Véhesse

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Billets qui ont 'Etats-Unis' comme lieu.

dimanche 30 décembre 2018

A la vôtre

Le "Shutdown" : je ne sais pas s'il y a une traduction officielle du terme en français. C'est la fermeture des administrations américaines lorsque le budget de l'année suivante n'est pas voté par 60% des sénateurs, ce qui arrive tous les ans (ou presque, je n'ai pas vérifié) depuis qu'Obama a été élu: les républicains ne supportaient pas un président noir (interprétation libre et biaisée de moi-même, je l'admets), maintenant les démocrates surveillent Trump.

Les salariés de l'administration gouvernementale (j'évite "fonctionnaires" tant le statut est différent) sont au chômag et ne sont plus payés jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé. Cette année le vote a achoppé sur le financement du "Mur" (entre guillemets: LE mur, le célèbre mur à construire entre le Mexique et les Etats-Unis. Trump voulait cinq milliards pour le financer, il en a obtenu un.)

Donc l'administration fédérale est fermée. Une célèbre brasserie située sur une colline au dos du Capitole a proposé les cocktails suivants, à cinq dollars pour les salariés au chômage sur présentation de leur badge (c'est une brasserie très cotée, les coktails coûtent ordinairement un bras).

(Ce qui m'impressionne, c'est l'engagement de la direction. En France, les établissements ménagent la chèvre et le chou, les commerçants refusent le plus souvent d'être sur une liste électorale, etc.)


2018-1221-cocktails-shutdown.jpg




Pas Mattis à s'en faire 1
Mad Dog 20/20 & Vodka. Commandez-le, buvez-le et partez.

Mexico paiera pour ça 2
Tequila bleue Montezuma, jus d'orange, grenadine.

L'affaire du bain moussant 3
Bourbon, jus de citron, soda, un goût de récusation.

La bourgeoisie AOC 4
Champagne brut, pêche, chaleur porto-ricaine.

Pétarade au mur-frontière 5
Téquila, liqueur Galliano, jus d'orange, ajoutez des glaçons.

Butina on the rocks 6
Vodka Stolichnaya, bière au gingembre, sucre liquide, framboises.

La coupe de Stephen Miller 7
Fin, tonic, liqueur St Germain et aucun remord (un trait du vin de la maison).



Notes :
1 : référence à la démission du secrétaire à la Défense James Mattis, considéré comme le pôle stable de la Maison blanche. Cette démission suscite l'inquiétude mondiale.

2 : cela vaut à peine une note (mais j'écris pour plus tard): référence au mur anti-immigration que Trump a juré de construire entre le Mexique et les USA — en le faisant financer par le Mexique.

3 : à l'origine, un fait divers dans l'Ohio: une prisonnière s'est échappée de prison et a été retrouvée dans un bain chaud dans une maison de retraite sans que personne n'explique cette situation. C'est devenu un podcast d'actualités anti-Trump: «Le ministère de la justice a accusé le Président d'avoir dirigé des manœuvres pour manipuler les élections de 2016; Mueller [directeur du FBI entre 2001 et 2013 et procureur chargé de l'enquête dans cette affaire] a révélé de nouvelles connections entre le gouvernement russe et la campagne de Trump; le Président se débat pour conserver des équipes dans son administration.»

4 : Référence à l'attaque trumpienne contre les vins français.

5 : jeu de mot sur "wall banger" / Wallbanger, un cocktail existant.

6 : Maria Butina, espionne russe aux Etats-Unis qui a plaidé coupable le 13 décembre 2018.

7 : Stephen Miller est l'inspirateur des mesures anti-immigration les plus brutales. Il est apparu avec une nouvelle implantation de cheveux et les anti-Trump s'en moquent sur le thème «Trump n'aime pas les coupes ridicules, il va sans doute virer Miller» (voir ici à partir de cinq minutes).


Et je me dis que ce qui nous manque en France ce sont des journalistes pros ET drôles.

dimanche 29 janvier 2017

Les six premiers jours de la fin du monde et du début de la résistance

Ceci est un exercice de traduction bredouillant, car il y a beaucoup de mots ou de sigles que je ne connais pas. En cas de doute je suis restée au plus près (office par bureau, agence par agence, etc). Cette liste a été publiée par un ami à et de Philadelphie. Les notes sont de mon fait. Je remercie Guillaume Cingal pour ses conseils et corrections.


Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds des programmes du Département de la Justice consacrés à la lutte contre les violences faites aux femmes.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Fonds national pour les arts.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Fonds national pour les humanités1.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Corporation pour l'audiovisuel public.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Agence pour le développement des entreprises fondées par des personnes appartenant aux minorités2.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Administration pour le développement économique.3.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Administration pour le commerce international.4.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Partenariat pour l'extension des manufactures5.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de la police de proximité6.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'aide juridictionnelle.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Division des droits civils7 du Département de la Justice.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Division des ressources naturelles et environnementales8 du Département de la Justice.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Corporation pour les investissements outre-mer9.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat des Nations-Unies.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de la productivité de l'électricité et de la fiabilité énergétique10.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de l'efficacité énergétique et de l'énergie renouvelable11.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau des énergies fossiles.

Le 20 janvier 2017, DT ordonne le gel du pouvoir réglementaire de toutes les agences fédérales.
Le 20 janvier 2017, DT ordonne au service des parcs nationaux d'arrêter d'utiliser les médias sociaux après que celui-ci ait retweeté des photos factuelles montrant côte à côte les foules assistant à l'investiture présidentielle en 2009 et 2017.
Le 20 janvier 2017, environ 230 manifestants anti-Trump sont arrêtés à Washington DC et sont poursuivis pour émeute criminelle, un chef d'accusation sans précédent. Parmi eux se trouvent des observateurs officiels, des journalistes et des médecins.
Le 20 janvier 2017, un membre des Travailleurs Internationaux du Monde (IWW) est blessé par balle à l'abdomen lors d'une manifestation anti-fasciste à Seattle. Il est dans un état critique.

Le 21 janvier 2017, DT se fait accompagner à une réunion avec la CIA par quarante groupies pour l'applaudir durant un discours qui consiste presque exclusivement à se décrire comme la victime d'une presse malhonnête.
Le 21 janvier 2017, le porte-parole de la Maison Blanche Sean Spicer tient une conférence de presse destinée principalement à attaquer la presse pour avoir montré avec exactitude la taille de la foule présente à la cérémonie d'investiture, affirmant que la cérémonie avait rassemblé la plus grande assistance de l'histoire, "point barre".

Le 22 janvier 2017, au cours d'un journal télévisé national, la conseillère de la Maison Blanche Kellyanne Conway défend les mensonges de Spicer, les appelant des "faits alternatifs"12.
Le 22 janvier 2017, durant une réunion DT semble souffler un baiser vers le directeur du FBI James Comey puis ouvre ses bras dans un geste d'étrange affection paternelle avant de le serrer dans ses bras en lui tapant le dos.

Le 23 janvier 2017, DT remet en cours la règle du bâillon mondial qui retire tout fonds aux organisations internationales qui mentionnent l'avortement, même en tant qu'option médicale.
Le 23 janvier 2017, Spicer annonce que les Etats-Unis ne tolèreront pas l'expansion chinoise dans les îles de la mer de Chine méridionale, faisant planer la menace d'une guerre avec la Chine.
Le 23 janvier 2017, DT répète le mensonge suivant lequel le vote "illégal" de trois à cinq millions de personnes lui a coûté le vote populaire.
Le 23 janvier 2017, on apprend que l'homme qui avait tiré sur le manifestant anti-fasciste à Seattle est relâché sans charge, bien qu'il se soit rendu de lui-même.

Le 24 janvier 2017, Spicer réitére le mensonge suivant lequel le vote "illégal" de trois à cinq millions de personnes a coûté le vote populaire à DT.
Le 24 janvier 2017, DT twitte sur son compte personnel Twitter une photo dont il dit qu'elle représente la foule à son investiture et qu'elle serait affichée dans la salle de presse de la Maison blanche. Bizarrement, cette photo est datée du 21 janvier 2017, le jour D'APRÈS l'investiture et le jour de la Marche des femmes, la plus grande manifestation de protestation de l'histoire contre une investiture.
Le 24 janvier 2017, l'agence pour la protection de l'environnement reçoit l'ordre de ne plus communiquer avec le public via les réseaux sociaux ou la presse et de geler toutes ses subventions et contrats.
Le 24 janvier 2017, le département de l'agriculture reçoit l'ordre de ne plus communiquer avec le public via les réseaux sociaux ou la presse et de ne plus publier aucun article ou résultat de recherche. D'autre part, toute communication avec la presse devra être autorisée par la Maison blanche et soumise à son droit de veto.
Le 24 janvier 2017, HR7, une loi qui prohibera toute subvention fédérale non seulement aux pourvoyeurs d'avortement, mais aussi aux couvertures assurancielles, y compris Medicaid, qui couvrent les frais d'IVG, est déposée à la chambre pour être soumise au vote.
Le 24 janvier 2017, le directeur du Département de la Santé et des services à la personne Tom Price qualifie "d'absurdes" les principes fédéraux concernant l'égalité des transgenres.
Le 24 janvier 2017, DT ordonne la reprise de la construction du Dakota Access Pipeline tandis que le congrès du Dakota Nord étudie une loi qui légaliserait le fait d'écraser en voiture des manifestants sur la route.
Le 24 janvier 2017, on découvre que les officiers de police ont utilisé des portables confisqués pour fouiller dans les emails et messages des 230 manifestants maintenant inculpés d'émeute criminelle pour avoir manifesté le 20 janvier, y compris les emails d'avocats et de journalistes qui contiennent des informations confidentielles de clients et d'informateurs.

Et le 25 janvier 2017, le mur et le bannissement des musulmans.
Voici à quoi ressemble la dictature au bout de six jours.


Cette liste a été publiée par un ami à et de Philadelphie. Je l'ai traduite quelques jours plus tard, le week-end. J'ajoute donc, en cette soirée du 29 janvier, que les aéroports se sont retrouvés dans la tourmente et qu'un juge courageux tient tête. (Il faudrait tout traduire.)


Note
1 : Pas d'équivalent français. Le NEH offre des financements pour certains projets à des institutions culturelles tels que musées, centres d'archives, bibliothèques, lycées, universités, télévisions publiques, stations de radio et également à des étudiants-chercheurs (traduit d'après wikipedia anglais).
2 : Je mets ici le lien vers l'agence elle-même. J'ai peur que le site ne disparaisse. C'est une agence gouvernementale fondée par Nixon faisant partie du Département du Commerce.
3 : Il s'agit d'aider les Etats et les villes ainsi que les individus vivant dans des zones peu favorisées à développer une croissance et des emplois durables.
4 : Cette administration soutient les entreprises américaines qui veulent se développer à l'export.
5 : Manufacturing : fabrication? Il s'agit d'encourager les partenariats entre PME des cinquante Etats plus Porto-Rico. Il s'agit également de partenariats public-privé.
6 : Ce bureau encourage et met en place des actions de prévention. L'abréviation donne "COPs".
7 : Créée en 1957, cette division lutte contre les discriminations fondées sur la race, la couleur, le sexe, le handicap, la religion, le statut familial et l'origine nationale.
8 : Cette division lutte par exemple contre la pollution de l'air ou de l'eau.
9 : Je ne suis pas sûre de comprendre: entre aide pratique, au niveau des entreprises, aux pays en voie de développement et outil de mainmise sur les ressources à l'étranger? Mais en est-il jamais autrement pour ce genre d'aide?
10 : Je n'ai pas osé traduire "de la transition énergétique", mais j'ai l'impression que c'est ça.
11 : ou plutôt celui-ci? Ici il y a peut-être réellement un intérêt de fondre les deux pour plus d'efficacité (mais dans la mesure où les deux s'opposent au pétrole, je doute que ce soit le but de Trump).
12 : Cette expression fait exploser les ventes de 1984 de George Orwell.


* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the DOJ’s Violence Against Women programs.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the National Endowment for the Arts.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the National Endowment for the Humanities.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Corporation for Public Broadcasting.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Minority Business Development Agency.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Economic Development Administration.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the International Trade Administration.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Manufacturing Extension Partnership.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Community Oriented Policing Services.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Legal Services Corporation.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Civil Rights Division of the DOJ.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Environmental and Natural Resources Division of the DOJ.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Overseas Private Investment Corporation.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the UN Intergovernmental Panel on Climate Change.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Electricity Deliverability and Energy Reliability.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Energy Efficiency and Renewable Energy.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Fossil Energy.
* On January 20th, 2017, DT ordered all regulatory powers of all federal agencies frozen.
* On January 20th, 2017, DT ordered the National Parks Service to stop using social media after RTing factual, side by side photos of the crowds for the 2009 and 2017 inaugurations.
* On January 20th, 2017, roughly 230 protestors were arrested in DC and face unprecedented felony riot charges. Among them were legal observers, journalists, and medics.
* On January 20th, 2017, a member of the International Workers of the World was shot in the stomach at an anti-fascist protest in Seattle. He remains in critical condition.
* On January 21st, 2017, DT brought a group of 40 cheerleaders to a meeting with the CIA to cheer for him during a speech that consisted almost entirely of framing himself as the victim of dishonest press.
* On January 21st, 2017, White House Press Secretary Sean Spicer held a press conference largely to attack the press for accurately reporting the size of attendance at the inaugural festivities, saying that the inauguration had the largest audience of any in history, “period.”
* On January 22nd, 2017, White House advisor Kellyann Conway defended Spicer’s lies as “alternative facts” on national television news.
* On January 22nd, 2017, DT appeared to blow a kiss to director James Comey during a meeting with the FBI, and then opened his arms in a gesture of strange, paternal affection, before hugging him with a pat on the back.
* On January 23rd, 2017, DT reinstated the global gag order, which defunds international organizations that even mention abortion as a medical option.
* On January 23rd, 2017, Spicer said that the US will not tolerate China’s expansion onto islands in the South China Sea, essentially threatening war with China.
* On January 23rd, 2017, DT repeated the lie that 3-5 million people voted “illegally” thus costing him the popular vote.
* On January 23rd, 2017, it was announced that the man who shot the anti-fascist protester in Seattle was released without charges, despite turning himself in.
* On January 24th, 2017, Spicer reiterated the lie that 3-5 million people voted “illegally” thus costing DT the popular vote.
* On January 24th, 2017, DT tweeted a picture from his personal Twitter account of a photo he says depicts the crowd at his inauguration and will hang in the White House press room. The photo is curiously dated January 21st, 2017, the day AFTER the inauguration and the day of the Women’s March, the largest inauguration related protest in history.
* On January 24th, 2017, the EPA was ordered to stop communicating with the public through social media or the press and to freeze all grants and contracts.
* On January 24th, 2017, the USDA was ordered to stop communicating with the public through social media or the press and to stop publishing any papers or research. All communication with the press would also have to be authorized and vetted by the White House.
* On January 24th, 2017, HR7, a bill that would prohibit federal funding not only to abortion service providers, but to any insurance coverage, including Medicaid, that provides abortion coverage, went to the floor of the House for a vote.
* On January 24th, 2017, Director of the Department of Health and Human Service nominee Tom Price characterized federal guidelines on transgender equality as “absurd.”
* On January 24th, 2017, DT ordered the resumption of construction on the Dakota Access Pipeline, while the North Dakota state congress considers a bill that would legalize hitting and killing protestors with cars if they are on roadways.
* On January 24th, 2017, it was discovered that police officers had used confiscated cell phones to search the emails and messages of the 230 demonstrators now facing felony riot charges for protesting on January 20th, including lawyers and journalists whose email accounts contain privileged information of clients and sources.
* And January 25th, 2017, the wall and a Muslim ban.
This is what a dictatorship looks like, and we're only on day 6.

jeudi 30 mai 2013

D'Abattoir 5 à Harry Potter en un coup

Je lis le blog Letters of Note qui reprend des lettres d'écrivains ou de personnes célèbres. (Il faudrait les traduire. Parfois je me dis que je devrais juste consacrer mon temps à traduire ce que j'aime pour le mettre à disposition du web français. J'adorerais cela.)

Hier j'ai trouvé ainsi une lettre de Kurt Vonnegut. C'est la lettre qu'il écrivit à ses parents pour les prévenir qu'il était vivant, qu'il avait été fait prisonnier par les Allemands et emprisonné dans un abattoir souterrain à Dresdes, qu'il avait échappé à la mort en de multiples occasions et que libéré, il ne tarderait pas à rentrer.
Il s'avère que c'est le cœur de ce qui allait devenir Abattoir 5.

D'Abattoir 5, je me souvenais vaguement avoir appris un jour (mais comment? c'était avant internet) qu'il avait été brûlé dans plusieurs villes des Etats-Unis, et comme cela me paraissait parfaitement incroyable et délicieusement sulfureux, avoir emprunté alors Petit Déjeuner des champions —Oui, ce n'est pas le même livre. Je suppose qu'Abattoir 5 n'était pas disponible en bibliothèque; cela doit faire vingt ans, je ne me souviens plus des détails.— Mais je me souviens aussi que je n'ai pas dépassé quelques pages, je n'en sais plus les raisons précises: un livre un peu ennuyeux; j'avais sans doute d'autres choses à faire ou à lire.

Toujours est-il que j'ai voulu vérifier cette histoire de livre bûlé: avais-je rêvé, mes souvenirs avaient-ils déformé la réalité comme souvent?

J'ai eu du mal à trouver ce que je cherchais, sans doute parce que je n'utilise pas les bons mots clés dans Google.
Cela m'a permis de trouver un article très récent et en français sur le blog biblio|ê|thique (éthique & bibliothèques, tout un programme) qui raconte qu'un lycée du Missouri ayant décidé de retirer du programme et de la bibliothèque Abattoir 5, le musée Kurt Vonnegut proposa aux lycéens qui en feraient la demande de le leur envoyer gratuitement.

Et à mon ravissement, ce billet donne la liste des romans du XXe siècle les plus contestés ou mis à l'index, liste établie par le Radcliffe Publishing Course (apparemment une célèbre formation pour les futurs éditeurs, formation qui aurait été absorbée récemment par l'école de journalisme de Columbia) (si je fais un contresens, laissez un commentaire, je corrigerai).

Cela m'a permis de découvrir avec stupeur que certaines églises (majuscule ou pas?) appellent à brûler Harry Potter. Je traduis les premières lignes:
Brûler des livres n'est pas quelque chose de neuf pour les Vrais Chrétiens [True Christians®]. Nous avons inventé cette pratique il y a plus de deux mille ans afin de rendre gloire à notre Seigneur Jésus. Dans les premiers jours de la chrétienté, quand se convertissaient les nouveaux croyants au Christ, ceux-ci étaient naturellement portés par le Saint Esprit à s'emparer d'autant de livres qu'ils le pouvaient afin de les jeter au feu. A la différence des faux chrétiens vraies lavettes «Dieu est amour» (que déteste autant Jésus Christ que nous-mêmes) que nous voyons se multiplier autour de nous en ces jours, les premiers suiveurs du Christ n'eurent jamais honte de brûler des livres.
WTF, OMG, etc. ô_O
(Résistance !)

vendredi 25 février 2011

Préface d'Hélène Philippe aux "Lettres à sa fille" de Calamity Jane

Les Lettres à sa fille de Calamity Jane sont aujourd'hui disponibles aux éditions Rivages. En 1986 ou 1987 je les ai lues en poche, dans la collection Points-virgule du Seuil. Dans cette édition, elles étaient précédées d'une préface qui me paraît importante pour (mieux) les comprendre.

Je la reproduis ici car je pense qu'elle n'est plus disponible.
(Je rappelle qu'il suffit d'appuyer sur l'imprimante dans la marge de droite pour obtenir un pdf plus facile à lire à l'écran.)

On l'appelait Calamité...
Martha Jane Cannary, dite « Calamity Jane », est née à Princeton dans le Missouri, en 1852. Elle était l'aînée de cinq enfants, et fille de pionniers. Son père, Robert Cannary, qu'elle présente dans ses lettres une Bible à la main, était probablement de religion mormone1. Il décida en 1860 de rejoindre avec sa famille la ville de Sait Lake City. Cinq mois furent nécessaires pour couvrir les deux mille cinq cents kilomètres, à travers des Etats que Jane sillonnerait plus tard et marquerait de ses exploits... Sa mère, Charlotte Cannary, mourut pendant le trajet.

On raconte que, très jeune, Calamity Jane eut sa part dans les tâches familiales, et qu'elle apprit aussi très vite à monter à cheval et tirer à la carabine. Mais elle commença à faire vraiment preuve d'originalité lorsque, à quinze ans, orpheline, elle dut subvenir à ses propres besoins : un peu partout sur les territoires des futurs Wyoming, Dakota et Montana, on commença alors à repérer le passage de cette étrange jeune fille qui avait eu l'audace de choisir, outre un bon cheval et un bon fusil, une vie itinérante et solitaire. Disons-le, les témoignages et les documents recueillis à son sujet sont dans l'ensemble très approximatifs et sujets à caution. De surcroît, Calamity Jane a contribué elle-même à semer la confusion dans les esprits, car, si elle n'hésita jamais à donner une bonne raclée aux colporteurs de ragots fielleux, elle s'amusa souvent de certaines fables rapportées sur son compte, qu'elle s'appropriait et racontait à son tour:
«Un nommé Mulog me demande l'histoire de ma vie et tu aurais dû entendre les mensonges que je lui ai racontés (…). S'il veut imprimer des mensonges pour en tirer de l'argent, c'est son affaire. J'ai fait celle qui savait à peine écrire. Comme histoire de ma vie ce sera donc soigné.» (Lettre à sa fille du 20 janvier 19202.)

En fait elle s'engagea dans les équipes de poseurs de rails de la Northern Pacific Railroad3, dans les éclaireurs de l'armée, ou encore dans les convoyeurs. Elle travailla aussi pour les relais postaux. Tout cela à une époque où une femme ne se mettait jamais en pantalon, ne fumait ni ne buvait d'alcool, et n'entrait dans les saloons que comme entraîneuse ou prostituée ! Quand on sait qu'en 1877, une jeune femme fut condamnée à dix dollars d'amende, à Cheyenne (Wyoming), pour être sortie dans la rue en habits d'homme, on imagine la panique, voire la haine que provoquèrent les excentricités de Calamity Jane au milieu de ces populations puritaines! Son arrivée ne laissait jamais indifférents les occupants d'un fort ou les habitants d'une ville, qu'elle fût effectivement reçue comme une calamité, ou accueillie en «reine des plaines».

«Je fus baptisée Calamity Jane à Goose Creek (Wyoming) » — dit-elle dans son Autobiographie — « à l'emplacement actuel de la ville de Sheridan. Le capitaine Egan y était commandant. Nous avions reçu l'ordre de dénicher les Indiens et étions à l'extérieur du fort depuis quelques jours. Nous avions eu de nombreuses escarmouches au cours desquelles plusieurs soldats furent tués et d'autres sévèrement blessés. En retournant au fort, nous tombâmes dans une embuscade à deux kilomètres environ de notre destination. Lorsqu'on fit feu sur le capitaine Egan, je chevauchais à l'avant, et en entendant la fusillade, je me retournai et vis le capitaine tournoyant sur sa selle, prêt à tomber. Je fis demi-tour et galopai jusqu'à lui le plus vite que je pus, je le rattrapai juste comme il tombait. Je le soulevai et le posai sur mon cheval devant moi et réussis à le conduire jusqu'au fort sain et sauf. Le capitaine Egan en revenant à lui me dit en riant: "Je vous nomme Calamity Jane, héroïne des plaines."»

Ses activités au sein de l'armée furent, du reste, très controversées. Elle aurait travaillé comme éclaireuse4 du général Custer, dans l'Arizona, puis du général Crook dans les Black Hills: dernier bastion de la Conquête vers l'Ouest. Convoitée par les Blancs pour ses mines d'or, cette région appartenait encore aux Sioux en 1875. Le travail d'éclaireur consistait à repérer les Indiens, évaluer leur nombre et leurs forces, et transmettre ces informations à l'état-major du corps expéditionnaire. Ces missions demandaient une parfaite connaissance des tactiques indiennes, et des territoires explorés, en plus d'une témérité à toute épreuve. Les éclaireurs étaient souvent des métis, et tous avaient une réputation de grand courage, sinon d'héroïsme; un seul d'entre eux fut une héroïne! Le fait est frappant: de Calamity Jane, la postérité a volontiers retenu la photo qui la représente en costume d'éclaireuse.

Pourtant, dès 1876, sa réputation d'alcoolique commençait à se répandre. Elle avait alors vingt-quatre ans. Cette date correspond à la mort de James Butler Hickok, surnommé «Wild Bill», tueur de grande renommée, auquel elle affirme avoir été mariée. Cet homme avait la réputation de ne tirer que dans le but de tuer, et de ne jamais rater sa cible. Entre 1870, année présumée de leur première rencontre, et 1873, année de la naissance de sa fille Janey, Calamity vécut le plus souvent à Abilene (Kansas), ancienne ville frontière, célèbre pour la violence qui y régnait, et où Wild Bill était alors Marshall5. On raconte que celui-ci, ne voulant pas se compromettre avec une telle femme, gardait leur relation secrète. Il partit d'ailleurs pour l'Est, où il épousa une show-girl, Agnès Lake.
Un an environ après son accouchement, Calamity Jane, restée seule, confia son bébé à deux voyageurs originaires de l'Est : Jim et Helen O'Neil. Elle ne retrouva Wild Bill que trois ans plus tard, en 1876, sur la route de Fort Laramie à Deadwood (Dakota du Sud)6. Leur arrivée dans la ville fut plutôt remarquée. Un groupe d'hommes les accompagnait et Calamity Jane se faisait passer pour l'associée de Wild Bill, le Valet de Carreaux.

C'est peu de temps après, le 2 août 1876, que Wild Bill fut abattu dans le dos, pendant une partie de poker: on aurait payé un certain John Mac Call pour se débarrasser de lui. La mort brutale de celui qu'elle aimait, et admirait, marque un tournant décisif dans la vie de Calamity Jane. Cette déchirure ravivait une douleur toute fraîche: la séparation d'avec son enfant, deux ans auparavant. Elle avait voulu pour sa petite fille la douceur d'une famille stable et les moyens matériels d'une éducation solide; autant d'atouts qui n'étaient pas dans son jeu et dont elle payait maintenant le tribut à la solitude. Cette double coupure justifie sans doute la naissance d'un violent désir d'écrire pour se confier, et d'une non moins violente envie de boire pour oublier.
«Il m'arrive parfois d'être un peu ivre, Janey, mais je ne fais de mal à personne. Il faut que je fasse quelque chose pour vous oublier, ton père et toi, mais je ne suis pas une femme légère, Janey ; si j'en étais une, je ne serais ni infirmière, ni éclaireuse, ni conductrice de diligence. » (Lettre, janvier 1882.)

En 1878, Calamity Jane se rendit célèbre dans la toute récente ville de Deadwood, en acceptant de soigner pendant plusieurs semaines les habitants atteints de variole, et mis en quarantaine. Cette maladie fut un fléau dans l'histoire de l'Ouest: on compte que la variole réduisit de moitié la population indienne au cours du xixe siècle. Soigner des personnes contagieuses inspirait énormément de respect et d'estime; Calamity Jane s'illustra à maintes occasions dans son talent d'infirmière. Femme secourable, elle prit également en charge, pendant quelque temps, plusieurs enfants qu'il lui arrivait de faire passer pour les siens.

Durant les années 80, elle se déplaça beaucoup. Tous les journaux de l'époque témoignent de son passage dans telle ville du Montana, du Nebraska, de l'Orégon même et du Texas! Dans toutes ces allées et venues, on situe mal la date de son mariage avec Charley Burke, qu'elle mentionne dans son Autobiographie, prétendant l'avoir épousé en août 1885 (ce qui ne correspond pas à la date indiquée dans ses lettres). Elle précise qu'elle avait «encore de longues années à vivre seule, et qu'il était temps de prendre un partenaire pour le reste de ses jours». Selon les journaux de l'époque, elle fut mariée à plusieurs autres hommes. On raconte qu'elle prit un ranch dans la «Yellowstone Valley», près de Mile City, puis qu'elle vécut avec un convoyeur. Elle travailla également avec un dénommé Dorsett (mari présumé), dans un ranch de Livingston, avant de partir pour le Colorado, et exerça elle- même le métier de convoyeur7 sur la route de Fort Pierre à Sturgis, conduisant un chariot tiré par des bœufs dans un convoi de provisions.

C'est donc en 1895, après seize ans d'absence, que Calamity Jane retourna à Deadwood, en compagnie de Charley Burke, et d'une petite fille qu'elle présentait comme sa propre fille (il s'agissait probablement de la fille de sa demi-sœur, Belle Starr, dont elle s'occupa pendant plusieurs années et qu'elle plaça ensuite au couvent de Sturgis). Son retour fut fêté par ses vieux amis, et salué dans la presse locale: «Mme Jane Burke est arrivée dans la ville hier, après une absence de seize ans, pendant lesquels elle a vécu avec son mari sur un ranch dans le Montana du Sud-Est. Ils ont traversé le pays jusqu'à Belle Fourche, et Mme Burke est venue à Deadwood pour faire quelques emplettes et renouer avec de vieilles connaissances. » (Pioneer Times, Deadwood, Sud Dakota, 5 octobre 1895.)

Cependant l'histoire de l'Ouest commençait à basculer. La «Conquête» se terminait et une Amérique nouvelle s'installait, récupérant tout ce qui pouvait glorifier son image. De grands spectacles se créaient: dès 1883, Buffalo Bill mit sur pied le ''Wild West Rocky Mountain and Prairie Exhibition, qui retraçait les grands moments de l'épopée de l'Ouest. Il ne fait aucun doute que Calamity Jane connut Buffalo Bill et travailla pour lui, mais les documents officiels manquent pour confirmer sa présence dans le Wild West Show entre 1893 et 1895. En revanche, elle participa en janvier 1896 au Dime Museum de Khol et de Middleton à Minneapolis, qui la présentèrent comme la «fameuse éclaireuse de l'Ouest sauvage (...), la terreur des malfaiteurs des Black Hills! La camarade de Buffalo Bill et de Wild Bill Hickok!». Une tournée était prévue dans d'autres villes de l'Est, mais il semble que son penchant pour la boisson découragea ses employeurs.
Elle réapparut sur la scène en 1901 à Buffalo (Etat de New York), à l'occasion de l'Exposition pan-américaine : tandis qu'un homme relatait ses exploits, elle conduisait un chariot tiré par six chevaux, faisant tournoyer ses pistolets, et tirant des cartouches à blanc. Pour se faire quelque argent, elle vendait aussi son ''Autobiographie'' aux touristes, à l'instar d'autres figures légendaires du Far-West devenues, dans la jeune et fringante Amérique, des objets de curiosité; le chef indien Sitting Bull vendait lui-même sa photographie pendant les entractes du Wild West Show. Ces êtres pétris de liberté en étaient réduits à s'exhiber dans les foires comme des animaux en cage.
A Buffalo, Calamity Jane, ci-devant «diable blanc» des vastes plaines, ne tarda pas à déranger. Rallumant au whisky des bars modernes l'ardeur des grandes chevauchées, il lui arrivait de se battre avec les policiers de la ville! On n'en demandait pas tant à une figure de musée... Elle quitta l'Est. Buffalo Bill prétend lui avoir donné de quoi payer le voyage de retour pour le Montana, où un journal local, le Livingston Post, signalait à nouveau sa présence en avril 1902. Mais, là aussi, une page était définitivement tournée…

Quand elle mourut, le 1er août 1903, deux de ses amis transportèrent son corps de la ville de Terry à Deadwood, et ce sont les membres de «la Société des Pionniers des Black Hills» qui organisèrent ses funérailles lui rendant un dernier hommage. Habillé de blanc, placé dans un cercueil capitonné, son corps fut exposé dans l'arrière-salle d'un saloon, et tous les habitants de Deadwood vinrent lui faire un dernier adieu.
Elle fut enterrée à Mont Moriah Cemetery (Deadwood), à côté de Wild Bill, comme elle l'avait demandé.

Ce n'est que dix ans plus tard que sa fille Janey reçut de son père adoptif les lettres que, durant vingt-cinq ans, Calamity Jane avait rédigées pour elle. On ignore comment l'album, ainsi que le coffret où elle gardait ses objets de famille, parvinrent à Jim O'Neil, mais, soucieux de révéler le plus tard possible à Janey le secret de son adoption, celui-ci ne lui remit ce précieux héritage que peu de temps avant de mourir, en 1912. Janey avait alors trente ans, et vivait en Angleterre. Déjà frappée par le deuil d'un premier enfant, elle fut bouleversée par ces révélations; cependant sa situation familiale ne lui permit pas de se rendre aussitôt dans l'Ouest américain, et les désordres de la Première Guerre mondiale retardèrent encore ce voyage.
Divorcée, remariée, puis veuve, Janey Hickok, devenue Jane MacCornick, tenta sa vie durant de faire établir les preuves de sa filiation et l'authenticité de l'acte de mariage entre Wild Bill et Calamity Jane. En 1941, invitée à la radio à New York à l'occasion de la Fête des mères, elle déclara: «J'aimerais seulement que ma mère puisse savoir combien je suis fière d'être la fille de Calamity Jane.»

«Ceci n'est pas censé être un journal, et il est possible que mes lettres ne te parviennent jamais...» Que ces confessions aient finalement atteint leur destinataire rassure le lecteur et satisfait sa curiosité. «Calamity Jane a appris à lire et à écrire pour nourrir sa fille après sa mort. L'écriture était son expression maternelle8
Mais ce témoignage n'a-t-il pas aujourd'hui pour véritable destination de composer le contre-chant d'une époque, et de porter le cri d'une femme que les temps ont étouffé: WHY DONT THE SONS OF B... LEAVE ME ALONE AND LET ME GO TO HELL IN MY OWN WAY9?

Hélène Phillipe.





1 : Les Mormons ou « Saints », persécutés pour leurs croyances, quittèrent l'Illinois en 1845, commençant une longue et épuisante marche vers l'Ouest: ils furent les premiers à dépasser les montagnes Rocheuses, ouvrant ainsi la piste des chariots. Ils fondèrent Sait Lake City en 1847, sur les bords du Grand Lac salé.
2 : Mulog, de son vrai nom Moluck, est à l'origine d'une « autobiographie », publiée en 1896 sous le titre La Vie et les Aventures de Calamity Jane par elle-même, et qui se termine ainsi: «Espérant que cette petite histoire de ma vie puisse intéresser tous les lecteurs, je reste comme par le passé votre Madame M. Burke (Dorsett), mieux connue sous le nom de Calamity Jane.»
3 : La jonction entre l'Est et l'Ouest par voie ferrée, réalisée par l'Union Pacific et la Central Pacific Railroad, date de 1869. La Northern Pacific et la Southern Pacific Railroad entreprirent par la suite la création d'un réseau ferré en direction du nord et du sud.
4 : Le terme américain est «scout».
5 : Policier municipal.
6 : Deadwood fut créée en 1876 au pied des Black Hills, où convergèrent dds milliers de pionniers atteints par la «fièvre de l'or».
7 : En américain, «bull-whack», littéralement: «celui qui fouette les bœufs». Ce mot n'a pas de féminin.
8 : Préface d'Igrecque dans la première édition (Editions Tierce, 1979)
9 : «Pourquoi ils me foutent pas la paix, ces enfants de salauds! Et si ça me plaît, moi, d'aller au diable?» (Phrase rapportée par un chroniqueur.)

jeudi 7 octobre 2010

Travers III - 3 : les noms

Préambule(s) :

Nous parlons aussi des noms propres:
«Ils sont glissants comme les personnages, changeants, furtifs: ils se décomposent et se recomposent ailleurs en permanence.»
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1059

Les noms, on ne s'en étonnera pas, tenaient une grande place dans nos conversations, moins d'ailleurs par leur prolifération et leur différence que par l'oubli qu'on avait d'eux, leurs ressemblances, et les confusions éternelles qu'elles engendraient. Ces confusions, ces échanges, faisaient se rejoindre, se chevaucher, se mélanger, dans un temps mythique sans avant ni après, un présent perpétuel et suspendu, les fragments les plus éloignés de la chronique.
Renaud Camus, Échange, p.29


Ce billet est consacré au premier fil du troisième chapitre de L'Amour l'Automne. Il est à lire (de préférence) avec le livre ouvert près de soi.

J'entreprends une explication "à la volée" (listes des références, sources, associations, que nous trouvons ou imaginons lorsque nous nous rencontrons lors de nos lectures suivies, dites "des cruchons"). Il s'agit d'une forme possible des compte rendus toujours promis, jamais réellement fournis, à mes compagnons de lecture.

Je mets ici nos réflexions sur le chapitre III pour deux raisons: d'une part parce qu'il est disponible sur le site des lecteurs et que par conséquent je me sens déliée du respect des droits d'auteur; d'autre part parce que cela fait la troisième fois que nous reprenons ces lignes (en juin, septembre et octobre: visiblement nous avons du mal à dépasser ces premières pages). J'espère ainsi arrêter et clarifier un premier état de la lecture du début de ce chapitre.
Il y en a plus dans ce billet que lors de nos rencontres, d'une part parce que je n'ose pas exprimer oralement toutes mes associations (par exemple, plus bas, tous les noms autrichiens), d'autre part parce que j'arrive aux réunions sans avoir fait toutes les recherches que je souhaitais entreprendre.

Pourquoi avoir tant de mal à dépasser le début de ce chapitre (une fois écartées les excuses de la fatigue de fin d'année et de la coupure des vacances)?
C'est que ce chapitre se présente bizarrement, chaque page coupée par un certain nombre de lignes horizontales qui partitionnent la page en autant de cases plus ou moins hautes, obligeant une phrase à courir sur de nombreuses pages successives quand elle apparaît dans une case d'une seule ligne de hauteur, case que pour ma part j'appelle "fil" — comme un fil d'Ariane que l'on suivrait de page en page, mais aussi comme un filet de voix; l'une des explications symboliques possibles de cette disposition étant une représentation, une spatialisation sur la page de multiples voix, comme une présentation simultanée des voix successives des Vagues par exemple. (Mais cet exemple n'est pas choisi au hasard: la mer et l'univers marin ont une place prédominante dans L'Amour l'Automne.)

Le lecteur est donc tiraillé entre deux stratégies de lecture: suivre chaque fil jusqu'au bout pour descendre au suivant quand il a fini le précédent, remontant alors de plusieurs pages dans le livre; ou tenter de lire chaque page comme une unité.
En pratique, il tend vers une voie moyenne, suivant un fil le temps d'une phrase ou d'une idée, puis reprenant le fil suivant, afin d'avancer si possible dans les pages de la façon la plus régulière possible (autrement dit, à remonter du moins de pages possible à chaque fois qu'il descend d'un fil).

Nous avons tenté les deux stratégies.

Dans ce billet je présente la première, qui consiste à lire les fils comme des paragraphes autonomes.
Le premier fil du chapitre III court de la page 149 à la page 164, en une seule ligne en haut de chaque page. Il est présenté ici en un paragraphe compact, ainsi qu'il est mis en ligne sur le site de la Société des Lecteurs.
Grossièrement nous entreprenons deux tâches, avec plus ou moins de succès: identifier les sources, identifier les associations ou échos qui permettent le passage d'une phrase à l'autre.

Je voudrais montrer comment le passage d’une référence à l’autre se fait par les noms, ou inversement comment les noms sont des pistes pour retrouver les sources. Il s'agit finalement de l'application de la contrainte définie dans Eté: «[...], PAR UN MINIMUM ONOMASTIQUE SERVANT INDIFFÉREMMENT À UN MAXIMUM DE «PERSONNAGES». LE NOM SERA ALORS MOBILE PAR RAPPORT À SON RÉFÉRENT, MAIS IL NE SE DISLOQUERA PAS.». (Eté p.57 - C'est moi qui souligne. Citation issue de l'intervention de Jean-Pierre Vidal sur Robbe-Grillet à Cerisy).

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir*. Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold: sa véritable idole, c’est Hart Crane. Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. Le coup partit. Le coup partit. Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. Qu’il est facile et agréable de mourir ! L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire: eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.149 à 164

Reprenons phrase à phrase, ou par unité de sens.

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. (L’Amour l’Automne, p.149)

Référence sans doute (en pratique, « sans doute » est toujours présupposé, d'autant plus que j'élucubre à pleins tubes, comme dirait GC. Toutes ses hypothèses peuvent être sinon démenties, du moins enrichies. Elles s’additionnent; il est rare que l’une d’entre elles doive être complètement abandonnée, pour une raison tautologique : si l’on y a pensé, c’est que c’était pensable, or le principe des Eglogues est l’association d’idées, le glissement) — référence sans doute, disais-je, au voyage aux Etats-Unis en 1976. voir Journal de Travers p.1050 ainsi que L’Amour l’Automne (noté AA dans le reste de ce billet) p.113 :«Et à Paris, qu'est-ce qui se passe?»

Reconstituer l’ordre chronologique : problème des Eglogues… Qu'est-ce qui renvoie à quoi? La même remarque — «il s'est produit pendant leur voyage…» — peut renvoyer à avril 2004, au retour de Corée (cf. Corée l'absente (pourquoi ce voyage-là? parce qu'il s'est accompli en avion et que le chapitre II fait de nombreuses références à l'Angleterre vue d'avion)).
Cependant, et malicieusement, n'oublions pas le reproche: «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Echange p.200.

Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *. (AA, p.149)

Harold Wilson : annonce de son départ le 16 mars 1976, départ effectif le 5 avril. Permet de dater précisément "le voyage", sauf que naturellement, le voyage pourrait avoir eu lieu a une autre date: l'important est d'avoir trouvé un élément réel, de la vraie vie (par opposition à la littérature) liant Harold, Wilson, 1976, cancer (crabe), folie (maladie mentale), mort: autrement dit tout ce qu'aurait pu inventer Renaud Camus dans une fiction pour faire tenir ensemble différents mots leitmotiv de ses Eglogues. Et cependant le voyage de William Burke et de Renaud Camus a bien eu lieu en mars 1976: coïncidence.

Evidemment, cela fonctionne aussi à l'inverse: c'est parce que Harold Wilson a démissionné que Renaud Camus a choisi Harold et Wilson... Oui et non: William Burke (amant américain de Renaud Camus durant les années 1970) s'appelait William indépendamment des Eglogues, et Poe a écrit une nouvelle sur le double intitulée William Wilson et c'est un Harold qui a écrit sur Crane, et il existe bien deux auteurs du nom de Crane, dont l'un s'appelle Stephen, tandis que le Harold biographe s'appelle Bloom, Bloom et Stephen appellent Shakespeare, soit un autre William...
Ici intervient la fascination des Eglogues: que le réel fournisse obligeamment du matériau, des phrases, qui prennent place sans effort dans la fiction. Il y a réellement (en tout cas pour moi) existence ou création d'un entre-deux, la possibilité d'une vie entre les pages.

récapitulatif: Harold, Wilson.

Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold : sa véritable idole, c’est Hart Crane.(AA, p.149-150-151)

Il s'agit d'Harold Bloom (encore un Harold), auteur d'une anthologie The Best Poems of the English Language (2004), qui proclame avoir découvert la poésie à dix ans en lisant Hart Crane.
Hart Crane: apparaît également Stephen Crane. Thème du double. Et "crâne": contient "arc", peut facilement mener à "dent" (autres mots générateurs).
Stephen+Bloom = James Joyce, Ulysses. Bloom introduit une thématique de fleurs (dont Flora Tristan).
«Ne fait pas grand cas» : voir AA p.147: «(D'Arnold, Harold Bloom, avec son ssurance habituelle, dit assez drôlement que, longtemps admiré et pour sa poésie et pour son oeuvre de critique littéraire, il n'était très bon ni à l'un ni à l'autre.)».
Matthew Arnold : auteur de Dover Beach, qui a une grande importance dans L'Amour l'Automne (encore un Arnold).

récapitulatif: Harold, Arnold, Bloom, Stephen, Crane.

Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. (AA, p.151-152)

Mahler à sa femme à propos d'Arnold Schönberg. Cette phrase/cette scène est un leitmotiv des Eglogues depuis Passage.
Tristan et Parsifal sont les deux opéras de Wagner très largement utilisés dans les Eglogues; d'une part à cause de la thématique du nom[1] d'autre part à cause des différentes variantes disponibles de la légende de Tristan: la Folie Tristan de Berne, d'Oxford, etc.
Cela renvoie à l'utilisation de la légende selon Saussure: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms. 2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but)» dans Les mots sous les mots p.18 de Starobinski.
Parsifal permettra de glisser vers Perceval, Percival (Les Vagues de Virginia Woolf) et Lancelot (Lance de Nabokov, Lenz de Brüchner).
Enfin, Tristan, c'est l'anagramme de transit (= passage...).

De façon générale, noter l'importance de Vienne et des écoles de Vienne, l'importance de l'Autriche (deux pays: l'Autriche et les Etats-Unis).
Non, cela ne se déduit pas de cette phrase: cette phrase le rappelle à ceux qui ont lu les quatre tomes précédents et L'Amour l'Automne en son entier: Gustav Mahler, Hugo Wolf, Arnold Schönberg, Alban Berg, Ludwig Wittgenstein, Georg Trakl, Sigmund Freud, qui appelleront à leur tour Bertrand Russell, Albert Einstein, Paul Celan, par le biais des correspondances (les lettres échangées aussi bien que les coïncidences).
Ici je décris ce qui se passe quand on lit en reconnaissant les motifs: tout cela est su, on y pense à peine, on n'analyse pas, c'est présent. D'une certaine façon, savoir, c'est ne pas être conscient de ce qu'on sait. Ainsi la lecture est rapide (cette précision pour tous ceux qui me disent effarés: "mais quel est l'intérêt de lire en pensant à tout ça?" Eh bien justement, on n'y pense pas, on sait, on passe dans les mots comme dans des paysages. Ou encore, cela fonctionne comme L'Art de la mémoire: un mot pour ramener à soi tout un univers, une époque, des conversations, une littérature; un nom pour coaguler des noms.)

récapitulatif: Tristan, Wagner, Arnold, Mahler.

Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. (AA, p.152-153)

source: James Joyce, Ulysses. Stephen Dedalus parle de William Shakespeare.
Un peu plus haut dans ce neuvième chapitre d' 'Ulysses' apparaît le "What's in a name?", également shakespearien, repris par Joyce. Encore le thème des noms, comme dans Parsifal.
Et Ulysse = Personne, Ulysse qui se cache (hidden) sous le nom de Personne...

Se souvenir de l'exergue: le livre tout entier est consacré à la magie et le mystère des noms : «Names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.» (poème de Hart Crane). soit à peu près: «Nous avons des noms, de même, pour les faire claquer au vent / mais nous devons mourir, comme toi, pour comprendre.» (le "toi" est un insecte.) Et le poème continue: j'ai rêvé que tous les hommes abandonnaient leur nom.

récapitulatif: William, Stephen.

Le coup partit. Le coup partit. (AA, p.153)

Gide. Les faux-monnayeurs. Boris vient de se suicider (Hart Crane aussi s'est suicidé. Et Woolf, et Trakl => autre thème, la mort, avec un sous-thème, le suicide.)
Boris est un nom qui servira souvent (qui a souvent servi dans Travers I et II), c'est un nom de roi fou chez Robbe-Grillet (La Maison de rendez-vous et Projet pour une révolution à New York), ce qui nous amène au fou qui se prend pour un roi chez Nabokov (Feu Pale).
Stephen (Dedalus ou Crane) permet de passer à Boris par le thème du roi: Stéphane veut dire couronné (voir L'élégie de Budapest: Stéphane=Etienne=couronne).

Rentré ici j'ai souligné les passages qui m'avaient intéressé sur le "double" idéologique de Robbe-Grillet tel que décrit par Lucien Dällenbach[2] et bien sûr contesté par Robbe-Grillet lui-même:
«Il ne s'agit pas du tout de doubles de l'auteur, mais de doubles de la narration.»
C'est bien néanmoins une espèce assez incarnée de double qui multiplie les efforts pour faciliter la diffusion des livres et des films du maître, quitte à attirer lecteurs et spectateurs par des pièges et dans des pièges.
Robbe-Grillet fait aussi part, à ma vive satisfaction, de sa fascination pour Nabokov, et particulièrement pour Pale Fire, celle-ci d'autant plus prévisible qu'il a parlé très éloquemment de la figure du roi fou, personnage double par excellence, «car il est à la fois le meilleur représentant de l'ordre et le meilleur représentant du désordre»; et le roi fou le plus représentatif c'est le Boris Goudounov de Pouchkine, «le roi_fou-assassin qui a supprimé le vrai roi pour se mettre à sa place, etc? et qui est à l'origine du prénom Boris qu'on trouve à de nombreuses reprises dans mes petits travaux.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1281

récapitulatif: Boris.

Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. (AA, p.153-154)

Pas encore clairement identifié. La phrase apparaît généralement dans le contexte suivant:

Et toujours la succession interminable des portes, dont le nombre semble encore avoir augmenté depuis la dernière fois... Un revolver à la main, il dévale quelques marches, et débouche essoufflé dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, se dirigeant vers la sortie, au bras d'un inconnu qu'il ne reconnaît pas (sic).
Renaud Camus, Eté p.247

D'après Renaud Camus, ce pourrait être un roman de Robbe-Grillet qui se passe dans un théâtre ou dans lequel se déroule une pièce de théâtre. Suite à ce que je viens d'écrire, je vais feuilleter Un régicide et Dans le labyrinthe.

Qu’il est facile et agréable de mourir ! (AA, p.154-155)

La phrase est tronquée, elle apparaît en son entier dans Eté p.81: «— Orlando! Orlando! s'écrie Roussel en riant, les veines ouvertes, comme il est facile et agréable de mourir!»
Cette phrase apparaît telle quel dans Vie de Raymond Roussel, de François Caradec, mais une source plus "classique" de Renaud Camus est Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, de Léonardo Sciascia - Cahier de L'Herne, 1972.
Source possible, L'Arc n°68 («Il est le premier, à l'exception d'un court texte de présentation, en italiques, du numéro 67 de L'Arc. Structurellement à la même place, dans le numéro suivant, se trouve un article sur La mort de Raymond Roussel.» (Eté, p.129-130)). A vérifier.
Orlando : permet de bifurquer vers Virginia Woolf, (dont le mari s'appelle Léonard (anagramme approximatif de Roland) (+Léonardo Sciascia)); vers Orlando furioso, soit Roland et Renaud, mais aussi Antoine, Tony, etc. via Antonio Vivaldi et à nouveau vers Les faux-Monnayeurs de Gide.
Roussel : suicide. A fourni certains des procédés de Passage, qui se poursuivent ensuite dans les Eglogues, notamment le jeu sur les homonymes et les homophonies. Permettra de passer vers Michèle Morgan (de son vrai nom Simone Roussel), et de Morgan à la marque de voiture, au docteur Morgan de Robbe-Grillet dans Projet d'une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or, sans oublier les dérivations vers Morvan, roman, etc.

récapitulatif: Orlando, Roland, Woolf, Roussel (Antonio, Léonard, Morgan). (Entre parenthèses, les "secondaires", qui se déduisent moins immédiatement de la lecture de la phrase. Vous remarquerez que je ne liste pas Gide parmi "nom", car il ne fournit aucun dérivé, aucun jeu: de même Joyce ou Nabokov ou Proust.)

L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B. (AA, p.155-156)

Auteur : Hervé Algalarrondo => Orlando. Roland Barthes. (L'allusion au fauteuil roulant est expliquée un peu plus loin dans le livre). Le film les 39 Marches se déroule en Ecosse (comme une partie de L'Amour l'Automne); les deux acteurs principaux y tiennent plusieurs rôles (thème du double).
A noter: l'initiale "B". Il y aura ainsi beaucoup de lettres seules dans la suite des pages (cf. la dédicace du livre: "A la lettre").

récapitulatif: Orlando, Roland.

A la fin de la phrase page 55, une flèche -> apparaît sur la page, indiquant que le fil se continue au même niveau (sur la page 156, la première ligne correspond toujours au fil 1, il ne s'agit pas du fil 2 par extinction du fil 1), mais qu'il y a changement de... de sujet, de noms, de paradigmes. Quand le fil est présenté en paragraphe comme ci-dessus ou sur le site de la Société des lecteurs, ce changement est matérialisé par un saut de ligne.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. (AA, p.157-159)

Landor's Cottage d'Edgar Poe, auteur de William Wilson, nouvelle sur le double et le mal.
Landor = anagramme de Roland.
the tracks : les traces, la trace: le signe, le déchiffrage des signes.
green genoese velvet: déjà rencontré p.82 dans une version étendue (un peu à la façon dont un morceau de musique commence par nous faire entendre toute une phrase avant d'en utiliser quelques mesures): «Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert.» (AA, p.82)
et p.134 : «perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes».
Page 134, la phrase apparaissait dans un contexte de mort, il s'agissait de décrire le parc ou le jardin public où étaient installés des bancs portant le nom de promeneurs morts:

La plupart des bancs, virgule, dans le parc, virgule, arborent de petites plaques de cuivre fixées dans le dossier, virgule, indiquant le nom des personnes qui les ont offerts, point-virgule ; et mentionnant aussi, souvent, celui d'hommes et de femmes dont ils ont (elles ont) [ils ont] pour mission d'honorer la mémoire : promeneurs morts, habitués disparus de ces jardins, familiers en-allés de ces gardénias, de ces arums ou de ces perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes, ombres à venir, spectres en puissance, fantômes alors inachevés [...] (AA, p.134)

Le mot vert n'apparaît pas p.134, mais la mort est omniprésente, tandis qu'il apparaît p.159 ("green") alors que la mort n'est pas citée. Or le vert est la couleur de la mort («C'est Gérald Emerald, de vert vêtu, qui transporte la Mort dans sa voiture. [...] Le vert semble être la couleur de la mort; le rouge celle de la vie» préface de Mary McCarthy à Feu pâle).
D'autre part, Renaud Camus commence par se tromper et à attribuer la plaque où se reflète son crâne (mot générateur déjà vu) à la De Morgan Society sur Russel Square (Morgan, Russell) (voir ici).

récapitulatif: Poe, Landor (William, Wilson) (Poe est si important dans les Eglogues qu'à chaque fois qu'il apparaît il faut penser à Dupin (l'enquêteur, l'interpréteur des signes, celui qui retrace les cheminements de pensée. Passage vers Aurore Dupin, ie George Sand), à William Wilson (le double, la mort, le diable), à Lionnerie (le nez).)

D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. (AA, p.159-160)

Dover Beach, Matthew Arnold

récapitulatif: Arnold.

Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. (AA, p.160-162)

Il s'agit de Malcom Arnold.

L'ensemble de ses trois ou quatre phrases reprend un passage des pages 81-82:

Le coup partit. La loge, les couloirs, l'entrée du théâtre. Bax peut être qualifié de génie, évidemment, si on le compare à Arnold. Elle se retourna : ignorantes armées. Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert. (It was grass, clearly.) Orlando, Orlando, comme il est facile et agréable de. Le coup partit : ci-gît Red. (AA, p.81-82)

Malcom Arnold et Arnold Bax p.82, Malcom Arnold et Gustav Mahler p.161: tout se ressemble, mais rien n'est totalement identique.
On remarquera la construction parallèle de Bax, un génie comparé à (Malcolm) Arnold (p.82); et Crane, un génie comparé à (Matthew) Arnold (p.149).
Red = jeu sur raide (mort) , mais aussi «La couleur complémentaire du vert est le rouge.» Mary McCarthy opus cité. (Le rouge est présent dans Passage sous les espèces de Marnie, le rouge est alors couleur de l'hystérie et de la mort.)

récapitulatif: Arnold, Bax, Mahler.

Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire : eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là. (AA, p.162-164)

Retour sur l'hésitation du départ: 1976 ou 2004? 1976, car nous sommes sûrs qu'un film a été projeté dans l'avion en 2004 au retour de Corée (au moins Troy avec Orlando Bloom, je le sais par confidence).
Cette dernière phrase permet à la fois de faire un lien vers la fin du chapitre II «sous-titré _ _ _ _ _ mais à cause de la lumière qui afflue à présent à travers un nombre croissant de _ _ _ _ _ les lettres sur l'écran sont de plus en plus» (AA, p.148) qui décrit l'effacement du sous-titrage du film au fur à mesure que le soleil se lève et envahit la carlingue et de boucler sur le début du paragraphe (qui est aussi le début du chapitre): «Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage...»
Cette dernière phrase permet à la fois d'inscrire le passage dans la continuité du livre et d'en faire une unité cohérente, close sur elle-même.


Synthèse et conclusion, a demandé un cruchon. Je ne sais que dire. Nous avons là une liste, un catalogue, de la plupart des noms générateurs dans L'Amour l'Automne (il manque au moins les composés autour de stein, berg, stern, gold (pierre, montagne, étoile, or (dérivé en monnaie)), composés à connotation juive autant qu'allemande).
Sans parler des allusions souterraines, nous obtenons directement Arnold, Bax, Bloom, Boris, Crane, Harold, Mahler, Orlando, Roland, Stephen, Tristan, Wagner, William, Wilson. Les auteurs de référence sont Poe, Gide, Nabokov, Virginia Woolf.

Une hypothèse serait que la disposition des phrases sur la page, une ligne en haut de chaque page, irrigue, commande, oriente, les autres lignes et thèmes de la page. Cette idée provient de la lecture de Journal de Travers: quand Renaud Camus reçoit les épreuves d' Echange, il apporte des corrections afin que le haut et bas de pages de la fin, partitionnées elles aussi (mais en deux seulement), se correspondent comme il l'entend: le haut et le bas se répondent, il y a des rapports, des échos, entre l'un et l'autre.

Puis je me suis relevé, tandis qu'il dormait, pour inspecter d'un peu plus près les nouvelles épreuves. Hélas, les deux textes, dans les cinquante dernières pages, ne coïncident toujours pas. La dernière fois, celui du bas était en avance sur celui du haut — une dizaine de lignes ont été ajoutées à ce dernier: c'était trop, et maintenant c'est lui qui est en avant sur l'autre. Mais, à ce stade, on ne peut plus rien faire. (Journal de Travers, 8 juillet 1976, p.681).

Puis j'ai parlé plusieurs fois au téléphone avec René Hess au sujet des épreuves d' Echange, et nous avons décidé finalement de supprimer six lignes au texte d'en haut afin de tenter une nouvelle fois de rétablir l'équilibre entre celui du haut et celui du bas, renonçant par là même aux lignes rajoutées en bas trois jours plus tôt, selon une correction modeste qui portait seulement sur les deux dernières pages. (Journal de Travers, 12 juillet 1976, p.696).

Les exemplaires d' Echange était là, je pouvais passer les prendre. [...] sur la dernière page figure bien les trois textes. Malheureusement cette dernière page est une page de gauche, ce qui fait paraître un peu bizarre que le texte du milieu s'interrompe brusquement — plus bizarre, en tout cas, moins heureux, plus contrived que s'il s'agissait d'une page de droite. La page de droite, en l'occurrence, n'est même pas blanche: on peut y lire l'avertissement quant à la provenance de certaines parties du texte, ce n'est pas très joli. Mais les dégâts auraient pu être plus graves. (Journal de Travers, 24 août 1976, p.932).

Or lors de ma lecture d' Echange, je n'ai rien remarqué de tel (lecture en 2003, j'en savais tout de même moins qu'aujourd'hui). Donc il est tout à fait possible que ce même phénomène, cette même construction, doive être cherchée dans ce chapitre III.
Ce sera l'objet des deux billets suivants.

Notes

[1] A la suite de la remarque de Philippe[s] dans les commentaires, j'ajoute les dérivations trouvées dans Journal de Travers: «Après la création de Parsifal [FOL PARSI, PERCEVAL (LE PREMIER MINISTRE ASSASSINÉ, SON FILS LE FOU DE BATESON)], PERCIVAL (DES VAGUES), «GONE TO INDIA», LES PERCY (DE SYON HOUSE, DUCS DE NORTHUMBERLAND -> KEW, CANALETTO, ETC. /// LOHENGRIN (SON FILS)] (1882), Wagner [VAGUES, LES VAGUES (-> PERCIVAL), NERF(S)) / AGEN, ANGER(S), DANGER, VENGER, WRANGLER('S) / OTTO WAGNER ->OTTO], n'envisage plus d'écrite d'autres opéras. Son fils, Siegfried veut être architecte.» (Journal de Travers, p.1214)

[2] voir ici.

jeudi 27 mai 2010

«Estimable rédacteur en chef...» : 60 ans de lettres d'immigrés juifs en Amérique

J'ai oublié Ulysse un matin en partant travailler, j'ai attrapé ce livre qui attendait (que je le prête à quelqu'un que je ne croise pas) sur une étagère au bureau et je l'ai lu en vingt-quatre heures, ce qui est toujours plaisant (unité de temps, saisie mentale).

Il s'agit d'une sélection du courrier des lecteurs envoyé au journal yiddish Forverts, rubrique devenue célèbre sous le nom de Bintel Brief.
La première lettre date de 1906, la dernière de 1967. Les problèmes évoluent et suivent l'histoire de l'Occident pendant un siècle, des conditions très dures de l'avant-première guerre (fuite devant les pogroms, désertion des shetls, exploitation par des patrons américains sans scrupule, misère, abandon des femmes par leur mari) aux dilemmes politiques (retourner en Russie pour mener le combat aux côtés des socialistes en 1917, émigrer en Palestine dans les années 20?), en passant par des problèmes plus spécifiquement religieux, comme les mariages mixtes (chrétiens/juifs), l'abandon des valeurs religieuses et des tradition,…

Les réponses apportées en quelques lignes (j'ai cru comprendre qu'il s'agissait du résumé des originales) sont souvent pleines de bon sens et paraissent évidentes (il est d'ailleurs étrange de constater que souvent la réponse est déjà en germe dans la lettre interrogeant: bien que connaissant instinctivement la conduite à adopter, chacun de nous semble la fuir ou vouloir la retarder).
C'est tout juste si l'on note un durcissement dans les conseils du journal après la deuxième guerre: les mariages mixtes sont systématiquement découragés, l'éducation traditionnelle (les juifs orthodoxes, par opposition aux juifs libéraux) discrètement approuvée (même si chacun a "le droit de vivre comme il l'entend"), les belles-filles encouragées à la patience, les belles-mères à la tolérance…
Avec le temps, la langue et l'accent deviennent un enjeu: avoir honte ou pas de ses parents ne parlant que le yiddish, autoriser ses enfants à les fréquenter, oser lire le Forverts en public, dans les transports en commun…

Le principe du livre (comme de la réalité!) est un peu sadique: nous avons le récit pathétique d'une personne, le conseil que lui donne le journal, puis… rien. Nous ne savons pas si le conseil a été suivi, si le lecteur écrivant a résolu ses problèmes, quel choix il a fait, s'il est venu à bout de ses difficultés. Il ne nous reste qu'à espérer (parfois pour des cas où tous les protagonistes sont morts depuis longtemps…)


Dans la postface, Henri Raczymow raconte en quelques pages ses souvenirs d'enfant d'immigrés juifs en France. Extrait (ce récit relate l'atmosphère des années trente. Il recoupe celui d'A la recherche des Juifs de Plock, de Nicole Lapierre):
Eux, les parents, se sacrifiaient, mais leurs enfants auraient une vie digne. Il suffisait de travailler. Le mérite républicain. L'école publique. L'école de tous. Où l'on apprenait Voltaire, Victor Hugo, Émile Zola, Anatole France, Romain Rolland... De si grands écrivains qu'ils sont traduits en yiddish, c'est dire! Dans l'espace public, en tout cas, on adopterait tous les signes de la «francité». À la maison seulement, on s'autorisait à maintenir les prénoms yiddish et la langue d'origine. Les parents s'adressaient à leurs enfants dans leur langue et ces derniers, scolarisés, leur répondaient généralement en français. Si bien que la langue maternelle de ces nouveaux petits Français serait souvent une mixture franco-yiddish…

>Devenir un «vrai» Français était donc un idéal. Si l'on posait aux enfants cette question aujourd'hui saugrenue, sinon incompréhensible: «Tu es juif ou français?», ils répondaient dans un haussement d'épaules et sous l'œil ému des parents: «Français!» Les parents étaient fiers que leurs enfants parlent si bien la langue de Molière, qu'ils aient de bonnes notes à l'école, qu'ils soient intégrés. Nul problème alors d'intégration. Les enfants d'immigrés étaient naturellement, ipso facto, intégrés. Ils fréquentaient naturellement l'école publique. (Les écoles juives, si répandues aujourd'hui, étaient rarissimes. Il n'existait pas, contrairement à ce qui se passait aux Etats-Unis ou en Argentine par exemple, d'écoles yiddish.)

Henri Raczymow, postface à l'édition française de «Estimable rédacteur en chef…», p.260

mercredi 25 novembre 2009

Le cadavre d'un Noir

Même si, de son vivant, le nègre n'était en Amérique qu'un cireur de bottes à Harlem, un chauffeur de locomotives, une fois mort il encombre presque autant de terrain que les grands, les splendides cadavres des héros d'Homère. Cela me faisait plaisir, au fond, de penser que le cadavre d'un nègre occupait presque autant de terrain qu'Achille mort, qu'Ajax mort, qu'Hector mort.

Curzio Malaparte, La Peau, p.33 (Denoël 2008)

vendredi 20 novembre 2009

L'Europe

— Ce n'était pas un animal, luis disais-je, c'était une feuille, une feuille d'arbre.

Et je lui citais le passage de cette lettre, où Mme de Sévigné souhaitait qu'il y eût dans son parc des Rochers une feuille parlante.

— Mais cela est absurde, disait Jack, une feuille qui parle! Un animal, ça se comprend, mais une feuille!
— Pour comprendre l'Europe, lui disais-je, la raison cartésienne ne sert de rien. L'Europe est un pays mystérieux, plein de secrets inviolables.
— Ah! L'Europe! Quel extraordinaire pays! s'écriait Jack, j'ai besoin de l'Europe pour me sentir Américain.

Curzio Malaparte, La Peau, p.31, (Denoël, 2008)

vendredi 13 juillet 2007

Une solution élégante

L'ouest du Texas est une région désolée qui produit dans des conditions difficiles. Quand elle n'est pas grillée par la fournaise, elle est ravagée par les ouragans ou saccagée par les tempêtes de grêle. Elle ne deviendra jamais un pôle d'attraction touristique. Arrivant en avion par une claire journée d'automne dans le pays du coton autour de Lubbock, je pouvais voir par le hublot un paysage quasiment lunaire: pas de collines, pas d'arbres. Pas d'herbe, pas de voitures. Pas d'êtres humains, pas de maisons. Cette immensité plate et désolée est tout d'abord troublante et intimidante, car il est difficile de ne pas se sentir minuscule, vulnérable, dans un tel endroit. J'ai beau avoir voyagé dans des dizaines de pays à travers les cinq continents, Lubbock au Texas est l'un des endroits les plus étranges que j'aie jamais visités. Et il y a de grande chances que mon tee-shirt — et le vôtre — soit né près de Lubbock, la capitale mondiale autoproclamée du coton.
Les habitants de cette région austère, et cependant d'une âpre beauté, sont adaptés à l'environnement. La terre, avec son humeur imprévisible et ses échelles demesurée, les a rendus humbles, mais elle les a aussi rendus fiers de leur succès quand ils ont réussit à la dompter et à tirer l'or blanc et duveteux de leurs plants de coton. Une légende locale raconte que, lorsque Dieu a créé le Texas de l'Ouest, Il a par erreur oublié de façonner des collines, des vallées, des rivières et des arbres. Regardant le résultat nu et inhospitalier qu'Il avait fabriqué, Il envisagea de recommencer, puis il se ravisa: «Je sais ce que je vais faire, se dit-Il, je vais simplement créer des gens qui aiment ce genre d'endroits.»
Ainsi fit-Il.

Pietra Rivoli, Les aventures d'un tee-shirt dans l'économie globalisée p.26

jeudi 16 février 2006

Quelques observations croisées sur le racisme de Renaud Camus

Ceci est une branche de la discussion amorcée plus haut.

Message de RP Objet : (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.)

Vous citez :
Immigration:
On éviterait bien des pertes de temps dans la lutte contre les différents racismes si l’on admettait qu’une majorité peut-être des propos racistes sont vrais : oui la criminalité est plus forte parmi les travailleurs immigrés, oui les juifs ont une plus forte tendance à la paranoïa, les homosexuels à l’hystérie, etc. Quand j’enseignais dans un collège du Sud, aux États-Unis, les quelques étudiants noirs qui permettaient de proclamer le collège intégré donnaient toutes les apparences, en tant que groupe, d’une intelligence moindre: leur capacité d’attention, leur pouvoir d’association, leur vocabulaire étaient très inférieurs à ceux des Blancs.%%% (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.)
Renaud Camus, Buena Vista Park (1980), "Vérité du racisme"
Pensez-vous que Renaud Camus soutiendrait aujourd'hui que l' "intelligence moindre" des étudiants Noirs est une conséquence du racisme, ce que semble indiquer la parenthèse, ou bien ne pensez-vous pas que les prises de position actuelles de RC tendent à privilégier une explication "culturaliste" de l'échec de certaines minorités (et des nocences qu'elles génèrent) ?

Il me semble que Du sens traitait de ce sujet, en évoquant les succès des Juifs et des Protestants... Sur les échecs d'autres groupes culturels, il faut se contenter des prises de position du Parti qui comprennent de nombreux "implicites" que j'essaie de décrypter.

Comme vous me reprochez souvent de ne pas donner mon opinion, je me permets de préciser que je suis prêt à suivre des analyses "culturalistes" inspirées de Levi-Strauss, mais pas la bouillie raciste des "théoriciens" de la nouvelle droite, toujours à la recherche des "indo-européens" afin de justifier leur xénophobie autant que leur anti-sémitisme.

Et j'espérais de Renaud Camus qu'il prolonge Du sens (que je trouve éclatant d'intelligence), tandis que le Parti et la Dictature de la petite-bourgeoisie me semblent céder à la polémique, avec des thèses très approximatives et superficielles.

Message de VS - Objet : Réponse par les textes

Pensez-vous que Renaud Camus soutiendrait aujourd'hui que l' "intelligence moindre" des étudiants Noirs est une conséquence du racisme, ce que semble indiquer la parenthèse, ou bien ne pensez-vous pas que les prises de position actuelles de RC tendent à privilégier une explication "culturaliste" de l'échec de certaines minorités (et des nocences qu'elles génèrent) ?

J’aime beaucoup le balancement « pensez-vous »/« ne pensez-vous pas ».

Je fais peu d’hypothèses sur ce que « pense » Renaud Camus. Je me contente de le lire.
Il me semble que le dernier texte qu’il ait consacré à ce sujet est l'éditorial du 13 janvier 2004.

J’extrais ce qui me paraît le mieux répondre à votre question.

J'appelle racisme l'assimilation d'un être à son groupe ethnique, la réduction de sa personnalité à sa seule origine, l'explication globale de ce qu'il est, ou de ses actions, ou de ses opinions, ou de son œuvre, par le seul facteur de son appartenance héréditaire. Je n'appelle pas racisme la prise en considération mesurée de l'appartenance d'un être à son groupe ethnique, lorsque cette appartenance joue un rôle effectif dans la personnalité de cet être et peut éventuellement servir à expliquer en partie son caractère, ses actes, ses attitudes, ses opinions ou ses travaux (étant bien entendu que cette explication peut bien sûr être contestée, et finalement écartée pour défaut de pertinence).

J'appelle racisme la conviction qu'au sein de certains peuples, de certaines civilisations, de certains groupes ethniques il ne saurait y avoir d'hommes et de femmes d'une qualité humaine, intellectuelle, artistique ou morale exceptionnelle ; je n'appelle pas racisme la conviction que certains peuples ont jusqu'à présent plus apporté que d'autres au patrimoine commun de l'humanité, que certaines civilisations se sont montrées plus brillantes ou plus admirables que certaines autres (ou qu'elles-mêmes à d'autres moments de leur histoire), que certains groupes ethniques ont joué en de certaines périodes un rôle plus important que d'autres, ou plus digne d'émulation.
Message de RP - Objet : Bien balancé

Le texte que vous citez, que je connais bien et que j'approuve totalement, devrait vous conduire à reconnaître que la phrase: (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.)» est en fait une concession à la "doxa" des années 70. Ce qui vous conduirait aussi à reconnaître une évolution dans les convictions affichées par RC. Est-ce bien balancé ?

Message de VS - Objet : Au-delà de toute controverse (soyons sérieux un instant)

Le texte que vous citez, que je connais bien et que j'approuve totalement, devrait vous conduire à reconnaître que la phrase: (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.) est en fait une concession à la "doxa" des années 70. Au-delà de tout jeu entre vous et moi, je ne pense absolument pas que ce soit une "concession".
Je vois dans ce texte une expérience du terrain, peut-être une prise de conscience. C'est une chose de voir la situation des Noirs américains en général à travers les journaux ou les études de chercheurs, ou à travers un voyage touristique à New york, c'est autre chose de se prendre la réalité en pleine face, surtout quand on est un jeune Français d'un milieu cultivé directement confronté à la situation des Noirs dans le Sud des Etats-Unis.
Je crois qu'aucun Français n'est préparé à cela. Je me souviens de ma propre stupeur (et de mon indignation ravalée par politesse) lorsqu'en 1984, exprimant mon goût pour l'andouillette (chesterling) dans une famille de Virginie (le plus au nord des Etats sudistes, comme il se nomme lui-même), mes hôtes s'exclamèrent avec dégoût: "Mais c'est une nourriture de Noirs!"
Française, rien ne m'avait préparée à un mépris aussi viscéral.

Les phrases de BVP sont issues d'une expérience vécue dans une université méthodiste de l'Arkansas en 1970. Je vous invite à méditer le témoignage d'un professeur français au Mississipi aujourd'hui. (Si le texte est trop petit, utilisez "Affichage" dans la barre de menu, puis "taille du texte")

Je crois qu'ici, la "doxa" s'efface devant la réalité.

Message de RP - Objet : Andouillette

Ah vous être très forte !

Vous pensez réellement que c'est le racisme de l'Université qui a choqué RC et qui l'a conduit à écrire la parenthèse très doxique après ses propos très wasp ?...

Je m'attendais plutôt à ce que vous rapprochiez la réflexion sur l'andouillette des propos sur le caractère attardé des "noirs en tant que groupe", préjugé contre préjugé en somme, alors que vous vous servez de l'histoire de l'andouillette pour justifier la concession à la Doxa, qui est pourtant placée là, d'évidence, afin de rendre tolérable l'énoncé d'un constat sociologique qui, sans cette précaution, n'aurait pas été admissible, en France, à l'époque, dans le mileu des Lettres.

Pour filer la métaphore, avec vous, dans RC, c'est comme dans le cochon, tout est bon.
Alors qu'en fait, votre auteur fétiche, c'est un monstre !
J'vous aurai prévenue.

Message de VS - Objet : Impressions d'Amérique

«Vous pensez réellement que c'est le racisme de l'Université qui a choqué RC et qui l'a conduit à écrire la parenthèse très doxique après ses propos très wasp ?...
Je m'attendais plutôt à ce que vous rapprochiez la réflexion sur l'andouillette des propos sur le caractère attardé des "noirs en tant que groupe",»


D’où sortez-vous ce caractère attardé des "noirs en tant que groupe" ? Est-ce votre reformulation de «Il ne me viendrait pas une seconde à l'idée de soutenir que l'apport centrafricain à la civilisation mondiale est égal à l'apport italien.», qui, si je comprends bien, serait une citation de La Guerre de Transylvanie? (je n’ai pas ce livre, je ne peux vérifier).

Donc nous avons d’un côté une phrase de BVP, publié en 1980, concernant des étudiants noirs américains. Il s’agit d’un témoignage: «Quand j’enseignais dans un collège du Sud...» (ie en 1970). Je rapproche de cela une anecdote personnelle, anecdote anecdotique bien entendu, mais qui m’a frappée par sa violence totalement spontanée, absolument non dissimulée. Je ne sais si ces personnes méprisant «la nourriture de noirs» se seraient considérées racistes, en tout cas, elles ne songeaient pas une seconde à s’en cacher. Cette anecdote se déroule en Virginie durant l’été 1984.

Il me paraît tout de même plus naturel de la rapprocher de BVP (même lieu, même décade, même population concernée, même caractère de témoignage) que de la phrase de La Guerre de Transylvanie (livre publié en 1996 (journal 1991), phrase générale concernant l’Afrique).

Que vous puissiez écrire «Je m'attendais plutôt à ce que vous rapprochiez la réflexion sur l'andouillette des propos sur le caractère attardé des "noirs en tant que groupe",» me laisse penser que vous négligez trop la chronologie des faits, l’importance de l’expérience vécue et la géographie.
(Seriez-vous en train de dire que mon goût pour l'andouillette est attardé?)

Mais pour répondre à «Vous pensez réellement que c'est le racisme de l'Université qui a choqué RC,» etc, la réponse est oui. Elle a toujours été oui, dès ma première lecture de BVP, durant l’été 2002. C’était pour moi l’explication naturelle, celle qui correspondait à mon expérience.
Tout cela est très ténu, je reconnais que cette interprétation est entièrement liée à ma propre expérience. Mais comme votre interprétation mélange allègrement les lieux et les dates sans respecter la chronologie des événements, je préfère la mienne.

PS : Alors qu'en fait, votre auteur fétiche, c'est un monstre ! J'vous aurai prévenue.: Bah, Renaud Camus, "c'est rien qu'un homme", comme dirait une de mes BD préférées. Celui qui a mis RC sur un piédestal pour ensuite piquer sa crise quand celui-ci n'agissait pas comme il l'aurait souhaité, c'est pas moi.

Message de Rémi Pellet - Objet : ça va sans dire

Le bout de phrase (frauduleusement) placé entre guillemets (sur le "caractère attardé des noirs considérés en tant que groupe") résumait celle-ci : «les quelques étudiants noirs qui permettaient de proclamer le collège intégré donnaient toutes les apparences, en tant que groupe, d’une intelligence moindre: leur capacité d’attention, leur pouvoir d’association, leur vocabulaire étaient très inférieurs à ceux des Blancs».
Mais bon, puisqu'il faut le préciser, l'outrance du propos me paraissait indiquer clairement la fine plaisanterie (même si je persiste à penser que la phrase sur «le racisme qui essaie toujours. etc.» ne serait pas aujourd'hui placée là où elle le fut dans BVP: depuis La Campagne de France au moins RC ne s'abaisse plus à ce genre de concession à la Doxa (ce qui va de soi n'a pas à être répété. C'est une impression, mais dès que j'aurai un instant je tenterai, sérieusement cette fois, d'en apporter la preuve (ça me rappelle la réponse de RC au journaliste de Têtu qui lui demandait en 2002 s'il voterait pour Le Pen. Réponse de l'intéressé : "non pas, à cause de ses pochettes". Doustaly, je crois que c'est son nom, avait indiqué que la réponse lui paraissait trop courte et qu'il fallait la préciser sans quoi il ne publierait pas l'interview. RC lui répondit de faire comme il l'entendait, et bien sûr il n'y eut pas d'article)).
(ça me rappelle aussi la polémique à la même époque avec votre serviteur sur "ce qui va de soi", concernant les droits des étrangers : là il y avait bien dès le début une ambiguïté sur ce qui était l'implicite doxique. je reconnais que l'allusion est peu claire, mais j'y reviens dans l'étude que je vous enverrai tantôt)

Message de VS - Objet : pochettes, cravates et accessoires

Mais ce que vous citez est aussi issu de Buena Vista Park (toujours 1980):
Hypocrisie
Imaginez le contexte et les explications nécessaires pour rendre tolérable, si c’est possible, l’affirmation suivante : qu’Untel a des cravates trop monstrueuses pour gouverner la France.
Pour moi, cette réponse à Têtu est une blague formidable (dans l'ancienne et nouvelle acception), un hasard incroyable: le contexte s'est présenté de lui-même vingt ans plus tard!

J'y vois l'incapacité de résister au plaisir de faire un bon mot, même si ce mot doit conserver son statut de private joke puisque personne ne le reconnaîtra; j'y vois aussi la tentation de faire une expérience, de ne pas laisser passer l'occasion de faire un test en grandeur réelle: de la théorie à la pratique, voyons donc ce qui va se passer.

L'épreuve des faits aura donc démontrer qu'il n'y a pas "d'explications" susceptibles de rendre la phrase "tolérable", au moins pour le grand public. La phrase ne peut faire rire que ceux qui sont dans la confidence.
(C'est pour cela que je ne suis absolument pas pressée de voir paraître 325 g. J'imagine le scandale, et cela me fatigue d'avance. Une édition privée à vendre sous le manteau?)

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