Les antimodernes d'Antoine Compagnon

L'antimoderne est souvent réactionnaire, bien sûr, mais pas toujours. Il se situe, selon la formule que le dernier Barthes utilisa pour lui-même, «à l'arrière-garde de l'avant-garde». C'est un «mécontemporain» façon Péguy qui vitupère en général, donne rendez-vous au pire et se distingue du traditionaliste ou du conservateur en ceci qu'il n'ignore rien de ce qui est mort dans le passé — qu'il se dispense donc de chérir en vain. [...] Du coup, le profil de l'antimoderne se précise: c'est un moderne non dupe, un homme de droite qui vient de gauche, un pessimiste qui ferraille contre les aficionados de l'Avenir radieux, un esprit gyrodextre mal vu par les notables des deux camps, et toujours en délicatesse avec son temps. Or il se trouve que ce genre d'individu — le sous-titre de cet ouvrage suggère qu'on en rencontre «de Joseph de Maistre à Roland Barthes» — fut sans cesse l'aiguillon et le sel de notre histoire littéraire. Sans cet «agent double», sans sa manie d'avancer en liberté et à reculons, de résister au credo du jour, le moderne se calcifie. [...]

extrait de la critique de Jean-Paul Enthoven dans Le Point du 21 avril 2005 portant sur Les Antimodernes d'Antoine Compagnon

Anthologie de la poésie russe pour enfants (bilingue)

Extrait de l'introduction:

La situation allait devenir tragique lorsque la critique fit place à la répression vers la fin des années trente, au plus fort de la terreur stalinienne. Si Marchak et Tchoukovski sont épargnés (le second avait pourtant écrit dès 1923 Le Cafard, un conte en vers où les adultes ne tarderont pas à «reconnaître» le tyran du pays : "Il rugit et il se fâche/ En remuant ses grosses moustaches/ Attendez que je vous attrape/ Que tous d'un coup je vous avale!"), nombre des poètes et d'écrivains russes de talent qu'ils avaient réunis autour d'eux vont disparaître en prison ou dans les camps: Vvédenski, Kharms, Oleïnikov et d'autres. Ces trois poètes faisaient partie du groupe OBERIOU (Association de l'art réel); créé à Léningrad en 1927, qui par l'absurde et l'humour cherchait à pénétrer l'essence du monde au-delà de ses apparences logiques et pseudoréalistes, figées. Comme d'autres poètes soviétiques qui, ne pouvant publier, se réfugiaient dans la traduction ou dans la littérature enfantine, les «oberiou» choisirent naturellement cette dernière.


Le conseil de la souris de Samuel Marchak
Fais comme moi, petit lecteur :
Pour apprendre un livre par cœur,
Tu n'as pas besoin de le lire –
Le grignoter doit te suffire!


Leçon de français de Roman Sef
Il y avait
Dans la rivière
Un gros brochet
Qui savait se taire
En français.
Les canards
Si bavards,
Les hochequeues
Si curieux
Lui demandaient :
«Cher ami, cher brochet,
Taisez-vous un peu
En français.»
Et le brochet
Se taisait,
Se taisait tout le temps
En pur français.

L'orange d'Oleg Grigoriev
Boris, assis sur un rondin, mangeait une orange.
Quartier après quartier.
Nicolas est venu s'asseoir près de lui.
— C'est bon?
— Très bon! répond Boris.
— Ah! soupire Nicolas. Si j'avais eu une orange, je l'aurais partagé avec toi.
— Ouais, dit Boris en avalant son dernier quartier d'orange. Dommage que tu n'aies pas d'orange !

Des poils en récompense

Je collectionne les nez, les poils, la bêtise.

Les poils sont de loin le plus difficile à trouver:

Now Jove in his next commodity of hair send thee a beard.

William Shakespeare, La Nuit des rois, acte III, scène 1

traduit dans l'édition bilingue de la collection Bouquins par Victor Bourgy: «Que Jupiter t'accorde une barbe, à sa prochaine allocation de poils!»

Beaucoup trop lu

Je collectionne les nez, les poils, la bêtise :

Il y a quarante ans, Sartre écrivait à propos de Nabokov : « Cet auteur a beaucoup de talent, mais c'est un enfant de vieux. » Et, parlant du héros de La Méprise qui, en quatre ans, avait lu mille dix-huit livres : « Je crains que M. Nabokov, comme son héros, n'ait trop lu.»

Cité par Georges Raillard dans une critique consacrée à Travers dans Le Monde du 30 mars 1979.

Prédéterminé

Les visages humains ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde, parce que la révolution qu'ils accomplissent est trop lente pour que nous la percevions. Mais il suffisait de voir à côté de ces jeunes filles leur mère ou leur tante pour mesurer les distances que, sous l'attraction d'un type généralement affreux, ces traits auraient généralement traversées dans moins de trente ans, jusqu'à l'heure du déclin des regards, jusqu'à celle où le visage, passé tout entier au-dessous de l'horizon, ne reçoit plus de lumière. Je savais que, aussi profond, aussi inéluctable que le patriotisme juif ou l'atavisme chrétien chez ceux qui se croient le plus libéré de leur race, habitait sous la rose inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée, inconnu à elles-mêmes, tenu en réserve pour les circonstances, un gros nez, une bouche proéminente, un embompoint qui étonnerait mais était en réalité dans la coulisse, prêt à entrer en scène, imprévu, fatal, tout comme tel dreyfusisme, tel cléricalisme, tel héroïsme national et féodal, soudainement issus, à l'appel des circonstances, d'une nature antérieure à l'individu lui-même, par laquelle il pense, évolue, se fortifie ou meurt, sans qu'il puisse la distinguer des mobiles particuliers qu'il prend pour elle. Même mentalement, nous dépendons des lois naturelles beaucoup plus que nous ne croyons, et notre esprit possède d'avance certain cryptogramme, comme telle graminée, les particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive, famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors que les unes nous paraissent le résultat d'une délibération, les autres d'une imprudence dans notre hygiène, tenous-nous de notre famille, comme les papillonacées la forme de leur graine, aussi bien les idées dont nous vivons que la maladie dont nous mourrons.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs Pléiade 1957, p.891

[À voix nue 5/5] Ecrire

Voir le document.

Salgas: Retour à la première phrase: «Et de nouveau, une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.» Finalement nous sommes chez vous, et cette phrase écrite ailleurs (en 1975) est la description de ce que nous voyons ici. C'est très important pour vous la vue, de vivre en hauteur...?
Renaud Camus : Oui, je suis tout à fait obsédé par la vue. Comme je travaille chez moi toute la journée à mon bureau, je ne pourrai pas vivre dans un endroit très renfermé.

Salgas: Et vous avez toujours vécu dans des appartements aux allures de nacelle suspendue, comme vous dites je crois dans Fendre l'air?
RC: Oui, j'ai tâché, c'est un choix, avec les inconvénients que ça implique, souvent de monter beaucoup d'étages à pieds, et puis la chance m'a souri quelquefois, par exemple à la Villa Médicis, où j'avais une maison absolument merveilleuse qui commandait un panorama immense sur tout Rome en étant dans Rome.

Salgas: Vous disiez que vous passiez votre journée ici. Dans Notes sur les matières du temps: l'emploi du temps est la question morale par excellence.
RC: Tout à fait. C'est la question morale. On juge un homme par ce qu'il fait de son temps. Tous les choix essentiels sont compris dans le peu de temps qui nous est imparti. Parce que je pratique une certaine liberté sexuelle, je lis parfois dans les articles qui me sont consacrés que je suis contre la morale. Je proteste véhémentement, je suis pour la morale, dans la grand tradition de la morale, et le combat contre la répression sexuelle est un combat absolument moral.

Salgas: là en l'occurrence pour parler de l'emploi du temps s'agirait plus d'éthique (l'éthique: ne concerne que soi; la morale: tout le monde). L'emploi du temps ne concerne que vous-même.
RC: non ça concerne les autres et mon rapport au monde. Est-il plus éthique pour un écrivain de passer son temps à son bureau que porter secours dans les bidonvilles, et même s'il écrit, est-il plus éthique d'écrire ceci ou d'écrire cela, de répondre à des amis... Conflit entre le bien et le bien...

Salgas: Racontez-nous une journée-type de Renaud Camus. Elle se passe ici?
RC: Oui, sauf jours de sortie. La règle est d'écrire de 10h à midi et de 2h à 8h. La règle voudrait que la matinée seule soit consacrée au journal mais elle est rarement respectée.

Salgas: il s'agit toujours du journal de la veille, ou il y a des rattrapages?
RC: il y a des rattrapages, mais ils sont infimes.

Salgas: un ordinateur sur la table. C'est important pour vous de travailler sur un ordinateur? J'ai le sentiment que la façon dont sont construits Travers et Eté est une anticipation sur ce que permet le traitement de texte
RC: Quant aux anticipations, je dirais plutôt une anticipation du zapping. On passe sans arrêt d'une chaîne sémantique à une autre, d'une chaîne diégétique à une autre. Quant à l'ordinateur (portable) a-t-il eu une influence sur "mon" écriture? J'ai l'impression que oui. Le journal est une course contre la montre, j'écrivais très vite et terriblement mal, je n'arrivais pas à me relire. Voir la phrase apparaître devant moi dans sa forme quasi définitive la rend plus solennelle elle est plus formelle, si je puis dire.

Salgas: La musique est très présente autour de nous. Vous écoutez de la musique en écrivant?
RC: J'écoute bcp de musique, mais pas en écrivant. Je n'ai jamais compris comment on pouvait écouter de la musique en écrivant, c'est une question de rythme: comment trouver le rythme d'une phrase...

Salgas: mais justement, ça pourrait vous donner le rythme
RC: mais je n'ai pas envie qu'on me donne les rythmes, je tiens à la paternité de mes rythmes (rire)

Salgas: est-ce que vous lisez en écrivant?
RC: oui, les deux activités sont bcp plus facilement mélangeables, écrire est continuer à lire, et peut-être réciproquement, mais c'est assez dangereux, parce que je suis terriblement caméléon. Quand je lis un auteur qui a une musique très forte ou un ton très particulier j'ai tendance à l'imiter dans la mesure de mes moyens, il y a des écrivains absolument redoutables dans ce genre-là...

Salgas: par exemple?
RC: Chateaubriand est un des plus dangereux en ce qui me concerne. Ou Bossuet.

Salgas: vous vivez de votre plume. C'est un choix ou un hasard?
RC: C'est un choix. C'est un choix difficile à assumer

Salgas: Vous vivez mal de votre plume?
RC: enfin, je vis économiquement mal de ma plume. Je ne dirai pas que je vis mal, après tout je mène la vie que j'ai choisi. Mais ce n'est pas un choix que je conseillerais à tout le monde…

Salgas: et en ce moment, vous avez des mensualités de votre éditeur?
RC: En ce moment oui, parce que j'ai un contrat pour un roman qui doit s'appeler eeLe Voyageuree.

Salgas: mais y a-t-il eu des moments où vous n'étiez pas sous contrat avec POL?
RC: Oui, tout à fait. La période à la Villa Médicis pendant deux ans où j'étais rémunéré par l'Etat. La nature des contrats varie en fonction des ouvrages auxquels je travaille, selon qu'ils risquent de toucher un public plus ou moins large. Je doute que POL ne fasse un pont d'or pour de nouveaux volumes des Eglogues.

Salgas: actuellement vous travaillez sur quoi?
RC: actuellement je travaille à un livret d'opéra pour mon ami Gérard Pesson, qui par coïncidence occupe "ma" maison à la Villa Médicis en ce moment. Je dois écrire Le Voyageur qui est un voyage en Caronie mais n'est pas une suite de Roman Roi. C'est un spécialiste d'Odysseus Hanon qui part à la recherche du maître d'Odysseus Hanon. (Titre auquel vous avez échappé: Le Maître du maître). Un projet qui me tient à cœur, qui est un projet difficile, théorique, dans la lointaine mouvance de Bouvard et Pécuchet: L'Ombre gagne. Un roman d’idées. Les idées sont les personnages. Le contraire d'un roman à thèses. Il y a des idées gentilles, méchantes, criminelles, niaises,...

Salgas: Vous n'êtes pas un écrivain engagé au sens traditionnel du terme. Quand on entend "l'ombre gagne", on pense aussitôt à deux ombres, le sida et le fascime. C'est dans ce sens que vous l'entendez?
RC: ce n'est pas ainsi que je l'entends, moi, mais qu'on entende cela je serais le dernier à m'en plaindre. Mais il faudrait qu'on entende le maximum le plus de choses, dont ces deux-là.

Salgas: vos lectures du moment?
RC: Roubaud: La Pluralité des monde de Lewis. Je lis bcp de manuscrits, j'ai un public bizarre qui m'envoie des manuscrits, je suis submergé sous les manuscrits, je ne peux même pas lire tout ceux que je reçois.

Salgas: ça me fait penser à quelque chose que j’ai noté en regardant les articles dans votre dossier de presse: dans Le Bulletin critique du livre français on dit à qui le livre recensé est destiné en priorité; concernant Aguets j’ai lu «ce livre est destiné aux amateurs de Renaud Camus et au public concerné.»
(Rires)
Absolument tautologique : donc qui sont donc ces amateurs de Renaud Camus et le public concerné?
RC: ils sont assez difficiles à cerner. Quelqu’un avait dit dans un article déjà ancien que j’étais un auteur «dissolu». Ça m’avait bien plu, j’aimais assez être un auteur dissolu. Je suppose qu’il voulait dire dissous dans l’air, peut-être une référence à Pessoa ou à Hanon… Je crois que mon public (il faut quatre guillemets avant et après) ««««mon»»»» public est lui-même tout à fait dissolu. En tout cas il a une tendance graphomaniaque, c’est peut-être cela qui nous lie… Des lettres et des livres, c’est pour cela que je reçois tous ces manuscrits…

Salgas: vous répondez à toutes les lettres?
RC: je vis dans la mauvaise conscience perpétuelle, parce que je réponds comme je peux, mais je n’y arrive pas, voilà. Nous revenons à la question de l’emploi du temps. Est-il plus moral de lire les manuscrits qu’on reçoit, de répondre aux lettres qu’on reçoit, ou d’écrire ces propres livres? Ce sont des questions qui se pose perpétuellement et qui sont essentielles. Mais de toute façon je n’y arrive pas, je n’arrive pas à faire tout ce que je devrais faire, je vis dans la mauvaise conscience perpétuelle. Vous savez, Barthes avait ces fameuses lectures de jour et lectures du soir, moi j’ai des lectures continues, je me force à lire de la première page à la dernière, mais mon rapport normal à la lecture dont j’ai eu longtemp un peu honte, c’est de feuilleter. Je feuillette énormément, je feuillette passionnément. Ça permet beaucoup plus étroitement l’osmose entre la lecture et l’écriture, et peut-être qu’il peut y avoir un équivalent du feuilletage en écriture, une écriture feuilletée justement, où l’on va d’un sujet à un autre, d’une phrase à une autre extrêmement rapidement. Je crois que mon mode normal à l’écriture c’est de me saisir d’un livre comme ça et de le lire cinq minutes et de le reposer. Finalement on finit par lire les livres en entier mais en procédant de façon souvent désordonnée. Mais fétichiste… il aurait fallu parler du fétichisme, du fétiche. Finalement j’ai un rapport à la littérature très fétichiste. J’ai tendance à aller directement à ce que je préfère, à cadrer suivant le désir.

Salgas: Et pour les livres que vous êtes en train d’écrire, est-ce que vous les nourrissez de lectures? Par exemple pour un livre comme Le Voyageur est-ce que vous le nourrissez de… enfin la bibliothèque sur la Caronie est énorme… (ici les voix s’entremêlent)
RC: … d’études caroniennes…

Salgas : d’ailleurs je vois derrière vous des centaines de volumes traitant de la Caronie, tous ces volumes à reliure rouge qui sont toute une bibliothèque caronienne… enfin… est-ce que pour écrire L’Ombre gagne vous lisez des livres qui contiennent toutes les idées que vous voulez mettre en carnaval…?
RC: Oui, dans une certaine mesure, mais je ne procède pas tout à fait dans ce sens. C’est plutôt en sens contraire. Je lis, je feuillette, j’apprends des choses puis ça finit par se glisser dans le livre… je ne suis pas un érudit ni un historien professionnel. Je ne fais pas des études pour faire un livre. Mais je lis, je feuillette constamment. Dès que j’ai une difficulté d’écriture, à terminer une phrase, j’ai tendance à prendre un livre derrière moi ou à traverser la pièce pour en prendre un autre et tout ça finit par faire une sorte de terreau sur lequel ensuite…

Salgas: Je pense à un poète que vous citez tout le temps, de plus en plus dans vos derniers livres, Yves Bonnefoy. J’ai eu le sentiment que vous l’aviez à portée de la main.
RC: Euh… je n’ai même pas besoin de l’avoir à portée de la main, parce que vraiment je crois pouvoir dire que je connais toute l’œuvre poétique de Bonnefoy par cœur. C’est quelqu’un avec qui j’ai un rapport littéraire difficile, (je n’ai qu’un rapport littéraire, je ne le connais pas). C’est un auteur qui est un peu ignoré de la modernité, qui n’est pas au cœur des enjeux actuels de la poésie, que beaucoup de jeunes poètes considèrent extrêment archaïque, mais peut-être archaïque au sens le plus noble… Je suis troublé par ses goûts picturaux qui sembleraient confirmer cette thèse, en tout cas, ses intérêts en matière d’art ne sont pas tellement au fond ceux qui me sont le plus proches. Malgré tout il y a une insistance en moi de Bonnefoy, c’est un poète que j’adore, sans toutefois avoir bonne conscience de l’aimer tant et que j’aime énormément. Il m’attire certaines moqueries.

Salgas: Vous l’avez découvert quand? Il apparaît assez récemment dans vos livres, en tout il me semble absent de vos premiers livres.
RC: En tout cas Je lisais Bonnefoy longtemps avant de publier des livres. J’aimais Bonnefoy à quinze ans, j’étais fou de Bonnefoy…

Salgas: Vous connaissez vraiment par cœur Bonnefoy, vous pourriez m’en réciter?
RC: Bien sûr, je pourrais en dire beaucoup. «Toi que l’on dit qui bois de cette eau presque absente,/ Souviens toi qu’elle nous échappe et parle-nous.» Oui, des dizaines. A la voix de Katleen Ferrier. La question que je me pose à propos de Bonnefoy et plus généralement à propos des artistes anachroniques. Par exemple on a une certaine réticence à admirer pleinement des hommes comme un Baltus ou un Chostakovitch, qui sont des artistes qui semblent avoir été indifférents aux grandes questions esthétiques de leur art particulier. Par exemple je sais que j’ai eu une très grande résistance à Chostakovitch, un artiste que méprisais presque pour ne tenir aucun compte de l’histoire de la musique de son temps. Et puis finalement, avec du recul, cette question devient-elle si essentielle que les gens aient été modernes. Après tout Richard Strauss ce n’est pas si mal. La question de l’anachronisme est tt à fait centrale dans ma réflexion. Mais évidemment, ma préférence va plutôt aux anachroniques en sens inverse, ce que j’ai appelé les anchronistes, qui est un fantasme d’exposition. J’adorerais organisé une exposition sur ce thème, les anachroniques ou anachronistes, les peintres indifférents à leur temps, mais de préférence qui sont en avance par rapport à leur temps. Ça peut être des artiste tout à fait immenses et géniaux comme Greco ou Turner, qui sont je trouve tout à fait difficiles à limiter à leur époque, mais ça peut être des artistes bcp moins importants qui sont très intéressants par leur inappartenance. Je pense par exemple à un peintre florentin du XVIIe siècle pour lequel j’ai une véritable passion, Cecco Bravo, ou pour passer à un animal un peu plus grand, Magnasco, peintre qu’il est très difficile de confronter à son époque. A tte les époques il y a des artistes de ce genre, il y a les surprenants dessins cubistes de Luca Cambiaso à la fin du XVIe siècle, il y a Ravier, ce peintre lyonnais qui est quasiment abstrait dans ses paysages, il y a les incroyable qu’on appelle “du placard” chez Gustave Moreau. Evidemment il faudrait savoir ce qu’en pensaient les artistes eux-mêmes, eux peut-être n’avait pas l’impression… Ces tableaux placés dans une exposition seraient tout à fait saisissants.

Salgas: Vos anachronistes sont des plagiaires par anticipation… laissons de côté les anachroniqtes prospectifs dont vous parliez à l’instant. Est-ce que les anachroniques comme Bonnefoy, Balthus ou Chostakovitch ont à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui la post-modernité et qui est assez présente dans vos livres puisque vous citez des écrivains comme John Barth
RC: ou Pynchon

Salgas: ou Pynchon ou des peintres comme Gilbert et George qui passent pour le prototype d’une certaine post-modernité?
RC: Peut-être que les trois grands dont nous parlions Bonnefoy, Balthus ou Chostakovitch seraient des anachroniques prospectifs alors… parce que je ne pense pas qu’ils l’aient prévu. Ils annonceraient la post-modernité.
Salgas: Au début de ces entretiens vous vous définissiez comme un conservateur, voire un conservatoire qui serait lié à certaines zones de la modernité. Alors vous-même vous définiriez comme un anachroniste prospectif, un anachroniste rétrospectif, un post-moderne, un anachronique tout court, enfin, comment vous définiriez le paradoxe Renaud Camus?
RC: J’aurais le plus grand mal à me définir et je suis bien content que cette charge ne me revienne pas.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.