Vendredi, Tlön supposait que je lisais Travers depuis huit mois. Il n'est pas loin de la vérité : je lis Été (Travers II) depuis janvier dernier. J'en ai retrouvé la trace ici, trace qui illustre du même mouvement ma réponse à Tlön : les livres que je transporte font naître des anecdotes.

Lorsque j'ai commencé à écrire sur le site de la SLRC en août 2002 (société des lecteurs de Renaud Camus — je fais un effort pour ne pas être trop elliptique, C. m'a dit qu'on ne comprenait rien à mes billets, qu'il fallait savoir trop de choses avant de commencer à les lire), j'ai pris très au sérieux l'objet de la société: faire connaître l'œuvre de Renaud Camus (par tous les moyens, ajoute-t-il drôlement). J'ai donc commencé à écrire systématiquement des compte-rendus de lecture sur le site chaque fois que je terminais un livre de RC. Je n'ai pas tenu cette engagement moral avec Sommeil de personne et Outrepas, à propos desquels je n'ai rédigé que des messages épars. En même temps que je lisais les nouveaux livres au fur à mesure de leur parution, j'ai entrepris de lire l'œuvre camusienne depuis le début.
Passage, Échange, Travers, Tricks première édition...
Je ne sais plus pourquoi j'ai décidé de passer directement à Été, sans lire Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France (Notes achriennes est paru après Été). Sans doute RC a-t-il évoqué L'Amour, l'Automne, (Travers III), sans doute ai-je eu peur que ce livre ne paraisse avant que je n'ai lu Été (Travers II). Peut-être. Je ne sais plus. Quoi qu'il en soit, j'ai lu Été. Mais au lieu d'écrire aussitôt un compte-rendu, je me suis dit qu'il fallait que je creuse un peu : La Tour de Babil, Le sentiment géographique, Projet pour une révolution à New-York[1], Indiana, La maison de rendez-vous, Le Nouveau roman, Le Revizor, Le jardin des Finzi-Contini, Les Faux-monnayeurs, Lettres d'Ezra Pound à James Joyce, Tristan de Nani Balestrini, La Bataille de Phasale, Orion aveugle, le Mariage de Loti, William Wilson, Lionnerie, L'Écart, Le Horla,... Plus je lisais, plus il y en avait à lire, plus s'ouvraient de nouvelles pistes, le moment d'écrire un compte-rendu reculait, est venu le moment où cela m'est paru totalement impossible: trop de livres non lus restaient à lire.

Mercredi se tiendra à Beaubourg une lecture en avant-première de passages de L'Amour, l'Automne, (Travers III). (Vous êtes tous conviés, mais je vous préviens, ce sera sans doute surprenant: lorsque Renaud Camus lit, il interprète, il change de voix, de rythme, parfois il chante...)
Je me fixe donc comme obligation morale de publier ce billet ce week-end.


Je ne sais ce que serait la lecture d'Été par un lecteur qui n'aurait pas lu les volumes précédents. Ma lecture s'inscrit naturellement dans la suite de la lecture des trois premières Églogues.
Été commence exactement à l'endroit où se termine Travers, une nuit sépare les deux livres : «Nous avons donc lu assez longtemps, tous les deux, dans nos lits jumeaux, sans relever ni tourner la tête, et sans un mot.», dernière phrase de Travers; «Nous nous sommes levés tard, et aussitôt lancés, sans aucune conviction de part ni d'autre, dans une longue discussion, reprise de la scène de la veille, échange sans échange, suite de figures obligées, parallèles, indépendantes.», première phrase d'Été (Travers II). Le temps semble aboli, tandis que Travers reprenait les dates de la première semaine du printemps (samedi 20 mars 1976, etc, sur sept jours), Été commence un samedi, non précisé, sur sept jours. Nous sommes en été et non plus au printemps, comme l'indiquent le titre et l'exergue, pourtant, une seule nuit semble s'être écoulée: dès la première page le doute s'installe, nous sommes avertis que le texte ne présente aucune garantie d'"authenticité". L'ombre de Poe rôde («Edgar Allan Poe a non seulement créé le récit policier mais aussi le lecteur de récit, c'est-à-dire méfiant, soupçonneux à l'égard de ce que l'auteur écrit. » Jorge Luis Borges).

Il est possible de récapituler très vite les différences — et les ressemblances — entre Travers et Été.
Spatialement, les premières pages se présentent dans la continuité de Travers: pages scindées en deux, trois quatre parties et système de renvois par astérisque. Plus loin, la partition de la page s'effectuera verticalement pendant quelques pages, puis le système de partage tendra à disparaître, pour ne laisser courir quelquefois qu'une ligne en haut des pages: il semble que cette technique soit abandonnée progressivement. Sans doute n'a-t-elle pas rencontré le succès espéré.
Très vite, on comprend que trois ou quatre thèmes dominent Été: le nom (le patronyme) et les noms (variations onomastiques et initiales des noms, H, M, W), la folie, le double. Tristan, le nom du désir, remplace Parsifal, prédominant dans Travers, Mahler occupe une grande place ainsi que Wolf, une fois encore plusieurs numéros de la revue Arc sont convoqués (revue dont le nom appartient lui aussi au registre des fantastiques coïncidences évoquées par Nabokov dans Pale Fire), l'Écosse, la Grèce, New York, Paris sont les lieux privilégiés de "l'action", la réalité est présente mais déformée pour ressembler à tel passage de La Bataille de Pharsale ou de Bouvard et Pécuchet. De nombreux noms proviennent des romans de Robbe-Grillet, quelques motifs sont repris de Travers. Une place particulière est accordée à Orlando furioso (et Scimone), place due à la volonté de corriger une erreur survenue dans Échange: «On veut croire que Duparc ignorait cette œuvre admirable lorsqu'il écrivait avec une caractéristique suffisance : Et certes il est étrange que ni la folie jalouse d'Orlando, ni les amours d'Angélique et de Médor, son beau Sarrasin, ni aucune des intrigues secondaires qui se greffent à ce cycle, le plus représentatif, après tout, de la Renaissance italienne, n'aient jamais fait l'objet d'un opéra un peu notable», Été p.29. Les charges contre "les manières du temps" et la dégénérescence de la langue prennent la place occupée dans Travers par les théories littéraires. Enfin, Été explique par un schéma la dérivation et la génération de mots à partir d'un mot, travail que l'on peut voir illustré là (janvier 1978); d'autre part il dévoile davantage ses sources, allant jusqu'à fournir la liste des œuvres qu'il est recommandé d'avoir lues, même si cette liste se dissout dans l'air du temps :«Etc. On pourra s'appuyer sur Les Eglogues pour lire, voir ou entendre Les Eglogues et toutes les œuvres ci-dessus mentionnées, feuilleter journaux et magazines, regarder la télévision, rêver, écouter sa famille, ses amis, les gens de la rue, les hommes politiques ou «l'inconnu que le hasard a placé à côté de vous.» Été p.354. Ces explications entérinent que personne n'a répondu à l'invitation de jouer, personne ne s'est penché avec curiosité sur les mécanismes du texte, mécanismes qui reprenaient et illustraient les meilleurs auteurs du Nouveau roman en leur rendant hommage. Il restait donc à fournir quelques clés, et à interrompre l'écriture des Églogues, si coûteuse en temps et si peu gratifiante.

Il me semble, est-ce contagieux, que je pourrais commenter Été en me servant principalement de citations. Si je devais lier chaque églogue à des "inspirateurs", j'associerais Passage à Raymond Roussel et Duras, Échange à Saussure et Starobinski, Travers à Robbe-Grillet et Flaubert et Été à Claude Simon et Pierssens.

La préface d'Orion aveugle donne une première clé de lecture d'Été: «Parce que ce qui est souvent sans rapports immédiats dans le temps des horloges ou l'espace mesurable peut se trouver rassemblé et ordonné au sein du langage dans une étroite conguïté. Une épingle, un cortège, une ligne d'autobus, un complot, un clown, un Etat, un chapitre n'ont que (c'est-à-dire ont) ceci de commun: une tête. L'un après l'autre les mots éclatent comme autant de chandelles romaines, déployant leurs gerbes dans toutes les directions. Il sont autant de carrefours où plusieurs routes s'entrecroisent. Et si, plutôt de vouloir contenir, domestiquer chacune de ces explosions, ou traverser rapidement des carrefours en ayant déjà décidé du chemin à suivre, on s'arrête et on examine ce qui apparaît à leur lueur ou dans les perspectives ouvertes, des ensembles insoupçonnés de résonances et d'échos se révèlent.»
Été utilise exactement ce procédé de la juxtaposition, mais tandis que Claude Simon met en scène principalement des objets et des mots, Renaud Camus va juxtaposer des phrases, des citations et des lambeaux de réalité. Les phrases deviennent les objets que l'on peut «rassemble[r] et ordonne[r] au sein du langage dans une étroite conguïté.» Tandis que Claude Simon s'attache à peindre des scènes par une succession de mots simples et précis, Camus s'attache à rappeler des livres ou des textes par accumulation ou déformation de phrases ou d'allusions. Deux procédés utilisés dans les Corps conducteurs (extension d'Orion aveugle) sont repris dans Été : l'utilisation de lettres capitales dans l'écriture de phrases entières, la description précise d'un tableau éponyme, Orion aveugle dans Orion aveugle et Été dans Été. (La figure du double est ici redoublée et mise en abyme: Été, c'est à la fois un tableau et le titre d'un livre, livre lui-même écrit par le double, Albert Camus).

Été est à la fois plus facile à lire, parce qu'il y a moins de partition de pages, moins de renvois, moins de théorie littéraire, et plus difficile, parce que les phrases s'enchaînent davantage, que les citations sont malmenées, transformées, parce que ce qui est mis en place est autant un système de sons qu'un système de sens et que la forme d'une phrase, un agencement de mots, pourra autant contribuer à en évoquer une autre que son sens pur. Je songe à ces mots de Pierre Hadot à propos de Wittgenstein (sachant que Wittgenstein fait partie des références camusiennes) : «Je découvris brusquement cette idée capitale de Wittgenstein, qui me semble indiscutable et a des conséquences immenses : le langage n'a pas pour unique tâche de nommer ou de désigner des objets ou de traduire des pensées, et l'acte de comprendre une phrase est beaucoup plus proche que l'on ne croit de ce que l'on appelle habituellement : comprendre un thème musical. Exactement, il n'y avait donc pas «le» langage, mais des «jeux de langage», se situant toujours, disait Wittgenstein, dans la perspective d'une activité déterminée, d'une situatin concrète ou d'une forme de vie.» Pierre Hadot, Wittgenstein et les limites du langage, p.16

L'écriture d'Été évoque également ce procédé de peintre qui consiste à dessiner sur les esquisses ou brouillons du tableau futur un personnage ou un objet qui explique ou précise ou complète l'organisation du tableau, puis à recouvrir cette clé par la peinture : le spectateur se retrouve devant la toile muette, l'information a disparu, c'est à lui de la réinventer, de l'imaginer ou de s'en passer.
Tout indique une profonde réflexion sur le langage, ce qu'il veut dire, ses réussites et ses échecs, et cet étrange fait que nous nous comprenions: ce qui pourrait sembler n'être qu'une heureuse variation d'un disciple qui a parfaitement intégré les leçons des maîtres du Nouveau roman est également un travail de fond sur ce mystère qu'est le langage.
Ce constat naît de la multiplicité des références à des travaux linguistiques qui s'interrogent sur les rapports du langage et de la folie, Pierssens et La tour de Babil (Wolfson, Mallarmé, Saussure, Brisset, Roussel), La folle vérité (colloque sur "vérité et vraisemblance du texte psychotique"), les travaux de Lebensztejn, de Luce Iriguay,..., références lues et intégrées au texte d'Été au gré de citations choisies comme autant de preuves de cette réflexion.
Finalement, tout semble indiquer que Renaud Camus a inversé le processus de Pale Fire : il n'a pas écrit le commentaire d'un texte préexistant, il a écrit le texte dont les commentaires existaient déjà, le texte qui peut tout aussi bien se lire à partir d'une préface de Claude Simon que des études de Starobinski sur Saussure ou celles de Ricardou sur Robbe-Grillet ou celles de Pierssens sur les logophiles.
Il est à peine nécessaire de commenter Été, il suffit en fait de retrouver les études qui le commentaient avant qu'il ne soit écrit.

Notes

[1] pour Tlön