Véhesse

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Billets qui ont 'destin' comme mot-clé.

vendredi 7 juin 2013

Prémonitoire

Le coffre et les ailes étaient en bouillie, la malle bâillait comme la bouche d'un idiot de village en train d'expliquer qu'il ne connaît rien à rien. Les portières haussaient les épaules. Le pare-chocs était presque vertical. «La présidence à Ronald Reagan», clamait un placard qui y adhérait encore.

Kurt Vonnegut, Abattoir 5, début du chapitre 9 (1971, Points Seuils - paru en 1969 aux Etas-Unis)

jeudi 23 décembre 2010

La Grèce antique à la découverte de la liberté, par Jacqueline de Romilly

Billet commencé le 17 décembre : je regrette que mon retard à l'écrire ne l'ai transformé en hommage. Il est désormais avant tout un moyen de mettre des citations en ligne, avec toujours le même espoir: susciter l'envie (le besoin) de lire le livre lui-même.

En finissant de copier les citations de ce billet, je me dis qu'il n'est sans doute pas insignifiant que le mot "gentil" soit désormais interprété comme "condescendant", et le mot "libéralité" considéré comme une marque de paternalisme. La générosité et la gratuité ne provoquent plus que méfiance quand le goût effréné, un peu fou, de la liberté est perdu.


Ce livre est un livre de vulgarisation, et a ce titre possède une voix particulière, un peu didactique. C'est une sorte de cours d'histoire accéléré, dégageant les grandes tendances qu'il restera ensuite à enrichir par des lectures plus précises.
Jacqueline de Romilly a pour projet d'étudier l'émergence de la notion de liberté sous ses différents aspects dans les textes du Ve et du IVe siècle avant Jésus Christ (c'est donc très précis). Elle souhaite se concentrer sur ces deux siècles, mais elle a si bien conscience que ce qu'elle amène au jour appelle un discours du type «Ah, mais c'est comme aujourd'hui, comme…», elle craint tant les récupérations hâtives donc fautives, qu'elle tente de les anticiper. D'une part elle indique les pistes de réflexion effectivement ouvertes par ces textes, d'autre part elle insiste sur les différences dues au temps, à l'épaisseur de temps et d'expérience accumulée depuis cette lointaine époque.

Cette étude de l'histoire, de la philosophie, de l'histoire de la philosophie politique s'appuie entièrement sur une attention infinie et concentrée aux mots, les contextes historique et textuel dans lesquels ils apparaissent pour la première fois, et leur changement de sens, de valeur (au sens de valeur d'une couleur ou d'un son). C'est en fait une étude philologique du mot liberté.

Le parcours ressemble à une promenade, d'abord chronologique, historique, retraçant l'histoire des cités (Athènes, Spartes, Thèbes, sont celles qui sont surtout citées), ensuite plus intérieure, se rapprochant des philosophes.

Il y a cette merveilleuse découverte des Grecs, qui suffit à tout: la liberté ne vaut que par la loi, respecter la loi permet d'être libre (ce qui me fait penser, sans doute trop vite, que le rapport au droit des Anglo-Saxons doit être plutôt grec et celui des Latins davantage romain):
Jason explique ainsi à Médée qu'en quittant le pays barbare pour la Grèce, elle a appris à «vivre selon la loi, non au gré de la force» (Médée, 538). Et Tyndare dans Oreste donne comme un trait grec et non barbare «de ne pas vouloir être au-dessus des lois» (457).

Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, p.52
Et la loi était pour la première fois écrite:
Mais, dans le texte d'Euripide, cette critique amène une opposition, non plus seulement avec la loi, mais avec la démocratie: celle-ci naît grâce à la loi. «Quand les lois se trouvent écrites, pauvres et riches ont mêmes droits. Le faible peut répondre à l'insulte du fort, et le petit, s'il a raison,vaincre le grand. Quand à la liberté, elle est dans ces paroles:" Qui veut, qui peut donner un avis sage à sa patrie?" Alors, à son gré, chacun peut briller ou se taire. Peut-on rêver plus belle égalité?" (433-441).
Ibid., p.63
Ce que tente de nous faire ressentir Romilly, c'est son émerveillement, c'est la nouveauté que cela pouvait représenter, et également son immédiateté. Étudier la naissance des lois écrites, c'est remonter au moment d'avant leur apparition, au moment où elles n'existaient pas, et que même leur idée n'existait pas; puis revenir vers nous, après leur apparition: rien, puis quelque chose, et toujours cette surprise de quelque chose là où il n'y avait rien:
Quand on vit avec des lois écrites depuis des dizaines de siècles, quand elles se sont multipliées sans fin dans tous les domaines, quand enfin il faut, pour avoir affaire à elles, des intermédiaires de toutes sortes, on oublie aisément l'importance de ce pas franchi une fois pour toutes et l'exaltation qu'il inspirait alors. Le lien de la liberté et de la loi reprend plus d'éclat dans ce contexte historique.
Et de même la démocratie. À l'époque où écrit Euripide, elle a tout juste un siècle. Elle s'est, pendant ce siècle, affirmée et précisée, grâce à diverses réformes de détail, allant toutes dans le même sens. Les grands-parents des contemporains d'Euripide devaient garder des souvenirs d'avant la démocratie.
Ibid., p.67-68
Mais le droit ne remplace pas la morale, il lui donne forme. Ce qui prime, c'est la dignité que l'on doit à soi-même.
En fait, le droit et la morale se rejoignent ici; et l'important est que se soit alors répandue cette conscience encore vague et incertaine, mais tenace, des égards dus aux autres, quand justement ils sont en position de faiblesse ou de danger.
Ce qui a pu masquer cette importance des aspirations grecques et athéniennes à ce droit des gens, indépendamment de toute appartenance à une cité, est sans doute une différence de formulation, dont la portée mérite d'être relevée. En effet, là où le monde moderne parle de droits, les Grecs, eux, parlaient de devoirs.
Ibid., p.98
(C'est moi qui souligne.)

Comment concilier liberté et autonomie, comment, dans une fédération des villes grecques, indispensable face aux barbares, comment protéger chaque cité de la tendance naturellement expansionniste d'Athènes, si sûre d'elle? Romilly note les hésitations, les tentatives, la cruauté de l'histoire qui peut effacer en quelques semaines des mois de réflexion. Qu'il s'agisse de noter que la génération des grands-parents d'Euripide ne connaissait pas la loi écrite ou que des accords longuement pesés allaient être réduits à néant, c'est le temps que gomme Jacqueline de Romilly, non en le rapportant à notre époque mais en nous transportant au IVe siècle, en effaçant toute tentation comparatiste (il ne s'agit pas de comparer, il s'agit de tirer des enseignements).
Il est en un sens pathétique de penser que ces discussions juridiques minutieuses se tenaient en 337, au lendemain de la descente foudroyante de Philippe en Grèce et de sa victoire de Chéronée, et que, l'année suivante, Alexandre devait lui succéder. En 335, ni Athènes, ni aucune des autres cités, ne comptait plus.
Ibid., p.119
La liberté est un exercice difficile, c'est un équilibre introuvable, elle peut être détruite aussi sûrement par des ennemis extérieurs que par ses propres abus. (Le livre suit ainsi la chronologie comme une démonstration: en cela il est simplificateur, étant évident, comme il le note à quelques reprises, que tous les courants ont existé à chaque époque.)
Le siècle des philosophes va naître de ces tensions internes aux conséquences contradictoires de la liberté:
Très tôt, en effet, les Athéniens ont perçu les inconvénients ou les problèmes de la liberté démocratique. Des textes, contemporains de ceux que nous avons cités pour illustrer les beautés de cette liberté, en disaient déjà les dangers. mais, à cette époque, leurs voix étaient moins nombreuses et moins éclatantes que les autres. Et, surtout, elles ne disaient pas que ces dangers se retournaient contre la liberté elle-même. […]
[…]
Si la victoire sur le Perses avait été une expérience dans un sens, ces trente années [de guerre] qui achèvent le Ve siècle en constituaient une autre, inverse et non moins importante. L'une avait avivé les enthousiasmes, l'autre fut le point de départ des réflexions. Ce n'est pas un hasard si le IVe siècle, dans cette Athènes vaincue et désormais ramenée à un rôle moins actif, fut et reste pou nous le siècle des philosophes. […]
Au début, quand les Athéniens s'aperçurent que leur démocratie comportait des aspects fâcheux, leur première réaction fut d'incriminer des individus: les démagogues. C'était leur faute. Ils voulaient plaire au peuple et pour cela le flattaient, donc lui mentaient.
[…]
De même Aristophane, dans Les Cavaliers, instaure une sorte de compétition d'ignorance et de malhonnêteté entre ceux qui vont diriger les affaires; et il montre les deux candidats flattant le peuple tant qu'ils peuvent. […]
Enfin Thucydide, quand il oppose Périclès à ses successeurs, ne retient qu'un trait: Périclès était assez sûr de sa supériorité pour parler toujours raison au peuple. Au contraire, les hommes qui suivirent étaient, «par eux-mêmes, plus égaux entre eux, et ils aspiraient chacun à cette première place; ils cherchèrent donc le plaisir du peuple, dont ils firent dépendre la conduite même des affaires» (II, 65, 10). Aussi pratiquèrent-ils «les intrigues personnelles, à qui serait chef du peuple».
[…]
Pourtant on remarque que de tels chefs ne laissent plus guère de place au débat, qui était bel et bien l'essence de la liberté politique? Cléon, dans Thucydide, parle des belles paroles et des paradoxes dont on abreuve le peuple; et son adversaire rétorque qu'il y a pire: il y a ceux qui usent de la calomnie et qui intimident ainsi leurs adversaires. Résultat: ils se taisent, «et la cité est ainsi privée des avis de ses conseillers, que retient la peur» (III, 42).
Ibid., p.123-126
Les pages qui suivent montre la liberté mise à mal par les excès de ceux qui pratiquent une liberté sans frein. C'est la loi et le respect de la loi qui sont les remparts de la liberté.
La gravité de ce divorce entre la liberté et la loi apparaît bien si l'on considère la conduite des citoyens les uns envers les autres. […] La réalité concrète — nous la connaissons encore —c'est la criminalité et l'insécurité.
[…] Mais soudain on retrouve chez lui [Démosthène] la même ardeur triomphante qui marquait nos premiers textes. Car, au lieu de dire que le mépris des lois est cause de ces désordres, il rappelle avec fougue que la force des lois est le seul remède, le seul garant et de la sécurité et de l'ordre démocratique. […] Et qu'est-ce qui fait la force de ces lois, qui ne sont qu'un simple texte écrit? A cela Démosthène répond: «Vous-mêmes, à condition de les maintenir fermes et de mettre, en toute occasion, leur puissance souveraine au service de l'homme qui les réclame. Ainsi les lois font votre force et vous la leur.»
Ibid., p.132-133
Dans la page suivante, Jacqueline de Romilly évoque le célèbre texte de La République aux pages 557 b et suivante. Mais ce qui m'émeut, c'est une note: Il arrive que la cité démocratique, assoiffée de liberté, «trouve à sa tête de mauvais échansons et se grise à l'excès de cette liberté pure». (Ibid., p.134)
Et la note précise: les Grecs buvaient leur vin coupé d'eau, jamais pur. Ainsi, le «pur» appliqué à cette liberté est celui qu'on utilise pour du vin trop fort. Existe-t-il deux mots en grec, un "pur, sans tâche" et un "pur, trop fort"? Nous dépendons entièrement de lecteurs comme Jacqueline de Romilly ou Pierre Hadot pour nous le dire. Et cette attention si précise, si entièrement absorbée en elle-même est ce qui m'émeut le plus.
(De façon plus détachée (mais pourquoi faut-il donc être toujours détaché?), disons que la philologie est indispensable.)

Ce livre m'a fait découvrit un martyr de la liberté moins connu que Socrate, un personnage de plus à ne pas oublier (qu'avons-nous donc à leur offrir que notre mémoire? Je songe au père de Sébastian Haffner):
Et, s'il est courant de reprocher à la démocratie athénienne la mort de Socrate, peu de textes au monde témoignent mieux de ce qu'est une mise à mort par un pouvoir arbitraire que le récit, laissé par Xénophon, de la mort de ce Théramène, qui, à deux reprises, avait fait partie de l'oligarchie et s'en était séparé. Dans Les Helléniques, Xénophon rapporte comment le chef des oligarques traduisit Théramène devant le Conseil, le dénonça comme ennemi du régime, et comment celui-ci se défendit, expliquant pourquoi, à plusieurs reprises, il avait protesté. Son adversaire sachant qu'il fallait un vote pour obtenir la mort d'un des Trois Mille, trancha alors: «Eh bien, moi — ce furent ses paroles — j'efface de la liste Théramène que voici, avec votre assentiment à tous. Et cet homme, ajouta-t-il, nous le faisons exécuté» (II, 3, 51). Ce fut fait, bien que Théramène se fût aussitôt réfugié auprès de l'autel. Il en fut arraché par des gardes armés de poignards — cela, c'était, cinq ans avant la mort de Socrate, la mort sous l'oligarchie.
Ibid., p.144
La démocratie change de sens, elle perd de sa fougue, de sa folie théorique, pour se domestiquer (et par delà les siècles, j'en éprouve du regret.) L'essentiel se perd, s'est perdu, au profit du quotidien.
C'est dans ce bouillonnement de recherches qu'apparaît la politeia d'Aristote — mot qu'on traduit parfois par «république»; et elle n'est pas sans rapport avec le vieux rêve des modérés.
[…]
Il est certain qu'alors les textes changent de ton. On ne parle plus tant de la liberté (eleutheria): on parle davantage de droits. On emploie beaucoup le mot kurios, qui désigne tout ensemble la haute main pratique de celui qui est maître des affaires (kurios tôn pragmatôn), et tel droit de détail reconnu par les textes […]. La grande soif d'affranchissement a donc été remplacée par un monnayage de droits, qui sont inscrits dans des textes et ne sont pas nécessairement liés à la liberté politique.
Ibid., p.149-150
Finalement, ce sont moins les lois que la façon dont elles sont envisagées qui est important. Isocrate appelle à la vertu. (Le schéma est toujours le même: une catastrophe survient et provoque la réflexion: comment cela a-t-il pu arriver? Comment y remédier, éviter que cela se reproduise?)
Si la crise était venue de l'ambition des démagogues, de la légèreté du peuple, du manque d'esprit critique des uns et des autres, si les valeurs avaient été secouées et faussées, si l'on avait perdu le respect des parents et de maîtres, si l'on avait pris l'habitude de transgresser les lois, ce qu'il fallait était remédier à ces dispositions.
[…]
[…]; il n'empêche qu'en insistant sur la vertu plus que sur les institutions, Isocrate défendait des vues qui rejoignaient l'orientation majeure de Platon, et qui allaient mettre leur marque sur les analyses de tous — en passant par Cicéron et Montesquieu. Faut-il s'en étonner? Peut-on nier qu'un régime a finalement le sort que lui préparent les gens chargés de l'éducation de tous? Cette idée est évidente, mais trop souvent perdue de vue.
Il faut enfin ajouter que cette réforme de la vie de tous les jours, des habitudes civiques et de la morale a tellement la priorité sur le reste que les réformateurs y sont plus attachés qu'aux institutions elles-mêmes. Isocrate a dit que le régime politique était «l''âme» de la cité. Il a aussi dit: «Ce n'est pas par les décrets, mais par les mœurs que les cités sont bien réglées»; l'obéissance aux lois, enfin, dépend moins de la façon dont elles sont rédigées que les habitudes morales léguées par l'éducation.
Ibid., p.150-151
Jacqueline de Romilly fait remarquer que cet appel à la vertu paraît bien loin de la liberté; cependant, c'est un tort, car il est arrivé une fois dans l'histoire grecque qu'une prédication morale sauvât Athènes et l'idée de liberté: ce fut l'instauration de la «concorde» pour sortir de la guerre civile. Réconciliation, interdiction d'évoquer le passé. Et Romilly de conclure: «Athènes ne réussit peut-être pas à améliorer son régime, mais elle réussit sur ce point essentiel: elle n'eut plus de guerres civiles, jamais.» (p.152-153) Peu à peu le livre se détourne des principes gouvernant la cité pour observer l'individu (est-ce le mot, est-ce anachronique?)
Et de même qu'Athènes, arrogante dans sa liberté, se sentait le devoir de protéger le faible ou l'étranger, l'homme libre se caractérise par sa générosité, sa libéralité. La liberté forge un caractère, certains caractères ne peuvent qu'être libres:
En même temps, l'élargissement de la notion aboutit à l'apparition de mots nouveaux, qui, eux, n'ont bientôt plus que cette valeur morale.
Un des contraires de «libre» est le mot grec aneleutheros. Or, à un exemple près, il ne se rencontre qu'à partir de la fin du Ve siècle, et avec une valeur toujours morale. Platon, Xénophon, Aristote, l'emploient dans le sens d'«indigne d'un homme libre», pour désigner la mesquinerie et la servilité. Puis apparaissent eleutherios et eleutheriorès, qui servent à désigner cette liberté d'allure, ou d'esprit, qui va avec le courage et la générosité. L'adjectif existait auparavant, mais il était réservé à Zeux: Zeux Libérateur. Désormais, à partir de Xénophon ou de Démocrite, c'est-à-dire à partir du début du IVe siècle, voici qu'il désigne les hommes qui ont des façons d'hommes libres, ou qui pratiquent, selon la formule traditionnelle quine correspond pourtant plus à nos habitudes de vocabulaire modernes, la «libéralité».
Ibid., p.158
C'est finalement par rapport à soi-même qu'il faut être libre, mais cette prise de conscience met longtemps à apparaître dans les textes.
De fait, ce vocabulaire de la liberté que nous cherchions en vain dans la réflexion politique de l'époque se retrouve soudain, enrichi et transposé, dans un domaine nouveau. […]
Cette évolution, ou plutôt cette translation, ne se marque pas seulement dans l'emploi des mots ou des jugements de valeur: elle se traduit aussi, et surtout, par une analyse morale nouvelle, montrant que les passions sont pour l'homme une servitude. […]
Un mot rend bien compte de ce combat à mener: c'est le mot ''kreittôn'', «qui l'emporte sur». On peut l'emporter sur l'argent: c'est ce que Thucydide dit de Périclès, parce qu'il est inaccessible à ces tentations; et plusieurs passages d'Euripide emploient la même expression. On peut aussi l'emporter sur la colère. Peu à peu l'âme apparaît avec ses divisions, ses batailles, ses succès et ses défaites. Des parties de l'âme commencent à se distinguer les unes des autres.
Vers les dernières années du Ve siècle, cette idée du combat intérieur se précise et se renforce.
Ibid., p.160-161

La raison, en somme, est gage de liberté.
Elle l'est aussi en d'autres sens. Car la tyrannie des passions n'est qu'un aspect des pressions qu'exercent sur l'homme les circonstances extérieures. Or il faut, d'une façon générale, se laisser le moins possible influencer par ces dernières, qu'elle soient.
Ibid., p.164
La liberté est aussi d'accepter l'inévitable:
Il est même remarquable de penser que, chez Eschyle, la jeune Iphigénie devait être tenue, et bâillonée, qu'elle se débattait et refusait la mort: les victimes d'Euripide, elles, donnent leur accord à l'avance; et, dans l'exécution même, elles refusent toute contrainte.
Ibid., p.164

Peu à peu apparaît l'idée d'une liberté qui serait comme un noyau vivant et irréductible mettant l'homme à part des circonstances.
On voit se multiplier les conseils prêchant la sérénité.
Ibid., p.165
Hommage à Socrate (et précisions, pour éviter les anachronismes):
Et naturellement, parmi ces hommes, au même moment, il y avait Socrate — Socrate plaidant pour une âme raisonnable, Socrate capable de résister à toutes les fatigues, Socrate restant ferme contre les tentatives de séduction du bel Alcibiade, Socrate refusant de quitter la ville à la veille de son exécution, Socrate mourant dans une sérénité souveraine, dont Platon a retracé, pour toujours, le souvenir. Il l'a montré philosophant jusqu'au dernier moment sans se laisser atteindre par le sort.
Socrate n'est pas mort parce qu'il choisissait d'accéder ainsi à une forme de liberté. Rien ne permet de mettre sa mort en relation avec les suicides de philosophes qui se répandirent peu à peu. Il n'a même pas dit qu'il mourrait «libre». Mais on comprend que la perspective de ses derniers moments ait exercé une fascination sur ses disciples, et qu'elle ait pu être parfois considérée comme le début de cette liberté nouvelle, qui ne se trouve que dans les âmes.
Le mot de conscience serait ici trop moderne. Et c'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. De fait, après Socrate, on voit un certain nombre de ses disciples, ou de ses continuateurs, prêcher cette nouvelle liberté, dont l'idée avait mûri doucement au cours des dernières années du Ve siècle. Ils emploient, eux, le mot de liberté. Et ils l'appliquent désormais à un idéal qui ne relève plus des cadres de la cité, ni même de la société.
Ibid., p.166
Dernières pages sur le destin:
Mais surtout — il faut le dire avec force —, jamais, avec les Grecs, il n'a été réduit à l'état d'instrument aveugle et passif entre les mains du destin.
Dire avec précision où passait la frontière serait bien difficile. Les Grecs ne se posaient pas ces problèmes comme nous avons appris à le faire. En plus ils ont certainement varié selon les époques, selon les individus, peut-être selon les heures. Savons-nous bien nous-mêmes, avec certitude, ce que nous pensons en la matière? Nous avons remplacé le destin par le poids de l'histoire et de la société, des hérédités et des gènes, ou bien des traumatismes de l'enfance; mais les choses en sont-elles plus claires?
Pourtant, si le dosage entre la liberté et le destin, pour les Grecs, est variable et incertain, jamais ce dernier ne s'est imposé seul.
Dans de remarquables analyses, répétées à plusieurs reprises, un savant autrichien a exposé de façon magistrale ce que l'on appelle la «double causalité», chez Homère ou dans la tragédie. Le principe est que tout s'explique à la fois par l'action divine et par la volonté humaine.
[…]
On cherche à plaire aux dieux; on les redoute; mais, le plus souvent, ce souci même confirme la part de responsabilité qui reste toujours à l'homme.
Ibid., p.191

dimanche 24 octobre 2010

Mauvais augure

Je pense que je ne suis pas superstitieux, mais sur ma carte bleue il y a écrit Hervé Le Tellier, expire en 05/2009, et ça n'est pas très rassurant.

Hervé Le Tellier, Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable, p.24

samedi 4 septembre 2010

Fatum et téléologie - bibliographie

Je n'aurais jamais dû laisser s'écouler un temps si long sans écrire, il y a toujours un moment, après un long silence, où l'à-quoi-bon est bien près de prendre le dessus. Après tout...

Mon silence reflète aussi mon embarras. Je souhaite écrire quelques lignes à propos d'un colloque auquel j'ai participé, Fatum et téléologie dans le tissage des récits de soi, et je sais déjà que je vais être partielle, partiale et injuste: d'abord pour les interventions en italien, desquelles je ne peux rien dire puisque je ne comprends pas l'italien; ensuite pour les interventions de l'après-midi, ou plutôt celles ayant eu lieu dans la salle de cinéma de Bovino, peu pratique pour prendre des notes; enfin de façon générale, ayant désormais une sorte de paresse à prendre des notes, comme si mes années de notes sur Proust et mon actuel retard concernant Joyce me rendait inapte à noter davantage.

Voici donc des notes sur quelques interventions en français qui sont plutôt une bibliographie et une invitation à la lecture. C'est fragmentaire et incomplet, sans aucune liaison logique, je n'ai jeté souvent que quelques mots sur ma feuille n'y tenant plus, au moment où je me disais que j'allais regretter d'avoir laissé filer tout cela innoté, mais il était déjà trop tard.
J'espère qu'aucun intervenant qui lira ces pages ne m'en voudra, je ferai part de la publication des actes du colloque quand j'en aurai connaissance.

  • May Chehab : Marguerite Yourcenar

Depuis Homère on représente la généalogie par des arbres. Métaphore de l'arborescence.
May Chehab a tenté de dresser une généalogie de la généalogie (une généalogie des représentations littéraires des généalogies, supposé-je en reprenant ces notes).

L'hérédité, la fatalité: biologie, sociologie, don du ciel => que ce soit social ou biologique, rattache l'individu mortel à son passé.

L'hérédité selon Zola est aussi inévitable que les lois de la pesanteur (préface aux Rougon-Macquart? à vérifier).
Au XXe siècle l'hérédité est devenue la nouvelle Parque: on ne peut y échapper.

Yourcenar (dans Labyrinthe du monde, trilogie) va tenter de remonter le plus loin dans ses ancêtres, puis de faire le chemin inverse, de partir du plus général pour revenir à elle-même.
Il faut boucher les trous de la tapisserie, ce qui implique ou signifie
- un devoir de mémoire;
- un certain régime de vérité historique;
- la métaphore du tissage (et non plus de l'arbre).

Tissage = réseau. May Chehab nous projette cette représentation de Mille plateaux de Deleuze et Guattari par Marc Ngui. Il s'agit d'un rhizome sans centre qui met en question la structure causale et hiérarchique de l'art.

May Chehab termine en parlant des blogs et de Facebook, avec cette conclusion qui m'a fait sourire: et si notre prochaine évolution serait de ressembler à notre avatar?

Je remercie May qui par cette première intervention m'a incitée à me pencher sur le lien généalogie/destin et (re)découvrir la généalogie rêvée de Camus (je la connaissais mais n'avais pas fait le lien avec le nom) et me souvenir de cette phrase de L'élégie de Chamalière: «Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes?»



  • Nicolas Denavarre : Paul Léautaud

Rémy de Gourmont à Paul Léautaud: «Vous serez fonctionnaire, c'est écrit dans votre destinée.»
En fait, cette prédiction ne se réalisera pas. Il deviendra chroniqueur dramatique, d'abord au Mercure de France, puis à la NRF.

Léautaud avait alors écrit trois textes autobiographiques et n'avait plus rien à écrire. Qu'écrire? Le 23 janvier 1907 il rencontre Berta Staub. Il venait chercher des souvenirs d'enfance, il trouve sa vieillesse. Le destin de Léautaud, c'est être vieux. C'est l'anti-Rimbaud.

Léautaud va écrire sous le nom de Boissard, qui va se révéler bien plus qu'un pseudonyme: un super-Moi qui tranche.
Faute de faire des livres, il fait des mots, puis avec les mots, il fait des livres.

Je n'ai rien noté de plus. Nicolas Denavarre nous a décrit le style et le fonctionnement de ces chroniques et nous a dressé un portrait saisissant de Léautaud.



  • Emmanuel Mattiato : Irène Némirovsky (David Golder) et Paul Morand (L'homme pressé)

salle de cinéma: je n'ai rien noté et je suis maintenant bien ennuyée. De mémoire:

Présentation d'Irène Némirovsky. Bien sûr j'en avais entendu parlé mais je n'avais pas compris qu'elle était morte en déportation et que sa fille avait publié en fait un roman posthume. Elle était très connue dans l'entre-deux guerres. Présentation très intéressante, décrivant finalement l'émigration russe comme une sorte de pendant oriental de la "génération perdue" d'Hemingway.

Irène Némirovsky et Paul Morand se connaissaient, on peut imaginer que Paul Morand aurait pu sauver son amie (ou l'a pu et en aurait été empêcher par sa femme? Toutes les suppositions sont possibles et invérifiables).

Je me souviens de la présentation de L'homme pressé, l'impression angoissante d'un homme qui remonte le temps vers sa mort, via la naissance de son futur bébé.



  • Valérie Scigala : Renaud Camus

Comment être heureux en amour, avoir du succès en littérature, pour faire mentir le nom et la mère? Peut-on réellement tromper l'origine?
De la prédiction «Vous finirez sous les ponts» à la promesse indirecte trouvée dans Etc. (p.108) «Sa famille [de Jean Puyaubert] avait reconnu, plus tard, que tous les artistes – amis, relation, ou simplement objets d'admiration de sa part – dont jeune homme il lui avait parlé étaient devenus célèbres: Masson, Breton, Vitrac, Artaud, Crevel, Lecomte, etc».

À la sortie j'échange quelques mots avec un intervenant qui a lu quelques journaux camusiens. «Oh moi, je lis plutôt les Eglogues. — Les Eglogues? Mais quel intérêt? C'est illisible! Pourquoi lisez-vous les Eglogues?» Je suis prise de court, j'essaie de condenser en quelques mots ce que je ressens: «Parce que ça me fait rêver.» Ce qu'il aurait fallu expliquer, c'est l'impression de rapidité spatiale et temporelle, l'impression de multi-dimensions comme dans une ville dont on parcourrait les rues en sachant à la fois ce qu'il y a derrière les murs et le passé de chaque demeure, de chaque boutique.



  • Yves Ouallet : Michel Leiris et La règle du Jeu

Ici la perspective s'inverse: tandis que la plupart d'entre nous ont profité du sujet pour présenter leur auteur favori ou l'objet actuel de leur étude, Yves Ouallet utilise Michel Leiris pour illustrer ses hypothèses sur le destin, l'oubli, l'écriture, le temps, avec une problématisation du sujet (que je n'ai pas notée).

L'écriture du soi : on pense s'être débarrassé du destin.

Michel Leiris : écriture de soi et journal; un ethnographe; un poète.
Toute ligne qu'une plume a tracé doit être une chiromancie.
L'écriture de soi: une tentative de se débarrasser du destin => le risque est de se débarrasser de soi-même.
S'écrire c'est poser le problème de son identité; de ses identités.

Le destin, c'est ce qui a été écrit avant nous, sans nous (le fatum, c'est ce qui a été dit).

La règle du jeu: quatre tomes d'autobiographie, Biffures, Fourbis, Fibrilles, Frêle bruit.
BIFUR = panneau indiquant la bifurcation de la voie ferrée . On pense à la fourche, à Œdipe Roi''. Question: entre liberté et destin, qui suis-je? C'est une vieille question.
Ecrire pour se changer soi-même (une vieille idée: Marc Aurèle, etc.)
Au milieu du quatrième tome, constat d'échec => suicide. échec de la littérature. Et pourtant écriture du quatrième tome = littérature. Ça continue malgré tout.

Finalement écriture de trois soi, de trois types d'identité:
1/ identité descriptive. identité destin. identité idem
2/ on s'en débarrasse. identité nattative. J'écris ma vie (Ricœur). identité ipse. écriture de soi moderne.
3/ identité poétique, créée.



  • Maja Saraczynska : le théâtre du XXe siècle

salle de cinéma de nouveau. J'ai noté quelques mots avant d'abandonner. Tous les grands noms du théâtre du XXe siècle ont été convoqués.

Paul Valéry: la vérité est impossible en littérature; l'écriture de soi (ou le journal? c'est plus vraisemblable) est une prostitution d'un point de vue communication.

autofiction: concept inventé par Serge Doubrovsky.

La question de la mort : inséparable de l'auto-fiction (j'ai découvert l'existence de Sarah Kane, dont le travail m'a rappelé Suicide de Levé)



  • Claire Leforestier : B. Traven et Le Vaisseaux des morts.

On ne sait pas qui se cache derrière ce pseudonyme.
La présentation que nous fait Claire Leforestier est envoûtante. Mais tous les récits de mer m'envoûtent.

Le Vaisseau des morts. Seuls renseignements sur le narrateur: sa nationalité et son métier.
Identité: le narrateur change plusieurs fois de noms. Il donne celui de Pip (Pippin) qui renvoie à Melville. (Nature heureuse, ce qui le rend d'autant plus sensible au coup du sort).
Nom du bâteau: La Yorick. Omniprésence de la mort, tentation de la mort.

Embarquer sur un bateau fragile pour échapper à une superstition, c'est choisir un danger patent contre un danger latent. Être sûr plutôt que douter.

destin: lien avec la généalogie, l'hérédité.
destin: lien avec l'identité.



  • Noémie Suisse : André Breton et Najda

Très intéressant dans cette présentation: l'analyse des photos, du sens des photos et la façon dont elles sont utilisées dans des buts précis.

Projet de Breton: "laisser surnager ce qui surnage". Mais en fait il y a bien une structure. récit déchronologisé mais logicisé, disait Roland Barthes.

«Tu écriras un roman sur moi» ou peut-être Tu écriras un roman surmoi.
irruption de la merveille qui était la maîtresse d'Emmanuel Berl, futur éditeur de Najda.

Le Plan, le Point et la Ligne: analyse topographique. cf. Le surréalisme et la peinture, d'André Breton.
On trouve la notion de "point de fuite dans l'avant-dire de Najda. métaphore du chemin, même si ce qui est avoué est l'errance.

Deleuze: lisible=ligne. œuvre striée. ligne qui relie des points.

Gracq: André Breton, quelques aspects de l'écrivain (1948) : «une grille qui permette de lire le sens de la vie» (p.109)

point de fuite: point du jour, point de convergence, point d'intersection.

Najda: le début du mot espérance en russe.
"La poésie tient du prodige non seulement en ce qu'elle transfigure le passé mais surtout en ce qu'elle préfigure l'à venir". Casarian (citation de mémoire, à vérifier).

Portrait (photo) de Breton à la fin du livre, ce qui n'a pas le même sens qu'un portrait au début. Le livre est peut-être éclaté, mais l'auteur a acquis une unité narrative, "ceci est mon corps". Le portrait constitue un écho à la photographie "L'hôtel des grands hommes". Il s'inscrit dans la fama.

Michel Beaujour: Qu'est- ce que Najda?



  • Aurélia Hetzel : Jacques Borel et Grégoire Hetzel

Ce qui fut troublant, ce sont les histoires en miroir du grand-père et du petit-fils, renforçant l'impression de prédestination, de malédiction à laquelle on ne peut échapper.

Jacques Borel a reçu le Goncourt en 1965 pour L'Adoration: «Je n'ai pas connu mon père, j'avais quatre mois quand il mourut.» Le fils de la folle, internée.

Grégoire Hetzel. Vert paradis. Histoire de ma mère. Pour ma mère, l'important c'est la profondeur. L'apparence ne compte pas. Ma mère ressemblait à une souillon.

Borel : phrase du père à la naissance: «Il en a un tarin»[1].
Borel: l'être = la mémoire. avoir été.

Pas de séparation entre la souffrance individuelle et la souffrance humaine. cf. Crime et Châtiment. Raskolnikov s'agenouille devant Sonia: «Ce n'est pas devant toi que je m'agenouille, mais devant toute la souffrance humaine.»

Rousseau: « Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire.»

Comme des vêtements, les paroles se transmettent. Une famille où tout s'hérite.



  • Massimo Lucarelli : Dante

Mention spéciale pour Massimo qui est intervenu en italien mais a eu la gentillesse de résumer son intervention en français au cours du déjeuner qui a suivi. (De l'italien, je n'ai noté que la phrase "Béatrice est une figure du Christ", que je me suis fait expliquer au repas tant cela m'avait paru étrange. Cela signifie tout simplement que c'est elle qui guide vers le Paradis.)

Il en ressort que si Dante s'est révolté contre le destin à un moment de sa vie (dans la Vita nova? Je ne me souviens plus), La Divine Comédie intervient comme une acceptation de celui-ci, tout étant finalement pour le mieux, l'exil ayant finalement permis une vie plus bénéfique et plus chrétienne que l'absence d'exil.

J'ai eu la surprise d'apprendre qu'on possédait des lettres de Dante à son fils. Dante ne parle jamais de son père, l'une des raisons pourrait être que son père aurait eu la profession infamante d'usurier.



Et deux films extraordinaires :
. Loredana Bianconi, La vie autrement, Belgique, 2005 : interview de quatre (femmes) Belges d'origine marocaine, ayant rompu avec leur famille pour suivre leur propre voie (opéra, théâtre, écriture...) Quatre tempéraments très différents. La plus tourmentée dira «Comme je n'arrivais plus à peindre, je me suis mise à l'escrime. En fait c'est la même chose» (était-ce peindre ou écrire? dans tous les cas, c'est une citation très à peu près).

. Anna Buccheta, Die Traüme Neapels (Dreaming buy numbers), Italie, 2006 : la passion napolitaine pour la loterie. Il existe un livre, le livre des Grimaces, qui permet de convertir tout fait, tout objet, en nombre, et donc de le jouer à la loterie. La réalisatrice commence par nous montrer une échoppe où se vendent les billets, puis choisit quelques personnes et leur fait raconter leur histoire et leur passion.
Jouer à la loterie, ce n'est pas vivre, c'est décider de vivre.
Un vieux monsieur, historien en train de devenir aveugle, raconte: «Moi je suis un bourgeois (borghese). J'ai recueilli Maria, je lui ai dit: "Maria, pourquoi tu joues comme ça? Tu pourrais économiser, mettre quelques sous de côté, pour l'avenir". Elle m'a répondu: "Monsieur, je joue parce que je veux pouvoir dormir la nuit". Et je me suis dit que j'avais des réflexes de bourgeois, économiser, c'était se construire un avenir, elle, elle ne pouvait qu'espérer vivre encore un jour».

Notes

[1] en bonne obsessionnelle, je relève la phrase pour l'inscrire dans la lignée des Tristram Shandy et Lionnerie.

jeudi 5 août 2010

Hérédité, généalogies, destin

Marcheschi aurait-il raison?

1-3-8-3-1-1-2-1-10. Flatters est convaincu que tout le mal vient du nom — que le mien ne m'est pas accordé. C'est la raison qu'il offre à l'insuccès de mes livres. Lui-même est furieux que son propre patronyme, Marcheschi, soit couramment prononcé de toutes les façons imaginables, et qu'en particulier les gens s'ingénient à rendre mou ce qui est dur. Par exaspération d'être couramment Marchéchi il menace de se faire polonais (ou caronien, justement) et de s'appeler une bonne fois Markesky (ou Markeskÿ).

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Il faut dire qu'avoir conservé ce nom de Camus est étrange. Pour ma part, je me souviens m'être dit aux environs de 1987, en voyant ce nom pour la première fois sur une couverture, qu'il ne fallait pas être bien malin, ou terriblement prétentieux, pour ne pas utiliser un pseudonyme. C'est l'objet de mille petites humiliations, de la plus courante «Camus, comme l'écrivain?» à la redoutable «Camus (no relation to the writer)» (Hommage au Carré, p.473).
Pourquoi ne pas avoir changé de nom? Jan Baetens pense qu'il s'agit d'un mouvement de fierté, d'un défi, qu'il s'agit de se poser comme objectif de devenir plus connu qu'Albert Camus:

Signalons, par parenthèse et sans aborder ici de front le rôle que joue le Nom dans l'économie scripturale de cette oeuvre, qu'il n'est pas indifférent que le nom finalement retenu soit Camus, et non pas les hétéronymes Duvert ou Duparc. S'agissant de gloire, s'agissant plus spécifiquememnt du désir de se faire un nom, ce choix est un paradoxe nécessaire. D'un côté, accepter un nom tellement chargé, c'est s'infliger un handicap certain, puisqu'avec lui Renaud risquera fortement d'etre confondu avec Albert. De l'autre, reconnaître ce handicap et agir en conséquence en laissant tomber le nom Camus, ce serait faire aveu de faiblesse et admettre implicitement une incapacité à relever un si formidable défi. Se rabattre sur Duvert (et se battre alors avec Tony Duvert, par exemple) ou prendre un autre nom de plume, ce serait s'avouer trop faible pour affronter et vaincre Albert.

Jean Baetens, Etudes Camusiennes, p.24

Une explication du manque de succès pourrait donc être le nom. Une autre pourrait être le pouvoir catastrophique du journal. Une dernière, hélas, pourrait être tout simplement que l'œuvre camusienne soit mauvaise. Aux heures de doute, Renaud Camus s'interroge dans son journal. Ces heures se tiennent le plus souvent en décembre aux environs de Noël, quand la mère de Renaud Camus est présente dans le château glacé:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.
Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. J'ai mis longtemps à découvrir [...] que son goût affiché et prétendu pour la culture ne s'attachait qu'à son écume, et ne visait qu'à tuer le temps, et à s'assurer de la compagnie. Je n'ai pas de temps à tuer, et je ne cherche pas de compagnie, la ressemblance n'est pas là. Elle est plutôt en ceci : quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l'écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.
[...] Mais je soutiens, et même de plus en plus, et tout récemment, et plus expressément que jamais, dans La Grand Déculturation, qu'il y a dans la culture quelque chose de nécessairement héréditaire. Du coup cette dérision du sens, chez ma mère, devient pour moi une dérision au carré: de quoi suis-je l'héritier en effet, sinon de cette parodie de la culture, qui ne s'attache qu'à des noms, à des titres d'ouvrages, des épisodes, des incidents, et me pousse à acheter pou cette bibliothèque toujours plus de livres dont je ne lis pas un sur dix, ce qui s'appelle lire?
[...] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, journal 2007 (Fayard, 2009) p.480-483

Ainsi, Camus s'est piégé dans ses propres théories. En affirmant que toute culture est nécessairement héréditaire, il se condamne, en tant que fils de sa mère, à n'être qu'un songe creux, une parodie d'écrivain et d'intellectuel. Si la théorie camusienne de la culture héréditaire est juste, lui-même n'est qu'un imposteur et il est normal que son œuvre ne reçoive aucun écho.

Si cette théorie est fausse... alors Renaud Camus a dit une bêtise, et s'il est une chose qu'il n'aime pas reconnaître, c'est bien que ses théories, au moins sur certains sujets, sont fumeuses.

Que faire dès lors? Renaud Camus qui lit L'homme sans qualité recopie une phrase de Musil:

"L'idée qu'il faut faire son devoir là où le destin vous a placé est une idée inféconde; on gaspille de l'énergie inutilement; le véritable devoir consiste à choisir sa place et à modeler consciemment sa situation."

Renaud Camus, Hommage au Carré, journal 1998 (Fayard, 2002) p.466

Musil propose de rejeter son hérédité pour choisir son destin; Camus, s’il partage cette conclusion, souhaite s’inscrire dans une généalogie, même s’il lui faut pour cela la réécrire.

Dans L’Elégie de Chamalières, il assignera d’ailleurs cette fonction à la littérature : permettre de réécrire les généalogies.

Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes? [...] retourner le passé, faire, et l'inverse, que ce ne fut pas ce qui fut, transmuer l'origine en conséquence, réduire la douleur à des stances, en élégie la faille, en un mythe efficace autant qu'harmonieux la terreur initiale ou la honte, la seule alchimie des lettres en est capable, et de redistribuer les cartes, de nous corriger, de nous recréer, de nous offrir un autre jeu, d'autres îles, et la page blanche, encore, sous la tache et sous la rature de cet éternel brouillon que nous sommes de nous-même, ou d'un autre.

Renaud Camus, L’Elégie de Chamalières, p.98, éd. Sables


Il la réécrit de deux façons: d’une part en doutant de sa filiation, en se supposant bâtard, sans que l’on sache bien si cela lui fait horreur en ce que cela suppose la faute de la mère et un défaut d'origine ou si cela le séduit en cela qu’il peut s’inventer le père qu’il souhaite; d’autre part en décrivant du côté maternel un arbre généalogique rêvé qui remonterait à... Vénus:

982. Mes frère et sœur et moi vouvoyons notre mère, mais tutoyons notre père. Le fantasme aristocratique, ou l'influence des mythes aristocratiques, totalement absent chez les Camus, sont parvenus jusqu'à moi, très guillemetés, mais bien présents, à travers les Gourdiat, qui se donnaient pour les descendants d'une noble maison, celle des marquis de Féliçan. Il y avait dans le salon des Garnaudes, dans mon enfance, deux portraits du XVIIIe siècle représentant le marquis et la marquise de Féliçan [...]
984. « Le nom de Féliçan paraît être d'origine italienne, ou au moins savoyarde, ou piémontaise. J'ai plusieurs fois remarqué, sur une autoroute du nord-est de l'Italie, l'indication d'une sortie pour Felissano. Je suppose que c'est par les Féliçan que les Gourdiat se rattachaient comme ils pouvaient, mais avec insistance, à une famille autrement illustre, celle des Frangipani, ou Frankopan, dont une branche est originaire de l'île de Krk, près des côtes de l'Istrie, mais qui elle-même se rattache à je ne sais plus quelle gens antique, laquelle à son tour descendrait de Vénus... de sorte que je pourrais prier cette déesse, comme font les Lévis-Mirepoix la sainte vierge, en l'appelant ma cousine (la folie, évidemment, serait la solution la plus commode. Une fois que l'on a pris sa carte, c'est alors que l'on peut, sans doute, coller en permanence à l'invraisemblable réel, à ses emportements, à ses sautes, à ses gouffres, sans se soucier de justification. Mais...

Vaisseaux brûlés

vendredi 11 juin 2010

Prochaine réincarnation

La seule consolation est que les Lettres, de toute façon, ne sont probablement pas, de nos jours, la meilleure voie vers la gloire. Aurais-je été Pascal Quignard ou Yves Bonnefoy, je ne suis pas sûr que ma présence eût suscité beaucoup plus d'émoi. Alain Finkielkraut, peut-être? Michel Houellebecq? Philippe Sollers, sûrement. La prochaine fois, oui, j'essaierai d'être Philippe Sollers.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.269

mardi 19 janvier 2010

Une chance pour le temps

Ce qui est étonnant finalement, c'est que chaque tome de journal ait sa propre tonalité. Comment expliquer cela? Du 31 décembre N au 1er janvier N+1, pas de rupture, et pourtant chaque journal possède une saveur propre, comme une récolte ou une vendange.
Je reste d'ailleurs persuadée que le journal serait bien différent s'il allait du printemps à la fin de l'hiver ou de l'automne à la fin de l'été : c'est sans doute cette dernière formule qui donnerait les journaux les plus guillerets, suivant le rythme des vendanges, justement. L'année civile, s'achevant au plus noir de l'année, avec les trois mois d'hiver à venir, est vraiment la pire des coupures.

Quelle est donc la cause de cette différence d'un journal à l'autre? N'est-ce dû qu'au lecteur, de son état d'esprit qui a évolué durant les quelques mois qui séparent chaque nouveau tome du journal, le conduisant à lire et ressentir différemment le volume suivant?
Ou chaque journal possède-t-il son esprit propre, la délimitation physique du livre, un an contenu visiblement dans un nombre de pages, permettant réellement (ou plus réellement que pour nous autres, non-écrivants) de tourner la page, de commencer une nouvelle page?

Après le journal âpre, difficile, inquiétant, qu'était L'Isolation, Une chance pour le temps paraît étal, plus calme, plus résigné peut-être. Un certain nombre de décisions sont prises, des état de faits s'installent et perdurent: Madame Camus est hôte permanent au château, ce qui est un souci de moins pour la famille, une charge de plus pour l'écrivain (mais un souci de moins également, malgré la culpabilité de faire reposer le soin "d'occuper sa mère" sur Pierre et sur une voisine), les pompes à chaleur ne fonctionnent pas et une interminable procédure judiciaire se met en branle, très poussivement, la nouvelle voiture ne donne pas satisfaction, les avances sur les livres sont absorbées si vite qu'il faut travailler toujours davantage, sans répit...
Bref, la vie ne se fait ni plus douce ni plus apaisée, et pourtant, le journal est moins désespéré / désespérant que le précédent, on y sent comme une acceptation des choses qui sont ce qu'elles sont... — A Dieu vat.

La grande innovation littéraire de ce journal, ce sont les Demeures de l'esprit: après la note à la note dans la parenthèse dans le crochet, Renaud Camus vient d'inventer la note au journal — notule de la taille d'un volume. Et si les Demeures peuvent être lues sans le journal, il me semble que la réciproque est moins vraie, qu'il faut lire les Demeures de l'année en même temps que le journal, dans le temps où les visites sont décrites, jour après jour: ainsi le journal 2007 est bien plus épais qu'il n'y paraît à première vue.
Mais quel travail! A la fin de la lecture de L'Isolation, je m'étais étonnée du nombre de livres parus depuis fin 2006, me demandant où et comment Renaud Camus avait trouvé matériellement le temps de les écrire: la réponse était très simple: entre quatre et huit heures du matin, dans les chambres d'hôtel... (et de se plaindre, ensuite "d'avoir perdu la main", quand après un ou deux mois de ce régime, son esprit décide de paresser et rentré en France refuse de continuer sur ce rythme (mais de façon général, Renaud Camus ne semble pas vraiment conscient de ce que c'est qu'un corps: se bourrer de charcuterie, donc de lipides, quand on travaille par quatorze ou quinze degrés, c'est tout simplement un réflexe de survie esquimau, et non un accès de boulimie...)) Cette technique d'écriture explique également une différence que j'avais relevée entre les tomes anglais et les tomes français: bien peu de références bibliographiques dans les tomes anglais.
Travail, froid, souci, et l'obsession, par régime ou par économie, de ne pas manger... Est-ce bien raisonnable?

Parenthèse me concernant: je remercie Renaud Camus d'avoir indiqué mon départ du parti, et d'avoir cité in extenso le contenu du communiqué qui m'a fait prendre conscience que décidément, il valait mieux que je m'efface, que mes convictions étaient vraiment trop malmenées et que mon appartenance à ce parti était une erreur de jugement de ma part.
Je le remercie d'autant plus que j'ai failli m'étouffer quelques pages plus loin en découvrant ce qu'il écrit à propos de la possible élection de Barak Obama:

Le "monde occidental", jusqu'à présent, c'était le monde qu'avaient bâti les blancs, les blancs d'origine européenne. C'était aussi le leur. Ce restera le monde qu'ils ont bâti, mais il est vraisemblable que cela ne restera pas le leur. Et déjà il n'est plus tel qu'ils l'ont bâti, bien loin de là. Ils ne semblent pas s'en affliger et paraissent tout à fait disposer, même, à partager ce morceau de monde avec toutes les autres races — et cela d'autant plus volontiers, bien entendu, qu'il n'y a pas de race. Ce qui est troublant, c'est qu'ils sont absolument seuls dans leurs convictions, et que les autres non-races, s'agissant de leur propres territoires, ne donnent pas le moindre signe d'adhérer à cette façon inédite de voir les choses. [...] Il reste que le plus grand pays occidental, si Obama est élu, donnera un signe éclatant que l'Occident n'est pas le territoire des blancs, mais celui des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté. L'Occident sera une idée, et sans doute l'est-il déjà. [...]
Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.457

Ces lignes m'ont plongée dans la stupéfaction. Ainsi, ce qui me paraissait une évidence — que l'Occident était (devenu) une idée, Renaud Camus le découvrait, et ce qui me paraît la base du contrat social, la base de nos sociétés modernes, il paraissait le découvrir — et s'en attrister: «[le territoire] des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté».
Oui, c'est ainsi, et c'est merveilleux!! Mais comment Renaud Camus, chantre "d'une certaine idée de la France", a pu ne pas voir cela durant toutes ces années, alors que cette idée de l'Occident, d'un Occident-idée, vient directement des Lumières, de Voltaire à Rousseau en passant par Diderot (avec sans doute un petit détour par Kant...)? Comment ne voit-il pas que, dans un accès de chauvinisme, il serait possible d'attribuer cette idée de l'Occident à la France, et que c'est en grande partie pour cela que nous sommes aimés (la France, la langue française) à travers le monde? Et que c'est pour cela que les réfugiés politiques espèrent en nous, et que décevoir cet espoir ne peut que faire honte à toute personne "fière d'être française"?

Curieusement, de découvrir ceci m'a "réconciliée", si je puis dire, avec la partie politique de Renaud Camus. J'ai compris qu'il n'y avait rien à faire, rien à dire.
En effet, il ne s'agit plus de se demander si Renaud Camus est plus ou moins de droite, si oui ou non il fait le lit de l'extrême-droite, mais tout simplement d'accepter l'idée très étrange qu'il (que sa pensée) appartient à l'Ancien Régime. Ce que Renaud Camus n'appréhende pas, n'accepte pas, refuse, c'est le monde moderne et la primauté de l'individu, des droits de l'individu et même du citoyen [1]. La sauvegarde de la société, et de préférence dans ses formes les plus anciennes, prime.
Certes, l'individu pourra, par exception, échapper à sa condition, à lire Renaud Camus on a même le sentiment qu'il y est encouragé: cf. la jeune actrice jouant Goldoni (p.218-219) dans ce volume, l'universitaire africaine du Royaume de Sobrarbe (p.601-602), et je suppose que même Barack Obama, en tant qu'homme, ne pourra qu'être félicité, dans cette logique, d'avoir échappé au destin commun à force de travail et de sculpture de soi.
Mais cela doit rester individuel. L'idée qu'un peuple entier, une société entière, non blanche, puisse adhérer aux idéaux occidentaux (l'idée d'un contrat social, le respect d'une constitution) ne paraît pas à Renaud Camus une éclatante victoire occidentale, mais une défaite.
Qu'ajouter? C'est si étrange, si inconcevable à mes yeux, que je n'aurais jamais imaginé que ce fut possible, que quelqu'un puisse penser ainsi de nos jours.

Bref, je ne l'ai pas fait exprès, mais je suis contente d'être sortie du parti avant ces quelques lignes du journal, qui me sont totalement étrangères, même si elles m'ont donné soudain l'impression de comprendre tout ce que je ne comprenais pas des positions camusiennes.


Dernier point: de même que les journaux n'ont pas tous la même tonalité, de même les mois varient. J'ai remarqué que je préfère le mois de décembre, peut-être parce que c'est le temps des bilans, peut-être parce que c'est souvent le moment où madame Camus est au château (faux pour ce journal puisqu'elle y séjourne longuement), ce qui provoque la remontée des sentiments ressassés depuis l'enfance, la colère, la frustration, l'impuissance, tout ce qui rend l'auteur plus proche et plus compréhensible, dans ses goûts, ses dégoûts, ses manières d'aimer et de détester... C'est souvent pour Renaud Camus l'occasion de s'ouvrir, lui qui réussit, malgré des milliers de pages écrites, à éviter de dévoiler certains de ses sentiments, ceux-là même qui permettent de mieux comprendre certaines de ses réactions. Ainsi ces pages découragées en fin de volume:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.

Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. [...]. [...]; quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l' écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.

[suit une page et demie qui se termine ainsi:] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

ibid, p.481-482

Ces lignes, par leur intensité de découragement, n'appellent que le silence navré du lecteur.

Cependant je ne peux m'empêcher de noter un parallèle entre la pensée d'un Occident forcément blanc et celle de la médiocrité obligatoire d'un fils issu "d'une telle mère": selon Renaud Camus on n'échappe ni à l'origine ni à son destin, il n'y a pas de salut.

Et je songe à ce que les Arabes disaient de Lawrence d'Arabie: qu'il avait prouvé que tout n'était pas écrit dans le Ciel, qu'on pouvait y écrire soi-même.

Notes

[1] catégorie plus restreinte et plus contraignante, de plus en plus souvent abandonnée dans les "Déclaration de droits" contemporaines.

jeudi 9 juillet 2009

Les livres sont des bouteilles à la mer

Il me semble, si vous permettez, que la littérature, qui est toute pétrie de perte, dont la perte est la matière même, doit s'accommoder de ces pertes postales, ou du moins de leur possibilité. Les livres sont des bouteilles à la mer. Qu'ils se perdent, dans un monde où tout est fait pour qu'ils n'atteignent jamais la moindre plage ni ne trouvent leur chemin, c'est de très loin le plus prévisible de leurs sorts envisageables. Le miracle est qu'ils atteignent un jour quelque lecteur.

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe, p.321

lundi 20 octobre 2008

Un coucher de soleil prémonitoire

En 1976

Une ou deux fois, ainsi à Olympie, quand le soleil se couchait sur les ruines, entre les arbres, et que s'éloignaient quelques derniers couples, un bras sur une épaule, j'ai pensé qu'il aurait été agréable d'être là avec W., dans une intimité tranquille, affectueuse. Mais j'ai songé aussitôt que les choses ne se passeraient pas du tout de cette façon-là, qu'il me presserait et n'aurait en tête que son maudit gin-tonic de début de soirée [...].

Renaud Camus, Journal de Travers, p.831

En 1995

alors que je l'attends dans la salle des Vents près d'un plateau sur une table basse en avant du canapé sous les Volcans sur un plateau où ont été disposés pour satisfaire à sa requête diverses bouteilles d'alcool de gin de whisky de champagne de vodka de whisky et une carafe de jus de fruit des verres et quelques biscuits d'apéritif d'origine d'ailleurs parfaitement industrielle il faut le reconnaître tandis que le soleil que je l'attendant a vu descendre d'abord assez lentement encore puis se précipiter choir descendre s'enfoncer se précipiter à l'horizon au couchant sur la ligne d'horizon vers le village de Sainte-Mère et au-dessus des tours de l'église et du château de ce village-là cet autre château là-bas au couchant à travers l'espace sur la hauteur au couchant sur la ligne d'horizon au-delà de la vallée dans la fenêtre dans la baie dans l'unique baie la large fenêtre avec un faste une ampleur un éclat une somptuosité d'incendie dont s'était embrasé tout le magnifique soir d'été de commençant été de solstice de cette période de l'année où la nature où le ciel où la campagne se montre à son où la nature au faîte de sa se montre à lui avec une splendeur qui dans cette attente puisqu'il n'arrivait pas que le soleil accélérait sa chute dans l'embrasement somptueux inoubliable de tout l'air de toute la vallée la campagne à travers la large baie percée à travers l'épaisse muraille où venait s'inscrire s'étaler s'inscrire se précipiter tout l'espace embrasé par le dans la dans l'immense embrasure de la vallée lui donnait à penser mélancoliquement d'abord qu'une fois encore il faut le reconnaître la coïncidence entre eux ne se faisait pas ne s'opérait pas n'allait pas s'accomplir échouait la liaison la communion le partage échouait laissant l'un et l'autre à sa à son à sa solitude devant la comme si il faut le reconnaître l'espérance d'un partage d'un échange d'un lien d'une communion était déçue une fois de plus déçue trompée écartée détournée puisqu'il faut bien le reconnaître une fois de plus ils n'allaient pas vivre côte à côte ensemble partager une fois de plus ce moment-là qui était pourtant il faut le reconnaître éblouissant comme un signe un témoignage de la complicité des de la bonne volonté du de l'amitié de de [...]

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.113

Du rapprochement de ces deux extraits on déduira que les gens ne changent pas, ou si peu.

lundi 19 avril 2004

La folie

Il y a fascination de la folie chez Renaud Camus. Nodier, Donizetti, le fou d'Angèle dans Echange, Journal d'un fou et Lettres d'un fou pour Travers, la fascination pour von Ungern, Höderlin, Nietzsche, «Ô fous, nos gentils fous, qui de vos hantises ambulatoires sillonniez ces pentes en tous sens, vos paquets mal ficelés sous les bras, dans quels vieux journaux serriez-vous quelles vieilles lettres, sur votre cœur, et qui vous disaient quoi de ce que c'est que d'être ?» p17 Élégie de Chamalières, et le "décuvage de poussière d'ange" de WB se fait bel et bien en hôpital psychiatrique.
Est-ce que le propre de la folie (littéraire si l'on veut, heureuse, heuristique peut-être, mais folie quand même, en tant qu'elle est une forme de négation du réel) ce n'est pas justement de donner excessivement du sens?
question de Rémi Pellet
Cela me rappelle furieusement Buena Vista Park. Page 89, «Massacre: […] Le bathmologue fou ne peut prononcer une phrase sans songer à tous les discours qu'elle écrase.» Remplacer "discours" par "sens", et vous retrouvez votre phrase.

L'étrangeté du parti, pour moi, c'est qu'il n'apparaît pas dans Buena Vista Park. J'ai souvent l'impression que BVP est la carte astrologique du ciel de RC, et qu'il aura passé sa vie à accomplir ce qui est écrit dans ce livre, Macbeth obéissant à un oracle par lui-même prononcé. Ce serait l'inverse d'une négation du réel: faire survenir le réel à partir de l'écrit. Rendre l'écrit réel.
Sauf le parti. Je ne trouve pas trace du parti dans BVP. Je trouve les prémices de l'affaire, mais pas celles du parti. Le parti paraît être la conséquence de Corbeaux. Choc qui bouleverse la carte tracée. "L'affaire" redonne sa primauté au quotidien, à l'événement, contre l'écrit, habituellement premier. Le parti serait-il tentative de réorganiser cela, de refaire passer l'écrit en premier?

(Je donne trop de sens? Avouons-le, ma propre folie n'est pas si loin, ce n'est pas pour rien que je me sens chez moi dans les textes de RC…)


Ici j'articulerais volontiers une réflexion sur la peinture de Marcheschi, sans trop savoir comment m'y prendre. La folie de RC vous dérange, ou vous interroge, qu'en est-il de la terreur qui se dégage de certains tableaux marcheschiens? N'y a-t-il pas la même surprise de trouver la folie chez Renaud Camus, homme "peu métaphysique" mais "ironique" (selon R. Barthes) que de trouver la terreur chez Marcheschi, homme de douceur? N'y a-t-il pas tout simplement (!) exploration des abîmes?

samedi 28 février 2004

Un classique contemporain

C'est partout cette absence au monde, ce regard venant de loin et se dirigeant ailleurs, qui scellent l'écriture camusienne. Là où Robbe-Grillet lance ses fantasmes dans le réel et projette une écriture fantastique à l'assaut de la platitude du monde, Renaud traverse bruits et fureur en quête de silence. L'un est un auteur au fond baroque, l'autre serait un classique contemporain; le projet de Camus est moderniste, Robbe-Grillet a évolué vers le postmoderne. La portée autobiographique de leurs œuvres respectives témoigne de cette divergence : dans Les Romanesques (et dans certaines pages de La Reprise) la vie de l'auteur se façonne rétrospectivement selon les lignes de la création artistique: Alain est un prédestiné; dans le Journal (et dans maintes autres pages) la vie de Renaud Camus paraît se jouer au fil de la plume : l'écrivain est un ange perdu à la recherche de la lumière. C'est aussi pourquoi les textes de Camus, s'ils sont souvent moins achevés, toujours dans un état provisoire, connaissent tout au long de mornes plaines mélancoliques des échappées sublimes vers les hauteurs. J'en prends comme exemple dans le Journal de 1997, Derniers jours, le compte-rendu lyrique des manifestations artistiques de l'été à Plieux et à Lectoure. […] «Celan et Boltanski, sous l'instance de Jérémie, peuvent parfaitement être rapprochés —par dessus beaucoup de campagne et de nuit, tout de même— parce qu'on ne fait alors que rapprocher deux silences, deux refus d'expression, deux défaillances de la parole» (p.273). L'envol de la prose de Renaud Camus dans les pages qui relatent cette expérience (qui constituent indubitablement le sommet de ce volume du journal) marquent assez qu'il appartient à cette même famille d'artistes.

Sjef Houppermans, Renaud Camus érographe, p.121

lundi 24 novembre 2003

L'Inauguration de la salle des Vents : analyse

«(Les mots me faillent.
«Vous arrivez par un côté, vous vous y reconnaissez; vous arrivez au même endroit par un autre côté, vous n'y reconnaissez plus rien.»
Tels sont les premiers mots de L'inauguration de la salle des Vents. Se trouvent concentrés en eux toutes les difficultés du texte.
L'Inauguration, objet étrange, dans lequel tout est dit de l'amour et de la littérature, du souvenir et de la présence, sous une forme telle qu'il semble qu'il y a un animal à dompter, une épreuve initiatique à subir, pour parvenir jusqu'au sens.

Il s'agit, bien sûr de la structure. Onze styles, douze thèmes, est-on très tôt prévenu. Cela n'est pas naïf, cela n'est pas facile, l'auteur reconnaît lui-même que c'est risqué «sauf si le texte était refusé, évidemment, ce qui pourrait bien arriver étant donné son étrangeté» p.314.
Alors, de quoi s'agit-il exactement? Onze styles, mais pourquoi onze styles? Ne s'agit-il que d'une exploration formelle, d'un Exercices de style nouvelle manière?

La variation des styles est en fait une machine à créer du ou des sentiments. Chaque style impose ou provoque immédiatement chez le lecteur un état d'esprit, un état d'âme, indépendamment du thème traité.

Par exemple, le style direct ("dialogue", p.111) induit l'immédiateté, nous sommes au présent, aussitôt au théâtre, nous attendons la réplique suivante (et nous changeons de point de vue, celui qui parle n’étant pas le narrateur).
Le parlé jeune ("extrêmement familier") est toujours violent, malgré son affirmation de tolérance ("i fais c'qui veut hein"). L'objectivité revendiquée par ce style mène à la rudesse et la brutalité. Comparez par exemple, p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut», écrit en langue classique, et p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre», écrit en parlé jeune: le même thème n'éveille pas les mêmes tonalités, le premier style invoque noblesse et tragédie, le second une sorte de sincérité naïve et convaincue.
Le style interrogatif nous amène à nous poser à nous-même la question qui paraît pourtant posée à l'auteur, c'est un moteur d'intérêt pour l'intrigue, le style abrégé "prise de notes" est paradoxal, puisque là où il paraît donner le maximum d'informations précises, objectives, il ne nous présente que du flou et nous oblige à reconstituer des mots, à deviner le sens, le style conditionnel mène lui aussi un double jeu, puisque le plus souvent il raconte des faits avérés, qui donc n'ont aucune raison d'être racontés au conditionnel. Ainsi, parce qu'un fait avéré est raconté au conditionnel (cf la référence à La Salle des pierres), on aura tendance à considérer que le conditionnel raconte des faits vrais, cependant, le doute est redoublé, puisque p.26 par exemple il s'agit bel et bien d'un fait non vérifié, méritant le conditionnel… Mais il se transforme, et dans la deuxième partie, paraît devenir le synopsis d’un film.

Un même style peut lui-même explorer toute une gamme de sentiments, provoquer ou refléter des états d’esprit différents : les questions peuvent être ironiques («où sont les vents?»), curieuses (p.25), inquisitoires, elles peuvent représenter une demande («est-ce qu'on peut manger?») ou un exposé d'exercice de calcul (p.46), le style direct peut être une réponse, un exposé, refléter l'ennui, l'exaspération, la gaieté forcée, l'exclamation, l'accusation, etc.

Le style syncopé dit "sans ponctuation" est le style qui occupe le plus grand nombre de pages. Il ralentit la lecture, et oblige à une lecture extrêmement attentive, la page ne se parcourt pas de l'œil. C’est un style envoûtant, aux règles variables, parfois une expression est répétée en refrain jusqu’à l’étourdissement (« si l’on peut dire » p.32), d’autres fois il manque un mot, le plus souvent facilement identifiable, mais pas toujours, car s’il s’agit le plus souvent de compléter une expression toute faite («malade comme un vomissant tout ce que tu tenant à peine sur tes quand» p.253), il y a parfois un doute sur le mot manquant, d’autres fois encore, vers la fin, ce sont les mots eux-mêmes qui sont tronqués.
C’est le style qui va admettre le plus fréquemment le glissement des thèmes sur eux-mêmes, utilisant un mot pour passer d’un thème à un autre, liant l’ensemble du livre dont la structure paraissait si rigide au départ. C’est un style qui demande un grand investissement de la part du lecteur, il n’est pas possible d’être inattentif, c’est un style captivant, au sens fort.

Les styles sont donc porteurs et moteurs d’émotions. Passer d'un style à l'autre est de ce fait fatigant, puisqu'il faut passer d’un état d'âme à un autre. L'ordre des styles n'est pas neutre, par exemple, faire suivre directement le parlé jeune de quatrains poétiques soumet le lecteur à un brutal changement de registre. A chaque changement de style, le lecteur est obligé de faire appel à une autre partie lui-même, là plutôt les sentiments, là plutôt les sensations, là plutôt l'intellect,… C'est une gymnastique du cœur et de l'esprit.


Le livre est un miroir brisé, où tout se reflète inexactement. Onze styles, douze thèmes, puis douze thèmes, onze styles, «mais comment se fait-il que se produise cet effet de miroir et de résonnance terme à terme»? p.238, nous interroge le texte.

Mais tout le texte n’est que redoublement. Tout se répète, mais rien ne correspond. Tout fait écho, tout va par deux, mais ces paires elles-mêmes ne sont pas du même ordre, certaines s’appuyant sur la ressemblance, d’autres sur l’opposition.
Il y a deux amants morts, qui tous les deux ne seront reconnus aimés que dans la maladie et la mort, il y a les faux morts, le chien et le visiteur, il y a le régisseur assassin (peut-être) et celui qui a peut-être poussé le visiteur (mais non, c’est le château), il y a la haine du régisseur et le ressentiment du narrateur, il y a la carte des Vents et le présent livre, il y a la fiction et la réalité, la vie et la mort, la présence et l’absence, «livre et salle vie et vent encre et poussière un bloc de résistance» p.207.

Ce redoublement se retrouve dans les motifs secondaires, « monstruosité » du peintre et de l’écrivain, amour des corps malgré la maladie, lettres reçues, îles, crise de diarrhée, mère et tante, Simone de Beauvoir et Françoise Sagan...

Tout est repris et développé, patience de la lecture, kaddish aux oiseaux apparu p.36, expliqué p.83, chute évoquée de façon incompréhensible pendant cent pages (p.82 «quoi, l’invité ?») et racontée complètement que page 118... Evénements repris et expliqués au sein de la première partie, ou développés au sein de la deuxième, comme le mystère de la chaise ou l’assassinat de la jeune sœur...

La première partie expose l’histoire, si l’on peut dire, c’est une partie étale.
La deuxième partie reprend et approfondit la première. Le « récit » se fait plus lent, plus détaillé, et c’est la douleur qui s’approfondit.

Rien ne coïncide jamais, jeux, deux canapés, lequel est lequel, la porte, mais est-ce le trou ou le panneau de bois qui est la porte ? Ainsi en va-t-il de chaque mot, entre la présence et l’absence, faille, chute, dérobade, qu’est-ce que la fiction, qui sommes-nous, qui sont ceux qui nous entourent et nous résistent, et de quelle présence les honorons-nous, avant qu’il ne soit trop tard ?
Le récit court après la vie, essaie de la remettre en ordre avant qu’elle ne tombe à nouveau en morceaux, cependant qu’il crée pour son propre compte en élaborant le souvenir. Car la fiction est finalement la seule chose dont nous puissions être certains «une convention un pacte un rite un rituel un bloc de réalité dont nous pouvons être sûrs en tout cas plus sûrs que de tout le reste puisque c’est nous qui l’avons construit» p.150.

Il faut répondre à deux question : comment rendre la présence et comment aimer ? (et cette possibilité : peut-être qu’aimer serait être parfaitement présent ?)

Comment arrêter le temps, l’immobiliser? Ou comment le restituer perpétuellement? Comment construire une machine de Morel? La photographie ne suffit pas, elle immobilise. Elle rend présent le souvenir, c’est une première étape. Mais il faut aller plus loin : «Ce que par excellence il s’agirait d’atteindre, [...] c’est ce point de l’espace où pour un quart de seconde tout est juste»

Qu’est-ce que L’Inauguration de la salle des Vents? C’est un tombeau, c’est à Rodolfo ce que la carte est à Maurice, c’est la tentative de dire la douleur de l’amour mort envers l’ancien amant vivant, de l’amour vivant pour les amants morts, la douleur de n’aimer toujours que trop tard, et trop mal tant qu’il est encore temps.
C’est la tentative de répondre à la question, mais pourquoi ai-je vécu à côté de ma vie, hors du temps, hors de moi-même, et pourquoi cela fait-il si mal de se retrouver en soi-même.

Et tout le livre est parcouru de vocabulaire christique, agneau sacrificiel, bandelettes des morts, dormition, résurrection, miracle et sacrifice, révélation. Il y a du sacré dans la présence, et le sens avance caché.

Et il me semblerait finalement que l’abord difficile du livre n’est que le voile jeté sur le chagrin, la marque de la pudeur.

samedi 11 octobre 2003

«Pour une fois, les dates coïncident» Passage p.86

Je me suis donc procuré La Salle des Pierres, que j'ai parcouru à partir de l’entrée du 15 juin. Et j'ai fait diverses observations :

- tout d'abord, coquille ou volonté, le jeudi 22 juin apparaît comme «jeudi 23 juin» dans La Salle des Pierres, p.136. Or c'est exactement à propos de cette date que l'on voit, dans L'inauguration de la salle des Vents, la phrase suivante, p.185 : «pour une fois les dates coïncident parfaitement».
Que s'est-il passé au juste, ne s'agit-il que d'un hasard, d'une coïncidence justement, comme je tends à en voir (en trouver, en créer) dans et entre tous les textes que je lis, ou Renaud Camus, relevant la coquille, s'est-il amusé à un clin d'œil (sachant que la non-coïncidence, le glissement, est d'une part un thème camusien classique que l'on trouve dès Passage, d'autre part un thème spécifique de L'inauguration de la salle des Vents, illustrée dès l'abord par la fausse symétrie des parties, 11x12, 12x11)?

- Ensuite, on remarque qu'il n'y a pas d'entrée concernant les journées du vendredi 23 et samedi 24 juin. L'entrée du dimanche 25 juin (p.138) commente simplement «Des trois ou quatre derniers jours je peux dire qu'ils feront ou qu'ils pourraient faire un jour un excellent roman, tant la vie a le sens des constructions savantes et efficaces». (Quand prédire (sept ans à l'avance) et tenir parole se font synonymes...) Et nous n'avons aucun renseignement sur ce qui s'est passé au château le 23 au soir. (Indication trompeuse p.239 de L'inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» Le conditionnel aurait dû éveiller notre méfiance, concernant un livre déjà paru, dont le texte, par conséquent, est connu, arrêté : les «différentes scènes » ne sont que celles de l'inauguration au sens le plus strict. Fausse piste, donc.

- Plus tard, cependant, on trouve de réelles indications qui permettent de reconstituer exactement les dates, en recoupant les indications données p.239 de L'Inauguration et le récit de l'enterrement de Maurice, p.155 et suivantes, dans La Salle des Pierres (allée des bouleaux fastigiés, Guillaume). C'est à cet endroit du journal, à l'entrée du 1er août, que l'on trouve le récit sommaire des événements du 23 et 24 juin. Décalage, brouillage des pistes, émotion(s) trop forte(s) pour être relatées aussitôt?

- Enfin, je note le nom d'Elisabeth, p.190. S'agit-il de la même amie que celle qui figure dans Tricks, p.228 ? Si oui, le nom de Tony se confirme.


Toute cette enquête a-t-elle un sens littéraire, un autre sens que le jeu, la dimension ludique relevée par Lavoia ? Dois-je avoir vaguement honte de vouloir ainsi (r)établir une vérité, la vérité des dates, peut-être celles des noms, dans une œuvre qui se dit roman, et donc fiction, et cette question elle-même n’est-elle pas épouvantablement vieillie ?

Mais les glissements de la vie à la fiction, de la fiction à la fiction, sont au cœur de l'œuvre toute entière, et je vois dans les indications disséminées tout au long des pages de L'Inauguration autant d'invitations à mener l'enquête.

                                    ************

réponse de lavoia

Si vous permettez, je crois que vous vous éparpillez à la surface du texte, alors que c’est le creuser davantage qu’il faudrait. Vous-mêmes vous le remarquez fort pertinemment : « les glissements de la vie à la fiction sont au cœur de l’œuvre ». Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, quand l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.

Il y a un problème relié aux « journaux » de RC : c’est que les lecteurs sont obnubilés par eux, comme s’il s’agissait de la source de référence à consulter, une sorte de puits de vérité pour vérifier si l’auteur se trompe, triche ou se contredit. Ne jamais oublier (la liste « du même auteur » en fait foi, très révélatrice à cet égard) que les « journaux » ne sont qu’un genre littéraire, au même degré que les « églogues », les « chroniques », les « élégies » et autres « miscellanées » : une façon, parmi tant d’autres, une manière, chacune avec son langage propre, d’approcher tant soit peu la réalité, tenter du moins de la cerner, ne serait-ce que pour se perdre dans sa diversité.

Ainsi pour « l’Inauguration… » : c’est une œuvre totale, complète en soi, qui contient son propre univers, établit ses propres règles en créant, à un autre niveau et sous un éclairage différent, d’autres relations, de nouvelles concordances entre les faits et les événements, tissant ainsi d’autres fils qui renouvellent la perception du monde et l’approfondissent, quitte à en rendre la matière encore plus complexe et riche qu’on ne croyait au début (au risque même que la vérité une fois de plus nous échappe). Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Encore une fois, l’œuvre ne démontre rien, elle montre tout.

Où sont donc les trois propositions, allez-vous me dire ? Nulle part ailleurs que dans ce texte que vous venez de lire.

                                    ************

Ah mais oui, ah mais non…

vous vous éparpillez à la surface du texte: bien pire, je m'amuse. Voyez-vous, j'ai fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, j'ai écrit durant ma lecture, sans avoir fini le livre. Trop tôt, dès lors pour creuser, ou à l'inverse, prendre du recul. Si j'ai ainsi contrevenu à une règle qu'ordinairement je respecte, c'est-à-dire, non seulement avoir fini un livre avant d'en parler, mais même attendre quelques semaines pour en parler, afin de laisser sa matière se décanter naturellement dans mon esprit (et donc tout le contraire d'un commentaire à chaud), c'est que l'activité est bien faible en ce moment sur le site, et qu'il m'a amusé de tenir une sorte de "journal de lecture". Curiosité, également : comment évolue la vision d'un lecteur au fur à mesure qu'il avance dans un texte? Si l'œuvre s'explique par la fin, quelle est la validité de nos réflexions avant cette fin?

Voyez-vous, je me sens peu concernée par "l'obnubilation par les Journaux". Je dois avouer, avec un peu de gêne, que depuis dix-huit mois que je lis RC, je n'en ai lu qu'un, qui est Retour à Canossa. (Ce qui m'impressionne dans les Journaux, c'est moins leur contenu que la discipline qu'ils imposent, cette règle de vie maintenue durant tant d'années, la volonté qu'elle implique (et je pense à Joseph de Maistre et aux exercices spirituels.) Mais ce n'est pas le(s) sujet(s) que je veux traiter.))

Et si j'ai ainsi consulté La Salle des Pierres, c'est que j'ai eu l'impression que l'auteur m'y engageait. Quelle insistance en effet sur les dates, sur l'écart entre les dates, quelle insistance et quel flou : pas de date pour l'enterrement, mais l'indication de fin juillet-début août, et le nom de la fête juive, de sorte que quelqu'un féru de culture juive trouverait sans doute cette date, indication de la fête de la musique, dont on sait qu'elle se tient le 21 juin, indication du solstice, dont la date est mouvante, mais là aussi se retrouve à l'aide d'un almanach… De l'exactitude dans le flou, une précision qui ne va pas jusqu'au bout… . (Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Oui, justement). Impossible pour moi de ne pas jouer dans le sens où j'ai l'impression (et ce n'est que mon impression, puisque que ce n'est que ma lecture (impossible de savoir si l'impression est exacte, si c'est effectivement ce que souhaitait l'auteur (et souhaitait-il quelque chose?), (quoiqu'ici, sur ce site, on rajoute un niveau de complexité dans le jeu, puisqu'il arrive que l'auteur intervienne (mais jamais à propos de ses livres, il est vrai)))) qu'on m'engage à jouer.

La note de p.239 de L'Inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» m'incite malgré tout à penser que nous sommes explicitement invités à nous référer au journal (et que de choses à dire sur ce mode conditionnel). Et j'y vois une intention malicieuse de l'auteur, car la référence qui nous est donnée concerne… l'inauguration de la salle des Vents, la vraie, la bouteille de champagne bue à quatre, après une courte nuit et une journée d'accrochage… Gros plan sur le titre. Mais l'auteur pouvait-il vraiment croire que si nous ouvrions La salle des Pierres, nous ne lirions que la page 138?

Il existait un autre niveau à ma curiosité, je l'avoue. J'ai commencé ma lecture de RC avec Du Sens, continué par deux élégies, Eloge du paraître, Roman Roi, Buena Vista Park. Et la fréquentation régulière de Vaisseaux brûlés (dès que je m'ennuie, ce qui hélas…). Et j'ai été stupéfaite de l'extrême cohérence dans le temps de l'œuvre toute entière. En vingt-cinq, trente ans d'écriture, pas de divergence, uniquement un approfondissement, des reprises, un creusement de l'intérieur. Dans les idées, bien sûr, mais également dans les "motifs", même les plus humbles, les plus discrets, quelle surprise par exemple de retrouver dans Passage le «Marcel n'y va pas» de Retour à Canossa, ou dans Echange La Sorcière des trois-Islets, rencontré(e) dans Roman Roi. Aucun doute, il n'y a pas de hasard dans cette œuvre, pas de hasard dans les livres, dans la chair des textes. Tout est posé à dessein. Et donc j'ai pris La Salle des Pierres pour répondre à cette question : comment avait été traité le sujet dans le journal? Réponse, non neutre à mon avis : il n'avait pas été traité. Nuance, non neutre toujours : il a été traité à l'entrée du 1er août.
Que faut-il en penser? Eh bien, je n'en sais rien, ma lecture finit-elle par mettre trop de sens ou d'intention sur les mots? ("Stardust Memories", de Woody Allen. Dialogue du film entre deux spectateurs qui viennent de voir un film : — A ton avis, que représente la Rolls? — Je ne sais pas, une voiture, peut-être?)
(Enfin, si, tout de même : cela prouve au moins, comme j'en suis persuadée, la cohérence vertigineuse (si cohérent que cela en devient irréel) des livres entre eux).

Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, En partie pour me moquer de moi-même. Lorsque j'ai écrit ce message sur la coïncidence des dates, je lisais justement la page 229 de L'inauguration «ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la» et plus loin «comme si ce ruisseau décidément n'était rien». Tentation d'en faire autant, dans un tour supplémentaire… (d'où le "vaguement honte" de mon message). A cela près que dans L'Inauguration, les personnages ont existé… Où est l'exacte distance, dès lors? Comment ne pas se prendre les pieds dans le tapis?

Pourquoi : c'est la grande question (et là je reconnais que je m'éloigne franchement des questions que vous avez abordées. Mais je serais très intéressée de savoir ce que vous (tous) en pensez). Qu'est-ce qu'un commentaire de lecture (pour ne pas parler de critique)? Qu'est-ce que parler d'un texte, pourquoi, avec quelle légitimité? La grande peur, aujourd'hui, l'horriblement démodé, est d'en parler "comme Lagarde et Michard". Lorsque j'étais au lycée, il importait de présenter un livre en lui-même, pour lui-même, sans référence au contexte historique ou à la vie de l'auteur. On est allé jusqu'à faire des programmes thématiques, au baccalauréat (le vent, la liberté, la ville). Puis retour au contexte, quand on s'est aperçu que les élèves n'avait aucune référence culturelle ou historique. (Les Châtiments, pour étudier la désarticulation de l'alexandrin et la rime, certes, mais tout de même…) Puis on lit que le formalisme russe est né entre autres de la volonté d'échapper à la censure. Puis on commence S/Z et les lexies…
Traumatisée par l'ennui des questions, toujours les mêmes, année après année, en français : le roman est-il mort? Qu'est-ce qu'un roman? Qu'est-ce que la fiction? Qu'est-ce qu'un personnage? Bof bof bof. Et pourtant. Je lis aussi chaque livre de RC parce que j'y retrouve ces questions, que là soudain elles ne m'ennuient plus, elles me fascinent, elles m'amusent.

Revenons à L'inauguration, pour finir. Je conçois que cette obstination à vouloir identifier X. soit agaçante, et puérile. Quelle importance, il est vrai. Cependant, il me semble que la nostalgie que j'éprouve, l'espèce de tristesse poignante qui naît à lire la description de cette communion qui n'a pas lieu, dans le flamboiement du soleil couchant, et l'évocation du procès, ensuite, est bien plus grande à savoir qu'il s'agit d'un véritable amant, longtemps aimé, longtemps perdu de vue, avec qui les relations ont toujours été conflictuelles, que s'il s'agissait d'une simple fiction. Il est inutile d'avoir lu Tricks, c'est vrai. La description de la bagarre jusqu'à rouler au bord de la mer, des agacements (ce besoin de charmer, ces retards perpétuels), des souvenirs doux (le menton sur l'épaule à mobylette), de l'intervention de la police rue du Bac, suffisent à comprendre. Et vous avez tout à fait raison, L'Inauguration est un livre qui fonctionne seul, sans avoir besoin d'apports extérieurs. Mais ce qui m'émeut, ici, dans ma recherche absurde, c'est le temps écoulé, le temps à rebours: lorsque Tricks fut écrit, en 1978, rien ne pouvait permettre de savoir qu'il y aurait L'Inauguration (et la chute) en 2003. Mais maintenant qu'il y a eu L'Inauguration, sera-t-il jamais possible de relire Tricks — et les Eglogues — comme avant?

Mais il faut que je m'arrête, je sens poindre un autre thème, ici souvent abordé : par quel livre commencer la lecture de Renaud Camus? Car chaque livre que nous lisons transforme la lecture du livre suivant, même si ce livre suivant a en réalité été écrit avant. Il n'y a pas de retour possible. La chronologie de la lecture —l'ordre dans lequel on lit les livres— bouleverse le sens des écrits. Quelle responsabilité, dès lors, pour le lecteur.
Et ma tentative de lire les livres "dans l'ordre" est déjà un échec. J'en sais déjà trop. (Quel accès de jalousie quand je croise un lecteur "des origines", qui a lu les livres au fur à mesure de leur parution.)

Et je reprends vos mots, très justes : l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.



PS: «le menton sur l'épaule à mobylette» c'était Rodolpho, pas Tony (cf. Notes sur les manières du temps)

jeudi 15 mai 2003

Le petit Chose ou l'humiliation

Ce sentiment est très lié à l'humiliation. C'est ce fond de bâtardise humiliée, de bâtardise pauvre, qui m'a conduit dans un château et qui exige de moi de grosses voitures, lesquelles pensé-je, m'éviteront le mépris des portiers d'hôtel.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 311

Ce genre de réflexions, que je retrouve éparses dans Vaisseaux brûlés, (les leçons d'équitation impayées ou payées avec retard, par exemple) me donnent à penser qu'il y a beaucoup à comprendre dans la description de l'enfance d'Homen, le narrateur de la deuxième partie de Roman Roi.

De même, la description trois pages plus loin dans Canossa du je "plus avancé" et des je "du rang" m'évoque les personnages de Roman et d'Homen, personnages si différents, l'un audacieux et digne dans l'adversité, l'autre sombre et timoré.

dimanche 27 avril 2003

Retour à Canossa (Journal 1999) : conte moral

Retour à Canossa est un journal. Il suit donc le cours d'une vie. Et pourtant, ce qui m'a frappée, c'est à quel point sa structure et son contenu pourraient correspondre à une œuvre fictionnelle.

Premier élément de type fictionnel, le livre pourrait facilement être découpé en chapitres : l'amour pour Farid, le voyage à Venise, l'élection à l'académie, la rencontre de Pierre, l'été en Italie, les tribulations du (dans le) monde éditorial, l'amour heureux.
A première vue, cela paraît surprenant. Pourquoi, comment, des chapitres sont-ils possibles dans un texte qui suit le cours d'une existence? Vivrions-nous par chapitres?
Mais n'est-ce pas finalement que le reflet de la façon dont nous découpons subjectivement le temps, obsédés par périodes par un sujet, une rencontre, un voyage, événements qui donnent leur couleur à un moment de notre vie, événements qui d'ailleurs serviront de balises à notre mémoire, et nous situerons plus tard tel ou tel fait mineur en fonction de ces plus grands événements : «Je me souviens, c'était avant..., c'était au moment où...».

J'ai ensuite été surprise — amusée — de retouver dans ces pages des illustrations de la sagesse populaire, comme si cette vie racontée par Renaud Camus avait pour but (parmi d'autres) d'illustrer des moralités de contes ou de fables, comme si de son expérience nous pouvions (devions) tirer des leçons. Là encore, surprise de trouver cela dans un texte qui n'est pas une fiction, c'est-à-dire ici, un texte qui n'a pas été construit dans ce but d'aboutir à l'illustration d'une moralité.
Tout d'abord, bien sûr, le thème de l'amour et de l'âge. Comment ne pas penser à Ronsard

Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

tout au long de ces pages où l'auteur se lamente ou s'interroge, est-il trop tard, c'en est-il fini de l'amour, aurait-il dû en profiter davantage, en a-t-il assez profité?

Ensuite, étroitement lié à ce premier thème, on trouve des variations sur l'adage "ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas ce qu'on fasse à toi- même", transformé en "pourquoi n'ai-je pas donné jeune homme ce que je voudrais tant qu'un jeune homme me donne aujourd'hui". (Et les évocations d'Aragon, de Barthes, de Jean Puyaubert ne voulant pas partir en voyage, ou à l'inverse ce si beau souvenir de Flatters concernant "un antique magistrat" (p 96)).
Autres adages, mêlés : «pour vivre heureux vivons caché», et «les gens heureux n'ont pas d'histoire» : des pages et des pages pour nous parler de Farid, de l'amour porté à Farid, de l'impossibilité de se faire aimer de Farid, sur comment cesser d'aimer, de penser à Farid, et quelques lignes, quelques paragraphes, ce simple pronom "nous", ça et là, pour nous parler de Pierre, Pierre arrive, il est moins timide, se pourrait-il que, nous nous sommes endormis, nous nous promenons, nous visitons... Grande sobriété, grande discrétion du récit concernant cet amour naissant.
Enfin, la fin du journal, avec ses réussites, financière et amoureuse, m'a rappelé un livre de Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre, où le héros, apprenant une trop bonne nouvelle, sort dans la rue pour crier "Mauvais riz", afin de détourner l'attention des dieux de son bonheur. Hélas hélas, Renaud Camus n'a pas crié assez fort (mais bien sûr, cette dernière réflexion n'est possible que parce que nous connaissons, lecteurs, l'année 2000 et l'affaire), et les dieux ont décidé de ternir tout cela...

Cela m'amène tout naturellement à parler du destin, pris dans le sens de "ce qui survient", et à quoi nous devons faire face, bon ou mauvais.

Le journal illustre à plusieurs reprises ce fait bien connu, attesté, qu'un malheur n'arrive jamais seul, de même qu'un bonheur. Et dans le journal, ces périodes où tout semble se lier contre l'auteur, et ces périodes où tout semble s'éclaircir. Et ces moments où tout semble perdu, pour que toujours (espérons-le tout au moins) tout soit sauvé, in extremis, de façon inattendue.
Et c'est comme s'il ne s'agissait que de tenir, dans les périodes de détresse, en attendant les jours meilleurs (et Saint Ignace conseillait, aux jours meilleurs, de s'observer, d'analyser ses sensations et sentiments, pour s'en souvenir dans les moments sombres. Cette recommandation m'a toujours impressionnée, car elle pose clairement que ni l'un ni l'autre des états (bonheur ou malheur) n'est destiné à durer).

Et puis cette impression étrange que le destin, contrairement à ce que l'on dit, n'est pas imprévisible. Mais nous refusons de voir les choses en face lorsqu'il s'agit de malheurs, et nous n'osons y croire lorsqu'il s'agit de bonheurs : très tôt, les phrases du journal nous font part des doutes concernant la possibilité d'une issue heureuse s'agissant de l'amour pour Farid («Marcel, y va pas!» p 106), dès 1999 "l'affaire" se profile, avec les réticences de POL, la lettre de l'avocat, la réflexion même de Renaud Camus («Il [journal 1994] marque également une étape, il me semble [...] Le discours s'y fait plus libre, certainement, ou plus fou.» p 391). A l'inverse, quand l'amour se présente, il tarde à être nettement reconnu comme tel, il y a une hésitation à croire...

Comment le journal parle-t-il de lui même? Que dit-il de lui?

Tout d'abord, il s'agit d'un journal qui n'est pas intime, dans le sens où il est destiné à être lu.
Cependant, les lecteurs sont absents des pages, si l'on excepte le «Je ris en pensant aux éventuels lecteurs de ce journal, dans quelques d'années d'ici, qui parvenus à ce passage s'écrieront tous en chœur, certainement : «Marcel, y va pas ! Marcel, y va pas!» p 106.
Autre allusion aux lecteurs, sous forme d'autocensure, lorsque l'auteur évoque la relecture du journal de 1994: «Certaines [pages] devront être retirées, peut-être. J'en ai déjà effacé deux ou trois [...]» p.391.

Et c'est tout. Le lecteur est absent de l'écriture quotidienne. Ce n'est pas d'abord à lui qu'on s'adresse, même si on sait que c'est lui qui lira au final (et on se préoccupera du lecteur lors de la relecture du journal (comme c'est le cas pour le journal de 1994), non lors de son écriture (mais on entre alors dans un jeu vertigineux, car ce même journal 1999 que l'on est en train de lire s'écrivant, en 1999, dont le lecteur est absent, a lui-même été relu en 2002, avec alors, on peut le supposer, le souci du lecteur...)

A quoi sert le journal à l'auteur? Il peut fonctionner exceptionnellement comme interlocuteur («Imagine, journal,...» p.282) ou comme double de l'auteur «(je ne sais plus comment l'appelle ce journal, en amont)» p 285.
Mais ce que paraît principalement chercher l'auteur pour son propre compte à travers le journal est l'apaisement et la mise à distance de la vie au quotidien : «A quoi je lui fais remarquer que le journal a justement pour fonction de permettre un accommodement avec les perturbations, si douloureuses soient-elles.» p 149.
Cependant cet objectif n'est pas toujours atteint : p 174 : « (Ce journal est génial. Peut-être pas génial en soi, mais génial en son effet sur moi : il parvient à me faire me réjouir de mon imbécillité [...])». Mais hélas, cette joie est de courte durée; quelques lignes plus bas on trouve «Zut, c'est reparti.»
De même, page 218, suite à une visite éprouvante, l'auteur note : «Et en plus, pour me calmer avant de reprendre le travail, je suis obligé de noter tout ça dans le journal [...]» pour constater une page plus loin que la méthode est finalement inefficace : «(En plus, ça ne marche pas du tout, cette opération cathartique : au lieu de me calmer je m'exaspère.)»
Force est donc de constater, soit que le journal, ressenti ou espéré comme apaisant, ne l'est pas, ou pas toujours.

D'ailleurs, la tenue du journal fait parfois l'objet de doutes, de découragement : «Un moment, hier soir, j'ai été tenté d'abandonner ce journal, qui n'a jamais à relater que des catastrophes et des désillusions de plus en plus cruelles.» p.129, ou p.281 « On se demande, je me demande, s'il y a une raison quelconque à noter indéfiniment ces expériences plutôt fades, et qui sont fatalement d'un intérêt réduit.»
Mais ces moments ne durent pas, ou plus exactement, il me semble que malgré le découragement, il y a "l'ardente obligation" de continuer, sans goût, en attendant que le goût revienne. Car le projet est supérieur au dégoût ou désir que l'on peut en éprouver d'un jour à l'autre. Ainsi, aussitôt, suite à la remarque citée page 129, Renaud Camus corrige : «Mais ce serait une bouderie ridicule à l'égard de la vie.» De même, page 281 est aussitôt réaffirmée la conviction que l'important est de tout noter «D'un autre côté je me dis qu'il faut tout noter, d'une part, s'en tenir étroitement à la charge de documentaliste précis de la vie, de ce-que-c'est-que-de-vivre; et d'autre part que les expériences intéressantes n'ont de relief, elles, que sur le fond des inintéressantes; et que si l'on relevait seulement des premières, le tableau serait très abusivement enjolivé.»
Déjà page 263 ce souci d'exhaustivité avait été relevé comme l'une des conditions de la pertinence de la tenue (et de la publication) d'un tel journal : «Au fond la forme journal, à moins qu'on en fasse un recueil de pensées, de réflexions et d'aphorismes, ce qui est parfaitement possible, n'a d'intérêt véritable, sans doute, qu'à condition de tendre à l'exhaustivité, et de s'en approcher sérieusement.»

Car «Ceci est une enquête sur la vie, ne l'oublions pas.» p 277. A ceci près que dans le contexte de cette phrase, on ne sait plus très bien si c'est le journal, qui serait une enquête, ou l'œuvre de Renaud Camus, ou la littérature elle-même...

jeudi 3 avril 2003

apparence/transparence

Si vivre en camusien, c'est vivre à la manière de Renaud Camus, je déconseillerais l'expérience.

En effet, il y a une troublante contradiction entre le parti de défendre la forme, de poser une vie entière sous la contrainte de la forme, afin de vivre "en littérature", et la brutalité (j'espère que Renaud Camus me pardonnera ce mot, lui-même brutal, mais que j'écris sans désir de brutalité) des journaux. D'une part respecter la forme «Mais je vous en prie, mais bien sûr ça ne me dérange absolument pas», d'autre part «Mme X me dit que son fils va entrer aux Beaux-Arts, elle me demande ce que j'en pense, puis-je lui dire que cette école est une non-école? Non, bien sûr.» Et pourtant, c'est dit, puisque c'est écrit dans le journal...

Renaud Camus paie cette exigence de vérité dans ses journaux le prix fort. L'exemple absolu, bien sûr, c'est "l'affaire".
Mais au quotidien, il y a la solitude et le silence. Et il en est parfaitement conscient :

Les libraires de Lectoure ont mis Graal-Plieux en vitrine, malgré l'arrangement que je croyais avoir atteint avec eux, selon lequel ils auraient le livre en magasin s'ils le souhaitaient, pour le cas il leur serait demandé, mais ils ne l'afficheraient pas. La libraire, pour sa défense, dit ne comprendre absolument pas qu'on écrive des livres pour ensuite vouloir les cacher. Mais la plupart des gens de Lectoure qui liraient Graal n'auraient d'autre choix que de trouver ma vie haïssable, ou bien la leur. Par une pente toute naturelle ils choisiraient certainement la première possibilité. Et ils me haïraient dans la foulée. Me haïront.
Je dîne couramment avec des personnes qui me trouve un monsieur poli, raisonnablement cultivé et de bonnes manières, tout juste un peu éteint pour faire un invité pleinement appréciable; et les mêmes personnes seraient horrifiées si elles lisaient une ligne de ce que j'écris.

Renaud Camus, Retour à Canossa p94

Il me paraît donc que c'est une extraordinaire expérience de vouloir totalement écrire sa vie, il me semble également que ce n'est pas une expérience à tenter à la légère, car elle a un coût très lourd.

Spiritisme

Peu de temps après mon installation ici, des dames du village avaient organisé dans cette bibliothèque même une séance de spiritisme, pour savoir ce qu'avaient à dire les hôtes passés de ce château. Ils se montrèrent très peu bavards. Mais une dame décida qu'il ne fallait pas insister pour les faire parler, car il y avait entre ces murs «de mauvaises vibrations».

C'est peut-être vrai. Si je fais la somme de tout ce que m'a apporté cette demeure, je trouve très peu de bonheur, une accumulation sans nom de soucis, et pour ainsi dire nulle gaieté.

Renaud Camus, Retour à Canossa p114.

A titre d'encouragement, je me rappelle la réflexion d'une connaissance passionnée d'astrologie (mon Dieu, ce n'est plus avec Catherine M. qu'on va me confondre, mais avec Elizabeth Teissier), à qui j'avais demandé le thème astral d'une amie, en lui précisant que sa vie n'était qu'une accumulation de malheurs. Il m'avait répondu avec beaucoup d'assurance : «Impossible, personne n'a de la malchance toute sa vie.»

Mais bon.

mardi 4 mars 2003

entrée en politique

Question de GC sur le site de la SLRC :

Je m’interroge : le Maître ne s’est-il pas aussi embarqué dans l’aventure politique pour varier les modes de narration (et les thèmes) du journal ?

Voilà une intéressante hypothèse. Elle a un aspect jusqu'au-boutiste (jusqu'au bout dans la soumission à la littérature) tout à fait séduisant.

Plus simplement, je trouve ces quelques mots dans Retour à Canossa p233 : «Je dois avouer qu'il m'arrive d'avoir une haute idée de ma sagesse politique lorsque j'entends tel ou tel élu ou chef de parti exprimer dix ans plus tard ce que je pensais à telle ou telle époque — et pense encore —, mais qui alors pouvait à peine être dit, tant c'était peu dans l'air du temps.»
Peut-être n'est-ce que la décision de nous faire profiter de sa clairvoyance...

(Et je me souviens de ma surprise, lisant Du sens, me disant «Mais Le Pen au second tour, c'est l'événement qui donne raison à Renaud Camus. Il est temps de parler de l'immigration.» Et je m'attendais naïvement à ce qu'il soit invité à la radio et ailleurs, et qu'enfin on ait le droit de poser les questions qu'on souhaitait, et le droit d'examiner les réponses, oui, non, peut-être. Mais rien.)

samedi 21 septembre 2002

Ça commence où ?

Je lis Roman Roi, publié en 1983 : "Le baron [Hänon] voulait faire de l'œuvre un manifeste militant du monarcho-futurisme fumeux dont il était à la fois l'inventeur et tous les principaux adeptes. Zoltaÿ, qui l'a bien connu - ils étaient voisins en Haute-Sylvestrie - parle de Hänon comme d'un homme impossible, épuisant, infréquentable, et je l'en crois volontiers." p 444. Sourire. Il y a vingt ans, déjà, des échos vers le futur...

Je lis L'Elégie de Budapest, écrit au printemps 1990. Cette phrase "Ces français d'origine magyare exagèrent un peu, cependant, (p 318)" a une musique bien connue... Et pourquoi les Russes rendent-ils les ossements de Petöfi dans L'Elegie (événement historique, avéré), tandis qu'ils rendent les ossements de Gabriel Courte-Epée dans Roman Roi, fiction publiée sept ans auparavant? Allusion ou coïncidence? (Une coïncidence serait bien plus romanesque...) Est-ce la même allusion qui fait que là on s'interroge sur la disparition d'un poète, ici sur celle d'un roi, et surtout, qu'on s'interroge sur leurs éventuelles réapparitions ailleurs, sous une autre identité?

Je commence Journal d'un voyage en France. Je croise dès les premières pages la vision des arbres vers les Invalides, comme "un unique jardin" (p 20), que l'on peut avoir d'une chambre d'étudiant rue du Bac. Cette image, je viens de la croiser dans Roman Roi. Et dans Roman Roi, j'avais également croisé un jardinier que j'avais rencontré dans Tricks.

Avant-hier, je lis sur le site l'entrée "17 juin" de Corbeaux. Dans la même journée, en ouvrant Travers II, je découvre l'exergue : "L'été passait, un peu moins clair chaque jour. Denis Duvert". Entre les deux, dix-huit ans. A croire que la crainte de RC ("je vais finir par être cohérent, si je n'y prends garde" - éditorial 10) était fondée...

Je remonte le temps, me procure Passage, Echange. Je les feuillette, à la fois machinalement et avec curiosité. Je constate avec Echange que la technique du renvoi en notes est présente dès le second texte. J'ouvre Passage : enfin, enfin, j'ai le premier livre, celui avant lequel rien n'a été écrit. (Un petit doute, cependant : pourquoi, en bandeau de couverture, "la représentation continue"?) Enfin le livre où il n'y a pas de références passées à comprendre, à chercher, que du neuf, nous ne pourront aller que vers l'avant. Croyais-je. Page 10 (soit la deuxième du texte), "Calcutta", "consulat". Tiens, ça parle de Duras. Mais non, on peut bien évoquer un consul à Calcutta sans que ce soit Duras, tout de même. Je feuillette. Anne-Marie Stretter. Venise, India Song. Et zut. Relire Duras, maintenant. Ça fait quinze ans...

Mais cela n'en finira jamais. Il y aura toujours quelque chose à lire avant, et tout à relire, après.

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