Séminaire n°12 : Claude Lanzmann et Eric Marty

Claude Lanzmann ne se lancera pas dans un exposé d'une heure. Afin de soutenir la conversation, supposé-je, Compagnon a invité Eric Marty, chargé d'interroger Claude Lanzmann. Il s'avèrera que celui-ci répondra très peu aux questions et parlera abondamment, à la fois de façon obsessionnelle et en roue libre. Il habite encore son film, Shoah, il en connaît toutes les secondes, il n'a rien oublié d'une expérience qui remonte à trente ans.
Il y a beaucoup de retenue dans sa voix quand il parle, beaucoup d'émotion et de silence. Il ne fait pas partie (ou pas encore) des vieillards desséchés, mais plutôt des vieillards rouges un peu soufflés à cheveux blancs. Un instant, la présence d'Eriv Marty m'a fait craindre que Lanzmann ne radotât, et qu'il ne fût là qu'à titre de curiosité (vraiment l'une des choses que je déteste), mais non, Lanzmann a toute sa tête, toute son énergie, tous ses souvenirs. Trop de souvenirs peut-être, mais moi j'adore ça. Je peux écouter des souvenirs des jours entiers.

Mes notes sont très étrangement prises, ne contenant presque que des mots-clés. Il faut dire que moi aussi je connais bien Shoah.

Dernier livre de Lanzmann: un livre de mémoires, Le lièvre de Patagonie.
Eric Marty (EM): — Un mot revient souvent, c'est incarnation. Il faut que la vérité soit incarnée. Il y a aussi l'idée que la vérité est trangression. Que peut-on dire sur Filip Müller?
Claude Lanzmann (CL): — Filip Müller reste un mystère. Il est arrivé très tôt à Auschwitz, avant Birkenau. Pour comprendre ce que j'appelle le mystère, il faut comprendre que les gens des sondernkommados savaient tous qu'ils dépendaient de l'arrivée de nouveaux transports pour leur survie. Cela leur fournissait du travail et justifiait leur existence.

Claude Lanzmann lit les paroles de Filip Müller:

Le «commando spécial» vivait dans une situation extrême.
Chaque jour, sous nos yeux, des milliers
et des milliers d'innocents
disparaissaient par la cheminée.
Nous pouvions percevoir, de nos propres yeux,
la signification profonde de l'être humain:
ils arrivaient là,
hommes, femmes, enfants, tous innocents...
disparaissaient soudain...
et le monde était muet!
Nous nous sentions abandonnés.
Du monde, de l'humanité.
Et c'est précisément dans ces circonstances
Que nous comprenions au mieux
ce que représentait la possibilité de survivre.
Car nous mesurions
le prix infini de la vie humaine.
Et nous étions convaincus que l'espoir
demeure en l'homme aussi longtemps qu'il vit.
Il ne faut jamais, tant qu'on vit, abdiquer l'espoir.
C'est ainsi que nous avons lutté dans notre vie si dure, de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois d'année en année.
Avec l'espoir que nous réussirions peut-être, contre tout espoir,
à échapper à cet enfer.

Claude Lanzmann, Shoah, Folio, p 205-206

Ensuite le film a été projeté. J'ai l'impression d'entendre en allemand les mots que je lis en français. Je revois le visage de Filip Müller.

Cette nuit-là, je me trouvais au crématoire 2.
A peine les gens étaient-ils descendus des camions
qu'ils furent aveuglés par des projecteurs
et durent, par un corridor, gagner l'escalier
qui débouchaient dans le vestiaire.
Aveuglés, à la course.
Ils étaient roué de coups.
Qui ne courait pas assez vite était battu à mort
par les SS.
C'est une violence inouïe qui fut déployée contre eux.
Et tout à coup...
Sans un mot, sans une explication?
Rien.
Dès leur descente des camions,
A leur entrée dans le vestiaire,
je me tenais près de la porte du fond,
et posté là,
j'ai été témoin de l'effroyable scène.
Ils étaient en sang,
ils savaient désormais où ils se trouvaient.
Ils fixaient les piliers du soi-disant
«Centre International d'Information»,
dont j'ai déjà parlé
et cela les terrorisait.
Ce qu'ils lisaient ne les rassurait pas,
mais au contraire les plongeaient dans l'effroi
car ils n'ignoraient rien :
ils avaient appris au camp BIIB ce qui se passait là.
Ils étaient désespérés, les enfants s'embrassaient,
les mères,
les parents,
les plus âgés pleuraient.
A bout de malheur.
Tout à coup apparurent
Sur les marches
quelques gradés SS,
Parmi eux le chef du camp,
Schwarzhuber,
qui leur avait auparavant donné sa parole d'officier SS
qu'ils seraient transférés à Heidebreck.
Tous se sont alors mis à crier, à implorer:
«Heidebreck était une duperie!
On nous a menti!
Nous voulons vivre!
Nous voulons travailler!»
Ils fixaient droit dans les yeux les bourreaux SS.
Mais ceux-ci demeuraient impassibles,
se contentant de regarder.
Il y eut soudain un mouvement dans la foule,
sans doute voulaient-ils se ruer vers les sbires
et leur signifier à quel point ceux-ci les avaient trompés.
Mais les gardes ont alors surgi,
armés de gourdins,
et d'autres encore furent blessés.
Dans le vestiaire?
Oui.
La violence culmina
quand ils voulurent les forcer à se dévêtir.
Quelques-uns obéirent,
une poignée seulement.
La plupart refusèrent d'exécuter cet ordre.
Et soudain, ce fut comme un chœur.
Un chœur...
Ils commencèrent tous à chanter.
Le chant emplit le vestiaire entier,
l'hymne national tchèque,
puis la Hatikva retentirent.
Cela m'a terriblement ému, ce... ce... (il pleure)

Arrêtez, je vous en prie! (La caméra fixe, impassible).

C'est à mes compatriote que cela arrivait...
et j'ai réalisé
que ma vie n'avait plus aucune valeur.
Ah quoi bon vivre?
Pour quoi?
Alors je suis entré avec eux
dans la chambre à gaz,
et j'ai résolu de mourir.
Avec eux.
Soudain sont venus à moi certains
qui m'avaient reconnu.
Car plusieurs fois avec mes amis serruriers
je m'étais rendu au camp des familles.
Un petit groupe de femmes s'est approché .
Elles m'ont regardé
et m'ont dit:
Déjà dans la chambre à gaz?
Tu étais déjà dedans?
Oui. L'une d'elle me dit:
«Tu veux donc mourir.
Mais ça n'a aucun sens.
Ta mort ne nous rendra pas la vie.
Ce n'est pas un acte.
Tu dois sortir d'ici,
tu dois témoigner de notre souffrance,
et de l'injustice
qui nous a été faite.»
Ibid, p.233-235

Dans ce passage, Filip Müller craque. Il dit soudain "mes compatriotes", puisqu'ils s'agit de juifs tchèques. A-t-il réentendu la langue maternelle (au camp on ne parle qu'allemand)? C'est un mystère: pourquoi soudain "ma vie n'avait aucune valeur"?

Il y a incarnation. Les larmes de Filip Müler, c'est l'incarnation. Les larmes d'Abraham Bomba [1] aussi. (Elles interviennent alors que Bouba venait de dire qu'ils étaient morts au sentiment, mort à tout... et à ce moment là, il se brise physiquement.
Les larmes sont le sceau du sang, c'est l'impératif catégorique de la vérité.

Dans Shoah, il y a transgression (on a parlé de violence, de sadisme),
il y a incarnation.
=>quel lien entre les deux?
(énigmatiquement j'ai noté: absence de relation entre la foi et la vérité (ce que les rabins et les archevêque peuvent envisager).)

Claude Lanzmann raconte Shoah. Le premier témoin qui apparaît dans son film est un jeune juif polonais qui a accepté de revenir en Pologne. Il dit: «Je ne peux pas croire que je suis ici».[2] Le deuxième dit: il ne faut pas parler de ça. Lanzmann demande: pourquoi il en parle, alors? — Parce qu'on lui pose des questions.

Ce deuxième homme sourit tout le temps. Lanzmann fait demander par l'interprète (car l'homme parle yiddish) pourquoi il sourit. Réponse: — Vous voulez qu'il pleure? Il est vivant, il faut sourire.[3]
La première fois qu'il a ouvert les portes des camions [4], il était en larmes. Il s'est évadé en avril 1941, mais ça il ne le raconte pas. C'est un film sur la mort, pas sur la survie. Les témoins ne disent que très rarement "je", ils disent "nous". Ce sont des revenants, pas des survivants.

Il y a trois catégories d'acteurs en présence: les juifs, les nazis, les Polonais autour. Quel film faire ? Lanzman a fini par comprendre qu'il fallait faire un livre sur les morts.
Ensuite, il a compris que pour faire parler ses revenants, il fallait qu'il en sache le maximum sur eux. Lanzmann a mis longtemps à trouver Bomba. Il a passé avec lui trois jours et deux nuits dans une cabane de l'état de New York et lui a fait tout raconter. Enfin, on ne fait jamais tout raconter. Il n'y avait pas de caméra.
La caméra est un élément de l'incarnation.

Il y a eu régulièrement des révoltes. Il y avait un équilibre entre la tromperie et la violence. Plus la tromperie diminuait (au fur à mesure qu'on approchait des chambres à gaz), plus la violence augmentait.

Il y a eu une scène affreuse avec des adolescents dans l'anti-cour de Birkenau. Ils se sont révoltés, ils ne voulaient plus avancer. Les nazis leur ont donné le choix entre mourir là, brûlés vifs au lance-flamme ou se déshabiller calmement et mourir dans la chambre à gaz.
La voix de Claude Lanzmann s'éteint, l'ombre du silence plane sur la salle du Collège. Pendant un instant, Lanzmann, devenu témoin, est devenu muet.

Filip Müller s'est dit: Pour une fois, on voit des gens résister et chanter.

Eric Marty: Claude Lanzmann, finalement, c'est quelqu'un qui écoute. Etre témoins, mais devant qui?
La fin du Lièvre de Patagonie note que le temps s'est arrêté durant les 12 ans de l'œuvre.

Antoine Compagnon à Claude Lanzmann : êtes-vous devenu vous-même un témoin?
CL esquive, humble. Il y a une loi d'airain, il ne faut pas comprendre. Il a conservé ses œillères et son aveuglement pour continuer à regarder en face.

La question "Pourquoi les Juifs ont-il été tués? a quelque chose d'obscène.
Les raisons que l'on trouve sont des moyens nécessaire, mais pas une réponse. C'est pourquoi Lanzmann a commencé par la violence nue. La voix off dit que l'action se déroule de nos jours, Aktion au sens de Racine, ça peut être en 1985, 1942, chaque fois qu'on voit le film.

Ce film a posé des problèmes aux historiens. Vidal-Naquet a terminé un article en disant que le problème de l'histoire, c'était de se rapprocher de Proust.

Les historiens ont paniqué. Vidal-Naquet a dit que Hilberg, Primo Levi et Claude Lanzman, ces trois noms ont plus appris de choses au public que tous les historiens.
Dans un article Lucette Valensi a écarté ces noms d'un revers de main : «Mais oublions ces noms.» Les historiens ont eu peur de voir disparaître leurs documents.

Notes

[1] le coiffeur vu avec Rancière

[2] Je cite le plus exactement les paroles de Lanzmann. La transcription écrite du film diffère de quelques mots. Shoah, Folio, p.25.

[3] ibid, p.27

[4] A Chemlo, on gazait dans des camions.

24 mars 2009 : l'émergence du concept de biographie

Je suis arrivée en retard, je n'ai pu que constater que Compagnon parlait d'autre chose... Je copierai sur sejan si celui-ci met quelque chose en ligne :-)
Quelques jours plus tard... Et voilà:
En recherche littéraire, deux points de vue sont toujours possibles, celui du présent et celui de l’Histoire.
L’Allégorie répond à la question: «En quoi le texte passé répond-il à nos questions actuelles?» (le passé éclaire le présent); la Philologie à « À quelles questions du passé peut répondre le texte actuel?» (constante circularité herméneutique à travers ces deux approches). Les deux démarches sont inséparables si l'on veut éviter l'impasse ou le contresens, elles doivent être tressées.

Les dernier cours ont porté sur l’écriture de vie telle qu'on l'observe aujourd'hui, soit aporie (impossibilité d'un récit qui en fait toujours trop en en disant pas assez) soit panacée (apologie de la bonne vie ou de Vie Bonne).

Le cours d'aujourd'hui portera sur les récits de vie au cours des siècles.


Donc sans transition, le début de mes notes.

Koselleck fait remonter la crise de la critique et la crise de la modernité à la période 1750-1850. C'est alors que les concepts politiques et sociaux (la liberté, la souveraineté, etc) sont devenus plus normatifs que descriptifs. Les concepts ont souhaité agir sur les phénomènes, ils se sont dès lors tournés vers l'avenir.

Koselleck a lancé l'histoire des concepts (et non plus l'histoire des idées). François Hartog parle à son propos d'une histoire langagière de la langue.[1]
Koselleck et une équipe de chercheurs a entrepris un Manuel des concepts politiques et sociaux fondamentaux en France de 1680 à 1820 en 16 tomes publiés à Munic.[2]

1750-1850 est également une période charnière pour la littérature. C'est le concept d'auteur qui émerge, le soi contre l'autorité donné par un titre aristocratique ou une position sociale. Montaigne se trouve comme toujours au carrefour. On trouve ainsi au début du chapitre "Du repentir": «Si le monde se plaint que je parle trop de moi, je me plains qu'il ne pense pas assez à soi».
Le débat sur le rôle de l'auteur (pertinence, etc) est constant depuis cette époque. Barthes parle d'un romantisme large de Rousseau à Proust.

On pourrait également citer Charles Taylor et Sources of the Self: The Making of the Modern Identity, traduit par Les sources du moi.
Il s'agit d'une approche différente, une généalogie du Moi moderne, avec les moments de sécularisation, fragmentation, dissolution. Montaigne est de nouveau la figure centrale.

En France, Michel Foucault publie L'Usage des plaisirs suivi du Souci de soi. Le titre provisoire de cet ouvrage était L'écriture de soi.
Enfin, Ricœur publie en 1990 Soi-même comme un autre.

L'écriture de la vie se transforme, on passe de la notion de vie à celle de biographie.
Deux études récentes portent sur ce sujet: en 1987 Marc Fumaroli a écrit un article dans la revue Diogène : «Des Vies à la biographie, le crépuscule du Parnasse» [3] et en 2007 Ann Jefferson a publié un livre, Biography and the Question of Literature in France.
Depuis Rousseau et Chateaubriand, écrire la vie serait une notion avec laquelle nous nous sentirions davantage de plain-pied. Nous rejoignons le débat contemporain vu lors des premiers cours: écrire la vie est-il une aporie ou une apologie? Peut-il y avoir subjectivité sans narrativité?
(On se souvient que Stendhal s'oppose constamment à Rousseau et Chateaubriand.)

Le mot "biographie" est apparu tard, à l'époque de la séparation de l'histoire et de la littérature (XVIIe et XVIIIe siècle). Puis la sociologie et la psychologie se sont détachées de la littérature dont le champ a été sans cesse réduit.
Aujourd'hui il ne reste que trois genres en littérature: le roman, le théâtre, la poésie.

L'écriture de vie tombe entre les domaines de l'écriture et de l'histoire.
Les Vies (ce nom rappelle Plutarque) appartenaient de plain pied aux Belles Lettres. Un même mot désignait le genre et le contenu.
Stendhal publie une Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase et une Vie de Rossini, qui sont, comme le veut mécaniquement le genre, entre la biographie et le plagiat. Il utilise le mot "Vie" dans son sens XVIIIe.
Le mot biographie apparaît dans Le Rouge et le Noir. Julien approche de cet «abominable petit Tambeau» en conversation avec l'abbé Pirard:

Ce petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur de Julien, et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture? C'était dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de lettres parlait en ce moment du respectable lord Holland. Son mérite était de savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous le règne du nouveau roi d'Angleterre.
Stendhal, Le Rouge et le Noir, chapitre IV.

On voit ici que pour parvenir, il faut connaître son ghotta.
"Biographie" pour Stendhal renvoie à des ouvrages de plus en plus courants, on songe à Biographie moderne ou des hommes vivants en quatre-vingt-dix volumes de Michaud.

La "Vie" relève du genre de l'épidectique (pas le genre délibératif ni le genre judiciaire). Elle apporte éloge, blâme, conseil, c'est le genre des oraisons funèbres, des discours académiques. Son but est l'exemplarité morale.

C'est donc bien différent de la biographie, fille bâtarde de l'histoire et de la littérature.

Un cas particulier est celui de l'histoire de l'art. Ce domaine prend naissance avec les Vies de Vasari [4]. L'histoire de l'art est la seule à être fondée pleinement sur des Vies.

hapax: au Ve siècle en grec. Il s'agit d'une occurrence sans suite. En anglais, on voit apparaître biographist en 1661 et biography en 1683, biographical en 1738 [5] Pour Samuel Johnson en 1731, le biographer est le writer of ''Lifes. Il relate non l'histoires des nations mais l'histoire des actions particulières dans leur ordre chronologique.

En français, biographe apparaît avant biographie, comme en anglais. En 1721, le biographe est l'auteur qui écrit des vies, de saints ou d'autres.. En 1750, le mot est encore rare. La laïcisation d'hagiographe donne biographe, puis biographie en XXe siècle donnera hagiographie, qui prendra une connotation négative de louanges excessives.


Notes

[1] Il s'agit d'«une histoire langagière des concepts, attentive aux échanges incessants entre langue et société et aux écarts entre des usages actuels et des usages passés d'un même concept, étant entendu que tout maniement actuel d'un objet d'étude passé implique une histoire des concepts qui ont permis de le nommer.» par François Hartog, « Reinhart Koselleck, lumineux théoricien de l'Histoire », Le Monde des livres, 28 novembre 1997.

[2] Handbuch politish-sozialer Grundbegriffe in Frankreich, 1680-1820, voir ici.

[3] Diogène n° 139, juillet-septembre 2007.

[4] Giorgio Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, édition commentée et traduction sous la direction d'André Chastel, Berger-Levrault, 1984.

[5] Je ne garantis pas d'avoir repris exactement les dates.

Index des personnes citées dans Du sens

  • A

Adenauer, Konrad : 38.
Adler, Laure : 95, 403.
Adorno, Teodor W. : 114, 115, 390.
Agamben, Giorgio : 257, 400.
Aillagon, Jean-Jacques : 343.
Akhmatova, Anna : 155.
Albéniz, Isaac : 15.
Albers, Anni : 114, 161, 278.
Albers, Josef : 114, 161, 273-275, 278, 377.
Albert-Gatier, Alexandre : 343.
Alféri, Pierre : 400.
Alphant, Marianne : 343.
Alphonse XIII : 15.
Alter de Ger, Yehouda Aryeh Leib : 144.
Alvarez, Gilles : 179.
Angèle de Foligno : 182, 278.
Annaud, Jean-Jacques : 66.
Ansermet, Ernest : 78.
Antelme, Robert : 482.
Apollinaire, Guillaume : 16, 155.
Aragon, Louis : 18, 165, 197, 207, 209, 266, 532.
Ardisson, Thierry : 100.
Arendt, Hannah : 386.
Aréopagite, l’ : 243, 278.
Aristote : 61, 517.
Artaud, Antonin : 219.
Assouline, Pierre : 95, 403, 504.
Augustin, saint : 233.
Aussaresses, Paul : 106.
Axelos, Kostas : 51, 53.

  • B

Bachelard, Gaston : 64, 89.
Bachelier, Pierre : 343.
Badinter, Robert : 539.
Badir, Sémir : 343.
Baetens, Jan : 179, 343.
Balthus, Balthasar Klossowski de Rola, : 470.
Bandini, Laurent : 343.
Barluet, Sophie : 343.
Barnes, Julian : 323. Barrès, Maurice : 64, 89, 162-165, 176, 196-201, 206-208, 212, 213, 215, 221, 250.
Barrès, Philippe : 163, 197, 208, 209.
Barrouyer, Sophie : 343.
Barthes, Roland : 17, 150, 162, 163, 165, 167, 177, 178, 180, 189-192, 209, 231, 232, 241, 252.
Bartok, Bela : 266, 281.
Basho : 16.
Bataille, Sylvia : 220.
Battistini, Yves : 51-53.
Baudelaire, Charles : 150.
Bayrou, François : 282.
Beatles, les : 324.
Beckett, Samuel : 116.
Beethoven, Ludwig van : 178, 411, 477.
Béjart, Maurice : 172.
Ben Jelloun, Tahar : 370.
Beneman, Guillaume : 71.
Benjamin, Walter : 387.
Béraud, Henri : 96.
Berdoulay, Vincent : 512.
Berg, Alban : 391.
Berg, Jeanne de : 343.
Bergson, Henri : 211, 296, 374, 375, 392, 393, 521.
Berlioz, Hector : 15.
Bernart de Ventadour : 66.
Bernheim, Alexandre : 219.
Berri, Claude : 205.
Bérulle, Pierre de : 384.
Bigot, Trophime : 65.
Birenbaum, Guy : 109, 376, 507-509.
Blanchot, Maurice : 115.
Bloch, Marc : 211, 375, 392, 521.
Bobilier, Gérard : 343.
Bocquet, Géraldine : 343.
Böhme, Jakob : 60.
Bollack, Jean : 53.
Boltanski, Christian : 114, 115, 390, 392.
Bonnard, Pierre : 219.
Bonnefoy, Yves : 539.
Bord, André : 144.
Borges, Jorge Luis : 133, 179, 218, 543.
Borromini, Francesco : 90.
Bossuet, Jacques-Bénigne : 62, 156, 166, 487.
Boulez, Pierre : 77, 78, 266.
Boumendjel, Ali : 106.
Boumendjel, Malika : 106.
Bourdieu, Pierre : 517, 547.
Bourdon, Sébastien : 72.
Bourget, Paul : 244.
Bouvard, Philippe : 539.
Boyer, Henri : 85, 86.
Braque, Georges : 72, 147, 387.
Brasillach, Robert : 126.
Brecht, Bertolt : 148.
Brejnev, Leonid : 525.
Breton, André : 220.
Briand, Aristide : 212.
Brissac, duc de : 244.
Brönte, sœurs : 291.
Bruno, Giordano : 187.
Bugsy, Stomy : 468.
Bur, Yves : 415.
Bush, George : 359.
Bydlowski, Michel : 490, 499.
Byron, lord : 238, 239.

  • C

Cabanel, Patrick : 371, 372, 398.
Cabanes, Damien : 343.
Calderon de la Barca, Pedro : 165.
Calment, Jeanne : 84.
Camoens, Luis de : 392.
Caran d’Ache : 126.
Cardon, Patrick : 343.
Carmouze, Patrick : 100.
Carrère, Emmanuel : 117, 343.
Carrio, ami de Rousseau : 239.
Carroll, Lewis : 165, 176, 179, 189.
Castillon, Alexis de : 212.
Cavafy, Constantin : 155.
Cavanna, François : 370.
Cecco Bravo : 134.
Celan, Paul : 16, 78, 116, 155, 178, 386, 390-393.
Céline, Louis-Ferdinand : 95, 96, 126, 220, 221, 275-277, 501.
Cervantès, Miguel de : 165, 392, 543.
César, Jules : 361.
Cézanne, madame : 388.
Cézanne, Paul : 72, 91, 296, 388.
Chaban-Delmas, Jacques : 464.
Chagall, Marc : 388, 389.
Chamberlain, Houston : 360.
Chamberlain, Neville : 477.
Champaigne, Philippe de : 72.
Chaouat, Bruno : 177, 178, 183-186, 191-193, 247, 377, 494, 495.
Char, René : 155.
Charles d’Orléans : 122, 139.
Charles XII : 311.
Chateaubriand, François-René de : 176, 238, 239, 249, 463, 487, 492.
Chéreau, Patrice : 66.
Chevènement ; Jean-Pierre : 441.
Childéric : 62.
Chomsky, Noam : 386.
Churchill, Winston : 477.
Cicéron : 250.
Clancier, Sylvestre : 343.
Clavel, Maurice : 173.
Clemenceau, Georges : 212.
Clermont-Tonnerre, Hermine de : 279.
Cloots, Anacharsis : 104.
Clouet, François : 72.
Clovis : 62.
Cocteau, Jean : 194.
Colbert, Jean-Baptiste : 104.
Colette : 221, 324.
Collinet, Michel : 220.
Combaz, Christian : 343.
Comment, Bernard : 362.
Compain, Frédéric : 343.
Corneille, Pierre : 463.
Cornish, Kimberley : 387.
Corot, Jean-Baptiste : 158.
Coulaudon, Aimée : 343.
Courouve, Claude : 343.
Cousteau, Pierre-Antoine : 96.
Cratès : 247.
Cratyle : 56-64, 151, 252, 323, 401, 508, 545.
Croton : 247.
Curie, les : 296.

  • D

D’Annuzio, Gabriele : 15.
Da Ponte, Lorenzo : 392.
Daban, Guillaume : 343.
Dadoun, Roger : 499.
Dagen, Jean : 240.
Damiens, Robert-François : 218.
Damisch, Hubert : 343.
Daniel, Jean : 96, 381.
Dante Alighieri : 160, 165, 392.
Dantec, Maurice G. : 432, 489.
Daudet, Léon : 96, 126.
David, le roi : 386.
Déat, Marcel : 477.
Debray, Régis : 527.
Debussy, Claude : 296.
Degas, Edgar : 296.
Deguy, Michel : 117, 343.
Deleuze, Gilles : 165, 176-180, 189-191, 196.
Delorme, Christian : 430.
Delors, Jacques : 38.
Démétrios de Phalère : 247.
Derrida, Jacques : 50, 60, 185, 186, 343, 352, 354, 378, 387, 517, 521, 524, 539.
Descartes, René : 152, 175, 378.
Desiderio, Monsu : 65.
Désormière, René : 78.
Diaghilev, Serge de : 15.
Diana, lady : 266.
Diderot, Denis : 194.
Diels, Hermann : 51, 52.
Dillon, cousins : 91.
Diogène Laërce : 247.
Doc Gynéco : 313.
Dombasle, Arielle : 448.
Domergue, Jean-Baptiste : 477
. Donné, Boris : 187.
Donner, Christophe : 370.
Doors, les : 309.
Dostoïevski, Fedor : 165.
Dreyfus, Alfred : 126, 140, 200-203, 206, 218, 219, 302, 527.
Drouot, Antoine : 212.
Drumont, Édouard : 206, 372.
Du Barry, comtesse : 218.
Du Guesclin : 122, 139.
Duchamp, Marcel : 296.
Dufourmantelle, Anne : 352.
Dumont, Jean-Paul : 52.
Duparc, Henri : 173.
Dupin, Marc-Olivier : 343.
Dupont, Éric : 343.
Dupont, Florence : 434.
Dupré, Paul : 282.
Durand, Claude : 44, 349, 406, 407, 432.
Durkheim, Émile : 87, 512, 513, 521.
Duse, Eleonora : 15.
Dustan, Guillaume : 370.
Dutilleux, Henri : 266.

  • E

Eckhart, maître : 278.
Édouard VII : 15.
Eiffel, Gustave : 296.
Einstein, Albert : 386.
Elias, Norbert : 87, 232, 238
. Eliezer : 413.
Eliot, Thomas Stearns : 16.
Éloi, Thierry : 434.
Épictète : 168, 175, 176.
Ergüner, Kudsi : 117.
Eribon, Didier : 94, 96.
Errckmann-Chatrian : 163.
Eschyle : 305.
Étiemble, René : 282.
Euripide : 247.

  • F

Farugia, Dominique : 267.
Faure, Élie : 245.
Fauré, Gabriel : 15, 296, 463.
Faurisson, Robert : 524.
Fautrier, Jean : 115, 477.
Fédier, François : 145.
Fellini, Federico : 310.
Fernandez, Dominique : 370.
Fichte, Johann Gottlieb : 152.
Finkielkraut, Alain : 64, 161, 188, 209, 211, 231, 318, 401, 404, 439, 455, 494, 527-529, 532, 536.
Flaubert, Gustave : 194, 195, 213, 289, 290.
Fontenay, Élisabeth de : 539.
Force, Pierre : 166-169, 173, 174, 176.
Foucauld, Charles de : 302.
Fouquet, Jean : 72.
Fox Weber, Nicholas : 343.
Fraenkel, Théodore : 220.
Franck, César : 77.
François de Sales, saint : 384.
François Ier : 37, 484.
François-Joseph : 37.
Fresnault-Deruelle, Pierre : 343.
Fresnay, Pierre : 29.
Freud, Sigmund : 17, 210, 294, 386, 387, 521.
Fronton : 217.
Fruchon, Pierre : 261.

  • G

Gadamer, Hans Georg : 261.
Gagnebin, Murielle : 343.
Galilée, Galileo Galilei : 134.
Gall, France : 267.
Gao Xinjian : 67.
Garcia Lorca, Federico : 16.
Gattégno, Yvan : 109, 376, 507-509.
Gauguin, Paul : 289, 296.
Gaulle, Charles de : 38, 107, 207, 296.
Gayraud, Joël : 300.
Gellis, Paula : 343.
Genet, Jean : 113, 155, 213.
Geneviève, sainte : 140.
Gheude, Michel : 343.
Gide, André : 211, 213, 296, 324.
Girard, Patrick : 211.
Girard, René : 326, 376.
Girardet, Raoul : 66.
Giroud, Françoise : 501.
Giscard d’Estaing, Valéry : 28, 38, 464.
Gobeil, Madeleine : 343.
Gobineau, Joseph Arthur de : 336, 360.
Goethe, Johann Wofgang : 78, 165, 250, 296, 392.
Goll, Claire : 391.
Gontard, les : 292.
Gonzenbach, les : 292.
Gounod, Charles : 296, 339.
Gracian, Balthazar : 168.
Granet, Marius : 72.
Graziani, Antoine : 343.
Greco, Dominikos Theotokopoulos, el : 92, 199.
Grégoire, abbé : 140.
Greisch, Jean : 152.
Griscelli, Michel : 343.
Groensteen, Thierry : 343.
Grondin, Jean : 261.
Grunfeld, J.-P. : 499.
Guénon, René : 412.
Guérin, Jules : 206.
Guibert, Hervé : 370.
Guigou, Élisabeth : 425, 448.
Guillaume II : 37.
Guillaume IX d’Aquitaine : 66.
Guilloux, Michel : 112.
Gutenberg, Johannes : 187.

  • H

Habermas, Jürgen : 67.
Hafiz : 16, 155.
Haider, Jörg : 358, 359.
Halbwachs, Maurice : 512.
Halévy, Daniel : 245.
Hamon, Marie-Christine : 343.
Hansi : 163.
Harrison, Robert Pogue : 143, 145.
Havel, Vaclav : 477.
Hegel, Georg Wilhelm Friedric : 78, 156, 176.
Heidegger, Martin : 52, 53, 78, 145, 245, 378, 402, 474.
Hennig, Jean-Luc : 343.
Henochsberg, Michel : 343.
Henri IV : 86, 212.
Héraclite : 51, 53, 61, 78, 165, 247.
Hergé : 413.
Hermogène : 56-61, 63, 323, 461, 469, 506, 545, 551, 552.
Hersant, Philippe : 117.
Hitler, Adolf : 95, 299, 358, 359, 387, 403.
Hobbes, Thomas : 301, 374.
Hoffmann, Hans : 275.
Hofmannsthal, Hugo von : 392.
Hokusai : 16.
Hölderlin, Friedrich : 16, 78, 247, 248, 289-292.
Homère : 160, 245, 248.
Honegger, Arthur : 77, 266.
Houellebecq, Michel : 386, 495.
Houppermans, Sjef : 343.
Hue, Robert : 282.
Hugo, Victor : 289, 290, 324, 463.
Humboldt, Wilhelm von : 261.
Hummel, Johann Nepomuk : 477.
Hussein, Saddam : 477.
Husserl, Edmund : 189.
Huyghe, François-Bernard : 343.

  • I

Ingres, Dominique : 72.
Isabelle la Catholique : 140.

  • J

Jacob, Didier : 484, 519.
Jacob, Pascal : 343.
Jakobson, Roman : 386, 387.
Jan, Isabelle : 375.
Jankélévitch, Vladimir : 436, 439.
Jaques, Brigitte : 343.
Jauréguiberry, Jean-Bernard : 372.
Jdanov, Andreî : 70.
Jeanne d’Arc : 140, 142, 492.
Jospin, Lionel : 282.
Joszef, Attila : 281.
Jouhandeau, Marcel : 94.
Jouvenet, Jean : 492.
Joyce, James : 42, 387.
Jünger, Ernst : 103, 134, 177.

  • K

Kafka, Franz : 147, 386, 387, 521, 534.
Kahn, Simone : 220.
Kamnitzer, Pierre : 232.
Kandinsky, Vassily : 311.
Kané, Pascal : 343.
Kant, Emmanuel : 152.
Kaplan, Leslie : 89, 90, 92.
Kenelly, Brian Gordon : 184-186.
Kennedy, John Fitzgerald : 296.
Kessler, comte : 38.
Keyserling, Hermann von : 15.
Klarsfeld, Serge : 343.
Kline, Franz : 386, 389, 470.
Klossowski, Pierre : 180.
Klugman, Patrick : 432, 457.
Konopnicki, Guy : 496.
Koster, Serge : 361, 362, 368.
Kranz, Walther : 51, 52.
Kraus, Karl : 387.
Kripke, Saul : 387.
Kristeva, Julia : 275-277.

  • L

La Fontaine, Jean de : 517, 529.
La Rochefoucauld : 17, 210.
La Tour, Georges, de : 65.
La Tour d’Auvergne, Théophile Malo Corret de : 122, 139.
Lacan, Jacques : 220.
Lacroix, Alexis : 527, 528, 536.
Lagarde, Luc : 343.
Lamandier, Esther : 117.
Lançon, Philippe : 376, 377.
Lanzmann, Claude : 343, 347.
Laporte, Roger : 116.
Larbaud, Valery : 38, 163, 221, 492.
Laroche, Martine : 343.
Larronde, Olivier : 143.
Laughton, Charles : 274.
Laurens, Camille : 343.
Lautréamont, Isidore Ducasse, comte de : 529.
Le Lorrain, Claude Gellée : 65.
Le Pen, Jean-Marie : 319, 357, 407, 520.
Le Royer, Éric : 371.
Leclerc, Henri : 35, 38, 43-45, 406, 407, 416, 417, 476, 500.
Lecomte, Roger-Gilbert : 219, 221.
Lefebvre, Jean-Pierre : 391.
Léger, Claude : 343.
Léglise-Costa, Pierre : 343.
Lehman, L : 19.
Leibniz, Gottfried Wilhelm von : 60, 374.
Leiris, Michel : 123, 485.
Leopardi, Giacomo : 16, 90, 300.
Lepoutre, Raymond : 343.
Lesage, Alain-René : 17.
Lesur, Marie : 343.
Levi, Primo : 390, 399, 400, 482.
Levinas, Emmanuel : 116, 377, 474, 521.
Lévi-Strauss, Claude : 386, 387, 521.
Lévy, Bernard-Henri : 95, 211, 318, 375, 392, 448, 495.
Lichtenstein, Jacqueline : 343.
Llored, Patrick : 53.
Loana : 539.
Locke, John : 61.
Loubet, Émile : 202.
Louis de France, duc de Bourgogne : 238.
Louis XIII : 65.
Louis XIV : 287, 417, 516.
Louis XV : 218.
Louis, saint : 140, 403.
Louis-Philippe : 255, 256, 505.
Lünenborg, Hans : 117.
Lupu, Radu : 313.
Lyautey, Hubert : 302.

  • M

Machado, Antonio : 155.
Mac-Mahon, cousins : 91, 114.
Magnard, Albéric : 77.
Mahler, Gustav : 15, 386, 387.
Makine, André : 370.
Maklès, Bianca : 220.
Malebranche, Nicolas : 61, 374.
Malherbe, François de : 361.
Malka, Victor : 385.
Mallarmé, Stéphane : 16, 77, 78, 212, 245, 296.
Malle, Louis : 281.
Mandelstam, Ossip : 386.
Manet, Édouard : 72, 212, 296, 492.
Mann, Golo : 391.
Mano Negra, la : 313.
Marchand, Jean-Baptiste : 122, 139, 302.
Marcheschi, Jean-Paul : 215, 219, 343, 354, 355.
Marivaux, Pierre Carlet de Chamblain de : 17, 43, 122, 139, 211.
Marsan, Hugo : 374, 392, 402, 519.
Martel, Philippe : 343.
Martin, Henri : 62.
Martin, Stéphane : 343.
Marx, Karl : 17, 210, 293, 294, 386, 521.
Masson, André : 219, 220.
Masson, Rose : 220.
Matisse, Henri : 212, 219, 296.
Maulevrier : 156, 301.
Maurois, André : 541.
Maurras, Charles : 64, 163, 198, 199, 209, 494, 534, 536.
Mauss, Marcel : 512, 521.
Mazataud, Pierre : 343.
McLuhan, Marshall : 187.
Mégret, Bruno : 485.
Mégret, Catherine : 407, 476, 478.
Menjou, Adolphe : 274.
Méridier, Louis : 57, 191.
Merlio, Gilbert : 261.
Mérovée : 62.
Mesguich, Daniel : 117.
Messier, Jean-Marie : 511.
Meyer, les : 292.
Mézières, Yves : 343.
Miller, Gérard : 370, 484, 485.
Miller, Jacques-Alain : 343.
Miller, Judith : 343.
Millet, Catherine : 368.
Millet, Richard : 230.
Milner, Jean-Claude : 343.
Misrahi, Robert : 117.
Mistral, Frédéric : 66.
Mitterrand, François : 169, 456.
Mitterrand, Frédéric : 172, 343.
Modiano, Patrick : 220.
Molière : 212, 282, 392, 417, 418.
Monet, Claude : 212, 296.
Monnet, Jean : 38.
Montaigne, Michel de : 61, 168, 175, 176, 211, 338, 517.
Montcalm, marquis de : 212.
Montesquieu, Charles-Louis de Secondat, de : 361.
Monteux, Pierre : 78.
Monteverdi, Claudio : 73, 83.
Montherlant, Henry de : 207, 529, 531.
Morand, Paul : 15.
Morès, marquis de : 206.
Moulin, Jean : 477.
Mozart, Wofgang Amadeus : 338.
Munch, Charles : 78.
Musset, Alfred de : 529.
Mussolini, Benito : 17, 299.

  • N

Nabert, Jean : 152.
Nabokov, Vladimir : 53.
Napoléon Ier : 82, 142.
Napoléon III : 37, 255.
Naud, Fabrice : 343.
Navarre, Yves : 370.
Newman, Barnett : 116.
Ney, maréchal : 169, 170.
Nietzsche, Friedrich : 38, 149, 166, 213, 245, 246, 410.
Noailles, Marie-Laure de : 266.
Noguez, Dominique : 231, 343, 490, 491, 527, 536, 538-540, 545, 546.
Noiriel, Gérard : 19, 87, 512.
Nono, Luigi : 116.
Novalis : 311.
Nussac, Sylvie de : 343.

  • O

O’Lanyer, cousins : 91.
Oeben, Jean-François : 71.
Ormesson, Jean d’ : 370.
Ossendowski, Ferdynand : 412.
Otchakovsky-Laurens, Paul : 89, 92.

  • P

Paine, Thomas : 104.
Pascal, Blaise : 43, 159, 165-168, 174-176, 180, 183, 189, 196, 212, 356, 361, 492, 517.
Pasteur, Louis : 296.
Paul, saint : 410.
Pavic, Milorad : 202.
Peeters, Benoît : 343.
Péguy, Charles : 89.
Périclès : 336.
Perronneau, Jean-Baptiste : 72.
Pessoa, Fernando : 16, 145.
Pesson, Gérard : 117, 343.
Pétain, Philippe : 207, 209, 220.
Peyrefitte, Alain : 331.
Philonenko, Monique : 387.
Picasso, Pablo : 91, 147, 296, 387.
Pichon, capitaine de gendarmerie : 415.
Picon, Gaëtan : 176.
Picquart, Georges : 204.
Piel Simone : 220.
Piel, André : 220.
Pink Floyd : 324.
Pinson, Jean-Claude : 343.
Platon : 57-59, 61, 62, 178, 189, 191-193, 196, 213, 245, 378, 468.
Plenel, Edwy : 375.
Plessis, Charles-Yves : 343.
Plessis, Françoise : 343.
Pleynet, Marcelin : 215.
Poe, Edgar Allan : 191.
Poirot-Delpech, Bertrand : 138, 501, 502.
Polac, Michel : 95.
Pompidou, Georges : 361.
Ponge, Francis : 474.
Porter, Charles A. : 179, 343.
Poussin, Nicolas : 65, 72.
Préau, André : 52.
Prévert, Jacques : 471.
Prince, professeur : 89, 94.
Proust, Marcel : 42, 68-70, 155, 160, 161, 163, 194-196, 201, 203-205, 211, 212, 221, 238, 241, 245, 246, 249, 250, 252, 296, 298, 374, 375, 386, 387, 392, 393, 488, 509, 517, 521, 526-528, 529, 532.
pseudo-Longin : 217.
Psichari, Ernest : 302.
Puech, Jean-Benoît : 343.
Pujadas, David : 282.
Puyaubert, Jean : 91, 160, 218, 219-221.
Pyrrhon : 174, 175, 180, 182, 183, 196.
Queneau, Janine : 220.
Queneau, Raymond : 219-221.
Quentin La Tour, Maurice : 72.
Quignard, Pascal : 117, 217.
Rabineau, Isabelle : 499, 500, 501.
Racine, Jean : 172, 173, 212, 361, 494, 534, 536.
Raimbaut d’Orange : 66.
Raiola, Marilène : 257.
Rashi : 521.
Rauzéna, Fernand : 215.
Ravel, Maurice : 296.
Rebatet, Lucien : 126.
Rebeyrolle, Paul : 219.
Redonnet, Marie : 343.
Régine : 267.
Regnault, François : 343.
Reinert, Jean : 343.
Reinhardt, Ad : 116.
Rembrandt : 16, 318.
Renan, Ernest : 66, 138.
Renoir, Auguste : 296.
Renoir, Jean : 220.
Rey, Alain : 233.
Ricardou, Jean : 215.
Richaud, André de : 221.
Ricœur, Paul : 151, 152, 261, 370.
Riesener, Jean-Henri : 71.
Riffard, Véronique : 343.
Rilke, Rainer Maria : 15, 38, 181, 266, 289.
Rimbaud, Arthur : 250, 296.
Rivière, Jean-Loup : 349, 350, 355, 356, 402, 443, 444.
Robbe-Grillet, Alain : 116, 180.
Robespierre, Maximilien de : 209.
Robin, Léon : 191.
Roche, famille : 266.
Roetgen, David : 71.
Roettiers, Charles-Norbert : 71.
Rolland, Romain : 15, 38, 197.
Rolling Stones, les : 324.
Ropartz, Guy : 77.
Rothko : 116, 386, 389, 470.
Roubaud, Jacques : 117, 354.
Roudinesco, Élisabeth : 95, 347, 352, 403, 448, 524.
Rousseau, Jean-Jacques : 57, 238, 239.
Roussel, Albert : 296.
Roussel, Raymond : 169, 194-196.
Rousso, Henry : 361, 513, 514.
Roustan : 82.
Rumi : 16, 329.
Rupp, Julien : 343.
Rushdie, Salman : 354.
Ruskin, John : 245.
Ryman, Robert : 116, 386.

  • S

Sacher, Paul : 266.
Sacre, Étienne : 261.
Saint-Simon, duc de : 42, 157-161, 238, 301, 302.
Saint-Yves d’Alveydre, Alexandre : 412.
Sallenave, Danielle : 85, 117, 527, 532, 533, 535, 536.
Salomon, le roi : 386.
Samain, Albert : 296.
Santurenne, Thierry : 343.
Sarkozy, Nicolas : 485.
Sarraute, Nathalie : 159, 386, 521.
Sartre, Jean-Paul : 324, 349, 363, 494, 500, 512, 513.
Saulces de Freycinet, Louis-Charles de : 371.
Saussure, Ferdinand de : 60.
Savigneau, Josyane : 432, 519.
Say, Léon : 371.
Schacht, Hjalmar : 358.
Schiller, Friedrich von : 104.
Schlumberger, Sao : 266.
Schoendorff, Denise : 343.
Schönberg, Arnold : 386, 387, 391, 392.
Schönberg, Béatrice : 282.
Schruoffeneger, Martine : 390.
Schubert, Franz : 15, 411.
Schumann, Robert : 289.
Schwartzenberg, Léon : 318.
Sébastien, Patrick : 539.v Segalen, Victor : 9.
Séleucos : 247.
Serment, Corinne : 343.
Serres, Michel : 143.
Sévigné, marquise de : 160, 254.
Sex Pistols, les : 324.
Sextus Empiricus : 51, 175, 180.
Shakespeare, William : 27, 165, 224, 392.
Shaw, George Bernard : 15.
Sheila : 308.
Sibony, Daniel : 275-277, 378-380, 390, 396.
Sicard, Monique : 343.
Simon, Claude : 163, 181, 539.
Simon, Michel : 205.
Snell, Bruno : 52.
Sobieski, Jean : 37.
Socrate : 56, 61, 63, 149, 178, 191, 247.
Sollers, Philippe : 117, 163, 185, 186, 209, 211, 343, 375, 531.
Sonnier, Danielle : 187.
Sontag, Susan : 359.
Sophocle : 27.
Soutine, Chaïm : 386.
Spears, Britney : 309.
Sperber, Dan : 215.
Spinoza, Baruch : 318, 374, 521.
Spire, Abraham : 516.
Spire, Antoine : 97-101, 104-106, 111, 356, 361, 362, 369, 370, 373, 385, 390, 400, 484, 491, 496, 497, 499, 515, 516, 518, 519, 523.
Starobinski, Jean : 57.
Steimberg, Oscar : 343.
Steiner, George : 387, 474.
Stern, Isaac : 436.
Sterne, Laurence : 194.
Sternhell, Zeev : 206.
Stockhausen, Karlheinz : 330.
Strauss, Richard : 15.
Stravinski, Igor : 15.
Su Dongpo : 16.
Sylvestre, Armand : 296.
Szaffran, Maurice : 95, 96.

  • T

Tali, Farid : 91, 343.
Tapie, Bernard : 485, 539.
Tasca, Catherine : 509, 510, 515.
Thadden, Rudolf von : 144.
Thirouin, Laurent : 166.
Thomas d’Aquin : 224, 282.
Thomas, Ambroise : 296.
Thuriaux, Michel : 343.
Thursz, Frederic Matys : 116, 138, 386, 389, 392.
Tibulle : 163.
Timon : 180.
Titien, Tiziano Vecellio, le : 16, 73, 120, 463.
Torquemada, Tomas de : 524.
Toulet, Paul-Jean : 163, 164, 205, 212, 221.
Tour-et-Taxis, famille : 266.
Trakl, Georg : 16.
Trolliet, Pierre : 397.
Truffaut, François : 310.
Tubiana, Michel : 518-524.
Turner, William : 16.

  • U

Uzès, duchesse d’ : 15.

  • V

Vacher de Lapouge, Georges : 360.
Vajda, Sarah : 162, 165, 199, 207, 212, 215.
Valabrègue, Frédéric : 343.
Valentin de Boulogne : 65, 212.
Valéry, Paul : 296.
Vallès, Jules : 289, 290.
Van Cauwelaert, Didier : 539.
Van Gogh, Vincent : 16.
Van Robbais, Josse : 104.
Vartan, Sylvie : 324.
Vaulabelle, Achille Tenaille de : 169.
Vauvenargues, Luc de Clapiers, marquis de : 240, 287.
Veil, Simone : 38.
Vercingétorix : 140, 212.
Vergès, Jacques : 216.
Verlaine, Paul : 296.
Vernant, Jean-Pierre : 343.
Vetter, Christophe : 343.
Veyne, Paul : 214, 215.
Vian, Boris : 471.
Vico, Jean-Baptiste : 83, 190.
Victoria, reine : 37.
Vigny, Alfred de : 529.
Villiers, Philippe de : 531.
Visconti, Luchino : 293.
Vitrac, Roger : 219, 221.
Voillat, Jacqueline : 343.
Voillat-Sauer, Anne Julia : 343.
Voltaire : 213, 463.
Von Stroheim, Erich : 29.

  • W

Wacjman, Gérard : 343.
Waddington, William : 371, 372.
Warhol, Andy : 266.
Webern, Anton von : 311.
Wehn-Damisch, Teri : 343.
Weil, Simone : 406.
Weitzman, Marc : 95, 361, 362, 377, 381.
Weitzmann, Haïm : 208.
Welles, Orson : 310.
Whitman, Walt : 155.
Wiesel, Élie : 399.
Wiesengrund, père d’Adorno : 391.
Wilde, Oscar : 15.
Wilson, Robert (Bob) : 266.
Winter, Ophélie : 267.
Wismann, Heinz : 53, 387.
Wittgenstein, Ludwig : 386, 387.
Woolf, Virginia : 147, 163, 282.
Wu Su Hua : 117.

  • Y

Yang Lining : 117.

  • Z

Zarader, Marlène : 402.
Zola, Émile : 201.
Zulietta : 239.

séminaire n°11 - Jean Rouaud: invention du réel, invention de la souffrance

Pendant une heure, Jean Rouaud a parlé sans note, traçant un chemin parmi les auteurs, trahissant une profonde intimité avec la littérature.

On ne témoigne de ce dont on est appelé à témoigner. Prenons par exemple Saint-Simon. Lorsqu'il raconte la guerre contre le roi d'Espagne, il nous décrit le roi au milieu du champ de bataille, sans peur de la mitraille, son entourage, plus craintif, le soleil, le roi qui accepte de se mettre à l'abri par peur de l'insolation. Nous avons ainsi des lignes et des lignes sur le roi. La bataille, elle, est expédiée en une phrase: «Le carnage fut grand de part et d'autre, et fort peu de prisonniers.»
Ainsi, le réel selon Saint-Simon, c'est le pouvoir. Il y a une indifférence de Saint-Simon à la souffrance. Ce n'est pas de l'insensibilité, puisqu'il écrira au roi pour lui signaler la misère des paysans de la Ferté-Vidame (misère due aux guerres trop nombreuses), ce qui lui vaudra une disgrâce. D'autre part, à la mort de sa femme, Saint-Simon interrompt ses mémoires par une ligne de larmes et ne les reprend qu'un an plus tard.

Ce n'est donc pas un homme insensible. Mais la souffrance des corps est alors captée par un seul, qui est le Christ; et la souffrance du Christ est rédemptrice. Les martyrs et les bourreaux (ici, Rouaud évoque les tortures de Damien avant sa mise à mort, dont la grâce a été refusée au roi) mettent en scène le jeu du châtiment et de la rédemption.
La Révolution française apportera une évolution humaniste: la guillotine. On coupe la tête, on ne fait plus souffrir le corps. On évacue le corps souffrant.

Il s'agit d'une longue évolution. Le Christ était-il de nature humaine ou divine? Le concile de Nicée tranche, le Christ est pleinement humain et il est pleinement divin. La tension entre ces/ses deux natures est représentée par le Christ en croix.
Au Xe siècle, le Christ sort de sa mandorle pour être progressivement humanisé. Ainsi un vitrail de la cathédrale de Reims le représente en croix dans une large robe, posé comme sur une rampe de lancement vers un avenir meilleur. Les artistes traitent alors délicatement ce corps souffrant.
Puis peu à peu, la nature "pleinement humaine" va l'emporter. Au XIIe siècle, les Croisés découvrent que la Jérusalem terrestre est pouilleuse. Saint François d'Assise revient des croisades et invente la première crêche vivante avec un vrai bébé.
Le corps se fait de plus en plus souffrant (cf. le Christ de Grünwald en 1515, par exemple). Avec le Christ d'Holbein en 1521, le Christ est mort. Holbein est à Bâle en même temps qu'Erasme. Le Christ est un corps mort et il n'y a plus rien. Au même moment on assiste à la naissance de l'humanisme. C'est le début de la dissection, de l'étude de l'anatomie, de la médecine (Ambroise Paré, etc). On commence à agir comme si les corps ne ressusciteront plus.

Le corps acquiert sa dimension de mécanique jusqu'au XVIIIe siècle, jusqu'à arriver à la guillotine qui ne fait plus souffrir. Cependant on coupe la tête, ce qui revient à couper l'imagination et la parole (c'est aussi la tête de Saint Jena-Baptiste): on en a fini avec l'esprit.

Le premier roman réaliste apparaît en 1830 (Le Rouge et le Noir), le problème du corps souffrant n'est pas réglé malgré la tête coupé.
Le rouge, ce sont les idées révolutionnaires
Le noir , c'est la soutane, le chant, l'esprit, la parole.
Pendant 50 ans, Stendhal a essayé d'écrire du théâtre, il essaie de mettre en scène l'ambitieux parfait (Julien Sorel). Le théâtre est un plateau, il ne représente pas la hiérarchie du pouvoir, il n'y a pas d'ascension possible. Il s'agit d'exposition.
Stendhal témoigne de l'accession de la bourgeoisie au pouvoir. Il note "l'impossibilité du drame" au théâtre en de telles circonstance et il passe au roman.
Ce sera le roman réaliste. Celui-ci va prendre en charge la souffrance des corps qui était autrefois absente de Saint-Simon : Mathilde assiste à la messe la tête de Julien sur les genoux.

Mais où est passé l'esprit? Si l'on reprend le "grand" Flaubert (1,82 m), il se définit alors comme un romantique. Il écrit son premier roman qui décrit les tentations d'un saint dans le désert, c'est mystique et luxuriant, un long chant, une œuvre de l'esprit. Il lit cette première version de La Tentation de Saint Antoine à ses deux amis Maxime du Camp et Louis Bouilhet au cours d'une lecture qui dure trois jours et trois nuits. Flaubert est persuadé qu'il s'agit d'un chef d'œuvre. Prenant son courage à deux mains, Bouilhet déclare «Il faudrait jeter tout ça au feu et ne plus jamais en reparler».
Ensuite les trois amis discutent toutes la nuit. Bouilhet dit à Flaubert: «Tu devrais écrire un roman terre-à-terre, un roman à la Balzac et Flaubert écrit Madame Bovary. Madame Bovary, c'est le fait divers devenu l'étalon de la souffrance humaine. La figure souffrante est démultipliée dans la presse. Flaubert emmène Emma à l'agonie (Emma dont Rouaud rappelle que le nom de jeune fille est Rouaud), il s'empoisonne pratiquement pour décrire au mieux l'empoissonnement d'Emma. Flaubert cherche à s'opérer du "cancer du lyrisme", il s'applique à s'opérer de l'esprit.
Cette opération, on la voit dès le début: on commence avec le "nous", puis ce "nous" disparaît. Flaubert s'ampute et devient pur témoi. Il est partout.

Ensuite vint le naturalisme: la science remplace le fait divers. Zola écrit le roman expérimental, ce qui est un oxymore. Zola traite ses héros comme des bêtes, à la manière de Claude Bernard: dissection, découpage, etc. le romancier prend des notes, il témoigne, il ne s'agit plus d'œuvres d'imagination. Cela va aboutir à Albert Londres et George Orwell, qui ne se conteront plus de témoigner en spectateur mais participeront à la souffrance qu'ils décriront.

Entretemps a eu lieu la guerre de 14-18. Pour la première fois les soldats savent écrire. le corps souffrant va témoignenr lui-même: Genevoix, Céline, Giono, Dorgelès, Barbusse, et des dizaines de milliers de carnets conservés aujourd'hui au fort de Vincennes.
Si vous cherchez où est la souffrance, vous trouverez la littérature. Il s'agit de la littérature des camps: Primo Levi, Evguenia Ginzburg, etc. Le corps souffran va à l'écriture (et non l'inverse).
Avec la disparition des corps dans Hiroshima et Auschwitz, on atteint une impossibilité de l'écriture en absence de corps. C'est la limite à laquelle se heurte la littérature contemporaine.
Cela peut expliquer le Nouveau roman. Nathalie Sarraute explique dans L'Ere du soupçon l'impossibilité de faire du roman.
Pour Jean Rouaud, le corps initial est celui de son père trouvé mort dans la salle de bain en décembre 1963. C'est cette mort qui inaugure le début de son travail.


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Le temps du débat Compagnon / Jean Rouaud

Antoine Compagnon est toujours très heureux de voir confirmer ses hypothèses ou ses conclusions et n'hésite jamais à le souligner.

Jean Rouaud souligne que depuis la seconde guerre mondiale nous sommes submergés par les images (y compris des images de la seconde guerre). Il y avait très peu d'images durant la première guerre mondiale, et c'était pratiquement toujours des reconstitutions (il suffit de regarder d'où filme la caméra pour r'en rendre compte).

Si le réel c'est le pouvoir et si le pouvoir c'est le corps souffrant, alors on comprend la déclaration du Hamas à Gaza: «on a gagné». C'est vrai en terme de morts, de souffrance: 1200 morts palestiniens contre une vingtaine d'Israëliens. Le corps souffrant est la mesure de la victoire.

Le XXe siècle aura été le siècle de la littérature de la désolation.

Il y a une mort à laquelle il faudrait davantage s'intéresser, c'est celle de Bergotte. Bergotte meurt terrassé par la Beauté. (Jean Rouaud va nous offrir un époustoufflant final).
Si la Beauté préexiste au monde, ainsi que le laisse entendre Proust, alors il est possible qu'il y ait quelque chose après. «[...] l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.» [1]: phrase magnifique avec ses trois négations, qui évoque la beauté, la souffrance et l'espérance.

Notes

[1] Marcel Proust, La Prisonnière

Photographie et peinture

Barthes s'étonne du manque de ressemblance en photographie et en donne une explication inutilement alambiquée (souvent les explications de Barthes me paraissent inutilement alambiquées. Lorsque j'écoute le cours sur Le Neutre, je suis prête à tout lui concéder, à cause de la douceur de sa voix, du calme de son débit, de son humour léger qui n'écrase pas, mais lorsque je le lis, j'ai parfois un peu de mal à comprendre l'engouement qu'il suscite):

Au fond, une photo ressemble à n'importe qui, sauf à celui qu'elle représente. Car la ressemblance renvoie à l'identité du sujet, chose dérisoire, purement civile, pénale même; elle le donne «en tant que lui-même» alors que je veux un sujet «tel qu'en lui-même».

Roland Barthes, La Chambre claire, p.160 (1980)


J'ai trouvé il y a quelques semaines une explication bien plus convaincante de ce manque de ressemblance:

[...] il ressemblait à ses photographies autant qu'un homme peut y ressembler (c'est-à-dire beaucoup moins qu'il ne ressemblait autrefois à ses portraits, parce que la photo saisit un moment de la vie et que le portrait est une synthèse) [...].

Maurice Sachs, Alias, p.100 (1935), in L'imaginaire Gallimard, 2006

Cette explication est un bel hommage au travail des peintres. Peut-être est-ce ce travail de synthèse qui permet à Swann de retrouver autour de lui des visages de tableaux: à partir d'une synthèse, c'est toute une typologie qui peut se mettre en place.

17 mars 2009 : Du Journal de deuil à La Chambre claire

Antoine Compagnon m'a mise en colère durant la première moitié de son cours. Nous avons eu droit à une lecture suivie, pour ne pas dire une paraphrase, du Journal de deuil de Barthes, suivie de l'évocation d' Albertine disparue, pour s'entendre dire à la fois que Barthes rappelait à Compagnon le narrateur et ne s'entendre donner que des exemples contredisant cette hypothèse! Heureusement, la deuxième partie du cours prit la peine de tirer les conclusions logiques de ces contradictions absurdes.
J'ajouterai mes commentaires en italique.

Quand le chagrin atteint une certaine stabilité, on atteint un état de mélancolie. Il n'est pas facile de faire son deuil après avoir lu Deuil et mélancolie de Freud, où le deuil est décrit comme un chemin qui se termine pas le succès du deuil. Or Barthes n'a pas envie de ce succès. Il s'agit d'une lutte entre la vie et la mort.

Barthes évoque des moments de suspension du deuil, en utilisant les mots, fading, satori, vertige... Il parle de «passage de l'aile du définitif». On assiste ici à une quasi prophétie, puisque Barthes mourra sans avoir quitté cet état, qui donc pour lui aura bel et bien été définitif.
On songe à Baudelaire et au vent de l'aile de l'imbécillité, inversant la vieille image romantique de l'aile du vent, et à sa prémonition de l'accident cérébral à venir.

L'un des moments de suspension du deuil intervient dans le Paris désert du 15 août (et l'on pourrait alors songeait à Antiochus: «Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!». Après le deuil émotif, c'est le moment de l'éternité atone.
On retrouve cette atonie dans ''Albertine disparue:

Car, si bien des souvenirs, qui étaient reliés à elle, avaient d’abord contribué à maintenir en moi le regret de sa mort, en retour le regret lui-même avait fixé les souvenirs. De sorte que la modification de mon état sentimental, préparée sans doute obscurément jour par jour par les désagrégations continues de l’oubli, mais réalisée brusquement dans son ensemble, me donna cette impression, que je me rappelle avoir éprouvée ce jour-là pour la première fois, du vide, de la suppression en moi de toute une portion de mes associations d’idées, qu’éprouve un homme dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s’est rompue et chez lequel toute une partie de la mémoire est abolie ou paralysée.
Marcel Proust, La Fugitive, Pléiade, Pléiade Clarac t.3 p.592

Barthes note: «Le fait même que la langue me fournisse le mot intolérable me la rend tolérable.»

Ici, retour au moi "idem" et au moi "ipse", déjà vus. rappel des développements déjà vus: souvenirs successifs et épisodiques qui constituent de nouveaux Moi successifs. Il y a rupture entre le Moi précédent et le Moi successif. Cette rupture, c'est ce que refuse celui qui souffre.

remarque personnelle: je ne suis absolument pas d'accord avec cette idée que nos états successifs nous empêcheraient d'être un seul Moi. Les états successifs sont au Moi ce que les nuages sont au ciel: des états, pas une ontologie. Ce qui constitue l'identité, c'est la mémoire, dit Locke, et c'est bien ce que prouvent Stendhal ou Proust en se rappelant la mort de leur mère ou en trébuchant sur un pavé: tout souvenir les ramène intacts, identiques à eux-mêmes, au moment de l'événement, il n'y a pas de perte avec le temps. La puissance des souvenirs permet au Moi d'être imperméable au temps.
La seule perte d'identité, c'est la perte de mémoire, et l'exemple d'Henry James préfaçant des œuvres de jeunesse dont il ne se souvient pas en est encore une preuve: James est si bien devenu autre qu'il ne se souvient pas; s'il se souvenait, il serait le même. La mémoire est garante de la permanence du Moi par delà les états changeants de nos humeurs. Pour changer il faut oublier ou avoir oublié.
L'affollement produit par le deuil (affollement bien réel) est justement la crainte d'oublier le mort, le refus d'oublier le mort. Il est exact que nous ne voulons pas nous dessaisir de notre peine car nous ne voulons pas oublier. Mais il serait peut-être possible de rassurer celui qui souffre ainsi (si tant est qu'une expérience soit transmissible) en lui assurant qu'il n'oubliera pas qui il aime vraiment, et que lorsque la douleur se fera moins vive, ce qu'il aura oublié, c'est la mort, et non le mort.
En ce sens, aimer ne se conjugue qu'au présent.
D'ailleurs, à quoi assistons-nous depuis deux semaines? A la douleur d'Antoine Compagnon aimant Barthes et n'ayant rien oublié. Parler de Barthes, c'est retrouver la douceur de la présence d'un professeur très aimé. Nous sommes au présent.
Que fait-on quand on aime ainsi? On écrit La Chambre claire ou les Essais, on écrit des symphonies si on est Mahler, on donne des conférences au Collège de France pour évoquer son ami mort il y a trente ans (le thème de la première année de cours de Compagnon était un hommage explicite à Barthes)... Le temps n'a pas passé, tout est intact.

Le dédoublement est chez Proust une thématique courante. La plus connue est celle du valet de chambre des Goncourt: il réchappe par miracle à un incendie mais devient tout à fait un autre homme :

[...]e propre valet de chambre de Mme Verdurin qui, dans l’épouvante de cet incendie où il avait failli périr, était devenu un autre homme, ayant une écriture tellement changée qu’à la première lettre que ses maîtres, alors en Normandie, reçurent de lui leur annonçant l’événement, ils crurent à la mystification d’un farceur. Et pas seulement une autre écriture, selon Cottard, qui prétend que de sobre cet homme était devenu si abominablement pochard que Mme Verdurin avait été obligée de le renvoyer.
Marcel Proust, Le temps retrouvé, Pléiade Clarac t.3, p.716

La sortie du deuil est l'occasion de devenir un autre, avec le retour du récit reviennent les quiproquos. Par exemple, le narrateur ne reconnaît plus Gilberte, la prend pour Mlle de Forcheville mais écorche son nom en Mlle d'Eporcheville.

Barthes, lui, s'identifie plutôt qu deuil de la mère du narrateur lors de la mort de sa propre mère. Ici aussi on assiste à une transformation définitive que le narrateur ne constate et ne comprend qu'avec retard:

Pour la première fois je compris que ce regard fixe et sans pleurs (ce qui faisait que Françoise la plaignait peu) qu’elle avait depuis la mort de ma grand’mère était arrêté sur cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant. D’ailleurs, quoique toujours dans ses voiles noirs, plus habillée dans ce pays nouveau, j’étais plus frappé de la transformation qui s’était accomplie en elle. Ce n’est pas assez de dire qu’elle avait perdu toute gaîté ; fondue, figée en une sorte d’image implorante, elle semblait avoir peur d’offenser d’un mouvement trop brusque, d’un son de voix trop haut, la présence douloureuse qui ne la quittait pas. Mais surtout, dès que je la vis entrer, dans son manteau de crêpe, je m’aperçus – ce qui m’avait échappé à Paris – que ce n’était plus ma mère que j’avais sous les yeux, mais ma grand’mère. Comme dans les familles royales et ducales, à la mort du chef le fils prend son titre et, de duc d’Orléans, de prince de Tarente ou de prince des Laumes, devient roi de France, duc de la Trémoïlle, duc de Guermantes, ainsi souvent, par un avènement d’un autre ordre et de plus profonde origine, le mort saisit le vif qui devient son successeur ressemblant, le continuateur de sa vie interrompue.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Pléiade Clarac t2, p.769

De même, Bartes devient sa mère.
Les notes du journal s'éclaircissent au fur à mesure qu'il écrit La Chambre claire.
Pour Barthes, la photographie est l'anti-récit. Quand on relit La Chambre claire après le Journal de deuil, on s'aperçoit que la photographie est chargée des valeurs du deuil. Barthes cite Husserl:

Comme le monde réel, le monde filmique est soutenu par la présomption que «l'expérience continuera constamment à s'écouler dans le même style consécutif» (Husserl) ; mais la photographie, elle rompt le style consécutif (c'est là son étonnement ; elle est sans avenir (c'est là son pathétique, sa mélancolie; en elle aucune propension, alors que le cinéma, lui, est propensif et, des lors, nullement mélancolique. Immobile la photographie reflue de la représentation vers la rétention.
Roland Barthes, La Chambre claire, note 37, p.140

Ainsi cette continuité du monde est-elle la condition sine qua non du récit, tandis que la photographie est l'envers du récit.

Antoine Compagnon ouvre alors une parenthèse : cela est devenu une idée commune. [remarque personnelle: Evidemment, puisque personne ne réfléchit à la photographie de lui-même mais toujours à travers le filtre de Barthes!] La photographie est associée à la mort, elle ne permet pas le récit:

Et si la dialectique est cette pensée qui maîtrise le corruptible et convertit la négation de la mort en puissance de travail, alors, la Photographie est indialectique: elle est un théâtre dénaturé où la mort ne peut «se contempler», se réfléchir et s'intérioriser; ou encore: le théâtre mort de la Mort, la forclusion du Tragique; elle exclut toute purification, toute catharsis.
Ibid, p.141

Cependant, cette façon de voir les choses n'est pas obligatoire: on songe par exemple à Annie Ernaux et à sa façon de traiter la photo dans Les Années: il y a d'autres usages possibles de la photographie.
[remarque personnelle: j'ai l'impression que le Journal de deuil a en quelque sorte remis La Chambre claire a sa place, en permet une interprétation apaisée qui permet d'envisager de parler de la photographie autrement qu'à la manière de Barthes — au moins pour Compagnon: en d'autres termes, je ne suis pas sûre qu'il aurait prononcer ces phrases avant la lecture du Journal de deuil.]

A la sortie de La Chambre Claire, il ne se produit rien de comparable à la sortie du deuil d'Albertine, il n'y a pas de voyage à Venise, mais un retour à la mélancolie, au "A quoi bon?"
[remarque personnelle: S'il y a tant de différences avec Albertine, pourquoi dire que cela lui ressemble?! L'amour du narrateur pour Albertine m'a toujours paru un faux amour, un caprice, l'un de ses amours où l'on s'aime avant tout soi-même aimant.]

Antoine Compagnon conclut: d'une certaine façon, toute littérature est littérature de deuil: Montaigne (La Boétie), Stendhal, Proust, Barthes (la mère). Cela donne raison à Blanchot: seul le récit peut dire ce que le journal ne peut dire.

Le désir

L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie.

Simone Weil, "Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l'amour de Dieu" in L'attente de Dieu

séminaire n° 10 : Jacques Rancière, l'indicible comme preuve du témoignage

Avertissement: le titre est de moi.

C'est amusant, il est dit que décidément nous ne serons jamais d'accord, sejan et moi: je trouve intéressant ce qu'il trouve fouillis. Rancière m'a paru construire une démonstration facile à suivre et intéressante, convaincante. La seule chose que je lui reprocherais à la rigueur, c'est d'avoir redoublé des choses que nous avions déjà vues, mais dans un sens, c'est rassurant: il serait ennuyant que les intervenant se contredissent sur le fond.

Antoine Compagnon a découvert Jacques Rancière en 1966 ou 1967 en lisant Lire le Capital, une lecture typique de l'époque.
Jacques Rancière est un philosophe qui s'intéresse de plus en plus à la littérature, et en particulier à Mallarmé. Il a publié La Chair des mots en 1998, La parole muette en 1997, Politique de la littérature...

Il aurait dû intervenir l'année dernière, le sujet de cette année lui convient moins, mais Antoine Compagnon tenait à ce qu'il vienne.

Comment se constitue les rapports entre le témoins et la vérité?

Jacques Rancière va s'appuyer sur l'avertissement des éditeur au livre de Filip Müller, Trois ans dans une chambre à gaz d'Auschwitz. Les éditeurs ont pris la peine de préciser qu'il s'agissait d'une forme brute, sans manipulation esthétique: Filip Müller n'est pas un écrivain. Cette dernière phrase est d'une rhétorique convenue. Se pose alors la question: pourquoi cet avertissement? Etait-ce nécessaire?

Qu'est-ce qu'un document brut? C'est un document qui ne cache pas sont processus de production, ce qui n'a rien à voir avec son rapport à la vérité.
Donc pourquoi cet avertissement?
Il s'agit d'insister sur le lien entre la parole et ce qui a eu lieu. Normalement, ce lien est d'autant plus fort que les deux règles de proximité (peu de temps entre le témoignage et les faits) et de nécessité (besoin impérieux de raconter, ou obligation) sont respectées.
Or ce n'est pas le cas ici: trente ans se sont écoulés entre les faits et le récit de Filip Müller, et il a décidé de se souvenir, sans nécessité impérieuse.

S'il faut insister sur le lien entre la parole et ce qui a eu lieu, c'est que le témoignage ici ne porte pas sur des faits mais rend compte d'un processus (Verschnitung): quel type de vérité un ensemble de mots entretient-il avec un ensemble de faits?

De quoi témoigne le témoin?

Selon Aristote, il existe trois sortes de témoins:
- les anciens témoins qui éclairent le passé (les sages, les auteurs);
- les témoins récents qui sont soit des hommes notables qui ont fait de grandes choses, soit ceux qui ont part à l'affaire jugée.
Ces derniers sont pour nous les plus vrais, les plus dignes de foi, mais pour Aristote, ce sont les plus douteux. Car 1/ ils peuvent être achetés 2/ils disent si le fait a eu lieu mais ne portent pas de jugement sur la valeur morale des faits.

Pour Aristote, les anciens témoins sont les vrais témoins :
- ils permettent de juger les faits;
- ils assurent la transmission. Qui a autorité pour qualifier les faits a qualité pour les transmettre.

Les témoins sont ceux qui racontent l'histoire des hauts faits et les leçons qu'on peut en tirer. (cf. l'introduction aux Chroniques de Froissart).

Cette idée est maintenant refusée mais elle est utile car elle sert de repère.
Pour Walter Benjamin, c'est le narrateur qui est celui qui transmet. Il a l'art de raconter et l'art de conseiller.
Nous sommes en rupture avec cette vision. Les témoins de 14-18 ont été incapables de raconter (oralement) car aucune tradition ne leur permettait de raconter des faits entièrement nouveaux. Le roman a introduit à ce moment-là une rupture. Le lecteur n'est plus face à un témoin qui raconte, il est seul face au roman. C'est une rupture et une nouveauté.

Exemple de l'appendice à L'Evangile de Jean, qui n'est pas donné pour apocryphe et paraît dans certaines versions de la Bible. C'est le récit d'un nouveau miracle qui apparaît tout à la fin: Jésus apparaît aux disciples, leur dit de jeter le filet à droite, ils prennent du poisson, ils le cuisent, on en a le nombre, cent cinquante trois, etc.etc.
Ici, le témoignage est ancré dans le concret: l'heure, les poissons.
De même, Erich Auerbach fait remarquer à propos du reniement de Pierre la précision des éléments du vécu (l'auberge, le feu, etc): la hiérarchie entre la grande histoire et les petits faits s'effacent. le Nouveau Testament, c'est l'irruption de l'homme simple dans les récits qui s'ancrent dans les petits faits.
(On se souvient de Diderot dans L'art du bon conteur: importance des petits détails qui font dire «cela est vrai, on n'invente pas ces choses-là.»)

Mais il manque une chose: que les faits soient jugés. La dernière scène de l'évangile de Jean s'inscrit dans un pli où l'Ecriture vérifie les paroles par les faits et inversement. Ce dernier texte s'éclaire par les textes précédents.
=> Le texte est vérifié par les corps, les actes sont vérifiés par les textes.
Le texte dit que celui qui a écrit ce texte était désigné pour écrire ce texte. (autorité).

Comment trouver des gens qui ne peuvent pas mentir?

Il faut que le témoin ne sache pas parler. Il doit porter l'histoire dans son corps. La littérature (mise en forme d'un récit) est révoquée. C'est l'apparition des témoins muets, avec Balzac, Hugo, etc : les paysages, les fissures dans les murs, les meubles, etc.
La vérité est archéologique: apparition de la ruine comme témoin (cf Cuvier dans La peau de chagrin).

Cependant, ces témoins-là n'apportent plus aucune leçon, mais juste une couleur du temps. Leur témoignage est impropre à toute transmission car il témoigne d'un événement, or l'événement est ce qui arrête le temps. Pas de grande fresque. L'événement ne permet pas de rendre compte d'un processus.

Claude Lanzmann a renversé la question en postulant à l'inverse que seule la parole émise longtemps après les faits peut témoigner (témoin différé). D'autre part il a utilisé l'image. L'image témoigne d'une continuité et non d'une rupture.
Jacques Rancière prend alors l'exemple d'un témoignage dans Shoah de Lanzmann. Il fait projetter les minutes de récit d'Abraham Bomba, coiffeur en Israël au début des années 80. Bomba raconte les coupes de cheveux avant la chambre à gaz, il raconte avoir vu arriver des gens qu'il connaissait, des gens de sa famille. Il se tait, submergé par les souvenirs.
Jacques Rancière commente: ce qui fait le témoignage, c'est le moment où Abraham Bomba se tait. Lanzmann montre ce qui le rend muet. C'est l'indicible qui atteste du témoignage.

Retour à Filip Müller. Lanzmann qui a également rédigé une introduction au livre nous dit que Müller, après s'être longtemps tu, a décidé de reprendre la parole. Il a accepté de tout revivre. Il a vécu tant de violence que toute distance est abolie: il s'agit toujours de présent pur, au-delà du souvenir.
D'un point de vue de poétique générale, le témoin, c'est le non-écrivain qui a surmonté les limites du désespoir.
On peut établir un parallèle avec Proust qui va accueillir le non-littéraire dans son livre: accueillir les choses muettes pour montrer l'expérience pure. Il s'agit d'une poétique de l'écriture de l'incommensurable.
La mention «ce n'est pas de la littérature » est placardée au début du livre de Filip Müller. Finalement si, il s'agit bien d'une littérature: celle du choc sur un pavé ou du bruit d'une fourchette.
D'ailleurs le dispositif autour d'Abraham Bomba a la même fonction: il est interviewé dans son salon de coiffure. Le film joue sur le bruit des ciseaux, qui organisent la réminiscence.

Il s'agit d'une poétique des éléments hétérogènes (contre celle du cliché). Or les éléments ne peuvent se porter témoignage à eux-mêmes: à partir d'eux, il est impossible de savoir si l'on est dans du document ou de la fiction. Il faut toujours un supplément pour qualifier, pour départager, pour signifier qu'on est dans une œuvre d'art et non dans un documentaire sur les salons de coiffure, ou à l'inverse qu'on a à faire à un témoignage et non à de la littérature.


commentaire personnel

Le paradoxe serait donc le suivant: le meilleur témoin est le témoin ou le témoignage muet, celui qui se présente comme objet à notre regard ou notre étude, celui qui n'interprète pas mais donne à voir ou ressentir.
Cependant, parce qu'il est ainsi objet, parce qu'il ne "dit" rien, rien ne permet d'identifier son statut de témoignage, il peut être tout aussi bien document qu'élément de fiction.
Dès lors, il doit être entouré de paroles de présentation qui permettent au lecteur de le situer.
Ce sont donc les paroles du présentateur qui se portent garantes du témoignage.

Cela ne fait que déplacer le problème: au nom de quoi faire confiance au présentateur?
Etrangement (ou pas si étrangement) nous nous retrouvons dans la position d'Aristote: le bon présentateur sera un homme connu par ailleurs (Claude Lanzmann), ou garant du fait de sa profession ou de son expertise (l'éditeur). Ce présentateur portera un jugement sur l'œuvre qu'il présente pour nous indiquer le regard qu'il convient de porter sur le témoignage que nous allons lire. Si le lecteur se retrouve seul face au livre, selon Benjamin, le "présentateur" investit la place désertée de médiateur.

Accepter les dons avec grâce

Pierre Louÿs écrit à Gide que Rops lui propose un frontispice pour La Conque. Réponse de Gide le 6 juin 1891:
Accepte, mon ami; il faut toujours accepter.
Mes préceptes là-dessus sont évangéliques : quand on vous remplit une main, il faut tendre l'autre.

Correspondance à trois voix, p.463

10 mars 2009 : le chagrin et le deuil

Sejan exagère un peu : il nous fournit des compte rendus qui sont bien plus longs que la réalité du cours. Vous trouverez chez lui l'intégralité des pages de Barthes dont il a été question ce jour-là.

L'impossibilité d'une bonne vie sans récit mène Barthes à refuser le récit par refus de guérir du chagrin, c'est-à-dire par refus du temps qui passe. Barthes qualifie le chagrin d'immuable et sporadique.

Compagnon a profité de la semaine pour relire Albertine disparue. Il y a trouvé les échos qu'il attendait. Le narrateur se rappelle d'Albertine comme une multiplicité de moi, une pluralité : il lui faut faire son deuil d'une multiplicité d'Albertine.

Pour que la mort d’Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût fallu que le choc l’eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi. Jamais elle n’y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps ; ne nous apparaissant que par minutes successives, il n’a jamais pu nous livrer de lui qu’un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu’une seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de consister en une simple collection de moments ; grande force aussi ; il relève de la mémoire, et la mémoire d’un moment n’est pas instruite de tout ce qui s’est passé depuis; ce moment qu’elle a enregistré dure encore, vit encore, et avec lui l’être qui s’y profilait. Et puis cet émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour me consoler ce n’est pas une, ce sont d’innombrables Albertine que j’aurais dû oublier. Quand j’étais arrivé à supporter le chagrin d’avoir perdu celle-ci, c’était à recommencer avec une autre, avec cent autres.
Marcel Proust, La Fugitive, Pléiade Clarac t3, p.478

La mémoire involontaire est source de douceur mais la pluralité d'Albertine est source de douleur.

Barthes décrit une autre durée, insusceptible d'aucune mémoire narrative, une durée tassée, insignifiante.
Le deuil est un paysage plat et morne. C'est le temps des Fleurs du Mal, le temps du spleen.
Starobinski dit à propos de Baudelaire que la mélancolie est une condamnation à vivre, c'est la durée indéfinie du temps présent.
Chez Baudelaire cela prend la forme de deux délires: ne pas pouvoir mourir ou être déjà mort et découvrir que ce n'est pas différent de vivre (fantasme d'une survie sans fin). C'est le thème du Juif errants dans les Sept vieillards. Starobinski note qu'il n'y a pas de différence entre ne pas pouvoir mourir ou errer déjà mort: «La toile était levée et j’attendais encore» [1]. ou encore dans Le Squelette laboureur:

Voulez-vous (d'un destin trop dur
Épouvantable et clair emblème !)
Montrer que dans la fosse même
Le sommeil promis n'est pas sûr ;

Qu'envers nous le Néant est traître ;
Que tout, même la Mort, nous ment,
Et que sempiternellement,
Hélas ! Il nous faudra peut-être

Dans quelque pays inconnu
Écorcher la terre revêche
Et pousser une lourde bêche
Sous notre pied sanglant et nu ?

Barthes note: «Pleine mer de chagrin – quitté les rivages, rien en vue.» Cependant, l'idée de sortir de cela serait scandaleuse. A chaque remmémoration de la mère, tout se passe comme si Barthes découvrait son deuil pour la première fois. Commencer à raconter la répétition du deuil et le retour du même serait accepter d'en sortir.

Et pourtant, le deuil se fait quand même.
Le journal de deuil est l'antithèse du récit de vie.
Compagnon va parler de quelque chose dont il n'avait pas prévu de parler: l'irruption de l'autre dans le récit de vie («l'autre étant moi», précise-t-il). Quel effet cela fait-il de se reconnaître comme figurant dans un récit de vie? En effet, "AC" dans le journal de Barthes signifie Antoine Compagnon. Celui-ci a d'abord sauté les quelques pages où il voyait ses initiales. Pourtant se reconnaître est une expérience obligatoire. (C'est pourquoi souvent on attend la mort des autres pour écrire. cf. Proust : a attendu la mort de sa mère pour commencer à écrire.)
Une vie est un récit: que se passe-t-il si ce récit ne cadre pas avec l'histoire qu'on se raconte à soi (self deception)? S'apercevoir dans la mémoire d'un autre, c'est se confronter au miroir de l'autre. (On se souvient du narrateur apprenant la façon dont M. de Norpois a parlé de lui dans les salons, à propos de sa reconnaissance exagérée à l'idée que celui-ci allait parler de lui à Odette).
Il s'agit de surprendre son absence, de se voir quand on n'est pas là. Cela rappelle Henry James écrivant des préfaces à des œuvres de jeunesse sans s'y reconnaître. Il y a une tentation d'éviter cette confrontation. On se souvient de La Chambre claire: la photographie est la preuve que "ça a été". Et pourtant, Barthes découvre une photo dont il ne se souvient pas, il lui est impossible de se souvenir dans quelles circonstances elle a été prise.

J'ai reçu un jour d'un photographe une photo de moi dont il m'était impossible,malgré mes efforts, de me rappeler où elle avait été prise; j'inspectais la cravate, le pull-over pour retrouver dans quelle circonstance je les avais portés, peine perdue. Et cependant, parce que c'était une photographie, je ne pouvais pas nier que j'avais été (même si je ne savais pas ). Cette distorsion entre la certitude et l'oubli me donna une sorte de vertige, et comme une angoisse policière (le thème de Blow-up n'était pas loin); j'allai au vernissage comme à une enquête, pour apprendre enfin ce que je ne savais pas de moi-même.
Roland Barthes, la Chambre claire, p.133-134

Compagnon en vient aux pages où il est cité:

Expliqué à AC, dans un monologue, comment mon chagrin est chaotique, erratique, ce en quoi il résiste à l’idée courante – et psychanalytique – d’un deuil soumis au temps, qui se dialectise, s’use, « s’arrange ». Le chagrin n’a rien emporté tout de suite – mais en contrepartie, il ne s’use pas.
À quoi AC répond : c’est ça le deuil. (Il se constitue ainsi en sujet du Savoir, de la Réduction) – j’en souffre. Je ne puis supporter qu’on réduise – qu’on généralise – Kierkegaard – mon chagrin : c’est comme si on me le volait.
Roland Barthes, Journal de deuil, p.81

Le chagrin est chaotique, le deuil est dialectique. AC généralise: «C'est ça, le deuil». Barthes est malheureux de cette généralisation. (La référence à Kirkegaard: on ne peut parler que du général). Par la suite, Barthes refuse le mot deuil, "trop psychanaytique". Il utilise le mot chagrin.
Proust n'emploie le mot deuil qu'une fois le deuil fini:

Sans doute, ce moi avait gardé quelque contact avec l’ancien, comme un ami, indifférent à un deuil, en parle pourtant aux personnes présentes avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps dans la chambre où le veuf qui l’a chargé de recevoir pour lui continue à faire entendre ses sanglots. J’en poussais encore quand je redevenais pour un moment l’ancien ami d’Albertine. Mais c’est dans un personnage nouveau que je tendais à passer tout entier.
Marcel Proust, La Fugitive, Pléiade Clarac t3, p.595

Antoine Compagnon fut l'agent de la réduction: celui qui nomme. Une autre personne a eu le même rôle: Claude Maupomé, notée Cl. M. (présentatrice de l'émission Comment l'entendez-vous sur France Musique). Elle réduisit également le deuil, en répondant «C'est peut-être prématuré» à l'idée de Barthes d'effectuer un travail à partir des photos de sa mère: cette réponse sous-entend que le temps va passer, et cette idée fait réagir Barthes: «toujours la même doxa», note-t-il. Il refuse le temps qui passe.
Et pourtant irrémédiablement le deuil se fait, par étapes. Le chagrin n'est plus que des moments, mais devient un état. Il est toujours là comme une pierre, «le deuil prend son régime de croisière».

Le second deuil commence avec la lecture de Proust. Barthes a hâte (irruption du temps) d'écrire un livre sur la photo et sur sa mère. Il lui faut intégrer le chagrin à l'écriture. C'est l'accession du chagrin à l'actif. Il s'agit de transformer le chagrin du deuil en acte de volonté.


22 et 23 janvier 2009 : colloque Poe à Nice

Ce colloque était organisé dans les locaux de l'université de Nice, durant la période scolaire. Une fois de plus j'ai eu la surprise de constater que le grand absent de ces colloques, c'est le public: nul élève dans la salle, tout se passe comme si la recherche en littérature, les études en littérature, fonctionnaient en circuit fermé: par les professeurs et pour les professeurs. Une fois de plus j'ai eu bien du mal à définir mon statut. A quel titre étais-je là? J'ai tenté une réponse déjà utilisée, "lectrice", mais cela prêta à confusion, mes interlocuteurs comprenant que je travaillais en université. «Non, non, simple lectrice, amateur, quoi.»

D'un point de vue matériel, nous avons été fort bien reçu par Nicole Biagioli, l'organisatrice du colloque.
Comme souvent, les conversations au café et aux repas ont été passionnantes, couvrant les champs du possible, de la neige à Marseille (le premier jour j'ai déjeuné en face de Katleen A. Riley, consul des Etats-Unis en France et résidant à Marseille (elle nous a fait une émouvante description de sa prise de poste en 2003, parcourant des milliers de kilomètres en deux mois pour assister aux cérémonies fêtant le débarquement allié sur la Côte-d'Azur)) à nos auteurs préférés en passant bien entendu par le roquefort.

Je commence à distinguer des "genres" dans les communications: il y a ceux qui en tiennent pour l'exposé académique, avec introduction, annonce de plan, développement, conclusion, contre ceux qui vous emmènent en promenade, ceux qui s'attachent au texte (close-reading), contre ceux qui généralisent, dressent des panoramas et opèrent des rapprochements. Aucune méthode n'est un gage de réussite (ou d'échec), tout dépend à la fois du contenu présenté et de la performance orale du professeur.


Le thème précis du colloque était «L’influence de Poe sur les théories et les pratiques des genres dans le domaine français du XIXe au XXI e siècle», et d'un certain point de vue, j'ai été plutôt déçue: je m'attendais à une exploration inattendue de l'influence de Poe chez les auteurs français (j'avais un peu réfléchi au sujet sans vraiment trouver d'exemples ailleurs que dans la BD), beaucoup d'interventions ont porté avant tout sur les traductions de Baudelaire et de Mallarmé.
Trois communications ont réellement traité le sujet: l'une sur Vercors (le dessinateur-graveur Jean Bruller devenu l'auteur du Silence de la mer), l'autre sur Alphonse Allais, la dernière sur le théâtre grand-guignol (début en 1898).

Cela ne m'a pas empêché d'accumuler les remarques que je serais désormais incapable de réattribuer à leurs auteurs dans la mesure où j'ai griffonné dans les marges du programme et que mes marginalia chevauchent plusieurs résumés d'interventions: je ne sais plus quoi attribuer à qui.


Je les livre donc, en l'état, plus ou moins (dés)organisées et décousues. Comme souvent, j'ai pris davantage de notes au début qu'à la fin. (Prendre des notes des notes est paradoxal; d'une certaine façon, c'est comme prendre des photos: pendant qu'on photographie on ne regarde pas, pendant qu'on prend des notes on n'écoute pas. On voit quand on regarde les photographies, on découvre quand on relit ses notes.) Souvent je prend des notes au début, le temps de trouver un équilibre, puis j'abandonne et j'écoute, sachant qu'il y aura des actes de colloque (de la même façon que les cartes postales valent toujours mieux que mes photos).

- J'ai découvert lors de la première intervention (celle de Stephen Rachman) qu'il existait une controverse Jacques Derrida/Jacques Lacan à propos de La Lettre volée. Rachman s'appuie sur l'article de Barbara Johnson analysant cette controverse. Visiblement, cette controverse a contribué à relancer l'étude de Poe aux Etats-Unis. Finalement, les Américains éprouveraient sans doute un intérêt à étudier les traductions de Baudelaire comme une œuvre à part entière, avant de revenir à Poe dans un mouvement circulaire.

- Henri Justin, qui prépare une nouvelle traduction de Poe, a étudié la façon dont Baudelaire a systématiquement "personnalisé" sa traduction de Poe. Poe a écrit des fictions closes sur leur propre espace, pratiquant "la mort de l'auteur" avant l'heure. Baudelaire a réintroduit de la transitivité dans de nombreux cas (le "tu" et le "il"). Tandis que Poe externalise le sujet humain et s'attache aux abstractions, Baudelaire réintroduit un élément personnel et concret dans ses traductions.
Les exemples donnés étaient très convaincants. J'en donne deux: Message found in a bottle. Poe: «I awaited fearlessly the ruin that was to overwhelm.»; Baudelaire: «j'attendis sans trembler la catastrophe qui devait nous écraser.». Ligeia. Poe: «Of her family — I have surely heard her to speak»; Baudelaire: «Quant à sa famille, — très certainement elle m'en a parlé».
Ainsi, les traductions de Baudelaire sont plus accessibles que les contes originaux de Poe. (Baudelaire était-il conscient de cet infléchissement donné aux contes de Poe? Le faisait-il pour des raisons commerciales, ces traductions étant aussi un gagne-pain? Les intervenants du colloque n'étaient pas d'accord entre eux sur ce point.)
La conclusion de cette étude minutieuse portait sur le statut de la traduction de Baudelaire dans la littérature française: soit on considère que c'est une œuvre à part entière en la détachant de Poe, soit on considère que ce n'est qu'une traduction et dans ce cas elle doit être soumise à révision comme toute traduction.

- J'ai découvert avec surprise des jeux translinguistiques sur les lettres: Raven/Never est un presque palindrome, Mon cœur mis à nu vient de «My heart led bare», soit une sorte de palindrome phonétique de Baudelaire, Bedloe (Les souvenirs d'Auguste Bedloe) est un jeu sur doble, double, mais que Baudelaire lira aussi comme Baudelaire + Poe, etc.

- Baudelaire va s'attacher à faire connaître Poe en France. Lui-même connaîtra Poe à travers la nécrologie vengeresse du critique Griswold. Poe ne supportait pas l'alcool, Griswold en a fait un alcoolique, il est fort possible que Baudelaire ait cru Griswold qui voulait que l'alcoolisme de Poe soit une méthode pour stimuler l'imagination.
Baudelaire ressent Poe comme un frère, par son œuvre et par sa vie.

- Baudelaire n'a pas traduit tous les contes: pourquoi? Comment s'est fait son choix? (réapparition des arguements "commerciaux").

- Il existe à ce jour dix-sept traductions de The Raven, dont dix en vers.

- Poe: engendra Baudelaire qui engendra Mallarmé qui engendra Valéry...
Mallarmé, dans sa correspondance: «Si je fais quelque chose qui vaille, je le lui devrai.»

- Le docteur Blanche invita Mirande dans sa maison de Passy, à un dîner avec six personnes, dont un fou. Mirande devait trouver le fou parmi les invités. Il désigna Balzac.[1]

- Rapport de Poe avec la science de son temps, l'électrécité, le magnétisme, le mesmérisme.

Au total, nous eûmes beaucoup plus de communications sur l'œuvre de Poe que sur l'influence de Poe.


Une magnifique surprise du colloque fut une version au piano d'un opéra de Bruno Coli sur le texte (fidèle, lu mot-à-mot) de The tell-tale heart. Le chanteur était Marcello Lippi.


Notes

[1] Merci à sejan d'avoir retrouvé la source de l'anecdote.

Robert Wilson, Réponses, in Tel Quel n° 71-73, automne 1977

Dans L'Amour l'Automne, Renaud Camus cite Robert Wilson en reprenant une interview parue dans le n°71-73 de Tel Quel (l'indication de la source est donnée en note):

Dans Une lettre à la reine Victoria, par exemple, j'étais surtout intéressé par le contraste entre la voix de Georges et celle de Jim, par la voix de Stephan et celle de [etc. : ce sont les différents acteurs de la création]. IL S'AGISSAIT D'ARTICULER CES DIFFÉRENTES LIGNES DE VOIX, CES RYTHMES, CES FAÇONS DE PARLER, ET DE LES TISSER EN CHAÎNE POUR PRODUIRE UN EFFET DE CHANT.
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.30-31

On pense à la mise en page particulière du troisième chapitre de L'Amour l'Automne, qui reprend l'idée des voix des Vagues de Virginia Woolf, mais en les présentant spatialement sur une même page, rendant l'intention immédiatement visible (inévitable, non-évitable) mais la lecture acrobatique.
D'autre part, l'idée de "conversation à plusieurs voix" courent dans les Eglogues, les fils croisés d'une conversation menés lors d'un repas s'avérant impossibles à reconstituer, les sujets variant librement, par pure association d'idées, sans logique apparente:

Les aléas d'une conversation, croissant avec le nombre des participants, dont les voix, loin de se succéder régulièrement, se séparent, s'isolent, aux embranchement les moins attendus, en sous-groupes de configuration changeante, comme les parties d'un septuor, pour rejoindre ensuite, en ordre dispersé, l'hypothétique trame directrice, délaissée l'instant d'avant, ou d'après, par celles-là même qui l'avaient tissée, sont trop pervers pour la mémoire, qui ne peut qu'en réagencer les différents éléments d'après un montage que sa simplicité même récuse.
Renaud Camus et Tony Duparc, Travers, p.243


Enfin, L'Amour l'Automne est paru en avril 2007, Théâtre ce soir en janvier 2008. Cette pièce reprend un dispositif textuel ressemblant aux Vagues, chaque personnage parlant indépendamment les uns des autres. Cependant, à la différence des Vagues, à aucun moment leurs discours ne se croisent, il n'y a d'autres points communs entre eux que le fait de partager le même espace.



Dans le texte suivant, paru dans Tel Quel en 1977, j'ai souligné les remarques de Robert Wilson qui me paraissent pouvoir s'appliquer à Théâtre ce soir.

Je travaille d'une façon très intuitive. Je mets en scène ce qui me paraît convenir à un moment, à un espace donnés. Il s'agit en fait d'être sélectif et de retenir ce qui va être juste au bon moment et au bon endroit. Il n'y faut chercher, en ce qui me concerne, aucune signification littéraire, aucun fil narratif ou autre. Je n'essaie pas non plus de prévoir ce que seront les perceptions du public. Ce n'est ni possible, ni souhaitable, sinon la pièce devient trop lourde, trop laborieuse. Je ne cherche pas à transmettre un message au public. Ce que je fais est avant tout un arrangement architectural, le mets souvent en place des séquences ou des objets d'une façon qui me paraît à moi-même tout à fait arbitraire, et il est très fréquent que je ne puisse expliquer pourquoi j'ai fait telle ou telle chose. C'est simplement qu'elle me paraît convenir. Cela fonctionne parfois comme un collage, à partir d'un son et d'une image. Par exemple, dans le Regard du sourd, le morceau de verre est une des premières choses que l'on voie, il reste en place la plupart du temps et, à la fin, il se brise. Je l'ai fait se briser uniquement pour l'effet visuel et sonore du verre qui casse.

Je ne demande pas aux acteurs d'interpréter un texte comme on a coutume de le faire au théâtre, car dans mes mises en scène, il n'y a rien à interpréter. Par exemple, lorsque Lucinda parle, dans Einstein on the beach, c'est en raison du son de sa voix, à cause du «dessin » de sa voix, et surtout pour le contrôle des lignes sonores. En cela, c'est plutôt de la musique que de l'art vocal.
Les acteurs non professionnels n'y sont pas nécessairement meilleurs que les professionnels. Beaucoup de ces derniers peuvent tout à fait travailler dans le sens de mes demandes. Cela dit, dans la plupart des mises en scène que je vois, je remarque une telle emphase, une telle exagération... Tout le «théâtre» est exagéré, les mouvements aussi bien que les émotions. L'effet consiste à tout projeter sur scène et, la plupart du temps, la projection est encore une démultiplication. Au contraire, je m'intéresse surtout à ce que quelqu'un peut faire dans un rapport juste avec lui-même, et non pas pour produire un effet, ni pour appuyer une interprétation. Je pense que les acteurs les meilleurs sont ceux qui jouent pour eux, et tout est une question d'échelle.
Au Metropolitan Opera, on donne généralement Aïda avec Joan Sutherland, dont les gestes sont très démultipliés. Il est prévu qu'elle joue «grand» pour une «grande salle», elle-même est une femme de taille qui joue sur une «grande» scène, pour le « grand » public, un «grand» opéra. Mais à moi, curieusement, tout cela m'a toujours semblé «petit». Je ne peux pas voir véritablement ce qu'elle fait à cause de toute cette exagération. Par contre, dans Einstein, nous avons fait dans cette même et très grande salle des mouvements très minutieux, et même minuscules, et j'ai le sentiment que cela a créé une sorte d'intimité : plus les mouvements étaients petits, plus ils ont retenti dans cet immense théâtre. C'est tout à fait contraire à ce que le Living Théâtre, Grotowski, ou tout le mouvement théâtral des années 60 a choisi de faire. Ce théâtre accentue lourdement l'effort de l'acteur. L'effort qu'il s'impose pour exécuter ce qui lui est demandé est par là même aussi imposé au public, et cela ne m'a jamais intéressé. C'est beaucoup plus intéressant, à mon avis, quand cet effort n'occupe pas la scène, ou même quand il n'y a pas d'effort apparent, alors que ce qui se passe en requiert normalement. J'ai toujours apprécié Madeleine Renaud à cause de cela, elle ne cherche pas à vous occuper avec la difficulté ou l'effort de ce qu'elle a à faire, elle le fait tout simplement, c'est pourquoi je sens autour d'elle cette sensation de légèreté.
A vrai dire, je ne demande rien aux acteurs qu'ils ne puissent en principe faire naturellement, et j'essaie de ne pas me mettre trop «en travers». En conséquence, quoi qu'ils disent, comme ils le disent, eh bien, ils ont la possibilité de le dire aussi simplement que possible avec la quantité minimale d'énergie requise pour que cela ait lieu. Ce n'est pas toujours le cas non plus, bien entendu, car ce qui me guide surtout, comme je l'ai dit c'est que cela me paraisse convenir au moment précis. Comment arriver à ce résultat reste toujours mystérieux. Il vaut mieux parfois ne rien dire du tout, ou faire une suggestion, mais j'ai tendance à penser qu'il vaut mieux ne rien dire. En règle générale — ce n'est pas vrai de toutes mes mises en scène, mais quand même de la plupart —, j'ai remarqué qu'en répétant simplement encore et encore, cela devient mécanique, et par là même beaucoup plus libre. Par exemple, lorsque Lucinda dit le texte «I was in a prematurely air-conditioned supermarket», ce texte qu'elle répète tant et tant de fois, elle le dit tellement qu'elle n'a plus besoin d'y penser vraiment, elle est beaucoup plus libre pour le dire, et le texte peut simplement «avoir lieu». Elle peut en contrôler plus soigneusement les lignes sonores, et c'est en cela que cela se rapproche du dessin.
Normalement au théâtre, nous sommes sollicités de suivre une histoire, de donner un sens à ce qui se passe sous nos yeux. Notre esprit doit rester en éveil pour suivre ce que disent les acteurs. Dans le cas du texte dit par Lucinda, au contraire, il est possible de se laisser flotter avec les mots, il n'est pas nécessaire de les suivre d'aussi près, nous pouvons associer librement à leur propos, rêver éveillé, et nous trouver plongé dans notre propre processus de pensée puisqu'il y a du temps pour cela... Trop souvent, au théâtre, nous n'avons pas le temps de réfléchir, parce qu'il y est question d'un temps accéléré, d'une anecdote, d'une intrigue qu'il faut accompagner pour passer d'un moment à un autre puis à un autre encore, si bien que nos pensées n'ont guère d'espace. Toute cette information à élaborer et tout ce qui va se passer à imaginer... Plus tard, lorsque nous quittons le théâtre, en marchant dans la rue, dans nos rêves, ou n'importe où ailleurs, nous y repensons, et c'est alors qu'une réflexion peut éventuellement avoir lieu. Ou encore nous rentrons chez nous, nous y travaillons et nous prenons le temps de l'étudier.
Dans le style de mise en scène qui est le mien, vous avez le temps de réfléchir à ce qui se passe au moment même ou cela se passe. Disons que c'est une sorte de méditation qui vous donne le temps de songer aux actions qui se déroulent. Il y a place pour une réflexion intérieure. Cela produit d'ailleurs parfois des effets étonnants. Certaines personnes voient ou entendent des choses qui n'ont pas lieu, parce que leurs propres processus mentaux se mêlent aux événements extérieurs qui se produisent sous leurs yeux. Dans la mesure où cette liberté ne lui est pas souvent donnée, il faut quelque temps avant que le public s'oriente et s'ajuste à cela.
A la sortie d'Einstein, certaines personnes m'ont dit qu'elles n'avaient pu véritablement rester assises tant c'était ennuyeux, d'autres que cela ne leur avait pas du tout semblé durer cinq heures, mais au contraire passer comme dix minutes, qu'ils auraient pu rester bien plus longtemps, et qu'ils étaient sortis beaucoup plus détendus qu'à l'arrivée. Certains se souviennent de très peu de choses, d'autres de presque tout. D'autres parlent de choses qui n'ont pas eu lieu. Il y a tant de différentes façons de voir et d'entendre ce qui se produit, aussi bien sur scène qu'ailleurs. Hier encore, une étudiante me disait qu'ayant perdu ses notes, elle avait dû emprunter celles d'une autre étudiante, et qu'elle n'avait tout d'abord pu croire que c'était le même cours, tant les notes étaient différentes, tant était radicalement différent ce qu'elles avaient toutes les deux entendu...

Comme je vous l'ai dit, je n'essaie pas de prédéterminer les réactions du public, ni ce qu'il est supposé percevoir, penser ou sentir. A cet égard, je n'ai pas d'idée directrice. Je me propose simplement d'exposer certaines choses, à quoi vous êtes libre de penser, je pourrais comparer cela à une sorte de supermarché où se promener. Tout se trouve sur les rayons, et vous pouvez choisir ce que vous voulez ou simplement passer. Si vous choisissez quelque chose, vous essayez de vous y tenir autant que possible, sinon il y a d'autres choses tout aussi disponibles que vous pouvez regarder et auxquelles vous pouvez penser. Tout comme en musique, lorsque vous écoutez Mozart, vous ne vous demandez pas «qu'est-ce que cela veut dire?», vous écoutez, simplement. Je vois ce que je fais comme une sorte de musique visuelle où il est donné à voir et à entendre dans un certain ordre, dans une certaine structure, mais il n'est pas du tout nécessaire de percevoir ou de comprendre la structure ou la composition de la pièce. Si cette composition est réussie, le résultat a simplement l'air «right». Lorsque vous êtes dans un jardin japonais, vous ne savez pas nécessairement pourquoi les choses sont ici plutôt que là, mais elles ont simplement l'air d'être là où il faut, pour quelque raison que ce soit qu'il n'est pas non plus nécessaire de chercher à connaître, bien que vous puissiez tout aussi bien le faire, si vous le désirez... Il se trouve que certaines personnes réussissent ces arrangements, d'autres pas... Il en est qui y arrivent de telle ou telle façon, d'autres encore par des voies tout à fait différentes. Quand on songe à cet art d'assembler ainsi les choses, c'est très étrange qu'il n'y ait véritablement qu'une poignée de chorégraphes qui travaillent en Occident. On peut presque les compter sur les deux mains. On se demande, par exemple, pourquoi il y a tant de danseurs, mais si peu de chorégraphes.

Lorsque je prépare une pièce, mon approche est dans chaque cas très différente, et ce ui s'applique à l'une, ne s'applique pas du tout à une autre. Dans Une lettre à la reine Victoria, par exemple, j'étais surtout intéressé par le contraste entre la voix de Georges et celle de Jim Neu, entre la voix de Stephan et celle de Scotty, entre la voix de Sheryl et celle de Cindy. Il s'agissait d'articuler ces différentes lignes de voix, ces rythmes, ces façons de parler et de les tisser en chaînes pour produire un effet de chant. J'ai donc choisi des voix dont je pensais qu'elles s'allieraient de la façon la plus intéressante possible. La voix de Cindy était très coupante, de lignes très droites, la voix de Sheryl plus riche, plus colorée, de lignes plus baroques, celle de Jim très «cool», très directe, Georges plus modulée, plus forte. Stephan plus expressif essayait de donner leur sens aux mots, Jim disait tout simplement ce qu'il avait à dire. Il y avait ainsi toute une gamme de façons de parler qui tenait à la façon d'être et au naturel de chacune de ces personnes. Chacun d'eux réagissait aux mots du texte à sa manière, et il fallait simplement choisir c'est toujours de cela qu'il s'agit —, il fallait décider qu'un tel serait ici, un autre là, à tel moment précis ces quatre autres parlant à la fois, ou ces trois, ou toute autre combinaison.
Nous avons répété la Reine Victoria très souvent avant de la jouer pour la première fois. La répétition avait lieu chaque fois exactement de la même façon, jusqu'à ce que cela devienne tout à fait mécanique. Mais, par contraste, ce que nous faisions, Chris [1] et moi, relevait de l'improvisation. Tout ce que faisait Chris dans la pièce était largement improvisé. Il se trouve que l'essentiel du texte de la Reine Victoria est né de l'utilisation très particulière de la langue par Chris. Dans les interludes, on le voyait donner dans son langage propre la source du matériel développé dans les autres séquences, qui se trouvait ainsi présenté dans le contexte qu'il avait lui-même produit. Pour être précis, Chris peut organiser son langage selon des groupements qui relèvent spontanément de catégories mathématiques, géométriques ou numériques, alors que moi-même, par exemple, je n'y arrive pas aussi bien. Je veux dire que, pour régler certaines suites de rythmes, je dois m'y prendre par écrit sur du papier, et cela me prend assez longtemps avant d'y arriver, alors que Chris peut le faire spontanément. Répéter par exemple «there» dix fois de suite, en trois lignes successives, en les comptant très rapidement, pour moi c'était très difficile.
Puisque Chris était à la source de la plupart de ce à quoi j'avais réfléchi, et qu'il était la raison même des décisions que j'avais prises concernant l'usage de la langue dans cette pièce, il était naturel qu'il se trouve lui-même dans le contexte de la pièce. Ce qui, je dois le dire, a été à New York tout à fait mal compris, à cause de la menace ressentie par le public à la vue de cet enfant autistique que sur le terrain institutionnel personne n'avait pris la peine d'écouter, et dont, a fortiori, personne n'avait remarqué l'utilisation très particulière du langage. Cette menace a été ressentie surtout parce cet enfant sortait de ce qu'on appelle «une institution», et pour le public qui y a du sensationnalisme, c'était choquant, alors qu'en fait j'étais essentiellement intéressé par le langage et la façon de penser de Chris. Je le suis toujours d'ailleurs.

Les enfants sont visuellement très doués lorsqu'ils sont encore jeunes. En grandissant il semble que quelque chose s'arrête de fonctionner à cet égard. Il se peut que cela soit dû au processus et aux systèmes éducatifs. Il m'arrive de faire intervenir de jeune enfants dans la mise en scène, parfois même de très jeunes enfants. Je leur donne de tâches très précises, quasi minutées. Je dis par exemple à une enfant qui doit rester couchée au sol d'écouter sa propre respiration, de ne pas penser au public, que ça va durer exactement 27 minutes, de façon qu'elle sache exactement ce qui va se passer. Ou bien, je leur donne une montre ou un chronomètre, pour qu'ils puissent contrôler le temps que cela va prendre. Ou encore je leur donne à compter, par exemple jusqu'à 78, je leur demande de le faire lentement, par exemple à partir de mille et un mille et deux, mille et trois, etc., et d'aller lentement d'un point à un autre pendant ces 78 comptes, de mon côté, je compte de même au départ, et disons que nous nous rencontrons quelque part au milieu. Dans Einstein tous les gestes sont ainsi nombrés, pas vraiment tous, mais presque tous; ils ont une sorte de rythme musical propre, tel geste en 16, un autre en 32, d'autres en 8, etc.
J'ai parfois travaillé avec des groupes très fermés, d'autres fois, dans The life and Times of ]oseph Stalin, par exemple, tous ceux qui le voulaient pouvaient en être. Ou bien encore, je retiens certains critères particuliers : dans Einstein on the beach, tout le monde devait pouvoir chanter, pas vraiment tout le monde, mais la majorité devait savoir lire une partition ou au moins une suite de notes. En contradiction avec les précédents, quelques personnages n'avaient pas à savoir chanter, Mr Johnson ou Lucinda, par exemple, et, dans leur cas, j'ai joué simplement sur le rythme naturel de leurs voix.

En fait, le titre de mes productions est un substitut à la partie narrative absente, si bien qu'en donnant ce fil narratif dans le titre, je n'ai plus besoin de raconter vraiment l'histoire, elle est déjà connue. Einstein, par exemple, c'est toute une histoire et nous la connaissons bien. Tout ce que nous voyons dans ce contexte va lui être alors associé, dans la mesure même où nous apprenons à voir les choses à partir de ce qu'il a pensé, et tant est énorme l'influence qu'il a encore sur la façon dont nous voyons et pensons — bien qu'en même temps ce ne soit peut-être pas encore suffisant. De toute façon, Einstein est maintenant superficiellement accessible, ses idées sont généralement connues, les gens savent qu'il a parlé de la vitesse de la lumière, du temps et de l'espace. Dans ce contexte, quoi que nous voyions sur scène, nous le voyons en liaison avec ces références, avec ce cadre de pensée. J'aime aussi que le titre, tout comme l'œuvre, soit accessible, de telle sorte qu'il puisse être simplement dit et compris. Par exemple nous annonçons en ouverture «A letter for queen Victoria», nous lisons une lettre à la reine Victoria, nous contrastons le langage du XIXe siècle avec le langage du XXe siècle, et toute l'histoire de la pièce. Ou encore nous appelons un autre spectacle The Life and Times of Joseph Stalin et à cause de nos idées sur Staline nous allons peut-être voir dans ce qui nous est présenté, tel ou tel trait en liaison avec lui. C'est la fonction que je dirai un peu mythique de ces titres ou de ces personnages. La vue du portrait de Marilyn Monroe par Andy Warhol produit immédiatement ce type d'effet assez universel où que nous soyons, nous savons tous qui elle est, aussi bien en Inde, qu'en Afrique elle est immédiatement repérable. De même avec The Life and Times of Sigmund Freud ou The Dollar Value of Man.
Le titre de ma prochaine pièce sera probablement I was sitting on my patio, this guy appeared, I thought I was hallucinating. J'ai écrit cela un soir, en travaillant mes notes, comme je le fais constamment. Et quelques jours plus tard je l'ai choisi comme titre provisoire, comme titre de travail. Quelque temps auparavant, j'avais retenu comme titre possible Friends and Lovers. Pour l'instant, il s'agit d'un personnage seul dans une pièce et qui parle. C'est, par contraste avec la précédente, une pièce très courte, très simple, que je ferai sans doute ici en mai à New York, et en été ou en automne en Europe, je l'espère.

... Un théâtre classique, en fait c'est une boîte dans laquelle toute la mécanique qui permet de faire un spectacle est en grande partie cachée, dirigée des coulisses : avec des poulies pour faire avancer un train (dans Einstein par exemple), des écrans pour contrôler les projecteurs. Tout est dissimulé, et le théâtre ainsi obtenu est un théâtre de surface, avec un aspect quasi magique. À cause de la bi-dimensionnalité, c'est un théâtre plat. Au contraire en extérieur tout est exposé, toute la structure, tout le travail est visible, et par exemple sur la montagne (Ka Mountain and Guardenia Terrace) c'était visible de toutes les directions sur 360°, alors que sur un proscenium l'angle de vision est de 180°. Il m'est arrivé de faire des demandes un peu spéciales aux équipes techniques de certains théâtres à l'italienne. Par exemple, au lieu de régler les éclairages par comptes de 20, j'ai demandé des comptes qui allaient jusqu'à 300. Cela leur paraissait étrange, et il faisaient parfois des résistances à la minutie de mes demandes. En fait, c'est au Metropolitan Opera que, paradoxalement, cela s'est le mieux passé parce que l'équipe technique s'est révélée très sensible et très disciplinée.
Cette utilisation très minutieuse de l'appareil scénique est en fait très éloignée de ce qui s'est produit dans le théâtre des années 60, où justement on ne voulait plus utiliser toutes ces techniques du XIXe siècle. Ni Yvonne Rainer, ni Merce Cunningham, par exemple, n'auraient utilisé de décors peints qu'on fait descendre et remonter pendant le spectacle, ils n'auraient pas mis en scène de «salon victorien» ni de «temple», ni de «forêt». C'étaient des décors peints qui suggéraient la forêt, des décors vieux-jeu, et donc inhabituels pour le théâtre de cette époque qui rejetait tout cela. A la fin des années 60, un spectacle supposé être une sorte de somme de l'art de ces années-là, a été donné au «Whitney Museum»; un spectacle qui s'appelait Art against illusion. Or, à ce moment-là, je faisais le King of Spain qui traitait précisément d'une illusion. Vous voyez que ce que je faisais n'a pas toujours suivi ce qui se faisait alors, bien que certaines de mes pièces participent certainement aussi de ce courant. En tout cas je me situe tout à fait à l'opposé de Grotowski et de tous ceux qui travaillent une sorte de théâtre expressionniste ou émotif. Je recherche en fait l'élimination de l'émotion apparente. Cela dit, cette présentation mécanique n'est pas une idée si nouvelle non plus. C'est Nijinsky qui a dit qu'il voulait que sa danse devienne purement mécanique. Par ailleurs, je ne crains pas d'utiliser ni d'inclure la tradition. Donc, si l'on peut dire que ce que je fais est tout à fait nouveau, par certains aspects c'est aussi très traditionnel. L'appareillage technique utilisé pour Einstein n'a pas grand-chose à voir avec les concepts de l'art du XXe siècle. En matière de plaisanterie, on pourrait d'ailleurs l'appeler «19th Century Fox présents»...
Par contre, certains solos que je fais sont beaucoup plus proches de la façon dont Cage ou d'autres travailleraient. C'est une sorte de collage d'éléments scéniques visuels auditifs ou autres, sans narration d'aucune sorte. Un collage d'éléments recueillis et assemblés avec, bien sûr, un début, un milieu et une fin, mais simplement un collage d'activités variées.

Je m'intéresse aussi beaucoup à la danse. Il y a longtemps de cela, j'ai vu et aimé ce que faisait Balanchine. Depuis, j'ai vu le travail de Merce Cunningham et je l'ai énormément aimé, justement parce que toute la partie narrative était éliminée, ainsi que les données et les effets psychologisants. C'était principalement un arrangement architectural de l'espace et du temps, avec un danseur ici, un autre là, quatre autres ici, huit là-bas, seize ensuite. Voir se dérouler cette architecture mouvante était extrêmement passionnant. Il me semblait que le théâtre pouvait faire de même, et que, si cela pouvait se passer ainsi, sans plus se préoccuper du sens, des intrigues, des effets à la Tennessee Williams ou autre, alors le théâtre pouvait à nouveau m'intéresser. Voir Roméo détailler son amour à Juliette ne m'a jamais beaucoup passionné, mais observer l'homme qui jouait Roméo, ou celle qui jouait Juliette, la façon dont il ou elle se tenait, ou s'asseyait, me retenait beaucoup plus. A vrai dire, c'est cela même que j'ai voulu mettre en scène.
Il se trouve que les danseurs comprennent parfois mieux comment travailler avec moi, précisément parce qu'ils sont sensibles au mouvement : prendre tel ou tel point de départ, compter 62, porter la main à la tête, gratter à quatre reprises, cela ressemble plus à la façon dont Merce Cunningham travaillerait, bien que ce ne soit pas du tout son vocabulaire de mouvement, bien entendu. Je veux dire que ce sont des «comptes» qui règlent les mouvements, et c'est par ces «comptes» que les acteurs savent ce qu'ils ont à faire et que le tout tient ensemble. Personne ne pense à incarner ou à décrire des émotions, ni à s'inscrire dans une forme narrative. Il m'arrive aussi d'utiliser des séquences entières de danse, en particulier chorégraphiées par Andy de Groat. Ou bien encore, si l'on veut, tout ce que je fais peut être vu comme de la danse. L'improvisation y a sa place, mais reste d'une certaine façon rigoureusement produite. Dans Einstein les séquences de Lucinda sont de l'improvisation si l'on veut, mais elles sont aussi méticuleusement réglées quant à la direction, la durée et l'espace qu'elles occupent.

Je ne fais plus beaucoup d'ateliers de travail, car je n'y crois plus guère. Je peux même dire que je suis à présent opposé aux ateliers ou à toute sorte d'entraînement, je ne crois pas que j'aie à transmettre quoi que ce soit, ni que cela ait une quelconque importance. Je crois au contraire que c'est plutôt une véritable perte de temps. C'est un peu comme si vous demandiez à Andy Warhol comment faire un film. Ça a marché pour Andy, mais ça ne marcherait pas forcément pour qui que ce soit d'autre. Dans les ateliers, nous avons principalement encouragé les gens à se sentir à l'aise avec eux-mêmes. Une fois cela établi, ils peuvent, placés dans le contexte plus large d'un spectacle, faire naturellement ce qu'ils font, et si l'on ne crée pour eux aucune exigence particulière, alors ce qui se produit est beaucoup plus authentique. Toutefois, je dois dire que je n'ai véritablement aucune doctrine en la matière et, par exemple, je peux très bien imaginer de contredire aussi bien cette proposition que n'importe quelle autre qui la précède.

(propos recueillis par Jacqueline Lesschaeve. )

PRINCIPALES PRODUCTIONS DE ROBERT WILSON
Theater Activity
Pôles, Byrdwoman
1969 King of Spain
1969-1970 The Life and Times of Sigmund Freud
1970-1971 Deafman Glance
1972 New York Overture
1972 Ka Mountain and Guztdenia Terrace
1972 Paris Overture
1973-1974 The Life and Times of Joseph Stalin
1974-1975 A Letter for Queen Victoria
1974 The $ Value of Man
1976 Einstein on the beach

EN FRANCE : 1971, Deafman Glance, Festival de Nancy, Théâtre de la Musique, Paris. 1972 : Overture, Opéra-Comique. 1974 : A Letter for Queen Victoria, Théâtre de Variétés. 1976 : Einstein on the beach, Avignon, Opéra-Comique.


«Le titre de mes productions est un substitut à la partie narrative absente, si bien qu'en donnant ce fil narratif dans le titre, je n'ai plus besoin de raconter vraiment l'histoire, elle est déjà connue.» : cela en particulier me paraît très important.
La pièce de Renaud Camus s'appelle Théâtre ce soir: tout Français de plus de 35 ans sait aussitôt de quoi il s'agit. Il n'est plus nécessaire de monter l'une de ces habituelles pièces riche en quiproquos, malentendus et rebondissements, qui sauvera finalement les couples légitimes, les amours naissantes et rétablira les fortunes compromises. Tout est dit dans le titre, il est dès lors possible, à partir d'un décor et des costumes conçus comme des ex-votos, d'oublier le théâtre bourgeois et s'intéresser à la seule chose qui intéresse Renaud Camus: la langue, et d'explorer la langue en train de se figer dans les erreurs de syntaxe et les stéréotypes (car le paradoxe est bien qu'elle se fige tandis qu'elle abandonne toute règle).


Notes

[1] Chris Knowles : l'un des principaux acteurs de Une lettre à la reine Victoria.

3 mars 2009 - Parlons de Barthes

Compagnon a expédié le fil de son cours pour passer à ce qui lui tenait à cœur: les livres posthumes de Barthes qui viennent de sortir.
Je peux comprendre qu'il soit ému. Je peux comprendre la détresse qu'on éprouve à mesurer celle de quelqu'un qu'on aimait et qu'on se reproche de n'avoir pas perçu quand il était encore temps d'être présent. Cependant, cependant... Qu'est-ce que ça venait faire là?


Reprenons: trois points d'attache chez Stendhal qui permettent d'avoir le sentiment que le temps s'est immobilisé, qu'on est le même aujourd'hui qu'hier: la mort de la mère, le régicide, le premier amour.

Il y a autre chose : la lecture des romans écrits par son oncle, qui lui ont fait décidé de devenir écrivain («Je sens cela aussi vivant en 1835 qu'en 1794» : la remarque reprend toujours la même structure. (voir chez sejan).

Stendhal décide donc à ce moment-là de vivre à Paris comme Molière (ie., écrire et vivre avec une actrice).

Mais surtout, dissimulation. Difficulté à parler sur ce qu'on aime.
Barthes dans son dernier article interrompu par son accident écrivait «on échappe toujours à parler de ce qu'on aime». Certes, il écrivait pour contredire ce jugement, et d'ailleurs, Stendhal a réussi à écrire son amour de l'Italie.

A la fin d' Henri Brulard, Stendhal évoque le plaisir de l'opéra pour dire son impossibilité d'en parler: il ne lui reste de la représentation que la dent en moins de la chanteuse Caroline. => Il est impossible de raconter de faire un roman.
La bataille du Tessin, l'arrivée à Milan: toujours le bonheur est impossible à décrire. Impossibilité du récit. Stendhal propose de le raconter et que nous sautions cinquante pages, sauf que le livre s'arrête!
=> impuissance à dire le bonheur de l'Italie. Si l'on revient non bredouille de la chasse au bonheur, alors on atteint l'indicible.
Car en faire une histoire, ce serait faire de l'emphase, manquer d'ironie.
Ainsi, le récit épisodique est aussi un choix: il permet d'éviter de devenir emphatique.

Ne pas se prendre au sérieux est une décision qui remonte aux années de jeunesse. Durant ses années de formation, Stendhal a été marqué par Rousseau (l'emphase), Vigny (le poète), Chatterton (le génie). Il n'a pas changé de modèles, mais souhaite évité l'emphase de Rousseau. Contre cela il choisit l'ironie.

(A l’emphase et à l’importance près (self importance) ce journal a raison.)
Ce qui marque ma différence avec les niais importants du journal et qui "portent leur tête comme un saint-sacrement", c’est que je n’ai jamais cru que la société me dût la moindre chose.
Henri Beyle, Vie d'Henri Brulard

Stendhal qualifie Chateaubriand de "roi des égotistes".
Stendhal s'élève donc contre l'emphase de ceux qui font de leur vie un récit. Dans Brulard, il explique qu'il a écrit Le Rouge et le Noir dans un style bâclé pour combattre l'emphase.

Voltaire: puérilité emphatique.
d'où le comte Mosca: ne se prend pas au sérieux. Séduit ainsi la comtesse. (à comparer avec la self importance de Roquentin dans La Nausée).

Roland Barthes

Ici transition vers Barthes que je n'ai pas notée tant elle m'a paru artificielle. J'ai noté des édifices, mais chez sejan je relève des précipices: ???

Toujours est-il que le thème du souvenir et des anamnèses nous mène à Barthes, dont on vient de publier Voyage en Chine et Journal de deuil, écrit en 1977, recueillant les traces du chagrin intime (non destiné à être publié) de Barthes à la mort de sa mère.
J'ai noté en finir avec Roland Barthes: est-il possible que Compagnon ait dit ça, ou n'est-ce que mon résumé d'une phrase du genre: «on vient de publier les ultimes papiers de Roland Barthes?»

Le voyage en Chine de Barthes a eu lieu en 1974.
Le Journal de deuil date de 1977. (Antoine Compagnon a soudain l'air fatigué et empli de regrets:«c'est une expérience éprouvante de découvrir la profondeur de la dépression dont souffrait Barthes»).
1/ découvrir un texte de deuil (il y aurait des parallèles nombreux à faire avec Albertine disparue);
2/ découvrir quelque chose qu'on ne connaissait pas de quelqu'un qu'on connaissait.

Le texte de deuil vérifie par l'absurde l'impossibilité d'écrire la vie. L'écrit de deuil refusant la vie ne peut accéder au récit.
La mort de la mère rend possible celle du fils qui écrit à 62 ans: «Ici commence ma mortalité».
Il est impossible de raconter la vie par peur de faire de la littérature. Raconter, c'est accepter le passage du temps. Il y a un lien essentiel entre le récit et le temps.
Refus d'une dialectique narrative qui mènerait à une résolution.

séminaire n°9 : Le projet et la méthode d'Annie Ernaux

Cette fois-ci, c'est moi qui ai failli partir. Ce n'est pas qu'Annie Ernaux ne fut pas claire, et exacte, c'est qu'il m'est venu une sorte d'écœurement à entendre un écrivain expliquer ce qu'elle avait voulu faire et la méthode, les techniques, qu'elle avait progressivement mises en place. C'est pourtant fascinant en théorie, mais je pensais au discours de Stockholm de Claude Simon, qui a parlé de tout sauf de lui-même.
Et puis quelqu'un qui écrit sous les auspice de Autant en emporte le vent, Vie et Destin et la Recherche du temps perdu, et l'avoue (parce que sans l'avouer, c'est toujours le cas, du moins j'espère), prend le risque de paraître un peu déplacée.


A. Ernaux écrit dans «un incessant bricolage», selon la formule de Levi-Strauss. Parler des textes écrits, c'est parler de ce qui n'existe plus. Pendant qu'on écrit, on est habité d'un puissant désir (qui cesse à la fin du livre) qui pourrait s'exprimer par «pourvu que rien ne m'arrive avant que j'ai fini".

Quel es l'objet des Années? Le désir était d'écrire une vie. Problème : comment écrire une vie?
Ce désir est venu de la vie elle-même. A 40 ans, Annie Ernaux a éprouvé deux stupeurs, banales en soi mais pas forcément évidentes pour tout le monde:

  • En allant chercher son fils qui passait des épreuves du bac à Ermont, elle a eu la vision très claire d'un jour où elle allait le chercher à la sortie de l'école maternelle, et cette question insistante: que s'est-il passé, que s'est-il passé entre les deux, comment était-elle arrivée là?
  • Elle a pris conscience de la grande mutation des valeurs, des modes de vie et surtout de la façon de vivre sa sexualité. Il fallait témoigner de ce passage, de ce qui a eu lieu et de ce qui est en train de se passer.

=> Comment écrire l'histoire et un moi? Comment articuler "À la recherche du temps perdu" et ''Autant en emporte le vent"?
Dans les années 90, Annie Ernaux a commencé à réfléchir à un roman total, RT.
Il s'agissait de fragments. L'écrivain des années 90 était plus proche de n'importe quelle jeune fille ayant un walkman sur les oreilles à la station des Halles que de la jeune fille q'elle avait été dans les années 50, agenouillée mantille sur la tête pendant la messe. => L'utilisation de ELLE s'est imposé (et non "je").

Proust : impression d'une intense proximité: son monde était encore le monde dans lequel Annie Ernaux avait vécu enfant et adolescente. [1]

Comment écrire une vie quand le moi apparaît comme autre?
Il s'agit d'une vie traversée par des discours: Montaigne, Rousseau, Proust, Sartre. Il s'agit d'exprimer la sensation.

Annie Ernaux a découvert que le motif de l'autobiographie objective était le repas de fête (comme rituel social). Il permet d'accoler les faits en refusant les chaînes d'explications.
Elle a refusé de s'appuyer sur des documents. Elle s'est appuyé sur la voix collective, ie. la mémoire historisque et sociale.
Le texte des Années n'est pas construit autour des photos
Cependant il y a quand même des photos: pourquoi?
- parce qu'il est impossible d'écrire purement du collectif ?
- parce que le moi veut s'inscrire à toute force ?
=> Non. C'est plutôt qu'il s'agit de transmettre le passage du temps dans quelqu'un. Retrouver le présent quand il n'était pas encore du passé et la vision de l'avenir vue de ce moment-là.

La photo: présent pour toujours (ni passé ni futur) : il est impossible de coïncider avec elle, c'est une façon d'en finir avec toute cohérence.

On pourrait aller chercher pourquoi. (voix off d'Annie Ernaux) : je ne vais jamais chercher pourquoi.

Il s'agit de saisir le temps pour sauver le moi. Mais est-ce si intéressant de sauver le moi? (ici j'ai entendu un cri d'angoisse.)

******************** Suivit une discussion dont j'ai surtout retenu que Compagnon s'étonnait d'avoir écrit à l'aveugle, sans rien connaître de son élaboration et de son projet, un article siiii juste sur le livre d'Annie Ernaux.

Notes

[1] Mais est-ce si exceptionnel? J'ai des Françoises dans ma famille, et les relations tante Léonie-Françoise font partie de mon histoire familiale, et les dialogues du genre «allez chercher du sel, et demandez à qui est ce chien inconnu» constituent le principal de la conversation de ma grand-mère, ce qui n'est pas sans profondément m'agacer d'ailleurs.

séminaire n°8 : Jean Clair et les géants

Ce n'est pas sans surprise et avec un certain amusement que je découvre le commentaire lapidaire de sejan sur cet exposé. Moi j'ai aimé, une partie de la salle a détesté, quittant l'amphithéâtre par grappes au cours de l'exposé (attitude que je trouve scandaleuse).
Je m'interroge: suis-je si enfantine, suffit-il de me montrer quelques images pour que je sois heureuse? Ou suis-je si ignorante que tout ce qui nous a été montré m'a paru intéressant, alors que tous les autres le savaient déjà?
J'aime qu'on m'ouvre des pistes (mon instinct de chasseur, sans doute) et Jean Clair en a ouvert un certain nombre, montrant à la fois la continuité de l'utilisation du modèle du géant dans la peinture et la variation de sa valeur dans le temps.

Ce qui a cruellement manqué, c'est une feuille récapitulant la liste des œuvres montrées à l'écran, ce qui aurait permis de les retrouver sur internet. Il nous faudra attendre la publication du livre de Jean Clair.


Jean Clair avoue dès le début 1/ qu'il ne voit pas trop comment ce qu'il va raconter s'inscrit dans le cadre du cours 2/ qu'il a changé le titre de son exposé en «La barbarie ordinaire de Satan à Staline», ou «Les avatars de la stature du géant des Lumières à nos jours».

Pendant des siècles, la peinture a témoigné. Ce n'est qu'avec la peinture contemporaine que ce rôle a disparu: la peinture n'a plus de sens, plus de formes. C'est ainsi que Panofsky a dit que la peinture avait cessé d'utiliser des allégories déchiffrables, dictionnaire de symboles qu'elle avait mis des siècles à élaborer.

Jean Clair n'est pas d'accord avec ce jugement définitif: la peinture utilise encore des allégories, mais c'est devenu beaucoup plus compliqué.

Pour illustrer cette affirmation, il nous montre un tableau de George Grosz, Hitler aux enfers, qui bien sûr fait référence aux divers Satan aux enfers, et notamment celui du campo santo de Pise.




Il représente Hitler en géant au bord d'une fosse. On aperçoit Abel tué par Caïn, et la référence au meurtre est étendu au genre humain. Au loin on voit des villes en flammes. [1]

Puis Clair nous montre des dessins "peints sur le motif" à Dachau par Zoran Music: des monceaux de cadavres. Il faudra trente ans pour que Music décide de faire de ces dessins une œuvre: il peint en 1972 Nous ne sommes pas les derniers.

Ensuite, un Géant destructeur de Rudolf Schlichter, peint durant ses années en Allemagne avant d'être dénoncé comme art dégénéré. Ses descriptions sont naturalistes et prophétiques, elles sont des dénonciations politiques.

Les géants représentent la haine des Dieux. Zeus en vient à bout en les enchaînant dans le Tartare. Ils incarnent la démesure et la violence, toujours prêtes à ressurgir.

La culture chrétienne présentera à ses débuts une image bienveillante du géant. Pour Bernard de Chartres, nous sommes des nains perchés sur les épaules de géants (voir les vitraux de la cathédrale: l'homme juché sur les épaules des prophètes de l'Ancien Testament): la perfection est derrière nous.
En même temps surgissent des figures ambivalentes: Saint Christophe, dont l'origine pourrait être orientale. Représentation d'un saint cynocéphale qui ne parle pas: il est à la limite de la civilisation. Cela nous rapproche des lycanthropes, les hommes-loups, figure populaire qui deviendra plus tard les loups-garous, qui dévorent les enfants.

Au XVe siècle apparaît le fou sur le jeu de tarot de Charles VI.

Cette image a été popularisée par La Nef des fous de Sebastien Grant. Le fou des jeux des cartes s'éloigne du monde civilisé. Le fou, c'est le Mat, qui deviendra le Joker. Sa valeur dans le jeu change. La variabilité est le signe que le fou échappe aux règles d'harmonie et de nombre.

Plus tard, Charles Perrault popularise la figure de l'ogre. Le fou, c'est le père archaïque, protecteur et meurtrier, nourrissier et anthropophage.

Il y avait eu d'autres géants célèbres avant cela, dans les années 1720, 1730: Gulliver de Swift, Micromégas de Voltaire ou Le Colosse de Goya (on notera le mince croissant de lune, signale Jean Clair, signe de déséquilibre mental).

Il y a retournement. Le géant n'est plus bienveillant. C'est l'homme moderne. Ce sont les hommes du passé qui sont devenus des nains. C'est aussi l'image de la Révolution qui dévore ses enfants. C'est l'anéantissement de l'homme par l'homme, avec la figure de Chronos qui dévore ses enfants.

Les tyrans: adopteront la figure du géant guidant les hommes vers la lumière (en fait, leur perte).

Que s'est-il passé?

A la Renaissance, l'homme est la mesure du monde et le monde est à sa mesure.
A un moment donné, l'homme cesse de regarder vers le haut pour regarder vers l'avant : Trotsky, Gorky, chants hitlériens => vers l'avant.

Les nus d'Arno Brecker n'ont rien de l'harmonie de l'écorché de Houdon: L'homme de Brecker est un homme creux, vide, tandis que la statue de Houdon évoque la plénitude.

Un tableau de Granville, Atlante portant le monde (image de l'homme désormais).
Gulliver: pose une question morale aux Lumières. Swift: l'homme n'est petit ou grand que par rapport aux autres. On est entré subprepticement dans le relativisme. L'apparition de Gulliver dans d'autres mondes identiques au nôtres fournit une nouvelle échelle.
Expérience de l'unique, énorme, hors mesure (cf. les Romantiques).
Le risque est de se faire dévorer par qui est devenu plus grand que nous.

Jean Clair farfouille dans ses feuilles, saute des étapes, il n'y a pas de liens très clairs autres que chronologiques: nous avançons à grands pas vers les totalitarismes du XXe siècle. La suite est une liste.

Vers 1820, le géant saturnien de Goya, solitaire et unique, s'inscrit dans le courant romantique.
La différence de taille devient une apparition terrifiante. On revient aux géants originels: à l'origine de la vie il y a la violence.
Cela recoupe l'effroi causé par les troupes napoléoniennes, qui mènent la Révolution au nom des droits de l'homme.

Le géant, c'est la marge, la solitude, le déraisonnable, la disparate (appariement de deux choses n'ayant rien en commun.)
Projection de gravures montrant Napoléon ou les grenadiers en géants.

En 1903, Kubin dessine l'anarchie comme une goule géante, la guerre, Der krieg, qui piétine tout sur son passage, et en 1935, Staline géants parmi les moscovites.

En 1920, Boris Kustodiev peint un géant qui domine le peuple prolétaire. On peut considérer soit qu'il s'agit du Saturne de Goya soit d'un guide éclairant le monde.


La propagande fasciste utilisera beaucoup l'image d'un Duce colossal.

Schlichter, membre du parti communiste, ami de Ernst Jünger. Il dessine un guerrier portant un casque à l'antique et une cuirasse représentant les sept péchés capitaux.

A l'origine de l'image de La guerre de Kubin se trouve le Léviathan de Hobbes, dessiné par Abraham Bosse, qui annonce aussi la dilution des individus dans le collectif. C'est un polypier, un agrégat. Il y a prolifération, chaque membre coupé repousse.
Projection pour exemple d'une affiche de propagande de Mussolini en 1934: le corps est composé de visages.
Propagande productiviste: l'image composée de petites mains => rappelle la photo de cellules prise au microscope => ou encore une photo des sportifs du stade Dynamo à Moscou.

Projet d'un immeuble gigantesque (415 m) couronné par une statue de Lénine (pas de Hitler gigantesque: celui-ci a cultivé à l'inverse l'image du petit homme des tranchées).

Retour à George Grosz, à Paul Weber (des squelettes géants), Ernst Niekisch en 1932, Hitler, une fatalité allemande.

Les dieux se sont éloignés. Retour des Titans. Dali, Marx Ernst, L'Ange du foyer. Satan comme témoin de son temps.


*********************** J'ai noté lors de l'échange qui a suivi «Il est périlleux de citer Joseph de Maistre. Il fait sassez peur. Préférer Les Dieux ont soif d'Anatole France.
Est-ce que Clair se moquait de Compagnon? En tout cas, celui-ci faisait une drôle de tête.

Jean Clair a d'autre part souligné l'écart entre la peinture catastrophiste de l'Allemagne et l'Italie de l'entre deux guerres et la peinture sereine en France (Bonnard, Matisse qui parle de l'art "comme un bon fauteuil". Pour Jean Clair, il y a un aveuglement français. Deux mots s'opposent: la peinture allemande et italienne annoncent-elles la terreur (Jean Clair) ou la préparent-elles (Compagnon)?

Notes

[1] Ce qui m'intéresse ici, c'est la date du tableau: 1943. Cette fosse, est-elle une allégorie des morts de la guerre, ou fait-elle plus directement allusion au sort des juifs? Je collecte tout ce qui témoigne d'une connaissance de ce sort par l'extérieur avant 1945.

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