Dans Il pleut, embrasse-moi, Pascal Sevran encense le journal de Renaud Camus, tout en reconnaissant qu'il faut lire «au-delà du maniérisme revendiqué de l'auteur.» (entrée du 7 avril)
Voilà une opinion intéressante: y a-t-il un "maniérisme revendiqué" par Renaud Camus?


Le Petit Larousse indique : «[...] 2/BX-A. [...] se caractérise par des effets recherchés de raffinement ou d'emphase, par l'élongation élégante des corps, parfois par une tendance au fantastique [...] 3/ PSYCHIATRIE. Caractère des moyens de communication empreints d'affectation et de surcharges qui les rendent discordants.»

On peut relever de l'affectation dans le soin apporté à la construction des phrases, à la syntaxe, et bien sûr dans le choix du vocabulaire, recherché voire rare (je me souviens des premières pages d'Eloge du paraître qui disent à peu près "si cela vous a permis d'acheter un dictionnaire, c'est déjà ça"), ou l'emploi de mots courants dans leur sens ancien (ce n'est désormais plus sans un certain frémissement que je prononce "glauque", "ravi", "étonné"). Le jugement de maniérisme est donc exact. Cependant, au quotidien, ce mot est chargé de connotations négatives, on pense moins à une recherche de raffinement et d'élégance qu'à un m'as-tu-vu-isme ou un snobisme de l'auteur. Il manque de naturel, le mot est lâché, et le crime est grand.

Cela me fait penser à cette critique. J'ai été surprise qu'elle mélange des points de vue qui me paraissent très justes («tout au long du récit plane une angoisse qui excède la figure du chien. Elle porte sur l'impossibilité d'aimer Renaud Camus») à des remarques qui me semblent plus bêtes: d'une part le critique semble considérer que RC n'écrit par ailleurs que des journaux, d'autre part elle semble prendre très au sérieux les "archaïsmes" utilisés: «Comme à l'ordinaire, Renaud Camus écrit avec désinvolture et fermeté dans une langue que je trouverais parfaite s'il ne s'y mêlait quelques tournures archaïsantes, comme fors pour dire «à part». (Le Journal multiplie les «Dieu sait!», «Peu m'en chaut!», ou plutôt «Peu nous en chaut» car l'auteur affectionne le nous de majesté, cette défroque.) À ces peccadilles près, la langue de Camus est d'une tenue qui ne se rencontre plus.»
Je trouve cela très étonnant: se pourrait-il que Claude Habib suppose que l'utilisation de ces tournures n'est pas un jeu, qu'elle les prît au sérieux? Se pourrait-il que je me trompasse, que ce ne soit pas un jeu, qu'il faille les prendre au sérieux, et non comme le signe d'un écart à (et d'une maîtrise de) la langue, d'un détour, d'un recul, mais aussi comme le signe du plaisir à utiliser des vieux mots, à les sortir des malles, à leur faire prendre l'air, car sinon, qui s'occupera d'eux?

Je recherche lorsque je lis ces écarts, ces signes précieux dans les deux sens du terme qui loin de figer la langue redonne vie à des tournures qu'on utilise sans y penser.
Je me souviens de la première fois que je me suis rendue compte du phénomène, c'était en lisant L'Élégie de Chamalières: «Il ne nous fut plus nécessaire d'épeler et de répéter, au moindre bout de champ, le nom de notre ville [...]» (p.24 éd Sables) "Ce moindre bout de champ" est pour moi une source de rire et d'émerveillement, dans sa simplicité et son inattendu. C'est une trouvaille, maniérée, sans aucun doute.
Autre exemple, cette phrase que je chéris en exergue de L'Inauguration de la salle des Vents: "les mots me faillent". Ces tournures anciennes et réanimées sont multiples, elles paraissent naître si naturellement sous les doigts de l'auteur que je me souviens dans un échange privé avoir contemplé avec stupéfaction une madeleine proustienne devenue cake.

D'autre part, il me semble que l'utilisation de ces tournures maniérées est l'une des sources de l'impression de comique qui se dégagent de certains passages. «Sur une autre chaîne ce sont Maryvonne, Hervé, Jalil et Bronislav qui s'apprêtent à gagner des millions en tapant de la paume sur une clochette, devant eux, car ils connaissent la bonne réponse et ne veulent pas être le maillon faible.» (Syntaxe p.101) La parfaite tenue de la phrase s'oppose au ridicule du contenu. Bien sûr, le comique naît aussi du télescopage des émissions de télévison et du choix des prénoms quand on connaît les agacements de l'auteur, cependant, quand plus personne ne saura ce qu'étaient ces jeux, il restera «de la paume, sur une clochette, devant eux», qui dans sa trop grande et parfaite précision (de la paume, mais oui, c'est vrai, je n'y avais jamais fait attention (et ce mot paume, qu'on n'utilise jamais à moins d'en avoir réellement besoin)) fait rire en insufflant (en restituant?) du ridicule à la scène.

L'article de Claude Habib m'aura fianlement fait prendre conscience que le téléscopage des niveaux de langage est un des ressorts de l'humour camusien.


Ce message était à l'origine déposé sur le forume des lecteurs de Renaud Camus. Certains ont protesté parce que je reconnaissais de l'affectation à leur écrivain. J'ai mis en ligne le résumé suivant:

Résumons: je décide de commenter l'expression du maniérisme revendiqué de l'auteur pour en étudier la validité: est-elle vraie, est-elle fausse, la vérité est-elle ailleurs?
J'arrive aux conclusions suivantes:
- il existe une affectation (exemples)
- cette affectation puise dans l'utilisation de mots ou d'expressions obsolètes ou celle de l'imparfait du subjonctif (supprimé des programmes scolaires depuis 1901, rappelons-le)
- mais loin de figer la langue, elle lui donne un charme nouveau en détournant le sens de syntagmes figés et en créant de nouvelles assonances. Elle éveille l'attention à des mots auxquels nous ne faisions plus attention. («un grand écrivain taille dans sa langue une langue étrangère et qui ne préexiste pas.» Deleuze, Critique et clinique)

Ou encore :

Les seules personnes qui défendent la langue française (comme l'armée pendant l'affaire Dreyfus), ce sont celles qui l'attaquent. Cette idée qu'il y a une langue française, existant en dehors des écrivains, et qu'on protège, est inouïe. Chaque écrivain est obligé de faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de faire son son.
Lettre du 6 novembre 1908 de Marcel Proust à Mme Strauss