C'est embêtant d'écrire quand tout le monde [enfin presque] attend, avec mon mauvais caractère j'ai toujours envie de tourner les talons et d'écrire autre chose (surtout qu'entre le courageux Zvezdo et le clairissime Philippe[s], sans compter le grognon jf (jf, c'est le Grognon de Bluxte), tout a été dit, je crois).

Enfin bon, je vais donc raconter le moins important, planter le décor, parler du people, rapporter quelques conversations.

J'arrive à Beaubourg à peu près à 19h30, je n'ai pas l'heure, je pense être un peu, très peu, en avance, comme je suis nerveuse et que je redoute les mondanités je n'ai pas envie d'être en avance, je fais un tour à la librairie, magnifique, Miss Tick est là, celle des pochoirs sur les murs, je suis très contente de la voir, je lui ferais bien signer quelque chose, mais quoi? Tant pis. J'erre un peu, je cherche l'heure au poignets des clients mais c'est l'hiver les manches couvrent les montres, 19h30 indique l'ordinateur des caisses, et zut je vais être en retard. L'escalier est très amusant, la partie rouge joue une note à chaque pas, c'est très joli quand on est plusieurs, les gens montent ou descendent en souriant. Il en faut peu finalement pour rendre les gens heureux.

La petite salle est grande, grande comme une petite salle de cinéma dont elle a la forme, la lecture n'est pas commencée ouf, et je vois tout de suite deux têtes amies, re-ouf et admiration : Zvezdo que je n'aurais pas osé embarquer dans cette galère (après tout il ne connaît RC que par Philippe et moi) et Philippe qui a bravé la grève au risque de devoir dormir sous les ponts. Chic alors! Je m'installe à côté d'eux, ravie et soulagée de ces présences amicales (il faut dire que je me suis fait — sans regret ni remord — quelques bons ennemis dernièrement parmi les camusiens). La salle est plongée dans la pénombre, deux pages du début d'un chapitre de L'Amour, l'Automne sont projetées à l'écran. Les phrases ou lambeaux de phrases se présentent jetés à travers les pages un peu à la manière de la mise en page de Un coup de dé jamais n'abolira le hasard, changeant de police de caractères, se présentant sur une étroite colonne à droite, à gauche, ou selon les lignes.
Renaud Camus entre presque aussitôt, guidé par Pierre, une écharpe nouée sur les yeux. Un silence profond s'établit, je cherche, c'est plus fort que moi, un symbole (Borges? Homère?), Renaud Camus expliquera bien plus tard que simplement il ne voulait pas voir la salle.

Il commence à lire. Je savais ce qui allait se passer, car j'avais déjà assisté à une lecture à Plieux. Mais il s'agissait alors d'une lecture de L'Inauguration, Renaud Camus changeant de voix à chaque changement de style comme s'il s'agissait d'autant de narrateurs. Là, il faut imaginer qu'il n'y a jamais plus de quatre à cinq phrases par pages, ce sont des pages pleines de vide. Renaud Camus change de voix à chaque saut d'une phrase, d'un lambeau de phrase, à l'autre. C'est très déroutant, comme l'illustre particulièrement bien la mise en page de Philippe[s]. Mon accent préféré est toujours l'anglais, et tu-ouff-fou particulièrement réussi. Les pages défilent lentement à l'écran. Quelquefois des rires fusent, un lecteur me dira plus tard son étonnement et son plaisir devant l'aspect enfantin, ludique, de cette lecture. Il se dira également surpris que nous n'ayons pas été plus nombreux à rire, mais sans doute l'"esprit années 70" — époque où tout cela était pris si terriblement sérieux — et la pénombre n'aident pas au décoinçage des zygomatiques. Pour ma part, je suis terriblement sérieuse : nous avons très vite remarqué que Renaud Camus en dit plus qu'il n'est écrit, et je note, je note, toutes les indications qu'il donne hors texte (amusant, Philippe[s] : tu as correctement noté L'Île noire, j'avais automatiquement traduit Les Indes noires... Je fatigue.)
Désolée de vous décevoir, je ne ferai pas de compte-rendu de lecture : il faudra attendre la parution de L'Amour, l'Automne : à ce moment-là, promis, page par page, je vous ferai part de ce que j'ai noté[1]. Si je le faisais maintenant ce serait incompréhensible, puisque j'ai noté quelques mots des pages à l'écran comme point de repère, et entre crochets les indications supplémentaires données par RC.

(Bon, tout de même, ceci, coincé au milieu de la lecture et n'ayant aucun rapport avec elle mais prononcé du même ton que le reste : «Moi je veux bien faire des conférences si on m'invite à faire des conférences, mais il faut bien que la vérité soit dite, que la vérité elle soit dite, comme dirait Lionel... euh » (et hop, Renaud Camus reprend le fil de sa lecture: «Reprise», écrirait Robbe-Grillet (R-G pour les intimes)).

Pour les plus consciencieux, je donne quelques titres de livres que j'ai relevés (donc à lire, puisque sources potentielles) : Clara Stern, Alias de Maurice Sachs, En mal d'aurore de Pierre Minet (ces deux livres évoquant Max Jacob), Kaputt (de Malaparte?), Conversations imaginaires de Landor (référence à préciser), The End of the Road et The floating Opera de John Barth, Journal d'une jeune mariée de Catherine Robbe-Grillet. J'ajoute, par délit d'initiée, L'Eclair au front, biographie de René Char.

Renaud Camus a lu l'intégralité du chapitre, plus de soixante-douze pages (je me souviens de ce nombre, mais je ne sais à quel moment je l'ai lu, si il restait beaucoup de pages à lire), non sans chanter sans interrompre le moins du monde le fil de sa lecture: «surtout Marianne tu m'arrêtes car j'ai perdu la notion de l'heure».

La lecture a sans doute duré plus longtemps que prévu. Marianne Alphant a donc eu peu de temps pour poser quelques questions (J'étais contente de la voir, sa critique de Passage et Échange est importante («A une question aussi simple la réponse est extraordinaire : rien»)). Il ressort des réponses de Renaud Camus que les deux structures porteuses de l'œuvre camusienne sont les Églogues et Vaisseaux brûlés et que la structure globale de l'ensemble commence à apparaître maintenant que nous sommes sur son second versant. Renaud Camus insiste sur le fait que plus on lie, plus on fait éclater, «plus c'est bien ficelé, moins c'est cohérent». Il m'a semblé reconnaître là une image de Construire un château, de Misrahi.

Pour terminer, Marianne Alphant évoque un souvenir : «La première fois que je t'ai entendu lire, chanter ainsi, Renaud, c'était à un colloque international avec des Allemands sur le thème "Archives et littérature". C'était très sérieux, à la fin du dernier repas, les Allemands se sont levés un à un et ont porté des toasts. La délégation française était figée, immobile. Alors tu t'es levé, et tu as chanté... les Allemands étaient... euh... sens dessus dessous...»
La salle rit, RC aussi :
— J'ai eu peur... Sens dessus dessous convient très bien, conclut-il en riant. [2]



Notes

[1] Voir ici.

[2] note du 14 décembre 2009: souvenir de novembre 1997, voir Derniers jours