[...] ce qui empêche pour moi votre Journal [...] de décoller une bonne fois pour toutes dans les sphères de la très grande littérature, c'est la confiance absolue qui s'y exprime dans les vertus heuristiques de la nostalgie.
Renaud Camus, Outrepas, p.268

Mais il n'y a rien chez Dumas ce qu'on appelait jadis un grand écrivain.
Ibid., p.596

Nous y voilà. A quoi reconnaît-on un grand écrivain? Expliquer en quoi Dumas n'est pas un grand écrivain est facile: si on enlève l'histoire (la diégèse), il ne reste rien. Il est très inégal dans son style (est-ce dû aux célèbres nègres?). C'est un écrivain pour se reposer, pour lire vite, pour s'amuser, choses tout à fait précieuses selon moi. Mais en effet, ça n'est pas un grand écrivain.

"Les constats de basculements historiques" sont-ils contraire à la grande littérature? J'aurais tendance à penser que la (grande?) littérature ne tient pas aux sujets qu'elle traite, même si ceux-ci ont bien sûr un intérêt.
Je vais éviter de donner en un petit quart d'heure une définition définitive de la grande littérature. Les grands écrivains dégagent une tonalité: la bonté de Proust, l'ironie de Flaubert, la tendresse de Stendhal, la vitalité de Balzac, l'énergie de Shakespeare, l'évidence de Nabokov, la précision de Montaigne. Pour Melville, je parlerais également de bonté. Pour Chateaubriand, j'utiliserais le mot de distance, d'emphase ou de grandeur, je ne sais pas ce qui serait le plus juste, je fais référence à l'impression de mise à distance entre ce qu'il écrit et ce qu'il décrit.
Dans ce registre, la nostalgie est une tonalité possible.

Hors sujet, mais pas tout à fait: les deux amis qui m'ont fait découvrir Claude Simon se disputaient régulièrement à propos de la question: Albert Camus est-il un grand écrivain? L'un était un farouche partisan de Camus, l'autre le rangeait au même niveau qu'Henri Troyat (sic), ce qui visiblement n'était pas un compliment.


Un contradicteur défendit Dumas et donna Le Vicomte de Bragelonne comme exemple.

Vous tombez très bien, Le Vicomte de Bragelonne est mon Dumas préféré, même s'il me fait pleurer comme une Madeleine. Parce que Blois est ma ville, j'aime beaucoup les premières pages:

Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et si majestueux à la fois, qu'il eût certainement fait l'admiration des spectateurs s'il eût des spectateurs; mais les bourgeois de Blois ne pardonnaient pas à Monsieur d'avoir choisi cette ville si gaie pour s'ennuyer à son aise; et toutes les fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuyé, il s'esquivaient en bâillant ou rentraient la tête dans l'intérieur de leurs chambres, pour se soustraire à l'influence soporifique de ce long visage blême, de ces yeux noyés et de cette tournure languissante.

Mais cela ne change rien au fait qu'il est un écrivain mineur: enlevez-le de la liste des écrivains, on ne s'en apercevra pas. La façon d'écrire ou de voir le monde n'a pas changé avec lui, il n'a pas eu de disciple fameux: avant lui, après lui, la littérature suit son cours en toute indépendance. Comparez ce sort à celui de Walter Scott, qui écrit dans la même veine, mais écrit le premier: dès lors, Walter Scott peut prendre, indépendamment de son style, une place dans la liste des écrivains qui ont changé la littérature, par son influence sur Balzac, notamment.

Renaud Camus sauve Dumas par son influence sur le théâtre: «Les histoires traditionnelles de la littérature l'ignorent à peu près, sauf pour son rôle dans l'histoire du théâtre.» Outrepas, p.596. Je ne connais pas le théâtre de Dumas père, mais je trouve cette confirmation ici :

Quand les œuvres issues du renouveau littéraire se seront tassées sous l'action du temps, on ne le confondra plus avec ses imitateurs, et lorsque l'on verra ce que le théâtre était avant lui, on sera étonné de la révolution dramatique dont il a été le chef avant et au-dessus de tout autre. Henri III et sa cour est une borne milliaire qui marque l'entrée d'une route dont il a été le premier pionnier ; ne serait-ce qu'à ce titre, il est un artiste exceptionnel, un créateur.
Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires

J'ai relu l'année dernière La dame de Monsoreau que j'avais beaucoup aimé à quinze ans.
Comment avouer cette constatation triste? Elle m'a un peu ennuyée, de même que Joseph Basalmo l'année précédente. Je m'aperçois avec tristesse que je ne suis plus capable de lire uniquement pour savoir "si la baronne épousera le vicomte". Moi qui avais tant aimé, immédiatement, Diane de Méridor, qui l'avait plainte, qui riait du roi en me désolant de sa conduite, qui admirait Chico bien qu'il m'agaçât un peu, et qui aurait juré que c'était ainsi que les choses se passaient "pour de vrai" sous Henri III, je sentais à chaque page le XIXe siècle pousser ses convictions et fausser les descriptions. J’ai maudit mes études littéraires, j’ai maudit BVP («Costumes, maquillages, coiffures, façon de parler et de bouger, comportement, psychologie, les films historiques témoignent bien davantage des années de leur tournage que de celles où se situe leur intrigue.[...] Mais si le western n’a pas grand chose à dire sur l’histoire des années 1840-1910, l’histoire du western est extrêmement éloquente sur les années 1920-1970.»), qui ne me permettent plus de ne lire que pour l’intrigue, qui font que toute lecture s’opére sur plusieurs plans à la fois, lisant pour le sens, ressentant les effets, étudiant "les raisons des effets", s’appliquant à comprendre où l’auteur veut nous mener... Je suis triste de savoir que j’ai perdu à jamais la faculté de lire un texte pour ce qu'il raconte, sans arrière-pensée, sans arrière-question, sans à chaque paragraphe ou chaque phrase me plonger dans des abîmes de réflexions, de rêveries ou d’associations d’idées (ce qui ralentit beaucoup la lecture, hélas!).

J’ai rencontré récemment un amateur de théâtre qui m’exprimait un peu la même chose : « Une fois qu’on est monté sur scène, me dit-il, on comprend mieux ce qu’est le théâtre, mais on perd quelque chose, on perd la magie. ». Il était triste, j’aurais voulu lui démontrer qu’il gagnait plus qu’il ne perdait (j’en suis persuadée), mais je savais aussi qu’il avait raison : ce qui était perdu l’était à jamais (et c’est l’une des raisons pour lesquelles je crois qu’il faut lire tôt, le plus tôt possible, les légendes, les mythes, les contes, Dumas, Verne, Scott, Féval, pour les lire dans l’affectif quand il est encore temps et pour qu’ils vous marquent à vie. Il sera toujours temps de relire Œdipe plus tard, mais se souvenir immédiatement de la devinette du Sphynx ou des ruses d’Ulysse ou de l'ouvrage de Pénélope est à la portée de tous les enfants).

Peut-être est-ce le rôle des "arts mineurs" ou des "écrivains mineurs": nous marquer dans notre jeunesse (jeunesse physique ou jeunesse dans la découverte d'un art: jeune dans le sens de "au début"), parce qu'ils sont jolis, ou amusants, ou plein de vitalité, ou qu'ils touchent l'affectif, bref, parce qu'ils sont plus faciles d'abord. Il est évident (il me semble) qu'un jour on les perdra, en "grandissant" (mûrissant, progressant), un jour on ne les lira plus ou on ne les écoutera plus ou ne les regardera plus que par tendresse, tendresse envers les œuvres et envers ce que nous fûmes.
(J'ai été bien surprise que tant de pages fussent consacrées à la BD dans La Dictature de la petite bourgeoisie. Etait-ce donc si important de se défendre de considérer la BD comme mineure? Comme la SF ou les romans policiers (est-ce que Les Eglogues ne relèvent pas du roman policier?), elles correspondent au besoin qu'on nous raconte des histoires (Cette scène du film Out of Africa, où Karen Blixen s'assoit sur le sol et commence à raconter des histoires). Nous avons besoin d'histoires, je crois. Mais il y a un moment où cela ne suffit plus, sauf aux gens qui ne lisent que pour se détendre, ou pour oublier, autrement dit aux gens qui ne prennent pas un livre pour recommencer à faire fonctionner leur cerveau entre leur journée de bureau et leurs obligations familiales, ce qui peut se comprendre.)