Billets qui ont 'Exobiographie' comme oeuvre littéraire.

Panama

Je me souviens que l'excellente Exobiographie d'Obaldia parle du creusement du canal de Panama. Je ne l'ai pas sous la main, donc je ne peux citer, mais à ma grande surprise, j'y ai appris que Gauguin a participé au chantier, un chantier terrible dans l'humidité et les moustiques.

Je me souviens que le canal de Panama joue un grand rôle dans Les voyageurs de l'impériale.

Dans la série "mes amis ont du talent", je vous propose un pa(nama)stiche de Victor Hugo et un de La Fontaine.

Et une anthologie fantastique (j'en reste coite) ici: Panamanière. Bravo à tous, à ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. Chapeau bas !

Course de poux

Lequel d'entre nous eut l'idée d'organiser des courses de poux? Je ne m'en souviens plus. Mais cela nous valut des instants fiévreux qui occupèrent nos esprits. Au cours de l'interminable journée, tandis que nous remplissions et poussions des wagonnets ou déchargions des tonnes de charbon, de songer à la récréation du soir, à nos vaillants coursiers à six pattes que nous faisions galoper ventre à terre (la table en guise de pouxodrome), nous procurait une lamentable exaltation. Très vite — il fallait s'y attendre — s'engagèrent des paris. Ce qui donna lieu à des situations tendues, dramatiques. Un tel jouait ses cigarettes et son chocolat, tel autre son tube d'aspirine, un troisième sa réserve de boîtes de conserve, sa flanelle… Rares étaient les parieurs qui restituaient les biens de ceux que la fortune avait dépouillés. Certes, ce n'était pas Macao, mais l'« enfer du jeu » gagna notre baraquement. Crémieux, après avoir perdu ses rations et tout son argent de camp, n'alla-t-il pas jusqu'à engager son manoir du Périgord ? Qu'il perdit également ! Le pou de Chaidron avait coiffé le sien au poteau (une allumette) d'une encolure ! Je vois encore Crémieux, livide, aussi livide que tous les poux réunis, arracher un morceau d'un sac de plâtre sur lequel il rédigea en bonne et due forme l'acte d'acquisition, signé de deux témoins, au profit de Chaidron ; il lui donnait la jouissance du manoir, «excepté les communs»…
Devant la rage et la passion des turfistes, nous décidâmes à une forte majorité de cesser les paris; du même coup cessèrent les galopades. Le cœur n'y était plus. Nos poux rentrèrent tous dans la clandestinité.

René de Obaldia, Exobiographie

Le-petit-Jésus-s'en-va-t'à-l école

La distribution d'images pieuses et de boules de gomme ne pouvait suffire à meubler les heures où nous étions rassemblés sous son aile protectrice. Portant la main à son chignon (mais oui, un chignon!), elle nous parlait d'abondance du petit Jésus. De son application à l'école, et comme il était bien élevé : quand une grande personne lui adressait la parole, il retirait toujours sa casquette. Le soir, rentré à la maison, après avoir terminé ses problèmes d'hébreu, de géographie et d'arithmétique, le petit Jésus trouvait encore le moyen d'aider son papa charpentier. Il ramassait les copeaux de bois épars sur le sol et les stockait dans une grande bassine en prévision d'un feu de joie pour le prochain Noël. Il aidait aussi sa maman (une très belle dame vêtue de bleu) à porter des chardons à l'âne; c'est fou ce que l'animal aux oreilles si douces, aux yeux de velours, raffolait de ces épineux! Lorsque le petit Jésus se piquait en transportant les chardons et qu'une goutte de sang perlait à son doigt, il offrait ce sang à Dieu pour le rachat de tous les ânes.

C'est lui aussi, le petit Jésus, qui était chargé de mettre une serviette autour du cou du bœuf au moment de passer à table. (Le ruminant bavait d'abondance.) Un bœuf pas ordinaire. D'une énorme gravité. Sa principale occupation consistait à souffler dans l'âtre afin de ranimer les braises. Mais on le voyait de temps à autre à la porte : il l'encadrait de sa forte présence, ce qui donnait à réfléchir aux indésirables qui auraient voulu s'introduire, ex abrupto, dans le saint des saints — le plus souvent des Romains, pas très catholiques.

Sa mission accomplie, le petit Jésus gagnait sa place, à la droite de son père (le charpentier). Alors, le bœuf, prenant appui sur ses pattes de derrière, se dressait à la verticale et récitait à haute et intelligible voix le bénédicité. La prière terminée, le petit cénacle honorait la sardine à l'huile, les rutabagas et la banane trempée dans du lait caillé qui constituaient l'ordinaire du repas; le dimanche s'y ajoutait une tranche de lard : la Sainte Famille ne roulait pas sur l'or.

Au fur et à mesure qu'elle nous contait ces histoires édifiantes, il arrivait que l'émotion gagnât la narratrice ; elle s'interrompait, se mouchait bruyamment ; après avoir repris son empire, elle nous regardait longuement, longuement, et finissait par affirmer que nous autres, petits garnements, étions aussi des petits Jésus !
— Moi, mam'zelle, z' suis un p'tit Zésus?
— Oui, toi aussi, Anatole.

Par bonheur, nous ignorions alors le sort que les adultes réservèrent au «petit Jésus» pour le punir d'avoir grandi.

René de Obaldia, Exobiographie, p.123

Jean Cassou

Je découvre l'un des plaisirs des biographies : croiser de livres en livres les mêmes personnages, plus ou moins connus, ou qu'on croyait inconnus.
Ainsi, en lisant la biographie de René Char, L'éclair au front de Laurent Greilsamer, j'ai croisé Louis Parrot, que je connaissais par son livre sur les écrivains de la résistance, L'intelligence en guerre.
C'est grâce à ce livre que je connais Jean Cassou, que j'ai eu la surprise de retrouver parmi les invités à la remise de l'ordre de Balboa à René de Obaldia dans Exobiographie.

Le livre de Louis Parrot, emprunté à la bibliothèque de Levallois-Perret en 1993, présentait l'un des sonnets des 33 sonnets composés au secret. Ce sonnet m'avait tant enthousiasmée que j'avais voulu me procurer la plaquette de poèmes publiée aux Cahiers du Rhône. Je ne sais plus comment je m'étais retrouvée à la librairie Champion et Slatkine, sur les quais, sans doute étaient-ils les diffuseurs de cette minuscule maison d'édition. Cette librairie était un miracle vivant, elle a déménagé, je n'ose aller à sa nouvelle adresse.
Toujours est-il qu'après un assez long délai, j'obtins la plaquette.

Je l'ai rouverte après avoir lu la biographie de René Char. Je ne me souvenais de rien, ni qu'il s'agissait du dix-huitième exemplaire d'un tirage de mille, ni que la préface était d'Aragon, ni que l'original était paru en 1944 aux éditions de Minuit. Je n'ai même pas reconnu tout de suite le poème qui m'avait tant plu, c'était le XXV, je pense : Paris, ses monuments de sang drapés, son ciel...

Extraits de la préface :

Le manuscrit que j'ai sous les yeux porte en titre: «33 Sonnets composés au secret», et en épigraphe: «A mes compagnons de prisons». Il peut paraître d'abord difficile d'en parler, puisque j'ai beau en connaître l'auteur, il me faut n'en rien dire avant que le temps en soit venu et qu'ici me sont enlevées toutes les facilités de la critique, qui aime à lier un écrit à ceux qu'elle connaît déjà de la même main. Qu'il s'appelle Jean Noir, je dois m'en contenter.
«33 Sonnets composés au secret»... Il me sera pourtant permis de dire que le sonnet, ce bizarre défi à la pensée et au chant, quatre siècles polis par les plus habiles chanteurs, semblait avec Mallarmé à la pointe éclatante de sa course, et que c'est à l'instant le plus imprévu qu'il nous revient quand on le croyait usé de finesse et d'âge; et d'étrange sorte, d'étrange lieu, avec un prestige nouveau. Voici que le sonnet nous revient de la nuit des cachots, non point un sonnet académique enfanté de loisirs ignorants. Non. Un sonnet qui s'inscrit dans la ligne mystérieuse des messages français, où prend rang celui d'un écrivain et d'un poète qui n'est point un rimeur improvisé, mais un homme dont la pensée même ne pouvait qu'avoir à connaître cette cellule obscure, où se reconnaît notre France, que tout prédestinait à être ici comme l'écho sensible d'un monde profond, puisque... et j'allais parler de tout ce qu'il y a de prévision frémissante dans l'œuvre de cet homme qui doit rester anonyme, de ce courant en elle retrouvé qui passa par le cœur combattant du peuple à chaque étape de la Liberté, et qui nourrit les Misérables, et ces martyrs de juin que le jeune Flaubert vit enchaîner dans Paris, et ceux-là qui refusèrent l'armistice de 71 et qui chantaient Le Temps des cerises, de ce courant qui réchauffe les profondeurs d'un art purement français, l'œuvre d'un artiste, dirai-je, car parmi les écrivains de notre pays il en est peu qui soient précisément comme lui artistes; et dans tout ce qu'il écrit, Jean Noir, même quand il semble le plus s'éloigner des voies communes, résonne toujours un diapason populaire, comme si le chant savant se souvenait du refrain de deux sous; et cette singulière dualité est comme le reflet aussi d'une autre dualité, de cet homme qu'on rencontrait, à qui je serrais la main, qui avait son nom dans l'annuaire du téléphone, et du personnage différent que ces livres révèlent, qui aura beau blanchir mais sera toujours un jeune homme ardent, un être de passion, qu'il soit avec les femmes ou avec la patrie; et je ne pourrais l'expliquer, mon Jean Noir, que par des comparaisons avec la musique, Chopin ou Mozart, non, ce n'est pas cela, ce feu caché, cette disponibilité aux événements tragiques... Oui, tout s'est passé comme s'il avait dissimulé dans la vie sa vraie nature que révélaient ses livres, et qui devait faire de lui dès la première heure, au lendemain de juin 40, ce soldat du refus de l'armistice, pareil à ses propres héros, ce soldat de la libération... mais j'oubliais qu'il ne fallait parler que du sonnet.
Ce n'est pas le hasard qui a fait choisir à ce prisonnier dans sa cellule le sonnet, et un sonnet qui aux pierres de la prison peut-être (Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres) a pris cet accent nervalien. Il n'avait rien pour écrire, ce prisonnier, rien que sa mémoire et le temps. Il n'avait que la nuit pour encre, et le souvenir pour papier. Il devait retenir le poème, comme un enfant au-dessus des eaux. Il devait le retenir jusqu'au jour problématique où il sortirait de la prison. Il ne fallait pas que l'écrire, il fallait l'apprendre. Les quatorze vers du sonnet, leur perfection d'enchaînement, la valeur mnémotechnique de leurs rimes, tout cela pour une fois imposait au poète non pas le problème acrobatique que résout un Voiture, mais le cadre nécessaire où se combinent à la vie intérieure les circonstances historiques de la pensée. Désormais il serait presque impossible de ne pas voir dans le sonnet l'expression de la liberté contrainte, la forme même de la pensée prisonnière. Comment n'en avions-nous encore rien su? «33 Sonnets composés au secret»... Aux confins de la poésie la plus voilée et de l'histoire, un document sans pair de l'homme et de ses rêves, et dans les chaînes, de ce qui ne peut s'enchaîner.



Je copie deux sonnets :

I.
La barque funéraire est, parmi les étoiles,
longue comme le songe et glisse sans voilure,
et le regard du voyageur horizontal
s'étale, nénuphar, au fil de l'aventure.

Cette nuit, vais-je enfin tenter le jeu royal,
renverser dans mes bras le fleuve qui murmure,
et me dresser, dans ce contour d'un linceul pâle,
comme une tour qui croule aux bords des sépultures?

L'opacité, déjà, où je passe frissonne,
et comme si son nom était encor Personne,
tout mon cadavre en moi tressaille sous ses liens.

Je sens me parcourir et me ressusciter,
de mon front magnétique à la proue de mes pieds,
un cri silencieux, comme une âme de chien.



XIV.
Comme le sens caché d'une ronde enfantine,
qui n'a rêvé d'entendre un jour sa propre voix
et de voir son propre regard et de saisir le signe
que fait en s'éloignant la ligne de nos pas?

O mal aimée, le temps, cet imposteur insigne,
nous volait notre temps et s'envolait, narquois,
nous laissant un lambeau de sa chanson maligne
pour nous bercer. Pourtant il me semblait parfois

que cette vie n'était pas tout à fait la nôtre.
Mais non, vois-tu, c'était bien elle et non une autre.
La fille errante, aux mains brisées, venue s'asseoir,

un soir de vent, au coin de la cheminée froide,
mais regarde-la donc, regarde son regard
terrible d'oiseau triste et d'étoile malade.

Les photos d'Exobiographie

A la fin des années 80, Jean-Pierre Fasquelle demanda à Obaldia d'écrire une autobiographie. Obaldia n'en avait pas envie, mais il se mit au travail.
Lorsque Fasquelle croisait Obaldia, il lui demandait :
— Alors, Obaldia, cette autobiographie, ça avance?
— Oui, oui, j'y travaille.
Cela dura ainsi deux ou trois ans.

«A la fin, il n'osait plus me poser la question, et lorsque je lui ai apporté le manuscrit au bout de quatre ans en lui disant: "je n'ai pas tout à fait fini; je vous le donne mais il faudra me le rendre pour que je puisse le corriger", il a refusé tant il avait peur que cela prenne encore quatre ans : "Ah non, je le garde, vous viendrez travailler dans les locaux de la maison".
Il a lu le manuscrit, mais il n'y a pas cru :
— Dites-moi, Obaldia, vous avez des photos?
— Oui, bien sûr.
— Vous pourriez m'en montrer quelques-unes?
Et c'est pour cela qu'il y a des photos dans ''Exobiographie'': Fasquelle n'y a pas cru. C'est le seul livre paru chez Grasset avec des photos.»

Durablement et sérieusement fumiste

Cet allegretto de la septième est le titre d’un petit livre d’André Billy, personnage qui lui-même avait été l’ami des poètes et particulièrement d’Apollinaire, dont je me souviens que je lisais, dans Le Figaro de mes parents, dans mon enfance, des chroniques dont une m’avait beaucoup plu. Il y a une phrase qui est l’une de mes phrases préférées de la littérature française : il expliquait qu’il avait fait changer sa chaudière, à Barbizon où il vivait, qu’il avait dit au fumiste à la fin de l’opération « A la prochaine fois », le fumiste avait répondu « la prochaine fois ce ne sera plus moi », et André Billy concluait : « je suis fait de telle sorte qu’au lieu de me réjouir de la longévité des chaudières, je m’attriste de la brièveté des fumistes ».
source : Renaud Camus dans l'émission Domaine privée en 1993

De leur côté, les Etablissements Albert Hatry, 69 bis, rue de Dunkerque, plaçaient une annonce dans Le Matin : ils recherchaient un «fumiste sérieux» capable aussi de remplacer leur homme de peine, décédé à la suite d'une indigestion de pieds de veau.
René de Obaldia, Exobiographie, p.51

complément le 11 octobre 2006

ET AU LIEU DE ME REJOUIR DE LA LONGEVITE DES CHAUDIERES, JE M'AFFLIGE DE LA BRIEVETE DES FUMISTES.
Été (Travers II), p.136

838. (Tandis qu'une autre chronique encore, mais celle-là d'André Billy, s'achevait sur cette phrase inoubliable, ou en tout cas inoubliée : « Et au lieu de me réjouir de la longévité des chaudières, je m'afflige de la brièveté des fumistes. » Oh ! Moi aussi, moi aussi ! Je m'afflige de la brièveté des fumistes !) [Billy (je crois qu'il habitait Barbizon) avait dit à son plombier, ou chauffagiste, ou fumiste, donc, qui venait de lui installer une chaudière : « Au revoir, à la prochaine ! » Et le fumiste avait répondu : « Oh, la prochaine, ce ne sera plus moi... »]
Vaisseaux brûlés, 838

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