Ah tiens, un Camus spécialiste de l'extrême-droite

A l'occasion du procès de Breivik, Jean-Yves Camus revient sur le développement de l'islamophobie en Europe :

[…]
L'enquête du journaliste norvégien Oyvind Strommen, La Toile brune (Actes Sud, 206 p., 21 euros), montre bien l'obsession qui s'est emparée depuis le début des années 2000 d'une partie significative des droites radicales xénophobes en Europe occidentale. Il s'agit de la peur d'Eurabia, néologisme forgé en 2006 par l'essayiste Bat Ye'Or, désignant un continent et une culture européens soumis de leur plein gré à l'islam et à son corpus de lois normatives, la charia, ayant renié leurs racines "judéo-chrétiennes" et de surcroît en voie d'être démographiquement submergés par les musulmans, au point que les Européens "de souche" deviendraient bientôt minoritaires.
[…]
Evolution vers un national-patriotisme qui, né sur le rivage de la gauche souverainiste, réduirait désormais la notion de nation à la question identitaire et se retrouverait en accord avec un Front national normalisé ? On peut en tout cas remarquer que le Parti de la liberté néerlandais, comme naguère Pim Fortuyn et les populismes xénophobes scandinaves, a retourné contre l'islam les idées de la gauche émancipatrice des années 1970 : droits des femmes, des homosexuels, des minorités (les juifs notamment) menacés par la répression de la "déviance" que les islamistes au pouvoir mettent en oeuvre.
[…]
Ensuite, cette idée rabaisse le concept de civilisation européenne au niveau d'une réaction de rejet épidermique de l'Autre, sans proposer de projet culturel cohérent susceptible de définir les valeurs auxquelles les musulmans d'Europe seraient tenus de s'intégrer. Elle témoigne des énormes difficultés de la culture européenne à admettre les identités dialogiques en évitant le double écueil du relativisme et de l'uniformisation.
[…]

"Le monde manichéen d'Eurabia", Jean-Yves Camus dans Le Monde, le 29 mai 2012

(Ces théories du complot, c'est tellement bête. Et comment ne pas penser au Protocole des sages de Sion?)

Ici, le "livetweet" du procès Breivik. (Attention, c'est twitter: si vous voulez conserver quelque chose, faites des copies d'écran ou des copier/coller).

Monet, mon nez, monnaie

C'est un motif récurrent dans les Travers de passer de Monet à monnaie à Zahir à Louis XVI reconnu Ravenne à l'obole de Charon, etc.

Au-delà de l'homophonie, j'en trouve la source "théorique", dans le mémoire de Renaud Camus, La politique de "Tel Quel" (car l'homophonie ne suffit pas, il y faut plus : ici, le sens et Marx sont convoqués).

Par sa pratique même, "Tel quel" a été amené à mettre de plus en plus l'accent sur le mode de production du texte littéraire, c'est-à-dire à s'élever contre une pure et simple sanctification du produit ("l'œuvre") et du "capitaliste" qui en assumerait en quelque sorte le financement et l'accumulation ("l'auteur"). En un sens, tout se passe comme si l'analyse que Marx a mené à bien dans l'ordre de l'économie politique n'avait pu être opérée au niveau de l'économie dite " symbolique", c'est-à-dire de la faculté signifiante elle-même. Cette économie est donc un lieu d'aliénation, de mystification constante. Le geste que veulent découvrir Baudry ou Jean-Joseph Goux, dans sa réalité concrète de langage, d'écriture, n'est rien d'autre que celui qui a été analysé par Marx. Seulement, la marchandise de langage est moins immédiatement accessible à la critique, en ceci que sa forme n'apparaît pas au premier coup d'œil, qu'il faut dédoubler en quelque sorte le regard de la science sur lui. Pour Jean-Joseph Goux, le sens joue le rôle que l'argent joue dans la circulation des marchandises.[1].

Renaud Camus, La politique de "Tel Quel", p.66 (inédit)

Notes

[1] Cf. Jean-Joseph Goux, "Marx et l'inscription du travail", Tel Quel n°33 et Théorie d'ensemble, p.188.

J'achève ce soir…

En ouvrant Septembre absolu au hasard je suis tombée sur ces lignes:

Lundi 30 mai, une heure du matin (le 31). J'enverrai demain à Paul le texte de Travers Coda. je ne sais pas trop qu'en penser. Il n'y a guère de renouvellement, par rapport aux autres volumes, et surtout à L'Amour l'Automne, mon favori[1]. Mais après tout c'est assez normal, puisqu'il s'agit d'une coda. De toute façon ce ne sera qu'une petite partie du volume, en quantité. Le plus grand nombre de pages ira à l'index. L'élément nouveau, original, c'est l'index.[2]

Au reste il était temps d'en finir. J'achève ce soir un travail, la série des Travers, inauguré il y a plus de trente ans. Et dans une certaine mesure j'achève aussi les Églogues, l'écriture églogale des Églogues — car le septième volume, Lecture, qui reste à écrire, s'il fait partie du monument, et lui est même indispensable, n'en relève pas stylistiquement. Il doit être rédigé sur un tout autre ton, et, bien sue tout entier consacré aux Églogues, et à leur rédaction, et à la vie de leur(s) auteur(s), il ne sera pas une Églogue lui-même. Je le vois tout à fait comme un hors-d'œuvre (au sens architectural de l'expression, not culinaire…)

Je ne suis pas mécontent d'avoir cela derrière moi. L'intertextualité permanente est tuante — pour le lecteur certe, mais avant cela pour l'auteur, les auteurs, qui ne peuvent pas écrire une ligne sans le contrôle de deux ou trois cents volumes, qu'il faut aller consulter à tout moment. Je pense n'avoir plus guère recours à la citation, désormais: la citation incorporée, je veux dire, assimilée, intégrée. Je vais enfin pourvoir être moi-même (sic).

Renaud Camus, Septembre absolu, p.231-232, Fayard

1/ Nostalgie en recopiant cela. Je n'aime pas "tout ce qui tombe", je pleure tout ce qui prend fin. J'ai beaucoup vécu, je vis encore beaucoup, parmi les Églogues, dans les Églogues.

2/ Fin de l'intertextualité et des trois cents volumes certes, mais il me semble que la citation incorporée est devenue partie intégrante du "lui-même" de Renaud Camus. J'en veux pour preuve les dernières mises à jours de Vaisseaux brûlés:

2-2-12-03-19-14-1-1-1-13-5. Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose des tables et les chaises, ...... .........., .... ........ d’eau gazeuse ; ... .... .... ....... ... ....... ................. ...... ..... ..’... ............ ..... ... .... .... ..’........ .... rapports, vous pouvez ........ .... ..... ...... ........... ... ...... .. ...... .... ........... ......... ..... ..’....... ... ... ......... D’ailleurs tout est .. ............ : ... ........ ... .......... .. ......, ..... ... .......... .............. RIOV/VOIR .... ....... .... le musée même ..... ... .... ......... ..... ... ......, ..... ..’....... ......... ... ..... ......., Chronique ....... ... ... mort, par exemple, ... ..... Petits ........ .............. .. ... ............. ..’.... pierre, ..... ...... .... ......... ....... ... .... de France ferait ... ........ .... ......... ............ ... Sanctus Hilarius ... ..... .... ... ...... .... ..... .......... ... celles qui se ..... .......... ..... .... ..... .... ............. ....., .... ....... .......... ... ........ ..... ... ....., ... suis allé à ... ........., .. ....., ..... .... ........... ......... ... ......... ... ..... .... ..... ... ..’....... ... génie. Il dit ...’... ......... ... ..... ...’... ..’.... ........ ...... ..... ... ...... ..... ..... ...... ...... ........ ... ........... pas le sentiment ............., ...... .......... ........ .... ...... ........ ........ ... ...... ? ..’............ .. ....... .... ......... ... l’église. Quant à .... ......, ..... ...... ......... ... ..... .... ........... ... ........ ..’...... .... ... ........., ... ......, ma (entrai au ..........., né ....... ond’èsca). (..’.. ... ..’......... ....... ... ......

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, 2-2-12-03-19-14-1-1-1-13-5

Soit pour commencer, vous l'avez peut-être reconnu, l'incipit des Gommes. (La phrase suivante vient de Vidal à Cerisy, "Le souverain s'avarie", colloque sur Robbe-Grillet, logique). Je dirais plutôt que la citation incorporée manque déjà à Renaud Camus, ou que Renaud Camus est en manque de citations incorporées, et que donc il assouvit son vice dans les nouveaux paragraphes de Vaisseaux brûlés.

Notes

[1] Le mien aussi.

[2] Pas le temps d'étudier maintenant (et quoi qu'il en soit cela s'étudiera sur des années), mais je confirme: ce qui fascine, immédiatement, c'est l'index. On y revient, on s'en écarte, il attire et repousse.

La grande Halle

Il y eut une saison, au fond des abattoirs condamnés de la Villette, dans le XIXe arrondissement, à l'extrémité d'un gigantesque auvent noir aux mille colonnes de fonte alignées, et à l'intérieur d'une petite maison que la brique, alternant avec la pierre, faisait ressembler à une gare de triage pour peintre belge, ou à une école communale de roman régionaliste, une boîte de tendance cuir qui était sans doute l'un des lieux les plus résolument poétiques, encore que d'un lyrisme légèrement obvie, j'en conviens, qu'il m'ait été donné d'observer au cours de mes nombreux voyages à travers le monde. J'y ai acheté un jour un billet d'entrée à un garçon assis à la caisse, derrière la porte ; un autre, entièrement nu, à genoux entre ses jambes, lui suçait le sexe ; et le caissier, entre deux billets arrachés à la liasse qu'il tenait d'une main, et la monnaie qu'il empochait, donnait sur le dos blanc, entre ses cuisses, à l'aide d'un fort martinet, un coup sec, mais d'un air si las, si plein de bonne volonté à la fois, d'ennui et de désir d'obliger, que j'ai rarement vu quoi que ce soit d'aussi drôle.

Renaud Camus, Travers (1978), p.254

J'ai trouvé cette plaquette inconnue, référencée nulle part, publiée dans un entre-deux, entre la fermeture des abattoirs de la Villette et l'ouverture du parc du même nom.

La place d’un monde

Il faut imaginer des nuits d’il y a dix ans, des nuits de tous les temps : la nuit, la nuit sur la grande halle : ce vide-là dans la nuit

Nous allions vers ces maisons jumelles qui regardent, du nord, côte à côte, le gigantesque auvent : deux gares de Delvaux, villas perdues dans la brumeuse belgitude d’un rêve ferroviaire et pic tural, pavillons de garde-chasse au fond d’un parc de la Nièvre, symétriques écoles communales dans un village franc-comtois, pour des filles en tablier noir et des garçons dénicheurs d’oiseaux, bérets et manches de lustrine.
Sur les façades de ces deux modestes bâtisses, étrangement rustiques, la brique, autour des portes, des fenêtres, alterne avec la pierre. Elles sont si semblables, sous leurs identiques frontons pointus, derrière les mêmes trois marches de leurs petits escaliers centraux, que je ne saurais dire aujourd’hui laquelle était notre but, ni si les plaisirs ombreux que nous cherchions nous les trouvions dans celle de gauche ou celle de droite. N’importe : je me souviens de l’attente, du voyage, du long prélude, de la progression vers ces intimités chaudes à travers le plus grand vestibule du monde, la Grande Halle.

De l’avenue Jean-Jaurès, on franchissait une grille rouillée aux vantaux affaissés. On contournait la fontaine aux lions. Le sol était défoncé. Les voitures cahotaient, les marcheurs butaient sur les pavés inégaux, sur leur impatience, leur solitude ou leur joie. Tout était offert, béant, vacant. Les lumières n’étaient plus, au-delà des terrains vagues à l’entour, que de pâles réverbères lointains, le long des boulevards quittés, sur les bords devinés des canaux d’encre vers le ciel noir, scandant de leurs ampoules lasses des existences tranquilles, peut-être, qui cernaient à distance, sans l’étreindre, ce vide parfait.

Parmi les passagers de la nuit, certains contournaient la grande halle, par la gauche ou par la droite. Ils s’avançaient entre elle et l’un ou l’autre des deux palais de pierre blanche, au sud, qui représentent à La Villette, un peu cocassement malgré leur sévérité, avec leurs arcades aveugles, leurs balcons à balustre, leurs pilastres toscans, l’autorité bien assise d’une mairie de chef-lieu, d’une préfecture mineure, d’un théâtre de province. Mais d’autres ne se seraient privés pour rien au monde de s’engager au-delà de l’ancien marché aux bestiaux, sous les poutrelles ajourées, ses cintres aériens, parmi ses mille colonnes, et d’avancer sans avancer, au pas, louvoyant, et retour, de la nef aux bas-côtés, à travers cet espace miraculeux qui n’était ni fermé ni externe, ni archaïque ni récent ; ancien et pourtant moderne, contenu dans la ville et cependant campagnard par le souvenir des mugissements de bêtes vendues entre les barres demeurées, alors, de foirails cantonnaux, industriel et lointainement pastoral, colossal et si léger.

Tout s’était tu : le tumulte des maquignonnages, les appels et les plaintes des animaux effarés, les clameurs des grandes réunions syndicales, le vacarme de la vie, le brouhaha de la journée dans les quartiers du centre. Il faut à la vacuité des limites, mais reculées. Je crois bien n’avoir jamais rien connu de plus vide que la Grande Halle, la nuit. dans les années de son abandon, entre l’ère de ses fonctions originelles, révolues, et sa présente renaissance. Et peut-être serait-il bon qu’elle gardât par-dessus nos têtes, à l’avenir, entre nos corps, nos curiosités, nos amusements, nos découvertes et nos joies, un peu de ce luxe désormais suprême, le vide ; et beaucoup de sa noblesse. La grandeur de son architecture y veille ; et, qui sait, les rêveries de son véritable architecte, Jules de Mérindol, qui ne désirait que l’Orient, paraît-il, pour y régner ou pour s’y perdre, anachorète ou pacha. Il mourut au moment de partir à jamais vers les contrées de ses fantasmes. Mais sous les toits débordants du plus utilitaire, en principe, de ses ouvrages, il avait laissé la place pour tout un monde : puissions-nous le retrouver, et ses musiques, et ses danses,, ses théâtres et se déserts.

Renaud Camus 16 décembre 1984



(transcription Patrick Chartrain).

Phénoménologiquement blond

A Castelluzo, penché sur le capot, devant un garage, le plus beau mâle de l'île jusqu'à présent, blond qui dans l'âme serait brun, brun phénoménologiquement blond: châtain clair et cendré; massif, musclé, moustachu, mal rasé, dépoitraillé, velu jusqu'à la pomme d'Adam et proprement renversant sur une avenue béante plongeant vers le grand large désert, dans la manière horizontale de la dernière heure, dernière minute, dernière cendre du jour… Je n'ai pas pu démêler s'il était le garagiste ou bien un client. Lui n'a pas pu démêler de quel malaise était prise soudain ma pauvre automobile; ou peut-être que si.

Renaud Camus, Vigiles, p.176

Il y a longtemps que nous avons quitté les bords de la critique pour naviguer en réminiscence (mais peut-être est-cet le seul fond de la critique, parfois je le crois, sauf si cela jargonne vraiment trop, auquel cas c'est le monde des langages cryptés que nous abordons, un autre royaume de l'enfance).

Donc:
1/ ce texte m'évoque un ami que j'imagine si bien tomber ainsi en arrêt et tout oublier que cela ne peut que me faire rire;
2/ il est la négation de tous les "mon genre/pas mon genre", la justification de n'importe quel goût dans son renversement, tout goût s'inscrivant phénoménologiquement dans son contraire (quelle aisance dans nos voies);
3/ ce qui s'est passé reste obscur. Camus s'est-il arrêté en prétextant un problème mécanique? (Mais dans ce cas, pourquoi se demander s'il s'agit d'un client?) Ou le malaise de la voiture n'est-il qu'une transposition, ou encore n'est-il que rêvé, imaginé?

Deux livres pour enfants

C'est le temps des communions et fêtes de famille diverses.

Si vous avez un cadeau à faire à un enfant de cinq à huit ans, à l'âge où l'on commence à lire et un peu plus, quand les illustrations ont encore de l'importance, voici deux livres très agréables, au texte précis, exact et simple (rédigé par Michel Francesconi, pour ceux qui connaissent son pseudo).

Ce livre sur les oiseaux portent sur les oiseaux migrateurs, celui sur les planètes est consacré au système solaire, surtout aux planètes les plus proches.
Les illustrations sont très soignées.






Lire Vaisseaux brûlés

La lecture devient payante.

J'encourage vivement l'abonnement, le moteur de recherche associé est très pratique. (Et j'ai eu l'impression d'un changement de serveur ou de connexion récemment, l'accès et l'affichage sont beaucoup plus rapides qu'avant.)

Je me demande s'il ne serait pas possible de transférer ici également les livres mis à disposition sur la SLRC (les quatre premières Eglogues, Buena Vista Park et Journal romain). S'il est possible d'en tirer quelque argent, pourquoi pas?

A des années d'écart, les mêmes motifs

A des années d'écart, les mêmes motifs, […], n'est-ce pas étonnant?

Renaud Camus Échange, p.143

Dans ce qui va suivre, j'opère un rapprochement entre 1987 et 2004. Me fait sourire l'intuition que l'occurrence de 1987 était oubliée, ou plutôt non consciente: si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience. Écrire, pour pouvoir oublier sans perdre.

Jean P. (que ne songe-t-il à venir me voir, celui-là…) ne se rappelle qu'un seul mot d'une pièce qu'il a vue tout au début des années vingt. Un personnage risquait une phrase un peu risquée, et une dame, l'entendant, s'exclamait simplement: «Bigre!» Jean P., depuis lors, n'est pas adverse, phrase risquée ou non, à dire «Bigre!».

Renaud Camus, Vigiles, p.150 (journal 1987 publié en 1989)


Bigre! C'est ce qui s'appelle n'y aller pas de main morte avec le dos de la cuillère… (Pierre me raconte qu'une sienne amie professeur a l'habitude de dire bigre! et qu'elle l'a transmise à toute une classe de banlieue, qui dit bigre! comme un seul homme, au milieu de termes moins choisis.)

Renaud Camus, Corée l'absente, p.514 (journal 2004 publié en 2007)


…si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience… Ou pas. Peut-être à l'inverse RC a-t-il noté l'anecdote de 2004 en mémoire de Jean Puyaubert, sans prendre la peine d'expliciter, à charge pour le lecteur de faire ou pas le rapprochement. Cependant, si je pense que ce n'était pas une allusion, c'est qu'il manque ici une irrégularité syntaxique. Prenons l'exemple de "nicht für mich" rencontré dans Journal Romain en 2005 lors de ma première lecture: je n'avais alors aucune idée qu'il y avait là une référence cachée, mais sa position dans la phrase m'avait intriguée, quelque chose dissonait. Ici, rien. (Pour la théorie de ces dissonances, trace d'une histoire de l'écriture, voir Logiques du brouillon de Daniel Ferrer ou Proust entre deux siècles d'Antoine Compagnon.

Prise d'un doute malgré tout, je lis le contexte du «Bigre!» de Corée l'absente. Il s'agit d'un échange avec Misrahi.

Je faisais grand compliment à Misrahi, surtout, d'un long article sur le W de Perec, qui pourrait m'être très utile, j'y songe, pour mes Églogues (l'article de Misrahi, I mean, car pour le W de Perec, il y a longtemps que j'en fais grand usage).

Le pauvre Misrahi ne doit pas être bien content de son destin critique, lui non plus, car il m'écrit aussi, juste avant le paragraphe que je viens de citer:

«Votre analyse et votre amitié m'ont bouleversé. Je conserve précieusement votre lettre, comme un "viatique" au milieu d'un paysage parfois un peu dénudé.


ce qui amène deux souvenirs :

d'une part celui de la découverte du blog de Tlön, à partir d'un passage de Misrahi à la radio;

d'autre part, l'invitation faite à RC de prendre la parole à Cerisy en juin 2012 lors d'un colloque consacré à Misrahi (Parti pris (journal 2010), p.532 et 534), invitation bientôt retirée (p.538: «J'ai appris votre participation, ce samedi 18 décembre, aux Assisses contre l'islamisations organisées par le Bloc identitaire et Rispote laïque./ J'ai regardé l'allocution que vous y avez donnée./ Je ne partage pas les opinions que vous défendez et elles me paraissent incompatibles avec l'esprit général du colloque de Cerisy./ Vous comprendrez, même si j'en suis désolée, que mon invitation ne tient plus»).

A ce point de ma lecture il y a un an, j'avais noté au crayon dans la marge, je le vois aujourd'hui, "Eh merde!". Mais finalement, heureusement, car l'appel à voter Marine Le Pen aurait provoqué le même résultat empiré, avec des conséquences plus lourdes, pour les organisateurs (un intervenant à remplacer au dernier moment) et pour Camus (du travail fourni inutilement).

Il est encore temps d'assister au colloque Misrahi à Cerisy en juin 2012.

Croisements et sources

J'avais noté ici ces phrases qui m'amusent, elles devaient entrer dans la rubrique "Citations de RC".

«Bah, nous verrons bien!» C'est ce que répliquait bravement le vieux M. Renan, obèse et presque impotent, quand on le prévenait, à l'Académie française, que le candidat Loti passait pour avoir de certaines mœurs…

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns (1988), p.50

Mais j'en ai croisé une autre occurrence qui permet d'en dater la première apparition dans un écrit camusien:

[…] à Florence, invece, je retourne toujours à la pension Quisisana, et cette fois-ci je m'y suis vu attribuer la plus belle chambre que j'y ai jamais eue, la plus belle chambre de l'hôtel, la plus chère, aussi, mais il paraît que les chèques sont acceptés, nous verrons bien, comme disait paraît-il Renan à l'Académie française quand on y faisait circuler le bruit que le candidat Pierre Loti aurait bien pu avoir des mœurs un peu spéciales…

Vigiles, p.23, entrée du 23 janvier 1987, livre publié fin 1989



Et donc j'en profite pour donner quelques autres relevés au fil de ma lecture (plutôt qu'une hypothétique synthèse : toujours ça de pris, ne dirait pas le héron).

Ainsi croisé-je ce matin Pedro, dont j'avais lu les tribulations hier soir dans un autre contexte. (Voici une occasion d'étudier les transpositions et les variations de style: qu'est-ce qu'un style élégiaque?)

Mardi 31 mars, 10 heurses du matin. Coup de téléphone et visite de mon ami madrilène, Pedro, hier après-midi. […] Nous partageons une grande passion pour Lisbonne. Il a passé la moitié de l'année dernière à New York, qu'il dit sinistre. Madrid, en revanche, est bouillonnante de vie, d'après lui, et très gaie. Je devrais me renseigner sur la Casa Vélazquez, et sur les possibilités qu'elle offre aux artistes français. Le plus stupéfiant des récits de Pedro est celui où, par je ne sais plus quels enchaînements obscurs, mais parfaitement logiques, revenant de l'Inde, qu'il connaît bien, ou de Tibet, où il compte retourner pour un mois, depuis la Chine, il se retrouve à Clermont-Ferrand, mais il errait au hasard et voici que…). Il m'encourage toujours vivement à visiter son île natale, La Palma.

Vigiles, p.120-121, entrée du 31 mars 1987, livre publié fin 1989


La vérité ne daigne pas condescendre à la glose fastidieuse où la vraisemblance est contrainte. Manuel, mon ami de Madrid, Canarien d'origine, est un grand voyageur, quoique mal argenté. Par quel tour de passe-passe de l'expédient, des liaisons d'aventure, des heurs et des astuces d'agences à prix réduits, se retrouva-t-il un jour, rentrant du Tibet, qui déambulait dans Clermont-Ferrand?

L'histoire ni lui ne le racontent, à moins que mon pauvre cerveau, pour mieux accoler le puy de Dôme à l'Himalaya[1], nos chaumes avec le toit du monde, la préfecture avec le Potala, ne se soit empressé d'enterrer les détails. «Eh bien, d'un coup», me racontait à l'appareil, en ménageant mieux ses effets que les deniers du roi d'Espagne, ce phlegmatique explorateur de mandalas (il travaille à la Telefonica, quand ça lui chante et qu'il désire prendre à bon compte le pouls de l'univers et le mien), «d'un coup, sans m'être rendu compte de rien, no, sans que je me sois aperçu que je quittais une ville et que j'entrais dans une autre, j'ai découvert, tiens-toi bien , que je marchais dans ton pays, dans Chamalières, dont tu m'avais tellement parlé, souviens-toi, tout un soir à Sepulveda…

L'Élégie de Chamalières, p.19-20, éd. Sables (juin 1989)



Le même jour (31 mars 1987) est notée une partie de la citation qui sera reprise en exergue d' Élégies pour quelques-uns: «Et le train passe et l'heure passe et le temps passe…»[2]

Toujours dans la même page 121, Anabase de Saint-John Perse en passant: «Et l'aisance dans les voies»

Deux pages plus loin, une citation rencontrée dans Journal d'un voyage en France apparaît sans trop d'explications:

Je suis peu sensible à l'humour de la terreur. «La peur aura été la grande passion de mon existence.» Qui règne par la peur et qui la fait régner ne me paraîtra jamais, de quel métaphysique ou nietzschéen point de vue que ce soit, attirant.

Vigiles, p.127, entrée du 4 avril 1987, livre publié fin 1989


J'ai beau tourner et retourner la fameuse phrase de Hobbes, son exaspérante amphibologie, où le sens vulgaire finit toujours par l'emporter, lui préserve une présence irréductible, comme d'un objet maléfique qu'on ne peut jeter mais qu'on ne sait où cacher, pour qu'il vous laisse dormir, dans une minuscule chambre rouge, sans tiroirs et sans recoins: «La peur a été la grande passion de mon existence.»

Journal d'un voyage en France (1981), p.520-521

Notes

[1] «Le puy de Dôme, la montagne sacrée du pays», Roman Furieux (1986), p.59

[2] Pierre de Massot, référence précisée dans Élégies pour quelques-uns.

Aber nicht für mich

… ou comment se fabrique les passages, ou comment la lecture est circulaire, forcément circulaire, ou comment «pour commencer à lire Renaud Camus, il est indispensable d'avoir déjà lu un livre de Renaud Camus»…

J'ouvre Journal romain et en fin de deuxième page je tombe sur:

Si je dis que je trouve très beau un très grand garçon blond, mince et glabre, cette appréciation à plus ou moins de poids d’être, chez moi, paradoxale: il n’est vraiment pas «mon genre». Très beau, aber nicht für mich (sans compter qu’il ne voudrait pas de moi). C’est de ces alchimies de l’opinion privée que le journal peut rendre compte.

Renaud Camus, Journal romain (1987), p.12

J'ai rencontré ce nicht für mich il n'y a pas longtemps. Lui qui ne paraissait qu'un effet de style, je sais maintenant qu'il a une histoire. Où ai-je lu ça? Pas dans Roman Furieux (1986), car c'était le récit d'une anecdote vécue présentée comme telle, peut-être dans Élégies pour quelques-uns (1988), dans l'élégie consacrée justement aux associations de souvenirs, aux private jokes langagières («il est très sympathique, comme garçon»[1]), non (mais des poissons rouges p.110 (et les lunettes de Pessoa p.114 croisées dans Roman Furieux p.460)); alors dans Travers Coda (2012)? (feuilletage de l'index, je ne trouve rien, mais au passage p.93 je trouve des moulures blanches que je viens de rencontrer dans Roman Furieux p.62). Non plus.

C'est dans Journal d'un voyage en France (1981) p.330:

Mon ami Ph. a promené un été un très jeune Allemand qui de tout ce qu'on lui proposait, surtout au restaurant, disait: «C'est pas bon, j'aime pas ça…» Exaspérés, nous avions fini par lui conseiller de dire plutôt: «C'est très bon, mais ce n'est pas pour moi…» Et docile il disait de tout: «C'est très bon, aber nicht für mich…» Nous ne l'appelions plus qu' Aber nicht für mich, et c'est sous ce surnom qu'il s'est inscrit dans nos mémoires: «Tu te souviens, c'était l'année d' Aber nicht für mich

ce qui irrésistiblement m'évoque le surnom de Grace.

Notes

[1] Elégie VIII (L'amour de Babel)

Non, rien

Il aurait pu se calfeutrer dans un seul étage, et le faire bien chauffer. Le croire serait mal le connaître. Il s'est installé dans la tour.

Renaud Camus, Roman Furieux (1986), p.177

Quizz culturel et people

Grace Kelly lisait-elle Finnegan's Wake? (cf. Roman Furieux, p.79)

Effervescence

Journée à essayer de travailler (+ crumble à la rhubarbe + identification de Martin Kluger). Commencé à utiliser Travers Coda (2012). Saisie d'une sorte d'excitation, cela va profondément changer la façon de travailler. Le référencement des références multiplie les croisements (sachant que sont reprises les références dans Journal de Travers (1976/2007), ô bénédiction).

Il va falloir ajouter des notes aux notes, commencer quelque chose qui serait de l'ordre du dictionnaire encyclopédique des références. Royal fun, mais un peu effrayant.

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