Les traductions et le malentendu créateur

On a déjà assez de mal à suivre, s'il faut en plus s'accomoder des distractions du traducteur, et des défauts de relecture de l'éditeur!
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.618

Fort bien, mais ce sont là des mots et des concepts, être, étant, essence, réalité, vérité de l'être en tant qu'il est, étantité, et j'en passe, sur lesquels ont été écrites des bibliothèques entières — je lisais récemment, à Paris, le dense petit livre de Barbara Cassin sur le poème de Parménide, Sur la nature ou sur l'étant, dont les trois quarts sont consacrés à des problèmes de traduction, justement [...]
Ibid. p.644

La discipline philologique est pénible, mais elle donne souvent un certain plaisir, quand on s'aperçoit, par exemple, que le texte qui est reçu par tout le monde est évidemment erroné et que, grâce à l'examen des manuscrits ou du contexte ou de la grammaire, on retrouve la bonne leçon, ce qui m'est arrivé quelquefois avec Marc Aurèle, et aussi avec Ambroise. C'est une discipline utile au philosophe, elle lui apprend l'humilité: les textes sont très souvent problématiques et il faut être très prudent quand on prétend les interpréter. C'est aussi une discipline qui peut être dangeureuse pour lui, dans la mesure où elle risque de se suffire à elle-même, et de retarder l'effort de la véritable réflexion philosophique.
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre, p.60

«La Nature aime à se cacher (phusis kruptesthai philei)» [...] On peut ainsi voir toute une suite de sens nouveaux se dégager de trois mots énigmatiques, dont nous ne sommes même pas assurés de connaître le sens voulu par l'auteur. Il est possible en tout cas de parler de contresens créateurs, créateurs de sens nouveaux, puisque ces sens impliquent des concepts dont Héraclite ne pouvait même pas avoir l'idée. Cela ne veut pas dire que ces contresens soient créateurs de vérité.
Ce qui m'avait impressionné en 1968, c'est cette accumulation d'incompréhensions, d'interprétations fausses, de fantaisies allégoriques, qui s'étaient succédé tout au cours de l'histoire, au moins de la philosophie antique, par exemple l'histoire de la notion d'ousia, c'est-à-dire d'essence ou de substance, depuis Aristote jusqu'aux querelles théologiques des Pères de l'Eglise et des scolastiques. Quelle tour de Babel! Il est troublant de penser que la raison opère avec des méthodes tellement irrationnelle et que le discours philosophique (et le discours théologique aussi) aient pu évoluer au hasard des fantaisies exégétiques et des contresens.
Ibid., p.121

C'est fascinant, en effet. Finalement, il est probable que nous ne saurons jamais ce qu'ont réellement écrit les auteurs antiques, ce qu'ils voulaient véritablement nous transmettre. Et pourtant on continue à les lire, à les commenter. Quelle étrange obstination.

Les petites cuillères de la linguistique

C'est un véritable plaisir de découvrire la visite guidée dans les livres que propose Rannoch Moor, avec commentaire des traductions. Je ne savais pas que l'origine des mots était tabou(e?) en linguistique.

Est-ce la Revue internationale de linguistique qui par statut refusait tout article traitant de l'origine des mots? (Mais où diable ai-je bien pu lire cela?)
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.668



Cela m'a fait penser à ce passage que j'aime bien, même s'il rend moins bien en français :

C'est un fait curieux (et auquelle nul ne sait au juste quelle importance attacher) mais quelque 85% de tous les mondes connus de la Galaxie, qu'ils soient primitifs ou hautement avancés, ont un jour ou l'autre inventé une boisson dénommée le Djinnain Tonnyx — ou Gee-N'N-T'N-Hic, ou Djinn-nain-tôt-nique, ou l'une ou l'autre des mille variations et plus sur le même thème phonétique. Les boissons proprement dites ne sont jamais les mêmes et varient entre le «ChinantoNick» silvouplais, qui est de l'eau ordinaire servie légèrement chambrée au-dessus de la température ambiante, et le «jean en tunique» trékrasseux, capable d'occire une vache à cent pas; et à vrai dire, le seul trait commun entre tous ces breuvages, outre que leur nom sonne de manière identique, c'est que tous sans exception furent inventés et baptisés avant que les mondes concernés n'entrent mutuellement en contact.
Que peut-on déduire d'un tel fait? Il demeure totalement isolé. Quelle que soit la théorie de la linguistique structurale qu'on veuille envisager, il demeure en dehors de l'épure, et il y reste. Les vieux structuralistes s'irritent au plus haut point dès lors que leurs jeunes collègues abordent le sujet. Quant aux jeunes structuralistes, ils se passionnent pour la question et passent des nuits blanches dessus, convaincus d'être à deux doigts de quelque découverte primordiale et finissent par devenir avant l'heure de vieux structuralistes que leurs jeunes collègues irritent au plus haut point. La linguistique structurale est une malheureuse discipline amèrement divisée et nombre de ses pratiquants passent encore trop de nuits à noyer leurs problèmes dans les Ouizgui-Zodahs.
Douglas Adams, Le Dernier Restaurant avant la fin du monde, chapitre 24

Et c'est ainsi que j'ai bu des gin tonics pendant des années.

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