J'ai emprunté Carus en juillet, parce qu'il fait partie des titres cités dans L'Amour l'Automne.
J'ai tenté de le lire plusieurs fois. J'ai atteint la page 83.
J'abandonne, je m'ennuie trop.
C'est l'histoire de A., dépressif. Ses amis essaient de l'égayer. Un certain Ieurre est un extrêmiste de la grammaire.
Le style, syntaxe et vocabulaire, est poussiéreux, curieusement ampoulé, il évoque les années vingt ou trente, sans que je puisse déterminer s'il s'agit d'un pastiche ou du style "naturel" de Quignard.

— C'est cela aussi le tennis, fit Ieurre.
— Mais non! dit R.
— Et pourquoi pas?, repartit E. Du moins dans ce défaut dans l'angle que font les mouvements qui constituent le corps et les relations qu'il entretient avec le corps des autres. C'est un effet de balle coupée. Cette balle si curieuse –frappée de telle sorte que son rebond soit anormal, parfois insaisissable... A., pour l'instant, le monde lui est une balle qui est vicieuse, et nous-mêmes en parlant nous lui envoyons des balles qui sont étrangement coupées.
— La dépression, au bout du compte, c'est son pare-boue à lui, dit R.
— Son pare-chocs», rétorqua Ieurre.
Thomas prétendit que nous n'étions pas estimables.
Pascal Quignard, Carus, p.44 (Gallimard, 1979)

Au niveau de la forme, le livre a sans doute été retenu parce qu'il utilise énormément les initiales à la place des prénoms (ce qui rejoint le motif de "la lettre" dans L'Amour l'Automne), d'autre part, le narrateur (Carus?) habite rue du Bac, ce qui lui fait un point commun avec l'un des narrateurs de L'Amour l'Automne (il faut toujours chercher au moins deux raisons pour justifier qu'une œuvre ou un événement a été retenu pour faire partie du corpus des Églogues).

Au niveau du fond, le grammairien fou, qui épouse certaines thèses camusiennes et se rend insupportable par son rigorisme, était une figure attirante.

Il se trouva qu'Elisabeth – comme elle parlait du petit D. – prononça vicieusement refréner «réfreiner». Ieurre la prit à partie sur un ton déplaisant:
«Il se trouve des gens qui font une faute par syllabe, dit-il. Cela suppose une imagination plus remarquable que celle dont sont dotés sans nul doute ceux qui parlent correctement. On devrait réinstaurer à leur intention l'usage du pilori. Ou l'exposition à la cangue, n'est-ce pas Wensleydale?
— Tais-toi, le puriste, le ric-à-rac, explosa Thomas. Assez de toutes vos histoires de riches. Vos culs de poule! Vos gendarmeries! Vos privilèges de classe!»
Paul applaudit. Élisabeth et Recroît se rangèrent du côté de Thomas et Paul.
«Que veulent-ils dire avec ces mots de classe, de privilège, d'élite, se plaignit Ieurre. Suis-je donc si riche? Ai-je jamais rêvé d'honneur et de pouvoir? Non, Thomas: Quoeun, ni moi, nous n'avons pas le même usage du puits. Nous n'avons pas accès au temple. De même que le barbier fait la toilette funéraire, de même que les joueurs de tambour touchent la peau des bêtes mortes et le souvenir du sang versé, de même que le blanchisseur lave les linges de la naissance et ceux que les jeunes femmes polluent, de même le grammairien: il nettoie les instruments du sacrifice. Nous ne partageons pas la pipe hiérarchique. Nous sommes des spécialistes de l'impureté!»
Thomas haussa les sourcils et lui demanda ce qu'il pouvait bien apporter au monde, et à autrui, avec ses petites leçons de purisme?
«Au moins aurai-je peu ajouté à la misère de ce monde, répondit Ieurre. J'aurai fait le moins de fautes possible...
— Quelle vertu! s'écria R.
— Et pourquoi pas? J'aurai souhaité que ma langue participe de celle dont usaient ceux qui m'ont précédé. C'est tout. Et quelle serait la gêne que j'apporte? A qui trouvez-vous que je nuis? Tout cela, d'ailleurs, durera moins que vous pouvez le penser. Cette langue ne fera plus beaucoup d'usage», ajouta-t-il d'un air désabusé.
On servit un civet de garenne avec une sauce au sang battu.
Ibid, p.48 et suiv.

Relevé de références

Dans le roman de ce titre, bizarrement, le mot Carus n'apparaît pas.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.54

Le mercredi 11 octobre. Je passai rue du Bac. A. dormait. Je jouai avec D.
Au retour, je rencontrai R. rue Jacob, lui-même revenant de chez I.
«Ieurre et la grammaire, me dit-il — une dépendance comme du bœuf à l'herbe.»
Ibid, p.86

Le sermon d'Otto, dans Carus,
est un bon exemple de ce qu'est la
pratique mimétique, puisque son
modèle sous-jacent est le discours
oratoire, destiné à persuader et à
convaincre, par ses tours, ses images
frappantes et la fougue même du
déclamateur, un public que figue là
le personnage de A.
Ibid, p.131

En effet les personnages de Carus se présentent comme des rhéteurs atteints du virus de la sophistique, qui tiennent des discours en quelque sorte vides de sens, destinés à meubler, à apprivoiser ce vide, en le délestant du poids du sens et de la croyance qui est attaché.
Ibid, p.244

(fait de cette régularité des fleurs, dans Carus.
Ainsi pourrait-on lire ce récit en suivant
l'évocation des fleurs, chaque fois que le nar-
rateur se rend rue du Bac et qu'il)
Ibid, p.293

non plus le nom Carus
Ibid, p.500

il habite rue du Bac à s'adonner à la musique de personnages souvent désignés par leur seules initiales [...] dans le cadre de votre société destinée à des cures musicales nocturnes s'écria-t-il en se tournant vers A.
Ibid, p.501

Or, Carus, l'air de rien (ou en tout cas pas l'air à ça, à première vue), est en fait, à travers le personnage de Ieurre — l'insupportable et déchirant "puriste", au nom si proche du leurre, qui, rue du Bac, rue Jacob, dans tout ce quartier-là, ne cesse de reprendre A., E., D., R., Q., W., Otto, Karl, tout le monde —, un abondant répertoire de considérations sur la langue française et sur l'usage, la construction et la prononciation des mots, exemples abondants à l'appui: «Que E. avait prétendue qu'elle était "tranzie" de froid, quand le s en était aussi dur que le froid coupant» (Independence Day). Et en regard: «—Le cœur de l'homme c'est le nez de thot (...). Ce nez de l'écriture et de la règle qui fouille l'âme et sa langue maternelle comme l'oiseau sacré la vase du Nil.»
Ibid, p.536