Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Apparence et vérité

J'aime les faux en tout : les faux mâles, les faux cuirs, les légumes en conserve, Wagner en français, l'ananas en boîte, etc. : les mecs qui ont l'air de camionneurs et qui, à peine au lit ou même avant, te disent: "Baise-moi, baise-moi, oh oui, plus profond..."
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1353

Plus encore que complet, je voudrais être vrai.
Renaud Camus, P.A., p.64

Les deux positions sont tenables ensemble, car elle ne situe pas sur le même plan, le premier sur le plan du paraître, l'autre sur le plan de l'être (ou du faire?): avouer qu'on aime le faux, c'est encore être vrai, dire sa vérité.

Mais Renaud Camus complique sa position en postulant (ou proclamant?) une vérité du paraître:

On calomnie les apparences. On les donne immanquablement pour trompeuses. Sous prétexte qu'elles ne disent pas toujours la vérité — ce qui est vrai —, on les accuse de mentir sans cesse. parce qu'elles nous ont abusé quelquefois — ce que nous reconnaissons bien volontiers —, on les récuse par principe, ou par ressentiment.

Mauvais calcul : car les apparences parlent bien plus souvent qu'elles ne fourvoient.
[...]
Un raffinement qu'un rustre perçoit comme tel n'est pas un raffinement: n'importe quel lourdaud prend pour une marque d'élégance la grosse voiture, l'exubérante "pochette" ou le grand chien à museau pointu où l'élégant véritable — c'est-à-dire celui qui n'offre au vulgaire aucun signe — verra le signe même de la vulgarité. Les langages s'emboîtent. Tel qui a dépassé celui-ci le comprend, dans les deux sens du terme; mais tel qui ne l'a pas encore atteint en soupçonne à peine l'existence, et n'en remarque ni les termes ni les articulations. L'homme cultivé reconnaît sur trois phrases l'un de ses pairs. Mais l'inculte prend H. pour un intellectuel, K. pour un philosophe, L. pour un artiste et même P. pour un grand écrivain. Forcément, il est déçu — si tout se passe bien.
[...]
On en viendrait à croire que ce n'est pas tant la personnalité qui suscite la physionomie que l'inverse; pas tant les événement qui créent l'expression que le contraire, que c'est le paraître, en somme, qui décide de l'être : après tout, dans bien d'autres domaines...

Renaud Camus, Eloge du paraître, p.69 à 75

Si le paraître devient la vérité de l'être, est-ce encore un paraître, ou plus exactement, à quoi rime de marquer une différence entre les deux s'ils coïncident à se point? L'existence des deux concepts postule un écart. Si l'écart n'existe plus nous n'avons plus besoin que d'un seul mot.

Mais que devient l'amour du faux, dans ce cas? N'est-ce pas dans cet écart qu'il se joue? N'est-ce pas justement de cet écart qu'il jouit?

L'influence de Roland Barthes

— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement.
Renaud Camus, Été, p.110-111

Je ne prends jamais les paroles de Renaud Camus suffisamment au pied de la lettre. Tout ce qu'il dit peut être, doit être, pris au ras du sens, sans interprétation.
Ainsi je lis pour la première fois Le degré zéro de l'écriture. Dans le texte suivant, c'est moi qui souligne :

Placée au cœur de la problématique littéraire, qui ne commence, qu'avec elle, l'écriture est donc essentiellement la morale de la forme, c'est le choix de l'aire sociale au sein de laquelle l'écrivain décide de situer la Nature de son langage. Mais cette aire sociale n'est nullement celle d'une consommation effective. Il ne s'agit pas pour l'écrivain de choisir le groupe social pour lequel il écrit: il sait bien que, sauf à escompter une Révolution, ce ne peut être jamais que pour la même société. Son choix est est un choix de conscience, non d'efficacité. Son écriture est une façon de penser la Littérature, non de l'étendre.

Roland Barthes, Le degré zéro de l'écriture, «Qu'est-ce que l'écriture?», p.19, points seuil

Convention et légitimité

Je relis Théâtre ce soir. La première fois j'avais été trop interloquée pour voir la façon dont la fin converge pour mettre en évidence plusieurs axes: la convention comme fiction, le rôle pivot du droit, soutien de la tradition ou fondation d'un ordre nouveau, le caractère conventionnel de la filiation fondant la légitimité.


LA MERE. — Mais c'est fini tout ça : les aînés, les cadets, les hommes, les Blancs, les Noirs, les étrangers, les pas étrangers. C'est fini, toutes ces bêtises. Tout le monde devrait recevoir exactement la même chose. Et pas une fois: en permanence. Alors là, d'accord. Voilà l'héritage tel que je le conçois: l'héritage de l'humanité.

LE FILS. — Non pa'ce c'est vrai: si on commence aller par là... Enfin j'veux dire.. Faut quand même pas... Faut un minimum de... ou alors...

LA FILLE. — Par qui sont aujourd'hui tant de villes désertes, / Tant de grands bâtiments en masures changés, / Et de tant de chardons les campagnes couvertes, / Que par ses enragés ?

AHMED. — C'est ça qui est marrant : Alphonse XIII, il est devenu roi légitime d'Espagne (et de France, bien entendu), cinq ans après avoir perdu son trône. Il a connu successivement les deux états : la royauté effective, pendant plus de cinquante ans, et un beau jour, pas mal de temps après, quand il avait perdu la première, la royauté légitime, beaucoup plus subtile, beaucoup plus précieuse. Ça doit faire quand même une drôle d'impression, de devenir enfin le vrai roi quand on n'est plus vraiment roi, qu'on est en exil. Mais alors là il y a un truc que personne ne comprend jamais, mais jamais, c'est que, si tout à coup il devenait roi légitime, ce n'est pas du tout parce qu'il descendait d'Isabelle II, pas du tout, pas du tout, ça ça ne compte absolument pas, mais en tant que descendant, officiellement, du mari d'Isabelle II, son cousin germain, don François d'Assise de Bourbon, le roi-consort. Qui d'ailleurs n'avait jamais touché sa femme et dont personne n'a jamais cru une seule seconde qu'il était le père de leurs onze enfants, et pour cause : mais ça c'est une autre histoire, on s'en fiche.

LE CHRIST (il se racle la gorge très fort et très théâtralement, comme pour faire remarquer sa présence, ou bien de tâcher qu'autour de lui on évite une gaffe). — Mrrrrrrrrrrrrrrr Mrrrrrrrrrrrrr Mrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr...

LE PERE. — Oh là là : ça serait comme de passer dans un autre monde...

LA BONNE. — Un personnage de fiction, si vous voulez : créé, fabriqué, convenu, oui, voilà, c'est ça, convenu. mais indispensable à la...

LA MERE. — Ah les cartes seraient joliment redistribuées, là : cette fois on passerait vraiment à un autre jeu...

LE FILS. — C'est pas tellement l'coup que... Bon, ça, encore, à la rigueur : quoique... Mais alors là...

LA FILLE. — Lorsque je serai mort depuis plusieurs années, / Et que dans le brouillard les cabs se heurteront, / Comme aujourd'hui (les choses n'étant pas changées)...

AHMED. — Enfin je veux dire : ça n'y change rien. C'est comme le Christ et Saint Joseph...

LE CHRIST. — Oh oh...

Le rideau tombe très violemment.

La mère tient une position progressiste qui voudrait poser de nouvelles règles de droit contre l'ordre social tel qu'il se présente dans un monde capitaliste issu du XIXe siècle: remettre en cause les conventions, les inégalités de salaires, abolir l'héritage, tout partager, au niveau mondial (ce qui pourrait être également un point de vue évangélique: vendre ses biens, distribuer sa fortune, à cela près que c'est alors une décision individuelle, et non imposée par la loi).
Il s'agit de fonder un nouvel ordre économique et social par de nouvelles lois. Quand l'héritage est aboli, la filiation, conventionnelle ou pas, ne compte plus.

Ahmed, lui, explique le principe de primogéniture dans la succession aux trônes d'Espagne et de France. Le droit ici défend les principes ancestraux et la tradition.
Ce principe fondé sur la descendance mâle n'est qu'un principe fondé sur l'apparence : le père est le mari de la mère (selon la règle du droit romain), que ce soit réellement le père ou pas n'a pas d'importance. Ainsi, au moment où le principe s'applique avec le plus de force, n'admettant aucune exception («Pas de renonciation possible au trône, primogéniture par les mâles : on en revient toujours à ça.» (p.81)), ce principe ne s'appuie lui-même que sur une convention, une fiction.

La convention, c'est justement ce que défend la bonne, en exigeant qu'on reconnaisse la nécessité, dans tout dialogue, de parler comme en présence d'un tiers, invisible, «convenu».
Est-ce le rôle que remplit le Christ, parole et vérité et fiction, dieu muet, ne parvenant pas à se faire entendre, par manque de voix ou d'attention? Comment déterminer si le Christ est "plus invisible" que les autres dans une pièce où aucun personnage ne dialogue avec personne?

Alphonse XIII, Jésus, Renaud Camus, trois personnages à la filiation incertaine... Ironie, clin d'œil, recherche de réassurance? «Après tout, cela n'a aucune importance aux yeux de qui défend le respect de la tradition et des conventions. Aucune importance. Pourquoi tant chercher une filiation impossible à déterminer, puisque c'est la tradition qui ouvre les droits ?»
Oui mais.
Les faits sont têtus, et même le plus fervent défenseur de la convention et de la fiction cherche la vérité. La convention ne suffit pas.
A moins qu'il ne faille lire dans l'autre sens: c'est cette faille à propos de l'origine qui fonde l'importance donné à la convention et à l'apparence.

L'Amour l'Automne, roman marin

Un article publié dans une revue franco-portugaise en ligne reprend divers aspects de L'Amour l'Automne que j'avais évoqués ici.


Complément le 29/06/2009 : Les deux passages qui organisent mon article (des vers de Virginia Woolf et Matthew Arnold) sont liés par la rumination p.403 de L'Isolation.

Je crois bien, mais j'ai du mal à le croire, que j'ai un moment attribué à Donne, tentatively, le début de la dernière strophe de Dover Beach:

Ah love, let us be true
To one another! for the world...

sur quoi j'embrayais, non moins extraordinairement (mais j'ai dû noter cela dix fois, et les Églogues retentissent de ces toboggans et tunnels sous les siècles), sur une phrase en moi interminablement obsessionnelle de La Promenade au phare :

for the world, from being made up of little separate incidents that one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up with it, etc.''

Je n'hésitais pas, sans m'en rendre compte, ou plutôt la mémoire n'hésitait pas, pour faciliter ces transitions acrobatiques (et dont j'entrevois mal ce qui les rendait si désirables, si obstinément quémandeuxes d'existence), à trafiquer les textes. Ainsi the world pouvait très bien devenir life, comme chez Virginia Woolf (how life, from being made of, tc.), et from se transformer en instead of (sans doute pour éviter la trop grande proximité ave for). Et l'on avait alors, on a encore souvent, dans les couloirs butés de mon cerveau hospitalier, entre le service des urgences et la salle d'opération, avec passage en anesthésie, like a patient etherized upon a table:

Oh love, let us be true to one another!
For life, instead of being made of little separate incidents...

C'est à peu près là, en salle de réanimation, que je me rendais compte, mais un peu tard, que non seulement on était bien loin de John Donne mais qu'ayant dépassé le pauvre Arnold sans crier gare on était entré dans la prose — la plus fluide et délicatement harmonieuse des proses, il est vrai.

Mais je me retourne tout de même sur Arnold pour assister à la terrible bataille

Where ignorant armies clash by night.

Où des armées ignorantes s'affrontent dans la nuit...)

Peut-être faut-il être étranger pour aimer encore Dover Beach, qui pour un anglais cultivé relève d'un lyrisme aussi confit, j'imagine, que Mignonne allon voir si la rose...Oceano Nox serait sans doute une comparaison plus pertinente, mais je m'avise que la charge de poésie d' Oceano Nox est loin d'être épuisée en moi (celle de Mignonne allons voir si la rose... n'a jamais été bien vaillante.)



Quelques temps plus tard, Renaud Camus posta une photo sur Flickr. C'est alors que je m'aperçus que les deux fragments de phrases étaient déjà présents dans Été:

«Oh love, let us be true to one another. FOR THE WORLD, INSTEAD OF BEING MADE OF LITTLE SEPARATE INCIDENTS THAT ONE LIVES ONE BY ONE… Impossible de retrouver cette phrase : il feuillette en vain les livres verts volés jadis à Oxford.
Jean-Renaud Camus & Denis Duvert, Été, p.382

La cruauté

DEUXIÈME LETTRE

Paris, 14 novembre 1932

A J.P. [1]

Cher ami,

La cruauté n'est pas surajoutée à ma pensée; elle y a toujours vécu: mais il me fallait en prendre conscience. J'emploie le mot de cruauté dans le sens d'appétit de vie, de rigueur cosmique et de nécessité implacable, dans le sens gnostique de tourbillon de vie qui dévore les ténèbres, dans le sens de cette douleur hors de la nécessité inéluctable de laquelle la vie ne saurait s'exercer; le bien est voulu, il est le résultat d'un acte, le mal est permanent. Le dieu caché quand il crée obéit à la nécessité cruelle de la création qui lui est imposée à lui-même, et il ne peut pas ne pas créer, donc ne pas admettre au centre du tourbillon volontaire du bien un noyau de mal de plus en plus réduit, de plus en plus mangé. Et le théâtre dans le sens de création continue, d'action magique entière obéit à cette nécessité. Une pièce où il n'y aurait pas cette volonté, cet appétit de vie aveugle, et capable de passer sur tout, visible dans chaque geste et dans chaque acte, et dans le côté transcendant de l'action, serait une pièce inutile et manquée.

Antonin Artaud, Le théâtre et son double, "Lettres sur la cruauté", Folio p.159-150

Notes

[1] Jean Paulhan

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