par un tremblement horrible. Il me regardait fixement, et une douleur atroce me creusait la poitrine. «Febo», dis-je à voix basse. Et Febo me regardait avec dans les yeux une merveilleuse douceur. je vis Jésus-Christ en lui, je vis Jésus-Christ en lui crucifié, je vis Jésus-Christ qui me regardait avec les yeux pleins d'une douceur merveilleuse. «Febo», dis-je à voix basse, en me penchant sur lui, en caressant son front. Febo baisa ma main sans pousser le moindre gémissement.
Le médecin s'approcha, toucha mon bras.
— Je ne devrais pas interrompre l'expérience, dit-il, c'est défendu. Mais pour vous... Je vais lui faire une piqûre. Il ne souffrira pas.
Je pris la main du médecin entre mes mains, et lui dis, tandis que les larmes coulaient sur mon visage:
— Jurez-moi qu'il ne souffrira pas.
— Il s'endormira pour toujours, dit le médecin, je voudrais que ma mort fût aussi douce que la sienne.
— Je fermerai les yeux, dis-je, je ne veux pas le voir mourir. Mais faites vite, vite!
— Juste un instant, dit le médecin, et il s'éloigna sans bruit, glissant sur le tapis de linoléum.
Il alla au fond de la pièce, ouvrit une armoire. Je restai debout devant Febo, secoué d'un tremblement horrible, le visage sillonné de larmes. Febo me regardait fixement, pas un gémissement ne sortait de sa bouche. Il avait dans les yeux une merveilleuse douceur. Les autres chiens aussi étendus sur le dos dans leurs berceaux me regardaient fixement. Pas un gémissement ne sortait de leurs lèvres. Tous avaient dans les yeux une merveilleuse douceur.
Tout à coup, je poussai un cri de frayeur:
— Pourquoi ce silence? m'écriai-je, que signifie ce silence?
C'était un silence horrible, un silence immense, glacial, mort, un silence de neige.
Le médecin s'approcha, une seringue à la main.
— Avant de les opérer, dit-il, nous leur coupons les cordes vocales.

Curzio Malaparte, La Peau, p.207-208

(Le Horla fut retrouvé mort plusieurs jours après. Il avait été heurté par une voiture.)

La faim

Assis sur le parapet de pierre à pic sur la mer, des enfants en haillons chantaient, les yeux au ciel, la tête légèrement inclinée sur l'épaule. Ils avaient le visage émacié et pâle, les yeux aveuglés par la faim. Ils chantaient comme chantent les aveugles, la tête renversée, les yeux tournés vers le ciel. La faim humaine a une voix merveilleusement douce et pure. Il n'y a rien d'humain dans la voix de la faim. C'est une voix qui naît d'une zone mystérieuse de la nature de l'homme, où prend racine ce sens profond de la vie qui est la vie elle-même, notre vie la plus secrète et la plus vivante. L'air était limpide, et doux aux lèvres. Une légère brise embaumant l'algue et le sel montait de la mer, le cri plaintif des mouettes faisait frissonner le reflet de la lune sur les flots, là-bas, au fond de l'horizon, le pâle spectre du Vésuve se noyait lentement dans la brume argentée de la nuit. Le chant des enfants faisait plus pur et plus abstrait ce paysage inhumain et cruel, si étranger à la faim et au désespoir des hommes.

Curzio Malaparte, La Peau, p.50 (2008)

Parler français

(Jack parlait toujours français avec moi. Aussitôt après le débarquement des Alliés à Salerne, j'avais été nommé officier de liaison entre le Corps Italien de la Libération et le grand Quartier général de la Peninsule Base Section, et Jack, le colonel Jack Hamilton, m'avait tout de suite demandé si je parlais français. Et quand je lui avais répondu: «Oui, mon Colonel», il avait rougi de joie. « Vous savez, me dit-il, il fait bon de parler français. Le français est une langue très, très respectable. C'est très bon pour la santé.»)

Curzio Malaparte, La Peau, p.38 (Denoël 2008)

Le cadavre d'un Noir

Même si, de son vivant, le nègre n'était en Amérique qu'un cireur de bottes à Harlem, un chauffeur de locomotives, une fois mort il encombre presque autant de terrain que les grands, les splendides cadavres des héros d'Homère. Cela me faisait plaisir, au fond, de penser que le cadavre d'un nègre occupait presque autant de terrain qu'Achille mort, qu'Ajax mort, qu'Hector mort.

Curzio Malaparte, La Peau, p.33 (Denoël 2008)

La maison de tante Léonie (suite)

Un nouvel article d’Ariel Schwarz a paru dans l’Echo républicain du mardi 24 novembre:

[…] Un appel entendu. D’abord par le conseil général d’Eure-et-Loir. Vendredi 13 novembre, Wilfried Veerna, directeur du cabinet du président, s’était clairement positionné. […]
Une posture du représentant du département à laquelle s’ajoute désormais celle du préfet d’Eure-et-Loir, Jean-Jacques Brot. Vendredi, il a indiqué que «l’Etat ne saurait se désintéresser de quoi que ce soit et en particulier du lieu où Proust vécut et dont il s’est inspiré dans son œuvre. Nous avons un devoir absolu d’agir. Un devoir professionnel mais aussi moral.» Et de révéler qu’«avec madame Naturel nous nous sommes dit qu’il était souhaitable d’élargir un tour de table à tous ceux qui peuvent être concernés par l’avenir de ce lieu prestigieux.»
Le préfet plaide pour qu’aux cotés des représentants de la Société des amis de Marcel Proust, du conseil général, de la municipalité islérienne et «pourquoi pas de la commnunauté de communes» prennent place des représentants de la préfecture, de la direction régionale des affaires culturelles et du conseil régional de la région Centre.
Pour «redonner de la “fraîcheur”, et ce terme n’est pas péjoratif dans ma bouche, à ce lieu qui draine des proustiens du monde entier». Jean-Jacques Brot se retrouve dans «le projet culturel et touristique du conseil général». Cependant pour faire émerger «des idées» et «dégager des moyens», il estime qu’un «calendrier de travail doit être établi». Si, à l’heure actuelle, «aucune date n’a été fixée, je souhaite que cette première table ronde ait lieu en janvier ou au plus tard en février».
Autre désir du représentant de l’Etat: «Que les participants se réunissent dans la maison de tante Léonie.» Ce vœu, le préfet l’a justifiée en soutenant que «travailler dans ce lieu stimulera les bonnes volontés».

Cet article était accompagné d’un encadré:

Le conseil d’administration de la Société des amis de Marcel Proust s’est réuni lundi 16 novembre. Une assemblée au cours de laquelle le conseil a approuvé l’idée d’une table ronde «centrée sur l’avenir du musée», a révélé vendredi Mireille Naturel, secrétaire générale. Par ailleurs, le musée a été approché par plusieurs personnalités qui, comme mécènes, seraient disposées à aider l’établissement. Tel pourrait être le dessein du ministre des Finances du gouvernement égyptien, Youssef Boutrous-Ghali. En effet, jeudi, le musée a été approché par l’un des attachés d’ambassade de la représentation égyptienne à Paris. Enfin, une sénatrice du Rhône, native d’Illiers, se serait également préoccupée par la situation de l’établissement.

Confusion

Son poète américain préféré était Edgar Allan Poe. Mais parfois, lorsqu'il avait bu un whisky de trop, il lui arrivait de confondre des vers d'Horace avec ceux de Poe, et il s'étonnait fort de rencontrer Annabel Lee et Lydia dans la même strophe alcaïque.

Curzio Malaparte, La Peau, p.31, Denoël (2008)

L'Europe

— Ce n'était pas un animal, luis disais-je, c'était une feuille, une feuille d'arbre.

Et je lui citais le passage de cette lettre, où Mme de Sévigné souhaitait qu'il y eût dans son parc des Rochers une feuille parlante.

— Mais cela est absurde, disait Jack, une feuille qui parle! Un animal, ça se comprend, mais une feuille!
— Pour comprendre l'Europe, lui disais-je, la raison cartésienne ne sert de rien. L'Europe est un pays mystérieux, plein de secrets inviolables.
— Ah! L'Europe! Quel extraordinaire pays! s'écriait Jack, j'ai besoin de l'Europe pour me sentir Américain.

Curzio Malaparte, La Peau, p.31, (Denoël, 2008)

La banlieue de Paris

Jack connaissait parfaitement non seulement Paris, mais ce qu'il appelait la banlieue de Paris, c'est-à-dire l'Europe.

Curzio Malaparte, La Peau, p.29, (Denoël 2008)

La maison de tante Léonie se délabre.

18 novembre : anniversaire de la mort de Proust.
Patrick m'envoie un article de l'Echo républicain, datant sans doute du 16 novembre :

«Nous attendons le sauveur du musée Marcel-Proust.» Cet espoir, Mireille Naturel, secrétaire général de la Société des amis de Marcel Proust, l’association propriétaire des murs et qui gère le musée, l’a énoncé vendredi. Des propos alarmistes à la mesure de l’état de délabrement des bâtiments situés 6 rue du Docteur-Proust, à Illiers-Combray. La façade donnant sur la rue laisse apparaître un revêtement dégradé et des huisseries qui le sont tout autant. Pire! Depuis deux ans, le couloir qui permet d’accéder au salon oriental offre au regard des étais enchâssés dans un mur éventré tandis qu’au plafond un placage dissimule des dégradations tout aussi inquiétantes.

Mais comment en est- on arrivé là ? Avec des recettes tirées des quatre mille entrées annuelles et du fruit des adhésions des membres de la société, l’équipe qui gère l’établissement est uniquement en mesure de faire face à ses charges (masse salariale et frais de fonctionnement). Et c’est un euphémisme, le compte de résultats pour cette même année faisant apparaître un déficit de 782 €. Dans ces conditions le conseil d’administration de l’association se trouve dans l’incapacité de faire réaliser les travaux.

«La somme des devis s’élève à 24000 €», a révélé la secrétaire général. «Bien que la maison soit classée monument historique, les subventions auxquelles nous pouvons prétendre ne couvriraient que 55% de la somme.» La société se trouvant dans l’incapacité de dégager un financement propre, la situation demeure donc figée.
Mireille Naturel ne voit d’issue que dans un soutien financier revu à la hausse par la ville d’Illiers-Combray et le conseil général d’Eure-et-Loir. La première a alloué cette année une subvention de 500 €, alors que le second a versé 6000€. Des collectivités territoriales qui, selon elle, «n’ont pas pris la mesure de notoriété que le musée pourrait procurer à la commune comme au département.»

Cette opinion, le maire (divers droite) de la commune, Jean-Claude Sédillot, l’entend, lui qui a reconnu, le 3 novembre, que «tous les Islériens ne sont pas des Proustiens. Ils ne mesurent donc pas l’intérêt que peut représenter Marcel Proust pour la ville.» Pour autant il a assuré que «nous ne nous désintéressons pas du musée.» Et d’affirmer: «Si nous avons connaissance des dégradations, aucune demande de subvention exceptionnelle ne nous a été transmise.»
Vendredi, au conseil général, Wifried Verna, directeur de cabinet du président, a défendu, quant à lui, une vision à long terme. «Nous sommes d’accord. Il faut faire quelque chose pour ce site magique. Mais nous devons nous inscrire dans un projet de sauvegarde, protection, valorisation et développement.» Un plan dont le déclencheur ne peut être que «le maître d’ouvrage qui n’est autre que la Société des amis de Marcel Proust». Et de rappeler «Si la société se trouve en butte à une carence en définition, le département est prêt à fournir son aide. Cette offre a été transmise.»

Ariel Schwarz

(J'adore ces dernières phrases.)

L'odeur de la culture classique

Pour essayer d'oublier cette mésaventure, Jack allait lire son bien-aimé Virgile ou son cher Xénophon dans le vestiaire de son Université, dans cette odeur de caoutchouc, de serviette mouillées, de savon et de linoléum, qui est l'odeur particulière de la culture classique dans les pays anglo-saxons.

Curzio Malaparte, La Peau, p.29 (Denoël 2008)

Dédicace de La Peau

A l'affectueuse mémoire du colonel Henry H. Cumming, de l'université de Virginie, et de tous les braves, les bons, les honnêtes soldats américains, mes compagnons d'armes, morts inutilement pour la liberté de l'Europe.

Curzio Malaparte, La Peau, dédicace

Lithographies

Eh bien, je n'aime pas ce papier. […] Enfin, par sa velouté et sa finesse, il est tout indiqué pour un usage scatologique qui est dangereux pour ceux à qui je fais l'honneur d'écrire, car cette lettre violette c'est de l'encre à copier, et je ne tiens pas à tirer des épreuves de mes lettres sur mes amis, fussent-ils callipyges comme Vénus même.

Correspondances à trois voix, Louÿs à Gide, le 11 juillet 1890

Tambouille

Et puis mes sept poèmes ne fermentent pas du tout — en voilà des manières! Ils mijotent.

Correspondance à trois voix, Gide à Louÿs, le 3 juin 1891

Défendre l'imaginaire

Son «opiniâtreté» n'est rien d'autre que la défense de son imaginaire.

Roland Barthes, S/Z, lexie 169

L'attente

T'attendre, ici, m'apprit ce que c'est que de t'attendre; de penser à toi maintenant m'apprend ce que c'est que penser à quelqu'un.

Correspondance à trois voix, Gide à Louÿs, le 18 juillet 1894

L'origine de la tragédie

On peut signer Granique, Issos, Lépante, Rocroy, Toulon, à 24 ans. Il faut avoir 27 ans pour signer Andromaque, et 63 ans pour découvrir que l'origine de la tragédie est: «Je vous aime.» C'est plus difficile que de vaincre à Patay.

Correspondances à trois voix, Pierre Louÿs à Valéry, le 2 juin 1918

Confort

Une fois qu'on s'est assis sur sa Conscience, elle prend la forme d'un pouf.

Correspondances à trois voix, Paul Valéry à Louÿs le 23 mars 1919

Unité de temps

[…] nous n'avons […] jamais pu causer sérieusement. (C'est-à-dire pendant vingt-cinq à trente-cinq cigarettes.)

Correspondances à trois voix, Valéry à Louÿs le 23 mars 1910

Nuances

André Gide à Louÿs, le 24 mars 1892
Tu admireras la teinte de ce papier. Ne crois pas que ce vert soit chou ; c'est du vert «chartreuse».

Réponse de Louÿs le 26 mars 1892
Ton papier est bien mais le mien est cuisse de nymphe calmée.

Correspondance à trois voix

La poursuite du néant

J'essaie de me reposer. J'ai apporté quelque travail, comme Monsieur Ubu portait sa conscience dans sa valise. Mais il n'est pas à croire que je ferai autre chose que fumer et ne pas être. Du moins, ce genre de néant sera l'objet de mes efforts — comme le néant est en général l'objet de tous les efforts.

Paul Valéry le 22 juillet 1917, in Correspondances à trois voix

Le procès de Charlotte Corday

Le château de Villiers se situe exactement entre Cerny et La Ferté-Allais, pour le peu que j'ai pu en juger (je n'ai pas fait très attention car j'avais un guide). Splendides frondaisons dans la lueur des phares, automne toujours aussi doux, très beau château, classique et dissymétrique…

La pièce est écrite par Benoît Lepecq assisté de Florence Baumann. Au cours de la discussion qui a suivi la lecture, B. Lepecq nous a dit avoir travaillé sur des archives de la BNF, articles de journaux et correspondance de Charlotte Corday essentiellement, car il n'y eut pas de réelles minutes du procès mais plutôt de brefs compte-rendus.

Qui était vraiment Charlotte Corday? Fouquier-Tinville veut lui ôter toute crédibilité politique; il essaie tour à tour de démontrer qu'elle était manipulée par des députés girondins, qu'elle était amoureuse (d'un cousin? je ne sais plus), qu'elle était hystérique (la preuve de sa folie étant donnée par des ratures sur une vitre…), que tout au moins elle était menteuse, et curieusement cela paraît presque aussi grave que le reste: elle a menti à son père et à sa famille, comment peut-elle faire croire à sa droiture et à l'honnêteté de ses motifs?
La pièce oscille entre politique et trivialité, passant des espoirs du peuple à l'eczéma de Marat; parfois les arguments se font plus communs, oublient l'histoire en marche pour opposer la provinciale au parisien, la "dinde" (avoir choisi une actrice blonde… ça m'a fait sourire) au juriste. Le texte tente de saisir le moment où tout a basculé en essayant de rejouer l'assassinat, de suivre la meurtrière chez l'armurier, dans le fiacre, chez la concierge, devant la baignoire-même…: à partir de quel moment était-il trop tard, qu'est-ce qui a armé cette jeune fille d'une si terrible résolution?

Charlotte Corday reste très digne, criant son horreur de Marat et de la dérive politique qu'il représentait, de la dérive en train de se produire… Elle affirme avoir agi seule, dans l'espoir d'empêcher par la mort d'un seul la mort de cent mille. Elle prédit son destin à Fouquier-Tinville: qu'il pense à elle quand il sera à son tour accusé…
Mais peut-être, et c'est une dimension tragique de son histoire dont elle ne pouvait avoir conscience, a-t-elle provoqué l'inverse: deux mois après cet assassinat, la Terreur commençait. Que se serait-il passé sans la mort de Marat?

Charlotte Corday fait partie de ces personnages dont les spectateurs connaissent le destin: dès le début, nous savons que la mort va frapper, que tout est joué. L'enjeu de la pièce consiste à mettre en scène le mélange de mauvaise foi et d'inéluctable qui va entourer le verdict, à montrer les mécanismes du procès comme machine à broyer.


Puis-je ajouter quelques mots plus pratiques? Cette lecture a montré la difficulté d'équilibrer le jeu entre l'homme et la femme en scène, l'homme pouvant circuler, la femme attachée à ce qu'on pourrait imaginer le banc des accusés, déséquilibre aussi des voix, entre la voix grave qui porte et la voix aigüe qui agresse… Autant de handicaps pour l'accusée qui étaient sans doute également présents lors du procès réel.

Cabale et philosophie

Le livre de Gershom Scholem que je voulais emprunter n'était pas disponible (inondation des réserves de la bibliothèque... Ça fait peur). Je suis repartie avec Cabale et philosophie, correspondance entre Scholem et Léo Strauss, de 1933 à 1973 (ce que ne disait pas le titre). A croire que dernièrement je suis condamnée aux correspondances.

Il manque le début, le récit de leur rencontre, les raisons de leur rapprochement assez improbable vu leurs objets d'étude respectifs. Une interrogation les unit, "qu'est-ce qu'être juif?" (et quelle âme acorder au sionisme?) (mais cela nous est davantage expliqué par l'introduction que par la lecture de la correspondance elle-même), mais aussi la passion d'une même rigueur, d'une même intransigeance dans l'étude.
Les premières lettres échangées nous montrent Strauss compter sur Scholem pour appuyer sa candidature à l'université de Jérusalem. Cependant, Strauss ne cache pas ses opinions, comme nous l'apprend une note de bas de page:

Dans une lettre du 29 mars 1935 à Walter Benjamin, Scholem écrit: «Ces jours-ci, à l'occasion de la célébration de la naissance de Maïmonide, paraît chez Schocken un livre de Leo Strauss (pour qui je me suis donné beaucoup de mal afin qu'il soit nommé à Jérusalem), lequel (avec un courage admirable pour un auteur que tous doivent considérer comme candidat pour Jérusalem) commence par une profession d'athéisme ouverte et argumentée de manière détaillée (bien que complètement folle), déclarant que l'athéisme est le principal mot d'ordre juif!... j'admire cette moralité et je déplore le suicide évidemment conscient et délibéré d'un esprit aussi brillant.»
Ibid., note en bas de la page 37

«J'admire et je déplore...»



Le reste de la correspondance est un réel plaisir et une petite déception. Petite déception, parce que c'est surtout Strauss qui écrit: lecteur attentif de Scholem, il pose des questions précises, et nous, lecteurs avides, nous attendons les réponses: Scholem expliquant Scholem, quelle promesse... mais les réponses manquent, et nous restons sur notre faim. Réel plaisir, parce que deux esprits communiquent vite, rapidement, sachant si exactement de quoi ils parlent qu'ils se permettent d'être allusifs sans même s'en apercevoir. Jugement sur Spinoza ("ce vieil apostat"), sur Buber ("ce parfumeur"), sur Heidegger ("une âme kitsch"), philosophie et nihilisme, définition du romantisme... La vivacité et les jugements tranchés se mêlent et je sais qu'il va me falloir acheter ce livre qui me manque déjà.

Je prends comme exemple des questions de Strauss sa lettre sans doute la plus difficile concernant "l'un des textes les plus énigmatiques de Scholem" (la note est du traducteur):

Chicago, le 23 mars 1959 [en anglais]
Cher Scholem,
Vous semblez penser, et je crois avec raison, que le temps est désormais venu de laisser la chatte — ou plutôt ses dix chatons invisibles — sortir de votre sac de vieux sorcier. J'aime les auras et les ronrons imperceptibles de ceux que j'ai pu voir, mais ils ne se sentent pas bien avec moi parce que je ne sais pas comment les nourrir, et même si je le savais, je suis presque sûr que je ne pourrais pas obtenir la nourriture convenable pour eux. Je me trouve parfaitement bien avec eux parce que les chiens et les lièvres qui sont mes maîtres m'avaient déjà enseigné les choses stimulantes avec lesquelles vos chatons tentent de me taquiner.
Où des gens comme moi doivent-ils commencer pour comprendre? Quel est le terrain commun possible qui vous apparaît nécessairement comme totalement «élémentaire» au sens où Scherlock Holmes emploie ce terme? «Ils désiraient une transfiguration (Verklaerung) mystique du peuple juif et de la vie juive.» «La Torah est le milieu dans lequel tous les êtres savent ce qu'ils savent.» Quel est le statut de la prémisse juive dans la mystique juive par rapport aux prémisses différentes des autres mystiques? la remarque faite au bas de la page 214 et en haut de la page 215 est-elle censée être la réponse[1]? Cela ne serait guère suffisant. Ou pour dire autrement la même chose, qu'est-ce qui donne la certitude qu'un Qui, en tant que disctinct d'un Quoi, est «le dernier mot de toute théorie»?
Question de pure information: qu'est-ce que le «nominalisme mystique»?
Avec affection et gratitude,
Leo Strauss

Exemple d'une remarque affectueuse et taquine de Scholem:

Je vois que vous êtes parti pour écrire un commentaire complet de tous les classiques de la philosophie politique, que je suppose n'être pas trop nombreux à vos yeux.
Gersholm Scholem, le 12 juin 1964

Les lettres de la fin: Leo Strauss, malade, considère la mort en face:

Mais il semble que je sois au premier rang de ceux qui doivent sauter dans la fosse [Grube] (dans la tombe [Grab] ou s'en approcher de beaucoup. J'aurais aimé terminer ceci ou cela, mais ce n'est qu'un faux prétexte.
Leo Strauss, le 21 septembre 1973

Dieu ou pas Dieu? En attendant, travailler jusqu'au bout, alors que Strauss fatigué écrit désormais de façon quasi illisible...

Néanmoins, j'ai terminé un essai sur Par delà bien et mal, un autre sur «les dieux chers à Thucydide» et encore un autre sur L'Anabase de Xénophon[2]. Assez apiquorsic [mécréant], mais j'ai le sentiment que le Boss ne me condamnera pas **[3][parce qu'il est un Dieu miséricordieux] et qu'il sait mieux que nous quel genre d'êtres sont nécessaires pour faire du ** un ** [pour faire du monde un monde.]
Leo Strauss, le 30 septembre 1973

Et la dernière question de Gersholm Scholem à Mme Strauss après la mort de son mari me paraît la plus émouvante des questions, la seule qui vale et prouve l'attachement et l'intérêt réels portés à un ami philosophe ou écrivain:

Avez-vous pris une décision sur ce qu'il adviendra de ses manuscrits?
Gersholm Scholem, 13 décembre 1973



Notes

[1] Strauss évoque ici l'un des textes les plus énimagtiques de Scholem, paru en 1958 dans un volume en hommage à Daniel Brody:«Dix proposition anhistoriques sur la cabale», tr. fr. J.-M. Mandosio, dans David Biale;Gershom Scholem. Cabale et contre-histoire, cit. D'où l'allusion aux «dix chatons invisibles» que Scholem laisse sortir de son «sac de vieux sorcier». Les phrasees entre guillemets sont d'ailleurs extraites de ce texte. la remarque faite au bas de la page 214 correspond à la neuvième proposition: «Les totalités ne sont transmissibles que de manière occulte. On peut évoquer le nom de Dieu, mais nn le prononcer. Car c'est seulement en ce qu'elle a de fragmentaire que la langue peut être parlée. la "vraie" langue ne peut pas être parlée, pas plus que ne peut être accompli le concret absolu.»

[2] réunis en français sous le titre Etude de philosophie platonicienne, éditions Belin, 1992

[3] J'indique ainsi des mots en hébreu.

Vacances

Je m'efforce de profiter des vacances jusqu'au dernier moment pour terminer mon travail.

Cabale et philosophie, lettre de Scholem, le 4 septembre 1954

Promesse

Leo Strauss vient d'apprendre qu'il est invité un an par l'université de Jérusalem. Il écrit à Scholem:
C'est magnifique! J'ai reçu l'invitation et je l'accepte avec joie et gratitude. Je promets d'être très sage et correct, et de ne faire aucun scandale.

Cabale et philosophie, le 19 mai 1953

Heidegger

Après de longues années, j'ai compris ce qui était faux chez lui. Une intelligence phénoménale qui repose sur une âme kitsch; je peux le démontrer.

Cabale et philosophie, Leo Strauss le 7 juillet 1973

Luther, Hamann et Heidegger

Luther, Hamann et Heidegger me semblent les exemples les plus manifestes de la conjonction d'une intelligence de haute volée et d'un caractère de bas étage qui caractérise probablement davantage l'Allemagne que tout autre pays.

Cabale et philosophie, lettre de Strauss du 27 janvier 1973

La retraite

Peut-être parce que la retraite ressemble à l'esclavage, puisque dans les deux cas les dieux vous enlèvent la moitié de la vertu et de l'entendement.

Cabale et philosophie, lettre de Strauss, le 6 septembre 1972

L'exigence première

L'exigence première est de se cultiver, l'origine de notre culture serait sans importance s'il ne nous fallait pas craindre de nous déformer en suivant de mauvais modèles.

Scholem à Strauss, Cabale et philosophie, p.75

Philosophie et nihilisme

Strauss à Scholem:
Cependant, vous confirmez mon diagnostic à votre égard en employant comme synonymes «philosophique» et «nihiliste»: ce que vous appelez nihil [néant], les falâsifa l'appellent physis [nature]. Point.

Cabale et philosophie, p.104

Air

Parapapa, Parapapa, Poum, Poum / Tilalilalalatiti-mi-pa-hum, parapapa

Valéry à Louÿs, le 7 février 1895, in Correspondances à trois voix

Vieillir

Comme c'est fini, fini, fini, le temps où l'on avait le même âge que les jeunes filles!

Louÿs à Valéry, le 12 oct 1898, in Correspondances à trois voix

Intimidation

L'intimidation qui avait réussi avec le grand fou ne servirait de rien avec la petite folle.

Lieutenant X, Langelot agent secret, p.242

Conversation

— Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi.

Oscar Wilde, La fameuse fusée

A propos de Victor Hugo

En vérité, l'immense m'embête — […] Je songe parfois que ma tasse de café où s'évanouit un morceau de sucre est plus digne de réflexion que le déluge, même du temps qu'il était universel…

Paul Valéry, in Correspondances à trois voix, Gide-Louÿs-Valéry

Des bas fins

Les femmes ont des bas fins et doivent geler, mais ça fait joli.

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, début du livre V

Mieze

Et elle est toujours un peu grave, et on ne sait pas grand-chose d'elle: si elle pense, quand elle est assise là à ne rien faire du tout, et ce qu'elle pense. S'il lui demande, elle répond en riant: mais rien du tout. On ne peut pas penser toute la journée à quelque chose. Il est bien de cet avis.

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, p.256

A propos de la prose

Discussion avec Paul Valéry à propos de la prose : art sacré ou outil vulgaire?
Puis je me suis dit: «L'un de nous deux est complètement toqué. J'espère que ce n'est pas moi… j'espère que ce n'est pas lui non plus… Pourtant, c'est l'un ou l'autre.»

Louÿs le 24 juin 1917, Correspondance à trois voix

Se comprendre par l'écriture

Scholem se montre soucieux, à plusieurs reprises dans la correspondance, d'une communication orale dans laquelle seule une compréhension pourrait naître entre eux. Strauss semble plus «confiant» dans la puissance ambiguë de l'écriture, ou dans la puissance de l'écriture ambiguë.

Cabale et philosophie, note p.XIII de l'introduction d'Olivier Seyden

Polémique

Et comme là où on ne comprend rien, on devient facilement polémique, alors je voudrais, cédant à cette facilité, dire ce que je ne comprends pas, et le dire de manière polémique (…)

Strauss à Scholem, Cabale et philosophie, p.7 - éditions de l'éclat

Berlin Alexanderplatz, d'Alfred Döblin

Nouvelle traduction d'Olivier Le Lay, première traduction intégrale en français si j'ai bien compris (j'ai du mal à y croire: avait-on réellement caviardé ce texte, qui ne tient que par son rythme, sa puissance d'évocation des vies qui passent, des informations dérisoires, des grands textes mythologiques ou bibliques? Qu'en restait-il? Qu'avait-on enlevé?)

Compte-rendu sans spoiler, ne donnant rien d'autre que quelques impressions et un avertissement: ici, vous n'apprendrez rien mais vous serez emporté dans le flot irrésistible de la vie: inutile de se débattre, mieux vaut se laisser porter par le courant.

Trois piliers : le livre de Job, le sacrifice d'Isaac, la description des abattoirs. Une vie broyée mais étrangement broyée, broyée doucement, insensiblement. Tout le livre nous le répète, Franz Biberkopf (le héros) "n'a pas compris", ne comprend pas ce qui lui arrive. Il se rebelle, fait des plans, veut diriger sa vie. «Il n'a pas encore compris», nous répète le texte.
Et pourtant, dans les faits, ce héros paraît bien passif et bien peu rebelle, un peu ivrogne, un peu brutal, un peu benêt mais moins qu'il ne devrait l'être pour être heureux sans se poser de questions.

Suite à un dialogue avec la mort, Franz "comprendra". Mais pas le lecteur, laissé seul face à cette absence de révélation concrète: que s'est-il passé? En quoi la vie de Franz après la révélation est-elle différente de sa vie avant? Pas de réponse nette, pas de réponse.

Grande poésie du texte, traduction lancinante des rythmes, tramways et comptines.

Envie de reprendre Voyage au bout de la nuit, pour comparer, pour entendre une autre voix, de la même époque.

Flaubert, un an après.

Pierre Louÿs et Paul Valéry discutent de la prose.
Pour Louÿs, seul mérite le nom de prose une écriture travaillée, relevant pleinement de l'art d'écrire.
Pour Valéry, tout est prose, de l'article de journal aux romans les plus renommés: dans la prose, le sens prime la forme. Trop de forme tue la prose, et le sens, et l'intérêt:
Tœdium genuit Flaubert qui genuit Cladel qui genuit Tœdium1. Palingénésie.
Le succès de Flaubert tient en partie à cette idée monstrueuse et blasphématoire qui s'est dégagée de lui: qu'avec du travail, on fait quelque chose de rien et qu'avec des préceptes, on construit des monuments éternels, éternellement adorables.
Avec des mots bien arrangés, on fait un temple, une casquette, un massacre…! A l'époque antédiluvienne de Zola, des écrivains croyaient sincèrement faire une gare, un accouchement, une procession…
La prose de Flaubert fait songer à un malade qui vit de régime. Pour lui, manger est un problème, pisser un problème, dormir un autre problème. La somme de ces soins ne fait pas un être intellectuel désirable.
[…]
La vision de Flaubert est celle de son concierge. Traduit en peinture c'est Gérôme, Rochegrosse. Après tant d'efforts, nous voyons, mais ce que nous voyons, ce n'est pas un aspect inédit des choses, c'est ce qu'il croyait être la réalité, id est la vision moyenne des choses. Il fait voir enfin ce qui nous importe le moins.

Correspondances à trois voix, Gide-Louÿs-Valéry, p.1321
Et je comprends les deux, et je suis d'accord avec les deux. Et je comprends le désespoir de Louÿs, ne trouvant pas en Valéry l'assurance de la valeur de l'art auquel il a consacré sa vie, et je comprends la légère indifférence de Valéry, son léger dédain.

(Concernant Flaubert, entendons-nous bien: si je dis que je n'aime pas Flaubert, je veux simplement dire que devant choisir entre plusieurs romans à lire pour occuper un moment d'oisiveté, ce n'est jamais un roman de Flaubert que je prendrais. Lire Flaubert relève de l'effort, non du plaisir.
L'écouter (en cassette ou CD) est d'ailleurs beaucoup plus agréable: Flaubert a le génie du mouvement et des couleurs, la jupe d'Emma près du feu ou sa course laissent des souvenirs inoubliables. Cependant, la vulgarité d'Homais et la bêtise de Charles deviennent insupportables: Flaubert en fait trop.)

Je ne mets pas en cause la place et l'importance de Flaubert dans la littérature française.
Je me contente de les regretter.


complément le 11 décembre 2009
J'ajoute ce texte de Proust que j'aime beaucoup, qui défend Flaubert: «Si j'écris tout cela pour la défense (au sens où Joachim du Bellay l'entend) de Flaubert, que je n'aime pas beaucoup, si je me sens privé de ne pas écrire sur bien d'autres que je préfère, c'est que j'ai l'impression que nous ne savons plus lire.»


1: «L'ennui a engendré Flaubert qui a engendré Claudel qui a engendré l'ennui.»

A venir : Le procès de Charlotte Corday

Après La légende du grand inquisiteur, Benoît Lepecq nous propose cette fois-ci la mise en scène du procès de Charlotte Corday :



«C'est à une lecture que nous vous proposons d’assister, autour d’un verre, afin de découvrir le texte mettant en scène Charlotte Corday et son accusateur public, Fouquier-Tinville, au palais de justice. En assassinant Marat dans sa baignoire le 13 juillet 1793, Charlotte Corday signe l’entrée de la révolution dans « La Terreur ». Deux caractères s’affrontent alors: l’un légitimant son acte d’un point de vue politique, l’autre le jugeant inflexiblement. Cette guerre des nerfs alimentera le fanatisme révolutionnaire de part et d'autre.»

Si vous y allez, envoyez par précaution un mail à info@chateau-de-villiers.com .

La préférence nationale, de Fatou Diome

Suite à la mise en ligne du début du Goncourt par l'éditeur singulier, j'ai repensé à un livre prêté et jamais revu: La préférence nationale de Fatou Diome (simple association d'idées parce qu'il s'agit de deux auteurs noires de langue française, oui.)

A côté des rubriques "Livres" qui parlent de lectures récentes, ou tout au moins de livres que j'ai sous la main, et "Livres que je n'ai pas lus", il faudrait ouvrir la rubrique "Livres dont je me souviens".
Souvenirs imparfaits, souvenirs déformants, souvenirs sans référence, sans preuve, mais souvenirs révélateurs de ce qui marquent, de ce qui a marqué, révélateurs des impressions au-delà de l'exactitude des mots et des phrases.

Il s'agit du racisme ordinaire, ou plus exactement, mais c'est la même chose, des préjugés.
Le mot "racisme" n'est pas réservé aux actes et paroles haineux, délibérément haineux.
Il couvre également un autre racisme, beaucoup plus répandu, et, je suppose, sans doute bien plus douloureux à subir parce que plus insidieux et quasi "normal", qui est celui des préjugés, celui qui fait qu'on ne considère pas l'autre tout à fait comme notre égal (avec les mêmes droits et les mêmes devoirs) mais comme quelqu'un qui est sans doute un peu bête, un peu lent, un peu pauvre, un peu pas de chance.
Ces pensées peuvent mener à un paternalisme légèrement (ou violemment) insultant.

C'est surtout de ce racisme-là que parle Fatou Diome.
Le livre se divise en courts chapitres comme autant de courtes nouvelles. L'allusion aux contes de Voltaire est récurrente.
Deux exemples puisés dans mes souvenirs: tandis que durant leurs études supérieures en littérature française, ses camarades blanches peuvent faire du soutien scolaire pour arrondir leur fin de mois, elle devient vendeuse en boulangerie: personne n'envisage qu'une noire puisse bien parler français.
Une autre histoire, amusante et lamentable, nous raconte comment le couple dont elle gardait les enfants l'a licenciée tant il fut gêné — et vexé — le jour où il découvrit qu'elle connaissait la littérature française mieux que lui: cela faisait des mois qu'il lui parlait petit nègre...
Etc, etc; le tout dans une langue acide, sans concession et sans apitoiement: et le lecteur remué (les plus scrupuleux menant leur examen de conscience) a surtout envie de rire tant les ridicules et les prétentions des Français "de souche" sont finement soulignés.

Donc je vous propose de lire Fatou Diome (sans compter que se promener dans le métro avec un livre intitulé La préférence nationale ne manque pas de piquant (grave erreur marketing, à mon avis)).

Appel à contribution

Denis a créé un groupe sur Flickr, avis aux amateurs. (Patrick, c'est le moment de mettre en ligne la photo de la tombe de Mallarmé !)

La Marseillaise

Discussion entre Paul Valéry et Pierre Louÿs, le premier préférant l'idée nette — et donc la Poésie, le second en tenant pour la magie de la Musique, selon lui première parmi les arts. Pierre Louÿs engage une conversation imaginaire avec la muse de Valéry :
— Ah! Muse des Muses! davantage, voudrais-tu lui demander au sein de son recueillement quelle vertu magique a ''La Marseillaise'', si c'est, peut-être, l'idée nette qu'un sang kimpur abreuve nos sillons, ou si, par hasard, ce ne serait pas la rêverie indéfinissable que répand dans la campagne un obscur motif de trompette dont les deux premières notes annoncent un «sixte et quarte», et qui, après une feinte, saute par-dessus l'obstacle et se précipite sur la dominante?
— Si tu disais plus simplement : sol, do, ré, sol?
— Non! La trouvaille, c'est le ré ! Sol, do, ré, amènent fatalement le mi bémol, c'est-à-dire une marche funèbre (au XVIIIe siècle). Le sieur Rouget a fait ici une feinte d'escrime : personne n'attendait le deuxième sol. Lorsqu'il éclate, il est irrésistible.
[…]

1155.— Pierre Louÿs à Paul Valéry, Correspondances à troix voix, 12 juin 1917, p.1282
Et cela reprend ou continue deux lettres plus loin :
= Correction. Je te disais hier : les premières notes de La Marseillaise (sol, do, ré) amènent fatalement, au XVIIIe siècle, un mi bémol.
«Bémol» est de trop. Mais, à coup sûr, un mi, ou une note quelconque, qui, par un détour, retombera sur le mi, bémol ou naturel.
C'est tellement dans l'esprit du XVIIIe que… Vois ce que cela fait: sol do ré mi. Cela fait la perle des romances: «Plaisir d'amour1».
Le saut de sol do ré sol n'était pas seulement inattendu en 1792: il l'est resté. Une «surprise musicale qui passe par-dessus le XIXe (et qui nous vient d'un amateur), c'est aussi curieux que certains coups de génie également inexplicables en littérature […].

1157.— Pierre Louÿs à Paul Valéry, Correspondances à troix voix, 13 juin 1917, p.1287



1 : Paroles de Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794), mises en musique en 1785 par Jean-Paul Martini (1741-1816).
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