Billets qui ont 'Alvarez, Gilles' comme nom propre.

Quelques réflexions à partir du non-dit de Renaud Camus

Le 12 septembre 2004, Renaud Camus nous apprenait qu'il avait voté blanc en 2002, qu'il avait écrit dans son journal qu'il souhaitait que Le Pen ait le maximum de voix au second tour en dessous du seuil qui lui permettrait d'être élu, et que Claude Durand refusait de publier Outrepas.
Renaud Camus écrivait sur le forum de la SLRC:

Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs (mon accord ne marquant que la totale autonomie de la Société des lecteurs par rapport à moi); et bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.
(extrait du message de Renaud Camus le 12/09/2004)

Ainsi donc l'auteur s'attend à choquer, et je suis surprise qu'il ait, finalement, si peu choqué: en trois semaines, pas une voix, habituelle ou inhabituelle, pour se dire choquée.

Reprenons. Qu'est-ce qui est (qu'est-ce qui serait) choquant ici?
Il y a en fait deux éléments distincts qui peuvent choquer: d'une part l'opinion émise (le souhait du maximum de voix pour Le Pen au second tour en-deça de l'élection), d'autre part le fait d'avoir tu cette opinion au moment où la SLRC appelait à manifester contre Jean-Marie Le Pen.

Commençons donc par l'opinion elle-même. Faisant partie des personnes choquées, j'ai essayé de comprendre pourquoi. Je crois que souhaiter une chose sans mettre en œuvre ce que je peux pour l'atteindre ou l'obtenir est un système de pensée qui m'est radicalement étranger. Entre souhaiter que Le Pen ait x% des voix et voter Le Pen, spontanément, je ne fais pas de différence (et entre voter Le Pen (ou n'importe quel extrêmisme, droite ou gauche, pour moi ils se valent tous) et oublier l'histoire des camps et du goulag, je ne fais à nouveau pas de différence. Pas de feuilletage, mais adhérence pleine et entière, un bloc, du souhait goguenard au totalitarisme à ma porte en un dixième de seconde: trop formatée? Ou heureusement formatée?).
Il me faut faire un détour par la raison, par la réflexion, pour admettre avec difficulté que ce n'est pas la même chose. Le souhait n'est pas l'acte. Cependant, rien à faire, le pli est pris, confondre l'un est l'autre est toujours le premier réflexe. Il me faut ensuite lutter contre ce réflexe pour reconnaître l'écart entre le souhait et l'action. (Est-ce que souhaiter quelque chose sans rien faire pour en permettre la réalisation n'est pas reconnaître de fait la non-justesse de ce souhait et sa dimension in-désirable?)

Que faire de ce souhait de Renaud Camus? Devant ma difficulté à prendre du recul sur le sujet, je me suis replongée dans Du sens et j'ai interrogé d'une part un ami en qui j'ai toute confiance et d'autre part Bruno Chaouat. Lorsque j'ai raconté ce souhait d'un maximum de voix pour Le Pen en-deça de l'élection, mon ami a ri doucement: «Beaucoup l'ont pensé, lui l'a écrit». Quant à Bruno Chaouat, entre autres considérations, il m'a répondu «[...] Toujours est-il que Camus n'a jamais soutenu Le Pen, mais a éprouvé une jubilation aux résultats du premier tour, comme, j'en suis sûr, tant de Français, même de gauche, mais qui auront gardé cette jubilation bien secrète... Voilà. [...]» Bon. Deux sur deux. Est-ce que je vis vraiment sur la lune? (Mais s'ils ont raison, pourquoi tout ce cirque entre les deux tours? Catharsis nationale pour exorciser les démons inavoués inavouables?)

Reprenons l'accusation de Claude Durand: «Il [Claude Durand] assimile ma position à celle des intellectuels de la droite conservatrice au temps de la République de Weimar, inconscients des dangers de la montée du nazisme, et laissant faire par le petit peuple, avec le succès qu'on sait, le sale travail.» Cela fait étrangement écho à ce passage de Nolli me legere (c'est d'ailleurs ainsi que m'est venu l'idée, dans mon désarroi, d'envoyer un mot à Bruno Chaouat) : «Cet exposé ne cherche ni a résoudre, ni à dissoudre, ni à trancher péremptoirement la question de la relation de Camus aux Juifs et à l'identité française ; il ne prétend pas davantage décider si oui ou non cette relation peut et doit être comparée, comme je l'ai fait moi-même il y a quelques mois, un peu vite, et sous le choc de certaines pages de La Campagne de France, à l'antisémitisme littéraire français d'avant Guerre. La question doit, il me semble, rester ouverte, et peut-être sans réponse satisfaisante.»

Dans un sens, l'accusation de Durand n'est donc pas neuve. Cependant, que l'irritation à propos des virgules tienne autant de place que la montée du nazisme est aussi, comme l'a fait remarqué Jérôme, plus qu'étrange, voire choquant à son tour. Faut-il en déduire, comme l'ont fait plusieurs lecteurs autour de moi, que le refus de Claude Durand habillerait de considérations politiques des motifs bien plus personnels d'exaspération?

De tout cela il ressort que l'opinion exprimée ne paraît pas suffisante pour justifier la non-publication du livre. Il y a sans doute autre chose.



J'écoute le débat à Sciences-Po fin mai 2002. Début de l'intervention d'Edwy Plenel (12ième minute): «Si j'ai accepté cette invitation, c'est parce que parmi les multiples tracts diffusés entre les deux tours, il y en avait un qui était signé des amis de Renaud Camus. S'il n'y avait pas eu cet appel, probablement ne serais-je pas venu [...]»

La deuxième raison d'être choqué est plus délicate à manipuler, ici sur ce site. Je la formulerai franchement, au risque à mon tour de choquer : en respectant la décision de la Société des lecteurs à appeler à voter contre Le Pen («avec mon accord») sans préciser que lui-même, Renaud Camus, ne s'associait pas à ce souhait, y a-t-il eu tromperie?
Cette question prend d'étranges reflets si l'on considère qu'au moment-même où Renaud Camus décidait de taire sa pensée profonde, il savait pertinemment qu'elle serait connue lors de la publication de son journal : se pose alors le problème du rapport entre vérité, parole quotidienne et journal. Quelle confiance accorder à ce qui est dit (ou non dit, mais de telle façon qu'on suppose entendre quelque chose) dans la vie quotidienne si seul le journal dit la vérité? Jusqu'où peut-on jouer avec la langue dans le sens de la logique pure (ne rien dire, c'est ne pas dire, au sens strict, on ne saurait être responsable de l'interprétation de ce silence par son interlocuteur (mais ne rien dire quand on constate la fausse interprétation de son interlocuteur, est-ce tenable?)) à l'encontre de l'usage commun de la langue («qui ne dit mot consent»)? Faut-il s'abstenir de parler ou de discuter en attendant de lire le journal? Et comment s'inscrit le parti au milieu de tout cela?

Pourquoi n'avoir rien dit à l'époque? Je vois trois hypothèses, je suppose qu'on peut en trouver d'autres (et sans doute qu' Outrepas nous éclairera[1] :

- par courtoisie envers les personnes de la SLRC qui se sont tant investies pour défendre Renaud Camus pendant l'"affaire", pour ne pas les mettre en porte-à-faux, pour ne pas les désavouer à un moment d'effervescence nationale. Il s'agirait ici de protéger les sentiments de ces personnes, il s'agirait d'un désir de ne pas froisser;

- par peur de perdre le soutien de ces mêmes personnes. Il s'agirait alors de se protéger soi-même. (Mais en repensant à «[je suis] bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.», je me demande si cette phrase s'applique à "la majorité d'entre vous" de l'époque ou à celle d'aujourd'hui, qui n'est pas exactement la même, et a eu largement l'occasion de s'exprimer en deux ans);

- La dernière hypothèse est plus... comment dire, littéraire, ou théâtrale, ou tirée par les cheveux : il s'agirait de ménager l'effet de surprise du journal. Il y aurait une économie du journal, une façon de gérer les événements afin de maintenir le suspense. Cette façon serait essentiellement le silence: nous ne saurons ce qui s'est passé, ce qu'a pensé Renaud Camus, qu'en lisant le journal. Et tous ceux qui s'approchent de la sphère privée de Renaud Camus participent spontanément, sans que rien ne leur ait été demandé, à cette conspiration du silence, pensé-je en me souvenant qu'en apprenant par hasard lors de la soirée du 16 janvier 2004 chez Flatters le prochain voyage de Renaud Camus en Corée, j'avais tu la nouvelle autour de moi.
Je connais d'autres exemples: certains apprennent telle ou telle chose et se taisent, il y a connivence, complicité implicite, attendons que le journal rende tel opinion, désaccord ou rencontre, public. En attendant, il y a jouissance "chez ceux qui savent" de voir "ceux qui ne savent pas" faire des hypothèses ou s'engager sur de fausses pistes. Je ne suis pas sûre que ce soit un jeu très sain; en effet, il y a toujours un certain ridicule à découvrir la vérité avec retard en s'apercevant qu'on a abondamment commenté ou soutenu des thèses fausses. Or nous sommes plus ou moins aptes à supporter le ridicule. Et pour éviter le ridicule, le silence de nouveau, mais celui des lecteurs cette fois-ci, est le seul recours. (En d'autres termes, les forums deviennent des apories).



Reprenons. Il y a donc eu silence sur les véritables pensées de Renaud Camus et appui courtois à la position de la SLRC dans la reconnaissance de son autonomie.

Et il y a eu, quelques semaines plus tard, l'annonce du pré-programme du parti de l'in-nocence. Ce parti, l'idée-même de parti, si étrangère à la bathmologie et que rien n'annonce dans les livres précédents que j'ai lus, a été un mystère pour moi. Mais aujourd'hui, je lui trouve une place dans la faille entre le souhait d'un maximum de voix à Le Pen en-deça de l'élection et l'impossibilité de réellement souhaiter cela, dans la faille entre le souhait et la dimension radicalement in-désirable de ce souhait. L'origine du parti ne serait pas l'"affaire", mais le premier tour des présidentielles de 2002. Ici, peut-être immodestement, je retrouve mon rapport à l'action: si le souhait ne peut entraîner l'action (le souhait du vote ne peut entraîner le vote), trouvons une autre voie. Quelle autre voie? Un parti.

Je ne sais si mon hypothèse tient la route (on devient prudente quand on sait qu'un journal peut vous désavouer deux ans plus tard... (je plaisante: ce risque, je l'ai toujours connu, je ne viens pas de le découvrir. Ce que je ne connais pas, c'est ma résistance au ridicule.)), mais si effectivement l'une des origines du parti est la réaction à ce souhait informulé à propos de Le Pen, alors je vois plusieurs conséquences importantes à avoir tu ce souhait au moment où fut créé le parti.

En y repensant, je m'accuse de ne pas voir vu, ou voulu reconnaître, ce qui finalement était devant mes yeux: les mises en garde de RP contre une dérive lepéniste ou les notes de bas de page de Catherine Rannoux («[...] l'annonce de la création par R. Camus d'un parti de l'«in-nocence», hostile à une immigration non-européenne, témoigne d'un engagement idéologique dont les présupposés ne semblent plus rien avoir d'ambigu.» Les fictions du journal littéraire p.145), auraient dû préparer à cet aveu de Renaud Camus «voeu que Le Pen - en ça de la majorité bien sûr, en-deça du succès -, ait le plus de voix possible, de façon que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel ». Oui, il est étrange d'être surprise, puisque tout était là depuis le début, je me reproche de ne pas avoir voulu le voir, dans un désir finalement puéril de défendre les couleurs d'un RC blanc comme neige, victime innocente contre les méchants qui l'attaquaient en lui prêtant de "mauvaises" pensées ("mauvaises", bien sûr, est un jugement de ma part, mais qui s'inscrit dans la ligne des pages de Du sens qui proclament "l'anti-racisme a raison") (puéril, oui, n'y a-t-il pas que pendant l'enfance que le bien et le mal sont si nettement séparés? Mais c'est tellement plus facile à vivre...). Et bien non, finalement, les mauvaises pensées ne sont pas prêtées. Elles sont là, exposées, combattues, débattues, approuvées, rejetées... N'est-ce pas finalement ce qui m'a plu en lisant Du sens.

Si Renaud Camus avait fait connaître ce souhait in-désirable avant de créer le parti, est-ce que cela aurait changé quelque chose? Oui, sans doute, mais je ne sais pas dire exactement quoi. Aucune erreur d'interprétation telle celle dont je viens de m'accuser quelques lignes plus haut n'aurait été possible. Est-ce que ce seraient les mêmes personnes qui se seraient engagées? J'ai tendance à penser que oui, mais que c'est la nature des discours qui n'aurait pas été la même, non pas dans son fond, mais dans sa forme: l'exaspération anti-immigration du président du parti aurait peut-être été prise davantage en compte, ou différemment. Peut-être y aurait-il eu des adhésions différentes, en plus ou en moins, c'est possible.

En définitive, je me demande si ce n'est pas à lui-même que Renaud Camus a tendu un piège en créant le parti sans faire nettement la lumière sur son souhait inexprimé: la gauche du parti s'est mise gaiement en campagne, bousculant la droite, le président-rédacteur, respectant parfaitement les règles du débat démocratique, a entériné la volonté qui se dégageait des discussions en rédigeant le point "immigration" du programme dans le sens de ces discussions. Si l'on postule que mon hypothèse de la naissance du parti dans la faille entre souhait et in-désirable est juste, on ne peut s'empêcher de supposer que le point "immigration" dans sa rédaction finale ne correspond pas au désir profond du président du parti de l'in-nocence.

Je me répète: est ce que si le souhait de "Le Pen etc" avait été exprimé, cela aurait changé quelque chose? Je ne sais pas. La gauche est têtue, mais il n'y aurait peut-être pas eu la même gauche, une gauche "plus à droite", si je puis dire. (Quoique. Pour ma part, je ne changerais pas un mot de ce que j'ai pu écrire de mes convictions. Et mon engagement ayant des origines plus humaines que politiques, il n'aurait sans doute pas changé non plus... Qu'en est-il des autres partisans?)

A l'inverse, on pourrait soutenir que loin de se tendre un piège à lui-même, Renaud Camus a trouvé le moyen de mesurer l'opinion de certains de ses lecteurs sans les influencer par avance et qu'il en a fort démocratiquement tenu compte, sans imposer ses vues.
Il reste que nous savons désormais que le journal 2004 nous apprendra ce que la rédaction du point "immigration" lui a coûté de regrets ou d'agacements... (en supposant que cela lui paraisse suffisamment important pour qu'il le consigne dans le journal. Mais là, tout de même, j'ai tendance à penser que oui), ce lent travail sur soi-même qui n'omet pas la part de la bête?



Et donc il faut en venir au journal. Quel projet étrange que ce journal. «Quant au rôle du journal? Je réponds toujours la même chose à cette question : c'est le laboratoire central. C'est un centre de première réflexion, de réflexion à chaud. Tous les autres livres sortent de lui. On les y voit naître.» (ici)

Le journal fait tout le contraire de ce que à quoi tendent les autres livres: le journal dit "je" tandis que le projet des Églogues veut faire disparaître l'auteur, le journal va du début vers la fin tandis que P.A. et VB s'ingénient à éclater le livre en éventail ou en labyrinthe, le journal dit les pensées inavouables sans retenir les pensées blessantes à l'encontre de la philosophie du paraître qui proclame le respect de l'autre dans une retenue de soi-même.

Que faire du journal? J'ai tâché de comprendre ce que voulait dire "ce laboratoire central". M'appuyant sur les notations de Sommeil de personne concernant l'écriture de Du sens («N'importe: je veux en arriver le plus vite possible au moment que j'aime, celui où l'on peut travailler sur une masse déjà là, la corriger de toute part, la modifier, l'allonger le plus souvent, mais en étant tout à fait libéré du besoin vulgaire de produire de la copie.» p.267), j'ai considéré que le journal était la terre, le limon, la matière brute à partir de laquelle il est possible de travailler et de donner vie.

Une autre vision possible est celle que note Du sens: «Tel qui écrit son journal, c'est Bouvard et Pécuchet à lui tout seul. Il n'en finit pas d'explorer la bêtise, à commencer par la plus disponible : la sienne» p.42. Le journal accomplirait le projet de Flaubert : «Il faut que je m'en débarrasse [de la bêtise] quelque part et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes œuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.» (à Louise Collet, 24 avril 1852). Le journal serait le lieu du réflexe primaire et instinctif, avant qu'il ne soit travaillé par la réflexion. Dans cette perspective, je soutiendrais que le journal a une dimension Mister Hyde: il est la face que normalement nous cachons, qui n'est destinée ni à être vue ni montrée. Exposer sa face Mister Hyde est vraiment un projet fou: ce n'est ni socialement ni affectivement supportable. En temps normal, seuls quelques proches connaissent cette face, et l'acceptent parce qu'ils nous aiment (ou n'ont pas le choix...). Mais demander au monde d'accepter cette face, c'est peut-être trop lui demander.

Mais le journal, ce n'est pas que cela. C'est aussi, ou c'est surtout, une vie qui s'écrit, la tentative de juxtaposer la littérature et la vie. En un sens il y réussit parfaitement, l'auteur est vraiment le héros de son journal, celui qui triomphe à la fin après mille péripéties. Mais bien sûr, pour que le roman soit haletant, il faut créer des péripéties, et ce qui finalement est très étrange, ou parfaitement logique, c'est que dernièrement, c'est souvent le journal lui-même qui provoque les péripéties de "la vraie vie", l'écriture s'inscrivant littéralement dans la vie de son auteur. Le journal écrit la vie dans le sens où il en change le cours, autant par sa publication que sa non-publication.



Lorsque je relis ces phrases quatre ans plus tard, je me dis que j'aurais dû quitter le parti à ce moment-là, car il y avait eu duperie et je le savais. Je ne crois pas que j'aurais adhéré au parti si j'avais su que RC se désolidarisait de cet appel, même si j'y ai adhéré pour des raisons qui n'ont rien à voir avec Camus ou la politique, mais plutôt avec l'amitié et la solidarité.
En découvrant que RC ne parlait pas de son silence de 2002 dans Corée l'absente et ne se remettait pas en cause, j'ai été choquée.

Notes

[1] Non, il ne nous a pas éclairé.

croisements Vaisseaux brûlés/L'Inauguration

question de Jean-Marc

- avez-vous abordé "l'Inauguration" comme une oeuvre parallèle au Journal, en recherchant les liens avec la vie et les idées de l'auteur ? (cela a été ma première approche) ;
- ou bien, l'avez-vous considérée comme un ouvrage indépendant (d'où le sous-titre de "roman") en étudiant plûtôt les onze styles et les douze thèmes ?

Ma réponse

Les deux, mon colonel.

Chaque livre comme un tout, chaque livre comme une nouvelle pièce de la mosaïque que constitue l'oeuvre toute entière (passages...).

Beaucoup de croisements avec Vaisseaux brûlés. En particulier, j'ai trouvé par hasard la description d'un repas raté dans un restaurant portugais qui me semble correspondre à l'un des derniers paragraphes du livre.
Voir également (entre autres, je suppose, je n'ai pas fait de recherches systématiques) : ici et .
Avec en prime une photo de Rodolfo.


Je rapprocherais ce livre des élégies, par ses thèmes, l'amour et la mort.

Néanmoins, vous avez raison, il se rapporte aux églogues par sa forme, cette lecture dans l'épaisseur des pages, et non dans leur linéarité.

Je lisais ce matin l'article Génésis, sur le site de RC, et ce passage m'a paru éclairer la forme de L'inauguration de la salle des Vents :

Je me suis toujours intéressé à des recherches formelles. Les premiers livres que j'ai écrits étaient extrêmement formalistes, comme Passage, le premier volume des Eglogues, et justement la série des Travers. Maintenant, et depuis un certain temps, ne m'intéressent plus que les formes homomorphes à la pensée, si je puis dire, celles qui ne sont pas des formes gratuites mais qui répondent vraiment à un besoin de vérité, d'expression, de fidélité à la sensation ou à l'expérience intellectuelle, fût-elle catastrophique. La forme pour la forme a perdu pour moi tout attrait. Il ne s'agit pas du tout de construire de belles architectures pour le seul plaisir de leur équilibre, de leur complexité, de leur harmonie. Les seules formes précieuses, à mon sens, sont celles auxquelles je me trouve conduit par une sorte de nécessité, et qui répondent au fonctionnement - et au dysfonctionnement bien entendu - de mon esprit.


197. On écrit pour essayer de tenir ensemble un morceau d'idée claire du moment, et deux ou trois autres fragments qui dans la lumière d'un instant paraissaient (ont paru, car ces illuminations durent moins que les mots pour les dire) pouvoir s'accrocher au premier, et même le soutenir et le confirmer, peut-être (166, 179, 595); et l'on espère que cet amalgame élargira un peu, au moins pour un moment, pour un bref moment, avec de la chance, le champ de la vision intellectuelle simultanée. Puis l'on oublie ce qu'on a écrit, car c'est encore un champ trop vaste, pour la mémoire... (71, 159, 161, 179-182, 192, 447, 452, 568, 932-933)

447. Pourtant l'oubli n'est qu'un aspect mineur du problème, une circonstance aggravante, mais secondaire; l'essentiel étant dans cette impossibilité que j'ai dite, d'envisager ensemble plus qu'un infime fragment des idées et des faits, des paysages et du temps (159, 181-182, 191-192, 197-198, 251, 271-272, 452, 568, 932-933) (Variante: l'essentiel étant dans cette impossibilité (que j'ai tâché de dire, oui, tant bien que mal), de vivre au cours d'une vie plus qu'un infime fragment du vivable.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.