Apparence et vérité

J'aime les faux en tout : les faux mâles, les faux cuirs, les légumes en conserve, Wagner en français, l'ananas en boîte, etc. : les mecs qui ont l'air de camionneurs et qui, à peine au lit ou même avant, te disent: "Baise-moi, baise-moi, oh oui, plus profond..."
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1353

Plus encore que complet, je voudrais être vrai.
Renaud Camus, P.A., p.64

Les deux positions sont tenables ensemble, car elle ne situe pas sur le même plan, le premier sur le plan du paraître, l'autre sur le plan de l'être (ou du faire?): avouer qu'on aime le faux, c'est encore être vrai, dire sa vérité.

Mais Renaud Camus complique sa position en postulant (ou proclamant?) une vérité du paraître:

On calomnie les apparences. On les donne immanquablement pour trompeuses. Sous prétexte qu'elles ne disent pas toujours la vérité — ce qui est vrai —, on les accuse de mentir sans cesse. parce qu'elles nous ont abusé quelquefois — ce que nous reconnaissons bien volontiers —, on les récuse par principe, ou par ressentiment.

Mauvais calcul : car les apparences parlent bien plus souvent qu'elles ne fourvoient.
[...]
Un raffinement qu'un rustre perçoit comme tel n'est pas un raffinement: n'importe quel lourdaud prend pour une marque d'élégance la grosse voiture, l'exubérante "pochette" ou le grand chien à museau pointu où l'élégant véritable — c'est-à-dire celui qui n'offre au vulgaire aucun signe — verra le signe même de la vulgarité. Les langages s'emboîtent. Tel qui a dépassé celui-ci le comprend, dans les deux sens du terme; mais tel qui ne l'a pas encore atteint en soupçonne à peine l'existence, et n'en remarque ni les termes ni les articulations. L'homme cultivé reconnaît sur trois phrases l'un de ses pairs. Mais l'inculte prend H. pour un intellectuel, K. pour un philosophe, L. pour un artiste et même P. pour un grand écrivain. Forcément, il est déçu — si tout se passe bien.
[...]
On en viendrait à croire que ce n'est pas tant la personnalité qui suscite la physionomie que l'inverse; pas tant les événement qui créent l'expression que le contraire, que c'est le paraître, en somme, qui décide de l'être : après tout, dans bien d'autres domaines...

Renaud Camus, Eloge du paraître, p.69 à 75

Si le paraître devient la vérité de l'être, est-ce encore un paraître, ou plus exactement, à quoi rime de marquer une différence entre les deux s'ils coïncident à se point? L'existence des deux concepts postule un écart. Si l'écart n'existe plus nous n'avons plus besoin que d'un seul mot.

Mais que devient l'amour du faux, dans ce cas? N'est-ce pas dans cet écart qu'il se joue? N'est-ce pas justement de cet écart qu'il jouit?

Publication

Les séminaires qui suivaient les cours d'Antoine Compagnon au Collège de France en 2007 sont publiés : Proust, la mémoire, la littérature.

C'est l'occasion pour vous de rectifier mes inexactitudes et mes erreurs.

Préparer un thé

C'est aujourd'hui towelday, journée d'hommage à Douglas Adams, écrivain de science-fiction mort le 11 mai 2001.

Je mets en ligne l'un de mes passages préférés: le héros, un terrien exilé sans espoir de retour puisque la Terre vient d'être détruite, fatigué de boire la lavasse livrée par le distributeur de boisson du vaisseau spatial qui l'a sauvé, explique à celui-ci ce qu'est le thé.
Mais que veut dire expliquer le thé? Eh bien, cela consiste à le raconter, et cette idée m'enchante: un terrien dernier de sa race raconte le thé à une machine pour essayer de lui en faire comprendre l'essence. Il me semble qu'on touche là au mystère du langage: cela serait-il possible, d'expliquer le thé?

«Non! dit-il. Ecoute: c'est très simple... tout ce que je veux... c'est une tasse — de — thé. Tu vas m'en préparer une. Sois sage et écoute bien.»
Alors il s'assit. Et il parla au Nutri-Matic de l'Inde, il lui parla de la Chine, il lui parla de Ceylan. Il lui parla de grandes feuilles séchant au soleil. Il lui parla de théières en argent. Il lui conta les après-midi d'été sur le gazon. Il lui conta comment on versait le lait en premier pour éviter qu'il ne soit ébouillanté. Il lui raconta même (brièvement toutefois) l'histoire de la Compagnie des Indes orientales.
«Alors c'est donc ça, n'est ce pas?» dit le Nutri-Matic quand il eut terminé.
«Oui, dit Arthur, c'est ce que je veux.
— Vous voulez un goût de feuilles séchées bouillies dans l'eau?
— Euh... oui. Avec du lait.
— Giclé d'une vache?
— Eh bien, enfin, c'est une façon de parler, oui, je suppose.
— Là, je vais avoir besoin d'un coup de main pour ce dernier truc», dit la machine, laconique. C'en était fini des murmures joviaux, le ton était à présent affairé.
«Eh bien, si je peux t'aider..., proposa Arthur.
— Vous en avez fait bien assez», l'informa le Nutri-Matic. Qui prévint l'ordinateur de bord.
«Salut tout le monde!» lança l'ordinateur de bord.
Le Nutri-Matic expliqua son histoire de thé à l'ordinateur de bord. L'ordinateur marqua son ahurissement, coupla ses circuits logiques avec ceux du Nutri-Matic et, de concert, ils s'enfermèrent dans un sombre mutisme.
Arthur regarda et patienta quelques temps mais rien ne se produisit.
Il tapa sur la machine mais il ne se produisit toujours rien.
Au bout du compte, il abandonna et monta faire un tour sur le pont.

Douglas Adams, Le Dernier Restaurant avant la fin du monde, p.21-22

Pendant que les ordinateurs réfléchissent, le vaisseau est attaqué et n'échappe à la désintégration que par hasard, les machines ne répondant plus («mourir pour une tasse de thé»). Un ami et un robot se volatilisent sans explication. Et quelques pages plus loin:

Dans la fente distributrice du synthétiseur de boisson Nutri-Matic se trouvait un petit plateau sur lequel étaient posés, sur leur soucoupe, trois tasses en porcelaine de Chine, un pot de lait en porcelaine, une théière d'argent emplie du meilleur thé qu'Arthur ait jamais eu l'occasion de goûter et un petit billet sur lequel était inscrit: «Un instant, s'il vous plaît».

Ibid, p.36


La traduction bêtifie beaucoup, il vaut mieux le lire en anglais. D'autre part, la lecture est un peu pénible, car il s'agit de la transcription de pièces radiophoniques: chaque chapitre se termine sur un suspense insoutenable, puis la crise se résout de façon tout à fait rocambolesque, et cet illogisme perpétuel (la logique des probabilités, selon Adams) est un peu agaçant à la longue.
Mais il y a de merveilleuses trouvailles et c'est très drôle.

L'influence de Roland Barthes

— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement.
Renaud Camus, Été, p.110-111

Je ne prends jamais les paroles de Renaud Camus suffisamment au pied de la lettre. Tout ce qu'il dit peut être, doit être, pris au ras du sens, sans interprétation.
Ainsi je lis pour la première fois Le degré zéro de l'écriture. Dans le texte suivant, c'est moi qui souligne :

Placée au cœur de la problématique littéraire, qui ne commence, qu'avec elle, l'écriture est donc essentiellement la morale de la forme, c'est le choix de l'aire sociale au sein de laquelle l'écrivain décide de situer la Nature de son langage. Mais cette aire sociale n'est nullement celle d'une consommation effective. Il ne s'agit pas pour l'écrivain de choisir le groupe social pour lequel il écrit: il sait bien que, sauf à escompter une Révolution, ce ne peut être jamais que pour la même société. Son choix est est un choix de conscience, non d'efficacité. Son écriture est une façon de penser la Littérature, non de l'étendre.

Roland Barthes, Le degré zéro de l'écriture, «Qu'est-ce que l'écriture?», p.19, points seuil

Convention et légitimité

Je relis Théâtre ce soir. La première fois j'avais été trop interloquée pour voir la façon dont la fin converge pour mettre en évidence plusieurs axes: la convention comme fiction, le rôle pivot du droit, soutien de la tradition ou fondation d'un ordre nouveau, le caractère conventionnel de la filiation fondant la légitimité.


LA MERE. — Mais c'est fini tout ça : les aînés, les cadets, les hommes, les Blancs, les Noirs, les étrangers, les pas étrangers. C'est fini, toutes ces bêtises. Tout le monde devrait recevoir exactement la même chose. Et pas une fois: en permanence. Alors là, d'accord. Voilà l'héritage tel que je le conçois: l'héritage de l'humanité.

LE FILS. — Non pa'ce c'est vrai: si on commence aller par là... Enfin j'veux dire.. Faut quand même pas... Faut un minimum de... ou alors...

LA FILLE. — Par qui sont aujourd'hui tant de villes désertes, / Tant de grands bâtiments en masures changés, / Et de tant de chardons les campagnes couvertes, / Que par ses enragés ?

AHMED. — C'est ça qui est marrant : Alphonse XIII, il est devenu roi légitime d'Espagne (et de France, bien entendu), cinq ans après avoir perdu son trône. Il a connu successivement les deux états : la royauté effective, pendant plus de cinquante ans, et un beau jour, pas mal de temps après, quand il avait perdu la première, la royauté légitime, beaucoup plus subtile, beaucoup plus précieuse. Ça doit faire quand même une drôle d'impression, de devenir enfin le vrai roi quand on n'est plus vraiment roi, qu'on est en exil. Mais alors là il y a un truc que personne ne comprend jamais, mais jamais, c'est que, si tout à coup il devenait roi légitime, ce n'est pas du tout parce qu'il descendait d'Isabelle II, pas du tout, pas du tout, ça ça ne compte absolument pas, mais en tant que descendant, officiellement, du mari d'Isabelle II, son cousin germain, don François d'Assise de Bourbon, le roi-consort. Qui d'ailleurs n'avait jamais touché sa femme et dont personne n'a jamais cru une seule seconde qu'il était le père de leurs onze enfants, et pour cause : mais ça c'est une autre histoire, on s'en fiche.

LE CHRIST (il se racle la gorge très fort et très théâtralement, comme pour faire remarquer sa présence, ou bien de tâcher qu'autour de lui on évite une gaffe). — Mrrrrrrrrrrrrrrr Mrrrrrrrrrrrrr Mrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr...

LE PERE. — Oh là là : ça serait comme de passer dans un autre monde...

LA BONNE. — Un personnage de fiction, si vous voulez : créé, fabriqué, convenu, oui, voilà, c'est ça, convenu. mais indispensable à la...

LA MERE. — Ah les cartes seraient joliment redistribuées, là : cette fois on passerait vraiment à un autre jeu...

LE FILS. — C'est pas tellement l'coup que... Bon, ça, encore, à la rigueur : quoique... Mais alors là...

LA FILLE. — Lorsque je serai mort depuis plusieurs années, / Et que dans le brouillard les cabs se heurteront, / Comme aujourd'hui (les choses n'étant pas changées)...

AHMED. — Enfin je veux dire : ça n'y change rien. C'est comme le Christ et Saint Joseph...

LE CHRIST. — Oh oh...

Le rideau tombe très violemment.

La mère tient une position progressiste qui voudrait poser de nouvelles règles de droit contre l'ordre social tel qu'il se présente dans un monde capitaliste issu du XIXe siècle: remettre en cause les conventions, les inégalités de salaires, abolir l'héritage, tout partager, au niveau mondial (ce qui pourrait être également un point de vue évangélique: vendre ses biens, distribuer sa fortune, à cela près que c'est alors une décision individuelle, et non imposée par la loi).
Il s'agit de fonder un nouvel ordre économique et social par de nouvelles lois. Quand l'héritage est aboli, la filiation, conventionnelle ou pas, ne compte plus.

Ahmed, lui, explique le principe de primogéniture dans la succession aux trônes d'Espagne et de France. Le droit ici défend les principes ancestraux et la tradition.
Ce principe fondé sur la descendance mâle n'est qu'un principe fondé sur l'apparence : le père est le mari de la mère (selon la règle du droit romain), que ce soit réellement le père ou pas n'a pas d'importance. Ainsi, au moment où le principe s'applique avec le plus de force, n'admettant aucune exception («Pas de renonciation possible au trône, primogéniture par les mâles : on en revient toujours à ça.» (p.81)), ce principe ne s'appuie lui-même que sur une convention, une fiction.

La convention, c'est justement ce que défend la bonne, en exigeant qu'on reconnaisse la nécessité, dans tout dialogue, de parler comme en présence d'un tiers, invisible, «convenu».
Est-ce le rôle que remplit le Christ, parole et vérité et fiction, dieu muet, ne parvenant pas à se faire entendre, par manque de voix ou d'attention? Comment déterminer si le Christ est "plus invisible" que les autres dans une pièce où aucun personnage ne dialogue avec personne?

Alphonse XIII, Jésus, Renaud Camus, trois personnages à la filiation incertaine... Ironie, clin d'œil, recherche de réassurance? «Après tout, cela n'a aucune importance aux yeux de qui défend le respect de la tradition et des conventions. Aucune importance. Pourquoi tant chercher une filiation impossible à déterminer, puisque c'est la tradition qui ouvre les droits ?»
Oui mais.
Les faits sont têtus, et même le plus fervent défenseur de la convention et de la fiction cherche la vérité. La convention ne suffit pas.
A moins qu'il ne faille lire dans l'autre sens: c'est cette faille à propos de l'origine qui fonde l'importance donné à la convention et à l'apparence.

Appel en faveur de Guillaume Cingal

Certains d'entre vous ici connaissent Guillaume Cingal, maître de conférence à Tours, spécialiste de littérature africaine anglophone et ami [1].

Ces derniers mois, Guillaume s'est beaucoup investi dans les protestations contre le projet de réforme des universités.

J'apprends ce soir l'histoire suivante:

Le 31 mars 2009, Guillaume Cingal, directeur du département d’anglais à l’Université de Tours, avait organisé avec une collègue la proclamation solennelle des démissions de 75 universitaires de leurs responsabilités administratives et pédagogiques. Cette cérémonie, qui s’est déroulée sur le parvis des facultés de Lettres & Langues et d’Arts & Sciences humaines (site dit « Tanneurs ») en présence des médias, a été suivie d’une remise officielle de la liste des démissionnaires à la Présidence, puis d’une « Ronde des Pitoyables » sur la place Anatole-France. Un incident ayant éclaté entre les policiers et un SDF lors de cette ronde, Guillaume Cingal s’est approché de l’attroupement et a cherché à prendre des photos ; dans la confusion, il a été frappé au ventre par le policier qui avait contrôlé son identité sous prétexte que chercher à prendre une photographie était un acte répréhensible.
Victime d’un malaise, il a été transporté aux urgences, mais à sa sortie de la clinique l’attendait un fourgon de policiers qui lui ont proposé de l’emmener au Commissariat pour porter plainte. Une fois là-bas, il a été mis en garde à vue pour « rébellion, outrage et violence sur policier ».

La suite est disponible sur un site qui accueille des pétitions en ligne. (Bien entendu, Guillaume n'est pas l'auteur de cette pétition).

Notes

[1] GC, ici, c'était lui.

L'Amour l'Automne, roman marin

Un article publié dans une revue franco-portugaise en ligne reprend divers aspects de L'Amour l'Automne que j'avais évoqués ici.


Complément le 29/06/2009 : Les deux passages qui organisent mon article (des vers de Virginia Woolf et Matthew Arnold) sont liés par la rumination p.403 de L'Isolation.

Je crois bien, mais j'ai du mal à le croire, que j'ai un moment attribué à Donne, tentatively, le début de la dernière strophe de Dover Beach:

Ah love, let us be true
To one another! for the world...

sur quoi j'embrayais, non moins extraordinairement (mais j'ai dû noter cela dix fois, et les Églogues retentissent de ces toboggans et tunnels sous les siècles), sur une phrase en moi interminablement obsessionnelle de La Promenade au phare :

for the world, from being made up of little separate incidents that one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up with it, etc.''

Je n'hésitais pas, sans m'en rendre compte, ou plutôt la mémoire n'hésitait pas, pour faciliter ces transitions acrobatiques (et dont j'entrevois mal ce qui les rendait si désirables, si obstinément quémandeuxes d'existence), à trafiquer les textes. Ainsi the world pouvait très bien devenir life, comme chez Virginia Woolf (how life, from being made of, tc.), et from se transformer en instead of (sans doute pour éviter la trop grande proximité ave for). Et l'on avait alors, on a encore souvent, dans les couloirs butés de mon cerveau hospitalier, entre le service des urgences et la salle d'opération, avec passage en anesthésie, like a patient etherized upon a table:

Oh love, let us be true to one another!
For life, instead of being made of little separate incidents...

C'est à peu près là, en salle de réanimation, que je me rendais compte, mais un peu tard, que non seulement on était bien loin de John Donne mais qu'ayant dépassé le pauvre Arnold sans crier gare on était entré dans la prose — la plus fluide et délicatement harmonieuse des proses, il est vrai.

Mais je me retourne tout de même sur Arnold pour assister à la terrible bataille

Where ignorant armies clash by night.

Où des armées ignorantes s'affrontent dans la nuit...)

Peut-être faut-il être étranger pour aimer encore Dover Beach, qui pour un anglais cultivé relève d'un lyrisme aussi confit, j'imagine, que Mignonne allon voir si la rose...Oceano Nox serait sans doute une comparaison plus pertinente, mais je m'avise que la charge de poésie d' Oceano Nox est loin d'être épuisée en moi (celle de Mignonne allons voir si la rose... n'a jamais été bien vaillante.)



Quelques temps plus tard, Renaud Camus posta une photo sur Flickr. C'est alors que je m'aperçus que les deux fragments de phrases étaient déjà présents dans Été:

«Oh love, let us be true to one another. FOR THE WORLD, INSTEAD OF BEING MADE OF LITTLE SEPARATE INCIDENTS THAT ONE LIVES ONE BY ONE… Impossible de retrouver cette phrase : il feuillette en vain les livres verts volés jadis à Oxford.
Jean-Renaud Camus & Denis Duvert, Été, p.382

Le style Camp par Susan Sontag

En 1964, Susan Sontag publia un article sur le "Camp" appelé à devenir la référence pour cette notion. Elle n'en donne pas de définitions, ou plutôt elle en donne plusieurs, évoluant entre mauvais goût, farce, plaisir de l'exagération, définissant le "Camp" avant tout comme une attitude esthétique. Le "Camp" s'explique finalement davantage par des exemples que par des explications, étant la jouissance "d'en faire trop" ou le rire intérieur devant celui qui en "fait trop" avec un imperturbable sérieux (car celui qui jouit du "Camp" ne se départit jamais d'une invisible ironie, d'un indécelable recul, d'une certaine cruauté finalement, tandis que celui qui en est l'origine involontaire produit naïvement ce qu'il pense être la Beauté ou l'Art: aux premiers le "Camp", aux seconds le kitsch, le "Camp" devenant la jouissance d'un kitsch TROP kitsch pour être vrai).

A l'usage, il se trouve que j'apprécie énormément le "camp". Je faisais du "camp" sans le savoir.

L'article de Sontag prend la forme de cinquante-huit notes comme autant de fragments, dédiées à Oscar Wilde.

Le "Camp" est fondamentalement ennemi du naturel, porté vers l'artifice et l'exagération.
Susan Sontag, L'œuvre parle, p.307

1. Pour commencer par des généralités: "Camp" est un certain modèle d'esthétisme. C'est une façon de voir le monde comme un phénomène esthétique. Dans ce sens — celui du Camp — l'idéal ne sera pas la beauté; mais un certain degré d'artifice, de stylisation.
ibid, p.309

2. Il n'y a pas seulement une vision "camp", une manière "camp" de voir les choses. Le "Camp" est une qualité qui se découvre également dans les objets ou la conduite de diverses personnes. Il y a des films, des meubles, des vêtements, des chansons populaires, des romans, des personnes,des immeubles, porteurs de la qualité "camp"... Cette distinction a une grande importance. Le regard "camp" peut transformer entièrement telle ou telle expérience; mais on ne saurait voir sous un aspect "camp" n'importe quoi. La qualité "camp" ne se trouve pas exclusivement dans le regard du spectateur.
ibid, p.309

5. [...] L'art "camp" est, le plus souvent, un art décoratif qui met plus particulièrement en relief la forme, la surface sensible, le style, au détriment du contenu.
ibid, p.310

6. En un sens il est tout à fait correct de dire: "C'est trop bon pour que ce soit "camp", ou "c'est trop important", c'est-à-dire pas assez en marge. (il nous faudra revenir sur ce point.) Ainsi sera "camp" la personnalité et la plupart des ouvrages de Jean Cocteau, mais pas ceux d'André Gide; les opéras de Richard Strauss, mais pas ceux de Wagner; les mélanges conçus à Liverpool et Tin Pan Alley, mais pas le jazz. D'un point de vue sérieux, de nombreux exemples de "Camp" sont, soit des œuvres ratées, soit des fusmisteries. Pas tous néanmoins. Ce qui est "camp" n'est pas nécessairement l'œuvre ratée, l'art à son niveau inférieur; mais certaines formes d'art gagnent à être vues sous l'angle du "Camp" — les meilleurs films de Louis Feuillade, par exemple, qui méritent très sérieusement admirés.
ibid, p.310

16. Ainsi la sensibilité "camp" est-elle à la fois aiguë et révélatrice que certains éléments peuvent être pris dans un double sens. Mais il ne s'agit pas des deux étages bien connus de la signification, celui d'un sens littéral qui se distingue parfaitement d'un sens symbolique. Il s'agit plutôt de la distinction entre le sens, sens quelconque, de l'objet en lui-même, et le sens de l'objet conçu comme pur artifice.
ibid, p.314

23. L'élément essentiel du "Camp", naïf ou pur, c'est le sérieux, un sérieux qui n'atteind pas son but. Il ne suffit pas évidemment que le sérieux manque son but pour recevoir la consécration du "Camp". Seul peut y prétendre un mélange approprié d'outrance, de passion, de fantastique et de naïveté.
ibid, p.316

25. La marque distinctive du "Camp" c'est l'esprit d'extravagance. [...] Le "Camp", c'est souvent la marque du démesuré dans l'ambition de l'artiste, et pas simplement dans le style même de l'œuvre. [...]
ibid, p.317

26."Camp", c'est un art qui se prend au sérieux, mais qui ne peut être pris tout à fait au sérieux, car il "en fait trop". Titus Andronicus et Strange interlude sont presque "camp", ou pourraient être interprétés comme tels. Pur "Camp", fréquemment, les morceaux d'éloquence, les attitudes publiques de de Gaulle.
ibid, p.317

27. Une œuvre qui aurait pu être "camp" ne l'est pas du fait qu'elle a atteint son but. Les films d'Eisenstein sont rarement "camp" car, en dépit de l'outrance, il atteignent pleinement la réussite dramatique. Il aurait suffit d'en "faire" un peu plus pour que ce soient de grands morceaux de "Camp" — en particulier, les époques I et II d'Ivan le Terrible. [...]
ibid, p.317

37. La première forme de sensibilité, celle de la grande culture, se fonde solidement sur la morale. La seconde, sensibilité de l'excès, qui inspire souvent l'art "d'avant-garde" contemporain, tire avantage d'une perpétuelle tension entre l'esthétique et la morale. La troisième, le "Camp", n'a que des préoccupations esthétiques.
ibid, p.322

38. Le "Camp", c'est une expérience du monde vu sous l'angle de l'esthétique. Il représente une victoire du "style" sur le "contenu", de l'esthétique sur la moralité, de l'ironie sur le tragique.
ibid, p.322

41. Le "Camp" vise à détrôner le sérieux, le "Camp" est enjoué, à l'opposé du sérieux. Plus exactement, le "Camp" découvre une forme de relation nouvelle, et plus complexe, avec le sérieux. On peut se moquer du sérieux et prendre la frivolité au sérieux.
ibid, p.323

42. On est séduit par le "Camp" quand on s'aperçoit que la sincérité ne suffit pas. La sincérité peut être ignorante, et prétentieuse, et d'esprit étroit.
ibid, p.323

44. Le "Camp" nous propose une vision comique du monde. Une comédie, ni amère, ni satirique. Si la tragédie est une expérience d'engagement poussée à l'extrême, la comédie est une expérience de désengagement, ou de détachement.
ibid, p.323

55. Le goût "camp" est avant tout une façon de goûter, de trouver son plaisir sans s'embarrasser d'un jugement de valeur. Le "Camp" est généreux. Son but: la jouissance. Le cynisme, la malice: purs artifices (Ou, s'il s'agit de cynisme, parlons d'un cynisme mou.) Le goût "camp" ne propose pas de prendre au sérieux ce qui est de mauvais goût: il ne se moque pas de l'œuvre achevée, du drame authentique. Mais il parvient à apprécier, à trouver un goût de réussite à des tentatives passionnées qui ont abouti à l'échec.
ibid, p.327

56. Il y a de l'amour dans le goût "camp", de l'amour de la nature humaine. Il goûte, sans vouloir s'ériger en juge, les menus triomphes et les outrances abusives de la "personnalité"... Le goût "camp" valorise chaque objet de son plaisir. Ceux qui sont pourvus de cette forme de sensibilité ne cherchent pas à se moquer de l'objet qu'ils nomment "camp". Ils en jouissent. Le "Camp", c'est de la sensiblerie.
(Il faudrait ici faire une comparaison entre le "Camp" et une bonne partie du "Pop Art". Le "Pop Art", quand ce n'est pas simplement du "Camp", procède d'un état d'esprit à la fois comparable et fort différent. Le "Pop Art" est plus sec et plus plat, plus sérieux, plus détaché de son objet, nihiliste en fin de compte.)
ibid, p.327

L'attente de Dieu, de Simone Weil

J'ai ouvert un peu par hasard ce livre trouvé dans une bibliothèque inconnue, un jour où je n'avais pas emmené de livre avec moi.

Il s'agit d'une collection de lettres et de réflexions de Simone Weil écrites peu avant sa mort, dans les mois de tribulations entre la France, les Etats-Unis et l'Angleterre. Elle y aborde différents sujets spirituels: sa rencontre avec le Christ, sa décision de ne pas entrer dans l'Eglise, l'importance du désir dans le travail (et en particulier le travail intellectuel), le malheur comme totale aliénation à l'humanité.
Elle place au plus haut cette vertu qui m'est si chère: la probité intellectuelle.
Ce qui touche étrangement, c'est la façon dont ces textes sont proches, claires, simples, tandis que les sujets abordés semblent des plus lointains ou des plus obscurs, ayant souvent provoqué l'emphase ou le sentimentalisme sous d'autres plumes.

Je reprends différents thèmes de ce livre, non pour les résumer ou en faire un compte-rendu, mais pour relever ce qui me touche et pouvoir le retrouver le moment venu.
(Et non je n'ai pas copié à la main, le texte intégral est ici.)

Les trois ordres de l'univers orientant notre action

Il faut distinguer trois domaines. D'abord ce qui ne dépend absolument pas de nous ; cela comprend tous les faits accomplis dans tout l'univers à cet instant-ci, puis tout ce qui est en voie d'accomplissement ou destiné à s'accomplir plus tard hors de notre portée. Dans ce domaine tout ce qui se produit en fait est la volonté de Dieu, sans aucune exception. Il faut donc dans ce domaine aimer absolument tout, dans l'ensemble et dans chaque détail, y compris le mal sous toutes ses formes; [...]

Le second domaine est celui qui est placé sous l'empire de la volonté. Il comprend les choses purement naturelles, proches, facilement représentables au moyen de l'intelligence et de l'imagination, parmi lesquelles nous pouvons choisir, disposer et combiner du dehors des moyens déterminés en vue de fins déterminées et finies., Dans ce domaine, il faut exécuter sans défaillance ni délai tout ce qui apparaît manifestement comme un devoir.

Le troisième domaine est celui des choses qui sans être situées sous l'empire de la volonté, sans être relatives aux devoirs naturels, ne sont pourtant pas entièrement indépendantes de nous. Dans ce domaine, nous subissons une contrainte de la part de Dieu, à condition que nous méritions de la subir et dans la mesure exacte où nous le méritons. Dieu récompense l'âme qui pense à lui avec attention et amour, et il la récompense en exerçant sur elle une contrainte rigoureusement, mathématiquement proportionnelle à cette attention et à cet amour. Il faut s'abandonner à cette poussée, courir jusqu'au point précis où elle mène, et ne pas faire un seul pas de plus, même dans le sens du bien.

Simone Weil, Attente de Dieu, collection livre de vie, imprimé en 1977, p.13 à 15


Méfiance envers l'Eglise, puissance sociale

J'aime Dieu, le Christ et la foi catholique autant qu'il appartient à un être aussi misérablement insuffisant de les aimer. J'aime les saints à travers leurs écrits et les récits concernant leur vie - à part quelques-uns qu'il m'est impossible d'aimer pleinement ni de regarder comme des saints. J'aime les six ou sept catholiques d'une spiritualité authentique que le hasard m'a fait rencontrer au cours de ma vie. J'aime la liturgie, les chants, l'architecture, les rites et les cérémonies catholiques. Mais je n'ai à aucun degré l'amour de l'Église à proprement parler, en dehors de son rapport à toutes ces choses que j'aime. je suis capable de sympathiser avec ceux qui ont cet amour, mais moi je ne l'éprouve pas. je sais bien que tous les saints l'ont éprouvé. Mais aussi étaient-ils presque tous nés et élevés dans l'Église. Quoi qu'il en soit, on ne se donne pas un amour par sa volonté propre.
Ibid, p.21

Ce qui me fait peur, c'est l'Église en tant que chose sociale.(ibid, p.23)[...]

Je voudrais appeler votre attention sur un point. C'est qu'il y à un obstacle absolument infranchissable à l'incarnation du christianisme. C 'est l'usage des deux petits mots anathema sit. Non pas leur existence, mais l'usage qu'on en a fait jusqu'ici. C'est cela aussi qui m'empêche de franchir le seuil de l'Église. Je reste aux côtés de toutes les choses qui ne peuvent pas entrer dans l'Église, ce réceptacle universel, à cause de ces deux petits mots. Je reste d'autant plus à leur côté que ma propre intelligence est du nombre.
L'incarnation du christianisme implique une solution harmonieuse du problème des relations entre individus et collectivité. Harmonie au sens pythagoricien ; juste équilibre des contraires. Cette solution est ce dont les hommes ont soif précisément aujourd'hui.
La situation de l'intelligence est la pierre de touche de cette harmonie, parce que l'intelligence est la chose spécifiquement, rigoureusement individuelle. Cette harmonie existe partout où l'intelligence, demeurant à sa place, joue sans entraves et emplit la plénitude de sa fonction. C'est ce que saint Thomas dit admirablement de toutes les parties de l'âme du Christ, à propos de sa sensibilité à la douleur pendant la crucifixion.
La fonction propre de l'intelligence exige une liberté totale, impliquant le droit de tout nier, et aucune domination. Partout où elle usurpe un commandement, il y a un excès d'individualisme. Partout où elle est mal à l'aise, il y a une collectivité oppressive, ou plusieurs.
L'Église et l'État doivent la punir, chacun à sa manière propre, quand elle conseille des actes qu'ils désapprouvent. Quand elle reste dans le domaine de la spéculation purement théorique, ils ont encore le devoir, le cas échéant, de mettre le public en garde, par tous les moyens efficaces, contre le danger d'une influence pratique de certaines spéculations dans la conduite de la vie. Mais quelles que soient ces spéculations théoriques, l'Église et l'État n'ont le droit ni de chercher à les étouffer, ni d'infliger à leurs auteurs aucun dommage matériel ou moral. Notamment on ne doit pas les priver des sacrements s'ils les désirent. Car quoi qu'ils aient dit, quand même ils auraient publiquement nié l'existence de Dieu, ils n'ont peut-être commis aucun péché. En pareil cas, l'Église doit déclarer qu'ils sont dans l'erreur, mais non pas exiger d'eux quoi que ce soit qui ressemble à un désaveu de ce qu'ils ont dit, ni les priver du Pain de vie.
Une collectivité est gardienne du dogme ; et le dogme est un objet de contemplation pour l'amour, la foi et l'intelligence, trois facultés strictement individuelles. D'où un malaise de l'individu dans le christianisme, presque depuis l'origine, et notamment un malaise de l'intelligence. On ne peut le nier.
Le Christ lui-même, qui est la Vérité elle-même, s'il parlait devant une assemblée, telle qu'un concile, ne lui tiendrait pas le langage qu'il tenait en tête-à-tête à son ami bien-aimé, et sans doute en confrontant des phrases on pourrait avec vraisemblance l'accuser de contradiction et de mensonge. [...]

Tout le monde sait qu'il n'y a de conversation vraiment intime qu'à deux ou trois. Déjà si l'on est cinq ou six le langage collectif commence à dominer. C'est pourquoi, quand on applique à l'Église la parole « Partout où deux ou trois d'entre vous seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux », on commet un complet contresens. Le Christ n'a pas dit deux cents, ou cinquante, ou dix. Il a dit deux ou trois. Il a dit exactement qu'il est toujours en tiers dans l'intimité d'une amitié chrétienne, l'intimité du tête-à-tête.
Le Christ a fait des promesses à l'Église, mais aucune de ces promesses n'a la force de l'expression: «Votre Père qui est dans le secret.» La parole de Dieu est la parole secrète. Celui qui n'a pas entendu cette parole, même s'il adhère à tous les dogmes enseignés par l'Église, est sans contact avec la vérité.
La fonction de l'Église comme conservatrice collective du dogme est indispensable. Elle a le droit et le devoir de punir de la privation des sacrements quiconque l'attaque expressément dans le domaine spécifique de cette fonction.
Ainsi, quoique j'ignore presque tout de cette affaire, j'incline à croire, provisoirement, qu'elle a eu raison de punir Luther.
Mais elle commet un abus de pouvoir quand elle prétend contraindre l'amour et l'intelligence à prendre son langage pour norme. Cet abus de pouvoir ne procède pas de Dieu. Il vient de la tendance naturelle de toute collectivité, sans exception, aux abus de pouvoir.[...]

L'Église aujourd'hui défend la cause des droits imprescriptibles de l'individu contre l'oppression collective, de la liberté de penser contre la tyrannie. Mais ce sont des causes qu'embrassent volontiers ceux qui se trouvent momentanément ne pas être les plus forts. C'est leur unique moyen de redevenir peut-être un jour les plus forts. Cela est bien connu. Cette idée vous offensera peut-être. Mais vous auriez tort. Vous n'êtes pas l'Église. Aux périodes des plus atroces abus de pouvoir commis par l'Église, il devait y avoir dans le nombre des prêtres tels que vous. Votre bonne foi n'est pas une garantie, vous fût-elle commune avec tout votre Ordre, Vous ne pouvez pas prévoir comment les choses tourneront.
Pour que l'attitude actuelle de l'Église soit efficace et pénètre vraiment, comme un coin, dans l'existence sociale, il faudrait qu'elle dise ouvertement qu'elle a changé ou veut changer. Autrement, qui pourrait la prendre au sérieux. en se souvenant de l'Inquisition Excusez-moi de parler de l'Inquisition ; c'est une évocation que mon amitié pour vous, qui à travers vous s'étend à votre ordre, rend pour moi très douloureuse. Mais elle a existé. Après la chute de l'Empire romain, qui était totalitaire, c'est l'Église qui la première a établi en Europe, au XIIIe siècle, après la guerre des Albigeois, une ébauche de totalitarisme. Cet arbre a porté beaucoup de fruits. Et le ressort de ce totalitarisme, c'est l'usage de ces deux petits mots : anathema sit.
C'est d'ailleurs par une judicieuse transposition de cet usage qu'ont été forgés tous les partis qui de nos jours ont fondé des régimes totalitaires. C'est un point d'histoire que j'ai particulièrement étudié.
ibid, p.55 à 61


L'attention et le désir, clés de l'étude et de la prière

Après des mois de ténèbres intérieures j'ai eu soudain et pour toujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ces facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre. Il devient ainsi lui aussi un génie, même si faute de talent ce génie ne peut pas être visible à l'extérieur. Plus tard, quand les maux de tête ont fait peser sur le peu de facultés que je possède une paralysie que très vite j'ai supposée probablement définitive, cette même certitude m'a fait persévérer pendant dix ans dans des efforts d'attention que ne soutenait presque aucun espoir de résultats.
Sous le nom de vérité j'englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien, de sorte qu'il s'agissait pour moi d'une conception du rapport entre la grâce et le désir. La certitude que j'avais reçue, c'était que quand on désire du pain on ne reçoit pas des pierres.
ibid, p.39

Si on cherche avec une véritable attention la solution d'un problème de géométrie, et si, au bout d'une heure, on n'est pas plus avancé qu'en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu'on le sente, sans qu'on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l'âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, dans la prière. Il se retrouvera sans doute aussi par surcroît dans un domaine quelconque de l'intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort. la beauté d'un vers de Racine. Mais que le fruit de cet effort doive se retrouver dans la prière, cela est certain, cela ne fait aucun doute.
Les certitudes de cette espèce sont expérimentales. Mais si l'on n'y croit pas avant de les avoir éprouvées, si du moins on ne se conduit pas comme si l'on y croyait, on ne fera jamais l'expérience qui donne accès à de telles certitudes. Il y a là une espèce de contradiction. Il en est ainsi, à partir d'un certain niveau, pour toutes les connaissances utiles au progrès spirituel. Si on ne les adopte pas comme règle de conduite avant de les avoir vérifiées, si on n'y reste pas attaché pendant longtemps seulement par la foi, une foi d'abord ténébreuse et sans lumière, on ne les transformera jamais en certitudes. La foi est la condition indispensable.
ibid, p.87

Mettre dans les études cette intention seule à l'exclusion de toute autre est la première condition de leur bon usage spirituel. La seconde condition est de s'astreindre rigoureusement à regarder en face, à contempler avec attention, pendant longtemps, chaque exercice scolaire manqué, dans toute la laideur de sa médiocrité, sans se chercher aucune excuse, sans négliger aucune faute ni aucune correction du professeur, et en essayant de remonter à l'origine de chaque faute. [...]
Surtout la vertu d'humilité, trésor infiniment plus précieux que tout progrès scolaire, peut être acquise ainsi. À cet égard la contemplation de sa propre bêtise est plus utile peut-être même que celle du péché. La conscience du péché donne le sentiment qu'on est mauvais, et un certain orgueil y trouve parfois son compte. Quand on se contraint par violence à fixer le regard des yeux et celui de l'âme sur un exercice scolaire bêtement manqué, on sent avec une évidence irrésistible qu'on est quelque chose de médiocre. Il n'y a pas de connaissance plus désirable. Si l'on parvient à connaître cette vérité avec toute l'âme, on est établi solidement dans la véritable voie.
Si ces deux conditions sont parfaitement bien remplies, les études scolaires sont sans doute un chemin vers la sainteté aussi bon que tout autre.
ibid, p.89 et 90

Le plus souvent on confond avec l'attention une espèce d'effort musculaire. Si on dit à des élèves : « Maintenant vous allez faire attention », on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si après deux minutes on leur demande à quoi ils font attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n'ont fait attention à rien. Ils n'ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles.
On dépense souvent ce genre d'effort musculaire dans les études. Comme il finit par fatiguer, on a l'impression qu'on a travaillé. C'est une illusion. La fatigue n'a aucun rapport avec le travail. Le travail est l'effort utile, qu'il soit fatigant ou non. [...] Mais contrairement à ce que l'on croit d'ordinaire, elle [la volonté] n'a presque aucune place dans l'étude. L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie. L'intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n'y a pas d'étudiants, mais de pauvres caricatures d'apprentis qui au bout de leur apprentissage n'auront même pas de métier.
[...] Vingt minutes d'attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire avec le sentiment du devoir accompli : « J'ai bien travaillé. »
Mais, malgré l'apparence, c'est aussi beaucoup plus difficile. [...] L'attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l'objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu'on est forcé d'utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l'objet qui va y pénétrer.
Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries du style et toutes les défectuosités de l'enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s'est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie n'a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu'on a voulu être actif ; on a voulu chercher. On peut vérifier cela à chaque fois, pour chaque faute, si l'on remonte à la racine. Il n'y a pas de meilleur exercice que cette vérification. Car cette vérité est de celles auxquelles on ne peut croire qu'en les éprouvant cent et mille fois. Il en est ainsi de toutes les vérités essentielles.
Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus. Car l'homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s'il se met à leur recherche, il trouvera à la place des faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté.
La solution d'un problème de géométrie n'est pas en elle-même un bien précieux, mais la même loi s'applique aussi à elle, car elle est l'image d'un bien précieux. Étant un petit fragment de vérité particulière, elle est une image pure de la Vérité unique, éternelle et vivante, cette Vérité qui a dit un jour d'une voix humaine : « Je suis la vérité. »
Pensé ainsi, tout exercice scolaire ressemble à un sacrement.
ibid, p.91 à 94


La descendance de Noé

Chapitres sur le malheur, l'amour du Christ, sur l'amitié. Etonnantes réflexions à partir des fils de Noé, établissant une généalogie entre les plus vieux mythes méditerranéens et le christianisme. Seul Israël a refusé ces traditions, préférant une religion qui leur promettait la prospérité. Simone Weil souligne cet endurcissement.

Noé, le premier apparemment, comme Dionysos, planta la vigne. « Il but de son vin et s'enivra, et se mit à nu au milieu de sa tente. » Le vin se trouve aussi, avec le pain, dans les mains de ce Melchisédech, roi de justice et de paix, prêtre du Dieu suprême, à qui Abraham s'est soumis en lui payant la dîme et en recevant sa bénédiction ; au sujet duquel il est dit dans un psaume : « L'Éternel a dit à mon seigneur: «Assieds-toi à ma droite... Tu es prêtre pour « l'éternité selon l'ordre de Melchisédech » ; au sujet duquel saint Paul écrit: «Roi de la paix, sans père, sans mère, sans généalogie, sans origine à ses jours, sans terme à sa vie, assimilé au Fils de Dieu, demeurant prêtre sans interruption.»
Le vin était interdit au contraire aux Prêtres d'Israël dans le service de Dieu. Mais le Christ, du début à la fin de sa vie publique, but du vin parmi les siens. Il se comparait au cep de la vigne, résidence symbolique de Dionysos aux yeux des Grecs. Son premier acte fut la transmutation de l'eau en vin ; le dernier, la transmutation du vin en sang de Dieu.
Noé, enivré de vin, était nu dans sa tente. Nu comme Adam et Ève avant la faute. Le crime de désobéissance suscita en eux la honte de leur corps, mais davantage la honte de leur âme. Nous tous qui avons part à leur crime avons part aussi à leur honte, et prenons grand soin de maintenir toujours autour de nos âmes le vêtement des pensées charnelles et sociales ; si nous l'écartions un moment nous devrions mourir de honte. Il faudra pourtant le perdre un jour, si l'on en croit Platon, car il dit que tous sont jugés,. et que les juges morts et nus contemplent avec l'âme elle-même les âmes elles-mêmes, toutes mortes et nues. Seuls quelques êtres parfaits sont morts et nus ici-bas, de leur vivant. Tels furent saint François d'Assise, qui avait toujours la pensée fixée sur la nudité et la pauvreté du Christ crucifié, saint Jean de la Croix qui ne désira rien au monde sinon la nudité d'esprit. Mais s'ils supportaient d'être nus, c'est qu'ils étaient ivres de vin ; ivres du vin qui coule tous les jours sur l'autel. Ce vin est le seul remède à la honte qui a saisi Adam et Éve.
« Cham vit la nudité de son père et alla dehors l'annoncer à ses deux frères. » Mais eux ne voulurent pas la voir. Ils prirent une couverture, et, marchant à reculons, couvrirent leur père. L'Égypte et la Phénicie sont filles de Cham. ibid, p.231-232

La connaissance et l'amour d'une seconde personne divine, autre que le Dieu créateur et puissant et en même temps identique, à la fois sagesse et amour, ordonnatrice de tout l'univers, institutrice des hommes, unissant en soi par l'incarnation la nature humaine à la nature divine, médiatrice, souffrante, rédemptrice des âmes ; voilà ce que les nations ont trouvé à l'ombre de l'arbre merveilleux de la nation fille de Cham. Si c'est là le vin qui enivrait Noé quand Cham le vit ivre et nu, il pouvait bien avoir perdu la honte qui est le partage des fils d'Adam. Les Hellènes, fils de Japhet qui avait refusé de voir la nudité de Noé, arrivèrent ignorants sur la terre sacrée de la Grèce. Cela est manifeste par Hérodote et bien d'autres témoignages. Mais les premiers arrivés d'entre eux, les Achéens, burent avidement l'enseignement qui s'offrait à eux. ''ibid, p.235

D'autres peuples issus de Japhet ou de Sem ont reçu tardivement, mais avidement l'enseignement qu'offraient les fils de Cham. Ce fut le cas des Celtes. Ils se soumirent à la doctrine des druides, certainement antérieure à leur arrivée en Gaule, car cette arrivée fut tardive, et une tradition grecque indiquait les druides de Gaule comme une des origines de la philosophie grecque. Le druidisme devait donc être la religion des Ibères. Le peu que nous savons de cette doctrine les rapproche de Pythagore. Les Babyloniens absorbèrent la civilisation de Mésopotamie. Les Assyriens, ce peuple sauvage .. restèrent sans doute à peu près sourds. Les Romains furent complètement sourds et aveugles à tout ce qui est spirituel, jusqu'au jour où ils furent plus ou moins humanisés par le baptême chrétien. Il semble aussi que les peuplades germaniques n'aient reçu qu'avec le baptême chrétien quelque notion du surnaturel. Mais il faut sûrement faire exception pour les Goths, ce peuple de justes, sans doute thrace autant que germain, et apparenté aux Gètes, ces nomades follement épris de l'immortalité et de l'autre monde.
À la révélation surnaturelle Israël opposa un refus, car il ne lui fallait pas un Dieu qui parle à l'âme dans le secret, mais un Dieu présent à la collectivité nationale et protecteur dans la guerre. Il voulait la puissance et la prospérité. Malgré leurs contacts fréquents et prolongés avec l'Égypte, les Hébreux restèrent imperméables à la foi dans Osiris, dans l'immortalité, dans le salut, dans l'identification de l'âme à Dieu par la charité. Ce refus rendit possible la mise à mort du Christ. Il se prolongea après cette mort, dans la dispersion et la souffrance sans fin.
Pourtant Israël reçut par moments des lueurs qui permirent au christianisme de partir de Jérusalem. Job était un Mésopotamien, non un juif, mais ses merveilleuses paroles figurent dans la Bible ; et il y évoque le Médiateur dans cette fonction suprême d'arbitre entre Dieu même et l'homme qu'Hésiode attribue à Prométhée.
ibid., p.237-238

La cruauté

DEUXIÈME LETTRE

Paris, 14 novembre 1932

A J.P. [1]

Cher ami,

La cruauté n'est pas surajoutée à ma pensée; elle y a toujours vécu: mais il me fallait en prendre conscience. J'emploie le mot de cruauté dans le sens d'appétit de vie, de rigueur cosmique et de nécessité implacable, dans le sens gnostique de tourbillon de vie qui dévore les ténèbres, dans le sens de cette douleur hors de la nécessité inéluctable de laquelle la vie ne saurait s'exercer; le bien est voulu, il est le résultat d'un acte, le mal est permanent. Le dieu caché quand il crée obéit à la nécessité cruelle de la création qui lui est imposée à lui-même, et il ne peut pas ne pas créer, donc ne pas admettre au centre du tourbillon volontaire du bien un noyau de mal de plus en plus réduit, de plus en plus mangé. Et le théâtre dans le sens de création continue, d'action magique entière obéit à cette nécessité. Une pièce où il n'y aurait pas cette volonté, cet appétit de vie aveugle, et capable de passer sur tout, visible dans chaque geste et dans chaque acte, et dans le côté transcendant de l'action, serait une pièce inutile et manquée.

Antonin Artaud, Le théâtre et son double, "Lettres sur la cruauté", Folio p.159-150

Notes

[1] Jean Paulhan

Les balades de Corto Maltese, de Guido Fuga et Lele Vianello

J'avais emprunté l'édition 1999 à la bibliothèque, j'ai acheté sur place l'édition mise à jour de 2007 (non par choix, mais parce que cela s'est trouvé comme ça).

La page de garde annonce «Les renseignements concernant les établissements cités ici ont été remis à jour en avril 2007». Hélas, ce n'est vrai que pour les restaurants.

C'est un guide qui ne s'occupe pas d'art au sens systématique du terme (les églises, les musées, les époques, etc.). Il raconte l'histoire et surtout les légendes, franchissant les siècles d'Attila à l'occupation américaine, s'intéresse aux toponymies, donne aux lecteurs de Corto Maltese d'intéressantes précision sur la source de certaines planches des BD (et lorque nous lisons, à propos de la maison du Titien «Corto Maltese y résida lui aussi, mais les guides officiels ne le mentionnent pas» (p.32), il faut quelques secondes pour comprendre ce qu'on vient de lire.
Les auteurs semblent aimer les crimes sanglants et les condamnations à mort, ils n'aiment pas Palma le jeune, ils maudissent les restaurations brutales (les bâtiments trop blancs, la disparition des fresques) et pleurent la désertion des îles.

C'est un guide davantage destiné à nous perdre qu'à nous guider, l'imprécision des rues (prenez le pont de fer, puis la deuxième à gauche...) (nous n'avons jamais trouvé le dragon corte del Rosario (p.103)), le nom des chapitres ("Porte de la mer", "Porte de l'Orient"), la carte générale page 16 (une peinture), tout prouve que le but de ce livre est davantage de nous faire rêver que de nous aider à trouver notre chemin.
Il y manque d'ailleurs, et je suis sûre que c'est volontaire, un solide index. On se perd dans le livre avant de se perdre dans les rues, ou les deux, mais pas au même rythme.

Quelques mises à jour personnelles :

  • Entre 2007 et 2009 un quatrième pont a été jeté sur le Grand Canal. Il se trouve au niveau de la gare routière et permet de rejoindre très vite la gare ferrovière.
  • Beaucoup d'endroits sont fermés ou devenus payants : le casino Venier (p.112) est fermé, même si une plaque discrète permet de s'assurer que l'on ne se trompe pas dans l'identification de la maison, l'accès de l'église S. Teodoro (p.103) est interdit, il n'est pas possible de passer sous le porche Fondamenta S. Apollonia (toujours p.103) car le cloître est devenu musée. L'église San Nicolò dei Mendicoli est devenue une "église Chorus", c'est-à-dire que l'accès en est payant alors qu'il en était libre il y a deux ans. Etc., etc.
  • Il n'y a plus de lignes de vaporetto qui traversent l'Arsenal (p.75) (Ça, c'est vraiment dommage).
  • Le musée juif et le musée d'histoires naturelles sont en restauration. Ils offrent un accès si réduit qu'ils ne font pas payer (les heures sont impossibles, ils ferment vers 13 heures ou 13 heures 30) La maison Goldoni est fermée le mercredi. San Pietro di Castello, bien que faisant partie des "églises Chorus", est fermée le dimanche (mais bien sûr ce n'est indiqué que sur la porte de l'église.) San Pantalon est ouverte deux heures par jour, de 16 à 18 heures.
  • L'horaire de la messe dans l'église arménienne est 10 heures 30 (p.116). Je n'ai pas compris s'il s'agissait de la dernière messe en arménien sur l'île ou si la messe n'était célébrée que le dernier dimanche de chaque mois.
  • Il y a du wifi au Caffè blue (p.150).
  • Des scènes de Summertime ont été tournées dans la boutique de masques à côté de San Barnaba; Kubrick a fait appel au fabricant de masque de l'autre côté du pont pour les scènes de Eyes wide shut.
  • Le Pont des soupirs est emballé dans une publicité bleue, le campanile de la basilique de Torcello est entourée d'échaffaudages (p.199) et le pont du Diable est invisible sous diverses machines de chantier. Le pont en bois vers San Pietro di Castello est en réfection, je ne sais s'il sera conservé en bois.



Je suis en train de me dire que tout cela doit donner une image négative du livre. C'est un tort: il est très précieux dans ce qu'il précise d'anecdotes et de légendes, permettant de rêver sur un siège ou sur une poutre. Ces notes personnelles ne font que démontrer qu'il faudrait un wiki des visiteurs de Venise, afin de mettre à jour quelques données factuelles.

Parfois il exagère un peu (ou pas):

Si on utilise le pied vénitien (35,09 cm) comme unité de mesure, deux chiffres reviennent constamment : le 8 (la base octogonale de l'église [Santa Maria della Salute] symbolyse en elle-même la Renaissance) et le 11, accompagné de ses multiples. le huit fait partie de la symbolique chrétienne (la couronne mystique de la Vierge, l'église du Saint Sépulchre, la Résurrection et la vie éternelle), mais le 11 a une valeur négative. Il renvoie en effet au Dix Commandements et désigne le péché mortel; pour la Kabbalah juive (ou qabbalah) au contraire, ce chiffre représente l'origine suprême des tables de la Loi, c'est-à-dire Dieu entouré ses dix sephirots.
Les balades de Corto Maltese, p.166

Comment ne pas penser à Umberto Eco ?

«Messieurs, dit-il, je vous invite à aller mesurer ce kiosque [à journaux]. Vous verrez que la longueur de l'éventaire est de 149 centimètres, c'est-à-dire un cent-millième de la distance Terre-Soleil. La hauteur postérieure divisée par la largeur de l'ouverture fait 176:56=3,14. La hauteur antérieure est de 19 décimètres, c'est-à-dire égale au nombre d'années d cycle lunaire grec. La somme des hauteurs des deux arêtes postérieures fait 190x2+176x2=732, qui est la date de la victoire de Poitiers. [...]»
Umberto Eco, Le Pendule de Foucault, chapitre 48


Enfin, pour le plaisir, un lien vers des forcole (nous n'avons pas vu l'atelier: l'adresse que j'avais sur place, à deux pas de l'arsenal, était fausse).
Pour les amoureux de la typographie (l'imprimeur est francophile et adore discuter): Gianni Basso, Fondamenta nove. Calle del fumo, 5301.

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