Je me souviens, en lisant ceci,

L'anthologie comporte un long entretien avec Sollers, à propos du Sollers écrivain qui fut l'un des tout derniers et peut-être le dernier des livres publiés par Barthes de son vivant. Je me souviens que Barthes était d'une loyauté absolue à l'égard de Sollers et ne donnait aucun écho aux critiques, alors bien légères, qu'on pouvait formuler à son égard.

Ces critiques, bien sûr, seraient aujourd'hui moins légères. Il me faut me demander sans cesse si l'évolution de mon jugement global sur Sollers n'est pas exagérément influencée par son attitude extrêmement agressive à mon égard. Que ce soit la guerre entre nous — une guerre où les forces sont infiniment disproportionnées, il va sans dire — ne devrait pas m'entraîner à accentuer d'un iota mon opposition à son œuvre et à sa personne. Cette opposition, d'un autre côté, est bien antérieure à la situation actuelle[1]. Et l'opposition de Sollers à mon oeuvre (qu'il connaît certainement très mal) et à ma personne serait certainement moins vive si j'avais manifesté depuis des années plus d'admiration et de sympathie pour les siennes. Il faut moins que jamais négliger le rôle du narcissisme et de ses blessures dans l'étude de la formation des opinions, y compris, il va sans dire, des miennes. Toujours est-il que le rôle capital que joue Sollers dans la campagne actuelle contre moi à l'avantage de me libérer de toute réserve à tenir à son endroit même si de cette réserve je m'étais déjà sérieusement affranchi par le passé, comme de beaucoup d'autres.

Ce qu'il dit à propos de Barthes et de lui donne comme toujours une impression d'intelligence, qui tient surtout, peut-être, à son incroyable aplomb. Il parle comme le ferait un homme très intelligent, et même plus qu'intelligent. Il tient à merveille l'emploi du grand écrivain. Et telle est sa force de persuasion qu'on se convainc soi-même qu'on est en train d'entendre un grand écrivain tenir des propos de la plus haute intelligence. Dès lors, on ne s'étonne pas de ne pas tout comprendre. Au contraire, les enchaînements qui nous échappent, les zones d'obscurité du raisonnement, les formidables accélérations des syllogismes, tous les "comme par hasard" et les "hein hein hein hein", nous versons tout cela à son crédit jusqu'à ce qu'un doute nous vienne (grandement favorisé par la rancune, sans aucun doute, dans mon cas) : comment se fait-il que de ces propos on ne retienne rien ? Comment se fait-il qu'ils soient si peu nourrissants ? Comment est-il possible que notre vie en soit à ce degré inaffectée ?»

Renaud Camus, Corbeaux

en lisant ceci, donc, m'être demandé dans quelle mesure l'agressivité de Sollers ne pouvait pas être due à de la jalousie née de l'attention que Barthes avait porté aux premiers écrits de Renaud Camus, et ce, juste après le voyage en Chine de Barthes et Sollers en 1974.

Sollers a-t-il été jaloux de Camus à cause de Barthes, en veut-il à Renaud Camus de n'avoir jamais dérogé à ses principes et à son écriture tandis que lui, Sollers, dérivait lentement vers une écriture de plus en plus... je n'ose écrire commune? Tout cela nous éloigne de la littérature pour nous ramener à des passions bien humaines.

Sur Barthes et Sollers : voir ici

Notes

[1] cf. les entretiens avec Pierre Salgas, où Renaud Camus esquive une réponse franche concernant ses rapports à l'écriture sollersienne et préfère répondre en parlant de Ricardou