Chambéry-fraise

Malgré ses principes le barman du Berlioz, à Grenoble, finit par sourire au client timide qui lui demande tous les jours un Chambéry-fraise depuis le 14 juillet.

Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.194

Scoop: l'idée de Lolita a été piquée à Botul !

Les jeudis de l'Oulipo sont pour moi l'occasion de croiser des passionnés de Lolita. Alain Chevrier avait ainsi trouvé une origine française à la petite fille, Dominique m'a confié jeudi dernier une découverte encore plus étonnante: c'est Botul qui aurait inspiré Nabokov:
Jusqu'où ira cette floraison de Lulu, je n'en sais rien mais je pressens qu'elle n'est pas terminée1. Le bouillon de culture fermente. Un jour, nous verrons peut-être sortir de la cornue d'un écrivain une variété de Lulu gamine, que nous pourrions appeler Lulita.

Jean-Baptiste Botul (1896-1947), Nietzsche et le démon de midi, p.88

On ne dit pas "un jeu de mots pourri" mais "une homophonie approximative".

Les alexandrins décalés de GEF me laissent pétrifiés (mais comment fait-il?)

Un site de BD oulipienne. C'est très étonnant. Voir par exemple bulles palindromiques.


Note
1 : Au moment où il parle, Botul ne connaissait pas l'opéra d'Alban Berg intitulé Lulu, composé en 1937 et inspiré du film de Pabst.

«Estimable rédacteur en chef...» : 60 ans de lettres d'immigrés juifs en Amérique

J'ai oublié Ulysse un matin en partant travailler, j'ai attrapé ce livre qui attendait (que je le prête à quelqu'un que je ne croise pas) sur une étagère au bureau et je l'ai lu en vingt-quatre heures, ce qui est toujours plaisant (unité de temps, saisie mentale).

Il s'agit d'une sélection du courrier des lecteurs envoyé au journal yiddish Forverts, rubrique devenue célèbre sous le nom de Bintel Brief.
La première lettre date de 1906, la dernière de 1967. Les problèmes évoluent et suivent l'histoire de l'Occident pendant un siècle, des conditions très dures de l'avant-première guerre (fuite devant les pogroms, désertion des shetls, exploitation par des patrons américains sans scrupule, misère, abandon des femmes par leur mari) aux dilemmes politiques (retourner en Russie pour mener le combat aux côtés des socialistes en 1917, émigrer en Palestine dans les années 20?), en passant par des problèmes plus spécifiquement religieux, comme les mariages mixtes (chrétiens/juifs), l'abandon des valeurs religieuses et des tradition,…

Les réponses apportées en quelques lignes (j'ai cru comprendre qu'il s'agissait du résumé des originales) sont souvent pleines de bon sens et paraissent évidentes (il est d'ailleurs étrange de constater que souvent la réponse est déjà en germe dans la lettre interrogeant: bien que connaissant instinctivement la conduite à adopter, chacun de nous semble la fuir ou vouloir la retarder).
C'est tout juste si l'on note un durcissement dans les conseils du journal après la deuxième guerre: les mariages mixtes sont systématiquement découragés, l'éducation traditionnelle (les juifs orthodoxes, par opposition aux juifs libéraux) discrètement approuvée (même si chacun a "le droit de vivre comme il l'entend"), les belles-filles encouragées à la patience, les belles-mères à la tolérance…
Avec le temps, la langue et l'accent deviennent un enjeu: avoir honte ou pas de ses parents ne parlant que le yiddish, autoriser ses enfants à les fréquenter, oser lire le Forverts en public, dans les transports en commun…

Le principe du livre (comme de la réalité!) est un peu sadique: nous avons le récit pathétique d'une personne, le conseil que lui donne le journal, puis… rien. Nous ne savons pas si le conseil a été suivi, si le lecteur écrivant a résolu ses problèmes, quel choix il a fait, s'il est venu à bout de ses difficultés. Il ne nous reste qu'à espérer (parfois pour des cas où tous les protagonistes sont morts depuis longtemps…)


Dans la postface, Henri Raczymow raconte en quelques pages ses souvenirs d'enfant d'immigrés juifs en France. Extrait (ce récit relate l'atmosphère des années trente. Il recoupe celui d'A la recherche des Juifs de Plock, de Nicole Lapierre):
Eux, les parents, se sacrifiaient, mais leurs enfants auraient une vie digne. Il suffisait de travailler. Le mérite républicain. L'école publique. L'école de tous. Où l'on apprenait Voltaire, Victor Hugo, Émile Zola, Anatole France, Romain Rolland... De si grands écrivains qu'ils sont traduits en yiddish, c'est dire! Dans l'espace public, en tout cas, on adopterait tous les signes de la «francité». À la maison seulement, on s'autorisait à maintenir les prénoms yiddish et la langue d'origine. Les parents s'adressaient à leurs enfants dans leur langue et ces derniers, scolarisés, leur répondaient généralement en français. Si bien que la langue maternelle de ces nouveaux petits Français serait souvent une mixture franco-yiddish…

>Devenir un «vrai» Français était donc un idéal. Si l'on posait aux enfants cette question aujourd'hui saugrenue, sinon incompréhensible: «Tu es juif ou français?», ils répondaient dans un haussement d'épaules et sous l'œil ému des parents: «Français!» Les parents étaient fiers que leurs enfants parlent si bien la langue de Molière, qu'ils aient de bonnes notes à l'école, qu'ils soient intégrés. Nul problème alors d'intégration. Les enfants d'immigrés étaient naturellement, ipso facto, intégrés. Ils fréquentaient naturellement l'école publique. (Les écoles juives, si répandues aujourd'hui, étaient rarissimes. Il n'existait pas, contrairement à ce qui se passait aux Etats-Unis ou en Argentine par exemple, d'écoles yiddish.)

Henri Raczymow, postface à l'édition française de «Estimable rédacteur en chef…», p.260

citation de Del Guidice

Cette phrase est un leitmotiv camusien, au point de finir par apparaître en creux, comme un manque, une référence que le lecteur viendra naturellement compléter.

Il y a des dizaines de livres dont je ne me rappelle qu’une phrase tout à fait secondaire (et des milliers dont je ne me rappelle rien du tout). Ainsi mon plus net souvenir du Stade de Wimbledon, de Del Giudice, c’est qu’un personnage, une femme âgée, dit à un jeune homme, son visiteur, que c’est lorsque l’on vit seul qu’il faut veiller le plus attentivement à conserver à ses repas un minimum de décorum.
Renaud Camus, Journal romain, le 22 novembre 1986 (Le livre est évoqué une première fois le 20 mai 1986, date de lecture).

Il faut mettre beaucoup de formes, quand on prend seul ses repas.
La salle des Pierre, p.173

(manque ici une citation de del Guidice)
Outrepas, p.179

voir le relevé d'EF

De Roland Barthes à Lars von Trier

«Comment peut-on être amoureux d'un nom?» est un leitmotiv de L'Amour l'Automne (Travers III). Cette question est posée au vide ou à Dieu dans l'église du village par l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur après l'accident de son mari.[1]

Coïncidence, plaisir furtif, la phrase se trouve quasi à l'identique dans Roland Barthes par Roland Barthes : «Comment peut-on avoir un rapport amoureux avec des noms propres?» p.55

S'agit-il d'un écho conscient ou inconscient? Dans la mesure où je n'ai pas pour l'instant identifié d'autres sources barthésiennes dans L'Amour l'Automne, je penche pour l'écho inconscient.
(Mais l'amour du nom propre est lui très conscient, il n'est que de lire la liste des marins du Gers).

Notes

[1] de mémoire. Je n'ai pas revu le film depuis 1996.

Appel à souscription pour les Livres rouges de Jean-Paul Marcheschi

Le site de la SLRC, rénové, nous annonce sans plus de précision une lecture de Jacques Roubaud dans les ateliers de Jean-Paul Marcheschi le 26 juin.

(A ce propos, je ne peux que vous recommandez chaleureusement le catalogue des Fastes contenant des poèmes inédits.)


Je pars à la recherche d'informations supplémentaires sur le site du peintre — en vain — mais j'y découvre ceci :

La Galerie Plessis et les Editions du Phâo ouvrent une souscription en faveur de la publication intégrale des volumes de la Bibliothèque des Livres Rouges - 1981-2010 - de Jean-Paul Marcheschi.


Paraphrasant encore un coup Mallarmé, on pourrait dire que tout, chez Marcheschi, existe pour aboutir à un dessin. Mais il n'est même pas besoin de paraphraser. Car le mythe fondateur et final, étrangement de la part d'un peintre (qui convoque, il est vrai, tous les styles et toutes les traditions, comme tous les moyens d'expression, de l'encre de Chine à la merde, du foutre à l'or) c'est ici, au-delà du dessin, le Livre. Chaque dessin, chaque chose vue, chaque minute vécue n'est jamais, dans cette œuvre, qu'une page d'un livre à venir: un de ces beaux livres reliés de rouge vif, couleur du sang qui bat, où nous serons un jour, et le bonheur; où nous sommes déjà, puisque toute leur alchimie, ludique et obstinée, vise à combler la béance qui nous sépare d'eux, et les signes du monde.

Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.135

Relevé de citations dans RB par RB

Travers — et Été, sous-titré Travers II, en écho — est truffé de citations de Barthes, prélevées essentiellement dans Roland Barthes par Roland Barthes et S/Z.
Contrairement à l'opinion exprimée par Jan Baetens[1] et en contradiction avec mon propre jugement de 2003, je crois que l'identification des sources des citations est importante car elle permet d'inscrire Travers dans un contexte, de le lire non comme un collage gratuit mais comme un malicieux exercice de style entièrement destiné à Barthes puisqu'il essayait de répondre à un défi: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?» (S/Z, p.47, Points seuil 1976) [2].

Voici un relevé des citations de Roland Barthes par Roland Barthes apparaissant dans les deux premiers Travers.
A priori chaque citation n'est utilisée qu'une fois dans chaque livre, ce qui constitue une différence de technique avec Travers III, dans lequel les citations importantes sont reprises, tronquées, transformées... et toujours identifiables, par un mot, une forme syntaxique. (Quelle est la plus petite unité de sens nécessaire à la reconnaissance d'un fragment de phrase? Cela dépend du contexte et du nombre de fois où cette phrase est apparue précédemment. Il s'agit quasiment d'une technique musicale, répétition d'un thème, de quelques notes, jusqu'à ce qu'il soit instinctivement identifié par l'auditeur ou le lecteur.) Cette technique de déformation/troncage est issue d'années d'écriture, elle apparaît notamment dans les journaux à propos de phrases ou d'auteurs très souvent cités, comme Del Guidice ou Toulet, parce qu'il s'agit de phrases si intimement mêlées à la vie intérieure de l'auteur qu'elles se retrouvent naturellement dans ses pensées quotidiennes sous les aspects les plus divers.

Ici, on en voit deux premiers exemples de ces techniques:
- utilisation isolée (troncage) : «guillements incertains»;
- transformation : «un peu de... mène à..., beaucoup en éloigne» en «un peu de... éloigne, beaucoup y ramène».

L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, le texte...
Roland Barthes par Roland Barthes, p.24 (légende de photo)

D’où viennent-ils ? D’une famille de notaires de la Haute-Garonne. Me voilà pourvu d'une race, d'une classe. La photo, policière, le prouve, Ce jeune homme aux yeux bleus, au coude pensif, sera le père de mon père. Dernière stase de cette descente: mon corps. La lignée a fini par produire un être pour rien.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.25 (légende de photo)

L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte...
Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture

Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement, dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d' Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.221

La lignée a fini par produire un être pour rien. [...] D’où viennent-ils ? D’une famille de notaires. L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, le texte...
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été p.156 à 165, en une seule ligne, en haut des pages.


Au dire de Freud (Moïse), un peu de différence mène au racisme. Mais beaucoup de différences en éloignent, irrémédiablement. Égaliser, démocratiser, massifier, tous ces efforts ne parviennent pas à expulser «la plus petite différence», germe de l'intolérance raciale. C'est pluraliser, subtiliser, qu'il faudrait, sans frein.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.70

À l'inverse, mais construite sur le même modèle:

[...] Qu'il soit temps d'aller au-delà du Nouveau Roman, c'est très vraisemblable, et il est bien possible même que cet au-delà implique un retour (1) à des formes combattues ou négligées par lui : encore faut-il que ce retour soit informé, instruit par l'expérience.
Renaud Camus, Buena Vista Park, p.104
(1) Un peu d'écriture éloigne du monde, mais beaucoup y ramène.

UN PEU D'ÉCRITURE ÉLOIGNE DU MONDE, MAIS BEAUCOUP Y RAMÈNE.
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été, p.333


Il se sent solidaire de tout écrit dont le principe est que le sujet n'est qu'un effet de langage.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.77

IL SE SENT SOLIDAIRE DE TOUT ÉCRIT DONT LE PRINCIPE EST QUE LE SUJET N'EST QU'UN EFFET DE LANGAGE.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.277


Du fragment au journal
Sous l'alibi de la dissertation détruite, on en vient à la pratique régulière du fragment; puis du fragment, on glisse au «journal». Dès lors le but de tout ceci n'est-il pas de se donner le droit d'écrire un «journal»? Ne suis-je pas fondé à condidérer tout ce que j'ai écrit comme un effort clandestin et opiniâtre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du «journal» gidien? A l'horizon terminal, peut-être tout simplement, le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le journal de Gide).
Le «journal» (autobiographique) est cependant, aujourd'hui, discrédité. Chassé-croisé: au XVIe siècle, où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Production de mes fragments. Contemplation de mes fragments (correction, polissage, etc.). Contemplation de mes déchets (narcissisme).
Roland Barthes par Roland Barthes, p.90-91

«DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.76


Peut-on — ou du moins pouvait-on autrefois — commencer à écrire sans se prendre pour un autre?
Roland Barthes par Roland Barthes, p.94
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été p.268

PEUT-ON — OU DU MOINS POUVAIT-ON AUTREFOIS — COMMENCER À ÉCRIRE SANS SE PRENDRE POUR UN AUTRE ?
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.255


Le rêve serait donc: ni un texte de vanité, ni un texte de lucidité, mais un texte aux guillemets incertains, aux parenthèses flottantes (ne jamais fermer la parenthèse, c'est très exactement: dériver.)
Roland Barthes par Roland Barthes, p.99

Un réseau de lignes fines, serrées, régulières, mouvantes marquaient son visage parcheminé, et deux rides plus profondes ouvraient et fermaient, de part et d'autre de sa bouche, des parenthèses qui se transformaient en guillements incertains lorsqu'il souriait d'un air las.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.70

LE RÊVE SERAIT DONC : NI UN TEXTE DE VANITÉ, NI UN TEXTE DE LUCIDITÉ, MAIS UN TEXTE AUX GUILLEMETS INCERTAINS, AUX PARENTHÈSES FLOTTANTES (NE JAMAIS FERMER LA PARENTHÈSE, C'EST TRÈS EXACTEMENT : DÉRIVER).
Ibid., p.108


La dernière phrase que j'ai relevée est utilisée très souvent par RC, mais dans un sens différent que celui prévu par Barthes. En effet, tandis que Barthes décrit un locuteur qui ne se rend pas compte de ce qu'il dit, de la façon dont il le dit, un locuteur inconscient de sa syntaxe et de son vocabulaire, en un mot un locuteur qui ne s'entend pas lui-même, Renaud Camus utilise plutôt cette phrase pour illustrer les conversations de sourds, où chacun parle très fort sans écouter personne, souvent avec une certaine vulgarité ne serait-ce que par manque de discrétion.

Ce qu'il écoutait, ce qu'il ne pouvait s'empêchait d'écouter, où qu'il fût, c'était la surdité des autres à leur propre langage: il les entendait ne pas s'entendre.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.148

Notons que "il les entendait ne pas s'entendre" est exactement l'aventure du spectateur qui regarde et écoute Théâtre ce soir.

Notes

[1] exprimée il est vrai avant internet, qui facilite désormais grandement les choses

[2] voir ma première lecture de Travers, qui serait à reprendre au vu de ce que j'ai découvert et compris depuis 2004

Le blog de Günther

Je suivais avec fascination les albums de Günther sur Facebook. Thanks God il est passé sur Flickr.
(Thanks God, parce que nous savons que nos "profils" FB peuvent disparaître d'un jour à l'autre, sans explication).

D'autre part, Gunther a ouvert un blog sur l'art de Weimar.

Les carnets de Finnegans Wake XI

Nous devions lire pour cette séance le chapitre 7 (1-7, selon la notation consacrée), dit le chapitre de Shem.

C'est un chapitre "facile", peut-être le plus facile avec le chapitre 8; il est possible dans faire une lecture traversante.
Shem est un peu une figure possible de Joyce. Le dégommage généralisé de Shem par Shaun dans ce chapitre ne peut être complètement sincère (puisqu'il s'agit du dégommage de Joyce par Joyce), mais la polyphonie est malgré tout beaucoup moins complexe que dans le chapitre "Tristan". On entend facilement les deux voix en contrepoint.

Le même motif intervient dans le chapitre précédent, le 1-6 (chapitre du questionnaire, ou quizz). Il est composé de douze questions (comme les douze apôtres). La douzième est très courte, la réponse aussi. La onzième est très longue, et la réponse d'une longueur équivalente à celle du chapitre Shem. Il s'agit d'une sorte de préparation du lecteur au chapitre de Shem (1-7), bien que ce soit un chapitre qui en réalité a été écrit après le suivant: la narration se tord littéralement sur elle-même.

Dans le chapitre 1-6 Shaun apparaît sous des instances diverses et notamment sous celle du professeur Jhon Jhamiesen qui dénonce Shem de façon si exagérée que cela se retourne contre lui. Ce chapitre contient plusieurs fables, dont celle opposant Brutus, Cassius et César sous la forme de Burrus, le beurre, Caseous, un fromage et un autre fromage : tout le conflit est traduit en termes de fromages.

Retour au chapitre 1-7, et plus précisément à partir de la page 185-27. (Daniel Ferrer nous recommande de nous fabriquer une réglette numérotant les lignes afin de retrouver très vite les passages sans compter les lignes.) Deux personnages prennent la parole, Justius et Mercius, la justice et la pitié. D'une certaine manière, on peut dire que Justius parle de lui à lui-même.

JUSTIUS (to himother): Brawn is my name and broad is my nature and I've breit on my brow and all's right with every feature and I'll brune this bird or Brown Bess's bung's one bandy. I'm the boy to bruise and braise. Baus! Stand forth, Nayman of Noland (for no longer will I follow you obliquelike through the inspired form of the third person singular and the moods and hesitensies of the deponent but address myself to you, with the empirative of my vendettative, provocative and out direct), stand forth, come boldly, jolly me, move me, zwilling though I am, to laughter in your true colours ere you be back for ever till I give you your talkingto! Shem Macadamson, you know me and I know you and all your shemeries. Where have you been in the uterim, enjoying yourself all the morning since your last wetbed confession? I advise you to conceal yourself, my little friend, as I have said a moment ago and put your hands in my hands and have a nightslong homely little confiteor about things. Let me see. It is looking pretty black against you, we suggest, Sheem avick. You will need all the elements in the river to clean you over it all and a fortifine popespriestpower bull of attender to booth.[...]
Finnegans Wake, p.187

"JUSTIUS (to himother)" : himother c'est à la fois la mère et lui-même, c'est aussi le frère.

Laurent Milesi (que nous avons vu précédemment) a écrit un article sur les fins et les débuts dans Finnegans Wake en montrant comment les fins annoncent les débuts. C'est particulièrement vrai si l'on examine l'enchaînement du chapitre 1-7 et 1-8 (le chapitre dit "Anna Livia").
Shem est celui qui écrit la lettre dictée par la mère, Shaun la transporte.

"Brawn is my name" : pas seulement le muscle.
Brown et Nolan sont un thème qui traverse FW. C'est un éditeur de Dublin.
mais il s'agit surtout de Bruno Nola (ou Bruno Nolan) : Giordano Bruno né à Nola, l'un des philosophes de la coïncidence des contraires. Joyce l'appelle aussi Bruno Brûlot, car brûlé par l'Inquisition.
=> Justius part en croisade contre la négativité. Il est le "Nayman of Noland", l'homme qui refuse.

Dans le carnet 6-b-6, on trouve une longue phrase qui est très vraisemblablement tirée d'ailleurs (Joyce l'ayant recopiée), mais la source demeure inconnue à ce jour: «I shall not follow him any longer through the inspired form of a 3 person but address myself to him directly...»
Dans le texte définitif cette phrase est reprise entre parenthèses et signale qu'on quitte la 3e personne. On s'adresse directement à Shem.
"obliquelike" : connotation morale (par opposition à droiture, rectitude)
"deponent" : double nature, forme active mais verbe passif
"mood" : l'humeur mais aussi les humeurs, dont il va être beaucoup question dans ce chapitre.

"hesitensies" : thème important. problème d'orthographe.
Il faut revenir à Parnell. Saint Patrick et lui sont les deux grandes gueules de l'Irlande. Souvent chez Joyce Parnell est associé au loup, car il a dit au moment de son arrestation : "don't throw me to the wolves". L'Eglise finira par abattre Parnell en prouvant son adultère avec Kitty O'Shea, mais avant cela il y avait eu une première tentative pour le discréditer. Il s'agissait de fausses lettres (forgeries) dans lesquelles Parnell semblait approuver des meurtres qui avaient eu lieu dans le Parc Phoenix. En fait elles avaient été écrites par un certain Piggott. Celui-ci fut confondu à cause d'une faute d'orthographe sur hesitancy. Cette hésitation sur "hésitation" enchanta Joyce.


L'origine des mots du carnet 6.b.6 et leur utilisation dans le texte

Dans ce chapitre Joyce a utilisé les reproches qu'on lui avait faits à propos d' Ulysses. Schaun, c'est son frère Stanislas, c'est aussi Oliver St John Gogarty (le modèle de Buck Mulligan dans Ulysses), ou encore Wyndham Lewis, un peintre moderniste que Joyce considérait comme un ami jusqu'à ce qu'il découvre son livre Time and Western Man dans lequel Lewis le critique vivement.

Je rappelle que les carnets contiennent des mots, des fragments, des phrases, et que la publication de ces carnets s'accompagne de l'identification (dans la mesure du possible) de l'origine de ces mots. Un autre pan du travail consiste à étudier l'utilisation de ces mots dans les phases successives des brouillons jusqu'à la version définitive.
Durant ce cours, Daniel Ferrer nous a montré l'origine de divers mots repris dans des articles de journaux. J'ai noté ce que je pouvais comme je pouvais.

incoherent atoms : mots notés mais non rayés dans le carnet 6.b.6 => donc non utilisé. Il provient d'un article de Virginia Woolf, Modern Fiction repris dans The Common Reader :

It is, at any rate, in some such fashion as this that we seek to define the quality which distinguishes the work of several young writers, among whom Mr. James Joyce is the most notable, from that of their predecessors. They attempt to come closer to life, and to preserve more sincerely and exactly what interests and moves them, even if to do so they must discard most of the conventions which are commonly observed by the novelist. Let us record the atoms as they fall upon the mind in the order in which they fall, let us trace the pattern, however disconnected and incoherent in appearance, which each sight or incident scores upon the consciousness.

Digression de Daniel Ferrer: «Nous avions étudié les notes de lecture de Virginia Woolf à propos d' Ulysses. Elles sont très négatives, alors qu'elle écrit finalement un article plutôt positif afin de mettre Joyce de son côté, contre la vieille garde. (À l'époque elle n'avait encore rien écrit, enfin si, La traversée des apparences qui était passé inaperçue et autre chose, de moindre intérêt. (Je ne sais pas si vous savez que les articles du TLS (Times Literary Supplement) ont été très longtemps anonymes. Ils ne sont signés que depuis une vingtaine d'années)).»

Dans les quelques lignes citées plus haut Woolf applique à Joyce les mots que la critique woolfienne applique habituellement à Virginia Woolf. A priori c'est plutôt aimable, mais Joyce a relevé "incoherent" et "atoms".

Plus loin dans le même article (Modern Fiction), Woolf note (anonymement, donc) à propos de Portrait of the Arstist as a young Man:

Indeed, we find ourselves fumbling rather awkwardly if we try to say what else we wish, and for what reason a work of such originality yet fails to compare, for we must take high examples, with Youth or The Mayor of Casterbridge. It fails because of the comparative poverty of the writer’s mind, we might say simply and have done with it.

Joyce reprend poverty of mind dans FW page 192, ligne 10 (192-10): «with a hollow voice drop of your horrible awful poverty of mind».

L'article du Sporting Times du 1er avril 1922 contre Ulysses était tellement outrancier que la librairie Shakespeare et Cie l'avait affiché à titre de publicité. Il commençait ainsi:

After a rather boresome perusal of James Joyce's Ulysses, published in Paris for private subscribers at the rate of three guineas in francs, I can realise one reason at list for Puritan America's Society for Prevention of Vice, and can undestand why the Yankee judges fined the original publication of a very rancid chapter of the Joyce stuff, which appears to have been written by a perverted lunatic who has made a speciality of the literature of the latrine.
in James Joyce, de Robert H. Deming (apparement il reprend l'article dans son entier).

=> Joyce réutilise rancid page 182-17.

L'article de Nation & Athenœum du 22 avril 1922 est également une source importante de mots désagréables :

Ulysses is, fundamentally (though it is much besides), an immense, a prodigious self-laceration, the tearing-away from himself, by a half-demented man of genius, of inhibitions and limitations which have grown to be flesh of his flesh.
toujours dans James Joyce, de Robert H. Deming

Joyce a repris semidemented p.179-25 :

It would have diverted, if ever seen, the shuddersome spectacle of this semidemented zany amid the inspissated grime of his glaucous den making believe to read his usylessly unread able Blue Book of Eccles, édition de ténèbres,

remarque: nous travaillons dans l'ordre des mots apparaissant sur le carnet, et non dans l'ordre de leur apparition dans FW.

Retour à l'article du Sporting Times : «The latter extract displays Joyce in a mood of kindergarten delicacy. The main contents of the book are enough to make a Hottentot sick»; ce qui devindra chez Joyce «their garden nursery» p.169-23.

emetic : Le Sporting Times du 1er avril 1922 déclare également : «I fancy that it would also have the very simple effect of an ordinary emetic. Ulysses is not alone sordidly pornographic, but it is intensely dull.»

(Il faut savoir que l'un des arguments utilisé par Le juge Woolsey pour autoriser Ulysses aux Etats-Unis était que le livre était plus émétique qu'érotique.)
Joyce utilise le mot emetic en 192-14,15: «pas mal de siècle, which, by the by, Reynaldo, is the ordinary emetic French for grenadier's drip».

Joyceries : vient d'un article du Sunday Express le 28 May 1922: «if Ireland were to accept the paternity of Joyce and his Dublin Joyceries ... Ireland would indeed... degenerate into a latrine and a sewer».
Joyceries est devenu Shemeries en 187- 35,36.

Asiatic. Il y a toute une thématique de l'étranger, du "bougnoule", dans ce chapitre. James Joyce finit par tout condenser p.190-36 191:

an Irish emigrant the wrong way out, sitting on your crooked sixpenny stile, an unfrillfrocked quackfriar, you (will you for the laugh of Scheekspair just help mine with the epithet?) semi-semitic serendipitist, you (thanks, I think that describes you) Europasianised Afferyank!

inspissateted : le Nation & Athenœum du 22 avril 1922: «Every thought that a super-subtle modern can think seems to be hidden somewhere in its inspissated obscurities.»
repris p.179-25. «the inspissated grime of his glaucous den making believe to read his usylessly unreadable Blue Book of Eccles,»

Blue Book : le Manchester Guardian du 15 mars 1923: «Seven hundred pages of a tome like a Blue-book are occupied with the events and sensations in one day of a renegade Jew».
On se souvient que Joyce avait demandé pour la couverture d' Ulysses le bleu du drapeau grec. Un blue book, c'est aussi un livre porno.

En fait, tout se passe comme si Shem était en train d'écrire Ulysses et Shaun en train de le lire.

millstones : the Dublin Review du 22 septembre 1922 parle de la censure bienvenue de l'Eglise catholique: «Her inquisitions, her safeguards and indexes all aim at the avoidance of the scriptural millstone, which is so richly deserved by those who offend one of her little ones».
repris ainsi par Joyce p.183-20: «unused mill and stumpling stones»
"Millstone", c'est la meule qu'on attachait au cou de ceux qui avaient fait scandale.

D'autre part, un certain docteur J.Collins, plus ou moins psychologue pré-psychanalyste, a écrit The Doctor Looks at Literature, dans lequel il cite Joyce comme l'exemple de l'écrivain plus ou moins pathologique. Selon Ellman, Collins est un modèle important pour le personnage de Shaun.


Une partie des notes prises pour Ulysses n'avaient pas été utilisées => Joyce les recycle dans FW. Il utilise également la copie de Madame Raphael. Il "n'aimait pas perdre". (On trouve dans les brouillons de Victor Hugo des phrases, des pistes empruntées et abandonnées, des débuts de romans, ce qu'il appelait "ses copeaux". Il y a là comme une générosité de la créativité, une expansivité. Rien de tel chez Joyce qui recycle tout.)
Cependant il reste des mots utilisés dans les carnets. Parfois certains posent la question à D. Ferrer: pourquoi se donner tant de mal pour éditer des carnets dont parfois seuls quelques mots ont été barrés (utilisés)... Mais tout est intéressant.
Il existe une sorte de mécanique dans l'utilisation des mots, le fait de les barrer garantit de ne pas les utiliser deux fois. Parfois Joyce se trompe (on s'en aperçoit quand on connaît bien les carnets), oublie de barrer, mais c'est assez rare.

James Joyce connaissait un certain James Steven, qui lui plaisait puisqu'il portait son prénom et celui de son personnage principal; et qui de plus était né le même jour que lui. Il lui avait proposé de terminer Finnegans à sa place, parce qu'il était malade et fatigué. Apparemment Joyce pensait vraiment qu'il y avait une méthode pour écrire FW.


Les différents stades de brouillon avant le texte définitif

passage page 185:

Primum opifex, altus prosator, ad terram viviparam et cuncti potentem sine ullo pudore nec venia, suscepto pluviali atque discinctis perizomatis, natibus nudis uti nati fuissent, sese adpropinquans, flens et gemens, in manum suam evacuavit (highly prosy, crap in his hand, sorry!), postea, animale nigro exoneratus, classicum pulsans, stercus proprium, quod appellavit deiectiones suas, in vas olim honorabile tristitiae posuit, eodem sub invocatione fratrorum geminorum Medardi et Godardi laete ac melliflue minxit, psalmum qui incipit: Lingua mea calamus scribae velociter scribentis: magna voce cantitans (did a piss, says he was dejected, asks to be exonerated), demum ex stercore turpi cum divi Orionis iucunditate mixto, cocto, frigorique exposito, encaustum sibi fecit indelibile (faked O'Ryan's, the indelible ink).

Shem fabrique de l'encre à partir de ses excréments et s'apprête à l'utiliser.
Le passage est en latin, c'est une posture fréquente, pseudo-scientifique. C'est aussi une façon de ne pas être trop explicite...
D. Ferrer ajoute: «Ça me rappelle de vieilles traductions d'Aristophane que je lisais quand j'étais jeune. Les passages un peu croustillants étaient traduits... en latin (on ne conservait pas le grec mais on ne se permettait pas le français, peut-être pour protéger les enfants s'ils tombaient dessus par hasard).»

  • Projection au tableau du manuscrit de ce passage. Il s'agit du premier brouillon connu de ce passage, à cela près qu'il est si bien écrit (régulier, sans rature) qu'il est possible qu'il y en ait eu un avant que nous ne connaissons pas.

Sur ce brouillon, le passage pious Eneas n'existe pas encore. (Attention, le texte ci-dessous est le texte définitif, pas le premier stade de brouillon que nous avons étudié en cours, à propos duquel j'ai pris quelques notes).

Then, pious Eneas, conformant to the fulminant firman which enjoins on the tremylose terrian that, when the call comes, he shall produce nichthemerically from his unheavenly body a no uncertain quantity of obscene matter not protected by copriright in the United Stars of Ourania or bedeed and bedood and bedang and bedung to him, with this double dye, brought to blood heat, gallic acid on iron ore, through the bowels of his misery, flashly, faithly, nastily, appropriately, this Esuan Menschavik and the first till last alshemist wrote over every square inch of the only foolscap available, his own body, till by its corrosive sublimation one continuous present tense integument slowly unfolded all marryvoising moodmoulded cyclewheeling history (thereby, he said, reflecting from his own individual person life unlivable, trans-accidentated through the slow fires of consciousness into a dividual chaos, perilous, potent, common to allflesh, human only, mortal) but with each word that would not pass away the squidself which he had squirtscreened from the crystalline world waned chagreenold and doriangrayer in its dudhud. This exists that isits after having been said we know. And dabal take dabnal! And the dal dabal dab aldanabal! So perhaps, agglaggagglomeratively asaspenking, after all and arklast fore arklyst on his last public misappearance, circling the square, for the deathfęte of Saint Ignaceous Poisonivy, of the Fickle Crowd (hopon the sexth day of Hogsober, killim our king, layum low!) and brandishing his bellbearing stylo, the shining keyman of the wilds of change, if what is sauce for the zassy is souse for the zazimas, the blond cop who thought it was ink was out of his depth but bright in the main.

double dye: dye and double dye : grand tain. Mais on entend aussi "dare and double dare''.

J'ai noté ici le nom d'un jeune Joycien, Finn Fordham, qui a écrit Lots of fun at Finnegans wake, mais je ne sais plus pourquoi il a été cité.''

foolscaps: c'est un format de feuille, c'est aussi le bonnet du fou. integument: une peau qui n'aurait qu'une seule face (comme une figure de Moebius). Universal history & that self which he hid from the world grew darker and darker in outlook. (il s'agit d'une citation du brouillon: pas le texte final). On a ici l'idée d'un moi caché qui se révèle en noircissant du papier. Dans le texte final cela apparaît plus loin, à propos du blond cop.

Au dos de cette page de brouillon apparaît un complément: «the reflection from his personal life transaccidentated in the slow fire of consciousness into a dividual chaos...» (J'ai copié en vitesse, il peut manquer des mots ou je peux en avoir ajouter.)
Tranaccidentated: ce serait l'inverse de la transsubstantation (ce qui en vérité ne nous éclaire guère...)
Ce passage au dos du brouillon sera ajouté entre parenthèses à la version finale.

D'autres ajouts apparaissent en marge.
through the bowels of his misery : vient quasi littéralement d'une "Vie de Saint Patrick".
La plume est aussi la clé; qui est aussi évidemment un élément pénien.
Le stylo porte des clochettes (comme le bonnet du fou).

  • Le stade suivant est le dactylogramme (la copie tapée à la machine et non plus manuscrite).

corrosive sublimation: c'est aussi la transformation des excréments en œuvre d'art, la sublimation au sens freudien.
non corrosive sublimation: voir le chapitre "Circé" dans Ulysses, à propos du fantôme de la mère de Steven.
gallic acid on iron ore : c'est réellement une méthode pour faire de l'encre (bleue)
gallic: français. acidité française? dans la façon d'écrire? => quoi qu'il en soit, dégénérescence joycienne pour les Irlandais.

sublimatioon human tegument => remplacé par sublimation one continuous present tense integument
universal history devient moodmoulded cyclewheeling history
moodmoulded = un peu moisi; cyclewheeling = ni progressif ni régressif
le moi caché devient le "moi-seiche" (the squidself) : qui se cache dans un nuage d'encre tout en se révélant dans l'écriture.
chagreenold and doriangrayer: La Peau de chagrin et Le portrait de Dorian Gray. => Le parchemin qui est sa propre peau se déroule et se réduit; il devient de plus en plus gris (poids des vices de celui qui écrit).
waned: croître et décroître.

  • Sur les épreuves, ajout de la première phrase du passage "Then, pious Eneas,"

copriright (coprophagie)
Urania : Uranie la muse de l'astronomie; Uraniens, surnom des homosexuels entre eux; urine...
copriright in the United Stars of Ourania : un problème pour Joyce. Ulysses étant interdit aux USA (à cause de son obscénité), il n'avait pas de copyright et il était paru plusieurs éditions pirates, dont certaines pas inintéressantes, mais pour la plupart de très mauvaise qualité.


Le chapitre précédent, p.126

So?
Who do you no tonigh, lazy and gentleman?
The echo is where in the back of the wodes; callhim forth! (Shaun Mac Irewick, briefdragger, for the concern of Messrs Jhon Jhamieson and Song, rated one hundrick and thin per storehundred on this nightly quisquiquock of the twelve apostrophes, set by Jockit Mic Ereweak.
James Joyce, Finnegans wake, début du chapitre 6

Je fais ce qu'il ne faut pas faire: je ne respecte pas les lignes et la pagination de l'édition papier, qui permet d'identifier précisément chaque référence (aussi intangible que la Bible, j'en suis toute émerveillée à chaque fois que j'y pense).

Jhon Jhamieson : James Joyce et un whisky bien connu.
quisquiquock : un quizz (le chapitre des quizz). douze questions comme les douze apôtres. Chaque question porte sur un des personnages principaux qui entrent en jeu dans FW.

Question 11 en bas de la page 148.

If you met on the binge a poor acheseyeld from Ailing, when the tune of his tremble shook shimmy on shin, while his countrary raged in the weak of his wailing, like a rugilant pugilant Lyon O'Lynn; if he maundered in misliness, plaining his plight or, played fox and lice, pricking and dropping hips teeth, or wringing his handcuffs for peace, the blind blighter, praying Dieuf and Domb Nostrums foh thomethinks to eath; if he weapt while he leapt and guffalled quith a quhimper, made cold blood a blue mundy and no bones without flech, taking kiss, kake or kick with a suck, sigh or simper, a diffle to larn and a dibble to lech; if the fain shinner pegged you to shave his immartial, wee skillmustered shoul with his ooh, hoodoodoo! broking wind that to wiles, woemaid sin he was partial, we don't think, Jones, we'd care to this evening, would you?

acheseyeld : exilé (phonétiquement) + mal aux yeux.
Dans ce paragraphe des échos de chansons.
La question est à peu près celle-ci: si un mendiant exilé/aveugle venait nous demander la charité, je ne pense pas qu'on lui répondrait, hein, Jones?
Et la réponse : bien sûr que non pour qui me prenez-vous?

Voir la suite et entre autres:

But before proceeding to conclusively confute this begging question it would be far fitter for you, if you dare! to hasitate to consult with and consequentially attempt at my disposale of the same dime-cash problem elsewhere naturalistically of course, from the blinkpoint of so eminent a spatialist.

conclusively confute: réfuter/conforter dans le même mot.
same dim, cash problem : c'est le temps caché
the blinkpoint: à la fois le point de vue et l'œil fermé, le point aveugle.
spatialist: l'espace contre le temps. Le spécialiste des époques, whydam Lewis (cf.ci-dessus).

Dans la suite on trouve Bitchson (Bergson, philosophe qui travaillait sur le temps, attaqué par Lewis); Winestain (tache de vin = Wiggenstein); Professor Loewy-Brueller (Lévy-Bruhl) : la réponse paraît profondément scientifique alors qu'elle est avant tout profondément sordide. La suite va continuer par une fable, " The Mookse and The Gripes", p.152, dans le genre "Le renard et les raisins". Il s'agit encore d'une lutte entre l'espace et le temps.
Les attaques continuent.

En bas de la page 160 on attaque un autre terrain. My heeders will recoil : my readers will recall.
La suite est une allusion à Pope: «Fools rush in where angels fear to tread»; les fous se précipitent où les anges n'osent poser le pied.
Mais ici le proverbe se retourne et il apparaît que les anges ont été bien bêtes.
Il s'agit d'une sottise-fiction.
hypothecated Bettlermensch : l'hypothèque du mendiant
the quickquid : fast box => se faire du blé rapidement. want ours : il en veut à notre argent
Tout ce paragraphe ne parle que d'argent. Evoque les dogmes d'Origène notamment.

Burrus and Caseous have not or not have seemaultaneously : les mêmes. Les heureux jours de la laiterie. «On régresse à pleins tubes» (D. Ferrer sic.) buy and buy (pour by and by) : toujours des problèmes d'argent.
Nous sommes en pleine utopie alimentaire.
risicide : tue le rire
obsoletely: temps passé
passably he: possibly be.
histry seeks and hidepence : seek and hide. L'argent est caché.
Duddy, Mutti : regression
twinsome bibs but hansome ates : encore les deux qui deviennent trois. Handsome is as handsome does : est bon celui qui agit bien.
shakespill and eggs : Shakespeare and eggs (à cause de: Bacon and eggs...)
I'm beyond Caesar outnullused: reprend la phrase de César Borgia: "aut Caesar aut nullus".
unbeurrable from age : insupportable avec l'âge; un fromage à manger sans beurre
pienefarte : to fart = péter
Caesar = Käse = fromage en allemand
Sweet Margareen: la conquérir avec des expressions latines.

Tout le passage n'est qu'un flot de produits laitiers et des jets d'excréments. C'est très enfantin tel que le voit une certaine psychanalyse.

Ricardou : photo volée

5 mai 2010, bibliothèque de l'Arsenal.


P.A.

CHERCHE UN HOMME QUI ARTICULE

Cherche un homme
Ayant sérieux pécule
Et qui, de plus, articule.
AR-TI-CULE
Because, j'en deviens dingue
Qu'il m'arrive d'être sourdingue.

Qui articule
Qui roucoule qui hulule
Qui vocalise
Qui, dès le matin, me dise :

- Ma chérie, reste au lit
Je vais préparer le café
Et te l'apporter
Avec des tartines grillées
Du saumon fumé
Des tranches de lard
Des œufs brouillés
Et un pot de caviar

CA-VIAR
Qui rime avec JA-GUAR — enfin presque
Si l'on veut être chevaleresque.
CA-VIAR.

Vraiment, je deviens sourdingue !
Avant d'aller au burlingue
(Il a déjà mis son manteau
Son chapeau)

Qu'il me dise
D'une voix exquise
Mais tout à fait précise :
— Je te laisse la voiture
(La marche à pied c'est bon pour ma cure)
Comme ça tu pourras faire les magasins
T'acheter ce dont tu as besoin.

CE-DONT-TU-AS-BESOIN. BESOIN

Sac en crocodile, escarpins
Des collants
Un manteau d'astrakan
Robes, sous-vêtements…
Enfin, tu vois
Tu sais mieux que moi, mon petit lutin
Ce qui convient à ton tempérament.
Je te laisse un chèque en blanc.

CHÈ-QUE EN… BLANC
Bien articuler
Pas chèque en PLAN
CHÈ-QUE-EN-BLANC.

Parfois l'oreille gauche me fourche
Et j'ai la droite qui louche
Mais si je m'applique à ouïr
Je puis entendre sans déplaisir :
— Ma chérie, c'est toi la plus belle
Si tu veux, cet été, je t'emmène aux Seychelles
SEY-CHELLES. Chelles comme la ville de Chelles
Mais avec SEY, devant. SEY-CHELLES

Ou si tu préfères
Tant qu'à faire
A Honolulu.
Lulu comme Lulu mais avec Hono devant
Bien laisser filtrer l'air entre tes dents
HO-NO-LU-LU.

Si je suis quelquefois de la feuille un peu dure
Certains mots, par nature
Bruissent avec bonheur à travers ma ramure.

En bref, un homme qui sait parler aux femmes
Belle âme
Bon pécule
Et qui articule.

AR-TI-CULE.

René de Obaldia, Fantasmes de demoiselles, femmes faites ou défaites cherchant l'âme sœur

Le nom est la voie royale du désir

Ces noms étaient très français, et dans ce code même, néanmoins très originaux; ils formaient une guirlande étrange de signifiants à mes oreilles (à preuve que je me les rappelle très bien: pourquoi?): Mmes Lebœuf, Barbet-Massin, Delay, Voulgres, Poques, Léon, Froisse, de Saint-Pastou, Pichoneau, Poymiro, Novion, Puchulu, Chantal, Lacape, Henriquet, Labrouche, de Lasborde, Didon, de Ligneroles. Comment peut-on avoir un rapport amoureux avec des noms propres?

Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, p.55

L'avis de Renaud Camus sur le comportement de Juan Asensio

Une chance pour le temps est paru en janvier dernier. Il y a donc plusieurs mois que j'aurais pu mettre en ligne ce qui va suivre.
Je ne l'avais pas fait d'une part pour éviter tout triomphalisme (puisque cet extrait porte le même jugement que moi sur Asensio); d'autre part parce que j'aurais eu l'impression de tirer sur l'ambulance puisque j'ai depuis déposé plainte contre Asensio dans une autre affaire.
Mais puisque Asensio s'est autorisé récemment des commentaires plus que violents à propos d'un passage d' Une chance pour le temps, il me semble légitime d'en donner ici l'intégralité afin que les quelques lecteurs intéressés puissent comprendre de quoi parle JA.

Je commente en notes de bas de page.
Ce sera un peu indigeste quand mes commentaires seront longs car je ne peux revenir à la ligne dans les notes de bas de page. Veuillez m'en excuser.

Le site de la Société des lecteurs est secoué depuis une semaine d'une terrible querelle, à laquelle je n'ai Dieu merci aucune part et dont je me tiens rigoureusement éloigné, sans hésitation et sans regret. A l'origine elle opposait Didier Goux, ce journaliste et ghost writer qui est venu nous voir ici en décembre dernier avec sa femme, et nous avait alors invités au Bastard, à Lectoure; et Juan Asensio, le critique bien connu de la blogosphère — je veux dire que c'est sur les blogs, principalement, et d'abord sur le sien, "Stalker, dissection du cadavre de la littérature", qu'il exerce ses talents de critique.

Stalker, ou plutôt Juan Asensio, donc, s'est vu inviter à l'automne dernier à diriger et à composer un numéro spécial d'une revue nommée La Presse littéraire, numéro qui serait consacré aux écrivains dits infréquentables. Asensio m'a proposé d'écrire un article, pour ce numéro de la revue, sur l' infréquentable de mon choix — proposition que je déclinai faute de temps. D'autre part il voulait que me soit consacré un article dans ledit numéro, à moi à titre d' infréquentable. Paul-Marie Coûteaux était volontaire pour écrire cet article-là. Mais Paul-Marie Coûteaux est surtour lecteur de mon journal, et peut-être de Du sens: j'ai craint qu'il ne fasse de moi un portrait un peu attendu, en vieux conservateur ou réactionnaire à la plume alerte. Valérie Scigala, qui connaît bien les Eglogues et dont j'imaginais qu'elle tirerait son texte et mon portrait tout à fait vers l'autre versant, du côté du formalisme et de "l'écrivain d'avant-garde", pour aller très vite; et cela me paraissait bien préférable, et plus surprenant dans ce contexte d'hommages rendus, pour l'essentiel, aux "réactionnaires" (dont je suis aussi, certes, mais, en l'occuttence, le point étant acquis, il ne me semblait pas nécessaire de revenir sur lui). En fait, Valérie Scigala a écrit un article très général et très descriptif, sorte d'introduction pour tous ceux (et ils sont certes l'immense majorité, la quasi-totalité, même) qui n'ont jamais entendu parler de moi; et elle n'a pas du tout parlé des Egloques et des techniques et procédés qui y sont à l'œuvre[1].

Le numéro de La Presse littéraire est paru le mois dernier. Didier Goux, comme à peu près tout le monde désormais, a lui-même son blog et il y a parlé du dossier sur les "Infréquentables". Il a dit s'être précipité sur le texte à moi consacré par Valérie Scigala, qu'il admire beaucoup, pas seulement pour ses talents littéraires; et l'avoir trouvé très bon. Il a malheureusement ajouté — malheureusement de mon point de vue, car, comme Didier Goux est devenu un des grands animateurs du forum de la société de (mes) lecteurs, il me mettait dans une situation diplomatique assez délicate [2] (mais enfin il était parfaitement libre d'écrire sur son blog ce qu'il voulait) — ajouté, donc, que pour arriver jusqu'à ce texte de Valérie Scigala il fallait d'abord traverser la très indigeste et très ampoulée (je ne me souviens plus des termes exacts, mais ils n'étaient guère aimables[3]) introduction de Juan Asensio au numéro. Ce que voyant Juan Asensio (tous ces blogueurs se surveillent de l'œil les un les autres, et par un système de collationnement automatique ils sont aussitôt prévenus de tout ce qui s'écit sur eux)[4], il eut l'immense tort, à mon avis, de répondre, sur le blog même de Goux. Quelle idée! J'ai vu pour ma part qu'un des amis d'Asensio, sur un autre blog encore, le félicite de cet excellent numéro de revue mais déplore (je suis en train m'apercevoir que j'ai déjà parlé d'une grande partie de tout cela...) que tout de même la collection des infréquentables réunis soit par trop inégale, allant de Corneille à... (oui, j'ai déjà relevé ces trois petits points) Renaud Camus: eh bien il ne m'est pas venu une seule seconde à l'esprit de répondre à cette insulte qui d'ailleurs, bien que portant sur moi, ne m'était pas adressée, non plus que celle de Goux portant sur Juan Asensio n'était adressée à Asensio. En plus Asensio s'est acquis toute une réputation de critique, il y a eu de grands articles sur lui dans la presse généraliste, il est dans certains cercles une espèce de célébrité: que pouvait bien lui faire une insulte en passant d'un blogueur inconnu et tout à fait débutant (en son bloguisme)?[5]

Or non seulement Asensio a répondu mais il a voulu entraîner Valérie Scigala dans la querelle. Il l'a trouvée peu favorable à ce dessein. Elle a même fait état, je crois bien (je n'ai pas suivi tout cela directement), de réserves sur la revue et sur l'idée directrice du numéro dirigé par Asensio; et elle aurait regretté que je figurasse, moi, parmi de vrais infréquentables tels que Brasillac et Dantec.[6] L'expression de ce regret a mis Asensio en fureur (il semble qu'il suffise de peu) et il a reproché à Valérie Scigala, pas tout à fait à tort, de s'aviser un peu tard de la compagnie où je me trouvais dans la revue et dont il ne lui avait, d'emblée, rien caché: sa fine bouche rétrospective était, d'après lui, une trahison. Seulement il mit tant de violence à sa dénonciation de Valérie Scigala[7] que Goux, le principal responsable de la querelle, décida, par galanterie, de fermer son propre blog au critique irascible; lequel estima alors que non seulement on l'insultait, mais qu'en plus on l'empêchait de répondre. Sur quoi il ne fit ni une ni deux et transporta la querelle sur le forum de la Société des lecteurs puisque Goux (qu'il appelle Gousse, et c'est hélas caractéristique de ses procédés et de son style (mais Goux, il est vrai, l'appelle Juanito)) y intervenait souvent (mais pas à propos de lui). Et depuis lors ce n'est qu'une longue pétarade de noms d'oiseaux et de bouses de vache (pour rester poli, ce dont Asensio, au moins, ne se soucie guère).

Ce Basque est tellement violent et tellement prolixe que du côté du site des lecteurs tout le monde, après quelques jours, a baissé les bras, ce qui n'apaise pas du tout ce furieux. Au contraire, il s'est mis à accuser la compagnie d'incapacité à lui répoondre, de débilité, de nullité intellectuelle, de tout ce qu'on veut. Il est allé chercher le soutient de deux siens acolytes des blogs, Ygor Yanka et Germain Souchet, autres contributeurs du fameux numéro de revue; ou bien ils se sont manifestés tous seuls, attirés par l'odeur de la poudre et animés par le courageux désir de soutenir leur général. Goux croit à tort que ces trois pistoleros n'en font qu'un, et rien ne l'en fait démordre, ce qui est absurde. Mais bien plus absurde encore est Asensio, qu'on croirait n'avoir rien d'autre à faire que de porter le fer et le feu du matin au soir sur ce pauvre forum qui n'en peut mais: on en est ce soir à sa trente et unième intervention!

Dimanche 18 mars, neuf heures et quart, le soir. Ceux qui ne savent pas croient, bien à tort, que j'ai un rapport quelconque avec la tradition éructante de l'extrême droite française, laquelle non seulement m'est totalement étrangère, mais que j'ai le plus grand mal à supporter. Asensio et les siens me pressent tous les jours d'intervenir dans la querelle qui ravage le forum de la Société des lecteurs; et avec chaque jour qui passe je suis moins tenté de le faire.

Cette querelle n'a d'ailleurs rien d'une guerre civile, puisqu'elle oppose des habitués du forum, tous du même côté, à des éléments extérieurs, Asensio et ses amis, qui s'avancent en pays conquis. A Franck Chabot, le webmestre, qui me demandait mon avis, je recommandai hier la méthode Koutouzov, le recul infini, la terre brûlée. A mesure que les envahisseurs disposent de plus de place ils se perdent eux-mêmes et se déconsidèrent plus sûrement[8]. C'est vrai surtout pour Asensio, qui a dit dix fois qu'il ne reviendrait plus jamais, que cette intervention-ci ou celle-là était la dernière de sa part, qu'il était trop bon de perdre son temps avec des imbéciles (il a recours à des termes plus vifs) tels que les habitués de ce forum; et qui revient toujours, à cause de l'impossibilité où il est de se résoudre à n'avoir pas le dernier mot. Même s'il avait eu raison il en aurait perdu depuis longtemps tout le bénéfice intellectuel et moral par ce terrible besoin qu'il étale de voir sa victoire officiellement consacrée et la supériorité qu'il se prête dûment établi.

C'est incompréhensible: que peut bien faire à un critique dans une certaine mesure reconnu comme il l'est l'assurance qu'il l'a bien emporté sur des amateurs, sur des inconnus, des indifférents? Si j'étais encore plus loin de tout cela que je ne le suis je pourrais presque trouver émouvante la formidable insécurité que révèle cette attitude, cette exigence enfantine que tout le monde voie bien sur lui les lauriers.[9] Mais il n'y a pas de victoire, encore moins de lauriers — juste une pathétique insistance à convaincre de leurs torts des malheureux auxquels, dans le même mouvement, on assure qu'il sont des moins que rien (et une nouvelle fois j'édulcore considérablement).

Encore n'avais-je pas connaissance hier du message qui au tout début de la querelle a incité Didier Goux à fermer son blog à Asensio: celui-ci écrivait sur Valérie Scigala des choses inimaginables de muflerie, de grossièreté et de bassesse. C'est Valérie Scigala qui a elle-même porté ces phrases abjectes à la connaissance des visiteurs du forum. Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière. De la mienne en tout cas exit Juan Asensio, sans regret de ma part (et d'autant moins qu'il n'y tenait guère de place).

Renaud Camus, Une chance pour le temps, (journal 2007), p.104-108

«Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière.» : exactement.

Deux derniers points:
- Pour ceux à qui cela pourrait servir, un vrac de liens autour de JA ;
- merci de rester courtois et mesuré dans vos commentaires: n'oubliez pas qu'il y a une instruction en cours. Exposez objectivement votre opinion, soignez la forme. N'oubliez pas que si vous regrettez ce que vous avez écrit, vous ne pourrez pas l'effacer.

Notes

[1] J'ai répondu ailleurs à ce point (que "mes" lecteurs habituels me pardonnent, je farcis mes commentaires de liens à l'intention des visiteurs de passage.)

[2] Le plus drôle, comment dire, c'est que je me suis vue dans la même situation (délicate). Il se trouve que je partageais l'avis de Didier Goux sur le style d'Asensio, mais que par loyauté (JA était le rédacteur en chef du numéro dans lequel j'écrivais), par reconnaissance pour le travail accompli, aussi (énorme travail de relecture), je ne voulais pas, je ne pouvais pas, le dire: donc c'est parce que je ne voulais pas dire ce que je pensais de son style que j'ai botté en touche en disant que je ne défendais pas quelqu'un de systématiquement agressif et goujat... C'était par souci de ménagement, le croirez-vous...

[3] Voici: «Je suis plongé depuis ce matin, dans le hors-série de La Presse littéraire. Ce que j'en ai lu jusqu'à présent me semble de bonne tenue et d'harmonieuses proportions. Il est d'autant plus navrant de voir l'édifice partiellement gâché par son narthex, je veux parler de l'article d'ouverture de Juan Asensio, rédigé dans un style calamiteux, d'un pompeux m'as-tu-vuisme, qui mène sa prose jusqu'à la frontière du lisible.»

[4] Précision: à ma connaissance, aucun des blogueurs que je lis n'a créé de "Google alert" sur son nom!

[5] Ici je ne comprends pas Renaud Camus: Goux n'a émis qu'un jugement, un jugement catégorique, ironique, mais de là à appeler cela une insulte... Vexant oui, insultant non. Si c'est vrai JA doit travailler, si c'est faux DG se ridiculise, voilà tout. A chacun de se faire son opinion en lisant JA. (Vous trouverez ici un extrait de l'introduction en cause.)

[6] En fait, il s'agit ici de l'interprétation que JA a retenue des premiers commentaires intervenus ici. Cependant, si l'idée de réunir tous les infréquentables dans une même revue me paraît une erreur de stratégie quand on ne tire pas de fierté particulière à être connoté très à droite, cela n'aurait pas été une raison pour moi de refuser d'écrire dans la revue (dans mon commentaire, j'essaie surtout d'apaiser Etienne): après tout, Renaud Camus est assez grand pour gérer son image comme il l'entend (sans compter que les conseils qu'on lui donne en ce domaine sont contre-productifs). Non, la vraie raison que j'avais de refuser en novembre 2006 quand on m'a proposé d'écrire cet article, c'est que je savais qu'Asensio était peu recommandable: il venait de laisser des messages insultants dans plusieurs blogs amis. Si j'ai parlé de ses chaussures lors de la recension de la soirée, c'est que je préférais dire ce que je pensais de ses chaussures que de lui. Pourquoi avoir accepté, alors? Pour deux raisons: la première était que j'étais flattée que Renaud Camus me proposât l'exercice, et curieuse de voir si je pourrais le mener à bien. Je n'ai jamais évoqué jusqu'à ce jour la deuxième raison, plus sensible: c'est qu'à l'époque, les relations entre Renaud Camus et moi étaient loin d'être au beau fixe. En mai 2006 j'avais quitté le forum de la SLRC (à cause de Matton), forum qui végétait depuis; d'autre part RC et moi discutions pied à pied sur le forum privé de l'in-nocence. Que Renaud Camus me proposât d'écrire cet article signifiait qu'il restait fidèle à sa règle de "séparation des affects" (cf. Buena Vista Park, Notes sur les manières du temps, etc.), que nous pouvions être en total désaccord sur certains points sans que cela nuise à la confiance qu'il me portait. Qu'aurait-il pensé si j'avais refusé? Que je boudais? Certes j'aurais pu lui expliquer, preuves à l'appui, que travailler pour Asensio n'était pas une bonne idée, mais aurait-il eu la patience de m'écouter? N'aurait-il pas répondu «Oui, oui» tout en n'en pensant pas moins? Je n'ai pas pris ce risque, j'ai accepté (appliquant en cela cette même règle de séparation des affects: on me demandait d'écrire un article, pas de juger un individu. Il faudrait maintenant établir la liste des cas où il NE FAUT PAS suivre cette règle).

[7] Admirons comment Asensio avait infléchi le débat: il s'agissait au départ de donner une opinion sur son style, à la fin de juger mon comportement.

[8] C'est bien pour cela que Franck Chabot n'aurait pas dû mettre les-dits messages hors ligne: ils constituaient une preuve de "la méthode Asensio" dont celui-ci se vante sur son blog.

[9] C'est sans doute la raison pour laquelle le cercle des blogueurs que je fréquente l'a toujours en quelque sorte materné et jamais réellement pris au sérieux. La pitié n'est jamais loin.

Groupes Flickr illustrant les livres de Renaud Camus

Et après (le succès de) Journal d'un voyage en France, voici un groupe Flickr autour de L'Amour l'Automne.

Nous attendons vos contributions (je pense au moins à un certain blogueur)...

La procrastination selon Barthes

C'est fou, le pouvoir de diversion d'un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse: travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l'eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d'eau aujourd'hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l'arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc.: je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l'Alternante, la Papillonne.)

Roland Barthes par Roland Barthes, p.72

Voyages parallèles et immobiles

Cet extrait rend compte de l'effet que produit l'identification des sources : c'est parce que l'on sait d'où viennent les mots qu'on lit que la lecture linéaire amène avec elle plusieurs plans ou arrières-plans. Ce que Joyce accomplit au niveau du langage en incorporant plusieurs sens, plusieurs langues, dans des mots déformés, condensés ou étirés, RC l'accomplit au niveau de la littérature, amenant une série d'arrières-plans avec un seul mot ou une seule phrase.
C'est en tout cas ce qui motive ma recherche des sources: le plaisir d'entendre résonner des auteurs et des situations multiples à partir d'un seul mot.

Au fond, Ricardou a tort de préconiser entre toutes la "métaphore de transit", qui risque de devenir simple transition: car il n'y a d'intérêt à être porté ailleurs qu'à la condition de rester aussi là où l'on est — transporté, oui, mais sur place: que marchant par un jour d'hiver le long du corso Magenta, ici et maintenant, je continue de suivre le boulevard désert aux trottoirs accablés de chaleur d'une ville moyenne de la province française, «dans la lumière des années cinquante» (comme dit mon grand ami Duparc, cité par Mme Sallenave).
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1487

(Ici par exemple, "mon grand ami Duparc" ramène vers Gide et "mon grand ami Hubert" (Paludes);
Duparc fait référence au jeu des hétéronymes dans l'écriture d' Echange;
plus tard "mon grand ami Hubert" sera l'un des surnoms de Marcheschi dans le journal ou Vaisseaux brûlés.)

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