Le principe de Vaisseaux brûlés-version électronique n'en finit pas de m'étonner.

A bien y réfléchir, il me semble que, avec la forme électronique, nous avons échangé une contrainte contre une autre, la contrainte matérielle du volume du livre contre la contrainte corporelle de la présence devant l'écran.

Avec le livre, volume en papier, volume de papier nettement circonscrit dans l'espace, impossible de se perdre. A tout moment, nous savons où nous sommes et où nous en sommes: "Attends, j'ai presque fini, il ne me reste que quelques pages" ou "Je termine ce chapitre et j'arrive" ou "J'ai bien avancé, j'aurai fini ce soir".
Nous nous sommes évadés du livre. Nous nous sommes perdus. Nous ne savons plus où nous sommes. Le labyrinthe est une forme infinie, qui ne s'organise que de l'extérieur. Une fois dedans, et c'est le principe même du labyrinthe, son jeu, son intérêt, nous sommes perdus. Seules une patiente exploration, une progressive familiarisation permettent d'apprivoiser les chemins.

Mais le remplacement du volume en papier par un écran d'ordinateur est une autre contrainte, une contrainte corporelle qui nous enchaîne à un endroit précis de l'espace. Nous n'emportons plus le livre pour combler les minutes d'attente, les temps morts des transports. Il nous faut rejoindre une table, une chaise, un ordinateur, une connexion. Plus question de feuilleter à la va-vite. Il faut une installation matérielle minimale. Le texte n'est plus à notre disposition, c'est nous qui devons nous rendre disponibles pour lui. Il devient rendez-vous.

Enfin, avec le texte en lignes, le métier d'écrire devient total. Depuis l'invention de l'imprimerie, la mise en forme, l'édition, la parution d'un texte étaient confiés à des professionnels "du métier du livre". Soudain, le texte, de sa naissance à sa mise en ligne, de sa mise en forme styllistique à sa mise en forme matérielle, dépend entièrement de l'écrivain.