Véhesse

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Billets qui ont 'Du sens' comme livre de Renaud Camus.

vendredi 1 juin 2012

Dix ans

Il y a dix ans le premier juin tombait un samedi (et il y a vingt ans un lundi). J'étais en train de préparer un gâteau d'anniversaire en écoutant la radio.

Finkielkraut que j'écoutais un peu par hasard interviewait un auteur, je n'avais pas bien compris qui, j'écoutais un peu distraitement. Il a lu un extrait, le grand néant et le petit néant, Loft story, j'ai été aussitôt convaincue. Ça s'appelait Du sens, apparemment.

J'ai vérifié le titre sur internet, je l'ai acheté, je l'ai lu, j'ai lu Buena Vista Park (parce qu'il était cité dans Du sens, sans savoir que j'étais en train de lire une rareté), Répertoire des délicatesses, Vaisseaux brûlés, Vaisseaux brûlés, Vaisseaux brûlés, Eloge moral du paraître parce qu'il était disponible à la bibliothèque de Blois, Roman Roi je ne sais plus pourquoi, et un peu plus tard, sans doute du fait de l'article d'Houppermans1, Comment j'ai écrit certains de mes livres de Roussel, ce qui fut sans doute ma grande chance, l'intuition qui m'a fait progresser très vite dans la compréhension de Passage.


Carolina Armenteros parle à propos de Maistre d'un «accident de bibliothèque» (un coup de foudre en ouvrant un livre par hasard), j'ai donc eu un accident de radio.



1 : Et c'est son nom qui me fit aller à Cerisy en 2008 (en relisant le dernier commentaire suite à ce billet d'août 2008, je soupire). Il est difficile d'imaginer aujourd'hui quelle aurait été ma vie si je n'avais pas écouté la radio ce jour-là.

mardi 6 décembre 2011

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 15 (vers la surface)

A la fin de la note 16 (aval), nous reprenons le cours de la note 15 (amont).

Le reste de la note 15 se compose de sept paragraphes, dont six sont une réflexion sur l'identité. Il s'agit d'une démarche réflexive, que l'on peut ancrer dans le goût de dispar-être de Renaud Camus: comment articuler le goût des voyages, le goût de la dissolution dans les paysages, les ciels, les histoires, l'histoire, les bibliothèques, comment concilier tout cela et l'affirmation d'un enracinement, d'un attachement à un sol et une culture — les deux étant réputés être la même chose? Comment, mais surtout pourquoi, au nom de quoi? Cela est-il logique, cohérent, cela se justifie-t-il?

Il s'agit finalement d'une note où il y a peu à commenter dans le sens habituel du travail qui se fait ici: peu de sources à trouver, peu de mécanismes de passage à mettre à jour, il n'y a qu'à se laisser porter par les phrases, pour les approuver ou les désapprouver, les aimer ou les détester, en fonction de ce que nous aimons ou de ce que nous savons.

Il est également loisible ici d'observer le travail de désaisissement de l'auteur, qui expose sur un mode lyrique (donc amoureux, par opposition à un ton froid et rationnel) des idées auxquelles il s'oppose dans d'autres textes. (Mais s'y oppose-t-il vraiment, ou se contente-t-il d'en préférer d'autres? Rappelons la définition du dilemme moral selon Renaud Camus: non pas choisir entre le bien et le mal, mais entre deux biens.)


***************Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l'hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race” ****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. (AA, p.202-203)

Voir le commentaire déjà intervenu ici: «Il devient difficile de déterminer, à la seule lecture de L'Amour l'Automne et sans référence extérieure, ce que pense l'auteur.»

Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen”? (AA, p.203-213)

Le cadre d'une "nation" est non seulement peu adapté à la dimension économique et matérielle de la vie, mais il n'a plus grand sens dans la sphère culturelle, voire humaniste, où les progrès technologiques (information et voyage) permettent de se sentir "citoyen du monde": pourquoi réduire une identité à une terre, et non la laisser embrasser la Terre? Une personne (en italique dans le texte) est-elle strictement un nom et une date sur un passeport? Peut-on réellement la réduire à cela?
On voit affleurer en filigrane la question du nominalisme et des universaux, et donc Wiggenstein (finalement, n'est-ce pas le sujet de L'Amour l'Automne? «à la lettre»).

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. (AA, p.214-219)

La logique serait donc de se proclamer apatride, voyageur. Mais à quoi bon faire un éclat? Le temps presse, la mort attend, vivre est plus urgent.

Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. (AA, p.219-220)

Soumission à l'état des choses, appel à la sérénité intérieure.
(Lorsqu'on connaît un peu (les écrits de) Renaud Camus, cela fait sourire: comme s'il se résignait jamais au raisonnable… [1])

Détachement à la fois du fond («on sait que cette appartenance n'est rien») et de la forme («il faut accepter sa nationalité»). Liberté intérieure par soumission extérieure.

Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île? (AA, pp.220-226)

Ici le monde et la bibliothèque coïncident: ici l'être et la lettre (les lettres) coïncident; à la différence de la personne et de son passeport. (Peut-être après tout n'est-ce qu'une question de quantité: si la personne était décrite par une bibliothèque, pourrait-il y avoir coïncidence? Est-ce ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre? N'est-ce pas ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre?))

«Appartenir à soi-même» ne doit pas être confondu avec «soi-mêmisme»: il ne s'agit pas d'affirmer son être en l'imposant à ce qui nous entoure, en écrasant ce qui nous entoure; mais au contraire, il s'agit en vivant pleinement l'instant de glisser dans l'éternité du présent et de laisser le monde nous envahir. Symbiose.

«à peine débarqué dans une île»: retour à l'expérience vécue. L'Ecosse. La réflexion se nourrit de l'expérience.

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. (AA, pp.227-233)

Qu'est-ce qui nous empêche d'être libre? La peur.
L'attachement à un pays : plus par amour, mais par intérêt.

Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. (AA, p.233)

Les noms encore, les langues.
Le chantage à la sécurité et à la santé est dénoncé, chantage auquel nous sommes bien trop heureux de nous soumettre. On retrouve ici l'un des thèmes majeurs de Loin (remarque qu'il était impossible de faire lors de la parution de L'Amour l'Automne puisque Loin n'était pas encore paru.)
Prière pour une mort rapide et discrète.
Il s'agit d'un thème classique, voir "Le Loup et le Chien" de La Fontaine, par exemple.

Spatialement, le texte sur la page prend de l'ampleur et occupe dix-huit lignes d'affilé: un lecteur qui feuilletterait les pages en dédaignant les lignes partitionnées pourrait lire ces phrases au hasard et s'y arrêter. Ces thèses ne sont pas totalement dissimulées par la mise en page du texte, elles demeurent facilement accessibles.

Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations. (AA, p.233)

La seule façon d'être libre: accepter par avance toutes les insécurités, celles de la pauvreté, de la maladie, de la solitude. Mais nous préférons notre sécurité à la liberté.
Retraite si bien nommée: reculade devant l'ennemi. Nous battons en retraite devant la liberté par peur pour notre sécurité et notre santé, nous laissons s'échapper la possibilité d'être libres.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr: le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou; il aurait à peine de visage et de nom.

Si l'on ne veut pas dépendre d'un pays, l'une des solutions consisterait à renoncer à toute protection sociale.
Une autre solution serait de ne pas faire dépendre cette protection d'un pays: une sécurité sociale universelle, non seulement en ce qu'elle s'appliquerait à tous sur un territoire donné (sens habituel de "sécurité sociale universelle"), mais à tous sur tous les territoires, sans aucune référence à l'origine ou à la résidence ou au lieu de travail géographique.
Le détachement envers un pays protecteur serait total, permettant également la dissolution des devoirs envers une entité devenue floue à l'excès.

Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Le détachement ultime: abandonner la sécurité et la protection. Ne conserver que son nom.
«pas loin de se demander, même, si ces papiers d'identité»: ce "même" est un peu étrange, comme si les papiers étaient garants du nom autant que de la nationalité.

Il s'agit également d'une citation d' Exil de Saint-John Perse:

Étranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :

Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre...

« J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,

Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre.

Monnaie, étranger. "«J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port." a été cité dans Été, p.79

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort?

Phénoménologie, existentialisme? Comment ne pas penser à la lettre de Mark Alizart analysant Du sens, lettre qui argumentait qu'en se montrant attaché à l'origine, Renaud Camus attaquait (involontairement) la position sartrienne romantique de détachement de l'être.

Et ceci s'explique très simplement par le fait que le romantisme se caractérise métaphysiquement par l'idée que la liberté coïncide avec l'arrachement (l'arrachement à la société, aux conventions, au lieu, et jusqu'au corps, jusqu'à sa propre âme). Ses manifestations les plus éclatantes : le théâtre romantique qui brise les lois de la tragédie classique (au nom précisément du "libéralisme en littérature", dit Hugo dans sa préface d' Hernani); le Bateau ivre de Rimbaud et sa dislocation finale (en effet comment devenir un Peau-Rouge, libre de toute attache, comment devenir un sauvage et s'arracher à tout, à sa culture, à la raison, aux anciens parapets, et y compris à soi-même, sans se disloquer? sans sombrer dans la célèbre folie romantique?); et l'existentialisme sartrien bien sûr, dernier romanticisme s'il en est (l'existence devant l'essence, l'arrachement comme condition humaine). A cet égard, il n'est pas indifférent que tous les signataires de la contre-pétition aient tous été à des degrés divers des sartriens (Lanzmann au premier chef, et toute la rédaction des Temps modernes derrière lui, mais aussi Derrida, Milner, Miller ou Vernant, et ailleurs BHL, grand thuriféraire sartrien s'il en est, ou Spire). Vous avez fait face au dernier grand sursaut sartrien. Et si je dis dernier sursaut, c'est parce qu'il y avait encore sous l'affaire manifestement autre chose : et c'est bien le fait que le sartrisme et en général le romantisme est en train de commencer à se fissurer, et que l'origine revient partout à grand pas, fût-ce sous une forme violemment névrotique.
lettre de Mark Alizart citée par Renaud Camus dans Outrepas (2004), p.143

Nous serions notre seule preuve, et notre vie vécue notre seule identité.
Remarquons que les «petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser» est une adaptation de la phrase déja rencontrée à maintes reprises de Promenade au phare, dans lequel Mr Ramsay, philosophe, travaille sur "sujet et objet de la réalité", justement (notre identité: quelle réalité, de quoi dépent-elle, de nous-mêmes en tant qu'individu ou de papiers d'identité, ou encore de notre vie vécue?) (voir la fin de la note 16 en aval immédiat de cette note)).

What's in a name? Question de Shakespeare, reprise par Joyce, reprise par Camus (Renaud Camus: précision qui aussitôt laisse entrevoir toute l'acuité de la question pour celui qui la pose: nous ne sommes pas entièrement dans la théorie, la question prend corps, elle est incarnée quand on est écrivain et qu'on s'appelle Camus).

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».(AA, p.235)

Cette phrase lyrique se termine en boutade, mais la question du sens est posée: adhérer à son nom et à son origine, est-ce s'interdire le doute, la fantaisie, la folie, toute la beauté du monde qui réside dans son imprévisible?

Et que vaut une phrase, un texte, qui fait de même, qui ne dit rien d'autre que son sens facial, sans laisser d'ouverture à l'interprétation, aux rapprochements, à la contradiction, qui ne permet aucun "jeu", dans tous les sens du terme?

(Rappelons à ce point que Renaud Camus en tient pour le nom et l'origine — et cependant, que de doutes sur son propre nom et sa propre origine… Jusqu'où cette faille est-elle programmatique de son écriture et de ses choix, ou n'est-elle que le prétexte qui autorise l'auteur à jouer à sa guise sur tous les tableaux? Sans certitude sur son père, et donc sur son nom, il a choisi de conserver ce nom, qui est le sien ou pas, mais qui à coup sûr est celui d'un prix Nobel de littérature… Serait-ce la contrainte maximale qu'il serait possible d'imaginer, et son acceptation qui rendrait libre?)

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? (AA, p.236)

Voir l'article de Francis Wheen.
Lacan/canal/Venise, etc.
Changements de noms, de sexe, de nationalité: qui est Charlotte Bach, véritablement, alors qu'il reste si peu de qui "il" est né. (On songe à Locke (déjà intervenu dans L'Amour l'Automne), De l'identité: l'identité d'une personne est son histoire, et plus précisément, sa mémoire, la conscience et le souvenir de son histoire).
ritualisation des activités de déplacement = passage

  • Bach, nom, sexe, identité, Lacan, passage

Quelle assurance autorise le poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau?(AA, p.236)

Tombeau de Verlaine de Stéphane Mallarmé.
La mort = passage. Mort peu effrayante dans son aspect de peu profond ruisseau, facile à franchir, dans un sens ou un autre.
Dans tout ce passage de L'Amour l'Automne, la mort n'est pas effrayante. Il faut l'accepter (la mort l'état et la mort l'acte de mourir) pour être libre.

  • Bach = ruisseau, mort

Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg?(AA, p.236)

Ces circonstances ont été expliquées pages 59 et 60 de L'Amour l'Automne:

C'est le tout-puissant comte Brühl, l'éminence grise d'Auguste III, qui aurait eu l'idée de faire commande à Bach d'une composition destinée à être interprétée par le jeune Goldberg, claveciniste prodige, afin d'apaiser, s'il se pouvait, les insomnies qui ravageaient le malheureux ambassadeur russe à la cour de Saxe : cet Aria avec trente variations constitue donc, au premier chef, une cure musicale nocturne.

  • Bach, variation, Goldberg = or, monnaie

Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite). (AA, p.236)

Arnold Bax. Musicien anglais ressentant une grande affinité pour l'Irlande.

Cette série de questions ("Qui était le professeur Bach? quelle assurance autorise le poète? Et qui ne connaît les circonstances?) m'évoque irrésistiblement une autre série de questions souvent citées par Renaud Camus, et qui constitue l'exergue du "Double assassinat de la rue Morgue":

Quelle chanson chantaient les sirènes ? quel nom Achille avait-il pris, quand il se cachait parmi les femmes ? — Questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées au delà de toute conjecture.
Sir Thomas Browne, en exergue du Double assassinat de la rue Morgue de Poe.


Nous remontons vers la surface, note14.


*************** Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l’hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen” ?

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île ?

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr : le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou ; il aurait à peine de visage et de nom. Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue ? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort ?

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? Quelle assurance autorise la poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau? Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg? Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite).

Notes

[1] Voir «Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet.», Rannoch Moor p.434, et L'Amour l'Automne'' p.178.

dimanche 21 mars 2010

Cran d'arrêt du beau temps, de Gérard Pesson

J'ai pris ce livre dans l'espoir d'y trouver d'identifier des sources des Eglogues — ce n'est pas le cas pour l'instant, mais ça peut encore venir puisque nous relisons ligne à ligne L'Amour l'Automne.
Autant certains livres lus pour ce genre de raison ont pu m'ennuyer (comme le Carus de Quignard ou le Tristan de Balestrini), autant celui-ci m'a plu. L'œil et la plume, Pesson a tout d'un grand diariste. Ou plutôt d'un peintre. Et l'oreille, bien sûr, transformant tout bruit en rythme ou en notes (la seule notation musicale du livre concerne les aboiements d'un chien.)

Vie et caractère de Pesson devinés à travers le livre: angoissé, insupportable en répétition à force de tension, toujours en retard, livrant les partitions au fur à mesure que les musiciens les déchiffrent… Souhaitant noter le silence, la naissance du son, le bruit infime. Journal traversé par la maladie, la mort, les morts, en arrière-plan et omniprésents. Voyages, paysages, sons. Rencontres, visites, bonté. Peu de jugements, peu de plaintes. Peines d'amour voilées. Méthode et difficultés du travail: une écriture mentale qui précède la notation, parfois des corrections qui commencent avant même que les notes aient été écrites une première fois.
Poètes. Tant de poètes dans ce livre. Emily Dickinson, Fourcade, Magrelli, Michaux, Pessoa, Alferi… Ecriture musicale sur des textes que Pesson écartèle, démembre. Difficulté (impossibilité) de trouver des écrivains contemporains qui le supportent. (Pesson ne l'écrit pas mais le lecteur le déduit.)
Une notation me touche: le rapport au temps. Combien de mesures pour faire une seconde?

Que citer? Ce journal est si bien ramassé que tout est citable (c'est peut-être son défaut: cette impression qu'il a été écrit pour être publié. Pas de scorie. Cabotinage? Non, pourtant. Concentration.) Je ne choisis que des passages concernant la musique, alors que cela ne doit représenter qu'un quart du livre.
Jamais autant réécrit, surécrit puis désécrit de la musique comme les mesures 52 à 60 de ''Respirez ne respirez plus''. Plus de cinq jours de travail pour neuf secondes, au surplus presque inaudibles si elles sonnent comme je l'espère.
Gérard Pesson, Cran d'arrêt du beau temps, p.121

Avant un concert de l'ensemble Fa, le directeur du théâtre d'Arras a programmé un débat sur la musique contemporaine. Or, il n'y vient personne d'autre que les protagonistes de la rencontre, Jean-Marc Singier et moi. Et c'est donc par une fin d'après-midi ensoleillé, dans le petit fumoir XVIIIe, que nous nous posons la question qui ne semble pas encore agiter le Nord-Pas-de-Calais: "Quelle musique pour le XXIe siècle?"
Ibid., p.142 (Quelques recherches plus tard, je me rends compte que Camus a cité le même passage, p.311 de Corée l'absente.)

Répétitions des études pour orgue. C'est un miracle qu'en si peu de temps, et dans des conditions aussi si aventureuses, on ait pu arriver à ce résultat presque satisfaisant (sauf que la ''Fanfare'' est beaucoup trop courte). Jean-Christophe Revel a eu bien du cran d'imposer à sa société des amis de l'orgue d'Auch, non seulement le principe d'une commande à un compositeur encore vivant, mais ma musique dont il savait qu'elle ne produirait rien qui leur permette de considérer qu'ils en avaient eu pour leur argent, au moins du simple point de vue du rendement pneumatique.
>Le corps au travail (l'organiste) est masqué, et donc, une fois encore, personne n'a vu venir la première pièce, dite ''La discrète''. Le passage, insensible d'ailleurs, de l'attention relâchée, pendant la pause, au désir malhabile d'écouter ce qu'on n'entend pas encore est très beau à observer. On y voit bien, par des gestes mal contenus, par un effort du corps entier, ce que peut être le spasme de l'écoute.
Ibid., p.307-308
J'ai rouvert Corée l'absente pour m'apercevoir que Camus avait été enthousiasmé par le journal de Pesson. (Mon souvenir était vague). J'ai retrouvé ainsi la notation qui disait que Jean Puyaubert ne voulait pas paraître dans l'index des journaux (je ne savais plus où je l'avais lue): ainsi c'était par le journal de Pesson que je l'avais appris (chose étrange, cette entrée du journal pessonien a échappé à ma lecture, justement celle-là. Sérendipité inversée, noir.)
Gérard Pesson évoque Jean Puyaubert, le 12 novembre 1991:
«Camus m'apprend la mort du bon docteur Puyaubert — le Jean de son journal (jamais cité dans l'index à sa demande expresse). Je me souviens de dîners à la Rotonde et à la Coupole où il tenait table ouverte. Tout dans sa conversation, sa réserve courtoise, son esprit plein de fantaisie, de saillies imprévues, sa distinction si naturelle dans le parler faisait de lui le témoin et le modèle parfait d'un état de civilisation disparu. J'avais été très impressionné qu'il se souvienne d'Erik Satie, frappé par son souvenir têtu de cette petite phrase dite par Raymond Queneau, je crois, en sortant d'un ballet à l'Opéra: "Ils ont bien dansé la gigue." Il parlait en vous regardant pendant qu'il versait obligeamment l'eau gazeuse à côté de votre verre. Il avait collectionné très tôt, par passion, la peinture d'André Masson. Sa maison de la rue Campagne-Première, toute en hauteur, et véritable moulin où ses jeunes amis se donnaient rendez-vous, regorgeait de tableaux.»

Pesson rend à Puyaubert, et presque littéralement, les bons sentiments qu'il lui portait, car je crois bien que c'est de lui que Jean disait, justement après un dîner:
«Ce garçon, c'est la civilisation…»

Cran d'arrêt du beau temps cité par Renaud Camus dans Corée l'absente p.295
(Ceci pour le plaisir de l'entreglose, évidemment).
Je suis heureuse de trouver cette citation bienveillante chez Camus, car je suis souvent agacée par la façon dont il ne semble pas comprendre qu'on remanie ses paroles pour en faire quelque chose de plus présentable à l'écrit. Ainsi, Pesson fait un résumé favorable d'une visite à Plieux et Camus proteste:
J'aurais mauvaise grâce à n'être pas satisfait du tableau. Seule minuscule objection à faire, la citation: je suis certain de n'avoir pas dit «vivons luxueusement», ce n'est pas un mot à moi. Peut-être ai-je risqué la plaisanterie éculée: «C'est déjà assez embêtant d'être pauvre, si en plus il fallait se priver…» mais de façon générale il faut bien constater que les propos rapportés, dans un journal (ne parlons même pas d'un journal!), sont inexacts. Et c'est certainement le cas, hélas, dans mon journal à moi, à moi qui n'ai pas l'oreille du compositeur Pesson.
Renaud Camus, Corée l'absente, p.287
Je ne comprends pas qu'un écrivain ne comprenne pas qu'on puisse transformer "embêtant", qui est du langage parlé, en "luxueusement", à l'écrit. Transposition et presque service. (Et toute personne qui raconte une histoire, ne serait-ce que sur un blog, sait qu'elle coupe et taille et simplifie les situations pour les rendre compréhensibles, et qu'elle met en forme les paroles de ses interlocuteurs, toujours plus relâchées dans la "vraie vie".)

Evidemment, ces "arrangements" ne sont plus de mise quand il s'agit de paroles à charge (puisque dans le paragraphe suivant Renaud Camus évoque Marc Weitzmann, niant avoir prononcé les paroles que Camus lui prêtaient): dans cette configuration tout devient extrêmement délicat. Mais ce n'est plus la même situation. Il est parfois difficile de comprendre (d'admettre: la compréhension refuse de s'imposer à la conscience) que Renaud Camus semble considérer que toutes les situations se valent, doivent être traitées selon les mêmes règles: ce serait à la rigueur exact du point de vue d'une justice appliquée mécaniquement, sans considération du contexte, mais n'est-ce pas exactement pour l'inverse qu'il plaide, dans Du sens par exemple, quand il définit la littérature comme l'art de la nuance, de l'écart? Ou serait-ce pour cela qu'il écrit, pour trouver un lieu où il puisse (s')autoriser cet écart, ce jeu, qu'il accepte si mal dans la vie quotidienne? (Mais le statut du journal? Vie quotidienne ou littérature?)

Je m'égare.

Relevé des pages de Gérad Pesson citant Camus: 30, 36, 39, 55, 61, 80-81, 113, 129, 308.
J'avais eu connaissance d'un livret d'opéra que Camus devait écrire pour Pesson. Je me demandais ce qu'il était advenu du projet (je suis loin d'avoir lu tous les journaux). Voici la réponse, qui laisse planer une ombre sur Théâtre ce soir:
Vu Renaud Camus pour lui présenter mes dernières recommandations avant qu'il finisse Pastorale. Il ne s'agit plus, dans son esprit, d'un livret, mais d'un livre dans son propre catalogue en liaison avec la thématique des Eglogues où je taillerai ce dont j'ai besoin (il m'avait dit il y a un an avec une certaine méfiance: "Au fond, vous cherchez un tailleur, pas un couturier"). Ce système a l'avantage de réintroduire, par défaut, une souplesse que ni ma tyrannie, ni ses réserves n'auraient permise et m'assure une assez grande liberté puisque l'Ur-version demeurerait intouchée par mes coupures que j'annonçais sauvages.
Cran d'arrêt du beau temps, p.39 - novembre 1991

Lettre à Renaud Camus, que je remettais d'écrire de semaine en semaine, lui disant que le livret auquel nous avons abouti par corrections et concessions successives, ne peut fonctionner, ni musicalement, ni scéniquement (mais c'est tout un). J'émets le souhait d'importantes modifications qu'il refusera sans doute, par lassitude, et il aura raison. Mais il m'avait prévenu en 89. Il m'avait parlé aussi du projet non réalisé avec Carmelo Bene. Dit qu'il n'était pas fait pour la scène.
Ibid., p.80-81 - septembre 1992
En 1991, frémissement du côté des Églogues. Qu'est devenu ce livret?
1993 : Il est possible d'entendre un mouvement du Gel par jeu ici, présenté par Renaud Camus.

jeudi 26 mars 2009

Index des personnes citées dans Du sens

  • A

Adenauer, Konrad : 38.
Adler, Laure : 95, 403.
Adorno, Teodor W. : 114, 115, 390.
Agamben, Giorgio : 257, 400.
Aillagon, Jean-Jacques : 343.
Akhmatova, Anna : 155.
Albéniz, Isaac : 15.
Albers, Anni : 114, 161, 278.
Albers, Josef : 114, 161, 273-275, 278, 377.
Albert-Gatier, Alexandre : 343.
Alféri, Pierre : 400.
Alphant, Marianne : 343.
Alphonse XIII : 15.
Alter de Ger, Yehouda Aryeh Leib : 144.
Alvarez, Gilles : 179.
Angèle de Foligno : 182, 278.
Annaud, Jean-Jacques : 66.
Ansermet, Ernest : 78.
Antelme, Robert : 482.
Apollinaire, Guillaume : 16, 155.
Aragon, Louis : 18, 165, 197, 207, 209, 266, 532.
Ardisson, Thierry : 100.
Arendt, Hannah : 386.
Aréopagite, l’ : 243, 278.
Aristote : 61, 517.
Artaud, Antonin : 219.
Assouline, Pierre : 95, 403, 504.
Augustin, saint : 233.
Aussaresses, Paul : 106.
Axelos, Kostas : 51, 53.

  • B

Bachelard, Gaston : 64, 89.
Bachelier, Pierre : 343.
Badinter, Robert : 539.
Badir, Sémir : 343.
Baetens, Jan : 179, 343.
Balthus, Balthasar Klossowski de Rola, : 470.
Bandini, Laurent : 343.
Barluet, Sophie : 343.
Barnes, Julian : 323. Barrès, Maurice : 64, 89, 162-165, 176, 196-201, 206-208, 212, 213, 215, 221, 250.
Barrès, Philippe : 163, 197, 208, 209.
Barrouyer, Sophie : 343.
Barthes, Roland : 17, 150, 162, 163, 165, 167, 177, 178, 180, 189-192, 209, 231, 232, 241, 252.
Bartok, Bela : 266, 281.
Basho : 16.
Bataille, Sylvia : 220.
Battistini, Yves : 51-53.
Baudelaire, Charles : 150.
Bayrou, François : 282.
Beatles, les : 324.
Beckett, Samuel : 116.
Beethoven, Ludwig van : 178, 411, 477.
Béjart, Maurice : 172.
Ben Jelloun, Tahar : 370.
Beneman, Guillaume : 71.
Benjamin, Walter : 387.
Béraud, Henri : 96.
Berdoulay, Vincent : 512.
Berg, Alban : 391.
Berg, Jeanne de : 343.
Bergson, Henri : 211, 296, 374, 375, 392, 393, 521.
Berlioz, Hector : 15.
Bernart de Ventadour : 66.
Bernheim, Alexandre : 219.
Berri, Claude : 205.
Bérulle, Pierre de : 384.
Bigot, Trophime : 65.
Birenbaum, Guy : 109, 376, 507-509.
Blanchot, Maurice : 115.
Bloch, Marc : 211, 375, 392, 521.
Bobilier, Gérard : 343.
Bocquet, Géraldine : 343.
Böhme, Jakob : 60.
Bollack, Jean : 53.
Boltanski, Christian : 114, 115, 390, 392.
Bonnard, Pierre : 219.
Bonnefoy, Yves : 539.
Bord, André : 144.
Borges, Jorge Luis : 133, 179, 218, 543.
Borromini, Francesco : 90.
Bossuet, Jacques-Bénigne : 62, 156, 166, 487.
Boulez, Pierre : 77, 78, 266.
Boumendjel, Ali : 106.
Boumendjel, Malika : 106.
Bourdieu, Pierre : 517, 547.
Bourdon, Sébastien : 72.
Bourget, Paul : 244.
Bouvard, Philippe : 539.
Boyer, Henri : 85, 86.
Braque, Georges : 72, 147, 387.
Brasillach, Robert : 126.
Brecht, Bertolt : 148.
Brejnev, Leonid : 525.
Breton, André : 220.
Briand, Aristide : 212.
Brissac, duc de : 244.
Brönte, sœurs : 291.
Bruno, Giordano : 187.
Bugsy, Stomy : 468.
Bur, Yves : 415.
Bush, George : 359.
Bydlowski, Michel : 490, 499.
Byron, lord : 238, 239.

  • C

Cabanel, Patrick : 371, 372, 398.
Cabanes, Damien : 343.
Calderon de la Barca, Pedro : 165.
Calment, Jeanne : 84.
Camoens, Luis de : 392.
Caran d’Ache : 126.
Cardon, Patrick : 343.
Carmouze, Patrick : 100.
Carrère, Emmanuel : 117, 343.
Carrio, ami de Rousseau : 239.
Carroll, Lewis : 165, 176, 179, 189.
Castillon, Alexis de : 212.
Cavafy, Constantin : 155.
Cavanna, François : 370.
Cecco Bravo : 134.
Celan, Paul : 16, 78, 116, 155, 178, 386, 390-393.
Céline, Louis-Ferdinand : 95, 96, 126, 220, 221, 275-277, 501.
Cervantès, Miguel de : 165, 392, 543.
César, Jules : 361.
Cézanne, madame : 388.
Cézanne, Paul : 72, 91, 296, 388.
Chaban-Delmas, Jacques : 464.
Chagall, Marc : 388, 389.
Chamberlain, Houston : 360.
Chamberlain, Neville : 477.
Champaigne, Philippe de : 72.
Chaouat, Bruno : 177, 178, 183-186, 191-193, 247, 377, 494, 495.
Char, René : 155.
Charles d’Orléans : 122, 139.
Charles XII : 311.
Chateaubriand, François-René de : 176, 238, 239, 249, 463, 487, 492.
Chéreau, Patrice : 66.
Chevènement ; Jean-Pierre : 441.
Childéric : 62.
Chomsky, Noam : 386.
Churchill, Winston : 477.
Cicéron : 250.
Clancier, Sylvestre : 343.
Clavel, Maurice : 173.
Clemenceau, Georges : 212.
Clermont-Tonnerre, Hermine de : 279.
Cloots, Anacharsis : 104.
Clouet, François : 72.
Clovis : 62.
Cocteau, Jean : 194.
Colbert, Jean-Baptiste : 104.
Colette : 221, 324.
Collinet, Michel : 220.
Combaz, Christian : 343.
Comment, Bernard : 362.
Compain, Frédéric : 343.
Corneille, Pierre : 463.
Cornish, Kimberley : 387.
Corot, Jean-Baptiste : 158.
Coulaudon, Aimée : 343.
Courouve, Claude : 343.
Cousteau, Pierre-Antoine : 96.
Cratès : 247.
Cratyle : 56-64, 151, 252, 323, 401, 508, 545.
Croton : 247.
Curie, les : 296.

  • D

D’Annuzio, Gabriele : 15.
Da Ponte, Lorenzo : 392.
Daban, Guillaume : 343.
Dadoun, Roger : 499.
Dagen, Jean : 240.
Damiens, Robert-François : 218.
Damisch, Hubert : 343.
Daniel, Jean : 96, 381.
Dante Alighieri : 160, 165, 392.
Dantec, Maurice G. : 432, 489.
Daudet, Léon : 96, 126.
David, le roi : 386.
Déat, Marcel : 477.
Debray, Régis : 527.
Debussy, Claude : 296.
Degas, Edgar : 296.
Deguy, Michel : 117, 343.
Deleuze, Gilles : 165, 176-180, 189-191, 196.
Delorme, Christian : 430.
Delors, Jacques : 38.
Démétrios de Phalère : 247.
Derrida, Jacques : 50, 60, 185, 186, 343, 352, 354, 378, 387, 517, 521, 524, 539.
Descartes, René : 152, 175, 378.
Desiderio, Monsu : 65.
Désormière, René : 78.
Diaghilev, Serge de : 15.
Diana, lady : 266.
Diderot, Denis : 194.
Diels, Hermann : 51, 52.
Dillon, cousins : 91.
Diogène Laërce : 247.
Doc Gynéco : 313.
Dombasle, Arielle : 448.
Domergue, Jean-Baptiste : 477
. Donné, Boris : 187.
Donner, Christophe : 370.
Doors, les : 309.
Dostoïevski, Fedor : 165.
Dreyfus, Alfred : 126, 140, 200-203, 206, 218, 219, 302, 527.
Drouot, Antoine : 212.
Drumont, Édouard : 206, 372.
Du Barry, comtesse : 218.
Du Guesclin : 122, 139.
Duchamp, Marcel : 296.
Dufourmantelle, Anne : 352.
Dumont, Jean-Paul : 52.
Duparc, Henri : 173.
Dupin, Marc-Olivier : 343.
Dupont, Éric : 343.
Dupont, Florence : 434.
Dupré, Paul : 282.
Durand, Claude : 44, 349, 406, 407, 432.
Durkheim, Émile : 87, 512, 513, 521.
Duse, Eleonora : 15.
Dustan, Guillaume : 370.
Dutilleux, Henri : 266.

  • E

Eckhart, maître : 278.
Édouard VII : 15.
Eiffel, Gustave : 296.
Einstein, Albert : 386.
Elias, Norbert : 87, 232, 238
. Eliezer : 413.
Eliot, Thomas Stearns : 16.
Éloi, Thierry : 434.
Épictète : 168, 175, 176.
Ergüner, Kudsi : 117.
Eribon, Didier : 94, 96.
Errckmann-Chatrian : 163.
Eschyle : 305.
Étiemble, René : 282.
Euripide : 247.

  • F

Farugia, Dominique : 267.
Faure, Élie : 245.
Fauré, Gabriel : 15, 296, 463.
Faurisson, Robert : 524.
Fautrier, Jean : 115, 477.
Fédier, François : 145.
Fellini, Federico : 310.
Fernandez, Dominique : 370.
Fichte, Johann Gottlieb : 152.
Finkielkraut, Alain : 64, 161, 188, 209, 211, 231, 318, 401, 404, 439, 455, 494, 527-529, 532, 536.
Flaubert, Gustave : 194, 195, 213, 289, 290.
Fontenay, Élisabeth de : 539.
Force, Pierre : 166-169, 173, 174, 176.
Foucauld, Charles de : 302.
Fouquet, Jean : 72.
Fox Weber, Nicholas : 343.
Fraenkel, Théodore : 220.
Franck, César : 77.
François de Sales, saint : 384.
François Ier : 37, 484.
François-Joseph : 37.
Fresnault-Deruelle, Pierre : 343.
Fresnay, Pierre : 29.
Freud, Sigmund : 17, 210, 294, 386, 387, 521.
Fronton : 217.
Fruchon, Pierre : 261.

  • G

Gadamer, Hans Georg : 261.
Gagnebin, Murielle : 343.
Galilée, Galileo Galilei : 134.
Gall, France : 267.
Gao Xinjian : 67.
Garcia Lorca, Federico : 16.
Gattégno, Yvan : 109, 376, 507-509.
Gauguin, Paul : 289, 296.
Gaulle, Charles de : 38, 107, 207, 296.
Gayraud, Joël : 300.
Gellis, Paula : 343.
Genet, Jean : 113, 155, 213.
Geneviève, sainte : 140.
Gheude, Michel : 343.
Gide, André : 211, 213, 296, 324.
Girard, Patrick : 211.
Girard, René : 326, 376.
Girardet, Raoul : 66.
Giroud, Françoise : 501.
Giscard d’Estaing, Valéry : 28, 38, 464.
Gobeil, Madeleine : 343.
Gobineau, Joseph Arthur de : 336, 360.
Goethe, Johann Wofgang : 78, 165, 250, 296, 392.
Goll, Claire : 391.
Gontard, les : 292.
Gonzenbach, les : 292.
Gounod, Charles : 296, 339.
Gracian, Balthazar : 168.
Granet, Marius : 72.
Graziani, Antoine : 343.
Greco, Dominikos Theotokopoulos, el : 92, 199.
Grégoire, abbé : 140.
Greisch, Jean : 152.
Griscelli, Michel : 343.
Groensteen, Thierry : 343.
Grondin, Jean : 261.
Grunfeld, J.-P. : 499.
Guénon, René : 412.
Guérin, Jules : 206.
Guibert, Hervé : 370.
Guigou, Élisabeth : 425, 448.
Guillaume II : 37.
Guillaume IX d’Aquitaine : 66.
Guilloux, Michel : 112.
Gutenberg, Johannes : 187.

  • H

Habermas, Jürgen : 67.
Hafiz : 16, 155.
Haider, Jörg : 358, 359.
Halbwachs, Maurice : 512.
Halévy, Daniel : 245.
Hamon, Marie-Christine : 343.
Hansi : 163.
Harrison, Robert Pogue : 143, 145.
Havel, Vaclav : 477.
Hegel, Georg Wilhelm Friedric : 78, 156, 176.
Heidegger, Martin : 52, 53, 78, 145, 245, 378, 402, 474.
Hennig, Jean-Luc : 343.
Henochsberg, Michel : 343.
Henri IV : 86, 212.
Héraclite : 51, 53, 61, 78, 165, 247.
Hergé : 413.
Hermogène : 56-61, 63, 323, 461, 469, 506, 545, 551, 552.
Hersant, Philippe : 117.
Hitler, Adolf : 95, 299, 358, 359, 387, 403.
Hobbes, Thomas : 301, 374.
Hoffmann, Hans : 275.
Hofmannsthal, Hugo von : 392.
Hokusai : 16.
Hölderlin, Friedrich : 16, 78, 247, 248, 289-292.
Homère : 160, 245, 248.
Honegger, Arthur : 77, 266.
Houellebecq, Michel : 386, 495.
Houppermans, Sjef : 343.
Hue, Robert : 282.
Hugo, Victor : 289, 290, 324, 463.
Humboldt, Wilhelm von : 261.
Hummel, Johann Nepomuk : 477.
Hussein, Saddam : 477.
Husserl, Edmund : 189.
Huyghe, François-Bernard : 343.

  • I

Ingres, Dominique : 72.
Isabelle la Catholique : 140.

  • J

Jacob, Didier : 484, 519.
Jacob, Pascal : 343.
Jakobson, Roman : 386, 387.
Jan, Isabelle : 375.
Jankélévitch, Vladimir : 436, 439.
Jaques, Brigitte : 343.
Jauréguiberry, Jean-Bernard : 372.
Jdanov, Andreî : 70.
Jeanne d’Arc : 140, 142, 492.
Jospin, Lionel : 282.
Joszef, Attila : 281.
Jouhandeau, Marcel : 94.
Jouvenet, Jean : 492.
Joyce, James : 42, 387.
Jünger, Ernst : 103, 134, 177.

  • K

Kafka, Franz : 147, 386, 387, 521, 534.
Kahn, Simone : 220.
Kamnitzer, Pierre : 232.
Kandinsky, Vassily : 311.
Kané, Pascal : 343.
Kant, Emmanuel : 152.
Kaplan, Leslie : 89, 90, 92.
Kenelly, Brian Gordon : 184-186.
Kennedy, John Fitzgerald : 296.
Kessler, comte : 38.
Keyserling, Hermann von : 15.
Klarsfeld, Serge : 343.
Kline, Franz : 386, 389, 470.
Klossowski, Pierre : 180.
Klugman, Patrick : 432, 457.
Konopnicki, Guy : 496.
Koster, Serge : 361, 362, 368.
Kranz, Walther : 51, 52.
Kraus, Karl : 387.
Kripke, Saul : 387.
Kristeva, Julia : 275-277.

  • L

La Fontaine, Jean de : 517, 529.
La Rochefoucauld : 17, 210.
La Tour, Georges, de : 65.
La Tour d’Auvergne, Théophile Malo Corret de : 122, 139.
Lacan, Jacques : 220.
Lacroix, Alexis : 527, 528, 536.
Lagarde, Luc : 343.
Lamandier, Esther : 117.
Lançon, Philippe : 376, 377.
Lanzmann, Claude : 343, 347.
Laporte, Roger : 116.
Larbaud, Valery : 38, 163, 221, 492.
Laroche, Martine : 343.
Larronde, Olivier : 143.
Laughton, Charles : 274.
Laurens, Camille : 343.
Lautréamont, Isidore Ducasse, comte de : 529.
Le Lorrain, Claude Gellée : 65.
Le Pen, Jean-Marie : 319, 357, 407, 520.
Le Royer, Éric : 371.
Leclerc, Henri : 35, 38, 43-45, 406, 407, 416, 417, 476, 500.
Lecomte, Roger-Gilbert : 219, 221.
Lefebvre, Jean-Pierre : 391.
Léger, Claude : 343.
Léglise-Costa, Pierre : 343.
Lehman, L : 19.
Leibniz, Gottfried Wilhelm von : 60, 374.
Leiris, Michel : 123, 485.
Leopardi, Giacomo : 16, 90, 300.
Lepoutre, Raymond : 343.
Lesage, Alain-René : 17.
Lesur, Marie : 343.
Levi, Primo : 390, 399, 400, 482.
Levinas, Emmanuel : 116, 377, 474, 521.
Lévi-Strauss, Claude : 386, 387, 521.
Lévy, Bernard-Henri : 95, 211, 318, 375, 392, 448, 495.
Lichtenstein, Jacqueline : 343.
Llored, Patrick : 53.
Loana : 539.
Locke, John : 61.
Loubet, Émile : 202.
Louis de France, duc de Bourgogne : 238.
Louis XIII : 65.
Louis XIV : 287, 417, 516.
Louis XV : 218.
Louis, saint : 140, 403.
Louis-Philippe : 255, 256, 505.
Lünenborg, Hans : 117.
Lupu, Radu : 313.
Lyautey, Hubert : 302.

  • M

Machado, Antonio : 155.
Mac-Mahon, cousins : 91, 114.
Magnard, Albéric : 77.
Mahler, Gustav : 15, 386, 387.
Makine, André : 370.
Maklès, Bianca : 220.
Malebranche, Nicolas : 61, 374.
Malherbe, François de : 361.
Malka, Victor : 385.
Mallarmé, Stéphane : 16, 77, 78, 212, 245, 296.
Malle, Louis : 281.
Mandelstam, Ossip : 386.
Manet, Édouard : 72, 212, 296, 492.
Mann, Golo : 391.
Mano Negra, la : 313.
Marchand, Jean-Baptiste : 122, 139, 302.
Marcheschi, Jean-Paul : 215, 219, 343, 354, 355.
Marivaux, Pierre Carlet de Chamblain de : 17, 43, 122, 139, 211.
Marsan, Hugo : 374, 392, 402, 519.
Martel, Philippe : 343.
Martin, Henri : 62.
Martin, Stéphane : 343.
Marx, Karl : 17, 210, 293, 294, 386, 521.
Masson, André : 219, 220.
Masson, Rose : 220.
Matisse, Henri : 212, 219, 296.
Maulevrier : 156, 301.
Maurois, André : 541.
Maurras, Charles : 64, 163, 198, 199, 209, 494, 534, 536.
Mauss, Marcel : 512, 521.
Mazataud, Pierre : 343.
McLuhan, Marshall : 187.
Mégret, Bruno : 485.
Mégret, Catherine : 407, 476, 478.
Menjou, Adolphe : 274.
Méridier, Louis : 57, 191.
Merlio, Gilbert : 261.
Mérovée : 62.
Mesguich, Daniel : 117.
Messier, Jean-Marie : 511.
Meyer, les : 292.
Mézières, Yves : 343.
Miller, Gérard : 370, 484, 485.
Miller, Jacques-Alain : 343.
Miller, Judith : 343.
Millet, Catherine : 368.
Millet, Richard : 230.
Milner, Jean-Claude : 343.
Misrahi, Robert : 117.
Mistral, Frédéric : 66.
Mitterrand, François : 169, 456.
Mitterrand, Frédéric : 172, 343.
Modiano, Patrick : 220.
Molière : 212, 282, 392, 417, 418.
Monet, Claude : 212, 296.
Monnet, Jean : 38.
Montaigne, Michel de : 61, 168, 175, 176, 211, 338, 517.
Montcalm, marquis de : 212.
Montesquieu, Charles-Louis de Secondat, de : 361.
Monteux, Pierre : 78.
Monteverdi, Claudio : 73, 83.
Montherlant, Henry de : 207, 529, 531.
Morand, Paul : 15.
Morès, marquis de : 206.
Moulin, Jean : 477.
Mozart, Wofgang Amadeus : 338.
Munch, Charles : 78.
Musset, Alfred de : 529.
Mussolini, Benito : 17, 299.

  • N

Nabert, Jean : 152.
Nabokov, Vladimir : 53.
Napoléon Ier : 82, 142.
Napoléon III : 37, 255.
Naud, Fabrice : 343.
Navarre, Yves : 370.
Newman, Barnett : 116.
Ney, maréchal : 169, 170.
Nietzsche, Friedrich : 38, 149, 166, 213, 245, 246, 410.
Noailles, Marie-Laure de : 266.
Noguez, Dominique : 231, 343, 490, 491, 527, 536, 538-540, 545, 546.
Noiriel, Gérard : 19, 87, 512.
Nono, Luigi : 116.
Novalis : 311.
Nussac, Sylvie de : 343.

  • O

O’Lanyer, cousins : 91.
Oeben, Jean-François : 71.
Ormesson, Jean d’ : 370.
Ossendowski, Ferdynand : 412.
Otchakovsky-Laurens, Paul : 89, 92.

  • P

Paine, Thomas : 104.
Pascal, Blaise : 43, 159, 165-168, 174-176, 180, 183, 189, 196, 212, 356, 361, 492, 517.
Pasteur, Louis : 296.
Paul, saint : 410.
Pavic, Milorad : 202.
Peeters, Benoît : 343.
Péguy, Charles : 89.
Périclès : 336.
Perronneau, Jean-Baptiste : 72.
Pessoa, Fernando : 16, 145.
Pesson, Gérard : 117, 343.
Pétain, Philippe : 207, 209, 220.
Peyrefitte, Alain : 331.
Philonenko, Monique : 387.
Picasso, Pablo : 91, 147, 296, 387.
Pichon, capitaine de gendarmerie : 415.
Picon, Gaëtan : 176.
Picquart, Georges : 204.
Piel Simone : 220.
Piel, André : 220.
Pink Floyd : 324.
Pinson, Jean-Claude : 343.
Platon : 57-59, 61, 62, 178, 189, 191-193, 196, 213, 245, 378, 468.
Plenel, Edwy : 375.
Plessis, Charles-Yves : 343.
Plessis, Françoise : 343.
Pleynet, Marcelin : 215.
Poe, Edgar Allan : 191.
Poirot-Delpech, Bertrand : 138, 501, 502.
Polac, Michel : 95.
Pompidou, Georges : 361.
Ponge, Francis : 474.
Porter, Charles A. : 179, 343.
Poussin, Nicolas : 65, 72.
Préau, André : 52.
Prévert, Jacques : 471.
Prince, professeur : 89, 94.
Proust, Marcel : 42, 68-70, 155, 160, 161, 163, 194-196, 201, 203-205, 211, 212, 221, 238, 241, 245, 246, 249, 250, 252, 296, 298, 374, 375, 386, 387, 392, 393, 488, 509, 517, 521, 526-528, 529, 532.
pseudo-Longin : 217.
Psichari, Ernest : 302.
Puech, Jean-Benoît : 343.
Pujadas, David : 282.
Puyaubert, Jean : 91, 160, 218, 219-221.
Pyrrhon : 174, 175, 180, 182, 183, 196.
Queneau, Janine : 220.
Queneau, Raymond : 219-221.
Quentin La Tour, Maurice : 72.
Quignard, Pascal : 117, 217.
Rabineau, Isabelle : 499, 500, 501.
Racine, Jean : 172, 173, 212, 361, 494, 534, 536.
Raimbaut d’Orange : 66.
Raiola, Marilène : 257.
Rashi : 521.
Rauzéna, Fernand : 215.
Ravel, Maurice : 296.
Rebatet, Lucien : 126.
Rebeyrolle, Paul : 219.
Redonnet, Marie : 343.
Régine : 267.
Regnault, François : 343.
Reinert, Jean : 343.
Reinhardt, Ad : 116.
Rembrandt : 16, 318.
Renan, Ernest : 66, 138.
Renoir, Auguste : 296.
Renoir, Jean : 220.
Rey, Alain : 233.
Ricardou, Jean : 215.
Richaud, André de : 221.
Ricœur, Paul : 151, 152, 261, 370.
Riesener, Jean-Henri : 71.
Riffard, Véronique : 343.
Rilke, Rainer Maria : 15, 38, 181, 266, 289.
Rimbaud, Arthur : 250, 296.
Rivière, Jean-Loup : 349, 350, 355, 356, 402, 443, 444.
Robbe-Grillet, Alain : 116, 180.
Robespierre, Maximilien de : 209.
Robin, Léon : 191.
Roche, famille : 266.
Roetgen, David : 71.
Roettiers, Charles-Norbert : 71.
Rolland, Romain : 15, 38, 197.
Rolling Stones, les : 324.
Ropartz, Guy : 77.
Rothko : 116, 386, 389, 470.
Roubaud, Jacques : 117, 354.
Roudinesco, Élisabeth : 95, 347, 352, 403, 448, 524.
Rousseau, Jean-Jacques : 57, 238, 239.
Roussel, Albert : 296.
Roussel, Raymond : 169, 194-196.
Rousso, Henry : 361, 513, 514.
Roustan : 82.
Rumi : 16, 329.
Rupp, Julien : 343.
Rushdie, Salman : 354.
Ruskin, John : 245.
Ryman, Robert : 116, 386.

  • S

Sacher, Paul : 266.
Sacre, Étienne : 261.
Saint-Simon, duc de : 42, 157-161, 238, 301, 302.
Saint-Yves d’Alveydre, Alexandre : 412.
Sallenave, Danielle : 85, 117, 527, 532, 533, 535, 536.
Salomon, le roi : 386.
Samain, Albert : 296.
Santurenne, Thierry : 343.
Sarkozy, Nicolas : 485.
Sarraute, Nathalie : 159, 386, 521.
Sartre, Jean-Paul : 324, 349, 363, 494, 500, 512, 513.
Saulces de Freycinet, Louis-Charles de : 371.
Saussure, Ferdinand de : 60.
Savigneau, Josyane : 432, 519.
Say, Léon : 371.
Schacht, Hjalmar : 358.
Schiller, Friedrich von : 104.
Schlumberger, Sao : 266.
Schoendorff, Denise : 343.
Schönberg, Arnold : 386, 387, 391, 392.
Schönberg, Béatrice : 282.
Schruoffeneger, Martine : 390.
Schubert, Franz : 15, 411.
Schumann, Robert : 289.
Schwartzenberg, Léon : 318.
Sébastien, Patrick : 539.v Segalen, Victor : 9.
Séleucos : 247.
Serment, Corinne : 343.
Serres, Michel : 143.
Sévigné, marquise de : 160, 254.
Sex Pistols, les : 324.
Sextus Empiricus : 51, 175, 180.
Shakespeare, William : 27, 165, 224, 392.
Shaw, George Bernard : 15.
Sheila : 308.
Sibony, Daniel : 275-277, 378-380, 390, 396.
Sicard, Monique : 343.
Simon, Claude : 163, 181, 539.
Simon, Michel : 205.
Snell, Bruno : 52.
Sobieski, Jean : 37.
Socrate : 56, 61, 63, 149, 178, 191, 247.
Sollers, Philippe : 117, 163, 185, 186, 209, 211, 343, 375, 531.
Sonnier, Danielle : 187.
Sontag, Susan : 359.
Sophocle : 27.
Soutine, Chaïm : 386.
Spears, Britney : 309.
Sperber, Dan : 215.
Spinoza, Baruch : 318, 374, 521.
Spire, Abraham : 516.
Spire, Antoine : 97-101, 104-106, 111, 356, 361, 362, 369, 370, 373, 385, 390, 400, 484, 491, 496, 497, 499, 515, 516, 518, 519, 523.
Starobinski, Jean : 57.
Steimberg, Oscar : 343.
Steiner, George : 387, 474.
Stern, Isaac : 436.
Sterne, Laurence : 194.
Sternhell, Zeev : 206.
Stockhausen, Karlheinz : 330.
Strauss, Richard : 15.
Stravinski, Igor : 15.
Su Dongpo : 16.
Sylvestre, Armand : 296.
Szaffran, Maurice : 95, 96.

  • T

Tali, Farid : 91, 343.
Tapie, Bernard : 485, 539.
Tasca, Catherine : 509, 510, 515.
Thadden, Rudolf von : 144.
Thirouin, Laurent : 166.
Thomas d’Aquin : 224, 282.
Thomas, Ambroise : 296.
Thuriaux, Michel : 343.
Thursz, Frederic Matys : 116, 138, 386, 389, 392.
Tibulle : 163.
Timon : 180.
Titien, Tiziano Vecellio, le : 16, 73, 120, 463.
Torquemada, Tomas de : 524.
Toulet, Paul-Jean : 163, 164, 205, 212, 221.
Tour-et-Taxis, famille : 266.
Trakl, Georg : 16.
Trolliet, Pierre : 397.
Truffaut, François : 310.
Tubiana, Michel : 518-524.
Turner, William : 16.

  • U

Uzès, duchesse d’ : 15.

  • V

Vacher de Lapouge, Georges : 360.
Vajda, Sarah : 162, 165, 199, 207, 212, 215.
Valabrègue, Frédéric : 343.
Valentin de Boulogne : 65, 212.
Valéry, Paul : 296.
Vallès, Jules : 289, 290.
Van Cauwelaert, Didier : 539.
Van Gogh, Vincent : 16.
Van Robbais, Josse : 104.
Vartan, Sylvie : 324.
Vaulabelle, Achille Tenaille de : 169.
Vauvenargues, Luc de Clapiers, marquis de : 240, 287.
Veil, Simone : 38.
Vercingétorix : 140, 212.
Vergès, Jacques : 216.
Verlaine, Paul : 296.
Vernant, Jean-Pierre : 343.
Vetter, Christophe : 343.
Veyne, Paul : 214, 215.
Vian, Boris : 471.
Vico, Jean-Baptiste : 83, 190.
Victoria, reine : 37.
Vigny, Alfred de : 529.
Villiers, Philippe de : 531.
Visconti, Luchino : 293.
Vitrac, Roger : 219, 221.
Voillat, Jacqueline : 343.
Voillat-Sauer, Anne Julia : 343.
Voltaire : 213, 463.
Von Stroheim, Erich : 29.

  • W

Wacjman, Gérard : 343.
Waddington, William : 371, 372.
Warhol, Andy : 266.
Webern, Anton von : 311.
Wehn-Damisch, Teri : 343.
Weil, Simone : 406.
Weitzman, Marc : 95, 361, 362, 377, 381.
Weitzmann, Haïm : 208.
Welles, Orson : 310.
Whitman, Walt : 155.
Wiesel, Élie : 399.
Wiesengrund, père d’Adorno : 391.
Wilde, Oscar : 15.
Wilson, Robert (Bob) : 266.
Winter, Ophélie : 267.
Wismann, Heinz : 53, 387.
Wittgenstein, Ludwig : 386, 387.
Woolf, Virginia : 147, 163, 282.
Wu Su Hua : 117.

  • Y

Yang Lining : 117.

  • Z

Zarader, Marlène : 402.
Zola, Émile : 201.
Zulietta : 239.

vendredi 17 octobre 2008

Le problème herméneutique chez Pascal, de Pierre Force

La lecture de ce livre est directement issue de la lecture de Du sens. En effet, le livre de Pierre Force y est longuement cité en relation avec Buena Vista Park. Il s’agit une fois encore (mais à l’époque de BVP, ce n’était que la deuxième fois dans l’œuvre camusienne[1]) d’illustrer la bathmologie, c’est-à-dire, entre autres, la façon dont une même opinion (une même opinion en apparence : une opinion s’exprimant avec les mêmes mots) peut avoir un sens et des conséquences très différentes selon l’étape de raisonnement où elle intervient[2].

J’ai donc entrepris de lire Le problème herméneutique chez Pascal. Je m’attendais à un livre de philosophie, il s’agit davantage d’un livre analysant la logique de Pascal et les méthodes qu’il emploie pour convaincre les libertins (sens étroit : ceux qui ne croient pas en Dieu et ne respectent pas les Ecritures) de lire la Bible.
En effet, la conviction de Pascal est que les Ecritures contiennent en elles-même de quoi convaincre les plus rebelles, non par quelque révélation immanente, mais par les mécanismes rigoureux de la lecture et de l’interprétation effectuées selon des règles logiques. « Lisez et vous croirez » serait le credo pascalien.
Pierre Force dégage donc les règles de cette méthode de lecture, méthode qui ne se préoccupe pas de l'authenticité des textes: ce n'est qu'avec Spinoza que cette démarche sera entreprise. Pascal s'inscrit encore dans l'héritage de Saint Augustin en reconnaissant a priori l'autorité des Ecritures.

Pascal suppose que tout texte est nécessairement cohérent. Il applique ce principe à la Bible comme s'il s'agissait de n'importe quel texte. Il en découle que chaque fois qu'une contradiction se présente dans la Bible, il convient de chercher une interprétation des passages considérés, qui ne doivent pas être pris au sens propre, mais figurativement. L'interprétation doit permettre d'accorder le sens des passages avec le plus grand principe: la charité. Tout passage contraire à la charité doit être interprété afin de l'accorder à la charité.
Il s'agit des contradictions internes au texte ("syntagmatiques", dirait Todorov), par opposition à Saint Augustin qui s'attachait aux contradictions entre le monde et les Ecritures ("paradigmatiques").
L'intérêt des critères syntagmatiques, c'est qu'il ne suppose pas de connaissances préalables: tout est présent dans le texte qu'on lit.

La deuxième partie traite de l'interprétation des signes, différente chez Pascal et Saint Thomas.

Revenons à Augustin : chez l'auteur de la Doctrine chrétienne le symbolisme des choses, fondé sur une vision religieuse de l'univers coexiste avec l'allégorie, héritée de la rhétorique païenne. Pour saint Thomas, le symbolisme des mots n'existe pas : l'allégorie est assimilée au sens littéral. Tous les objets de l'univers sont signes de Dieu. Tout est res et signum.
Pascal part du point de vue opposé : pour lui (ou, à tout le moins, pour l'interlocuteur de l'apologiste) il n 'y a pas de signes de Dieu dans la nature. Le monde est silencieux. Seuls les textes parlent. Le message divin ne pourra venir que d'un livre. La preuve de Dieu sera tirée des mots et non des choses.
Pierre Force, Le problème herméneutique chez Pascal, p.112

Le monde est un chiffre et il est à déchiffrer. C'est de cette époque que datent les systèmes ésotériques et les références à la Cabale: Trithème, Kircher, Fludd, espèrent mettre à jour des lois de traduction automatique entre les différentes langues, il n'y a pas de différence entre cryptographie et traduction.

Pascal n'a rien d'ésotérique et s'appuie entièrement sur la logique: un texte doit être intrinséquement cohérent. Il faut s'appuyer sur le sens des mots.
Qu'est-ce que le sens? Dans un premier temps, Pascal pose qu'on peut donner n'importe quel nom à une chose, l'important étant ensuite de toujours désigner la même chose (sens large: objet, idée, etc) par le même mot.
Dans un second temps, il reconnaît qu'il existe un sens courant, un sens commun des mots, et qu'il importe d'utiliser celui-ci pour être clair et compréhensible. (Ici, querelle avec les Jésuites que Pascal accuse de tromper l'auditoire en utilisant les mots dans des sens qui ne sont pas le sens commun, et de changer de sens utilisé d'un discours à l'autre. Analyse des Provinciales, querelle janséniste.)

Selon Pascal, il est très difficile de lire "juste", de penser "juste". L'interprétation est le domaine du jugement faussé, dont il faut se méfier même pour juger son propre travail:

De même qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, il est aussi difficile d'être son propre juge :
« Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait on en est encore tout prévenu, si trop longtemps après on n'y entre plus [3]
Le problème semble si difficile à Pascal qu'il le présente comme une énigme :
« Je n'ai jamais jugé d'une chose exactement de même, je ne puis juger d'un ouvrage en le faisant. Il faut que je fasse comme les peintres et que je m'en éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez... [4]
Le jugement adéquat, la perception juste, sont un point à trouver entre un trop et un trop peu. Cela est illustré par le rythme de la lecture :
41. « Quand on lit trop vite ou trop doucement on n'entend rien.»
La vérité elle-même est considérée comme un dosage à effectuer entre un excès et un manque :
38. « Trop et trop peu de vin.
Ne lui en donnez pas : il ne peut trouver la vérité.
Donnez-lui en trop : de même.»
Ibid., p.169

Il s'agit donc de se placer au bon endroit, spatial et temporel, pour juger (en art, de la vérité, de la morale). Le Christ est médiateur (thème de Saint Augustin, repris à la Renaissance) tandis que l'homme ne sait trouver sa place.

La vérité a souvent deux faces, ou plus exactement, toute affirmation contient une part de vérité : «Les hérétiques ne seraient pas hérétiques si leur doctrine ne contenait une part de vérité.»[5] Pascal s'attache davantage à montrer ce qui unit les thèses jésuites, jansénistes, calvinistes que ce qui les sépare. Puis il établit une hiérarchie en observant quelle thèse est contenue dans quelle autre. Exemple:

Les propositions pélagiennes sont susceptibles d'une interprétation augustinienne, mais les propositions augustiniennes ne peuvent en aucun cas admettre une interprétation pélagienne. Si la doctine de Pélage est contraire à celle de saint Augustin, la doctrine de saint Augustin est contraire de celle de Pélage; mais si la doctrine de saint Augustin inclut et comprend celle de Pélage, il n'y a aucune réciproque possible. Ibid. p.191

Il est possible de prouver la dissymétrie parce qu'il y a une hiérarchie entre les termes. Il y a irréversibilité des antinomies. L'interprétation consiste à retenir le sens provenant de la thèse supérieure.

Pascal n'essaie pas de défendre la religion chrétienne par une accumulation de preuves. En effet, il applique une méthode, et quelques exemples lui suffisent à l'illustrer. Cette méthode, c'est le principe de non-contradiction interne d'un texte donné. Quand un texte comporte des contradictions, il faut rechercher l'explication qui les résoud toutes avec le plus d'économie de moyens. Concernant les contradictions de la Bible, c'est le Christ, la venue du Christ, qui explique et résoud les contradictions de l'ensemble des prophéties. Un seul principe explicatif résout toutes les contradictions, il s'agit donc de l'explication la plus économe de moyens; il est donc inutile d'en chercher d'autres.

Ensuite, Pierre Force s'attache aux fragments plus "sociaux et politiques". Il s'agit d'expliquer et de justifier le monde comme il va (les signes de pouvoirs, le respect dû aux puissants, etc). Pascal s'appuie sur les traditions stoïcienne et pyronnienne. Il est héritier des stoïciens, qui identifie recherche des causes et compréhension des signes.
D'un point de vue pyrrhonien (qui soutient que la raison humaine ne peut rien avancer avec certitude), toute opinion peut être mise en doute et dépassé par une opinion inverse supérieure. Il y a renversement continuel du «pour» et du «contre».

[...] tout rapport entre signe et signifié peut devenir à son tour signe d'un nouveau signifié. Toute interprétation peut devenir l'objet d'une interprétation qui la dépasse. La marque rhétorique de ces dépassement est l'ironie.
Ibid., p234 [6]

Cependant, le renversement des «pour» et des «contre» peut être hiérarchisé en gradations, qui fait accéder à un point de vue véritablement supérieur. Tout ce développement est cité dans Du sens.

La loi des séries, ou raison des effets, est donc plus complexe qu'une simple loi d'alternance. La raison des effets est constituée par l'itération d'une structure ternaire, dont le dernier élément sert de premier élément à la structure suivante. Tout élément de rang impair représente une opinion du premier ou du troisième degré.Toute opinion de rang pair est une opinion du second degré.

Les éléments de rang impair sont dans la série des points de repos.

Ibid., p239

Cependant, pour celui qui a atteint l'un des degrés, il est difficile d'envisager les autres, sauf à se projeter dans l'esprit de son contradicteur. Pascal remarque qu'une opinion vraie et qu'une opinion fausse peuvent être exprimées en des termes identiques. Pour les départager, il faut connaître le contexte dans lequel elles sont exprimées, et connaître l'ensemble des arguments des parties en présence. La vérité d'une proposition dépend de son sens et non de sa formulation. A contrario, une opinion est ininterprétable si l'on ignore son contexte.

Pierre Force termine son travail par cette remarque:

L'année même où sont publiées les Pensées, paraît à Hambourg le Traité théologico-politique, qui marque la fin du règne de l'exégèse patristique. [...] Montrant à son interlocuteur qu'il est embarqué, et qu'avant qu'il s'en rende compte, il se trouve en situation herméneutique, Pascal décrit l'interprétation comme un mode de notre existence.

Notes

[1] La première fois intervient dans Travers, à propos du bandeau du maréchal Ney et des valises Vuitton, deux illustrations d’ailleurs reprises dans Buena Vista Park.

[2] exemple donné dans Buena Vista Park p.80 : La princesse P., qui avait toujours désiré passionnément une didacture impitoyable, mais qui détestait Mussolini parce qu’il avait été socialiste, put se vanter, en 43, d’avoir été une des premières opposantes, et des plus constantes, au fascisme.

[3] fragment 21 des Pensées selon les éditions complètes Lafuma de 1963

[4] Fragment 558, ibid.

[5] Ibid., p.185

[6] Très intéressant : on voit apparaître l'ironie, redoutable arme camusienne, en plein développement sur la bathmologie (comme ne l'appelle pas Pierre Force).

mardi 22 mai 2007

Quand le ruisseau aura débordé

En tout cas, Léon se reconnaît parfaitement dans le chanteur de la soirée de tennis. Il a beaucoup aimé la phrase d'après laquelle, si Callas ou Victoria de Los Angeles succédaient à leur imitateur, ce seraient elles qui auraient l'air de le singer, etc. Il ne doute pas un instant que cela ne s'applique à son propre jeu, et félicite Duparc d'avoir si bien compris son art. Je n'avais pour ma part, bien sûr, rien remarqué de tel chez lui, mais peut-être que, désormais, il chantera comme ça et pratiquera l'écart inversé.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.915

Et puis, précisément, les pages de la soirée tennis semblent avoir amusé, l'autre soir, des garçons qi les ont lues ensemble à voix haute, qui avaient assisté à la "vraie" soirée tennis et qui, au contraire, ont interprété le passage de la façon la plus représentative possible, cherchant des clefs, reconnaissant des silhouettes, allant même dirait-on, jusqu'à corriger leurs souvenirs pour les faire coïncider avec le texte.
Ibid, p.919

Cette volonté forcenée de reconnaître la scène originelle, la scène matrice, me rappelle la sorte de malédiction qui a suivi Proust au fur à mesure de la parution de ses livres, ses amis se brouillant avec lui dès qu'ils pensaient s'être reconnus.
Compagnon, expliquant l'insuccès de Proust dans l'entre-deux-guerres, dit un peu en dessous de son souffle: «jusqu'à ce que les derniers témoins soient morts, à mon avis», et cette opinion, pour brutale qu'elle soit, sonne étonnamment juste.

Deux points à noter dans les extraits ci-dessus : Léon se reconnaît sans qu'il y ait eu intention de l'auteur (ce n'était pas lui qui était décrit), d'autre part et moins courant, les garçons conforment leurs souvenirs à la description fournie par le livre, moulant leurs souvenirs de la "réalité" sur la fiction d'un récit reconstitué dans une visée littéraire.
Ce sont deux mécanismes du nappage entre la vie et la littérature[1], qui permettent l'interpénétration de l'une et de l'autre: dans un cas le garçon réel se reconnaît dans le personnage fictif, dans l'autre, les garçons se souviennent d'une scène en partie fictive.

D'autre part, le statut d'une scène est impossible à décider pour le lecteur candide. Les scènes décrites joueront différemment selon le degré d'information du lecteur d'Échange: scène "réelle" pour les lecteurs ayant assisté à la soirée tennis, scène fictive (ou soupçon de scène citée, tirée d'un autre livre) pour le lecteur lambda, scène "réelle" pour le lecteur du Journal de Travers (donc pas avant 2007 tandis qu'Échange est paru en 1976).

La transposition est finalement l'un des grands plaisirs des Églogues. Bien sûr, il est amusant de retrouver la trace d'un événement dans un journal (Rannoch Moor ou journal de Travers), et c'est cette trace a prima qui permet d'apprécier les délicatesses ou les fantaisies de la transposition. Mais ce serait une erreur de voir dans les Églogues simplement une transcription ou un codage d'autobiographie.[2] Cette dimension existe, les signes, à commencer par les allusion à Dupin ou Nero Wolfe, montrent bien qu'il y a enquête à mener (autant dans la littérature que dans la vie de l'auteur), mais les phrases sont aussi à lire dans leur fraîcheur, pour leur sens, leurs liens ou leur absence de lien entre elles : il s'agit d'un texte flâneur, poétique, incitant à la rêverie à partir d'un mot ou d'un fragment.

Quoi qu'il en soit, si l'on en croit Compagnon, le nappage (la confusion entre la fiction et la "réalité", sans qu'on puisse faire le départ de l'un ou de l'autre) s'effectuera de façon naturelle, au fur à mesure de la mort des témoins: toute scène des Églogues qui perd tous ses témoins sans avoir un passage du journal pour garant glisse inéluctablement vers la fiction. C'est la mort qui assure le passage de la vie à la fiction, ce qu'affirmaient déjà ces mots de Du sens :

La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.

Renaud Camus, Du sens, p.380


Notes

[1] Note à l'intention des non-r-camusiens : «Entre la vie et la littérature, il n'y a pas de rupture de substance» est l'une des phrases que veut illustrer Renaud Camus, de même que le journal représente la tentative d'écrire sa vie, non pas à postériori (écrire=raconter) mais à priori (écrire=créer).

[2] «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Échange p.200

dimanche 11 décembre 2005

Colloque

Il y avait longtemps que j'avais retenu la date du 8 décembre, et joignant l'agréable à l'agréable, j'en ai profité pour rencontrer Philippe[s] dont j'avais découvert le blog en avril.

Bien m'en a pris, car Philippe[s] fait une recension sérieuse et synthétique de l'intervention de Renaud Camus, ce qui va me permettre de raconter mes souvenirs sans ordre ni continuité, et sans dissimuler l'amusement qu'a provoqué cette longue soirée. Ne comptez donc sur moi ni pour l'exactitude, ni pour l'objectivité, d'autant plus que je n'ai pas pris de note et que ma mémoire est éminemment déformante.

Il s'agissait d'une table ronde au cours d'un colloque intitulé "Plaisir, souffrance et sublimation" (j'ai cru comprendre ailleurs (trop bu, je ne sais plus quand ni où) qu'il s'agit d'échapper à la souffrance due au plaisir par la sublimation), table ronde qui s'avéra une longue table rectangulaire en verre prévue pour cinq personnes. L'amphithéâtre est sombre, seule la scène est réellement éclairée, il n'y a pas de chaise ou de fauteuil mais des gradins en béton, sans table ou tablette permettant d'écrire autrement que sur ses genoux (on est pourtant dans une université). L'architecte a dû s'apercevoir que c'était terriblement froid (et inconfortable (cela doit éviter que les étudiants s'endorment)) et a fourni dans le sursaut d'un remords des rectangles de moquette pour s'asseoir.

Jean-Michel Devésa porte un pantalon de cuir avec une veste. C'est la première fois que je vois cette association. Il se montrera extrêmement gentil et courtois (charmant, arrangeant, disponible) durant toute l'interview et toute la soirée; pourtant, ses premiers mots m'ont surprise, et pour tout dire, plutôt déplu : «Je vous ai invité Renaud Camus, même si cela doit faire grincer quelques dents...»
Qu'est-ce à dire? Impression fugitive que ce professeur pense (espère, voudrait?) se donner l'image d'un rebelle contre l'ordre établi en osant inviter Renaud Camus... Je regarde la salle, remplie surtout d'étudiants d'une vingtaine d'années. Je doute que leurs dents grincent, je doute même qu'ils comprennent quoi que ce soit à cette allusion. A moins que Jean-Michel Devésa n'ait fait une première présentation de l'œuvre camusienne dans des cours précédents?

Ce sera en fait la faiblesse de l'intervention RCienne : par peur de se répéter et de dire toujours la même chose (parce que j'étais dans la salle, me confiera-t-il plus tard: mon dieu, je n’aurais dû me découvrir qu'après la fin de l'intervention!) Renaud Camus a peu développé des points qui certes sont limpides pour des camusiens avertis mais ont dû paraître bien énigmatiques aux étudiants présents. Je pense en particulier à un développement sur le même et l'Autre suite à une question de JM Devésa qui a dû paraître obscur, car que le même soit l'ennemi ne doit pas aller de soi dans la tête de l'étudiant lambda. Je pense également à la dernière phrase, "je suis du côté de Cratyle contre Hermogène" (citation à peu près) dont je parierais qu'elle a dû leur sembler du chinois.

Je n’ai pas assisté au début du colloque, mais je suppose que cette table ronde est intervenue comme une bouffée d’air frais, un moment de légèreté dans une atmosphère ô combien sérieuse. Une image irrespectueuse ne m’a pas quittée, celle de l’étudiante en sociologie dans Le Magnifique, un film de Broca avec Belmondo qui montre une jeune étudiante écrivant très sérieusement une thèse sur la littérature populaire, le désir, la violence,... (J’évoquerai plus tard cette idée avec un libraire (j’anticipe) qui me répondra en riant « Oui, ce n’est pas dans ces colloques qu’on baise le plus»).

Renaud Camus a un don pour faire rire les salles, j’en suis persuadée (j’ai essayé de me souvenir sur ce point de son intervention à la Sorbonne en novembre 2003, mais sans succès). Son aveu tranquille dès le début, le sexe, l’homosexualité, a été la source de beaucoup de plaisir, et pas de souffrance, m’a paru déjà alléger l’atmosphère. Je n’arrive pas à me souvenir du premier rire dans la salle, mais rires lorsque JM Devésa lui dit : «Mais tout de même, dans Tricks, telle page, un partenaire vous demande de lui donner des gifles, et vous obtempérez. — Oui, mais cela m’ennuie, je veux dire que je trouve cela ennuyant, lassant (et il a l’air si ennuyé rien qu’à y penser, qu’un souffle d’ennui parcourt la salle et la salle rit). Je peux le faire s’il y a des compensations par ailleurs, mais pas trop longtemps.»
Rires à nouveau quand il évoque le FARH, les discours militants à la syntaxe insupportable «J’y allais parce qu’il régnait une certaine activité dans les couloirs, dans les toilettes. Voilà : je suis pour l’action, pas pour les discours»..

Jean-Michel Devésa semble décidément vouloir tirer Renaud Camus du côté du militantisme. L’une de ses questions aurait voulu établir par exemple quelque chose du genre «Renaud Camus, en écrivant Tricks, vous avez voulu provoquer et remettre en question la société avec votre corps». M’a frappée la volonté quasi-continuelle de lire du second degré dans Tricks, de chercher des messages et du sens sous toutes les phrases, alors que Tricks me paraît si reposant dans son immédiateté. (Mais bon.)
Bien évidemment, Renaud Camus a résisté à ce mouvement, il ne se laissera pas entraîner sur ce chemin qui lui est à peu près étranger, et après quelques secondes d’hésitation, s’en tirera élégamment par l’humour.

Par exemple Jean-Michel Devésa posera cette question «Que pensez-vous du rapport contemporain au corps?», provoquant la perplexité camusienne: «Le rapport contemporain au corps ? On est en plein syntagme figé. De quand date «le corps»? des années 70?» Passé le premier moment de surprise devant cette question, rétablissement camusien qui conclut sur un ton dont la conviction provoquera des rires: «Je suis très mécontent du rapport contemporain au corps». Est-ce à ce moment-là qu’il développera le regret de la disparition d’une certaine douceur des tricks, des rencontres « sans hier » mais avec parfois de longs lendemains (évocations de « mon meilleur ami, rencontré dans un jardin public derrière Notre-Dame »), la constatation qu’aujourd’hui, le foutre (définition du trick donné au début du débat) « tombe comme un couperet » (sic, pour une fois), que les corps se séparent aujourd’hui très vite, que toute la socialité «comme je crois qu’on dit» a disparu ?

Jean-Michel Devésa a étudié Du Sens autant que Tricks, avec attention et honnêteté. Je n’ai pas compris ce qu’il cherchait à faire en posant plusieurs fois des questions sur l’identité, l’identitaire, le même, les bien-pensants, questions auxquelles RC se dérobera toujours : tendait-il des perches à Renaud Camus pour lui permettre d’exposer ses idées, aurait-il souhaité quelques idées subversives pour pimenter son colloque, voulait-il se donner une image de libre-penseur ou de révolté ou d’agitateur?
Je ne sais pas. Mais il a été, à la fois durant la table ronde et après, d’une parfaite correction et d’une parfaite gentillesse.

mercredi 16 mars 2005

Définition de la bathmologie

Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n'est pas de trop, si l'on en vient à l'idée d'une science nouvelle : celle des échelonnements de langage. Cette science sera inouïe, car elle ébranlera les instances habituelles de l'expression, de la lecture et de l'écoute (« vérité », « réalité », « sincérité ») : son principe sera une secousse: elle enjambera, comme on saute une marche, toute expression.
Roland Barthes par Roland Barthes, p. 71.

exergue de Buena Vista Park de Renaud Camus


Dans Buena Vista Park, petit traité d'introduction à la bathmologie quotidienne, je citais déjà, il y a plus de vingt ans, le fragment "90" (ou 312, ou 231, ou 337, selon les systèmes de classement) :
« Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles les méprisent disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévôts qui ont plus de zèle que de science les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens parfaits les honorent par un(e) autre lumière supérieure.
Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre selon qu'on a de lumière. »
[...]
Dans les cinq niveaux alternés du fragment "90" des Pensées, Force en relève en fait six, parce que le troisième compte deux fois, dans son analyse, étant aussi le premier d'une série de trois, qui définit le registre religieux, chrétien, en l'occurrence, en tant qu'il suppose au registre mondain. Cet artifice, qui fait que 3 est aussi un nouveau 1, permet à Force une distinction très fine entre les niveaux de nombre pair et les niveaux de nombre impair, qui selon lui ne seraient pas du tout de même nature:
«Il y a une différence de nature entre les opinions du premier et du troisième degré d'une part, et les opinions du second degré d'autre part. Toute opinion du troisième degré peut constituer à son tour le premier degré d'un raisonnement d'ordre supérieur. Une opinion du second degré n'est qu'une étape intermédiaire et ne peut en aucun cas constituer un point de départ. Exprimant les choses de façon plus formelle, nous dirons que les opinions peuvent être représentées par la suite arithmétique des nombres entiers, 1 représentant la première opinion, 2 la seconde, etc. Toute triade commençant (et donc finissant) par un nombre impair constitue un raisonnement parfait dans son ordre. Dans le fragment 90, les triades 1, 2, 3 et 3, 4, 5 constituent des raisonnements parfaits. Mais une triade 2, 3, 4 est impossible parce qu'une opinion demi-habile, qui ne se définit que comme la négation d'une opinion antérieure, ne peut pas constituer le point de départ d'un raisonnement.
La loi des séries, ou raison des effets, est donc plus complexe qu'une simple loi d'alternance. La raison des effets est constituée par l'itération d'une structure ternaire, dont le dernier élément sert de premier élément à la structure suivante. Tout élément de rang impair représente une opinion du premier ou du troisième degré.Toute opinion de rang pair est une opinion du second degré.
Les éléments de rang impair sont dans la série des points de repos.»

Renaud Camus, Du sens, p.167 à 174, citant Pierre Force, Le problème herméneutique chez Pascal, p.239

dimanche 3 octobre 2004

Quelques réflexions à partir du non-dit de Renaud Camus

Le 12 septembre 2004, Renaud Camus nous apprenait qu'il avait voté blanc en 2002, qu'il avait écrit dans son journal qu'il souhaitait que Le Pen ait le maximum de voix au second tour en dessous du seuil qui lui permettrait d'être élu, et que Claude Durand refusait de publier Outrepas.
Renaud Camus écrivait sur le forum de la SLRC:

Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs (mon accord ne marquant que la totale autonomie de la Société des lecteurs par rapport à moi); et bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.
(extrait du message de Renaud Camus le 12/09/2004)

Ainsi donc l'auteur s'attend à choquer, et je suis surprise qu'il ait, finalement, si peu choqué: en trois semaines, pas une voix, habituelle ou inhabituelle, pour se dire choquée.

Reprenons. Qu'est-ce qui est (qu'est-ce qui serait) choquant ici?
Il y a en fait deux éléments distincts qui peuvent choquer: d'une part l'opinion émise (le souhait du maximum de voix pour Le Pen au second tour en-deça de l'élection), d'autre part le fait d'avoir tu cette opinion au moment où la SLRC appelait à manifester contre Jean-Marie Le Pen.

Commençons donc par l'opinion elle-même. Faisant partie des personnes choquées, j'ai essayé de comprendre pourquoi. Je crois que souhaiter une chose sans mettre en œuvre ce que je peux pour l'atteindre ou l'obtenir est un système de pensée qui m'est radicalement étranger. Entre souhaiter que Le Pen ait x% des voix et voter Le Pen, spontanément, je ne fais pas de différence (et entre voter Le Pen (ou n'importe quel extrêmisme, droite ou gauche, pour moi ils se valent tous) et oublier l'histoire des camps et du goulag, je ne fais à nouveau pas de différence. Pas de feuilletage, mais adhérence pleine et entière, un bloc, du souhait goguenard au totalitarisme à ma porte en un dixième de seconde: trop formatée? Ou heureusement formatée?).
Il me faut faire un détour par la raison, par la réflexion, pour admettre avec difficulté que ce n'est pas la même chose. Le souhait n'est pas l'acte. Cependant, rien à faire, le pli est pris, confondre l'un est l'autre est toujours le premier réflexe. Il me faut ensuite lutter contre ce réflexe pour reconnaître l'écart entre le souhait et l'action. (Est-ce que souhaiter quelque chose sans rien faire pour en permettre la réalisation n'est pas reconnaître de fait la non-justesse de ce souhait et sa dimension in-désirable?)

Que faire de ce souhait de Renaud Camus? Devant ma difficulté à prendre du recul sur le sujet, je me suis replongée dans Du sens et j'ai interrogé d'une part un ami en qui j'ai toute confiance et d'autre part Bruno Chaouat. Lorsque j'ai raconté ce souhait d'un maximum de voix pour Le Pen en-deça de l'élection, mon ami a ri doucement: «Beaucoup l'ont pensé, lui l'a écrit». Quant à Bruno Chaouat, entre autres considérations, il m'a répondu «[...] Toujours est-il que Camus n'a jamais soutenu Le Pen, mais a éprouvé une jubilation aux résultats du premier tour, comme, j'en suis sûr, tant de Français, même de gauche, mais qui auront gardé cette jubilation bien secrète... Voilà. [...]» Bon. Deux sur deux. Est-ce que je vis vraiment sur la lune? (Mais s'ils ont raison, pourquoi tout ce cirque entre les deux tours? Catharsis nationale pour exorciser les démons inavoués inavouables?)

Reprenons l'accusation de Claude Durand: «Il [Claude Durand] assimile ma position à celle des intellectuels de la droite conservatrice au temps de la République de Weimar, inconscients des dangers de la montée du nazisme, et laissant faire par le petit peuple, avec le succès qu'on sait, le sale travail.» Cela fait étrangement écho à ce passage de Nolli me legere (c'est d'ailleurs ainsi que m'est venu l'idée, dans mon désarroi, d'envoyer un mot à Bruno Chaouat) : «Cet exposé ne cherche ni a résoudre, ni à dissoudre, ni à trancher péremptoirement la question de la relation de Camus aux Juifs et à l'identité française ; il ne prétend pas davantage décider si oui ou non cette relation peut et doit être comparée, comme je l'ai fait moi-même il y a quelques mois, un peu vite, et sous le choc de certaines pages de La Campagne de France, à l'antisémitisme littéraire français d'avant Guerre. La question doit, il me semble, rester ouverte, et peut-être sans réponse satisfaisante.»

Dans un sens, l'accusation de Durand n'est donc pas neuve. Cependant, que l'irritation à propos des virgules tienne autant de place que la montée du nazisme est aussi, comme l'a fait remarqué Jérôme, plus qu'étrange, voire choquant à son tour. Faut-il en déduire, comme l'ont fait plusieurs lecteurs autour de moi, que le refus de Claude Durand habillerait de considérations politiques des motifs bien plus personnels d'exaspération?

De tout cela il ressort que l'opinion exprimée ne paraît pas suffisante pour justifier la non-publication du livre. Il y a sans doute autre chose.



J'écoute le débat à Sciences-Po fin mai 2002. Début de l'intervention d'Edwy Plenel (12ième minute): «Si j'ai accepté cette invitation, c'est parce que parmi les multiples tracts diffusés entre les deux tours, il y en avait un qui était signé des amis de Renaud Camus. S'il n'y avait pas eu cet appel, probablement ne serais-je pas venu [...]»

La deuxième raison d'être choqué est plus délicate à manipuler, ici sur ce site. Je la formulerai franchement, au risque à mon tour de choquer : en respectant la décision de la Société des lecteurs à appeler à voter contre Le Pen («avec mon accord») sans préciser que lui-même, Renaud Camus, ne s'associait pas à ce souhait, y a-t-il eu tromperie?
Cette question prend d'étranges reflets si l'on considère qu'au moment-même où Renaud Camus décidait de taire sa pensée profonde, il savait pertinemment qu'elle serait connue lors de la publication de son journal : se pose alors le problème du rapport entre vérité, parole quotidienne et journal. Quelle confiance accorder à ce qui est dit (ou non dit, mais de telle façon qu'on suppose entendre quelque chose) dans la vie quotidienne si seul le journal dit la vérité? Jusqu'où peut-on jouer avec la langue dans le sens de la logique pure (ne rien dire, c'est ne pas dire, au sens strict, on ne saurait être responsable de l'interprétation de ce silence par son interlocuteur (mais ne rien dire quand on constate la fausse interprétation de son interlocuteur, est-ce tenable?)) à l'encontre de l'usage commun de la langue («qui ne dit mot consent»)? Faut-il s'abstenir de parler ou de discuter en attendant de lire le journal? Et comment s'inscrit le parti au milieu de tout cela?

Pourquoi n'avoir rien dit à l'époque? Je vois trois hypothèses, je suppose qu'on peut en trouver d'autres (et sans doute qu' Outrepas nous éclairera[1] :

- par courtoisie envers les personnes de la SLRC qui se sont tant investies pour défendre Renaud Camus pendant l'"affaire", pour ne pas les mettre en porte-à-faux, pour ne pas les désavouer à un moment d'effervescence nationale. Il s'agirait ici de protéger les sentiments de ces personnes, il s'agirait d'un désir de ne pas froisser;

- par peur de perdre le soutien de ces mêmes personnes. Il s'agirait alors de se protéger soi-même. (Mais en repensant à «[je suis] bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.», je me demande si cette phrase s'applique à "la majorité d'entre vous" de l'époque ou à celle d'aujourd'hui, qui n'est pas exactement la même, et a eu largement l'occasion de s'exprimer en deux ans);

- La dernière hypothèse est plus... comment dire, littéraire, ou théâtrale, ou tirée par les cheveux : il s'agirait de ménager l'effet de surprise du journal. Il y aurait une économie du journal, une façon de gérer les événements afin de maintenir le suspense. Cette façon serait essentiellement le silence: nous ne saurons ce qui s'est passé, ce qu'a pensé Renaud Camus, qu'en lisant le journal. Et tous ceux qui s'approchent de la sphère privée de Renaud Camus participent spontanément, sans que rien ne leur ait été demandé, à cette conspiration du silence, pensé-je en me souvenant qu'en apprenant par hasard lors de la soirée du 16 janvier 2004 chez Flatters le prochain voyage de Renaud Camus en Corée, j'avais tu la nouvelle autour de moi.
Je connais d'autres exemples: certains apprennent telle ou telle chose et se taisent, il y a connivence, complicité implicite, attendons que le journal rende tel opinion, désaccord ou rencontre, public. En attendant, il y a jouissance "chez ceux qui savent" de voir "ceux qui ne savent pas" faire des hypothèses ou s'engager sur de fausses pistes. Je ne suis pas sûre que ce soit un jeu très sain; en effet, il y a toujours un certain ridicule à découvrir la vérité avec retard en s'apercevant qu'on a abondamment commenté ou soutenu des thèses fausses. Or nous sommes plus ou moins aptes à supporter le ridicule. Et pour éviter le ridicule, le silence de nouveau, mais celui des lecteurs cette fois-ci, est le seul recours. (En d'autres termes, les forums deviennent des apories).



Reprenons. Il y a donc eu silence sur les véritables pensées de Renaud Camus et appui courtois à la position de la SLRC dans la reconnaissance de son autonomie.

Et il y a eu, quelques semaines plus tard, l'annonce du pré-programme du parti de l'in-nocence. Ce parti, l'idée-même de parti, si étrangère à la bathmologie et que rien n'annonce dans les livres précédents que j'ai lus, a été un mystère pour moi. Mais aujourd'hui, je lui trouve une place dans la faille entre le souhait d'un maximum de voix à Le Pen en-deça de l'élection et l'impossibilité de réellement souhaiter cela, dans la faille entre le souhait et la dimension radicalement in-désirable de ce souhait. L'origine du parti ne serait pas l'"affaire", mais le premier tour des présidentielles de 2002. Ici, peut-être immodestement, je retrouve mon rapport à l'action: si le souhait ne peut entraîner l'action (le souhait du vote ne peut entraîner le vote), trouvons une autre voie. Quelle autre voie? Un parti.

Je ne sais si mon hypothèse tient la route (on devient prudente quand on sait qu'un journal peut vous désavouer deux ans plus tard... (je plaisante: ce risque, je l'ai toujours connu, je ne viens pas de le découvrir. Ce que je ne connais pas, c'est ma résistance au ridicule.)), mais si effectivement l'une des origines du parti est la réaction à ce souhait informulé à propos de Le Pen, alors je vois plusieurs conséquences importantes à avoir tu ce souhait au moment où fut créé le parti.

En y repensant, je m'accuse de ne pas voir vu, ou voulu reconnaître, ce qui finalement était devant mes yeux: les mises en garde de RP contre une dérive lepéniste ou les notes de bas de page de Catherine Rannoux («[...] l'annonce de la création par R. Camus d'un parti de l'«in-nocence», hostile à une immigration non-européenne, témoigne d'un engagement idéologique dont les présupposés ne semblent plus rien avoir d'ambigu.» Les fictions du journal littéraire p.145), auraient dû préparer à cet aveu de Renaud Camus «voeu que Le Pen - en ça de la majorité bien sûr, en-deça du succès -, ait le plus de voix possible, de façon que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel ». Oui, il est étrange d'être surprise, puisque tout était là depuis le début, je me reproche de ne pas avoir voulu le voir, dans un désir finalement puéril de défendre les couleurs d'un RC blanc comme neige, victime innocente contre les méchants qui l'attaquaient en lui prêtant de "mauvaises" pensées ("mauvaises", bien sûr, est un jugement de ma part, mais qui s'inscrit dans la ligne des pages de Du sens qui proclament "l'anti-racisme a raison") (puéril, oui, n'y a-t-il pas que pendant l'enfance que le bien et le mal sont si nettement séparés? Mais c'est tellement plus facile à vivre...). Et bien non, finalement, les mauvaises pensées ne sont pas prêtées. Elles sont là, exposées, combattues, débattues, approuvées, rejetées... N'est-ce pas finalement ce qui m'a plu en lisant Du sens.

Si Renaud Camus avait fait connaître ce souhait in-désirable avant de créer le parti, est-ce que cela aurait changé quelque chose? Oui, sans doute, mais je ne sais pas dire exactement quoi. Aucune erreur d'interprétation telle celle dont je viens de m'accuser quelques lignes plus haut n'aurait été possible. Est-ce que ce seraient les mêmes personnes qui se seraient engagées? J'ai tendance à penser que oui, mais que c'est la nature des discours qui n'aurait pas été la même, non pas dans son fond, mais dans sa forme: l'exaspération anti-immigration du président du parti aurait peut-être été prise davantage en compte, ou différemment. Peut-être y aurait-il eu des adhésions différentes, en plus ou en moins, c'est possible.

En définitive, je me demande si ce n'est pas à lui-même que Renaud Camus a tendu un piège en créant le parti sans faire nettement la lumière sur son souhait inexprimé: la gauche du parti s'est mise gaiement en campagne, bousculant la droite, le président-rédacteur, respectant parfaitement les règles du débat démocratique, a entériné la volonté qui se dégageait des discussions en rédigeant le point "immigration" du programme dans le sens de ces discussions. Si l'on postule que mon hypothèse de la naissance du parti dans la faille entre souhait et in-désirable est juste, on ne peut s'empêcher de supposer que le point "immigration" dans sa rédaction finale ne correspond pas au désir profond du président du parti de l'in-nocence.

Je me répète: est ce que si le souhait de "Le Pen etc" avait été exprimé, cela aurait changé quelque chose? Je ne sais pas. La gauche est têtue, mais il n'y aurait peut-être pas eu la même gauche, une gauche "plus à droite", si je puis dire. (Quoique. Pour ma part, je ne changerais pas un mot de ce que j'ai pu écrire de mes convictions. Et mon engagement ayant des origines plus humaines que politiques, il n'aurait sans doute pas changé non plus... Qu'en est-il des autres partisans?)

A l'inverse, on pourrait soutenir que loin de se tendre un piège à lui-même, Renaud Camus a trouvé le moyen de mesurer l'opinion de certains de ses lecteurs sans les influencer par avance et qu'il en a fort démocratiquement tenu compte, sans imposer ses vues.
Il reste que nous savons désormais que le journal 2004 nous apprendra ce que la rédaction du point "immigration" lui a coûté de regrets ou d'agacements... (en supposant que cela lui paraisse suffisamment important pour qu'il le consigne dans le journal. Mais là, tout de même, j'ai tendance à penser que oui), ce lent travail sur soi-même qui n'omet pas la part de la bête?



Et donc il faut en venir au journal. Quel projet étrange que ce journal. «Quant au rôle du journal? Je réponds toujours la même chose à cette question : c'est le laboratoire central. C'est un centre de première réflexion, de réflexion à chaud. Tous les autres livres sortent de lui. On les y voit naître.» (ici)

Le journal fait tout le contraire de ce que à quoi tendent les autres livres: le journal dit "je" tandis que le projet des Églogues veut faire disparaître l'auteur, le journal va du début vers la fin tandis que P.A. et VB s'ingénient à éclater le livre en éventail ou en labyrinthe, le journal dit les pensées inavouables sans retenir les pensées blessantes à l'encontre de la philosophie du paraître qui proclame le respect de l'autre dans une retenue de soi-même.

Que faire du journal? J'ai tâché de comprendre ce que voulait dire "ce laboratoire central". M'appuyant sur les notations de Sommeil de personne concernant l'écriture de Du sens («N'importe: je veux en arriver le plus vite possible au moment que j'aime, celui où l'on peut travailler sur une masse déjà là, la corriger de toute part, la modifier, l'allonger le plus souvent, mais en étant tout à fait libéré du besoin vulgaire de produire de la copie.» p.267), j'ai considéré que le journal était la terre, le limon, la matière brute à partir de laquelle il est possible de travailler et de donner vie.

Une autre vision possible est celle que note Du sens: «Tel qui écrit son journal, c'est Bouvard et Pécuchet à lui tout seul. Il n'en finit pas d'explorer la bêtise, à commencer par la plus disponible : la sienne» p.42. Le journal accomplirait le projet de Flaubert : «Il faut que je m'en débarrasse [de la bêtise] quelque part et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes œuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.» (à Louise Collet, 24 avril 1852). Le journal serait le lieu du réflexe primaire et instinctif, avant qu'il ne soit travaillé par la réflexion. Dans cette perspective, je soutiendrais que le journal a une dimension Mister Hyde: il est la face que normalement nous cachons, qui n'est destinée ni à être vue ni montrée. Exposer sa face Mister Hyde est vraiment un projet fou: ce n'est ni socialement ni affectivement supportable. En temps normal, seuls quelques proches connaissent cette face, et l'acceptent parce qu'ils nous aiment (ou n'ont pas le choix...). Mais demander au monde d'accepter cette face, c'est peut-être trop lui demander.

Mais le journal, ce n'est pas que cela. C'est aussi, ou c'est surtout, une vie qui s'écrit, la tentative de juxtaposer la littérature et la vie. En un sens il y réussit parfaitement, l'auteur est vraiment le héros de son journal, celui qui triomphe à la fin après mille péripéties. Mais bien sûr, pour que le roman soit haletant, il faut créer des péripéties, et ce qui finalement est très étrange, ou parfaitement logique, c'est que dernièrement, c'est souvent le journal lui-même qui provoque les péripéties de "la vraie vie", l'écriture s'inscrivant littéralement dans la vie de son auteur. Le journal écrit la vie dans le sens où il en change le cours, autant par sa publication que sa non-publication.



Lorsque je relis ces phrases quatre ans plus tard, je me dis que j'aurais dû quitter le parti à ce moment-là, car il y avait eu duperie et je le savais. Je ne crois pas que j'aurais adhéré au parti si j'avais su que RC se désolidarisait de cet appel, même si j'y ai adhéré pour des raisons qui n'ont rien à voir avec Camus ou la politique, mais plutôt avec l'amitié et la solidarité.
En découvrant que RC ne parlait pas de son silence de 2002 dans Corée l'absente et ne se remettait pas en cause, j'ai été choquée.

Notes

[1] Non, il ne nous a pas éclairé.

mercredi 14 juillet 2004

Travers : analyse

A été évoqué le jugement des livres par l'effet qu'il produisait en nous. Quel effet produit Travers?

Les premières phrases font sourire, on reconnaît Bouvard et Pécuchet, on rouvre ce dernier livre, pour essayer d'établir des parallèles, faire le compte du semblable et du différent, pour trouver un sens dans les différences, bien sûr. Mais les textes divergent trop vite. On abandonne. On continue la lecture, écriture froide, Nouveau Roman sans aucun doute, Butor ou Robbe-Grillet, ces descriptions du long de la route, précises à en devenir absurdes («[...] les longues allées droites, parallèles, des entrepôts de Bercy. Elles sont ponctuées, à distances régulières, par des arbres très élevés, d'essences communes, mais variées, où commençait à poindre, parfois, le vert très pâle, tendre et précaire, du feuillage nouveau. Les branches dépassent [...]» p.12), qui produisent toujours cet effet étrange de gêner la représentation plutôt que la permettre, de cacher plutôt que montrer ce qu'on connaît pourtant parfaitement, des platanes ou des peupliers le long de la route un premier jour de printemps.
Premières pages, scénario de film d'espionnage, trois hommes en imperméable de serge dans un taxi, revers relevés contre leur visage, il faut, à l'inverse, peu de mots pour faire naître des images et les associer à un univers.
Trois pages donc, pour maintenir l'illusion que cette fois-ci, il s’agira peut-être d’un roman. A la quatrième page, c'est fini. Celle-ci est partagée en cinq, par des lignes, et un système de renvoi à base d'astérisque (un des plaisirs inavouables de Travers: compter les astérisques... jusqu'à dix-sept p.136, même si l'on sait que c'est absurde (parce qu'on sait que c'est absurde et qu'on trouve ça drôle), que tant d'étoiles sont destinées à nous perdre, sinon les notes seraient numérotées en chiffre arabe, et que donc il suffit d'accepter d'être perdu, et non de compter les étoiles avec son doigt (ce plaisir de faire ce qu'on attend de nous en sachant qu'on attendait qu'on ne le fasse pas, ou l'inverse... Bref, était-on, oui ou non, destiné à compter les étoiles avec son doigt? Mais quelle question bête, sans intérêt, et réjouissante.)
Et la première note, un appel au lecteur, casse le style froid et lointain, ce style "Nouveau Roman", que j'apprécie si peu (qui me déplaît tant, ce style affecté de qui aurait avalé un parapluie et se prendrait terriblement au sérieux «Regardez-moi, je n’écris pas de la littérature "populaire"»), par son ton humoristique, son côté "such a crap, ne croyez pas tout ce qu'on vous raconte": «*Je défie le lecteur objectif, si indulgentes que soient ses dispositions, de rien trouver de «comoréen»** aux entrepôts de Bercy.» p.14.

Et ainsi le livre prend son essor, avec des styles et des tons très différents, naturel et souple, drôle, sérieux, mécontent, descriptif et froid, des sujets ou des thème extrêmement variés : souvenirs, fiction (impossible bien sûr de faire le départ entre l’un et l’autre), théorie littéraire, explications concernant Passage et Échange, appréciation sur la peinture, l’architecture, les mœurs, etc. Il est très étonnant, même si anachronique, de retrouver dans Travers l’annonce d’à peu près tous les livres à venir. Seul peut-être Qu’il n’y a pas de problème de l’emploi y échappe, et encore, la problématique des chantiers navals de Lorient dans le contexte de l’appartheid sud-africain pourrait s’y rattacher.

Apparaissent la tentation du journal (amorce de journal p.73, et p.76 : «DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?[1], ce qui est savoureux puisqu’on sait que Journal de Travers devrait paraître bientôt, et que donc de fait, il y avait bel et bien journal (mais que cependant écrire —et (surtout?) publier— un journal n’allait pas de soi. Problème moral, ou de théorie littéraire? p.50: «SON JOURNAL [de Marek Halter], PAR CONSÉQUENT, N’EST PAS HISTORIQUEMENT JUSTE NI UN SIMPLE RÉCIT, IL N’EST PAS RÉDIGÉ AU MODE INDICATIF, MAIS AU MODE SUBJECTIF.» ou p.225: «Nous voyons aussi que ce journal ne peut s’écrire qu’en devenant imaginaire et en s’immergeant ainsi, comme celui qui l’écrit, dans l’irréalité de la fiction.[2]») ), les topographies, les écrits sur l’art, la structure des annonces (loué soit internet), Tricks, Buena Vista Park, Répertoire des délicatesses, Est-ce que tu me souviens? (théorie et application) et les Notes sur les manières du temps, le restaurant le Caronia au I de la Cinquième Avenue (!?) et de façon plus diffuse, peut-être parce que Travers est peu ou pas mélancolique, les élégies.

Bien sûr, dire cela, c’est lire le livre vingt-cinq ans après, et le sortir de son contexte, pratique que lui-même récuse. Nous sommes ici résolument dans une explication "par la fin" («Le début des livres ne s'éclaire que par leur fin, le début des œuvres ne prend tout son sens (tout son sens pour nous, tout son sens compréhensible, appréhensible, tout ce que nous pouvons tenir de son sens dans notre esprit) que par les opus ultimes». Du sens p.543)

Le sens et les signes sont justement l’un des thèmes récurrents de Travers. L’atmosphère de tournage de film d’espionnage, qui permet de tout garder à distance, puisqu’il y aurait mise en scène et observation

LE DEUXIÈME DEGRÉ, C’EST CE CONSTANT DÉCALAGE, SYMPTÔME DE NOTRE CIVILISATION DE L’IMAGE, LORSQUE LE SANG NE COULE PLUS ROUGE MAIS PRÉSENTE L’ASPECT D’UNE PETITE TACHE GRISE SUR UNE PHOTOGRAPHIE, QUAND LES YEUX NE PARVIENNENT PLUS À VOIR QU’À TRAVERS DES VITRES, LORSQUE LES MAINS NE PARVIENNENT PLUS À SAISIR QU’À TRAVERS DES NOTIONS, C’EST TOUJOURS «À TRAVERS», PAS DE RACINES NATURELLES, JAMAIS DE VRAI CONTACT. (p.218)

d’enquête, de complot, de docteur Mabuse dans des sous-sols blancs, outre le plaisir de référer à des films et des acteurs aimés, permet toute une thématique de prises de notes, d’interrogatoires, de cryptage et de décryptage de codes, dont l’obsession entraîne la folie :

«Il dévore des milliers de livres, convaincu que chaque paragraphe, chaque phrase, chaque nom propre, chaque mot, à la limite, doit se décrypter» p.215,

ou

UN MALADE DE DENYS ET CAMUS, RAPPORTENT LES AUTEURS, A APPRIS PAR CŒUR UN LIVRE ANALOGUE À LA CLEF DES SONGES POUR CONNAÎTRE LA SIGNIFICATION DES OBJETS. (p.224)

Le complot et la théorie du complot sont en eux-mêmes porteurs de sens : quoi de mieux qu’un complot pour organiser les faits inexplicables, les lier entre eux et les faire converger vers un objectif unique, «un sens à l’action» ?

Car toute l’entreprise reste un combat contre le sens : comment écrire sans asséner, comment ne pas immobiliser le sens, comment faire circuler le sens sans se l’approprier, avec les deux extrémités de la réflexion,

JE M'APERÇOIS DONC QUE LE GRAND ENNEMI POUR MOI, LE SEUL ENNEMI PEUT-ÊTRE, ET SANS DOUTE DEPUIS TOUJOURS, C'EST, D'UNE FAÇON GÉNÉRALE, LE SENS.» (p.71)[3] VOTRE PROBLÈME, C’EST QUE VOUS VOULEZ ÊTRE AMBIGU, MAIS EN MÊME TEMPS COMPRIS. (p.276)

Le livre est théorique, bien plus que les deux premiers. Il se préoccupe de trois notions, le locuteur, le rapport entre fiction et littérature, et le contexte : destruction du locuteur, refus d’une littérature expressionniste, qui peindrait un réel existant à part, ou créerait des fictions à la manière de, réhabilitation du contexte. La multiplicité des voix et la partition des pages permet l’éclatement de l’auteur et du discours. Le texte du livre ne serait que la mise en page par les éditeurs de soixante-et-onze cahiers et carnets écrits par dix-neuf mains différentes... («Sur trois feuillets successifs, on ne relève pas moins de dix-neuf mains différentes.» p.22), éclatement et morcellement du sujet repris dans l’éclatement et le morcellement des pages. Le discours n’est plus assumé, on ne sait plus qui parle, et d’ailleurs il s’agit bien souvent déjà de citations, que l’on peut dès lors attribuer à Travers, en en citant la page, mais certainement pas aux auteurs, puisqu’il s’agit de phrases voyageuses, qui viennent d’ailleurs : MAIS SAVEZ-VOUS QUE LE BEY D’ALGER A UNE VERRUE JUSTE SOUS LE NEZ[4] ? LES MOTS ET LES CHIFFRES EN CARACTÈRES ROMAINS RENVOIENT À DES MENTIONS EXPRESSES, ET CEUX QUI SONT EN ITALIQUE À DES ALLUSIONS, ÉVENTUELLES OU AVÉRÉES, D’AUTRES DÉNOMINATIONS, DES CITATIONS, ETC. etc.

La lecture n’est cependant pas pesante, car chaque note est constituée comme un tout cohérent, comme une sphère de sens qui peut se lire pour elle-même. En cela, le livre est finalement plus «facile» que les deux précédents, car il offre des unités de sens, du sol ferme, et non un perpétuel glissement : ici on ne glisse pas, on saute de pierre en pierre au milieu du torrent.
Le fil principal, toujours en haut des pages, qui ne s’interrompt jamais, serait sept jours à travers Manhattan, de galeries d’art en musées en visites chez des amis ou en clinique psychiatrique (N’imaginez pas pourtant que ce soit «traditionnel»: la voiture blanche est verte trois pages plus loin, trois garçons montent l’escalier, mais deux seulement sont présentés à la maîtresse de maison, etc). Chaque note s’y raccroche, ou se raccroche à une autre, et constitue une unité à part entière, d’une facture classique, et abordant tous les thèmes, de l’analyse politique ou sociale au synopsis d’un film à la façon Télérama (grand éclat de rire (p.244 et suivantes) : Renaud Camus aurait fait une merveilleuse Barbara Cartland s’il s’était pris un peu plus au sérieux) en passant par des souvenirs et des descriptions. Une même note se poursuit sur plusieurs pages, puis s’éteint d’elle-même, ce qui permet de remonter au fil principal quelques pages plus haut.
C’est dans ce fil principal qu’abonde la méfiance pour un locuteur, un sujet constitué par avance :

IL SE SENT SOLIDAIRE DE TOUT ÉCRIT DONT LE PRINCIPE EST QUE LE SUJET N’EST QU’UN EFFET DE LANGAGE» p.277 [5]

ou

MAIS IL FAUT CONTINUER À S’ATTAQUER À CE MYTHE QUI PLACE D’UN CÔTÉ ANTÉRIEUREMENT À SON ŒUVRE, UN SUJET CONSTITUÉ, UN MOI, UNE PERSONNE, QUI DEVIENT LE PÈRE ET LE PROPRIÉTAIRE DU PRODUIT, L’ŒUVRE, ET DE L’AUTRE CÔTÉ CETTE ŒUVRE, CETTE MARCHANDISE» p.78 [6]

Ici résonnent malgré tout des motifs plus personnels «PEUT-ON —OU DU MOINS POUVAIT-ON AUTREFOIS— COMMENCER À ÉCRIRE SANS SE PRENDRE POUR UN AUTRE?» p.255[7] et «Ma mère me parlait sans cesse d’un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, qui s’appelait Albert ... p.248» ou encore «ENTRE DEUX CAMUS JE CHOISIS CELUI-CI». p.188 et des motifs plus politiques «LE MYTHE LITTÉRAIRE D’UN SUJET RIGIDEMENT ORGANISÉ CONTRIBUE À UNE IDÉOLOGIE CULTURELLE DOMINANTE DU SUJET QUI EST AU SERVICE DE L’ORDRE SOCIAL ÉTABLI.» p.207 De même, les phrases remettant en cause la possibilité d’une réalité que la littérature se contenterait de peindre abondent. Pour en citer quelques-unes: «ATTENDRE D’UNE FICTION QU’ELLE CESSE D’ÊTRE FICTION POUR ACCUEILLIR, TOUT CRUS, D’ENTIERS FRAGMENTS DU QUOTIDIEN, C’EST PERPÉTUER UN VIEIL OBSCURANTISME.» p.186, «PRATIQUER L’ÉCRITURE, C’EST PRATIQUER SUR LA VIE UNE OUVERTURE PAR LAQUELLE LA VIE SE FERA TEXTE.[8]» p.187
(Evidemment, lu ainsi, c’est plutôt indigeste. Mais tout cela intervient au milieu de la description d’un film porno donné dans l’une des cabines d’un sex-shop : «Un autre garçon, qui joue dans un autre film le rôle d’un réparateur de télévision [...] A la main, il tient un verre légèrement incliné, aux trois quarts plein d’un liquide incolore. Le sexe de Bruno, dont le volume va croissant, est juste en face de sa bouche.» p.189)

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : Travers est-il démodé? La pertinence des questions qu’il pose demeure, et la réflexion du lectorat (dont les chroniqueurs littéraires) n’a sans doute pas beaucoup avancé, voire même reculé. Mais il s’est produit une désaffection pour la théorie et sa mise en application, un vaste «à quoi bon», pour revenir à des textes plus simples, le roman pour le récit, qui à mon avis suintent l’ennui du déjà-lu, sans le plaisir d’un surplus de style (je ne donnerai pas de noms, mais bon).

Donc : peut-on lire Travers aujourd’hui (si on le trouve)?

Je verrais deux angles d’attaque pour répondre à cette question.

Le premier est donné par le livre lui-même : un livre se lit par rapport à son contexte historique. «Je crois d’ailleurs que ceux-là confondent, comme si souvent, matérialité et matérialisme, qui soutiennent qu’une œuvre quelconque doit être envisagée ex abrupto, coupée de tout ce qui n’est pas elle, comme si cela était seulement possible, comme si n’importe quel tableau, n’importe quel roman n’était pas inscrit dans toute l’histoire de la peinture, de la littérature, liés à tous les autres romans, à tous les autres tableaux, par une infinités d’attaches contradictoires et ténues, de rapports positifs et négatifs qui font précisément sa richesse et notre plaisir.» p.163 ou «Toute esthétique qui s’obstine à considérer les œuvres d’art en elles-mêmes, indépendamment de leur contexte, de leur date, se coupe de cette vérité selon laquelle un roman, une toile, une sonate, sont, comme un coup dans une partie d’échecs, soumis, quant à leur valeur, à tout ce qui les précède. Une phrase insignifiante de Séverac serait admirable chez Liszt, ce vers d’une bluette disco bouleversant comme fragment d’un poète antique. D’où la fascination qu’ont toujours exercée sur notre ami les supercheries littéraires picturales [...]» p.249.
On peut donc lire Travers dans son contexte comme un témoignage de l’état des questions littéraires en France en 1978, et des positions adoptées par Renaud Camus dans ce débat. On peut y chercher le troisième livre de l’auteur, l’apprécier par rapport aux deux précédents : prédominance de la phrase dans Passage et composition en échos, anagrammes et déformations, même principe dans Échange, l’unité n’étant plus la phrase, mais un court récit, une légende, souvent familiale, prédominance des notes dans Travers, avec multiplicités des thèmes abordés. Et toujours, dans les trois livres, la citation non citée ou la référence surgit à tout instant. On peut également lire Travers comme un mode d’emploi des deux textes précédents: de nombreuses pistes sont données concernant leur fonctionnement. On peut également le considérer comme un plan des livres à venir (et cela, vraiment, est inévitable et impressionnant).

Mais en soi, Travers est-il démodé? Est-il «horriblement années 70»? La question se pose pour le fil principal du texte où sont traitées le plus souvent les questions de théorie littéraire. Tout dépend de ce que l’on pense du sérieux de l’auteur, ou de son degré d’auto-dérision. («Qui parle, où, quand, avec quel degré de sérieux?» p.265) Si l’auteur est sérieux, de bout en bout, le livre est démodé, un peu bêta et pontifiant. Il n’était possible qu’à un instant t. Sérieusement, ces questions n’intéressent plus, ou en tout cas, pas comme cela. Mais s’il y a recul, auto-dérision, pastiche, alors il y a jeu avec le lecteur, alors le texte fonctionne, à tout moment il y a appréciation du niveau, tâtonnement, voyons, est-ce que cette phrase doit être acceptée telle quelle, ou doit-elle être mise en doute ? Il y a jeu entre la bêtise de l’auteur et celle du lecteur, qu’est-ce qui doit être lu sérieusement, qu’est-ce qui doit faire sourire, sachant que le lecteur choisit, au jugé, ce à quoi il accorde de l’importance et ce qu’il met en doute, sans même être sûr d’avoir le même jugement d’une fois à l’autre, et le texte peut être relu indéfiniment, pour peser le pour et le contre.

Et ce jeu est présent. Sans arrêt le texte met en doute ses propres certitudes. La phrase suivante peut être transposée à Travers : «Dès qu’un discours à leur [G & G] sujet commence à croire un peu en lui-même, à devenir discours, si tu veux (il relève la mèche blonde qui lui barre le front), il devient faux, et même pas faux, c’est encore trop dire, faussé, forcé, bête en tout cas.» p.45
Et c’est exactement pour cela que, bien que les citations suivantes (par exemple) soient assenées sans commentaire, de sang-froid, je ne puis croire qu’elles soient destinées à être lues entièrement sérieusement, qu’il n’y ait pas une volonté de pastiche, ou de dérision : «LA MATIÈRE CONSTITUANTE QUE SUPPOSE LA DIMENSION RÉFÉRENTIELLE OFFRE UNE PROFUSION SI EXUBÉRANTE QUE LA DIMENSION LITTÉRALE SE TROUVE NÉCESSAIREMENT INFESTÉE D’ENDOXÈNES, BREF DE BRISURES INTRINSÈQUES.» p.77, ou «LA MÉTHODE QUANTITATIVE APPLIQUÉE PAR GREENBERG À LA TYPOLOGIE DIACHRONIQUE EST PROMETTEUSE, SI L’ON VEUT EXAMINER LE CARACTÈRE RELATIVEMENT SYSTÉMATIQUE DANS LA TENDANCE ET LA DIRECTION DES CHANGEMENTS, OU LA PROPORTION ET LA DISTRIBUTION DE LA MUTATION ET L’IMMUTABILITÉ.» p.189 : comment ne pas avoir envie de rire, surtout quand le texte est mis si explicitement sous le patronage de Bouvard et Pécuchet? Et la question vient, p.238 : « «Le réel est un effet de texte», I mean really won’t they ever get bored with that kind of cute nonsense?».

Car au-delà de la théorie littéraire, l’écriture reste nécessaire («L’écriture sert à conjurer une abominable tristesse» p.274) et la littérature, finalement, quand on s’autorise à ne plus traquer malicieusement la bêtise, est le lieu de la douceur dans laquelle on peut se perdre : «SA VIE A ÉTÉ UN ESSAI POUR RÉALISER LA TÂCHE DE VIVRE POÉTIQUEMENT. DISCOURS, Ô VIEUX DISCOURS, VIEUX LANGAGES MORTS ET CLASSÉS, VIEILLES PHRASES RIDICULES ET LASSES, VIEUX SENTIMENTS QUI NE TROMPEREZ PLUS PERSONNE, DE QUEL CHARME ENCORE TROUBLEZ-VOUS PARFOIS NOTRE CŒUR, DE QUELLE VAGUE LANGUEUR NOTRE ESPRIT MODERNE, ET QUI SAIT?» p.278

L'avant-dernière phrase de Travers énonce: «J'ai pris moi-même le Second volume, comme l'appelle, non sans quelque abus, Denoël, son éditeur, de Bouvard, et je me suis couché.» J'ai donc pris le Second volume.

J'ai désormais des arguments autres que mes simples soupçons pour soutenir que tout Travers ne doit pas être lu au pied de la lettre. Il est pour une part une mystification, j’irai jusqu’à soutenir que le fil principal, celui qui ne s’interrompt jamais et fait une place importante aux passages en lettres capitales, pour la plupart des citations collées, serait en partie (en partie seulement, cette part reste à évaluer) « la copie vingtième siècle », voire « la copie années 70 » des Bouvard et Pécuchet contemporains, j’ai nommé Camus et Duparc. Cette copie interviendrait au milieu d'un roman à la manière de Robbe-Grillet (cf la remarque de Sjef Houppermans dans Les mois d'été), et elle prendrait à parti les poncifs (mais était-ce déjà des poncifs à l'époque) de la "nouvelle critique", "les idées reçues" sur la littérature (cute nonsense).
La toute dernière phrase du livre est «Nous avons donc lu un long moment, tous les deux, dans nos lits jumeaux, sans relever ni tourner la tête, et sans un mot.», ce qui m'évoque la phase littéraire de Bouvard et Pécuchet (chapitre V) : «Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée;— et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, il lisaient silencieusement.»

Concernant "la copie" de Bouvard et Pécuchet, on dispose de différents scénarios, dont une note de Flaubert qui précise: «Avant la copie, après l'introduction, mettre en italique, ou en note: on a retrouvé par hasard leur copie, l'Éditeur la donne afin de grossir le présent ouvrage» (manuscrit gg 10 f°32 r, avant dernier scénario d'ensemble du dernier volume). Or Travers est présenté à plusieurs reprises comme un travail éditorial à partir de manuscrits retrouvés et déchiffrés tant bien que mal, et la première mention du fait apparaît en italiques: «Des sections entières sont rayées, des ajouts remplissent les marges, de longs développement eux-mêmes interrompus, la plupart du temps, sont portés tout entiers en travers de la page.», etc. p.22. La description des manuscrits de Travers et du travail éditorial qu'ils représentent «Le désordre dont témoignent la plupart des pages de ces cahiers, le nombre d'écritures qu'on peut y relever, les ratures, retouches et renvois de toutes sortes, tout ceci a déjà été décrit. Mais la situation est plus confuse encore dans les petits carnets de taille et d'épaisseur variables qui s'ajoutent à cet ensemble, ou bien sur les feuilles volantes, pliées, toutes quadrillées, intercalées de loin en loin. On comprendra dans ces conditions que le texte rapporté ici, malgré les efforts que nous avons déployés tous les trois pour le rendre présentable, ne soit pas sûr.» p.115 rappelle la perplexité et le travail de ceux qui ont voulu faire une édition de "la copie" de Bouvard et Pécuchet à partir des manuscrits de Flaubert: que retenir, comment classer et présenter?

Dès lors, puisque Bouvard et Pécuchet est une exposition sérieuse de la bêtise, l'un des angles de lecture possible de Travers est bel et bien une exposition pastichant Bouvard et Pécuchet à propos de l'état de la littérature et de ses commentaires en France, ou plus généralement de l'art et du discours sur l'art.

Force: «It is fairly easy to give a critical account of Camus's work, since most of the information necessary for such a purpose is already contained in the work itself. In that respect, a key to Camus's idea of literature can be found in the now canonical chapter 21 of Barthes's S/Z (Irony, parody) ; although this particular chapter is not mentioned, one other chapter to which it is intimately related (chapter 59 on Flaubert's irony) is quoted in Eté. In chapter 21, Roland Barthes, stating that irony acknowledges the origin of quoted sentences, defines modern writing as an attempt to go one step beyond ironical discourse. On the contrary, "Ecriture refuses all claims to property and, therefore, can never be ironical". According to Barthes, the quick obsolescence of literary forms leads literature to parody ; forms are reused in an ironical manner. Previous authors are quoted ironically. Since nothing new can be invented, the modern text cannot avoid being a sequence of quotations from existing literature. The task left to the modern writer is "to abolish quotation marks." This is exactly what Renaud Camus does in a work like Été.».

Après avoir lu cela, j'ai ouvert S/Z.
Force cite: "Ecriture refuses all claims to property and, therefore, can never be ironical". Mais la phrase de Barthes ne s'arrête pas là:

celle-ci [l'écriture] refuse toute désignation de propriété et par conséquent ne peut jamais être ironique; ou du moins son ironie n'est jamais sûre[9] (incertitude qui marque quelques grands textes Sade, Fourier, Flaubert). Menée au nom d'un sujet qui met son imaginaire dans la distance qu'il feint de prendre vis-à-vis du langage des autres, et se constitue par là d'autant plus sûrement sujet du discours, la parodie, qui est en quelque sorte l'ironie au travail, est toujours une parole classique. Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle? C'est le problème posé à l'écriture moderne: comment forcer le mur de l'énonciation, le mur de l'origine, le mur de la propriété?%% Roland Barthes, S/Z, p.47, Points seuil 1976

Voilà qui va au-delà de mes espérances. Donc après avoir soutenu que Travers était une parodie de "la copie" de Bouvard et Pécuchet, ou "la copie" elle-même de Camus et Duparc, (dans le premier cas c'est un hommage à Flaubert, dans le second c'est une charge contre la bêtise (non incompatible as usual)), je vais maintenant soutenir que Travers a voulu répondre à la question de Barthes: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?»

1er moment: lecture sérieuse, qui accepte tout le texte comme sérieux, citations sur la théorie littéraire incluses.
2ième moment: lecture qui doute, certaines citations sont un peu trop... hum, exagérées, y a-t-il parodie, ou non?
3ième moment: il y a bien parodie, les renvois à Bouvard et Pécuchet sont parfaitement explicites, ouvrant et clôturant le livre et à la lecture, le début du Second volume apparaît comme une révélation.
4ième moment: cependant, on sait que l'auteur a beaucoup réfléchi sur la théorie littéraire, beaucoup lu Ricardou et Barthes, et qu'une note de Travers évoque la possibilité (la nécessité) d'un au-delà du Nouveau Roman. Doute sur le doute. Après tout, des pans entiers sont sérieux, sur le locuteur et la disparition du sujet. Alors? ironie ou pas, parodie, ou pas?
5ième moment: lecture du chapitre sur l'ironie dans S/Z, qui permet d'avancer l'hypothèse suivante: Travers est une parodie qui ne s'affiche pas comme telle. Travers relève le défi lancé par Barthes.

Le chapitre 59 de S/Z est cité dans Été, nous dit Force. Je cite ce qui m'arrête:

Flaubert cependant (on l'a suggéré), en maniant une ironie frappée d'incertitude, opère un malaise salutaire de l'écriture: il n'arrête pas le jeu des codes (ou l'arrête mal), en sorte que (c'est là sans doute la preuve de l'écriture) on ne sait jamais s'il est responsable de ce qu'il écrit (s'il y a un sujet derrière son langage); car l'être de l'écriture (le sens du travail qui la constitue) est d'empêcher de jamais répondre à cette question: Qui parle?
Ibid, p.134

Travers: écrire classiquement après le Nouveau Roman, pas dans un pâle en-deça, mais dans un vertigineux au-delà.

QUE POURAIT ÊTRE UNE PARODIE QUI NE S'AFFICHERAIT PAS COMME TELLE ?
Renaud Camus, Été, p.130

                                   ************

ajout le 12 août 2007

Le journal de l'année 1976 est paru fin mars 2007. A l'origine non destiné à la publication, il fournit les références d'un certains nombres de phrases qu'on retrouve dans les Églogues. Il donne aussi quelques explications; en particulier il confirme mon intuition:

— [...] C'est d'une ironie qui ne s'affiche pas, presque secrète.
— Mais c'est ça, ne vous gênez pas: volez toutes mes plus chères théories!

Renaud Camus, Journal de Travers, p.605

                                   ************

Quelques années plus tard, Roland Barthes par Roland Barthes s'est avéré une source importante de citations.

Notes

[1] En fait, citation de RB par RB, p.90

[2] Maurice Blanchot, Le Livre à venir

[3] En 2010, je sais qu'il s'agit d'une phrase de Robbe-Grillet à Cerisy.

[4] Gogol, Journal d'un fou

[5] RB par RB

[6] RB par RB

[7] RB par RB

[8] Edmond Jabès, Le soupçon, le désert

[9] C'est moi qui souligne

lundi 26 avril 2004

Le complexe du colonel Bramble

Dans Du sens, p.541, j'avais rencontré, à mon grand plaisir et mon grand étonnement, Les discours du docteur O'Grady. Le passage de Maurois que je retiens de mon enfance est celui-ci, dans Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre:
Sois modeste. Un Anglais te dira: «J'ai une petite maison à la campagne»; quand il t'invitera chez lui, tu découvriras que la petite maison est un château de trois cents chambre. Si tu es un champion du monde de tennis, dis: «Oui, je ne joue pas trop mal.» Si tu as, dans un voilier de six mètres, traversé l'Atlantique, dis «Je fais un peu de canotage». Si tu as écrit des livres, ne dis rien. Ils découvriront eux-mêmes avec le temps, cette regrettable mais inoffensive faiblesse; ils te diront en riant: «J'ai appris quelque chose sur vous», et ils seront contents de toi.

André Maurois, Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre
J'ai l'impression de retrouver régulièrement dans Camus cette façon d'en dire moins, ou de se taire, lorsqu'on pourrait dire quelque chose à son avantage. Par exemple cette scène, à ma connaissance, n'est évoquée qu'ici, de cette façon cryptée:
si bon je ne suis tu n'es pas personne n'est tout à fait certain que le meilleur moyen de les comment dites-vous de les aider à s'in soit bien de leur faire écouter du Chopin ou les mouvements lents des concertos pour violoncelle de Vivaldi dans la bibliothèque suspendue au-dessus de la campagne au dernier étage d'un perdu et de bavarder avec eux plus ou moins à bâtons tout en buvant du au-dessus des arbres mais elle la comment dire la moni la guide la responsable oui hélas il craint que ce soit bien là le elle disait que elle lui avait même écrit pour lui dire que elle ne manquait jamais une occasion de lui qu'ils en gardaient un que c'était pour eux quelque chose de très qu'ils n'en revenaient pas que quelqu'un qui que quelqu'un que leur prête tant d'leur donne tellement de son qu'ils lui avaient dit que plusieurs d'entre eux lui avaient dit que chaque fois c'était pour eux le meilleur mo dans le et ça l'avait beaucoup tou

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.276
Je n'ai pas trouvé trace de cela en feuilletant La salle des Pierres. Quelqu'un a-t-il lu ailleurs une recension de la scène évoquée ci-dessus? ou, dans un tout autre genre:
Je me suis abstenu de répondre, malgré la tentation, que sa remarque était peut-être vraie s'agissant de sac à main arraché ou de vol à main armée, mais qu'en matière de délit d'opinion cette injustice s'inversait; et que par exemple lui pouvait écrire impunément, à la première page de sont récits, que les feujs il les reconnaissait toujours, il avait un truc pour ça, tandis que si j'affirmais rien de pareil, moi, même en guise de plaisanterie, trente ans de Sibérie seraient jugés une peine trop douce.

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.534
Et la question est: pourquoi s'être abstenu, pourquoi ne pas avoir cédé à la tentation, ne pas avoir fait éclaté l'incohérence et l'injustice?

Complexe du colonel Bramble, discrétion sur les faits qui seraient retenus en notre faveur, pari en cas d'injustice ou d'exagération que la discrétion et le bon droit triompheront.
André Maurois écrivait dans l'entre-deux guerres, et à propos de l'Angleterre. Il est fort probable que les catégories qu'il prône ne s'appliquent plus guère de nos jours.

Opportun ou non de le noter, ultime variation

Soient les phrases: «Ils nous avaient d'abord invités chez eux, à Bourg-la-Reine, mais finalement ils ont préféré le restaurant Benkay de l'hôtel Nikko, à côté de ma tour. Je crains qu'ils ne s'en soient mordu les doigts, car Sylvie Topaloff était horrifiée par les prix.» p.57, Sommeil de personne

Etait-il opportun de la part de Sylvie Topaloff de faire cette remarque (vraie, sans aucun doute)? Etait-il opportun de la part de Renaud Camus de la noter dans son journal?

Les réflexions que font naître cette phrase dans le contexte du projet du Journal ne s'immobilisent jamais . Ici plus que jamais le sens change selon le point de vue.

1- Quel effet produit cette réflexion sur le lecteur?
Le lecteur peut être soit choqué de ce qu'il considèrera comme une impolitesse ou une grossièreté, soit amusé de ce qu'il considèrera comme une légèreté de la part d'une "tête folle": spontanéité de Sylvie Topaloff dans le cadre privé, quand on peut supposer que sa profession lui impose une grande retenue. En un sens, on pourrait interpréter cela comme un compliment: Renaud Camus est considéré comme un intime devant qui on ne se surveille pas.
D'autre part, le lecteur peut être choqué de ce que RC note ce détail, qui peut ternir l'image de S. Topaloff, quand on sait les services que lui a rendu le foyer Finkielkraut (sans compter les services à venir dans la suite du Journal): ingratitude de l'auteur, qui aurait pu éviter cela à quelqu'un à qui il est redevable d'un tel engagement en sa faveur. Et donc c'est l'image de l'auteur qui est ternie par cette notation…

2- Pourquoi RC a-t-il noté la réflexion de Sylvie Topaloff?
— parce qu'il y avait eu réflexion et que le Journal est une chambre d'enregistrement. Mais cela ne résiste pas à l'examen, parce qu'il est impossible de tout noter, et que quoi qu'il arrive l'auteur joue comme un filtre. C'est malgré tout lui qui choisit ce qu'il note.
— parce qu'il a été blessé par l'impolitesse de son hôtesse. Il la note comme exemple de cette disparition du paraître qu'il déplore régulièrement.
Cependant, en la notant, il devient lui-même discourtois envers quelqu'un qui lui a rendu des services bien plus importants, et qui à ce titre mériterait plus d'indulgence. C'est sans doute ici qu'intervient l'interprétation de Rémi Pellet: "Renaud Camus ne paie pas ses dettes". Il y aurait fuite en avant, tout service rendu serait payé d'ingratitude en retour, soit pour échapper au fardeau de la dette et à l'obligation de remercier, soit plus violemment, pour blesser celui qui a aidé (Est-ce ici qu'il faudrait parler de "jouissance de la rupture"?). Dans ce contexte, la question "l'auteur est-il ingrat?" est une question amusée, satisfaite.
— retour à la première possibilité: Renaud Camus note la réflexion de Sylvie Topaloff parce qu'elle a eu lieu. On peut imaginer qu'il préfèrerait ne pas la noter, mais que le fait d'imaginer ne pas noter quelque chose sous prétexte qu'il ne désire pas la noter provoque aussitôt le mouvement inverse: notons tout, que cela nous plaise ou non, et surtout si cela ne nous plaît pas et que nous n'avons pas envie de le noter.
C'est en ce sens que je parlerais plutôt de souffrance du journal et douleur du risque. L'auteur est prisonnier de son projet, et en applique la règle au risque de blesser et de perdre à qui il tient. Ici, la question "l'auteur est-il ingrat?" est la question angoissée de qui voudrait obtenir d'autrui réassurance sur lui-même.

Toute personne qui applique obstinément des règles une fois pour toutes définies quelles que doivent en être les conséquences suscite des sentiments ambivalents: admiration devant une telle fermeté d'âme, désarroi ou mépris devant une telle incapacité à se plier aux exigences communes et à faire passer le vivre en commun avant cette-dite règle.

Evidemment, tout cela est une question de lecture. Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations. Le choix que nous ferons dépendra de qui nous sommes, des gens et des situations que nous avons rencontrés dans notre vie, de notre façon de lier l'ensemble les indices épars dans le reste de l'œuvre, et pour certains d'entre nous, de la connaissance personnelle de l'auteur (mais cette dernière possibilité dépasse le cadre de l'analyse littéraire, et à ce titre, il me semble qu'elle ne devrait pas être utilisée).

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Message de TM déposé le 27/04/2004 à 10h50 (UTC)

Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations.

Dans ce cas particulier, en effet.

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est " (suit une faute de goût dans le choix de la décoration ou du conjoint) - il me semble que l'interprétation est plus simple (surtout, circonstance aggravante, après digressions bathmologiques).

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Ma réponse

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où? (Je n'ai lu que deux Journaux…)

Elle ne m'évoque que ce passage de Vaisseaux brûlés: «Jean-François Revel est un homme très brillant […] Claude Sarraute, […] les vérités conjugales […] »

Arrive-t-il qu'il y ait jugement péremptoire et définitif sur des proches (car il y a bien jugement sur la doctoresse au Jérusalem martelé, par exemple, mais cela n'a pas grande importance, puisqu'elle ne le saura jamais, et qu'elle joue ici un rôle d'archétype, ce qui n'est pas le cas lorsque la personne a lié des liens personnels avec l'auteur), et non une simple notation, qui renvoie le lecteur à ses interprétations et contradictions?
Je serais curieuse, par exemple, de reprendre l'ensemble des notations sur vingt ans concernant Paul Otchakovsky-Laurens, fidèle parmi les fidèles: qu'est-ce qu'il en est dit exactement? Quelle part d'exaspération, quelle part de reconnaissance, sachant que les deux sentiments peuvent tout à fait être justifiés?

Je me demande si le biais du journal n'est pas justement celui-là: l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (et met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement, ce qui se comprend (car ce serait écoeurant, à la façon de trop de sucre, à lire) ses bons mouvements, ou ses actes de générosité (si ce n'est la brioche au rouge-gorge (et il faut lire L'Inauguration pour apprendre à mi-mots qu'il a accepté de recevoir un groupe de jeunes en réinsertion…))

Ainsi le Journal pencherait, déséquilibré, du côté sombre de l'auteur.

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Message de TM déposé le 29/04/2004 à 09h21 (UTC)

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où?

Si en plus il faut lire Renaud Camus pour pouvoir le critiquer, alors là, vraiment…

Je pensais effectivement à Xenakis mias je me souvenais d'une phrase beaucoup plus péremptoire. Le fait qu'il ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?

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Ma réponse

Je ne parlerais pas de cruauté, mais de brutalité: la vérité en pleine face, non pas la vérité de ce qui est dit (car après tout cela n'est jamais que l'opinion de l'auteur, sa vérité, un point de vue parmi les points de vue possibles (et en faisant des recherches pour ce message je trouve dans Du sens, p.41 « C’est pourquoi le conditionnel lui va si bien. J’ai souvent rêvé d’un livre écrit au conditionnel. »)), mais les pensées de l'autre, celui qui est en face, pensées le plus souvent cachées dans la vie courante, et heureusement.

J'ai essayé d'établir une typologie des possibles.
Le journal parle, schématiquement, de trois sortes de personnes, les types pouvant se recouvrir:
- les parfaits inconnus, les lambdas, qui le plus souvent, à ce que je comprends, seront protégés par des déplacements de nom et de lieu, comme la doctoresse au Jérusalem de cuivre;
- les personnes "publiques", celles dont on entend parler ailleurs que dans les journaux de Renaud Camus, qui sont des personnalités médiatiques, tels Xenakis ou Revel;
- les proches, les connaissances, les amants et les amis de Renaud Camus: ceux qui le connaissent ou l'ont connu dans la sphère privée (Valerio, Farid Tali, Sylvie Topalof, par exemple).
Il me semble que les éventuels "dégâts" causés sur les personnes citées par les pensées de l'auteur telles qu'il les dévoile ("la vérité") ne seront pas les mêmes, au niveau de la nature et de l'intensité, selon le groupe auquel elles appartiendront.

Les personnes citées qui ne lisent pas, quel que soit le groupe auquel elles appartiennent, sont à peine concernées par les réflexions qui suivent : elles sont protégées par leur ignorance. Tout au plus peut-il se produire un étrange décalage lorsqu’un lecteur de journal rencontre l’une de ces personnes, et sait sur elle quelque chose qu’elle ne sait pas qu’il sait... (sentiment désagréable s’il en est, sentiment étrange, aussi, qui donne l’impression de croiser dans la vraie vie un personnage de roman). Mais cela concerne le lecteur, et non la personne citée.
Il faut ensuite distinguer au sein de chaque groupe l’effet produit sur les personnes citées qui lisent et l'effet sur le lecteur extérieur, qui ne fait que lire sans être cité. Celui-ci n'est pas partie prenante, il va juger, consciemment ou inconsciemment, ce qu'il lit, c'est-à-dire que sa lecture fera spontanément naître en lui des sentiments d'adhésion ou de rejet à ce qu'il lit.


Reprenons chaque groupe.
1- Les lambdas.
Les lambdas ne lisent pas, ou ne se reconnaissent pas. (S’ils lisent et se reconnaissent, ils font alors partie du troisième groupe). Ils jouent comme des archétypes. Je reprends encore l'exemple de la doctoresse dans Sommeil de personne, on pourrait parler de l'infirmière de la grand-mère de Renaud Camus dans Retour à Canossa, de Miss Pays de Loire dans La guerre de Transylvanie, ou du chef des gendarmes ou du vétérinaire et sa femme dans L'Inauguration: ce sont davantage des personnages que des personnes, ils sont représentatifs d'un type, dont nous pouvons reconnaître des exemples autour de nous.
Que peut en penser le lecteur extérieur ? Cela dépendra de son empathie (ainsi mon pincement au coeur pour Miss Pays de Loire, que je n'éprouve pas pour la doctoresse ou la femme du vétérinaire, qui elles me font sourire. Ainsi que le dit Gab, "Et comme toujours, le jugement qu'il émet en dit autant sur lui-même (le lecteur) que sur la dame..."

2- Les personnes publiques.
Elles appartiennent au domaine public. A ce titre, elles sont en but aux jugements divers qu'émettent sur elles les journalistes, les écrivains, et plus généralement le public. C'est le prix à payer lorsqu'on est ainsi exposé.
"Le fait qu'il [Xenakis] ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?", demandez-vous. Pour lui, sans aucun doute. Pour lui, non lecteur, la réflexion de Camus (via Flatters, rappelons-le tout de même) est totalement neutre. (J’ajouterais qu’ici précisément, il s’agit d’illustrer par l’exemple un des mystères de la vie, une question qui se pose régulièrement : « Mais pourquoi Untel et Untel sont-ils ensemble ? ». Mais bon. Il n’est peut-être pas nécessaire de l’écrire, et encore moins de l’illustrer...)
Si des personnes publiques lisent le journal et s’en offusquent, elles ont tout au moins les moyens matériels de répondre, si elles le souhaitent, par des canaux publics également. Je citerais Jourde dans La littérature sans estomac p.31 aux Presses pocket : «Celui qui accuse, en nommant, s’expose. Il donne au moins à l’auteur mis en cause la possibilité de répondre. C’est la moindre des choses. Qui juge doit se placer en position d’être jugé.» Je souscris à cette citation avec tous les bémols qu’il faudra lui apporter pour l’adapter à la situation qui nous occupe : Renaud Camus ne fait pas de la critique littéraire, il ne juge pas, il réfléchit à haute voix. Mais il se place dès lors en position d’être jugé.
(J’ajouterais que j’ai la conviction, sans preuve, qu’il attend d’ailleurs ce jugement, et que les questions « Le journal est-il cruel ? L’auteur est-il ingrat ? » étaient un appel au jugement).
Qu'en pensera le lecteur extérieur ? Le jeu du journal est désarçonnant. Il s’oppose au reste des textes, qui plébiscitent le moins d’être au profit du paraître et plaident inconditionnellement pour la forme. La forme c’est l’autre. Respecter la forme, c’est faire une place à l’autre. Pas de place pour l’autre dans le journal qui dit je. Le journal, c’est la matière brute du monde. C’est la bêtise de l’auteur, «cet immense continent, la bêtise, qui est peut-être la vérité du sens, si ce n’est la vérité tout court » (Du sens, p.194 (N’oublions pas que Bouvard et Pécuchet sont dits «mes maîtres» dans Sommeil de personne)). C’est l’être de l’auteur avant qu’il ne l’habille de paraître. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’expression « le journal, c’est l’atelier de l’œuvre ». C’est la matière brute, sur laquelle on va travailler. Une phrase comme «Je lui fais remarquer, un peu vexé, qu’il était assez facile de tenir le lecteur en haleine dans un journal, quand on peut écrire tous les jours «Le roi m’a pris à part, hier et m’a dit…» p.248, me ravit : elle est drôle, elle est vraie, elle est bête. Il est bête de la noter parce qu’elle est vraie. Elle est drôle parce qu’elle est bête. La vexation reconnue par l’auteur est comique. Victor Hugo ou rien… C’est touchant de sincérité, c’est admirable de clairvoyance envers soi-même. Reconnaissons-le : le portrait le plus chargé par le journal est celui de l’auteur. Et c’est pour cela que celui-ci obtient toute mon indulgence, alors que je suis naturellement peu portée sur les récriminations concernant les hangars en tôle ondulée (moches, je n’en disconviens pas. Mais c’est si évident.) et le niveau du service dans les restaurants (en baisse, c’est exact, au point que je préfère rester chez moi (j’ai des accès de snobisme)). Si l’auteur n’épargne personne, mais que la personne la moins épargnée, c’est lui-même, cela me convient.

3- Les personnes de la sphère privée.
C’est ici que la réflexion se fait douloureuse. Les mêmes règles appliquées aux personnes connues intimement qu’aux deux premiers types auront une violence bien plus grande, parce qu’on s’attend toujours à être protégé par l’intimité, et d’autant plus par une personne, Renaud Camus, qui met si haut des valeurs « vieille France », la courtoisie, le savoir-vivre, la discrétion, etc. Ici joue à plein « la bêtise », la vérité brute, non médiatisée par le paraître, ici est dit, publié, ce qui ne le devrait pas selon les conventions communément admises du vivre ensemble. Ici il y a ou il peut y avoir sentiment de trahison, et le ressentiment peut être profond. Cela, l’auteur le sait depuis longtemps, dès Tricks, où la réédition complétée du livre nous vaut des commentaires comme « Depuis la parution de la première édition de ce livre, il ne me dit plus bonjour » p.40.
Dans un sens, le procédé ne me gêne pas. D’une part, comme le fait remarquer Luc, il fait parti du contrat de lecture, et nous savons à quoi nous attendre en ouvrant le journal. Disons-le : tous les lecteurs ne sont pas candides, et certains aiment et recherchent les notations assassines : «Jean Puyaubert […] soutenait, en ne plaisantant qu’à moitié, que le potin était l’essence de la littérature.» (Du sens p.160). D’autre part, comme je l’ai écrit plus haut, la première personne que dessert ce comportement, c’est l’auteur : s’il advient qu’il choque ses lecteurs par ce qu’il note, parce qu’ «il n’aurait pas dû», selon les règles de l’intimité et de la courtoisie, le noter, c’est lui dont l’image est atteinte, et il le sait pertinemment (ce n’est pas pour rien que je lis «l’auteur est-il ingrat ?» comme une demande d’absolution).
Ce qui m’ennuie, en fait, dans ces cas-là, c’est l’inégalité auteur/personne citée : cette dernière n’a aucun moyen de répondre, de donner sa version des faits et d’argumenter. Elle ne pourra protester qu’en privé, tandis que les faits auront été exposés publiquement. Certes, nous pouvons compter sur Renaud Camus pour nous relater les réactions des uns et des autres, mais même cela est ambigu : car celui qui se plaint alors que les faits relatés sont vrais est un peu ridicule.
Lorsqu’il arrive qu’une personne de l'entourage tienne elle-même un journal publié, Renaud Camus est soumis au lot commun des personnages passifs de journaux, et il avoue ne pas être très rassuré (« aïe », « ouf ».)
Il y a fondamentalement inégalité. Vivre dans la sphère de l’auteur, faire partie de son monde, c’est devenir chair à littérature, faire partie de la matière brute qu’il va utiliser.
On peut le refuser, mais il faut alors soit s’en éloigner, soit cesser de le lire. On peut l’accepter, et se dire que, finalement, c’est une façon comme une autre de passer à la postérité. (Combien de modèles des personnages proustiens qui seraient aujourd’hui totalement tombés dans l’oubli, combien de courtisans qui ne survivent que par Saint-Simon ?)

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Message de TM déposé le 03/05/2004 à 13h19 (UTC)

Vous semblez adopter un point de vue conséquentialiste (merci Google, le terme existe en franglais).

J'aurais tendance à inverser les catégories. Les proches sont fair game, d'abord parce qu'ils peuvent se défendre, ensuite parce que la fréquentation de l'auteur leur permet de relativiser le propos.

Evidemment, cela suppose accepter de subir le même traitement en retour :
— May hell seize my soul if I give you quarter or take any from you
— I expect no quarter from you, nor shall I give any


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Ma réponse

Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu? Mais c'est bien le mal que l'on risque de causer qui compte, non?

Donc:
Jean-François Revel est un homme très brillant, d'évidence, et ses analyses sont très fines mais comment peut-il être le mari de Claude Sarraute, alors ? Est-ce là sa vérité à lui, et celle de son esprit, comme Françoise Xenakis serait la vérité de Xenakis, et celle de sa musique, à en croire une fois de plus un Flatters très porté sur les vérités conjugales de toutes les moins habitables, peut-être…?
Où se situerait la cruauté?
- Dire à un homme que sa femme est indigne de lui
- Dire d'un homme que sa vérité est à la mesure de sa femme, celle-ci étant jugée médiocre.
Est-ce cela que vous voulez juger?

Concernant la première possibilité, je ne la juge pas cruelle, mais, à nouveau, bête: personne n'a à s'arroger le droit de ce genre de jugement (les belles-mères, peut-être?), et il revient à toute personne qui se choisit un conjoint de l'assumer. Elle n'a pas à se justifier aux yeux des tiers, et un jugement de ce type doit attirer un haussement d'épaule ou, à la rigueur, en d'autres temps, une provocation en duel pour laver l'honneur de sa femme.

Concernant la deuxième possibilité, la proposition me semble nulle et non avenue: la vérité d'une personne n'est pas dans sa femme ou sa musique ou son intelligence, mais dans son courage ou sa lâcheté, dans la hiérarchie de ses valeurs et sa capacité à les mettre en pratique.
Ou: la vérité d'une personne est peut-être lisible à travers le conjoint qu'il se choisit, à condition de juger la vérité de ce conjoint (selon les critères que je viens de décrire), et non son niveau intellectuel (ce qui est peu ou prou le cas dans les exemples cités).

Affreusement moralisateur, n'est-ce pas?


Il reste que considérées dans leur ensemble, ces phrases ont un sens, elles évoquent le mystère de ce qui lie deux personnes, lien incompréhensible le plus souvent.
(Et j'ajouterais méchamment: et ce genre de question est souvent posé par des célibataires, la vérité de leur question étant qu'ils recherchent une recette pour leur cas personnel.)

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Message de TM déposé le 04/05/2004 à 23h22 (UTC)
Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu?
que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences - ici en tout cas.

Où se situerait la cruauté?
Dans les deux points que vous énumérez.


D'un côté, nous (bathmologues amateurs) savons que des personnes peuvent aimer la même chose pour des raisons différentes (le peuple et les sages par ex. pour reprendre Pascal, plagiaire par anticipation). D'un autre côté, nous prenons un plaisir certain à relever les fautes de goût de gens par ailleurs respectables (je ne sais plus qui disait avoir perdu tout respect pour Wittgenstein après avoir appris qu'il aimai les westerns (ce qui me parait d'ailleurs très improbable et sans doute inventé : John Wayne serait la vérité de Wittgenstein ?)).

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Ma réponse

que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences

C'est amusant, énoncée ainsi, la formulation me déplaît, même si je ne cerne pas exactement pourquoi (pourquoi me fait-elle penser à "pas vu, pas pris"?)

Moralité des phrases énoncées plus haut:
- sur ce qu'elles disent, elles ne sont en soi ni morales ni amorales. Elles sont une opinion. Elles peuvent être justes ou fausses.
- sur le fait de les dire et les publier. C'est moral dans le contexte, puisqu'elles correspondent au projet de l'auteur d'exposer sans relâche ce qu'il pense, sans travestir sa pensée pour plaire, ou paraître bien-pensant, ou ne pas blesser. L'auteur tient parole, même si cela doit lui porter tort, même si cela doit choquer, même si cela doit blesser.


Ce projet est-il moral? Dire la vérité est une règle d'éducation. La vérité est considérée comme l'une des grandes valeurs morales. Mais on se rend compte à l'usage que la société n'est possible que parce que nous ne disons pas la vérité, ne serait-ce que par gentillesse.
Le projet de l'auteur met en pleine lumière cette contradiction de la société.

dimanche 15 février 2004

Medium

Or mes livres ne sont peut-être pas bien malins, mais ils le sont tout de même infiniment plus que moi.
Le livre comme plus que son auteur, et le sens comme plus que ce qui est écrit, et la littérature comme plus que le sens. L'inépuisable et l'ailleurs, bien sûr.
Le sens lui-même n'est pas lui-même, et ne saurait l'être qu'en un sens projectif, en élaboration permanente, qui tiendrait compte, comme étant de l'essence du sens, de cette tension indéfectible vers l'ailleurs, vers ce qui est perdu, vers ce qui étant ici ne saurait être tout à fait là, où la littérature, depuis toujours, a fait son lit. Le littéraire est le contraire du littéral. Mais ce n'est pas un contraire qui se tiendrait en face de son contraire et s'opposerait à lui, terme à terme. Le littéraire dépasse de toute part le littéral, il l'encercle, il l'enserre, il le comprend. La contradiction lui est intérieure, et, en ce sens, fondamentale.»

Renaud Camus, Du sens, p 155
Et il me vient à l'esprit cette triste constatation : nulle réconciliation possible, apparement, avec ceux, souvent proches, qui sont attachés (enchaînés) au littéral. Pour eux, pas de jeu dans les mots, partant, peu de joie.

jeudi 22 janvier 2004

Un mot

D'ailleurs ma chienne mourut.

Renaud Camus, Du sens, p.55

Il faudrait que je parvienne à dire toutes les impressions que font naître en moi ce d'ailleurs, ce désespoir de devoir, après avoir cru avoir trouvé un moyen de vaincre la mort, reconnaître qu'on a perdu et qu'elle a gagné et que sans doute on n'a pas été à la hauteur du combat, et en même temps ce sourire un peu triste, parce qu'on sait bien que cette formule est fausse, que quelle que soit la vaillance au combat on avait perdu d'avance, mais qu'on refuse de l'admettre tout en le sachant...
Ce d'ailleurs survenant comme la preuve logique d'une faute, alors que l'événement était inévitable, ce d'ailleurs discret et incongru, m'émerveille.

dimanche 18 janvier 2004

Amour d'enfance

Mardi 8 mars 1960. Mort de sa chienne Vania, épagneul breton. Il note dans son petit dictionnaire grec, sans doute sur le modèle de Louise de Vaudémont à Chenonceau : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien».
Renaud Camus, Le jour ni l'heure

Les chiens, c'était surtout Vania, ma chienne blanche et dorée, suivie d'éventuels prétendants, et de ses rejetons du moment, quand ils étaient assez grands pour courir plusieurs heures, et n'avaient pas été noyés, dans le plus grand des bassins, ni déjà donnés.
Echange (1976), p 9

Voisine est la tombe de Vania, ma chienne bien-aimée. Sa mort a été la plus grande douleur de mon enfance. Depuis des mois je la savais prochaine. Je faisais moi-même, tous les jours, des piqûres à la pauvre bête, qui gémissait doucement. Je me réjouissais presque d'aller en classe, à cette époque, pour m'éloigner un moment du champ clos d'un drame imminent, inéluctable. Pourtant j'avais passé avec le Ciel un contrat. neuf neuvaines achetaient à Vania une semaine de vie. Mais il ne suffisait pas de réciter les paroles des pater et des ave, il fallait en comprendre, au sens le plus fort, en habiter chacune à chaque fois. Je passais mes nuits en prières, à genoux, dans une concentration fébrile. Quand Vania est morte, je n'ai pas perdu la foi mais ma confiance en Dieu. Je n'ai pas su retrouver avec certitude, là-haut, le coin de terre que mon père avait creusé pour elle.
Journal d'un voyage en France (1981), p.94

Une troisième est pour Roman la plus cruelle. Elle paraîtra futile et ne devoir même pas, peut-être, figurer ici; c'est pourtant celle qui l'affecte le plus: la longue agonie, qui dure presque deux ans, de Vanya, son épagneule tant aimée. La reine Louise, qui comprend l'angoisse de son petit-fils, fait venir de Back, à plusieurs reprises, un célèbre vétérinaire. Roman fait lui-même, des mois durant, de quotidiennes piqûres à la pauvre vête, qui gémit et le regarde d'un air de surprise plus que de reproche, sans comprendre pourquoi son jeune maître la fait souffrir. Le mal qui la ronge l'agite de soubresauts, lui fait pousser de soudains cris de douleur. Elle est devenue aveugle et se cogne à tous les meubles. Roman s'échappe de la maison et fait d'immenses promenades dans la forêt pour fuir l'imminence de la fin. Partir pour la capitale et les heures de classe au Palais le soulage, s'éloigner du domaine où la mort tisse ses filets. Mais si Vanya allait mourir pendant qu'il n'est pas auprès d'elle? Il obtient de son père qu'elle vienne à Back abec lui. Mais elle est trop âgée pour un si grand changement. Elle n'est pas heureuse dans l'appartement du Grand Voïvode, dépaysée parmi des objets qu'elle ne connaît pas, trop loin du jardin où ses pauvres pattes ne peuvent plus la mener à travers les escaliers de marbre. On la réinstalle au manoir. Lorsqu'il est loin d'elle, Roman téléphone tous les jours pour avoir de ses nouvelles. Cet appel même lui fait peur. Il en voit s'approcher l'heure avec terreur. L'idée lui vient souvent qu'une fois survenu ce qu'il craint tant, chaque minute l'en éloignera tandis que chaque minute aujourd'hui l'y mène inexorablement: il la chasse.
Roman Roi (1983), p.165-166

Pourtant Roman n'hésite pas un instant sur l'emplacement de la tombe de la chienne Vanya, que rien ne signale, sinon peut-être la proximité d'un petit rocher rond, sur lequel Diane et moi nous appuyons, les yeux sur les toits et le clocher à bulbe de Hörst, très loin en-dessous de nous.
Roman Roi, p.352

Lorsque j'étais enfant, j'aimais tellement une chienne, devenue vieille et malade, que j'avais passé avec Dieu un contrat pour sa protection : Il la maintiendrait en vie aussi longtemps que je dirais chaque nuit neuf neuvaines. Mais il ne s'agissait pas de prononcer automatiquement et à toute vitesse les mots du Notre Père et du Je vous salue. Il fallait au contraire se pénétrer de chacun d'eux, s'interroger sur son sens, je dirais presque le réaliser, au sens même dont s'accommodent les puristes, c'est-à-dire le rendre réel, le citer à comparaître, l'examiner en chacun de ses tenants et de ses aboutissants, sous tous ses angles et tous ses aspects, en la moindre de ses possibles hypostases. Tâche épuisante, on s'en doute, et qui ne saurait être menée à bien. À sonder seulement le Notre de Notre Père, une vie ne suffirait pas. Ne parlons pas du Je de Je vous salue.
D'ailleurs ma chienne mourut.
Du sens (2002), p 55

samedi 20 décembre 2003

Le peu profond ruisseau

Comment avez-vous interprété "ce ruisseau peu profond" qui apparaît vers le milieu du livre? Pour vous, qu'était ce ruisseau?
J'avais pensé que c'était la fiction, dans le sens de mise en récit d'événements, réels ou fictifs. Le ruisseau était pour moi ce qui séparait la vie de l'écriture, même lorsque celle-ci s'attachait à raconter celle-là:

[...] et de la juste distance sans cesse remise en cause sont-ils la vérité des choses et a fortiori des êtres et pourquoi sonnent-ils d'autant plus faux qu'ils sont plus vrais comme si vrai en l'occurence ne voulait plus ne voulait rien ne voulait dire que cette distance cet écart ce ruisseau calomnié que la barque s'apprête chargée du poids trop lourd de l'ombre des noms qui serait ce dépôt de suie ce travail de la flamme cette écriture d'effacement cette renonciation ce livre brûlé [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 207

[...] ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien [...]
Ibid, p 229

Mais cherchant ce soir autre chose dans Du sens, j'ai trouvé cela: «La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.» p 380

Alors? Qu'était ce ruisseau, pour vous, lorsque vous avez lu L'Inauguration de la salle des Vents? Etait-ce la mort, aviez-vous cette phrase à l'esprit?

Je poursuis la citation de Du sens p 380 : «Mais je constate avec amusement, en lisant Daniel Sibony, que cette conception du journal, que je viens d'exposer, correspond presque point par point avec le tableau qu'il offre... du christianisme!»
Et je pense à tous les éléments de L'inauguration évoquant le Nouveau Testament, de Lazare à la dormition en passant par la communion et la résurrection...
Il y a quelque chose là, mais qui se dérobe, quelque chose que je ne parviens pas à saisir.

                                       ******************

Message de Stéphane Mallarmé déposé le 21/12/2003 à 10h18 (UTC)

Objet : Caché parmi l'herbe

Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

                                      ******************

Message de Alain Robbe-Grillet déposé le 21/12/2003 à 10h42 (UTC)

Objet : La Jalousie

ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien

Jamais ils n'ont émis au sujet du roman le moindre jugement de valeur, parlant au contraire des lieux, des événements, des personnages, comme s'il se fût agi de choses réelles : un endroit dont ils se souviendraient (situé d'ailleurs en Afrique), des gens qu'ils y auraient connu, ou dont on leur aurait raconté l'histoire. Les discussions, entre eux, se sont toujours gardées de mettre en cause la vraisemblance, la cohérence, ni aucune qualité du récit. En revanche il leur arrive souvent de reprocher aux héros eux-mêmes certains actes, ou certains traits de caractère, comme ils le feraient pour des amis communs.


«Le roman africain, de nouveau, fait les frais de leur conversation»

                                      ******************

Message de Stéphalin Malgrillé déposé le 21/12/2003 à 11h03 (UTC)

Objet : Manque de mémoire [1]

Le silence déjà funèbre d'une moire dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier que doit un tassement du principal pilier précipiter avec le manque de mémoire.

Maintenant l'ombre du pilier - le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit - divise en deux parties égales l'angle corespondant de la terrasse. Cette terrasse est une large galerie couverte, entourant la maison sur trois de ses côtés.

(Tous les deux parlent maintenant du roman que A. est en train de lire, dont l'action se déroule en Afrique.)

                                      ******************

Message de Staline Robbarmé déposé le 21/12/2003 à 11h25 (UTC)

Objet : Jalousie au château

Sur le pont de rondins, qui franchit la rivière à la limite aval de cette pièce, il y a un homme accroupi. C'est un indigène vêtu d'un pantalon bleu et d'un tricot de corps, sans couleur, qui laisse nues les épaules. Il est penché vers la surface liquide, comme s'il cherchait à voir quelque chose dans le fond, ce qui n'est guère possible, la transparence n'étant jamais suffisante malgré la hauteur d'eau très réduite.

Sur ce versant-ci de la vallée (etc.)


Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.
incipit du Château''

                                      ******************

Message de Jacques Jouasse déposé le 21/12/2003 à 11h53 (UTC)

Objet : Alpha Male Plus

Will you be as gods ? Gaze in your omphalos. Hello. Kinch here. Put me on to Edenville. Aleph, alpha : nought, nought, one.

                                      ******************

Message de Georges-Louis Bourge déposé le 21/12/2003 à 12h01 (UTC)

Objet : Nought nought one

Tout langage est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passe que les interlocuteurs partagent : comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ?

                                      ******************

Message de Guillaume, j'expire déposé le 21/12/2003 à 12h06 (UTC)

Objet : Eden Eden Eden

O God, I could be bounded in a nutshell and count myself King at infinite space.

                                      ******************

Message de Jean-Luc Godard déposé le 21/12/2003 à 12h11 (UTC)

Objet : Alphaville

But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); which neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an infinite greatness of Place. [2]

                                      ******************

Message de Crypto-Eudes déposé le 21/12/2003 à 12h16 (UTC)

Objet : L'Aleph

Ces idées me parurent si ineptes, son exposé si pompeux et si vain, que j'établis immédiatement un rapport entre eux et la littérature ; je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas par écrit.

                                      ******************

Message de VS déposé le 13/01/2004 à 03h26 (UTC)

Objet : dictionnaire

Je suis un malade de littérature. Si je continue ainsi, aussi bien va-t-elle finir par m'avaler, tel un pantin dans un tourbillon, jusqu'à ce que je me perde dans ses contrées sans limites. La littérature m'asphixie chaque jour un peu plus, penser, à cinquante ans, que mon destin est de me transformer en un dictionnaire ambulant de citations m'angoisse.

Enrique Vila-Matas, Le mal de Montano

source

Notes

[1] sera repris dans L'Amour l'Automne

[2] deuxième exergue de L'Aleph, tiré de Hobbes, Le Léviathan. cf. Rannoch Moor p.287

vendredi 7 mars 2003

Parler de l'œuvre

Buena Vista Park illustre toute la difficulté de ce que peut être discuter d'une œuvre littéraire. En effet, à mes yeux, au point où j'en suis de ma lecture, somme toute très limitée encore, de l'œuvre camusienne, Buena Vista Park est sans doute le livre le plus difficile de Renaud Camus.

Je l'ai lu à l'automne, il est disponible à la bibliothèque de Paris.
J'essaie (bravement, m'a dit un lecteur : avec tout ce que ce mot évoque d'application un peu scolaire et de courage un peu ridicule) de mettre des commentaires sur le site[1] au fur à mesure de mes lectures, un tribut, en quelque sorte.

Concernant Buena Vista Park, j'y ai renoncé. Trop difficile. Pourtant, d'un naturel têtu, pour ne pas dire buté, je me suis obstinée, je l'ai lu et relu, espérant qu'un angle d'attaque finirait par m'apparaître. Rien. Je le connais presque par cœur, il est si facile: des petits paragraphes, des aphorismes, un livre auquel je pense à tout propos, lorsque j'allume une cigarette dans la rue ("dans mon enfance, seules les prostituées..." (je cite approximativement, je n'ai plus le livre entre les mains)), en écoutant Joseph Wilson dire à une émission de France Culture qu'il déplore la dégradation de la politesse dans les relations internationales ("pendant la guerre de sept ans les militaires ennemis échangeaient des civilités entre deux batailles"), en lisant Proust (les horizontales, le ciel de Paris), lorsque Renaud Camus déplore le mauvais goût dans le choix de cravate de tel homme politique, etc.
Un livre tellement facile, clair, souvent drôle. Et une citation des Dupont et Dupond pour finir, et cette phrase (toujours de mémoire) qui clôt le livre : «le batmologue dirait: je dirais même moins».

Jamais, si j'avais commencé par la lecture de Buena Vista Park, je ne l'aurais trouvé difficile : mais non, tout est évident, voyons. Mais il se trouve que j'avais d'abord lu dans Du sens les pages sur Pascal et l'herméneutique (p 166 et suivantes). Me plongeant alors dans Pascal et Pierre Force, j'ai vite perdu pied: commenter Buena Vista Park à partir de Pascal? Encore une minute, Monsieur le bourreau.

Donc Buena Vista Park est un livre tout en légèreté, enraciné dans Pascal, partant dans l'étude des textes juifs (cf Pierre Force), imprégné de Barthes (toujours cette envie de parler de barthmologie), de l'étude de la mode, de ce qui passe et ce qui reste, de ce que nous sommes et ce que nous pensons que nous sommes.

Car qu'est-ce que penser (sentir) seul? La citation que vous avez choisie illustre parfaitement ce point : pourquoi aime-t-on ou pas ce qu'on aime. Qu'est-ce qu'un goût personnel dans une vie en société, est-ce autre chose qu'une convention, une adhésion ou un rejet des valeurs proclamées autour de nous ou dans notre famille, autre chose qu'une fidélité ou une nostalgie à ce que nous avons aimé enfant? Y a-t-il un goût personnel, un mouvement qui vienne purement de soi, est-ce ici qu'il faut lire la phrase "il n'y a pas de goût, il n'y a que des états culturels"?

Je verrais également apparaître dans Buena Vista Park une catégorie peu étudiée, celle du courage. Car la promenade dans les niveaux peut nous ramener à tout moment à ce qui peut paraître le niveau un (ou deux, le niveau le plus ostentatoire : "les intellectuels d'aujourd'hui restent indéfiniment coincés dans le second degré" (quelque part dans Du sens)). Il faut alors le courage d'afficher cette attitude de niveau un ou deux, arborer un sac Vuitton ou ne pas mettre de bandeau, sans s'expliquer, sans donner les raisons de sa décision. Etre, et "en dire moins". Il faut le courage de ne pas afficher l'ensemble de sa démarche, à quel niveau de la spirale on se situe, courage de ne pas paraître cultivé, ou "de bon goût", courage d'être ou ne pas être à la mode, parce qu'on sait pour soi-même à quel niveau on se trouve, et qu'on abandonne la prétention de prouver aux autres sa culture ou son intelligence. La bathmologie appliquée au quotidien serait en quelque sorte un éloge de l'humilité.

Notes

[1] Rappel: les billets d'avant mai 2006 ont été écrits d'abord sur le site de la société des lecteurs de Renaud Camus.

mardi 4 mars 2003

entrée en politique

Question de GC sur le site de la SLRC :

Je m’interroge : le Maître ne s’est-il pas aussi embarqué dans l’aventure politique pour varier les modes de narration (et les thèmes) du journal ?

Voilà une intéressante hypothèse. Elle a un aspect jusqu'au-boutiste (jusqu'au bout dans la soumission à la littérature) tout à fait séduisant.

Plus simplement, je trouve ces quelques mots dans Retour à Canossa p233 : «Je dois avouer qu'il m'arrive d'avoir une haute idée de ma sagesse politique lorsque j'entends tel ou tel élu ou chef de parti exprimer dix ans plus tard ce que je pensais à telle ou telle époque — et pense encore —, mais qui alors pouvait à peine être dit, tant c'était peu dans l'air du temps.»
Peut-être n'est-ce que la décision de nous faire profiter de sa clairvoyance...

(Et je me souviens de ma surprise, lisant Du sens, me disant «Mais Le Pen au second tour, c'est l'événement qui donne raison à Renaud Camus. Il est temps de parler de l'immigration.» Et je m'attendais naïvement à ce qu'il soit invité à la radio et ailleurs, et qu'enfin on ait le droit de poser les questions qu'on souhaitait, et le droit d'examiner les réponses, oui, non, peut-être. Mais rien.)

dimanche 15 décembre 2002

Trois juifs paranoïaques

Travers, p 67 (1978) : «Les trois grands juifs qui nous ont façonnés nous ont appris, grâce à la sûreté de leur paranoïa, que tout est relatif, jusqu'à la vérité, et qu'il n'est de discours qui n'en cache un autre (...)».

Lorsque j'ai lu cela (cité dans Du sens), je n'ai pas osé demander qui étaient ces juifs. J'ai imaginé que le "nous" représentant l'Occident du XXe siècle, et peut-être la France, ces juifs devaient être Proust, Freud et Marx.

Cependant, à l'adresse suivante, je trouve ceci, datant de "l'affaire" (2000) : «Les paranoïaques qui nous ont formés, que ce soient Marx ou La Rochefoucauld, Freud, Pascal ou Nathalie Sarraute, nous ont appris que le sens avait une origine, et même plusieurs, Dieu merci : désir ou vanité, terre, ciel, paysage, intérêt ou roman familial.»

Et donc je souhaite vous poser la question suivante : à votre avis, qui sont les "trois grands juifs" évoqués en 1978?


réponse de Renaud Camus (message suivant) :

Marx, Freud et Einstein («tout est relatif»)

vendredi 13 décembre 2002

Définitions de l'Europe

Lorsque j'ai découvert Du sens, je me souviens m'être dit que la définition de l'Europe selon Camus recouvrait les territoires dont les têtes couronnées s'échangeaient filles et sœurs aux siècles précédents, de Kiev à Edimbourg, de Stokholm à Lisbonne. Tandis que la définition qui accepterait la Turquie en son sein serait davantage la définition de la Méditerranée selon Braudel, nous emmenant alors par-delà la mer jusqu'au limites du Sahara, par-delà la Turquie jusqu'aux portes de la Perse.

Mais l'Europe d'après-(deuxième)guerre n'est plus une entité ni historique, ni géographique, son sens (puis-je réellement utiliser ce mot en ce lieu?) est économique, sa légitimation, plus ou moins officiellement avouée, est d'être un contrepoids aux Etats-Unis. Dans cette définition dés-enchantée de l'Europe, il faudrait alors que la Turquie présente un intérêt économique suffisamment important pour compenser les inconvénients d'une situation intérieure fragile. Est-ce le cas?

vendredi 18 octobre 2002

L'obsession juive

Il y a belle et bien une obsession juive chez (dans l'œuvre de) Renaud Camus, et ce, dès les premiers ouvrages.

L'étrange, et pardonnez-moi d'écrire de telles évidences, davantage destinées aux visiteurs de passage qu'aux lecteurs fidèles, l'étrange, donc, est que cette obsession soit exactement l'inverse de celle que lui reprochent ses détracteurs : elle est un hommage à la culture juive, jointe à la douleur permanente du souvenir du Désastre.

1978 - Travers, p 67 : «Les trois grands juifs qui nous ont façonnés nous ont appris, grâce à la sûreté de leur paranoïa, que tout est relatif, jusqu'à la vérité, et qu'il n'est de discours qui n'en cache un autre (...)».

1983 - Roman Roi, p 496 : «Les os de ma mère ne sont pas enfouis dans cette terre qui ne flâtera plus nos ombres hâtives, mais dans quelques charniers d'Allemagne ou de Pologne, dont je ne sais même pas le nom. (...) Et quand une fois j'ai osé m'adresser à l'un des hommes de bure, il m'a dit : «Sarah Steiner! Mon pauvre enfant, elles s'appelaient toutes Sarah Steiner!» Pour m'éloigner de lui, j'ai prétendu que je comprenais exactement ce qu'il voulait dire, et je comprends maintenant qu'il ne voulait rien dire exactement.»

1991 - l'Elégie de Budapest, p 316 : «C'était au demeurant un garçon sympathique, pour autant qu'il soit possible d'être antisémite et sympathique, et ce doit l'être évidemment, sans quoi tout serait beaucoup trop simple, et rien si grave.»

1997 - Discours de Flaran : «Comment produire encore de l'art, quand par décence on ne veut plus rien dire, plus rien vouloir, plus rien montrer?»

2002 - Du sens, p 387 «Le XXe siècle culturel et, je crois, spirituel se ressemblerait plus à lui-même si les Juifs y figuraient seuls que s'ils n'y figuraient pas du tout.C'est à eux qu'il doit sa forme générale et ses contours, sinon toute sa chair.»

Et la question : que faire maintenant, maintenant après le Désastre?
Et cette proposition de réponse toute simple : et si l'on cessait de parler, de traiter des juifs sur un mode à part? Si l'on s'autorisait à porter sur eux les jugements que l'on n'hésiterait pas à porter sur des bretons ou des protestants? Et si l'on réinscrivait les juifs dans le discours commun?
Et ce, aussi bien en politique internationale (Buena Vista Park 1980 p 91 : «Israël - L'Occident a essayé d'expier, vingt ans durant, sa culpabilité monstrueuse à l'égard des juifs en refusant d'envisager que l'Etat d'Israël puisse être coupable de la moindre injustice à l'égard des Palestiniens (et à fortiori de sévices)») qu'en politique culturelle nationale (La Campagne de France 2000 «les collaborateurs juifs du "Panorama" de France-Culture exagèrent un peu, tout de même (...)»)

Avec les résultats que l'on sait...

NB: EB signale ensuite la p.286 de La Guerre de Transylvanie.

vendredi 30 août 2002

Se souvenir des souvenirs

J' en profite donc pour aborder le thème de la mémoire.

J'appelle "motif" un thème qui réapparaît régulièrement dans une oeuvre. Par exemple, l'heure du coucher et le baiser maternel constitue un "motif" dans Du côté de chez Swann. (Il existe peut-être un terme consacré par l'étude littéraire (GC, je compte sur vous)).

Il me semble voir apparaître, au cours de mes premières lectures de RC, le motif que j'appellerai "les souvenirs des autres". Cela consiste à rapporter les souvenirs des personnes que l'on rencontre (le narrateur raconte que X se souvenait...)

Voici quelques exemples pour illustrer mon propos:
- il y a bien sûr dans Du sens (p 218) les souvenirs de Jean Puyaubert. (RC ne raconte pas ses rencontres avec Jean Puyaubert. Il nous raconte les souvenirs de Jean Puyaubert.)
- dans Journal d'un voyage en France, p194 : "Elle a 82 ans. (...): - Mon père se promenait (...) Il a dit (...) Ma mère se souvenait d'une demoiselle T. (...) Mademoiselle H. se souvenait bien de la petite T. (...)"
- dans Vaisseaux brûlés, le motif apparaît souvent. Par exemple, l'évocation des parents de Rodolphe, le jeune homme qui ne supporte plus la violence pour l'avoir trop connue. (Je n'ai pas la référence exacte).
- dans Roman Roi (dans les cinquante premières pages, je n'ai pas l'ouvrage sous la main), se dessine le même motif, sous une forme plus retorse : il s'agit de préparer les souvenirs futurs des enfants . Les enfants ont dû suivre le cercueil de la princesse Amélie dans les années trente. Ainsi, en l'an 2000, ils pourront le raconter.

Je ferai les commentaires suivants :
Il y a une grande délicatesse à parler non de ses propres souvenirs, mais des souvenirs des autres. Le narrateur accepte de s'effacer, de ne plus être celui qui focalise l'attention.
Lorsqu'il s'agit des souvenirs de personnes aujourd'hui disparues, c'est un hommage de la tendresse. Dans le même mouvement, la mort recule. Nous sommes composés de souvenirs. Si nos souvenirs nous survivent dans les vivants (donc que les vivants ne se souviennent pas simplement de nous avec eux, mais de nous racontant nos souvenirs), nous-mêmes, mais aussi notre époque, un monde qui s'enfuie, perdure encore un peu. Il y a résistance à l'effacement.
Les souvenirs des autres en nous permettent également de tisser cette tradition "antique et directe" dont parle Proust. Il y a transmission orale de l'histoire. Les souvenirs d'une personne âgée nous font franchir les siècles (il me semble que la princesse Amélie est dite être née en 1848. Lorsqu'en 2000, les vieillards raconteront à leurs petits-enfants avoir suivi son cercueil, il s'agira d'un témoignage direct, et ces petit-enfants pourront le raconter en 2068... De même lorsque RC se souvient, en 1981, de Madame H., 82 ans, se souvenant de son propre père). En préparant ainsi, dans "Roman Roi", le souvenir des enfants, le roi Roman met délibérément en place les moyens d'unir l'histoire du pays aux souvenirs des habitants. C'est ainsi que, dans l'épaisseur du temps, se façonnent les Caroniens-de-souche.

Une église française

Que cette église était française! Au-dessus de la porte, les saints, les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de noces et de funérailles étaient représentés comme ils pouvaient l'être dans l'âme de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et Virgile, de la même façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers de Saint Louis, comme si elle l'avait personnellement connu, et généralement pour faire honte à mes grands-parents moins "justes". On sentait que les notions que l'artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au XIXe) avaient de l'histoire ancienne ou chrétienne, et qui se distinguaient par autant d'inexactitude que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, mais d'une tradition à la fois antique et directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann p.150, Pléiade Clarac


Et si Du sens était à Proust ce que Buena vista park est à Pascal? (Du sens, p167 et suivantes).

mardi 27 août 2002

Impressions suite à une première lecture de Du sens

Ce qui suit est une tentative d'analyse des impressions ressenties suite à une première lecture de Du sens.
Cette lecture a été par chance totalement naïve, non prévenue : Renaud Camus et l'Affaire m'étaient totalement inconnus avant que je ne commence Du sens.

Concernant tout d'abord le texte, l'adjectif qui vient le plus spontanément à l'esprit est "clair". Cette clarté est due à l'extrême attention que l'auteur porte à ses phrases : tous les mots sont présents, soigneusement ordonnancés, la syntaxe et la ponctuation sont rigoureusement respectées. Le lecteur n'a pas à fournir d'efforts, il n'a pas à suppléer un manque de clarté ou une imprécision de la phrase. Tout est écrit avec la plus grande rigueur, il suffit de lire avec la même rigueur. L'écriture de Renaud Camus suppose donc que le même respect soit accordé au texte de la part de l'auteur comme du lecteur. Elle suppose fondamentalement un engagement réciproque, l'auteur s'engageant à écrire un texte précis et rigoureux, le lecteur à lire tous les mots, à être à l'écoute de toutes les nuances. En cela, cette écriture s'apparente à celles de Proust ou de Claude Simon.
Cette lecture est par nature lente et attentive, elle n'est pas le temps de la lecture journalistique du "compte-rendu de lecture", destiné à fournir la matière du "papier" du lendemain ou de la semaine.
Ici déjà s'esquisse l'incompatibilité fondamentale entre l'écriture camusienne et la lecture journalistique. Il ne s'agit pas de la même urgence.

La première lecture de Du sens laisse une impression de déception, dans l'ancien sens du terme: il y a tromperie, ce n'est pas ce qu'on pensait, mais que pensait-on, et qu'est-ce que c'est?

Les premières pages de Du sens évoquent la Turquie, analysent la notion d'étrangers et d'étrangèreté, et le statut de l'écriture dans un journal. Nous sommes p.46, le premier extrait de La Campagne de France est cité. Le lecteur pense découvrir le sujet de Du sens : "...d'aucuns ont pu reprocher au volume Corbeaux (...) de n'être pas une "réponse" aux différentes questions soulevées à l'occasion de cette affaire (l'affaire Camus), Du sens (...) voudraient débattre de ces questions au fond;et ne pas encourager les accusations de dérobade." Le lecteur (qui lit un peu trop vite, il n'est pas habitué), en conclut que Du sens est une plaidoirie, qui va expliquer et justifier les tenants et les aboutissants de ladite affaire Camus.

Lorsque quelques jours plus tard le lecteur referme le livre, il a l'impression que quelque chose sonne faux. Mais quoi? Mais oui, ce livre n'est pas une plaidoirie, c'est une contre-attaque, vigoureuse, argumentée, qui démonte et démontre si bien les manipulations lors de l'"affaire Camus" que les manipulateurs (pense-t-on) ne peuvent que mourir de honte d'être ainsi mis à découvert. Et dans toute la dernière partie du livre, non seulement Renaud Camus démonte les machinations dont il a été victime, mais il réitère les opinions qui l'ont fait accuser deux ans auparavant.
Ainsi, nous assistons à un premier tour de passe-passe : Du sens semblait un livre défensif suite à l'affaire, c'est en réalité un livre offensif qui confond ses adversaires et réaffirme tout ce pour quoi La Campagne de France avait été censurée.
(Remarquons au passage la malicieuse construction qui permettrait à un lecteur attentif de reconstituer l'ensemble des passages censurés de son volume de La Campagne de France, volume qui aurait été malheureusement acheté après l'affaire.)

Durant la première lecture de Du sens, linéaire, littérale, avant que la véritable nature du livre, offensive, ne lui apparaisse, le lecteur est déjà une première fois confronté à une impression de malaise. Un doute fugace, mais persistant, s'est emparé de lui.
Ce doute survient p.366. Tous les passages censurés de La Campagne de France cités jusqu'ici concernaient "les mulsumans de France". Renaud Camus a expliqué comment il considérait les étrangers, ce que représentait pour lui la culture juive, les questions qu'il se posait sur qu'est-ce qu'être français, mais le lecteur n'a pas encore vu, pas encore lu, une seule ligne tirée de "La Campagne de France mettant en cause des juifs, ou les juifs. Et p 342, c'est la pétition "Déclaration des hôtes-trop-nombreux-de-la-France-de-souche" qui est présentée. Rien donc, jusqu'à cette page 366, ne permet au lecteur non prévenu de s'attendre à ceci: "prenons dans son entier le premier paragraphe, qui a consisté l'hyper-centre de la polémique autour de La Campagne de France (...) "Les collaborateurs juifs du "Panorama" de France-Culture exagèrent un peu, tout de même: d'une part ils sont à peu près quatre sur cinq à chaque émission, ou quatre sur six, ou cinq sur sept, ce qui sur un poste national et presque officiel constitue une nette surreprésentation d'un groupe ethnique ou religieux donné; d'autre part ils font en sorte qu'une émission par semaine au moins soit consacrée à la culture juive, à la religion juive, à des écrivains juifs, à l'Etat d'Israël et à sa politique, à la vie des Juifs en France et de par le monde, aujourd'hui ou à travers les siècles. C'est quelquefois très intéressant, quelquefois non; mais c'est surtout un peu agaçant, à la longue, par défaut d'équilibre."

Le lecteur non prévenu reste interloqué. Il relit : "...a constitué l'hyper-centre...". Comment? Après toutes ces pages sur les musulmans et les Français de souche, la véritable origine de l'affaire, qui a quand même provoqué la censure d'un livre, en France, en l'an 2000, ce qui n'est pas si courant, c'est ce paragraphe, qui paraît, avec ses virgules et ses précisions, bien anodin : "exagèrent un peu...un peu agaçant". Le lecteur est pris d'un doute fugace. Se pourrait-il que toute l'affaire ne soit due qu'à la vexation d'un petit groupe de journalistes influents? Ou à l'hyper-sensibilité d'une communauté ayant souffert de façon inouïe? Faut-il comprendre que personne n'aurait rien trouvé à redire à tous les écrits de Renaud Camus, s'il n'avait égratigné quelques personnalités juives? (Et plus tard, cette impression réapparaîtra p 507, quand le lecteur prendra conscience que les remarques camusiennes sur Miss Pays de Loire datent de 1996, époque à laquelle elles avaient suscité bien peu de réactions.)
Le lecteur est indécis. Sans doute, si tel était le cas, Renaud Camus aurait-il fait remarquer à ses adversaires leur manque d'intérêt pour les musulmans ou les Français-non-de-souche tant qu'eux-mêmes n'avaient pas été mis en cause? Sans doute aurait-il souligné la récupération? A moins qu'il n'ait dédaigné, tel Puyaubert ne soulignant pas l'antisémitisme de Céline, de mettre en lumière un tel égocentrisme ou un tel égocommunautarisme. Le lecteur soupire. Il n'a que des doutes.

Ainsi, deux déceptions s'entrelacent à la première lecture : le lecteur pensait lire une plaidoirie, il lit une contre-offensive, il a pu penser un moment que l'"affaire" concernait l'immigration, notamment arabe, tandis que son épicentre s'avère être quelques personnalités juives.
Mais la thèse qui va être soutenue ici est que le sujet de Du Sens n'est pas l'affaire Camus, que l'affaire n'est qu'un prétexte. Du sens n'a pas un sujet, mais deux, c'est l'entrelacement d'un traité de littérature, (qu'est-ce que la littérature?) et d'un traité de politique (comment vivre ensemble? qu'est-ce qu'être français). C'est l'extention de Buena Vista Park (traité de littérature) et de Eloge du paraître (traité de politique).

La structure de Du sens est complexe, et les phrases qui suivent sont bien trop schématiques. Ce ne sont que quelques pistes.
Toute la première partie (jusqu'à la page 366) serait plutôt littéraire et davantage théorique. C'est dans cette partie que se trouvent les longues citations de Proust et de Bruno Chaouat. C'est ici que sont évoqués Maurras et le travail de Sarah Vajda, que sont cités Paul Celan, Primo Levi, Daniel Sibony, Pascal, Pierre Force. C'est aussi la partie de la mémoire, à travers Proust, bien sûr, mais aussi Jean Puyaubert, ou même les souvenirs personnels de l'auteur. La mémoire, et une époque qui disparaît avec la bourgeoisie, une certaine France qui s'efface, la mémoire, qui permet de faire la transition vers le présent.
La seconde partie, après le dévoilement de "l'hyper-centre" de l'affaire est plus actuelle et plus politique. C'est la contre-offensive, après le long détour par la littérature. C'est ici que seront dénoncées la doxa, la tendance absorbante de la petite-bourgeoisie, les lectures trop rapides de personnes dont s'est quasiment le métier de lire. C'est aussi ici qu'apparaîtront des réflexions sur la démographie, le match de foot France-Algérie et l'immigration.

Pourquoi avoir mêler deux traités, l'un de politique, l'autre de littérature? Et pourquoi avoir appelé cet entrelacement Du sens?
C'est le livre en son entier qui répond à cette question, par sa structure même. A tout moment, nous passons d'une spère à l'autre. La culture est politique, elle concerne notre vie en commun. La culture est littérature, elle donne sa forme au monde. Le sens est ce qui passe de la littérature à la vie, de la vie à la littérature. La littérature donne forme au monde, et le matériau du monde, c'est la bêtise, le sens qui insiste. Il y a un jeu perpétuel, insaisissable.

Le livre lui-même est insaisissable. Il ne peut être résumé. Car parler de l'un des aspects du livre, c'est ne pas parler des autres, ces autres aspects qui aussitôt se présentent à notre esprit. Nous sommes toujours obligés d'en dire moins, car nous ne pouvons dire tout.

mercredi 21 août 2002

Les grandes questions

Qu'est-ce que vous voulez dire exactement par la race juive ?
Vous n'auriez rien de plus petit, comme question? avais-je été tenté de lui répondre.

Renaud Camus, Du sens, p.362, P.O.L, 2002

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