Billets qui ont 'Ombre gagne (L')' comme livre de Renaud Camus.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 15

*************** Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l’hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée "nation", avec un peuple, une "ethnie", une "race" ****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.202

La valeur de cette phrase dépendra de ce que le lecteur connaîtra par ailleurs de l'œuvre camusienne. Il pourra la lire au premier degré, ou la prendre ironiquement, comme un pastiche de la position refusée par Renaud Camus, — ou encore poser que Renaud Camus est également capable de penser cela par instants, s'il considère la liberté acquise et non plus la saveur disparue des particularités dissoutes dans le métissage et l'absence de frontières.
La possibilité de lire ses différentes positions est un exemple appliquée de bathmologie.

Cela irait dans le sens du regret exprimé quelques pages plus haut:

Mais certes il leur arrive de déplorer, pour des raisons purement économiques et pratiques, [...] que le pays (l’île, le royaume) soit resté fidèle à sa traditionnelle livre sterling,... (AA, p.196)

Cependant, ce regret d'une fidélité aux traditions va «directement» à l'encontre de «leurs convictions profondes». La phrase rétablie dans sa continuité se présente ainsi:

Mais certes il leur arrive de déplorer, pour des raisons purement économiques et pratiques, [...]d’ailleurs directement contraires à leurs convictions profondes (pour autant, celles-ci, qu’il soit possible de les connaître sous plusieurs couches alternées de pudeurs, prudences, scrupules, soupçons, délicatesses et sens du ridicule), que le pays (l’île, le royaume) soit resté fidèle à sa traditionnelle livre sterling,... (AA, p.196)

Il devient difficile de déterminer, à la seule lecture de L'Amour l'Automne et sans référence extérieure, ce que pense l'auteur.

Je songe au projet de L'ombre gagne:

Il s'agissait de rendre à l'expression déconsidérée "roman d'idées" son sens plein, et de faire un "roman" où les idées seraient les seuls personnages : les bonnes, les gentilles, les monstrueuses, les idiotes, les banales, les inattendues, les révoltantes, etc., toutes, en un carrousel assez semblable, toute proportion de génie gardée, à Bouvard et Pécuchet auquel était d'ailleurs emprunté l'exergue [...] Et il n'y est pas d'idée qui ne rencontre son contraire rigoureux, [...].

extrait d'une interview donnée à Têtu en juillet 2000.


Dernière remarque, d'ordre syntaxique : notons l'importance des incises, dont le sens s'oppose directement:
- « nous serions les derniers à le déplorer » signifie « nous approuvons la disparition des États et des peuples »
- « d’ailleurs directement contraires à leurs convictions profondes » signifie « nous approuvons qu'un pays reste fidèle à ses traditions ».

Evidemment, cette construction symétrique dans la forme et opposée par le sens ne se remarque guère à six pages d'intervalle.

Le projet de L'Ombre gagne

Lorsque je tombe sur ce genre de "coïncidences", je me demande si ce sont vraiment des coïncidences, ou des références oubliées de Renaud Camus au moment qu'il écrivait ces lignes (une pensée qu'il aurait si bien faite sienne qu'il en aurait oublié l'origine), ou d'un silence volontaire dans l'attente qu'un lecteur trouve ces pages.
(Je me dis soudain que la réponse est peut-être dans L'Epuisant Désir de ces choses, que je n'ai pas lu).

La référence à L'Ombre gagne, devenu 325g (le poids du volume), et qui ressemble beaucoup en effet à l'Opus Niger dont il est question dans L'Epuisant Désir de ces choses, est très délicate dans le contexte actuel, essentiellement journalistique, pour le meilleur et pour le pire, c'est-à-dire éminemment a-littéraire, si ce n'est anti-littéraire. En même temps il ne s'agit pas du tout de s'abriter derrière la "littérature" pour échapper à ses responsabilités. Je pense que rien n'est plus "responsable" que la littérature. Et je suis de ceux qui pensent que Brasillach (auquel on m'a gracieusement comparé, dans la non-polémique actuelle) n'avait pas volé les balles qui l'ont percé. Cela dit L'Ombre gagne ou 325g relèvent d'un projet littéraire ou même "philosophique" - si je puis le dire pas trop prétentieusement - qui n'a pas grand-chose à voir avec l'écriture simplette d'un journal, ni avec la controverse actuelle. Il s'agissait de rendre à l'expression déconsidérée "roman d'idées" son sens plein, et de faire un "roman" où les idées seraient les seuls personnages : les bonnes, les gentilles, les monstrueuses, les idiotes, les banales, les inattendues, les révoltantes, etc., toutes, en un carrousel assez semblable, toute proportion de génie gardée, à Bouvard et Pécuchet auquel était d'ailleurs emprunté l'exergue ("Cependant, entre les idées innocentes et les criminelles, comment faire la différence ?") [citation très inexacte, excusez-moi, je suis en voyage]. Il s'agissait d'explorer tout ce qui peut être pensable. Et le prix à payer pour ce privilège redoutable, c'était de commencer par ce qui me semblait le plus absolument inadmissible, et ce qui me semblait le moins pouvoir un seul instant (croyais-je) m'être attribué : l'antisémitisme, en l'occurrence délirant, ou bien l'opinion à peine moins répugnante que le sida était le juste châtiment des homosexuels, une vraie bénédiction du ciel du point de vue moral, la preuve que Dieu s'était réveillé et faisait enfin son travail. Une fois qu'on a passé ce barrage de l'inadmissible absolu, tout peut être pensé un moment - et non pas cru, bien entendu. Il s'agit d'un roman. Et il n'y est pas d'idée qui ne rencontre son contraire rigoureux, de sorte que celui qui les émet est un personnage impossible, personne, Personne, Ulysse Personne, dans L'Epuisant Désir de ces choses. Ce n'est nullement mon cas et l'auteur de La Campagne de France, lui, est bien présent même si on ne lui donne guère la parole. Il vous répond du mieux qu'il peut.

extrait d'une interview donnée à Têtu en juillet 2000.


— Ne craignez-vous pas, en quittant la réalité, de vous égarer dans des régions mortellement abstraites et de faire un roman, non d'êtres vivants, mais d'idées? demanda Sophroniska craintivement.
— Et quand cela serait! s'écria Edouard avec un redoublement de vigueur. A cause des maladroits qui s'y sont fourvoyés, devons-nous condamner le roman d'idées? En guise de romans d'idées, on ne nous a fourni jusqu'à présent que d'excécrables romans à thèses. Mais ils ne s'agit pas de cela, vous pensez bien. Les idées... les idées, je vous l'avoue, m'intéressent plus que les hommes; elles m'intéressent par-dessus tout. Elles vivent; elles combattent; elles agonisent comme les hommes.

Les faux-monnayeurs, deuxième partie, chapitre III (folio p.187)


— Je voudrais écrire l'histoire de quelqu'un qui d'abord écoute chacun, et qui va, consultant chacun, à la manière de Panurge, avant de décider quoi que ce soit; après avoir éprouvé que les opinions des uns et des autres, sur chaque point, se contredisent, il prendrait le parti de n'écouter plus rien que lui, et du coup deviendrait très fort.
— C'est un projet de vieillard, dit Laura.
— Je suis plus mûr que vous ne croyez. Depuis quelques jours je tiens un carnet, comme Edouard; sur la page de droite j'écris une opinion, dès que, sur la page de gauche, en regard, je peux inscrire l'opinion contraire.

Les faux-monnayeurs, deuxième partie, chapitre IV (folio p.192)

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