Les libraires anti-camusiens

— Excusez-moi, il vous reste un exemplaire de L'Inauguration de la salle des Vents de Renaud Camus? Vous en aviez une pile, avant Noël... Ou vous avez fait un retour massif...?
— Renaud Camus vous savez... C'est un écrivain qui... hum...
(moi, souriant) — Je sais je sais. Vous en avez lu, pour dire cela?
Elle se dirige vers le rayon. Elle est petite, très jeune, cheveux très courts, bras nus dans un débardeur rose. Et très méfiante, vaguement dégoûtée, depuis que j'ai mentionné Renaud Camus. Elle m'observe par en-dessous, vérifie que des vapeurs de soufre ne s'échappent pas de sous mon manteau. Non, rien à redire, j'ai l'air BCBG. Encore une bourgeoise qui a mal tourné, doit-elle penser.
— Non. Non, nous n'en avons plus, dit-elle en vérifiant sur l'étagère.
— Je ne comprends pas, vous n'en avez même plus un. Je viens spécialement ici parce que vous avez un beau rayon, pour vous encourager à continuer...
— Oui, mais on en a vendu très peu... C'était difficile...
— Effectivement, si vous n'en avez jamais lu, il vaudrait mieux commencer par celui-ci, par exemple, lui dis-je en lui tendant Vie du chien Horla.
Elle recule, ne touche pas le livre.
— Oh, ce n'est pas la peine, j'ai une idée, ma directrice m'a fait lire des passages...
— Mais si vous portez de tels jugements négatifs sur un auteur que vous ne connaissez pas, vous ne pensez pas qu'il faudrait faire un effort?


Je vais acheter L'Inauguration ailleurs, en regrettant de ne pas avoir pris le temps d'éclaircir quels passages elle avait lus, de savoir pourquoi sa "directrice" décourageait ainsi ses libraires tout en ayant une vingtaine de titres en magasin, etc.


PS : j'ai trouvé un nouveau titre à offrir : Nightsound, pour les amis pas forcément littéraires, mais qui aiment l'architecture ou qui fréquentent les expositions.




C'était la deuxième librairie en un mois :
— Je voudrais Vie du chien Horla, de Renaud Camus.

Le libraire le trouve difficilement, le feuillette, me le tend avec une moue goguenarde :
— Tiens, il s'est offert une virginité...



Il est fait allusion à ces messages dans Corée l'absente p.59

le moral économique

Si l'on en croit une étude publiée lundi par une compagnie propriétaire de 31 centres commerciaux aux Etats-Unis, Taubman Centers, 63% des consommateurs interrogés estiment que la jupe va remonter cette année au-dessus du genou, ce qui "augure nettement d'un meilleur climat économique." "Une théorie éprouvée indique que quand l'ourlet remonte, l'économie aussi", a expliqué la compagnie.

L'Agefi, le 28/01/2004

Un mot

D'ailleurs ma chienne mourut.

Renaud Camus, Du sens, p.55

Il faudrait que je parvienne à dire toutes les impressions que font naître en moi ce d'ailleurs, ce désespoir de devoir, après avoir cru avoir trouvé un moyen de vaincre la mort, reconnaître qu'on a perdu et qu'elle a gagné et que sans doute on n'a pas été à la hauteur du combat, et en même temps ce sourire un peu triste, parce qu'on sait bien que cette formule est fausse, que quelle que soit la vaillance au combat on avait perdu d'avance, mais qu'on refuse de l'admettre tout en le sachant...
Ce d'ailleurs survenant comme la preuve logique d'une faute, alors que l'événement était inévitable, ce d'ailleurs discret et incongru, m'émerveille.

méthode de lecture, méthode de non-lecture, non-méthode de non-lecture,...

à se résigner si c'est bien le mot à ce désordre (tous les livres ouverts en même temps, sur la table, posés devant, comment dit-il, étendus-ensemble-devant writzrumenzeitsteinshcleimdunkenacht ou quelque chose comme ça à l'aimer parce qu'il est fidèle au moins à cette simultanéi
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Je pratique des lectures un peu folles, désespérées en un sens. Des lectures frénétiques de livres pris presque au hasard, et ouverts n'importe où. Ce sont des lectures très capricieuses, intellectuellement très insatisfaisantes bien entendu. On ne suit pas la totalité du cours d'une pensée, d'un récit. On ne remonte pas à leur origine. Et bien sûr on ne peut pas non plus appréhender l'ensemble de leurs conséquences, de leurs suites possibles. Mais quand bien même on commencerait un livre à la première ligne, ce qui m'arrive aussi, malgré tout, est-ce qu'il en irait très différemment ?
Vaisseaux brûlés

Les expériences que j'ai sont, me semble-t-il, communes à toute personne qui possède beaucoup de livres, et qui considère une bibliothèque non seulement comme un lieu où conserver les livres déjà lus, mais surtout comme un entrepôt de livres à lire un jour ou l'autre, quand le besoin s'en fait sentir. Or chaque fois que l'oeil tombe sur un livre non encore lu, il se peut qu'on soit saisi d'un remords.
Puis vient le jour où, pour apprendre quelque chose sur un sujet donné, on se décide à ouvrir un de ses livres non lus, on se met à le lire et on s'aperçoit qu'on le connaissait déjà. Que s'est-il passé? Il ya l'explication mystico-biologique : à force de déplacer les livres, de les dépoussiérer et de les remettre à leur place, à la longue, l'essence du livre a pénétré peu à peu par le bout des doigts dans notre esprit. Il y a l'explication du scanning fortuit et continu: à force de prendre et de réordonner les divers volumes, il est impossible que, à la longue, ce livre n'ait pas été parcouru du regard; en le déplaçant, on regardait quelques pages, une aujourd'hui, une le mois suivant, et petit à petit, on a fini par le lire en grande partie, fût-ce de manière non linéaire. Mais la véritable explication est que, entre le moment où on a eu ce livre et le moment où on l'a ouvert, on a lu d'autres livres, dans lesquels il y avait quelque chose qui parlait du premier livre, et donc, à la fin de ce long parcours intertextuel, on découvre que ce livre qu'on n'avait pas lu faisait quand même partie de notre patrimoine mental, et que peut-être, il nous avait profondément influencé.
Umberto Eco, De la littérature p169

139. Sauf que je n'ai jamais lu La Montagne magique, mais enfin... La culture, c'est peut-être ce qui permet de se faire une idée assez précise, assez floue, assez précisément floue, des livres que l'on n'a pas lus et de tout ce qu'on ne connaît pas vraiment, ce qui permet de faire illusion (et de mesurer son ignorance).
Vaisseaux brûlés

Amour d'enfance

Mardi 8 mars 1960. Mort de sa chienne Vania, épagneul breton. Il note dans son petit dictionnaire grec, sans doute sur le modèle de Louise de Vaudémont à Chenonceau : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien».
Renaud Camus, Le jour ni l'heure

Les chiens, c'était surtout Vania, ma chienne blanche et dorée, suivie d'éventuels prétendants, et de ses rejetons du moment, quand ils étaient assez grands pour courir plusieurs heures, et n'avaient pas été noyés, dans le plus grand des bassins, ni déjà donnés.
Echange (1976), p 9

Voisine est la tombe de Vania, ma chienne bien-aimée. Sa mort a été la plus grande douleur de mon enfance. Depuis des mois je la savais prochaine. Je faisais moi-même, tous les jours, des piqûres à la pauvre bête, qui gémissait doucement. Je me réjouissais presque d'aller en classe, à cette époque, pour m'éloigner un moment du champ clos d'un drame imminent, inéluctable. Pourtant j'avais passé avec le Ciel un contrat. neuf neuvaines achetaient à Vania une semaine de vie. Mais il ne suffisait pas de réciter les paroles des pater et des ave, il fallait en comprendre, au sens le plus fort, en habiter chacune à chaque fois. Je passais mes nuits en prières, à genoux, dans une concentration fébrile. Quand Vania est morte, je n'ai pas perdu la foi mais ma confiance en Dieu. Je n'ai pas su retrouver avec certitude, là-haut, le coin de terre que mon père avait creusé pour elle.
Journal d'un voyage en France (1981), p.94

Une troisième est pour Roman la plus cruelle. Elle paraîtra futile et ne devoir même pas, peut-être, figurer ici; c'est pourtant celle qui l'affecte le plus: la longue agonie, qui dure presque deux ans, de Vanya, son épagneule tant aimée. La reine Louise, qui comprend l'angoisse de son petit-fils, fait venir de Back, à plusieurs reprises, un célèbre vétérinaire. Roman fait lui-même, des mois durant, de quotidiennes piqûres à la pauvre vête, qui gémit et le regarde d'un air de surprise plus que de reproche, sans comprendre pourquoi son jeune maître la fait souffrir. Le mal qui la ronge l'agite de soubresauts, lui fait pousser de soudains cris de douleur. Elle est devenue aveugle et se cogne à tous les meubles. Roman s'échappe de la maison et fait d'immenses promenades dans la forêt pour fuir l'imminence de la fin. Partir pour la capitale et les heures de classe au Palais le soulage, s'éloigner du domaine où la mort tisse ses filets. Mais si Vanya allait mourir pendant qu'il n'est pas auprès d'elle? Il obtient de son père qu'elle vienne à Back abec lui. Mais elle est trop âgée pour un si grand changement. Elle n'est pas heureuse dans l'appartement du Grand Voïvode, dépaysée parmi des objets qu'elle ne connaît pas, trop loin du jardin où ses pauvres pattes ne peuvent plus la mener à travers les escaliers de marbre. On la réinstalle au manoir. Lorsqu'il est loin d'elle, Roman téléphone tous les jours pour avoir de ses nouvelles. Cet appel même lui fait peur. Il en voit s'approcher l'heure avec terreur. L'idée lui vient souvent qu'une fois survenu ce qu'il craint tant, chaque minute l'en éloignera tandis que chaque minute aujourd'hui l'y mène inexorablement: il la chasse.
Roman Roi (1983), p.165-166

Pourtant Roman n'hésite pas un instant sur l'emplacement de la tombe de la chienne Vanya, que rien ne signale, sinon peut-être la proximité d'un petit rocher rond, sur lequel Diane et moi nous appuyons, les yeux sur les toits et le clocher à bulbe de Hörst, très loin en-dessous de nous.
Roman Roi, p.352

Lorsque j'étais enfant, j'aimais tellement une chienne, devenue vieille et malade, que j'avais passé avec Dieu un contrat pour sa protection : Il la maintiendrait en vie aussi longtemps que je dirais chaque nuit neuf neuvaines. Mais il ne s'agissait pas de prononcer automatiquement et à toute vitesse les mots du Notre Père et du Je vous salue. Il fallait au contraire se pénétrer de chacun d'eux, s'interroger sur son sens, je dirais presque le réaliser, au sens même dont s'accommodent les puristes, c'est-à-dire le rendre réel, le citer à comparaître, l'examiner en chacun de ses tenants et de ses aboutissants, sous tous ses angles et tous ses aspects, en la moindre de ses possibles hypostases. Tâche épuisante, on s'en doute, et qui ne saurait être menée à bien. À sonder seulement le Notre de Notre Père, une vie ne suffirait pas. Ne parlons pas du Je de Je vous salue.
D'ailleurs ma chienne mourut.
Du sens (2002), p 55

Une planche sur le peu profond ruisseau

Message de aide en ligne déposé le 18/01/2004 à 07h27 (UTC) Objet : Salomon

raisin qui s'en dédit à seule fin de mieux vêtir Paul, d'une onde claire, la voilà, cependant que le fil des mots, tout alentour, égalise comme il peut le paysage des deux rives, chèvre ni chou dès lors qu'il fut dit peu profond, un point qui entre nous demeure à démontrer, surtout au pied de ces tours-là, möwenumschwirrt et tout, le jour de la conférence, quand lui, l'étoile au front, partit à travers les montagnes, comment l'aurais-je pu moi en ce lieu solitaire, si Pierre n'était pas né, ô glaive déjà levé de la loi du plus fort, puisque aussi bien nous sommes à la veille, n'est-ce pas, et révérence gardée, de l'exécution du roi, et c'est précisément en quoi le tout-se-tient du sort, normand en cela d'ailleurs non moins que Salomon notre maître, te vous jette une planche par là-dessus, littéralement,

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 283

                                  ****************

Message de Georg Büchner déposé le 18/01/2004 à 09h21 (UTC)

Le 20 janvier, Lenz partit à travers les montagnes. Cimes et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierre grise dévalant dans les vallées, étendues vertes, rochers et sapins.

                                  ****************

Message de Jean-Pierre Lefebvre déposé le 18/01/2004 à 09h52 (UTC)

Lenz est une manière d'anagramme fragmentaire de Celan/Lance/Lenz - de même que Klein, plus loin, évoque lointainement ce nom d'"emprunt". Montent donc dans la montagne, comme Lenz, le poètre fou de la fin du XVIIIe siècle, le juif de l'état civil roumain Antschel et le poète Celan. Monte donc aussi un 20 janvier, passe au méridien de tous les sens de cette date, dont celui du 20 janvier 1942, conférence de Wannsee, décision de faire disparaître (untergehen, comme le soleil) les juifs d'Europe et monte. Venait et venait. Il y a de la majesté dans cette montée, bien qu'il clopine, à défaut de marcher sur la tête comme Lenz chez Büchner. (Parler dans la zone de combat, Europe n° 861-862)

                                  ****************

Message de Jean de la Fontaine déposé le 18/01/2004 à 09h59 (UTC)

- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'agneau, je tette encore ma mère.

                                  ****************

Message de Paul Celan déposé le 18/01/2004 à 10h08 (UTC)

Zur Blindheit über-
redete Augen.
Ihre - «ein
Rätsel ist Rein-
entsprungenes» -, ihre
Erinnerung an
schwimmende Hölderlintürme, möwen-
umschwirrt.

(Tübingen, Jänner)

silence

Même dans son silence il y avait des fautes d'orthographe.

Stanislaw J. Lec, Pensées échevelées

Nemo

Le poisson rouge (nom vulgaire du carasson doré (nom prétentieux de la carpe dont il est une variété naine)) pourrait bien m'entraîner très loin de de notre passionnante histoire, dans sa ronde amnésique. Je rêve d'un tel héros sans aventure qui accomplirait le réel exploit de remplir ses journées sans les occuper à rien —car enfin le mérite est moindre d'arriver jusqu'au soir en affrontant des géants tout le jour, distraction puissante qui ne laisse guère le loisir d'éprouver le vide, le temps pur et la répétition, j'ai nommé les trois abîmes qu'une existence consciente doit pouvoir sonder sans défaillir: le poisson rouge est le ludion qui nous accompagne dans ce voyage dépourvu de péripéties, il est notre seul animal vraiment familier; en échange d'une pincée quotidienne de daphnies, il nous démontre que le néant de toute chose est non seulement habitable mais qu'il n'est pas impossible d'y atteindre une forme de béatitude, laquelle on s'emploiera dès lors à perpétuer en décrivant inlassablement des 8, épousant ce mouvement jusqu'à faire corps avec lui puisque le signe de l'infini figure aussi un poisson, schématique, tête et queue indifférenciées, mais ainsi tout à fait suffisant.

Il était une fois un poisson rouge.
Et le lendemain?
Aussi.

Eric Chevillard, Le vaillant petit Tailleur

Un professeur au Collège de France

dans cet art, ce talent, ce don naturel que possédait X. A., W., Keith, Kenneth, Archer, l'hôte, le voyageur, le visiteur, et que peut-être il cultivait soigneusement, de se faire ouvrir toutes les portes et de séduire qui il voulait;[...] les plus grands artistes de l'heure et beaucoup des plus grands esprits du moment, voire du siècle, qui tous [...] se disputaient sa compagnie et l'accueillaient à bras ouverts dans leur atelier aussi bien que dans leur maison de campagne ou leur appartement de ville, lui en laissaient les clefs quand ils n'étaient pas là, insistaient pour l'emmener en vacances avec eux ou pour qu'il soit présent, quitte à couvrir ses frais de voyage, aux vernissages de leurs expositions à Houston, à Düsseldorf ou à Tokyo, aux premières représentations de leurs nouveaux spectacles aux Champs-Elysées ou dans la plus grande décharge d'immondices du monde, à Chicago, à la création de leur nouveau ballet au Lincoln Center ou à leur conférence inaugurale dans leur chaire de philosophie au Collège de France [...].
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.77

[...] il avait un véritable don insister là-dessus pour se faire aimer apprécier se lier d'amitié et même d'intimité avec toute sorte de avec les plus grands artistes de avec les qu'il admirait des peintres des sculpteurs des compositeurs tenez le vieux l'illustre était fou de lui ne pouvait pas imaginer la création d'une de ses œuvres sans que il lui envoyait non seulement des bien sûr mais aussi des billets d'avion réservait pour lui des enfin ne pouvait pas s'en des écrivains et même des comme qui s'inquiétait de savoir s'il serait bien à à telle date avant de décider tout à fait du jour de la séance inaugurale de son au Collège de une sorte d'enchantement [...].
Ibid, p.242

Roland Barthes? Quel était l'intitulé de sa chaire au Collège de France? Est-ce que les dates coïncident?[1]

Mais il y a dans cet agenda d'autres mines, l'apparition d'un comte et d'une comtesse, le surnom de William Burke (p.94 «X. A., W., Keith, Kenneth, William, Archer»), la datation précise de la page 110... (et d'autres renseignements recoupant d'autres livres). Et le mystère de ces dates qui s'espacent, de ce temps qui disparaît.



Notes

[1] note ajoutée le 14 juin 2012: Non, je ne crois pas que ce sois Roland Barthes, à cause d'une remarque dans Roland Furieux qui note que Diane tient à distance les personnes envers lesquelles Roman éprouve une attraction réciproque.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.