Soyons plus techniques.

Le Nouveau Roman de Ricardou a été réédité en poche, collection Points Seuil. Il commence par une préface datée de 1989.

Extrait de la page 11:

Toutefois, il faut en convenir, l'argumentaire qui précède a fait l'impasse sur un cas: la possible éclosion, ces dernières années, sur les versants de la théorie, d'une méthode plus exacte. Or il paraît bien, avec la récente discipline intitulée textique, que s'offre désormais une batterie d'instruments moins sommaires. (2) Du coup, sous cet angle neuf, le Nouveau Roman pourrait être mieux éclairé dans sa perspective (il prendrait place au cœur d'une intelligibilité plus ample, celle de la métareprésentation). Mais il pourrait également se voir saisi avec une rigueur accrue en ses procédés (nombre de ces agencements deviendraient l'objet d'analyses plus cohérentes: ainsi, ce qui, au chapitre quatre, sera nommé transits analogiques relèverait, à en croire les texticiens (3), de la catégorie des parachorodicranotextures isologiques).



(2): Prévenu qu'il s'agit de pages plus techniques, le lecteur intéressé pourra ouvrir «Éléments de textique» I, II, III, IV et sq., in Conséquences, n°10, 11, 12, 13 et sq. (93, rue de Valmy, 75010 Paris), 1987, 1988, 1989 et sq.
(3) «Éléments de textique (III)», Art. cit., P.5-7.»

Et je frémis à l'idée des lectures nécessaires pour pouvoir rire à ces mots en toute connaissance de cause.


A la dérive

LE RÊVE SERAIT DONC : NI UN TEXTE DE VANITÉ, NI UN TEXTE DE LUCIDITÉ, MAIS UN TEXTE AUX GUILLEMETS INCERTAINS, AUX PARENTHÈSES FLOTTANTES (NE JAMAIS FERMER LA PARENTHÈSE, C'EST TRÈS EXACTEMENT : DÉRIVER)
Renaud Camus, Travers, p.108


Un réseau de lignes fines, serrées, régulières, mouvantes marquaient son visage parcheminé, et deux rides plus profondes ouvraient et fermaient, de part et d'autre de sa bouche, des parenthèses qui se transformaient en guillements incertains lorsqu'il souriait d'un air las.
Ibid, p.70


le 6 mai 2010
La première phrase vient de RB par RB. A retrouver

page 111

IL FAUDRAIT QUE, DANS TOUT LE COURS DU LIVRE, IL N'Y EUT PAS UN MOT DE MON CRU, ET QU'UNE FOIS QU'ON L'AURAIT LU ON N'OSÂT PLUS PARLER, DE PEUR DE DIRE NATURELLEMENT UNE DES PHRASES QUI S'Y TROUVENT.
Renaud Camus, Travers, p.111

source : A Louise Collet, 17 décembre 1952, Correspondance t.III éd Louis Conard

Le cycle de nos inventions

Paris, mardi 9 mai 1972

Cette unité du Temps immobile, dont j'avais tendance à m'émerveiller, est pauvreté, non richesse. Je le pressentais depuis longtemps, et en ai eu, hier soir, la confirmation en lisant La Dernière Heure de Jean Guitton. Cela a toujours été un sujet de réflexion pour lui (comme pour moi), écrit-il, que cette identité du moi avec lui-même.

Le nombre de chromosomes est limité, je veux dire que ce que nous pouvons dire de neuf, de personnel, est plus réduit que nous le croyons. Le cercle ou le cycle de nos inventions est étroit. Les conversations que j'ai écoutées pendant quatre ans roulaient autour des mêmes thèmes, chacun y faisait sa petite pirouette, racontait ses mêmes anecdotes toujours pareilles (Œuvres complètes, III, p.503).

Anecdote, «chose inédite», (étymologie grecque): indéfiniment à redire. Le Journal que j'écris depuis trente ans roule autour des mêmes thèmes. C'est pourquoi le montage du Temps immobile est si facile.
Quant à ma relative inintelligence, elles s'accompagne d'un manque de méthode, qui lui est sans doute lié. Depuis le temps, j'aurais dû apprendre à penser, au sens donné par Sartre à cette expression, dans ce passage de Situations III, où, à propos d'un «triste exemple d'analphabétisation politique», il écrit:

Mais parler de Nietzsche et de Carlyle à propos de Cohn-Bendit, c'est prouver non seulement qu'on n'est pas cultivé mais qu'on n'a jamais appris à penser. (p.179)

D'où mon admiration (et mes inhibitions) lorsque j'écoute parler Michel Foucault ou Gilles Deleuze, à plus forte raison, Gilles Deleuze et Michel Foucault.


Paris, vendredi 26 mai 1972

Ecrivant ma dernière préface (non signée) pour Maurice Dumoncel (Taillandier), je calcule qu'elle est, à quelques unités près, la soixante-dixième. Ainsi vais-je, après tant d'années, retrouver une certaine liberté (mais qui va me coûter cher et nous devrions être plus inquiets que nous le sommes quant à notre budget...) Écrivant donc cet ultime avant-propos, sur Une Vie, je trouve, dans la Vie de Maupassant dédicacée à mon père par Paul Morand en 1942, cet extrait d'une lettre de Jacques-Émile Blanche au sujet de sa première rencontre avec Guy de Maupassant, chez la comtesse de Potocka:

Quand je fis la connaissance de Maupassant, m'écrivait-il cet hiver de sa propriété d'Offranville, il avait le type sous-off, portait le col rabattu à l' amant d'Amanda. En été, très canotier d'Argenteuil. Il ressemblait comme un frère au baron Barbier, l'homme debout tête penchée sur la table du Déjeuner de Renoir... Il parlait peu, sans ce qu'on appelle esprit, physionomie grave, inquiète, semblait-il, un convive "terne" selon Mme Aubernon, chez qui je ne l'ai jamais rencontré (une exception à cette époque). Ses amours, ses débats avec l'aimée (Marie Kann) et les autres, le rendaient presque muet, comme en état d'hypnose. Chez Madeleine Lemaire, j'ai souvenir d'une soirée de têtes ou costumes de papier. J'étais en Lohengrin, cygne sous le bras, casque, et Maupassant, comme un chien errant, parmis les déguisés...

...Ainsi Jacques-Émile Blanche, dont je me souviens, se souvenait de Guy de Maupassant qui lui-même...

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.272

à travers Travers

— Il est toujours comme ça, votre ami?
— C'est vrai qu'il sort de Bellevue?
— Oui... Non... Il est atteint d'une espèce de... d'aversion panique à l'égard de l'expression. Il a la manie de classer, d'ordonner, de relier tout, le monde, les livres, les idées, les mots, et il ne veut rien ajouter à tout ce qui a déjà été dit, été écrit. D' AMOUR L'ARDENTE FLAMME CONSUME MES BEAUX JOURS. Ou bien il refuse de... comment dirais-je? se constituer en locuteur [ces derniers mots en français]. D'après le fameux professeur Rivers, qui est presque, au Belvedere, l'alter ego du fondateur, le professeur Marcus, et qui le seconde depuis des années, Duane ne parvient pas à s'envisager lui-même comme... (je relève de la main la mèche blonde qui me barre le front) comme un propriétaire de sens, quelqu'un qui aurait des sentiments, des opinions. Déjà, quand il était enfant, chaque fois qu'il affirmait quelque chose, le contraire venait aussitôt après. La maladie a d'ailleurs évolué. Il y a eu une phase... impérialiste, si vous voulez, de la citation: grâce à sa mémoire, qui tient du prodige, il a appris par cœur, dans les livres, des milliers de phrases, pour toutes les circonstances de la vie. Il arrivait que ses interlocuteurs ne s'aperçoivent même pas qu'elles étaient empruntées ici ou là, que ce n'était, en quelque sorte, pas lui qui parlait.
Renaud Camus, Travers, p.80

Or, écrire, c'est d'une certaine façon fracturer le monde (le livre), et le refaire. [...] Nous ne connaissons aujourd'hui que l'historien et le critique (encore veut-on indûment nous faire croire qu'il faut les confondre); le Moyen-Âge, lui, avait établi autour du livre quatre fonctions distinctes: le scriptor (qui recopiait sans rien ajouter), le compilator (qui n'ajoutait jamais du sien), le commentator (qui n'interventait de lui-même dans les texte recopié que pour le rendre intelligible) et enfin l'auctor (qui donnait ses propres idées, en s'appuyant toujours sur d'autres autorités). Un tel système, établi explicitement à la seule fin d'être «fidèle» au texte ancien, seul Livre reconnu (peut-on imaginer plus grand «respect» que celui du Moyen-Âge pour Aristote et Priscien?), un tel système a cependant produit une «interprétation» de l'Antiquité que la modernité s'est empressée de récuser et qui apparaîtrait à notre critique «objective» parfaitement «délirante». C'est qu'en fait la vision critique commence au compilator lui-même : il n'est pas nécessaire d'ajouter de soi à un texte pour le «déformer»: il suffit de le citer, c'est-à-dire de le découper: un nouvel intelligible naît immédiatement; cet intelligible peut être plus ou moins accepté: il n'en est pas moins constitué. [...]
Roland Barthes in Critique et vérité, Points seuil p.82

Méthode de lecture

LE PLAISIR QU'ON RETIRERA DE CETTE LECTURE SERA PRÉCISÉMENT LIÉ À CETTE ATTENTION FLOTTANTE QUE L'ON SAURA PORTER À L'EXTRAORDINAIRE DUPLICITÉ DES SIGNES, À LEUR TRANSIT PERPÉTUEL, ET À CET ÉCHANGE SANS CONCLUSION, CELUI-LÀ MÊME DU TENNIS QUI SERT DE MÉTAPHORE-CLÉ AU LIVRE, DES MOTS ENTRE LES BANDES BLANCHES DE LA VIE.

Renaud Camus, Travers, p.79


Cette phrase est tiré de l'article de Daniel Oster.

La faille

IL N'Y A JAMAIS, POUR LE LOGOPHILE, D'ORIGINE PURE, UNIQUE ET ABSOLUE; TOUT COMMENCEMENT EST TOUJOURS DÉJÀ DÉDOUBLÉ. ET BIEN QUE TOUTE LEUR ENTREPRISE VISE À SUTURER CETTE FAILLE QUI REFEND L'ORIGINE, LEURS TEXTES NE PEUVENT S'INSCRIRE QUE DANS CETTE BÉANCE QU'ILS EXPLORENT TOUT EN PROCLAMANT QU'ELLE N'EXISTE PAS.

Renaud Camus, Été, p.222


Cette citation provient de La Tour de babil, de Pierssens. Page exacte à retrouver.

Le sens

JE M'APERÇOIS DONC QUE LE GRAND ENNEMI POUR MOI, LE SEUL ENNEMI PEUT-ÊTRE, ET SANS DOUTE DEPUIS TOUJOURS, C'EST, D'UNE FAÇON GÉNÉRALE, LE SENS.

Renaud Camus, Travers p.71



précision le 26 juin 2009
Dans L'Isolation, le mot est attribué à Robbe-Grillet.

Pour un homme qui a dit que l'ennemi, pour lui, depuis toujours, c'était le sens, ne pas vouloir faire l'éloge de son prédécesseur, qu'il s'agisse de Maurice Rheims ou d'un autre, quelle importance c'est accorder au sens, au pauvre petit sens!

Renaud Camus, L'Isolation, p.39



le 10 avril 2010
source: réponse de Robbe-Grillet à la première intervention du colloque de Cerisy, celle de Jean Ricardou. Robbe-Grillet, colloque de Cerisy t.1, p.35-36

également cité dans Buena Vista Park p.104

citations

199. « Depuis que j'ai arrêté les poppers, dit mon ami Flatters, j'oublie tout... » Mais est-ce bien Flatters, qui dit cela ? Ou bien moi ? Je ne sais plus...
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

— Mais non, mais non, moi qui vous parle, je prends de la coke sept fois par jour, tous les jours, depuis neuf ans, et je n'ai toujours pas d'accoutumance...*
Renaud Camus, Travers, p.73

                               ***********

Autre

Ainsi par Red**** et Fred on atteint Freud [...]
Renaud Camus, Été, p.28

Ce qui m'évoque irrésistiblement cette sobre contreprétrie "Salut Fred!".

                               ***********

Autre

LES RUSSES ONT DU FER A NE PAS SAVOIR QU'EN FOUTRE, LES FRANÇAIS C'EST LE CONTRAIRE.
Renaud Camus, Travers, p.53

(C'est étonnant comment n'importe quoi acquiert une légitimité dès qu'il s'agit d'une citation. (N'empêche, ça m'a fait rire. Dans le contexte, la phrase aurait facilement pu passer inaperçue.))


(la phrase sur la coke est à retrouver dans Journal de Travers.)

Des discours comme des autobus

Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédaient aux anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles. Ils dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la régie des tabacs, le commerce, les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme des gens qui ont subi de grands déboires.

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, lors de leur première rencontre.



de l'hostilité de la rancune de l'animosité sous-jacente et d'ailleurs affleurant fréquemment du devoir de résistance à l'égard d'une énorme entité vague aux contours mal et pourtant solidement constituée qui réunissait tous les pouvoirs de l'Etat l'administration les gros les riches les puissants les bourgeois les Américains les hommes politiques les journalistes la télévision les vieux les moches l'A.N.P.E les hétérosexuels les banquiers les médecins les juges l'office des H.L.M. le ministère de la Santé tous ligués sinon tout à fait pour vous nuire au moins pour vous empêcher de jouir vous compliquer et vous gâcher la vie par tous les moyens

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.196

Court cours

il est longuement question du douanier, un jeune paysan normand, ou lorrain, rencontré dans une tasse, place Dupleix, et qui faisait là son service, comme douanier. Non c'est du Morvan qu'il venait. Il était remarquable surtout par le quadrillage parfait que dessinaient les muscles, sur son ventre. Un astérisque renvoie, par le moyen d'une longue flèche au tracé compliqué, à une note qui précise alors que ce garçon a été vu pour la dernière fois au bar Orphée, avant hier soir, jeudi 13 mai 1977: il dansait frénétiquement, et très bien, seul au milieu de la piste.
Renaud Camus, Travers, p.23

Un flirt avec un douanier, c'est bien la dernière chose dont nous ayons besoin.
Ibid, p.26




précision le 25/06/09

Les flirts sont à retrouver dans le journal de Travers. La dernière phrase citée intervient page 231, où il s'agit de William Burke :

Dieu danse au Studio 54, très bien, d'ailleurs, seul, bras levés, souriant tout entier à lui-même, abîmé dans le rythme de la musique.

[Travers] Et la fin

[...] tout n'était qu'allusion, citation, renvoi, et relevait d'évidence de la conspiration insidieuse, perverse, qui s'ourdit de toute part autour de moi, et dont je sais chaque jour un peu mieux, heureusement, remarquer et interpréter les signes. Et que fallait-il penser des mots qu'on apercevait nettement sur le revers de la couverture, ce rectangle que les doigts du lecteur maintenaient presque attenant au premier, séparé de lui seulement par le dos étroit, légèrement concave, de la mince reliure de carton glacé : De quoi riez-vous? C'est de vous-même que vous riez!... Mais il y avait pire, bien pire. Car le récit dans lequel Duane était plongé, ou se prétendait plongé, ce n'était pas celui qu'illustrait plus particulièrement le dessin. Je le vérifiais, bien inutilement car c'était écrit, et le hasard ici n'a que faire, en passant derrière lui. C'était Le Journal d'un fou.

J'ai pris moi-même le Second volume, comme l'appelle, non sans quelque abus, Denoël, son éditeur, de Bouvard, et je me suis couché moi aussi. Nous avons donc lu assez longtemps, tous les deux, dans nos lits jumeaux, sans relever ni tourner la tête, et sans un mot.

Renaud Camus, dernière page de Travers

remarque: Ici interviennent des problèmes de traduction. Impossible de retrouver «De quoi riez-vous? C'est de vous-même que vous riez!...» dans mon exemplaire des nouvelles de St-Pétersbourg. Je suppose que cela pourrait être «Laissez-moi! Que vous ai-je fait?», au début de Le Manteau, traduit par Henri Mongault © Gallimard 1938. Mais c'est une hypothèse tirée par les cheveux.

De même, je lis «Maman! Sauve ton malheureux fils! Laisse tomber une petite larme sur sa tête douloureuse!» (traduction Sylvie Luneau © Gallimard 1966) tandis que je trouve dans Vaisseaux brûlés «Mère chérie, sauve ton pauvre fils ! Laisse tomber une petite larme sur sa pauvre tête malade!»

La complexité augmente: il ne s'agit plus simplement de lire les livres identifiés pour retrouver les résonnances, il faut en plus trouver quelle traduction a été utilisée.

                                       ******************

Message de Yerres-Matin (RC) déposé le 13/06/2004 à 08h59 (UTC)

Anne effet...

L'édition de poche Garnier-Flammarion (1968!) des Récits de Pétersbourg porte sur la couverture un dessin de Jean-Pierre Reissner (re - !) représentant un nez soigneusement dessiné fiché sur un visage composé exclusivement de signes d'écriture (ou, si vous préférez, taillé dans une page d'écritures de différentes couleurs). On peut lire au dos du volume : «De quoi riez-vous ? C'est de vous-même que vous riez !...» Gogol, Le Révizor, Acte V, scène VIII.

Pourquoi écrire

L'écriture sert à passer des petites annonces : Ch. mec, 17-33 ans, pas trop grand, assez musclé, mince, poilu, moustachu, etc. / Ch. mécène, av. qui voyager, pour lui servir de guide et de lecteur / Ferais visiter l'Europe à millionnaire am. cult.,Etc. Tiendrais dans journal ou mag. chronique hebd., b. rémunérée, à suj. libre (cinéma, télev, mœurs de ce temps, etc.) Etc.

L'écriture sert à régler ses comptes : [...]

L'écriture sert à se constituer en écrivain, à obtenir des subsides de la Caisse des Lettres, à être invité à des colloques, à s'attirer la visite de jeunes critiques.

L'écriture sert à conjurer une abominable tristesse. [...]

L'écriture sert à rédiger des messages d'amour pour quelqu'un qui ne les lira pas.

L'écriture sert à faire dire des bêtises aux journalistes.

L'écriture sert à mettre un peu d'ordre.

L'écriture sert à fabriquer patiemment, indéfiniment, un parfait aleph du monde. Mais quel sera l'aleph de l'œuvre?

L'écriture sert à défier le temps et à narguer la mort.

Renaud Camus, Travers, p.271 et suivantes

[Travers] Au commencement

Samedi 20 mars 1976

Comme il était à peine plus de six heures, et le temps à la pluie, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.

Plus bas, le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses, étalait en ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

La voiture, une Renault blanche de type R16, immatriculée 93, c'est-à-dire dans la Seine-Saint-Denis, avait débouché de la rue de la Cerisaie. Lorsqu'elle fut arrivée à la Seine, elle obliqua vers la gauche, et suivit une assez large avenue de grand trafic où ont été tracées méticuleusement des bandes blanches, régulières, tantôt continues, tantôt en pointillé, et qui domine un quai planté de quelques arbres. Malgré l'heure matinale, la circulation devenait rapidement plus dense, le courant de la voie expresse recevant bientôt celui de la rive gauche, par le pont qui prolonge le boulevard de la Gare».

Renaud Camus, incipit de Travers.



Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Plus bas, le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses, étalait en ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel pur se découpait en plaques d'outremer, et sous la réverbation du soleil, les façades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphère tiède; et tout semblait engourdi par le désœuvrement du dimanche et la tristesse des jours d'été.

Gustave Flaubert, incipit de Bouvard et Pécuchet éd Folio 1979

L'instinct de guerre

«Maintenant tu es mort», on disait. Maintenant tu es mort. On jouait toujours à la guerre. On jouait à plusieurs, à deux, ou tout seul, chacun dans son rêve. C'était toujours la guerre, toujours la mort.
«Ne jouez pas à ça, disaient les parents, sinon vous allez devenir comme ça.» Vous parlez d'une menace! On rêvait justement de devenir comme ça. Et pas besoin de jouets guerriers. N'importe quel bâton faisait office d'arme, et les pommes de pin, de bombes. Aussi loin que je remonte dans mon enfance, je ne me rappelle pas avoir fait pipi une seule fois, par terre ou dans les cabinets du jardin, sans objectif à bombarder. À cinq ans, j'étais un bombardier chevronné.
«Si tout le monde joue à ça, disait ma mère, il y aura la guerre.» En effet, il y a eu la guerre.

Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort. Le siècle des bombes, p.13


Ce n'est pas nécessairement pour atteindre certains buts que les gens se lancent dans une guerre, écrit van Creveld. Souvent, c'est même le contraire: les gens se trouvent des buts pour avoir l'occasion de faire la guerre. L'utilité de la guerre est douteuse, mais «sa capacité à divertir, inspirer et fasciner n'a jamais été mise en doute [438].»
La guerre divertit surtout les hommes. Elle est pour eux une tentation, une jouissance et la confirmation de leur virilité. «On soupçonne que, s'ils devaient choisir, les hommes renonceraient aux femmes, plutôt qu'à la guerre», écrit van Creveld [439].
Si l'envie de tuer est, pour beaucoup d'hommes, encore plus puissante que l'instinct sexuel, les guerres futures sont sans doute inévitables. Pourtant, même pour ces hommes-là, cela ne devrait-il pas poser un problème, que leur jouissance exige autant de cadavres d'enfants? Que cette guerre qui conforte leur virilité estropie et tue des enfants par milliers?
Non, van Creveld ne voit pas le problème. À l'évidence approbateur, il écrit dans l'épilogue de son livre: «Pour l'homme, rester à la maison avec sa femme et sa famille n'est pas le chemin essentiel vers la joie, la liberté, le bonheur et même le délire et l'extase. À tel point que, bien souvent, il n'est que trop heureux d'abandonner ceux qui lui sont le plus chers pour faire la guerre [440]!»

Ibid, p.351

[438] Martin van Creveld, On future war - épilogue
[439] op.cité - chap 7
[440] op.cité - épilogue

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