J'aime les notations que j'appelle "bêtes", c'est-à-dire évidentes, simples, mais que l'on ne s'autorisait pas — qui n'étaient pas autorisées — en cours de philosophie : oui il y a des délires chez Platon, oui les interlocuteurs des dialogues sont souvent d'abominables lèche-culs (sic, p.679), oui on ne comprend jamais parfaitement ce qui fonde le pouvoir, la délégation de pouvoir, ce qui est donné ou reçu ou partagé de qui et par qui chez Hobbes. (non je n'ai jamais compris l'enthousiasme pour Hegel, mais cela n'est pas dans Rannoch Moor).

Et oui, c'est le même émerveillement en lisant les Grecs de constater «extraordinaire profondeur et la durée, au sein de la civilisation occidentale (et sans doute un peu plus), de jugements, opinions ou préjugés qui ont travers vingt-cinq siècles pour venir mourir à nos pieds, tués par le tardif triomphe de la lente révolution égalitaire.» (p.633)
(A cela près que je ne crois pas que ces jugements, opinions ou préjugés vont mourir ainsi. Ils renaîtront, ils sont déjà renés une fois.)

Non je ne partage pas l'opinion camusienne sur Tocqueville, je crois Tocqueville très grand, son "air de rien" fait partie de cette grandeur: tout ce qu'il dit paraît si simple, si évident... (Et je comprends mieux l'impression que j'ai eue en lisant La Dictature de la petite bourgeoisie: impression à partir de quelques dizaines de pages que le livre éprouvait la tentation de la philosophie politique, impression qu'il lui manquait deux cents ou trois cents pages pour faire un tome solide d'analyse politique et ne plus être un pamphlet, impression logique si on pense aux lectures qui ont accompagné l'écriture de ce livre.)