Les événements initiaux se déroulent en 1961 ou 1962, ils sont utilisés en 1982 et racontés en 2003 (publiés en 2006).


A une exposition de roses dans un prieuré de campagne, tu avais rencontré deux vieilles dames charmantes, deux sœurs. Miss Stevenson et Mrs Robertson, ou l'inverse, qui t'avaient ramené en ville à bord de leur petite Rover noire, si propre, aux cuirs si bien cirés ; et bien entendu tu leur avais fait croire que ton père était gouverneur des îles Marquises; et tu leur avais décrit en long et en large, cent fois, mais un peu différemment chaque fois, à peine, la Résidence, cette immense maison de stuc, entourée sur trois de ses côtés d'une large galerie couverte et dont l'architecture surchargée, la juxtaposition d'éléments en apparence disparates, la couleur inhabituelle surprennent toujours, même l'inconnu qui l'a contemplée déjà souvent, lorsqu'elle apparaît au détour des allées blanches de son parc, isolée sur une légère hauteur, dans son encadrement de palmiers royaux.

Été (1982), p.215


Nous aimions tous Peter Morgan, disent les deux soeurs : il est parti pour les Indes, il devait écrire, et il est mort dans un banal accident de polo. A moins que je ne leur aie fait croire, aux malheureuses, que j'avais passé mon enfance à Lahore, où mon père était consul de France : comme mes fictions étaient toujours très solidement étayées et que j'étais, à dix-sept ans, une véritable encyclopédie, elles n'eurent jamais le moindre doute quant à la véracité des récits que je leur faisais, le long des interminables soirées d'été, dans leur jardin plein de roses qui dominait la Tay.

Été (1982), p.291


Helen Park, l'aînée des trois sœurs qui vous recevaient si gentiment, à l'heure du thé, dans leur jardin plein de roses au flanc de la colline, s'étonne de ne plus avoir de vos nouvelles : mais elle ajoute aussitôt, bien sûr, que vos lettres ont dû s'égarer, vous voyagez tellement.

Été (1982), p.331


En montant je crois avoir retrouvé, le long de Kinnoul Terrace, juste au-dessus du toit des quais, sur les premières pentes, la maison à tourelles où vivaient les sœurs Robertson — peut-être une seule d'entre elles s'appelait-elle Robertson, je ne sais plus, si une seule avait été mariée; mais non, je crois que c'était deux demoiselles : des Écossaises délicieuses, que j'avais rencontré à un récital de piano, ou bien à une exposition de roses, à Rosie Priory, peut-être, à moins que ce ne soit plutôt Rossie Priory, dont il fut question ces jours-ci à Fakland Palace, parce qu'un lit du XVIIe siècle, acheté par le National Trust, en provenait (en tout cas, vrai ou faux, c'est le nom Rosie Priory qui déclenche le faux souvenir d'une exposition de roses : il s'agissait d'un récital de piano, j'en suis sûr; mais le jardin était très présent.

Comme j'étais, hélas, dans ma période mythomaniaque, qui a duré de mes seize à mes vingt ans, j'avais fait croire à ces pauvres femmes que mon père était gouverneur de la Nouvelle-Calédonie; et peut-être même, pourquoi se priver, que ma sœur avait épousé le fils de la Guinée espagnole, ou bien était-ce de Cabinda (j'ai toujours eu un faible pour "l'enclave de Cabinda")? Quand j'écris que je leur avais fait croire, je m'avance peut-être un peu. C'est du moins ce que je leur avais dit. Elles me recevaient très gentiment chez elles, pour le thé, et, penchées sur moi côte à côte, me gavant de biscuits comme un perroquet, elles étaient tout attention pour mes mensonges et pour moi, sur le mode Arsenic et vieilles dentelles (arsenic en moins, à ma connaissance). J'apportais dans leur existence, avec d'assez bonnes manières, une touche inespérée d'exotisme : la France, les îles, une ultime rumeur d'Empire, le tout mêlé à une précoce et très ardente scotophilie (j'appelle scotophilie l'amour de l'Écosse, mais elle est à deux doigts, une seule lettre, de la passion de voir, scopophilie je suppose — laquelle ne me travaillait pas moins : voir, voir, voir, cette utopie topographique (laquelle ne peut s'appuyer, certainement, que sur une bonne dose d'aveuglement...))

Sans doute auraient-elles plus aujourd'hui plus de cent ans, mes vieilles demoiselles; peut-être même beaucoup plus. Je pense à elles avec beaucoup de tendresse, et de regrets : comme nous aimons mal ceux que nous aimons ! Comme nous tombons facilement de leurs vies, et que celles-ci ont de pentes à disparaître de la nôtre ! Combien la mort a de jardins, de tourelles, de roses, de rues silencieuses au-dessus des toits, et de larges fleuves où courent les nuages ! À propos des sœurs Robertson nous avons interrogé des voisines, dont l'une était elle-même, sans doute, octogénaire : elles ne voyaient pas du tout de qui je pouvais bien vouloir parler, et la plus âgée semblait un peu soupçonneuse.

Rannoch Moor, p.432


Quelques remarques :
- Il est amusant de constater que si RC confond récital de piano et exposition de roses lorsqu'il cherche dans sa mémoire en 2003 l'origine de sa rencontre avec les vieilles dames, c'est sans doute à cause de "la mise en fiction" qu'il a opérée lui-même en 1982.
- On constate que des éléments de Passage (la galerie couverte, les palmiers, les îles Marquises) apparaissent dans la réalité (si l'on peut dire, disons dans la vraie vie) dès 1962, et que la fiction hantait dès cette époque la réalité. Il y a bien nappage, ie contamination permanente de la vie par la fiction et inversement.
- La maison décrite dans le premier extrait a sans doute des ressemblances avec l'une des résidences de Roman de Caronie (RC écrivait Roman Roi pendant qu'il terminait Été). La description est sans doute également inspirée d'une des maisons familiales, Les Hautes-Roches, la maison du père (pure supposition).
- Les sœurs sont devenues trois dans le deuxième extrait selon le mode de fonctionnement des Églogues, glissement, allusion aux Parques, Les Fileuses, la troisième sœur la Mort.
- Combien la mort a de jardins, de tourelles, de roses, de rues silencieuses au-dessus des toits, et de larges fleuves où courent les nuages : je parie pour une citation «à la manière de», ou la récupération de morceaux de vers. Mais lesquels ?