La Yougoslavie, the stuff the Other's dreams are made of

A ma dernière rencontre de bookcrossing (thème : les tragédies du XXe siècle), je suis repartie avec un livre de Jergović, poète et journaliste (journaliste-poète) bosniaque.
Il s'agit de Sarajevo Marlboro, non traduit en français à ce jour. Le préfacier nous présente la Yougoslavie (à nous Occidentaux) en la replaçant dans l'histoire internationale, en essayant de nous donner le bagage minimal pour comprendre une atmosphère et des mentalités (entreprise désespérée en six pages).
[…] From 1981 to 1989, the same period that saw the Israeli invasion of Lebanon and the first Palestinian uprising, close to 600.000 Kosovars — half the adult population — were arrested, interrogated, interned or reprimanded by Serbian authorities; the future president of Bosnia, Alija Izetbegović, was put on trial (in 1983), along with 13 others, and charged with "hostile and counter-revolutionary acts derived from Muslim nationalism", despite the fact that, as the historian Noel Malcolm notes, the Yugoslav state's deeper fear seemed to derive from Itzebegović's then unequivocal advocacy of "Western-style parliamentary democracy."

During this turbulent period, journalism and literature played an enormous role. On the one hand, people whose mouths had been shut during Tito's reign began rewriting the history of Yusgoslavia through articles and interviews in widely circulated magazines; on the other hand, the Serbian Academy of Letters, its novelists and poets in particular, began manufacturing apocalyptic narratives and imagery to accompany Milošević's very conscious designs to create the Greater Serbia. As a translator in those years, I found it impossible to interest editors in literature from Bosnia. It was only after the war, when Bosnia became "known", that projects I had attempted to initiate could be carried out. But as Bosnia became known, the implications of European and American acquiescence in the cantonization (along ethnic and religious lines), of the democratically elected, multinational and pluralistic state government of Bosnia-Herzegovina, were completely internalized and made to seem like a logical outcome of the actions of people very unlike "us". These experiences, and many others to follow, taught me a lot about our own structures of thought, and the domestic borders we inherit and police.

Given my own involvement in Middle Eastern politics and culture — another region dominated by mythological projections — I intuited certain similarities and patterns to this willful ignorance and retirence. This was embodied by what the Slovenian theorist Slavoj Žižek has called "postmodern" racism, a climate in which "Apartheid is legitimized as the ultimate form of anti-racism, as an endeavor to prevent racial tensions and conflicts". Žižek goes on to write: "In former Yugoslavia, we are lost not because of our primitive dreams and myths preventing us from speaking the enlightened language of Europe, but because we pay in flesh the price for being the stuff the Other's dreams are made of… Far from being the Other of Europe, former Yugoslavia was rather Europe itself in its Otherness, the screen onto which Europe projected its own repressed reverse… Against today's journalistic commonplace about the Balkans as the madhouse of of thriving nationalisms where rational rules of behavior are suspended, one must point out again and again that the moves of every political agent in former Yugoslavia, reprehensible as they may be, are totally rational within the goals they want to attain — the only exception, the only truly irrational factor in it, is the gaze of the West, babbling about archaic ethnic passions". (Why Bosnia? eds Rabia Ali and Lawrence Lifschultz)

Ammiel Alcalay, préface de Sarajevo Marlboro, p.X à XII, eds Arpichelago books, 2004
Entre 1981 et 1989, la période même qui connut l'invasion du Liban par Israël et le premier soulèvement palestinien, près de six cent mille Kosovars — la moitié de la population adulte — furent arrêtés, interrogés, emprisonnés ou admonestés par les autorités serbes; le futur président de la Bosnie, Alija Izetbegović, fut jugé, en même temps que treize autres, sous l'inculpation "d'actes hostiles et contre-révolutionnaires issus du nationalisme musulman, malgré le fait que, comme l'historien Noel Malcom l'a relevé, la crainte la plus profonde de l'Etat yougoslave semblait provenir du plaidoyer d'Itzebegović, à l'époque franc et massif, pour une "démocratie parlementaire à l'occidental".

Pendant cette turbulente période, le journalisme et la littérature jouèrent un rôle énorme. D'une part, les gens dont la bouche avait été close pendant les années Tito commenèrent à réécrire l'histoire à travers des articles et des interviews donnés à des magazines à large diffusion; d'autre part, l'Académie serbe de littérature, ses romanciers et ses poètes en particulier, commencèrent à fabriquer des récits et un imaginaire apocalyptiques destinés à accompagner les manœuvres totalement délibérées de Milošević pour créer la Grande Serbie. A l'époque, je découvris en tant que traducteur qu'il était impossible d'intéresser des éditeurs à la littérature en provenance de Bosnie. Ce n'est qu'après la guerre, quand la Bosnie devint "connue", que les projets que je tentais de mettre en branle purent être mener à terme. Mais tandis que la Bosnie devenait connue, les conséquences de l'acquiescement européen et américain au cantonnement (selon des lignes ethniques et religieuses) du gouvernement pluraliste, mutinational et démocratiquement élu de Bosnie-Herzegovine furent totalement intériorisées pour donner l'impression d'être le résultat logique d'actions de personnes très différentes de "nous". Cette expérience, et de nombreuses autres à suivre, m'ont beaucoup appris sur nos propres structures de pensée et les frontières domestiques dont nous héritons et que nous disciplinons.

Etant donné mon engagement personnel dans la politique et la culture du Moyen Orient — une autre région du monde dominée par des projections mythologiques — je reconnus dans cette ignorance et réticence délibérée certains motifs et similarités. C'est ce qui se présente sous la forme de ce que le théoricien slovène Slavoj Žižek a appelé le racisme "postmoderne", un climat dans lequel «l'Appartheid est légitimé comme la forme la plus achevé de l'anti-racisme, comme le comportement destiné à prévenir les tensions raciales et les conflits». Žižek continue en écrivant: «Dans l'ex-Yougoslavie, nous sommes perdus, non parce que nos rêves et nos mythes primitifs nous empêcheraient de parler le langage éclairé de l'Europe, mais parce que nous payons le prix d'être l'étoffe dont les rêves de l'Autres sont tissés… Loin d'être l'Autre de l'Europe, l'ex-Yougoslavie était plutôt l'Europe elle-même dans son Altérité, l'écran sur lequel l'Europe projetait son propre revers réprimé… Contre le cliché journalistique actuel des Balkans comme une maison de fous où, toutes règles de comportement rationnel suspendues, fleurissent les nationalismes, il faut souligner encore et encore que les actes de n'importe quel agent politique en ex-Yougoslavie, aussi répréhensibles qu'ils fussent, étaient totalement rationnels, en accord avec le but qu'ils visaient — la seule exception, le seul élément réellement irrationnel en eux, est le regard de l'Ouest porté sur eux, babillant à propos de passions ethniques archaïques.» (Why Bosnia? édition Rabia Ali and Lawrence Lifschultz)

Le Quinconce de Charles Palliser

Je viens de passer cinq jours à relire Le Quinconce — pour la troisième fois en vingt ans. (Je me souviens de la première fois: quasi deux nuits blanches d'affilée pour m'apercevoir à la fin que j'avais manqué l'essentiel — que je n'avais pas soupçonné l'essentiel).

Cette fois-ci je pense avoir fait le tour. Il reste des questions sans réponse, ou plutôt avec plusieurs réponses, mais je ne suis pas assez passionnée pour y passer davantage de temps.

Dans les premières pages du livre:
And then in the attempt to see more, I poked the weed and pebbles with a stick, and only raised a dark cloud that obscured everything. And though it seems to me that the recollection is like that clear runlet, yet I have set myself to search back into my memory.

Charles Palliser, The Quincunx, p.7 (Penguin, 1990)
«Et dans la tentative d'en voir davantage, je déplaçai les plantes et le gravier avec un bâton, et ne fis que soulever un nuage sombre qui obscurcit tout. Et bien qu'il me semble que les souvenirs ressemblent à ce clair ruisseau, j'ai décidé de fouiller dans ma mémoire.» (traduction personnelle, je n'ai pas sous la main la version française aux éditions Phébus).

Vers la fin du live, à la mort d'une vieille dame:
For I understood now that I could continue for ever to ear new and more complicated versions of the past without ever attaining to a final truth.

Ibid., p.1029
«Car je comprenais maintenant que je pouvais continuer éternellement d'écouter de nouvelles versions plus intriquées du passé sans jamais atteindre à une vérité définitive.»

Le roman couvre cinq générations (de 1740 à 1830, d'après mes reconstitutions) et une grande partie de l'intrigue repose sur le fait que les dates de naissance transcendent les générations (un oncle peut avoir l'âge de ses neveux ou de ses petits-neveux); d'autre part, chacun est potentiellement fils, père, frère, oncle, grand-père, arrière-grand-père.
Par ailleurs, l'auteur nous ment par omission. Mais le lecteur ne s'en aperçoit qu'au fur à mesure, et quand il commence à se dire qu'il faudrait qu'il fasse attention, que l'auteur ne cherche pas à l'aider mais à le perdre, il est déjà très avancé dans le livre et il n'a pas forcément le courage de recommencer en prenant des notes…

La traduction française comporte une postface (à lire à la fin, ne trichez pas). Il y est précisé que le livre fut écrit durant le thatchérisme. La pauvreté qu'il décrit (une pauvreté à la Dickens avec la crudité des descriptions modernes) a été interprétée comme une lecture par l'auteur de son époque.
L'étonnant, c'est que lu vingt ans plus tard, il décrit une bulle spéculative gonflée par des crédits "pourris" appuyés sur des opérations immobilières…

Je me souviens de ma lecture (en 1993) de la postface française écrite par l'auteur. La fin du livre m'avait plongée dans les interrogations, alors imaginez mon désarroi en lisant la fin de la postface:
Quant à moi, je continue à découvrir mon roman à la faveur des explications qu'on veut bien me réclamer ici et là, par écrit ou oralement, et je tire les leçons les plus surprenantes des rencontres que l'on me ménage avec mes lecteurs. J'ai ainsi goûté l'étrange plaisir de me retrouver assis dans une librairie […] en train de discuter de l'intrigue avec deux inconnus passionnés qui connaissaient bien mieux que moi les arguments pour ou contre telle ou telle interprétation de mon œuvre. Et qui se lancèrent dans une farouche discussion sur le sens du dénouement: outre qu'ils s'opposaient dans leur analyse de la situation et des véritables motivations d'Henrietta, ils faisaient chacun une lecture diamétralement opposée de la dernière phrase, celle-là même qui avait contraint l'un de mes amis à reprendre le livre à la première page. Celle-là même qui a dû donner tant de fil à retordre au pauvre traducteur suédois.

Charles Palliser, Le Secret des cinq roses, Le Quinconce T5, p.210, 211 (Phébus, 1992)
Je suis désormais condamnée à chercher non une, mais deux, solutions à l'énigme (ou peut-être à poser l'énigme de façon différente afin que deux réponses puissent être apportées).
Pour l'instant, je n'en ai qu'une.

Vivre

Il consacra ainsi son testament philosophique à Paul Valéry […]. Dans les remarques et dans les vers de ce «penseur sans foi», Löwith avait vu le reflet de sa propre image et, au-delà, le doute qu'il avait élu, depuis toujours peut-être, comme l'étoile polaire de sa recherche. Il avait trouvé chez Valéry cette question qui […] aurait pu lui servir d'emblème: «Est-il possible de vivre et d'agir humainement sans croire à quelque choses et espérer en quelque chose?1».

Préface de Enrico Donaggio à Max Weber et Karl Marx de Karl Löwith (1932), p.23 - traduction de Marianne Dautrey - Payot 2009.



1 : K. Löwith, Paul Valéry. Grundzüge seines philosophischen Denkens, in Sämtliche Schriften, vol. IX metzler, Stuttgart, 1986, p309.

Tabish Khair - How to fight Islamic Terror from the Missionary Position

Comment combattre la terreur islamique à partir de la position du missionnaire. Envoyé par Guillaume.
Ce titre est malgré tout plus réservé que le livre de la fille de Milena Jesenska, Pas dans le cul aujourd'hui.

Tabish Khair est indien et vit au Danemark.
J'ai l'impression que les Anglais translittèrent en Khair et les Français en Kair.
Le reste: à suivre.

L'exigence du jour

13. L'expression est tirée des Années de voyage de Wilhem Meister de Goethe: «Quel est ton devoir? L'exigence du jour.» Si, dans le roman de Goethe, cette réplique avait le sens d'un renoncement, elle est devenue l'expression d'un établissement dans un mode de vie bourgeois mettant fin à l'errance des années d'apprentissage (N.d.T.)

Karl Löwith, Max Weber et Karl Marx, 1932, p.98 dans l'édition Payot (2009).
La traductrice est Marianne Dautrey.

Les intellectuels ont toujours été contre la France

Je mets alors la conversation sur le prestige dont bénéficie actuellement le communisme chez les intellectuels. Je ne parle pas des petits combinards, et autres calculateurs, mais des esprits droits. «Les intellectuels français ont toujours trahi la France», me répond le général de Gaulle, qui me cite deux textes incroyables de Voltaire adressés à Frédéric II après Rossbach — où l'on voit le cul des Français rimer avec vaincu, et l'inhabileté au combat des mêmes Français opposée à leur science du pillage. Tout cela cité impeccablement, chaque mot scandé, lancé comme un soufflet:
Vous n'avez qu'à y réfléchir: les intellectuels ont roujours pris parti contre la France.
J'invoque le Maurras d'autrefois, à l'époque où c'était l'Action française qui polarisait autour d'elle toutes les intelligences, même celles des partis adverses. Et à mon grand étonnement, de Gaulle dit:
— Mais Maurras était aussi contre la France. Contre la France de son temps.
Ce qui est bien mon opinion et je me réjouis de la lui voir partager, contre toute attente. Je songe qu'en s'opposant si violemment aux partis, il risque lui aussi de prendre parti contre la France de son temps. Je dis seulement:
— Là réside précisément tout le problème. Les pires ennemis de la France ont souvent cru la servir. Ils aimaient une France de leur goût; il reconnaissaient à cette seule entité le nom de France et ne croyaient pas trahir en combattant l'autre, la vraie…

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978

Renaud Camus, l'obsession de Juan Asensio

J'ai eu l'attention attirée sur ce phénomène par une remarque de Ludovic Maubreuil sur Facebook admirant le flegme camusien devant la hargne asensienne qui se déverse sur Twitter.

Sans contester le droit d'Asensio à juger les opinions et la position de Renaud Camus, certains tweets sont insultants ou homophobes, un au moins relève de la délation.
Ce qui relève du harcèlement au quotidien prend une dimension comique ou ahurissante quand on en fait le recencement exhaustif: que cherche Juan Asensio? Est-il fou? A-t-il maladivement besoin d'attention? (Tiens, en voilà un peu).
(Merci à Patrick qui a effectué ce relevé patient et l'a "remis à l'endroit").
20 mai
La France est un pays mort, muséal, camusien. Je ne suis même pas certain qu'une transfusion de sang africain puisse le ranimer.

20 mai
J-M Le Pen n'a jamais été plus proche de Renaud Camus (ou l'inverse), qui s'éloigne donc de toute littérature, s'il en a jamais été proche.

21 mai
La réification du langage précède toujours celles des corps, les slogans de Renaud Camus comme signes du Grand Effacement de l'humain.

21 mai
Rigole aux éclats en lisant les tweets de frontistes affirmant que voter pour la liste de Renaud Camus, c'est favoriser l'UMPS. Eh oui...

22 mai
Le Grand Remplacement, la Déculturation, le Changement de peuple, baudruches remplies d'un langage vicié, comme on parle d'un air vicié.

25 mai
55 voix dans le Gers pour la liste de Renaud Camus. Un résultat résolument encourageant !

2 juin
Individualisme, culte du plaisir à tout crin, haine du christianisme, le terrain où l'islam a grandi en France, labouré par Renaud Camus.

2 juin
Saisissante lecture de trois livres de Renaud Camus : baise, poils, plaisir. La France ? On s'en fout, jouissons.

3 juin
Dans quelques années, des lecteurs s'amuseront de voir que @bougnoulosophe a été évoqué dans son Journal par Renaud Camus. Pathétique, non ?

4 juin
Pauvre Renaud Camus tout de même, si visiblement persuadé que son homosexualité, étalée dans une bonne centaine de ses volumes, m'obsède.

4 juin

Le pseudo-écrivain Renaud Camus nous mentionne une nouvelle fois dans son Journal ridicule.

4 juin
Il faut prendre au mot tous ceux qui renient publiquement leur qualité de pudeur, et déchoir en conséquence Renaud Camus de sa spécularité.

4 juin
Pour tous les souchiens, xénophobes, antisémites et camusiens : Fugue for a Darkening Island de Christopher Priest

5 juin
"Me voilà cité dans votre Journal, quel honneur ! Je ne m'attendais pas à devenir immortel. Merci." De Sébastien Brémond à Renaud Camus.

5 juin
Si l'authentique acte d'écrire naît du désir de se rendre raison de la prolixe corvée de vivre, alors Renaud Camus est un vrai écrivain.

5 juin
Renaud Camus, archiviste des vilenies (ma chaudière, ma France), dont chaque livre écrit contre la vie constitue une tentation de la vivre.

6 juin
"Ceux qui ne savent pas croient [...] que j'ai un rapport quelconque avec la tradition éructante de l'extrême droite française". R. Camus.

7 juin
L'islam. Religion de guerre, puissance théologico-politique. Son ennemi ? Une autre religion, celle-là même que Renaud Camus a éreintée.

11 juin
J'aimerais bien mesurer le crâne de Renaud Camus, comme le faisait Vacher de Lapouge. Beaucoup moins volumineux que son nombril je pense.

11 juin
Il a beau dire, le pauvre Renaud Camus, mais son petit mouvement xénophobe pour happy few de la syntaxe coincée trouve son achèvement au FN.

11 juin #GrandRemplacement pour les nuls et les mauvais lecteurs : http://www.juanasensio.com/archive/2011/03/05/le-camp-des-saints-de-jean-raspail-editions-robert-laffont.html … 12 juin
"[...] ce Hubert s'est convaincu que moi aussi j'adorais le fist-fucking, ce qui n'est pas précisément le cas." Ça, c'est de la littérature.

12 juin
Le Journal, pour les pseudo-écrivains, leur sert de masque derrière lequel ils grimacent comme des bonobos impudiques devant une glace.

13 juin
Stéphane Bily : Maîîîîître, à quel endroit placeriez-vous votre virgilienne virgule ? Renaud Camus : Oh, mon cher Stéphâââne, je n'oserais !

14 juin
#GrandRemplacement Un point d'étape sur le novlangue à la mode pour souchiens hystériques : http://www.juanasensio.com/archive/2014/01/28/le-grand-remplacement-suivi-de-discours-d-orange-de-renaud-camus.html …

15 juin
Aujourd'hui est un grand jour : Renaud Camus, à 10 heures 34 minutes et 9 secondes, a pris son 345 127e autoportait. Chapeau l'égotiste !

15 juin
Ce bon mot de Nabe, pour Renaud Camus : "tuer l'écrivain et le remplacer par le vulgarisateur d'une pensée pseudo-philosophique".

15 juin
"Tant qu'il n'aura pas dépeint complètement son nombril, il n'aura rien fait". Hugo (pot de chambre plein au lieu de nombril) sur Émile Zola

17 juin
Qu'une vieille ordure narcissique qui aura passé sa vie à jouir prétende m'enseigner l'amour de la France doit faire rire jusqu'au diable.

18 juin Marien, Marien, écris un nouveau beau livre, au lieu de t'occuper d'une vieille carne précieuse et xénophobe

18 juin
La seule bibliothèque du Châtelain Renaud Camus est au minimum deux fois plus grande que mon appartement parisien. Et il se plaint.

18 juin
Comment reconnaître une connasse (il y en a, pas vrai ?) et un connard camusiens ? Facile : obsession de l'autoportrait, du miroir, du MOI.

19 juin
@AnneConstanza C'est bien, vous venez de découvrir, avec quelques années de retard, que j'ai apprécié les analyses de RC sur le langage.

21 juin
1) "Hier, à Bob Wilson, le vieil Aragon, en compagnie de Renaud Camus. Ils sont au premier rang de corbeille. Toute la salle les voit...

21 juin
2) "Camus n'en peu plus de satisfaction. Dix minutes plus tard, Aragon s'endort, la tête en avant, comme en syncope. Spectacle à la fois...

21 juin
3) "pénible et touchant. Mais Camus, craignant soudain de paraître ridicule aux yeux du Tout-Paris, lui file des coups de coude furibonds

21 juin
4) Il finit par renoncer à le réveiller, mais je surprends les regards qu'il jette de temps en temps à l'épave, presque chargés de haine

21 juin
5) "et pire encore : un coup d'œil et un sourire complices échangés avec une de ses amies, assise en face, l'air de dire : "La vieille..."

21 juin
6) ", il faut se la faire !" Aragon, méprisé par un Camus...". Matthieu Galey, Journal 1974-1986, Grasset, 1989, pp. 69-70. Tout est dit.

21 juin
Renaud Camus appelle à sauver la patrie en danger et pourtant, dans son immanentisme radical, réside la négation de toute patrie.

21 juin
Formidable mot de Jacobi, pulvérisant le Châtelain soi-mêmiste, donc immanentiste : "Aus Nichts, zu Nichts, für Nichts, in Nichts".

22 juin
Décidément, Jacobi est le penseur qui pourrait guérir Renaud Camus de son narcissisme maladif et ridicule. Sa devise n'est pas : MOI...

22 juin
...mais plus que Moi ! Mieux que Moi ! Un tout Autre ! Je n'existe pas et je n'ai pas envie d'exister si LUI n'existe pas !Lettre à Fichte.

23 juin
Excellent numéro des Éditions Agone, où l'inepte Richard Millet est mentionné, mais pas le Châtelain AOC.

23 juin
Le nouveau lectorat de Renaud Camus : exit les tantes-mais-pas-trop et connasses à petit doigt levé, place aux analphabètes xénophobes.

24 juin
L'une des réponses au Grand Remplacement ? Que nos écrivains illustrent la grandeur de notre langue ! Nous en sommes hélas fort loin.

24 juin
1) Métro Ligne 13, direction Saint-Denis, écoutant New Dawn Fades. Des jeunes Beurs et Noirs, employés par la RATP...

24 juin
2) sécurisent les accès des rames. Renaud Camus, en serrant les fesses, penserait : en voilà quelques-uns, au moins, qui nous servent.

26 juin
Le jour où les souchiens liront (et comprendront ?) Pierre Boutang, Renaud Camus n'aimera plus les miroirs

27 juin
Maurice Barrès, vivant, mépriserait Renaud Camus, apôtre de l'individualisme, ferment de la décadence pour l'auteur des Déracinés.

27 juin
Maurice Barrès, vivant, mépriserait Renaud Camus, ce dernier ne concevant aucunement que la nation puisse prendre le dessus sur le moi-roi.

27 juin
Pour le vrai nationaliste, le paysan illettré vaut toujours plus que Diderot. C'est exactement l'inverse pour Renaud Camus, donc... CQFD.

28 juin
Hé, Renaud, pssssst, es-tu au courant ?: "Ce temps ne se retrouvera plus où un duc de La Rochefoucauld [...] au sortir de la conversation

28 juin
de Pascal, allait au théâtre de Corneille". C'est de Voltaire,
28 juin
Renaud Camus, ou le patriote qui se fout du monde : son culte de l'hédonisme a contribué à pourrir la société français. Qui ne songe...

28 juin
qu'à jouir se contrefout de la nation, réservoir illimité de nouveaux plaisirs ! Que nos souchiens tombent dans le panneau indique...

28 juin
leur stupidité prodigieuse ! Faire de Renaud Camus un patriote et un penseur de la résistance au Grand Remplacement, c'est confier...

28 juin
sa fille de 8 ans à un Marc Dutroux contraint à l'abstinence pendant 30 années. Un camusien est donc un fou ou un imbécile

28 juin
Moi aussi, comme Camus, j'aime ce qui dure, par exemple sa haine recuite du christianisme (in Chroniques achriennes).

28 juin
Le Grand Remplacement est un onanisme perpétuel (in Chroniques achriennes)

28 juin
Le Grand Remplacement, ou l'abolition de toute différence, le rêve du Neutre, du rien (Chroniques achriennes, encore)

28 juin
Sans l'antisémitisme, le nationalisme d'un Maurras n'aurait jamais été intégral. De même, sans le rejet de l'Arabe ou du musulman

28 juin
le camusisme, cette crampe xénophobe devant le miroir, perdrait la force lui faisant lever son petit doigt courroucé et intraitable

29 juin
Les crétins particulés, les cathos embourgeoisés, les souchiens et camusiens vénèrent Le Camp des saints de Raspail, roman médiocre

1 juil.
Le très camusien Stéphane Bily vient de prendre sa 2 345667e photographie de lui-même, devenant de fait l'élève le plus doué du Maître.

2 juil.
Le vieux Kμ ferait bien de lire Fénelon : "Il n'y a point de milieu : il faut rapporter tout à Dieu ou à nous-mêmes. 1)

2 juil.
Si nous rapportons tout à nous-mêmes, nous n'avons pas d'autre Dieu que ce moi" 2). Le camusisme est un athéisme, donc un EGOïsme.

2 juil.
Prépare un article intitulé Renaud Camus cul par-dessus tête, qui n'aura pourtant rien à voir avec le cul ni même la tête de Son Altesse.

7 juil.
Un nouvel article sur Renaud Camus, intitulé Renaud Camus cul par-dessus tête

7 juil.
Oyez, souchiennes et souchiens ! Le #GrandRemplacement a vécu, vive le Camucul

16 juil.
En quelques lignes, Léon Bloy nous en apprend plus sur la France que Renaud Camus en 268 de ses livres. Pourquoi ?

19 juil.
Les géniales fulgurances de Pierre Boutang hissent le Politique à une véritable geste des hommes, là où

19 juil.
les jérémiades d'un Renaud Camus le jettent dans le caniveau de tous les amalgames et vomissements de trouille et de haine

22 juil.
Renaud Camus, comme les nazis dont la LTI a été magistralement disséquée par Klemperer, crée un novlangue prêt à devenir la langue du crime.

22 juil.
L'ignorant ! @RenaudCamus gauchit le sens métaphorique que Georges Bernanos donnait au terme "race". On est loin de votre darwinisme social.

22 juil.
Que se cache-t-il, derrière le vocabulaire policé de R. Camus et des siens ("rétro-migration pacifique") ? Une sauvagerie industrialisée.

24 juil.
On se demande ce qu'attend le grand résistant Renaud Camus, qui a tant craché sur le catholicisme, pour nous twetter son petit nour

24 juil.
Voici qui balaie quelque peu l'odeur de pourriture enrobée de soie émanant de la fosse septique camusienne : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1658557097703074&substory_index=0&id=100006463999450 …

28 juil.
@SOS_Racisme Renaud Camus écrit environ un tweet/jour susceptible d’être condamné pour incitation à la haine etc.

29 juil.
Pour étancher le désir (mimétique ?) de Renaud Camus et de ses caniches, le meurtre de l'Arabe est une possibilité sacrificielle logique.

1 août
Le prénom du nouveau petit ami de Renaud Camus ? Ebola voyons, ou la pelleteuse remigratoire (direct au Ciel) la plus efficace qui soit.

8 août
Si Klemperer était vivant, il ferait ses délices de la langue pourrie de Renaud Camus

8 août
Derrière les mots d'ordre camusiens (nocence, remigration, etc.) se cache la même folie froide et rationnelle que derrière la LTI.

10 août
Il y a plus d'esprit chrétien dans une seconde de prière d'un mouvement comme les Veilleurs que dans les œuvres complètes de Renaud Camus.

10 août
Évidemment, pour comprendre en profondeur notre époque, mieux vaut lire Schmitt ou Taubes que Camus et Soral. pic.twitter.com/lSexKLiyq3

11 août
Pauvre Renaud Camus, plaçant au-dessus de tout (sauf de lui-même) l'intelligence, et réduit à discuter avec des imbéciles souchiens.

12 août
Que Renaud Camus soit considéré comme un penseur (bien lire : penseur) d'extrême droite est une vacherie, bien qu'involontaire, de génie.

13 août
Cet après-midi. Non non non, Renaud Camus, la Haute-Normandie n'a pas (encore) été envahie par des hordes de Turcs. https://flic.kr/p/oHxtph

16 août
Le camusisme n'est pas un humanisme et est aussi sec qu'une tête ornementale découpée par Kurtz : "Exterminez toutes ces brutes !"

17 août
Tu as le QI d'un bulot cuit, tu crois que Louis Massignon est un remplaciste et Renaud Camus un penseur? Tu as la souchite, c'est incurable.

19 août
Étrange remarque de W. G. Sebald, qui, dans les belles pages des Anneaux de Saturne, affirme que c'est en raison de son homosexualité 1)

19 août
que Roger Casement a pu reconnaître "la permanence de l'oppression, de l'exploitation, de l'asservissement et de la dégradation" 2)

19 août
Nous avons quelque exemple bien français, en la personne d'un pseudo-penseur gersois, montrant que l'homosexualité peut au contraire être 3)

19 août
indifférence totale, in-nocence feinte, bienheureuse inactivité face à la souffrance physique et morale de personnes, quand il 4)

19 août
ne s'agit tout simplement pas d'une haine viscérale pour tout ce qui n'est pas lui lui lui. Renaud Camus ou l'anti-Roger Casement 5).

21 août
Renaud Kmu avait raison, voici un signe du Grand Remplacement!Un bébé mordu par un dromadaire à Megève via @Le_Figaro http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/08/21/97001-20140821FILWWW00133-un-bebe-mordu-par-un-dromadaire-a-megeve.php …

22 août

Pauvre Renaud Camus, tout penaud que @Benjamin_Biolay soit devenu la nouvelle coqueluche de ses petits copains identitaires et souchiens.

23 août
Renaud Camus raciste, une vue de l'esprit ? Hélas, non :
Renaud Camus @RenaudCamus
La seule vraie mesure du “racisme”, c’est le degré de nocence, nuisance & incivisme des différentes “races” (cf. Ferguson & Vaulx-en-Velin.)

25 août
Offre les œuvres complètes de Vacher de Lapouge à la bonne âme qui guérira le trop vieux Renaud Camus de son anti-remplacite aiguë.

27 août
Ludovic Maubreuil (pseudonyme, on n'est jamais assez prudent, lorsque l'on écrit pour la revue Eléments...) n'aime pas ma dernière note 1)

27 août
sur Renaud Camus (http://www.juanasensio.com/archive/2014/05/05/renaud-camus-cul-par-dessus-tete.html …) et l'écrit sur son mur FB. C'est son droit, même si ce lecteur est de mauvaise foi 2)

28 août

Je vais faire mon Renaud Camus : il faudrait tout le savoir-faire de Tsahal pour "intercepter" les candidats français au jihad.

28 août
En roulant vers Dieppe. Rien que pour emmerder Renaud Camus et sa petite bande de suiveurs mononeuronaux. http://flic.kr/p/oEVHdk

4 sept.
Au "Rassenwart" Renaud Camus, cette note qui l'évoque : http://www.juanasensio.com/archive/2014/09/03/je-n-ai-aucune-idee-sur-hitler-karl-kraus-agone-jose-lillo.html …

4 sept.
Très discrète et férocement bathmologique invitation à la débauche, par Renaud Camus ?

5 sept.
Non non non, Renaud Camus, La Transmigration de Timothy Archer du grand Philip K. Dick n'est pas un livre sur les migrants de Calais.

8 sept.
Camus et les petits souchiens : de peur que les méchants islamistes ne les décapitent, ils se sont débarrassés de leur (maigre) cerveau.

9 sept.
Le rêve inavouée de @RenaudCamus : enfant de chœur... Fallait nous le dire mon bon Renaud, nous t'aurions évité d'écrire 56 livres…

Récits d'un jeune médecin, de Mikhaïl Boulgakov

Pour qui ignore ce qu'est un voyage à travers les chemins de campagne les plus reculés, il est inutile d'en entendre le récit : de toute façon, il ne comprendrait pas. Quant à celui qui sait de quoi il s'agit, je ne tiens pas à le lui rappeler.

Mikhaïl Boulgakov, Récits d'un jeune médecin, incipit, Seuil 1986.
Cet ouvrage, hors commerce, vous est offert par votre libraire pour tout achat de trois volumes des collections "Points".

Asensio condamné en appel

Concernant la plainte au pénal, Juan Asensio a vu sa peine confirmée en appel. Les dommages et intérêts sont plus faibles qu'en première instance, sans doute pour tenir compte de sa situation financière.

Je ne peux ici évoquer ce que j'en pense, ce sentiment doux-amer de savoir qu'il est puni mais qu'il n'a pas compris ce qu'on lui reprochait, et que sans doute il se sent victime d'un monde injuste.
Ou qu'à l'inverse, il a parfaitement compris et qu'il était temps qu'il soit enfin rattrapé par ses actes.
Comment savoir?
Une chose est certaine, il n'hésitera jamais à harceler toute personne en position de faiblesse, affective ou sociale (comme Renaud Camus fragilisé socialement par sa condamnation pour incitation à la haine raciale, Renaud Camus que JA poursuit d'une vindicte maladive sur twitter, comme s'il n'avait rien d'autre à faire. Sans doute n'a-t-il rien d'autre à faire).

Album de Marie-Hélène Lafon

J'ai donc lu ce livre offert, rapidement, en une journée. Il s'agit presque, ou peut-être (je n'ai jamais été très sûre de la définition de ce genre) de poèmes en prose, de poèmes prosaïques, donc, un hommage au Cantal, aux champs, aux vaches, aux maisons, aux gens, un chant d'amour non dépourvu d'humour et de pointes aiguisées à l'occasion.

Qui sont les lecteurs de Marie-Hélène Lafon ? En moi elle touche directement des souvenirs d'enfance (l'odeur des vaches, le bruit des bidons de lait), combien sommes-nous encore à avoir de tels souvenirs? Mais ce ne sont pas des souvenirs qu'elle raconte, c'est bien une campagne contemporaine que nous, citadins, pensons disparue et qui subsiste. C'est une idée qui réconforte et console.

Bottes

Les bottes jonchent. Le carrelage du couloir, le pavé de l'étable de part et d'autre de la porte qui donne sur la cuisine, le plancher de la grange, à gauche contre le mur avant l'armoire aux outils, ou, dans les cas d'urgence et par temps sec, le seuil cimenté de la maison; et leurs semelle épaisses creusées de nervures géométriques plus ou moins garnies de matière s'offrent à tous les regards.

Elles sont volontiers vertes, d'un vert modeste et contrit, ou rousses, voire cuivrées, façon vache salers; elles ne sont pas noires, ni bleues, on n'est pas au bord de la mer, on n'est pas au manège, on vient de l'étable, on y va, on y retourne; les bottes agricoles sont d'abord faites pour ça, pour le fumier, le lisier, la merde dans tous ses états, solide, liquide, grasse, grumeleuse, comptacte, en croûte, en ruisseaux, en flaques étales; les bottes sont faites pour la bouse dont elles se rient, retrouvant leur virginité au premier coup de brosse sous le jet d'eau ou en trois pas dans le mouillé de l'herbe.

Les bottes connaissent le terrain et toisent les chemins, on ne la leur fait pas. Elles garderont les pieds au propre, au sec, et au chaud si l'on a su se munir de ces chaussons pointus de laine chinée portés sur la chaussette et achetés en lots de trois paires au marché du mercredi depuis que plus personne n'est là pour les tricoter. On ne sait pas dans quelle partie du monde les chaussons sont fabriqués, on les suppose chinois ou portugais mais ils sont solides aussi, même s'ils tiennent moins bien les reprises; et pour la chaleur, franchement, si on n'avait pas su, on n'aurait pas vu la différence.

Les normes d'hygiène instaurées pour la fabrication du fromage fermier ont imposé l'usage de bottes blanches réservées à la laiterie et qui sont vendues à prix d'or à la Coopérative agricole ou chez Gamm Vert; elles jonchent non moins le vertibule réglementaire, dûment carrelé, où l'on chausse, déchausse, rechausse, en grommelant d'abondance. Elles déchoiront, vaincues, recyclées en bottes à tout, blafardes et maculées.

La botte prend parfois du galon, s'embourgeoise à la solognote ou à l'anglaise, façon gentleman-farmer, et s'affiche dans des vitrines cossues, et s'agrémente en sa partie supérieure d'une ganse décorative ou d'une sorte de bourrelet technique qui moule le mollet; et de flirter alors avec la chasse, la pêche, le loisir sportif: et de jouer les mijaurées de salon en présence de sa cousine paysanne, crottée, vaillante, sans ambages et rétive aux ronds de jambe.

La botte se porte toute l'année, à toute heure, en toute saison, on pourrait ne pas la quitter, on la regrette parfois, on s'y résigne, on y étouffe, on renâcle, on la trahit pour le bottillon court qui se révèle insuffisant, même au jardin, finalement on y revient, on la retouve et elle s'impose, elle triomphe, l'air de rien, modeste et indispensable.

Le capiton intérieur de la botte, doux, spongieux, voire pelucheux, s'effleure du bout des doigts si d'aventure il faut procéder à l'extraction d'une chaussette encalminée ou d'un quelconque corps étranger, bille, bout de bois, caillou, allumette, dont on se demande bien comment il a pu s'introduire en ce tréfonds. Retournée, empoignée, secouée sans ménagements, la botte garnie peut aussi se déverser sur le carrelage, elle n'en reprendra pas moins du service à la première occasion. Elle est sans rancune et, bonne fille, supportera les effusions pointues du jeune chien qui l'abandonnera, éreintée et orpheline de sa pareille, sous le tas de bois ou au fond du garage.

Amputée de sa tige, elle finira en galoche de jardin, soucieuse encore de bien servir, toute honte bue.

Marie-Hélène Lafon, Album, p.21 - Buchet-Chastel 2012

Autobiographie romancée, autobiographie romanesque

Pierrot le fou à la télévision. Anna Karina dit: «Je rêve que la vie soit comme les romans: logique, claire, organisée…» C'est ce que font de leur vie les auteurs d'autobiographies. Une autobiographie romancée est impardonnable, une autobiographie romanesque est inévitable. J'ai composé un roman avec ce que les universitaires et critiques s'entêtent à appeler mes «mémoires» ou mes souvenirs.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.474 - Grasset 1981

Dostoievski à Florence

Tombé par hasard sur cette plaque que je n'attendais pas en face du palais Pitti.
Ainsi donc "les nuits blanches de St Pétersbourg" ont été écrites sous le ciel de Florence. Comme c'est étrange.






Dans cette maison entre 1868 et 1869 Fédor Mikhail Dostoïevski a écrit L'Idiot.

Roland Barthes écrit à Claude Mauriac

30 mars 1974

Cher Claude Mauriac,
j'ai enfin reçu votre livre, et avec un très grand plaisir. Peut-être avez-vous quelquefois l'idée que nous sommes loins l'un de l'autre; mais par ce livre, je me sens très près de vous; je ne parle pas seulement de la conception, si proche du pouvoir que j'attibue à l'
agencement des fragments, agencement qui possède le don d'immobilité du temps — je dirai presque d'immortalité, car le sujet de votre livre est en somme l'immortalité (la dénégation de mort, de deuil), mais aussi tout votre passé, ici rappelé, est d'une certaine façon le mien; vos dates sont les miennes, votre pays, celui de votre père, est le mien (j'ai lu très tôt ses romans avec délices, le délice des noms propres du Sud-Ouest retrouvés), les écrivains dont vous parlez, ce sont en somme mes écrivains, jusqu'à Bataille que vous décrivez avec une vérité absolue; et je vous remercie, parce que j'en ai été très touché, de m'avoir placé au nombre de tous ceux que vous appelez.
J'ajoute à cette gratitude réelle mon remerciement à tous deux de m'avoir amené en auto l'autre jour, à travers la pluie et les encombrements, à ma gare du Luxembourg.

A bientôt j'espère,
bien amicalement
Roland Barthes



Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.406 - Grasset 1981

Un dîner chez les Robbe-Grillet

J'ajoute des sauts de ligne pour faciliter la lecture à l'écran.
Paris, mercredi 11 juin 1958

Avec Marie-Claude, hier, chez les Alain Robbe-Grillet, avec Nathalie Sarraute. Arrivés à 6 heures et demie pour boire un verre de porto, nous sommes partis à près de 11 heures, en ayant l'impression de n'être restés que peu de temps.

[…]

Alain Robbe-Grillet et sa femme se montrent fiers de l'appartement qu'ils ont eu la chance d'obtenir grâce à Paulhan dans cette maison du voulevard Maillot où habite aussi Félicien Marceau (chez qui nous avons dîné il y a quelques mois). Il a fait lui-même non seulement la peinture mais la menuiserie et se montre justement orgueilleux de ses placards dont se ferment avec précision les portes par lui fabriquées et montées. Je dis:
— Nous savions bien que vous aviez un compas dans l'œil et un mètre dans la poche…
Ce dont il a la bonne grâce de rire.
Flashes dont la conversation fut éclairée :
Samuel Beckett (« Sam »), sous l'occupation, venant d'écrire Murphy, parlait à Nathalie Sarraute de destruction du langage (il habita chez elle et donna des leçons d'anglais à l'une de ses filles). Il ne fait plus jamais allusion désormais, dit Robbe-Grillet, à ses travaux: leur seule conversation porte sur leur amour commun des jardins. Beckett passe ses journées à tondre un gazon réticent et à lutter contre les taupes, l'essentiel de sa correspondance avec son éditeur américain consistant en des demandes et en des envois de produits chimiques divers destinés à leur destruction. Mais si j'ai bien compris, ce sont surtout ses arbres qui en souffrent — et en meurent.

Les deux premier romans de Nathelie Sarraute et le premier (resté inédit) de Robbe-Grillet ont été refusés par Gallimard. Sans le dire nettement, Nathalie suffère, laisse entendre, nous amène à avancer nous-mêmes que T. sous prétexte d'aider à la publication de Portrait d'un inconnu par Gallimard, fit le nécessaire pour la rendre impossible. Elle nous raconte que, chez un petit coiffeur de la rue Jacob, elle avait cette semaine comme voisine la même T., habituée de l'endroit et fort étonnée de la voir là. Elle était sous le casque et semblait gênée d'être surprise ainsi.
— Non point pour lui faire la leçon (rien n'était plus loin de ma pensée, je voulais au contraire marquer une différence qui n'était pas à mon honneur), par gêne, pour dire quelque chose, j'expliquai que, moi, je n'allais chez le coiffeur que tous les six mois et uniquement pour me faire couper les cheveux. Elle eut l'air furieuse, me tourna le dos, et, par la suite, quitta la maison sans me dire au revoir…
— Oui, elle a dû penser que vous lui donniez une leçon…
Cela dit, il apparaît, Robbe-Grillet le lui dit et le prouve sur quelques exemples, que Nathalie Sarraute a tendance à interpréter les réactions les plus simples et à inventer de touts pièces, sur un indice plus ou moins important, des histoires où tout ce qui se dit et se passe l'est à son détriment. Elle ne dit pas non. J'essaye d'expliquer:
— C'est parce que vous vous sentez toujours en faute, coupable d'on ne sait quoi…
Et elle approuve, heureuse d'être comprise et d'autre part satisfaite d'entendre Marie-Claude avouer que telle est, pour elle aussi, sa réaction immédiate: la culpabilité. (…)

Réunis en tandem par une célébrité qui se moque des nuances et rapproche toujours leurs deux noms, Alain Robbe-Grillet et elle font équipe de bon gré pour avoir été rapprochés par le hasard et se donnent la réplique sur un ton où l'ironie l'emporte heureusement sur le sérieux.
Je doute plus de l'avenir de Robbe-Grillet et de sa réelle importance que de ceux de Nathalie Sarraute. (Sans parler de Butor qui fait déjà carrière pour son propre compte et dont les recherches sont rendues d'un accès facile grâce à un classicisme rassurant.) Il n'empêche que c'est de Robbe-Grillet que s'occupent surtout les spécialistes de la chose littéraire — surtout aux Etats-Unis où l'on fait des thèses sur lui et d'où va venir, aux frais d'une université, un jeune homme chargé d'étudiet sur place son œuvre.
Il est vrai que les Américains sont on ne peut plus sérieux et méthodiques. J'ai reçu la visite d'un jeune professeur de Harvard qui écrit une thèse sur de Gaulle et le R.P.F., Nicolas Whal: il m'a appris qu'un de ses assistants est chargé d'étudier Liberté de l'esprit qu'il possède, lui, en totalité à deux numéros épuisés près: «Mais nous pouvons consulter heureusement la collection complète à l'université de Havard» — ce qui ne laisse pas de m'étonner et me fait rétrospectivement éprouver (en pensant aux conditions dans lesquelles je faisais cette revue!) une certaine satisfaction.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.98 à 101 - Grasset, 1981

Libération de Paris

Dans La terrasse de Malagar, Claude Mauriac cite Edmond Michelet:
Dachau, 27 août 1944

Edmond Michelet :

Pour montrer à quel point je me suis toujours senti en très pofonde communion avec la pensée du Général à cette époque même, je veux rappeler cet autre trait qui se rapporte aux jours qui ont suivi la libération de Paris. Nous étions bien sûr à Dachau toujours aux mains des S.S. C'était un dimanche, j'avais été convoqué à une heure indue par le Tchèque responsable du bloc 13 des tuberculeux; c'était un bon endroit, le bloc 13 parce que les Allemands, qui craignaient beaucoup les bacilles, n'y entraient pas, et nous avions installé là un petit poste récepteur.
Je me suis donc rendu au bloc 13 et j'ai vu là, devant moi, trois personnages; il y avait le Tchèque, qui se tenait droit comme un piquet, le Yougoslave et le Polonais. J'entends encore le Tchèque qui m'avait reçu deux ans plus tôt avec les réserves que vous savez, me dire d'une voix incroyable: «Michelet, je vous ai convoqué à cette heure parce que je voudrais vous faire part de la plus grande nouvelle reçue depuis que nous sommes ici: Paris est libéré et Paris est intact.»
Parmi mes trois, deux savaient que leur propre capitale avait été anéantie, le Polonais et le Yougoslave, et pourtant, pour eux c'était la plus grande nouvelle: Paris était libéré et intact.
(La Querelle de la fidélité)

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar, p.328 - Grasset, 1977

La tombe de Balzac

Dimanche… août 1946

— S'il vous plaît, monsieur, la tombe de Balzac?
Le gardien du cimetière a froncé les souvcils, sans comprendre; et tout à coup son visage s'est éclairé et il a dit sur un ton d'indulgente supériorié:
— Honoré de Balzac, vous voulez dire? Alors, c'es différent: écoutez…
Le jeune homme, embarrassé par les deux bouquets qu'il tenait — un blanc et un rouge — a remercié d'un signe de tête. Puis il est parti, ses fleurs à la main, dans la verte lumière sous-marine qui est celle du Père-Lachaise en été, et je l'ai suivi de loin à travers les sépultures, seul avec lui sous la voûte des arbres. Le buste de Balzac est apparu entre les croix, je me dissimulai derrière un caveau. Me jeune homme ne s'agenouille pas; il ne paraît point davantge prier: simplement, il dispose ses œillets et ses marguerites sur la pierre, avec autant d'amour, semble-t-il, que Félix de Vandenesse préparant, au bas du perron de Clochegourde, ses bouquets pour Mme de Mortsauf. Il reste ensuite un long moment immobile, les bras croisés, dominant comme Rastignac ce Paris assoupi que recouvrent déjà les ombres du soir. Mais aucun désir de conquête ne doit hanter cette âme que je devine sans ambition.
Lorsqu'il fut parti, je m'approchai à mon tour du tombeau et je vis, en regardant la plaque, qu'il y avait tout juste quatre-vingt-seize ans que Balzac était mort.


Lundi.

Cette tombe bien entretenue et que deux bégonias en pots me parurent décorer de façon permanente, me fit me souvenir d'une lettre que reçut le général de Gaulle à l'époque où il était au Gouvernement. Un correspondant inconnu l'y informait de l'état de délabrement dans lequel se trouvait la sépulture de Balzac. Je communiquai pour éléments de réponse cette lettre à Marcel Bouteron. Il répondit peu de jours après qu'il s'occupait de remédier à cet état de chose et que le Général pouvait être assuré que le tombeau du romancier de la Comédie humaine ne serait plus laissé à l'abandon. Une enquête discrète devait révéler peu après que Marcel Bouteron avait supporté personnellement les frais de la restauration et qu'il s'était soucié d'assurer la continuité de cette surveillance qu cas où il viendrait lui-même à disparaître. Aussi bien ces deux bégonias étaient-ils vraiment la signature de l'amour.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978
Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui, mais en avril 2010 la concession arrivait à son terme : «Concession en reprise administrative aux fins de sauvegarde, s'adresser à la conservation.»
Il faudrait que j'y repasse.


Contes polonais traduits et adaptés par Agnieszka Macias

Passé à la librairie polonaise pour acheter Gottland.
— Quoi? mais on en a déjà acheté trois ou quatre !
— Je sais, mais on en a aucun, je les ai tous offerts.

Près de la caisse sont exposés des livres des éditions L'école des loisirs: Contes polonais, Contes biélorusses et Contes yiddish. Je prends les trois.

La préface des Contes polonais est très intéressante et regorge de noms à peine connus par Wikipedia :
Les collecteurs de contes de la fin du XIXe et du début du XXe parcouraient la Pologne, partagée alors entre trois empires voisins, mais unie par une langue, une histoire et une culture communes.
Ils étaient animés par l'idée romantique, populaire à l'époque dans toute l'Europe, que le conte était un récit remontant à la nuit des temps et donc indépendant de la culture moderne. Leurs recherches ont eu pour effet de préserver le folklore disparaissant peu à peu avec la migration des paysans vers les villes et de fixer la langue du pays que l'on remplaçait souvent par les langues des empires souverains.

Les collectes des ethnographes polonais ont été diffusées en majeure partie dans le dadre des publications de l'Académie des sciences (Akademia Umiejętności) de Cracovie, existant grâce aux relatives libertés accordées aux Polonais vivant sous la domination de l'Empire austro-hongrois.

La plus riche est sans doute celle d'Oskar Kolberg, le plus grand, peut-être, parmi les collecteurs slaves. Son chef-d'œuvre, Le Peuple (Lud), comprenant cinquante volumes, répertorie les contes, mais aussi les croyances, coutumes, mélodies et danses polonaises, région par région.

D'autres collectes, dont les trésors se trouvent dans la présente anthologie, reflètent la culture paysanne de la Petite Pologne — terre natale de Jan Swietek, et terrain de recherche du premier professeur d'anthropologie en Pologne, Izydor Kopernicki —, de la Warmie — région dont le dialecte polonais fut étudié par Augustyn Steffe —, et de la Cujavie, où les quêtes folkloriques furent menées par Aleksander Petrow. Elles furent publiées sous forme de monographies ou dans des revues d'anthropologie et d'ethnographie comme Recueil des connaissances sur l'anthropologie du pays (Zbiór Wiadomości do Antropologii Krajowej), entre autres.

Le lecteur est invité à entrer dans le monde merveilleux, harmonieux et si souvent facétieux des contes polonais.

A.M

Joseph Brodsky - Vingt sonnets à Marie Stuart

Reçu aujourd'hui un livre tout à fait étonnant, qui confronte deux traductions françaises et une traduction anglaise déjà parues séparément des mêmes poèmes.
Les traductions sont présentées en vis-à-vis pour faciliter les comparaisons. (Mentionnons pour mémoire que le livre est publiée en deux parties tête-bêche, ce qui impose arrivé à la moitié de retourner le livre pour le recommencer au début.)

Sommaire:
Les deux traductions françaises en vis-à-vis: Claude Ernoult et André Markowicz
Le texte russe de Joseph Brodsky en face de la traduction anglaise de Peter France et l'auteur
Le texte russe en face de la traduction française d'André Markowicz
La traduction d'André Markowicz en face de la traduction anglaise de Peter France et l'auteur.

Selon la tendance actuelle, la traduction de Markowicz semble préférée. Et pourtant, l'élégante traduction de Claude Ernoult est plus conforme à la tradition française, respectant la forme du sonnet et privilégiant le sens sur le son.

La traduction anglaise validée par l'auteur peut servir de référence. Tout cela est effrayant, que lisons-nous de ce qu'ont écrit les auteurs étrangers?

A titre d'exemple, voici le septième sonnet — sans la version russe, mon blog ne supportant que les caractères latins.

1/ la traduction anglaise de Peter France
Paris is still the same. The Place des Vosges
is still, as once it was (don't worry), square.
The Seine has not run backward to its source.
The Boulevard Raspail is still as fair.
As for the new, there's music now for free,
a tower to make you feel you're just a fly,
no lack of people whom it's nice to see,
provided you're the first to blurt "How's life?"

Paris by night, a restaurant… What chic
in words like these—a treat for vocal cords.
And in comes eine kleine nachtmuzhik
an ugly cretin in a Russian shirt.
Café. Boulevard. The girlfriend in a swoon.
The General-Secretary-coma moon.

2/ Traduction d'Ernoult
Paris, je te le dis, n'a pas changé. La place
des Vosges reste encor parfaitement carrée.
La Seine vers l'amont ne s'est pas écoulée.
Le boulevard Raspail garde sa même grâce.

Quoi de neuf ? Des concerts gratuits et la pensée
que tu n'es rien qu'un pou sous la tour Montparnasse.
On voit beaucoup de gens dont les propos délassent
si l'on dit le premier : « Salut, c'est ma tournée ! »

Paris, la nuit, au restaurant. C'est un tel chic
de prononcer ces mots ; pour ma bouche une fête !
Mais qui donc entre ici ? C'est un petit moujik

de nuit. Sa gueule sort d'une étrange liquette.
Café et boulevard. A l'épaule une amie.
La lune : ton tyran pris de paralysie..

3/ Traduction de Markowicz
Paris ne change pas. La Place Carrée,
sans blague, n'est pas plus triangulaire.
Les cygnes sont rentrés chez Baudelaire,
Le fleuve Seine coule sans marées.
Quelques concerts accueillent le vulgaire
gratis, la tour nous tient désemparée.
Beaucoup d'amis qu'on ne revoit plus guère —
« Mais quel bon vent ?… » — On part. On est paré.

Paris, la nuit, un restaurant. Le chic
de cette phrase. Non, tu t'imagines?…
Se pointe quelque kleine nacht moujik
qu'un rhume écharpe et que prévoit l'angine…
Or, j'inspirais la nuque de l'aimée.
Café. La Lune — un Lénine embaumé.

Joseph Brodsky, Vingt poèmes à Marie Stuart, "VII", édition Les doigts dans la prose, 2013

Portrait de Renaud Camus par Jacques Villon

Musée des Beaux-Arts de Rouen.

Portrait de Renaud Camus par Modigliani

Musée des Beaux-Arts de Rouen.

Your Bassae better be good !

Visitant le Péloponnèse cet été, je n'avais qu'une idée, aller voir Bassae :
Plus tard, nous atteindrions Bassae par une interminable route de montagne************, tout en détours, en remords et en lacets, et qui mettait trente kilomètres, et quels, chaque fois qu'il s'agissait d'en franchir trois à vol d'oiseau. […]
--------------------------------------------------------------------------
************ L'Arcadie fut-elle si heureuse ? Je cite de mémoire, j'ai prêté l'édition la plus récente à un ami qui partait pour la Grèce, l'année dernière. Je ne dispose donc que d'un exemplaire déjà ancien. Le texte, en fait, est à peu près le même, mais ses différentes parties ont été réagencées, redistribuées selon un schéma jugé sans doute plus attrayant. Ascension du mont Lycée (3 h 15 à la montée; prendre un guide). — On partira par la route du temple de Bassae, puis l'on s'engagera à g. avant d'atteindre le premier col. — 2 h 30 : on aperçoit le mont Stéphani à dr. ; on descend ensuite dans une petite plaine cultivée de l'autre côté de laquelle on distingue le mont Lycée. (Qui errerait une nuit entière en ces solitudes du langage, les pastorales, ne croiserait que ses songes.) Wilhehm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies »: il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg. C'était aussi la patrie de Pan. A l'origine, l'autel consistait simplement en un petit tertre. Ce culte aurait été fondé par Lykaïos. On y pratiquait, vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains. Il était interdit à qui que ce soit d'entrer dans le sanctuaire. Ceux qui enfreignaient cette défense mouraient dans l'année ou étaient pétrifiés s'ils avaient volontairement violé la prescription religieuse.

Il y a un autre sommet, moins élevé, au S. du précédent. Le plateau qui les sépare avait été aménagé en hippodrome. Au S., la Société Archéologique mit au jour les vestiges ( à peine visibles aujourd'hui) de divers édifices d'époque hellénistique ou romaine, dont une stoa.

Une source jaillit à dix minutes au N.-E., elle passe pour être la fameuse source Hagnô, une Nymphe qui aurait élevé Zeus. Mais le bon pasteur, à force de courir sans cesse après les brebis égarées, ne perdra-t-il pas son troupeau ?

A deux heures de marche au N., M. Orlandos a effectué quelques fouilles sur l'acropole etc. etc. (Dormons toujours, il est entendu que nous lisons) : la route s'élève à flanc de montagne et l'on domine bientôt le village (belle vue) et la vallée de l'Alphée. (Remember also that Wilson was the crack shot, not Evans). Dionysos fait encourir à Penthée la dérision en le montrant à son peuple « en femme travesti, lui dont tous redoutaient naguère les menaces », et en outre il installe en lui cette féminité à laquelle il était si rebelle. Tout langage, en effet, est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent.

97 km : Temple de Bassae (en lettres grasses), situé sur le rebord d'un plateau solitaire et raviné (anc. Bassae, les Ravins), parsemé de quelques chênes. Dans l'édition la plus récente, il y a partout des astérisques, il me semble. Le temple fut découvert en 1765 par le Français Bocher. En 1811-1812, la société des Dilettanti explora les ruines et en retira les sculptures qui furent achetées pêle-mêle par le gouvernement anglais. Mais qu'il soit si difficile d'accès me le rendait plus cher, et la route impossible qui y menait, de ce côté-là, m'avait enchanté davantage, sans doute, qu'il ne ferait lui-même.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.23 à 25 - Hachette P.O.L, 1982
Ce texte est copié en grande partie du Guide bleu, en particulier la phrase «L'Arcadie fut-elle si heureuse ?»; d'autre part on aura reconnu quelques mots venus du Sentiment géographique de Chaillou, variations autour de L'Astrée et du Forez).

Voir Bassae, voir Bassae, c'était un but, comme celui de voir la colline qui domine Perth; et ce but devenait plus cher à chaque nouvelle citation insistant sur la difficulté d'atteindre ce temple:
J'aime dans les Cévennes la longueur, si rare en France, des paysages. Ils ne sont pas une belle image, puis une autre et une autre encore. On les pénètre, on s'en imprègne et j'aime encore la lassitude qu'éventuellement on en éprouve. Cette monotonie de splendeur m'enivre. Je l'ai éprouvée sur les autoroutes de la Nouvelle-Angleterre, quand les montagnes bleues ressemblaient à des fonds du Poussin. Je l'ai éprouvée d'un hublot d'avion, au-dessus du Wyoming. Je l'ai connue le long des ruisseaux d'Arcadie, sur des chemins pierreux qui faisaient pester mes compagnons de voyage: your Bassae better be good! J'aurais voulu l'Alphée éternel, et le temple devenait sans cesse plus beau d'être moins accessible.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.189 - Hachette P.O.L, 1981
Plus tard je l'avais reconnu dans cette description présentée comme une façon d'aborder le château de Plieux (les mêmes personnages, la voiture, les petites routes en balcon):
Sachant de longue expérience, et par le souvenir trop à vif des expéditions orageuses qu'ils avaient menées ensemble à l'époque lointaine de leurs longues amours agitées, que le visiteur avait toujours eu tendance à être malade en automobile, comme c'est souvent le cas des personnes qui malgré qu'elles en aient et nonobstant leurs sincères protestations de curiosité, tout au long démenties par leur regard, ou plutôt par leur défaut de regard, et par leur insitance à finir leurs phrases, et à mener jusqu'au bout leurs arguments même à la traversée des sites les plus touchants et à l'apparition des monuments les plus remarquables, ne s'intéressent pas beaucoup au paysage, ni aux contrées qu'elles traversent, et pour qui le voyage n'est jamais que ce qui mène d'un point à un autre, sans que l'espace entre ces deux extrémités du parcours ait d'autre consistance auprès d'elles que celle du temps qu'il faut pour le franchir, et l'ennui dont ce temps est empli, l'auteur lui offrit le choix entre deux itinéraires possibles, l'un rapide et simple, par l'autoroute et le nord, l'autre infiniment plus pittoresque mais aussi plus compliqué, tout en virages et en difficiles raccords, le long d'une petite route en balcon qui suit comme elle peut, non sans hésitations et remords, le flanc des collines, près des crêtes, domine la plaine qui va s'élargissant, à mesure qu'on avance vers l'ouest et tout au long contemple les montagnes, à moins que celles-ci ne lui soient dérobées par la brume, ainsi qu'il est fréquent à la belle saison, dont les chaleurs épaississent l'air et lui confèrent un on ne sait quoi de tremblé, de vaporeux, de vaguement doré, bien éloigné de la transparence qu'on lui voit en hiver, quand on croirait qu'à tendre le bras seulement on pourrait rafraîchir son front à la neige des plus hauts sommets, étincelants qu'ils sont sous un ciel diaphane, empli des seules promesses d'une connaissance implacable, arrangée en syllogismes batailleurs, avec toutes leurs scolies et leurs beaux corollaires.

Renaud Camus, L'inauguration de la salle des Vents, p.189 - Fayard, 2003
Plus tard enfin (dans l'ordre chronologique de la parution des livres) était venu le récit du journal:
Nous sommes partis dès le matin vers le sud, et vers Bassæ, sur une idée à moi que j'avais réussi à leur inculquer et à leur faire prendre pour leur. J'avais envie de visiter quelque chose d'un peu moins connu que tous les sites illustres où nous avions défilé, les Delphes, Épidaure, Olympie et autres grands classiques du voyage en Grèce, et aussi d'aller en Arcadie. Nous avons suivi la grande route de la côte jusqu'au lieu dit Tholon. Là, nous avons pris la perpendiculaire à gauche, vers l'intérieur des terres. Ce fut d'abord, des deux côtés de la route qui sepentait entre eux, dans une vallée sinueuse, des jardins, assez riches, assez petits, et l'on se serait dit au-dessus de Royat, dans cette gorge humide, ombreuse et verdoyante où court la Tiretaine. Puis la route s'élève, et bien entendu se détériore. Le paysage devient très vite beaucoup plus sec et caillouteux, et Raoul s'inquiète pour sa voiture, comme il l'avait fait quelques jours plus tôt, du côté de Mitikas et d'Aethos, dans les montagnes de l'Acarnanie. Ce qui sur la carte paraît n'être rien demande en fait des heures, parce que pour parcourir trois cents mètres à vol d'oiseau il faut faire des détours interminables sur un chemin de pierres défoncé, où l'on navigue entre les nids-de-poule. On traverse des villages de plus en plus hauts, qui d'ailleurs ont l'air moins perdus que l'état de la route, autour d'eux, ne pourrait le laisser supposer: je veux dire qu'on voit tout de même, devant les cafés, des caisses de bière Hellas en quantité, dont la présence paraît miraculeuse. Presque au bout du chemin, nous avons croisé des Canadiens dans un petit camion Volkswagen, et John les a découragés de rejoindre la mer par ce côté-là. Moi, bien sûr, j'avais trouvé tout cela très amusant, romanesque, exotique: je cherchais des yeux le terrible mont Lycée («On y pratiquait vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains») et je rêvais sur le Français Bocher qui découvrit le temple en 1765, et sur ce qu'avait pu être son voyage à lui.

Par le monument lui-même j'ai été un peu déçu, cependant. D'abord, il est très petit. Ensuite je trouve un peu étonnant que, ayant choisi pour lui un site aussi élevé (on est à plus de onze cents mètres d'altitude), ses bâtisseurs l'aient construit néanmoins dans un repli de terrain, un trou presque, perdant ainsi une bonne partie des avantages dramatiques de la situation. Mais enfin il est bien conservé, c'est vrai, d'une belle couleur, et ses courtes colonnes ont une magnifique assise, massive et sûre. Des travaux ont lieu où se relaient étudiants en chapeau de paille, assis sur de vieilles pierres, et paysans poussant des brouettes. Tous les morceaux épars sont déjà numérotés. Peut-être va-t-on les remonter tous et avoir alors le temple absolument complet? Ce que je n'ai pas vu, c'est le plus ancien spécimen connu de colonne corinthienne, qu'annonçait le guide.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.845 - Fayard, 2007
Je suis allée à Bassæ (mais en venant de l'est— Karytaina est évoqué dans Journal de Travers— en allant vers Olympie) et je peux en donner des nouvelles. Les routes sont bien meilleures mais toujours étroites sur des pentes escarpées. Il y a peu de villages, sans doute plus déserts qu'en 1976, mais qui donnent cependant l'impression d'être vivants, reliés au monde.
Le grand changement concerne le temple. Il est désormais sous bâche. Des ouvriers continuent à travailler, à déplacer des pierres, je ne sais pas exactement dans quel but. Les visiteurs sont rares et surtout grecs. J'ai bien peur que le temple ne revoit jamais l'air libre.

La chaise percée

Pour nous, les petits, mon père (en nous vit encore) avait fabriqué une chaise basse percée d'un trou pas tout à fait rond, on glissait le pot, d'abord métallique puis plastique, dans deux rainures ménagées sous le siège, un joli petit trône en bois brut avec dossier et accoudoirs, que les années ont poli peu à peu, au fur et à mesure de l'histoire, le bois devenu fauve dans le soleil couchant. Attendre confortablement assis que les choses se fassent n'était pas sans charme.
Mais l'abîme du grand cabinet nous attirait davantage, tant d'objets de forme plus ou moins semblable entassés derrière la porte percée d'un cœur, et des araignées dans tous les coins et recoins et des limaces par-dessous l'huis.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.83 (Minuit 2005)

Le coucou

Je lis Savitzkaya, parce que Guillaume en parla quelques fois et que je l'ai trouvé à la bibliothèque de l'entreprise (je m'efforce d'emprunter les livres qui ne doivent pas beaucoup sortir — pour encourager la bibliothécaire).
L'argument du coucou à l'adresse d'une mère rouge-gorge essoufflée est teinté d'une douceur légèrement ironique ou désabusée. Il ne contient aucun cynisme.
Si tu pouvais me nourrir, petite mère, si tu le voulais bien, je serais pour toi le meilleur des fils, meilleur que ne le sont pour leur mère les petits du geai, du pic noir et du vanneau huppé. Ne me considère pas comme un monstre. Je ne te mangerai pas quand je serai plus grand et je ne te quitterai pas quand tu seras vieille. Je me contente de tout ce que tu peux me donner. J'aime autant les larves des diptères que celles des coléoptères et je ne dédaigne pas les vers de terre de la terre fumée du jardin. Je protègerai tes petits du geai, de la pie et de l'épervier. Je chasserai les fourmis. Je couverai tes œufs. Tu m'as sorti de l'œuf, mais je ne suis pas issu de ton cloaque, mais bien de ton bec, légère et forte rouge-gorge, de ton bec à trilles et à modulations. Je t'appartiendrai à jamais. La bouche qui chante picore aussi dans le fumier et dans les excréments.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.81 (Minuit 2005)

Hervé Guibert - A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

A l'époque, la mort d'Hervé Guibert avait fait tant de bruit que j'avais évité de le lire. Mais l'année dernière, ou il y a deux ans (juin 2012), j'ai rencontré à Porto une jeune Suissesse qui en a fait son principal objet d'étude et a éveillé ma curiosité.
Et donc quand je suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque, je l'ai emprunté.

L'écriture est alerte et vigoureuse avec une urgence, une tension, qui tient en haleine; il s'agit d'un écrivain, sans aucun doute. J'aime les phrases interminables et scandées, le rythme des mots précis et rapides.
La description des hôpitaux et des médecins est sans complaisance et constitue un précieux témoignage sur les débuts du sida, les réactions autour de la maladie, la recherche médicale, les hésitations législatives autour du dépistage, les situations dramatiques des couples non reconnus par la société… (quelle place à l'hôpital aux côtés du malade si vous êtes "son ami", quel place sur le testament puisque "vous n'êtes pas de la famille"? que de souvenirs personnels, mais vécus de loin, comme témoin inconscient d'être témoin).

Ce qui frappe vingt-cinq ans plus tard, c'est la colère du texte, son aspect règlement de comptes. Avec Adjani, avec "Bill" (l'ami qui ne lui a pas sauvé la vie: «Edwige comme Jules, avertis au téléphone, me disent que j'ai un courage fou d'aller dîner avec cet enfoiré. […] Avant de voir le salaud dans Bill, j'y vois un personnage en or massif.» (p.257) Je ne sais pas qui est Bill, mais je suis sûre qu'il a été facilement identifié à la sortie du livre), avec les médecins aux compétences variées (et souvent si incompétents), avec l'éditeur Jérôme Lindon (et au passage les critiques):
Quand je déposai le manuscrit de mon journal chez mon éditeur, le brave homme, qui avait déjà publié cinq de mes livres, me faisant signer leurs contrats dès le lendemain du jour où je les lui avais apportés, sans que j'en lise aucun paragraphe puisque c'était le contrat type et que je pouvais lui faire entière confiance, me dit qu'il n'aurait pas le temps de lire celui-là, car il faisait quatre cents pages dactylographiées, alors qu'il m'avait toujours réclamé un gros libre, un roman avec des personnages parce que les critiques étaient trop abrutis pour rendre compte de livres qui n'avaient pas d'histoire bien construite, ils étaient désemparés et du coup ne faisaient pas d'articles, au moins avec une bonne histoire bien ficelée on pouvait être sûr qu'ils en feraient un résumé dans leurs papiers puisqu'ils n'étaient pas capables d'autre chose, par contre qui serait assez fou pour accepter de lire un journale de quatre cents pages, une fois imprimé ça pourrait faire près du double et avec le prix du papier on arriverait facilement à un livre qu'on devrait vendre cent cinquante francs, or mon pauvre ami qui voudrait mettre cent cinquante francs pour un livre de vous, je ne voudrais pas être grossier mais les ventes de votre dernier livre n'ont pas été bien fameuses, vous voulez que j'appelle tout de suite pour demander les chiffres à ma comptable? En deux ans cet homme avait vendu près de vingt mille exemplaires de mes livres, il n'avait pas fait pour eux la moindre ligne de publicité, voilà que des circonstances m'amenaient à trembler devant lui pour réclamer, même pas une avance mais un décompte de droits d'auteur, qu'il me devait, et il me répliquait: «Oh! et puis vous m'énervez avec votre odieuse sensiblerie! Mettez-vous une bonne fois dans la tête que je ne suis pas votre père!»

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.87
Ce livre est bien sûr connu pour raconter les derniers mois de Foucault (Muzil, l'homme sans qualité). Je recopie ici la description du corps de l'être aimé comme poison, une réalité dont l'étendue ne s'appréhende qu'à l'expérience:
Muzil, les derniers temps qui ont précédé sa mort, avait tenu, discrètement, sans cassure, à prendre quelques distances avec l'être qu'il aimait, au point qu'il a eu le formidable réflexe, la trouvaille inconsciente d'épargner cet être à un moment où presque tout de son propre être, son sperme, sa salive, ses larmes, sa sueur, on ne le savait pas trop à l'époque, était devenu hautement contaminant, ça je l'ai appris récemment par Stéphane qui a tenu à m'annoncer, peut-être mensongèrement, qu'il n'était pas lui-même séropositif, qu'il avait échappé au péril alors qu'il s'était vanté, peu après m'avoir révélé la nature de la maladie de Muzil qu'il avait ignoré jusque-là, de s'être faufilé à l'hôpital dans le lit de l'agonisant, et de l'avoir réchauffé avec sa bouche en différents points de son corps, qui était du vrai poison.

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.135

Album

Reçu, sans aucun mot d'explication, d'une amie à qui je n'ai pas écrit pour le Nouvel An comme je le fais chaque année (mais je pensais la voir à Lorient — et puis non) un livre, Album, de Marie-Hélène Lafon, aux éditions Buchet-Chastel (car la quatrième de couverture précise «Tous ses romans, dont L'Annonce (Prix Page des libraires 2009) et Les Pays, sont publiés chez Buchet/Chastel.»)

Il reste à le lire et à la remercier.

En allant à l'enterrement de Foucault

Mangé une andouillette à midi en pensant à Foucault (et Guibert).

Sur la route, avec l'assistant de Muzil et Stéphane, nous nous arrêtâmes dans un relais et dégustâmes, ce fut une idée de Stéphane qui rappela que Muzil les adorait, des andouillettes grillées.

Hervé Guibert, À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.113, Gallimard 1990

La lecture préférée de Foucault

chapitre 25
Mancini s'était fait enterrer avec son pinceau et le Manuel d'Epictète, qui se trouve à la suite des Pensées de Marc Aurèle, dans l'exemplaire jaune Garnier-Flammarion que Muzil avait délogé de sa bibliothèque, couvert d'un papier cristal, quelques mois avant sa mort, pour me le donner comme étant l'un de ses livres préférés, et m'en recommander la lecture, afin de m'apaiser, à une époque où j'étais particulièrement agité et insomniaque, ayant même dû me résoudre, sur les conseils de mon amie Coco, à des séances d'acupuncture à l'hôpital Falguière, où un médecin au nom chinois m'abandonnait en slip sous une tente mal chauffée, après m'avoir planté au sommet du crâne, aux coudes, aux genoux, à l'aine et sur les orteils de longues aiguilles qui, oscillant au rythme de mon pouls, ne tardaient pas à laisser sur ma peau des rigoles de sang que le docteur au nom chinois ne prenait pas la peine d'éponger, ce docteur obèse aux ongles sales auquel je continuais de confier mon corps, m'étant toutefois soustrait aux intraveineuses de calcium qu'il m'avait prescrites en complément, deux ou trois fois par semaine, jusqu'au jour où, saisi de dégoût, je le vis remettre les aiguilles maculées dans un bocal d'alcool saumâtre. Marc Aurèle, comme me l'apprit Muzil en me donnant l'exemplaire de ses Pensées, avaient entrepris leur rédaction par une suite d'hommages dédiés à ses aînés, aux différents membres de sa famille, à ses maîtres, remerciant spécifiquement chacun, les morts en premier, pour ce qu'ils lui avaient appris et apporté de favorable pour la suite de son existence. Muzil, qui allait mourir quelques mois plus tard, me dit alors qu'il comptait prochainement rédiger dans ce sens, un éloge qui me serait consacré, à moi qui sans doute n'avais rien pu lui apprendre.

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.75-76, Galimard 1990

Nous irons à Berditchev

Berditchev, Berditchev, «où se croisent tant des fils du texte qui m'écrit…»

P. m'a donné aujourd'hui le livre qu'il avait conservé dimanche soir — un livre acheté dans la maison de Boulgakov à Kiev: «Mais tu sais, elle est reconstruite, ce n'est pas celle d'origine.»






Dans une vitrine de la maison de Boulgakov se trouve un buste de Mme Hanska. Elle et Balzac se sont mariés à Berditchev le 14 mars 1850.
A Berditchev, aujourd'hui en Ukraine, est né Conrad en 1857, écrivain polonais de langue anglaise et en 1905 Vassili Grossman, écrivain de langue russe.

Ces quelques noms donnent une idée du bouleversement continuel des frontières à cet endroit depuis deux siècles.
Il faudra aller à Berditchev.

Souvenirs de Kiev

En sortant du Couronnement de Poppée, (mise en scène orientale en ombres chinoises bleutées de Bob Wilson, belle Drusilla chantée par Gaëlle Arquez), P. me raccompagne et m'offre quelques souvenirs de Kiev : un sweat et Le Maître et Marguerite en deux tomes minuscules (sept ou huit centimètres de haut) achetés dans la maison de Boulgakov comme le prouvent les tampons à l'intérieur.
Il ne reste qu'à apprendre le russe.




Le tome 1, avec le chat bien sûr, mais aussi les chaussures:




Le tome 2 avec le chat au bal:


Les défauts des autres

La démonstration dans ce passage pourrait être celle-ci :
nous avons des amis qui ont des défauts que nous efforçons de ne pas voir parce que nous sommes attachés à eux et nous voulons les conserver pour amis;
nous voyons en ces amis surtout les défauts que nous avons nous-mêmes;
ce qui me mène à conclure, peut-être trop rapidement, que finalement ce que nous détestons à travers ces amis, c'est nous-mêmes à qui ils tendent un miroir involontaire.

Il est possible, suivant la règle-même du texte, que je ne fasse alors que la preuve de ma propre tendance à la tristesse, et que l'on puisse également soutenir que ce texte permet à chacun de s'aimer malgré tout, comme il remarque que l'on fait l'effort d'aimer ses amis malgré tout.

Comme le texte se présente sans retour à la ligne et que c'est difficile à lire à l'écran, je souligne quelques phrases dans l'extrait suivant.
– Cela n'a d'ailleurs aucune espèce d'importance. Phrase analogue à un réflexe, la même chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes ; dénonçant alors aussi bien que dans celle-ci combien importante paraît la chose en question à celui qui la déclare sans importance ; phrase tragique parfois qui la première de toutes s'échappe, si navrante alors, des lèvres de tout homme un peu fier à qui on vient d'enlever la dernière espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service : « Ah ! bien, cela n'a aucune espèce d'importance, je m'arrangerai autrement » ; l'autre arrangement vers lequel il est sans aucune espèce d'importance d'être rejeté étant quelquefois le suicide.

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement envie d'être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda : « Est-ce par goût de t'élever vers la noblesse – une noblesse très à-côté du reste, mais tu es demeuré naïf – que tu fréquentes de Saint-Loup-en-Bray. Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui, n'est-ce pas ? » Ce n'est pas que son désir d'amabilité eût brusquement changé. Mais ce qu'on appelle en un français assez incorrect « la mauvaise éducation » était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne s'apercevait pas, à plus forte raison dont il ne crût pas que les autres pussent être choqués. Dans l'humanité, la fréquence des vertus identiques pour tous n'est pas plus merveilleuse que la multiplicité des défauts particuliers à chacun. Sans doute ce n'est pas le bon sens qui est « la chose du monde la plus répandue », c'est la bonté. Dans les coins les plus lointains, les plus perdus, on s'émerveille de la voir fleurir d'elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n'a jamais connu que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire. Même si cette bonté, paralysée par l'intérêt, ne s'exerce pas, elle existe pourtant, et chaque fois qu'aucun mobile égoïste ne l'empêche de le faire, par exemple pendant la lecture d'un roman ou d'un journal, elle s'épanouit, se tourne, même dans le coeur de celui qui, assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers le faible, vers le juste et le persécuté. Mais la variété des défauts n'est pas moins admirable que la similitude des vertus. Chacun a tellement les siens que pour continuer à l'aimer, nous sommes obligés de n'en pas tenir compte et de les négliger en faveur du reste. La personne la plus parfaite a un certain défaut qui choque ou qui met en rage. L'une est d'une belle intelligence, voit tout d'un point de vue élevé, ne dit jamais de mal de personne, mais oublie dans sa poche les lettres les plus importantes qu'elle vous a demandé elle-même de lui confier, et vous fait manquer ensuite un rendez-vous capital, sans vous faire d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met sa fierté à ne jamais savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de douceur, de procédés délicats, qu'il ne vous dit jamais de vous-même que les choses qui peuvent vous rendre heureux, mais vous sentez qu'il en tait, qu'il en ensevelit dans son coeur, où elles aigrissent, de toutes différentes, et le plaisir qu'il a à vous voir lui est si cher qu'il vous ferait crever de fatigue plutôt que de vous quitter. Un troisième a plus de sincérité, mais la pousse jusqu'à tenir à ce que vous sachiez, quand vous vous êtes excusé sur votre état de santé de ne pas être allé le voir, que vous avez été vu vous rendant au théâtre et qu'on vous a trouvé bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter entièrement de la démarche que vous avez faite pour lui, que d'ailleurs déjà trois autres lui ont proposé de faire et dont il ne vous est ainsi que légèrement obligé. Dans les deux circonstances, l'ami précédent aurait fait semblant d'ignorer que vous étiez allé au théâtre et que d'autres personnes eussent pu lui rendre le même service. Quant à ce dernier ami, il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à quelqu'un ce qui peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit avec force : « Je suis comme cela. » Tandis que d'autres vous agacent par leur curiosité exagérée, ou par leur incuriosité si absolue, que vous pouvez leur parler des événements les plus sensationnels sans qu'ils sachent de quoi il s'agit ; que d'autres encore restent des mois à vous répondre si votre lettre a trait à un fait qui concerne vous et non eux, ou bien s'ils vous disent qu'ils vont venir vous demander quelque chose et que vous n'osiez pas sortir de peur de les manquer, ne viennent pas et vous laissent attendre des semaines parce que n'ayant pas reçu de vous la réponse que leur lettre ne demandait nullement, ils avaient cru vous avoir fâché. Et certains, consultant leur désir et non le vôtre, vous parlent sans vous laisser placer un mot s'ils sont gais et ont envie de vous voir, quelque travail urgent que vous ayez à faire, mais s'ils se sentent fatigués par le temps, ou de mauvaise humeur, vous ne pouvez tirer d'eux une parole, ils opposent à vos efforts une inerte langueur et ne prennent pas plus la peine de répondre, même par monosyllabes, à ce que vous dites que s'ils ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos amis a tellement ses défauts que pour continuer à l'aimer nous sommes obligés d'essayer de nous consoler d'eux – en pensant à son talent, à sa bonté, à sa tendresse – ou plutôt de ne pas en tenir compte en déployant pour cela toute notre bonne volonté. Malheureusement notre complaisante obstination à ne pas voir le défaut de notre ami est surpassée par celle qu'il met à s'y adonner à cause de son aveuglement ou de celui qu'il prête aux autres. Car il ne le voit pas ou croit qu'on ne le voit pas. Comme le risque de déplaire vient surtout de la difficulté d'apprécier ce qui passe ou non inaperçu, on devrait, au moins, par prudence, ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet où on peut être sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne concordent jamais. Si on a autant de surprises qu'à visiter une maison d'apparence quelconque dont l'intérieur est rempli de trésors, de pinces-monseigneur et de cadavres quand on découvre la vraie vie des autres, l'univers réel sous l'univers apparent, on n'en éprouve pas moins si, au lieu de l'image qu'on s'était faite de soi-même grâce à ce que chacun nous en disait, on apprend par le langage qu'ils tiennent à notre égard en notre absence quelle image entièrement différente ils portaient en eux de notre vie. De sorte que chaque fois que nous avons parlé de nous, nous pouvons être sûrs que nos inoffensives et prudentes paroles, écoutées avec une politesse apparente et une hypocrite approbation ont donné lieu aux commentaires les plus exaspérés ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables. Le moins que nous risquions est d'agacer par la disproportion qu'il y a entre notre idée de nous-même et nos paroles, disproportion qui rend généralement les propos des gens sur eux aussi risibles que ces chantonnements des faux amateurs de musique qui éprouvent le besoin de fredonner un air qu'ils aiment en compensant l'insuffisance de leur murmure inarticulé par une mimique énergique et un air d'admiration que ce qu'ils nous font entendre ne justifie pas. Et à la mauvaise habitude de parler de soi et de ses défauts il faut ajouter, comme faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer chez les autres des défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Or, c'est toujours de ces défauts-là qu'on parle, comme si c'était une manière de parler de soi détournée, et qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer. D'ailleurs il semble que notre attention toujours attirée sur ce qui nous caractérise le remarque plus que toute autre chose chez les autres. Un myope dit d'un autre : « Mais il peut à peine ouvrir les yeux » ; un poitrinaire a des doutes sur l'intégrité pulmonaire du plus solide ; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent pas ; un malodorant prétend qu'on sent mauvais ; un mari trompé voit partout des maris trompés ; une femme légère des femmes légères ; le snob des snobs.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.470 et suiv, Pléiade I, Clarac et Ferré
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