Véhesse

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mardi 28 décembre 2010

La sincérité, variations

Cazalis vu dans le précédent billet billet sur Kråkmo et une recherche pour retrouver la phrase illustrant cette photo m'ont menée à cette citation :

CETTE NOBLESSE D'ESPRIT ET DE CŒUR DONT ONT TÉMOIGNÉ TOUS SES AMIS, JAMMES, D'INDY, FAURÉ, JEAN CRAS ET CE JEAN LAHOR, INDIANISTE ET POÈTE, QUI SOUS SON VRAI NOM DE CAZALIS FUT ÉGALEMENT CELUI DE MALLARMÉ, A DICTÉ À DUPARC QUELQUES BELLES PENSÉES : « LA QUALITÉ ESSENTIELLE DE L'ART, LA PLUS BELLE MAIS AUSSI LA PLUS RARE, C'EST LA SINCÉRITÉ. »
Renaud Camus et Tony Duparc, Travers, p.250

qui dit l'inverse de Nabokov dans Feu pâle, repris dans Vaisseaux brûlés :

« Si un critique dit d'un écrivain qu'il est sincère, écrit Nabokov, on peut être certain que l'un ou l'autre est un imbécile et probablement les deux. »
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, §462



Cette façon de citer des opinions opposées et de les juxtaposer est une des techniques utilisées dans Est-ce que tu me souviens?

Kråkmo, marginalia IV

  • Le Petit Broc

p. 29
Cette adresse nous avait d'ailleurs été recommandée par Renaud Camus quand nous cherchions un lieu où nous réunir pour la lecture suivie de L'Amour l'automne, et les garçons de café (propriétaires?) étaient pleins d'indulgence pour nos piles de livres au milieu des planches de charcuterie. (Et pas de musique, de musak.)
En leur honneur, nous avons surnommé notre groupe de lecteurs ou de lecture "Les Cruchons" (©Marie Borel).
Hélas, le Petit Broc a changé de propriétaire fin novembre (2010). Désormais plus de planche, et même début décembre un Petit Broc inaccessible, réservé à une soirée privée... Nous nous sommes repliés au Raspail vert. À suivre.

  • Le bonheur

Bof, rien de désastreux, et nous étions très heureux. Pierre a même dit:
«Je suis très heureux.»
Renaud Camus, Kråkmo, p.29

Je le note parce qu'il me semble que c'est la première fois que Pierre est cité ainsi sur ce sujet (et cela me plaît).

  • La doctrine Sevran

Lui [Philippe Besson], qui s'exprimait du haut d'une expérience médiatique beaucoup plus large que la mienne, d'autant qu'il est maintenant animateur lui-même, ou producteur, je ne sais comment il faut dire, et qu'en plus il se présentait, sans nul doute à juste titre, comme le dépositaire de la pensée de Sevran sur la question, disait qu'il ne fallait pas réagir, qu'à la télévision l'agresseur a toujours tort, que le média ne tolère pas le ton de la colère et de l'indignation, que la doctrine qu'il tenait de Sevran en la matière, c'est qu'il fallait toujours porter une chemise blanche, dire ce qu'on avait décidé de dire sans jamais se soucier de répondre aux questions et surtout, surtout, avoir toujours l'air serein et ne pas inaugurer de polémique.
Ibid., p.31

Je vais m'acheter des chemises blanches.
(Ce témoignage sur le fonctionnement de la télévision, la façon dont certaines choses "passent" ou "ne passent pas", est très intéressant. Il ne me convainc pas. Il me semble que les animateurs agressifs mettent les spectateurs de leur côté. Mon impression est celle "d'une prime au plus fort": les spectateurs rient du côté du pouvoir (je déteste la télévision dans tous ses jeux et débats: elle met en évidence le pire en l'homme.))

  • L'art de citer

Heureusement je me suis avisé à temps que ce que lisait l'animateur n'était pas du tout de moi, qu'il s'agissait d'une citation de Catherine Robbe-Grillet, La Jeune Mariée. D'évidence, ni Picouly ni ceux qui avaient préparé pour lui l'émission ne s'en étaient avisés. Reconnaissons-le, ce fut un moment assez jouissif. Picouly dut admettre qu'il y avait en effet des guillemets. Il s'est plus ou moins enferré en essayant de sauver la situation.

«Vous voulez dire que quand vous citez un texte, il n'est pas de vous?
— Oui, c'est exactement cela. Je veux dire que quand je cite un texte, il n'est pas de moi.»
Ibid., p.32-33

Lol.
Cela met tout de même en relief la façon dont les animateurs cherchent systématiquement à piéger Renaud Camus. (Mais peut-être tous leurs invités, ne soyons pas (trop vite) paranoïaques: peut-être est-ce le souhait de maintenir l'intérêt des spectateurs qui provoque ce genre de comportement (le côté «Du pain et des jeux», le jeu étant toujours cruel).)

  • De bonnes manières

Ce ne sont pas là, comme eût dit Jean Puyaubert, «de bonnes manières».
Ibid., p.34

J'aime beaucoup cette expression, je m'en sers (mentalement) souvent (surtout concernant certain blogueur).

  • Style

On m'avait dit ou j'avais lu pis que pendre de l'exposition "Le futurisme à Paris", et il est vrai, malgré le fameux article fondateur de Marinetti dans Le Figaro de 1909, qu'elle ne coïncide guère avec son titre. Mais c'est parce qu'elle le dépasse de tous côtés, non parce qu'elle faudrait à l'assumer.
Ibid., p.35

Plaisir de cette utilisation du verbe falloir. (cf. La dédicace de L'Inauguration de la salle des Vents: «Les mots me faillent».)

  • La porte qui claque

Le moment le plus pénible, sans doute, c'est celui où, une porte s'étant ouverte, on attend le moment où elle va se fermer, et donc nécessairement claquer.
Ibid., p.36

C'est un homme qui a un voisin du-dessus fêtard, qui rentre tous les jours vers trois heures du matin et jette ses chaussures, l'une après l'autre, sur le plancher: «Bing!»... «Bang!»...
Au bout d'un mois de ce régime, l'homme n'y tenant plus va sonner chez son voisin:
— Ecoutez, je vous en prie, si vous pouviez poser vos chaussures quand vous rentrez... Vous me réveillez toutes les nuits, je n'en peux plus.
Le voisin n'est pas un mauvais bougre; il se confond en excuses et promet de faire attention.
La nuit suivante, «Bang!».
«Ah zut», se dit le voisin, et il pose avec douceur la seconde chaussure sur le plancher.
Il se met en pyjama, se brosse les dents, va pour se coucher quand on sonne à la porte. C'est le voisin du dessous, des cernes sous les yeux:
— Vous pourriez lancer la deuxième chaussure?

  • Chantelle

Nous fûmes à Chantelle, ô Cantilia, jeudi, ma mère et moi, et accomplîmes dûment le long détour qu'il faut s'imposer pour voir le village et son château-abbaye de l'autre rive de la Bouble, un endroit qui se nomme Deneuille-lès-Chantelle, et d'où la vue est en effet superbe.
Ibid., p.48

J'envisage un jour un relevé des apparitions de «Chantelle, ô Cantilia».

  • note pour moi-même (Églogues)

Un petit somme serait pourtant bien doux, dans le calme aimant de tes bras (comme disait Barthes citant Duparc citant lui-même Cazalis, dit Jean Lahor — sur quoi je vais faire une nouvelle tentative; mais je suis affreusement réveillé; seulement j'ai bien froid, d'avoir un peu mis mes affaires en ordre devrait aider un peu, pourtant, oui, mais le sont-elles? et n'ai-je pas commandé cinq exemplaires d'un Le Jour ni l'Heure plein de fautes?) (l'insomniaque, qui veut passionnément dormir, cherche non moins passionnément, malgré lui, des raisons de n'en rien faire — cinq mille six cents euros de découvert! et ce sans compter les onze mille du compte "Provisio"! et le menuisier qui a fini de poser hier la bibliothèque du bas, et qu'il va falloir payer sans délai! et l'assureur auquel j'ai promis de donner mille euros par mois! et pourquoi les contrats sur les Demeures de l'esprit (j'en ai encore signé un hier, à propos de la Scandinavie) ne prévoient-ils que 1% de droits d'auteur pour moi, jusqu'à quatre mille exemplaires vendus? 1%? ensuite on passe à 12, mais comme les ventes ne dépassent jamais quatre mille exemplaires...) (Claude Durand m'a dit la semaine dernière que La Grande Déculturation ne se vendait pas trop mal, qu'on avait fait deux nouveaux tirages, de sorte qu'on en était à présent à trois mille cinq cents exemplaires) (j'étais fait pour être Marc Lévy) (les éditions Bayol m'ont informé hier qu'il s'était vendu trois cent trente-neuf exemplaires de Théâtre ce soir) (ce salaud de Pierre s'est montré agréablement surpris par un chiffre aussi élevé — non, c'est vrai, trois cent trente-neuf exemplaires sans un seul article) (dormir?). Ibid., p.53

A l'origine, je ne voulais recopier que «comme disait Barthes citant Duparc citant lui-même Cazalis, dit Jean Lahor», c'est-à-dire ce qui m'est utile pour les Églogues (Cazalis et Lahor? De qui est La sorcière des Trois-Islets? Ah non, pas de Cazotte mais d'Eugénie Foa (encore une Eugénie), mais je découvre que si je pensais que ce conte était de Cazotte, c'est que le recueil contient une «Mademoiselle Cazotte» (qui boit un verre de sang pour sauver son père? à retrouver dans les Églogues), et que le titre complet est «La sorcière des Trois-Islets, ou Joséphine Tascher de la Pagerie» (une Eugénie racontant une Joséphine)); mais comme j'essaie de ne pas donner un fragment de phrase mais toujours une phrase entière, j'ai recopié plus d'une demi-page. (Heureusement que Renaud Camus (ou Fayard) ne formalise pas de ce copiage extensif).[1]

Qu'est-ce qu'une phrase? Je m'y perds, à la fois éberluée et émerveillée par la façon dont il est possible de rebondir de parenthèses en points d'interrogation. J'attends la prochaine majuscule. Est-ce que les phrases camusiennes étaient aussi longue "avant", avant par exemple l'exercice des paragraphes d'une seule phrase de neuf cent trente sept signes dans L'Amour l'Automne ou celui de L'inauguration de la salle des Vents, où la phrase pouvait se poursuivre sur des pages?
C'est une lecture qui m'est très naturelle, autant la phrase qui bégaie, pleine de trous et de mots manquants que la phrase surpeuplée, compactant parenthèses et incises, une idée en appelant une autre, puis reprise un peu plus haut: Heil dem Geist...

Concernant Théâtre ce soir: voici donc une évaluation précise du noyau dur des lecteurs camusiens.

J'ai vérifié ensuite à quelle heure avait été écrit ce paragraphe, étant entendu que pendant qu'on écrit, on n'est plus au lit en train d'essayer de dormir: cinq heures du matin.

Notes

[1] Non, si je pensais que l'auteur était Cazotte, c'est qu'il était donné comme tel dans Échange:«pour ne rien dire du conte de Cazotte, La sorcière des Trois-Islets, où une toute jeune fille» (Échange, page 36)

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