La chaise percée

Pour nous, les petits, mon père (en nous vit encore) avait fabriqué une chaise basse percée d'un trou pas tout à fait rond, on glissait le pot, d'abord métallique puis plastique, dans deux rainures ménagées sous le siège, un joli petit trône en bois brut avec dossier et accoudoirs, que les années ont poli peu à peu, au fur et à mesure de l'histoire, le bois devenu fauve dans le soleil couchant. Attendre confortablement assis que les choses se fassent n'était pas sans charme.
Mais l'abîme du grand cabinet nous attirait davantage, tant d'objets de forme plus ou moins semblable entassés derrière la porte percée d'un cœur, et des araignées dans tous les coins et recoins et des limaces par-dessous l'huis.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.83 (Minuit 2005)

Le coucou

Je lis Savitzkaya, parce que Guillaume en parla quelques fois et que je l'ai trouvé à la bibliothèque de l'entreprise (je m'efforce d'emprunter les livres qui ne doivent pas beaucoup sortir — pour encourager la bibliothécaire).
L'argument du coucou à l'adresse d'une mère rouge-gorge essoufflée est teinté d'une douceur légèrement ironique ou désabusée. Il ne contient aucun cynisme.
Si tu pouvais me nourrir, petite mère, si tu le voulais bien, je serais pour toi le meilleur des fils, meilleur que ne le sont pour leur mère les petits du geai, du pic noir et du vanneau huppé. Ne me considère pas comme un monstre. Je ne te mangerai pas quand je serai plus grand et je ne te quitterai pas quand tu seras vieille. Je me contente de tout ce que tu peux me donner. J'aime autant les larves des diptères que celles des coléoptères et je ne dédaigne pas les vers de terre de la terre fumée du jardin. Je protègerai tes petits du geai, de la pie et de l'épervier. Je chasserai les fourmis. Je couverai tes œufs. Tu m'as sorti de l'œuf, mais je ne suis pas issu de ton cloaque, mais bien de ton bec, légère et forte rouge-gorge, de ton bec à trilles et à modulations. Je t'appartiendrai à jamais. La bouche qui chante picore aussi dans le fumier et dans les excréments.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.81 (Minuit 2005)

Album

Reçu, sans aucun mot d'explication, d'une amie à qui je n'ai pas écrit pour le Nouvel An comme je le fais chaque année (mais je pensais la voir à Lorient — et puis non) un livre, Album, de Marie-Hélène Lafon, aux éditions Buchet-Chastel (car la quatrième de couverture précise «Tous ses romans, dont L'Annonce (Prix Page des libraires 2009) et Les Pays, sont publiés chez Buchet/Chastel.»)

Il reste à le lire et à la remercier.

En allant à l'enterrement de Foucault

Mangé une andouillette à midi en pensant à Foucault (et Guibert).

Sur la route, avec l'assistant de Muzil et Stéphane, nous nous arrêtâmes dans un relais et dégustâmes, ce fut une idée de Stéphane qui rappela que Muzil les adorait, des andouillettes grillées.

Hervé Guibert, À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.113, Gallimard 1990

Nous irons à Berditchev

Berditchev, Berditchev, «où se croisent tant des fils du texte qui m'écrit…»

P. m'a donné aujourd'hui le livre qu'il avait conservé dimanche soir — un livre acheté dans la maison de Boulgakov: «Mais tu sais, elle est reconstruite, ce n'est pas celle d'origine.






Dans une vitrine de la maison de Boulgakov se trouve un buste de Mme Hanska. Elle et Balzac se sont mariés à Berditchev le 14 mars 1850.
A Berditchev, en Ukraine, est né Conrad en 1857, écrivain polonais de langue anglaise et en 1905 Vassili Grossman, écrivain de langue russe.

Ces quelques noms donnent une idée du bouleversement continuel des frontières à cet endroit depuis deux siècles.
Il faudra aller à Berditchev.

Souvenirs de Kiev

En sortant du Couronnement de Poppée, (mise en scène orientale en ombres chinoises bleutées de Bob Wilson, belle Drusilla chantée par Gaëlle Arquez), P. me raccompagne et m'offre quelques souvenirs de Kiev : un sweat et Le Maître et Marguerite en deux tomes minuscules (sept ou huit centimètres de haut) achetés dans la maison de Boulgakov comme le prouvent les tampons à l'intérieur.
Il ne reste qu'à apprendre le russe.




Le tome 1, avec le chat bien sûr, mais aussi les chaussures:




Le tome 2 avec le chat au bal:


Les défauts des autres

La démonstration dans ce passage pourrait être celle-ci :
nous avons des amis qui ont des défauts que nous efforçons de ne pas voir parce que nous sommes attachés à eux et nous voulons les conserver pour amis;
nous voyons en ces amis surtout les défauts que nous avons nous-mêmes;
ce qui me mène à conclure, peut-être trop rapidement, que finalement ce que nous détestons à travers ces amis, c'est nous-mêmes à qui ils tendent un miroir involontaire.

Il est possible, suivant la règle-même du texte, que je ne fasse alors que la preuve de ma propre tendance à la tristesse, et que l'on puisse également soutenir que ce texte permet à chacun de s'aimer malgré tout, comme il remarque que l'on fait l'effort d'aimer ses amis malgré tout.

Comme le texte se présente sans retour à la ligne et que c'est difficile à lire à l'écran, je souligne quelques phrases dans l'extrait suivant.
– Cela n'a d'ailleurs aucune espèce d'importance. Phrase analogue à un réflexe, la même chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes ; dénonçant alors aussi bien que dans celle-ci combien importante paraît la chose en question à celui qui la déclare sans importance ; phrase tragique parfois qui la première de toutes s'échappe, si navrante alors, des lèvres de tout homme un peu fier à qui on vient d'enlever la dernière espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service : « Ah ! bien, cela n'a aucune espèce d'importance, je m'arrangerai autrement » ; l'autre arrangement vers lequel il est sans aucune espèce d'importance d'être rejeté étant quelquefois le suicide.

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement envie d'être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda : « Est-ce par goût de t'élever vers la noblesse – une noblesse très à-côté du reste, mais tu es demeuré naïf – que tu fréquentes de Saint-Loup-en-Bray. Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui, n'est-ce pas ? » Ce n'est pas que son désir d'amabilité eût brusquement changé. Mais ce qu'on appelle en un français assez incorrect « la mauvaise éducation » était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne s'apercevait pas, à plus forte raison dont il ne crût pas que les autres pussent être choqués. Dans l'humanité, la fréquence des vertus identiques pour tous n'est pas plus merveilleuse que la multiplicité des défauts particuliers à chacun. Sans doute ce n'est pas le bon sens qui est « la chose du monde la plus répandue », c'est la bonté. Dans les coins les plus lointains, les plus perdus, on s'émerveille de la voir fleurir d'elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n'a jamais connu que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire. Même si cette bonté, paralysée par l'intérêt, ne s'exerce pas, elle existe pourtant, et chaque fois qu'aucun mobile égoïste ne l'empêche de le faire, par exemple pendant la lecture d'un roman ou d'un journal, elle s'épanouit, se tourne, même dans le coeur de celui qui, assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers le faible, vers le juste et le persécuté. Mais la variété des défauts n'est pas moins admirable que la similitude des vertus. Chacun a tellement les siens que pour continuer à l'aimer, nous sommes obligés de n'en pas tenir compte et de les négliger en faveur du reste. La personne la plus parfaite a un certain défaut qui choque ou qui met en rage. L'une est d'une belle intelligence, voit tout d'un point de vue élevé, ne dit jamais de mal de personne, mais oublie dans sa poche les lettres les plus importantes qu'elle vous a demandé elle-même de lui confier, et vous fait manquer ensuite un rendez-vous capital, sans vous faire d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met sa fierté à ne jamais savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de douceur, de procédés délicats, qu'il ne vous dit jamais de vous-même que les choses qui peuvent vous rendre heureux, mais vous sentez qu'il en tait, qu'il en ensevelit dans son coeur, où elles aigrissent, de toutes différentes, et le plaisir qu'il a à vous voir lui est si cher qu'il vous ferait crever de fatigue plutôt que de vous quitter. Un troisième a plus de sincérité, mais la pousse jusqu'à tenir à ce que vous sachiez, quand vous vous êtes excusé sur votre état de santé de ne pas être allé le voir, que vous avez été vu vous rendant au théâtre et qu'on vous a trouvé bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter entièrement de la démarche que vous avez faite pour lui, que d'ailleurs déjà trois autres lui ont proposé de faire et dont il ne vous est ainsi que légèrement obligé. Dans les deux circonstances, l'ami précédent aurait fait semblant d'ignorer que vous étiez allé au théâtre et que d'autres personnes eussent pu lui rendre le même service. Quant à ce dernier ami, il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à quelqu'un ce qui peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit avec force : « Je suis comme cela. » Tandis que d'autres vous agacent par leur curiosité exagérée, ou par leur incuriosité si absolue, que vous pouvez leur parler des événements les plus sensationnels sans qu'ils sachent de quoi il s'agit ; que d'autres encore restent des mois à vous répondre si votre lettre a trait à un fait qui concerne vous et non eux, ou bien s'ils vous disent qu'ils vont venir vous demander quelque chose et que vous n'osiez pas sortir de peur de les manquer, ne viennent pas et vous laissent attendre des semaines parce que n'ayant pas reçu de vous la réponse que leur lettre ne demandait nullement, ils avaient cru vous avoir fâché. Et certains, consultant leur désir et non le vôtre, vous parlent sans vous laisser placer un mot s'ils sont gais et ont envie de vous voir, quelque travail urgent que vous ayez à faire, mais s'ils se sentent fatigués par le temps, ou de mauvaise humeur, vous ne pouvez tirer d'eux une parole, ils opposent à vos efforts une inerte langueur et ne prennent pas plus la peine de répondre, même par monosyllabes, à ce que vous dites que s'ils ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos amis a tellement ses défauts que pour continuer à l'aimer nous sommes obligés d'essayer de nous consoler d'eux – en pensant à son talent, à sa bonté, à sa tendresse – ou plutôt de ne pas en tenir compte en déployant pour cela toute notre bonne volonté. Malheureusement notre complaisante obstination à ne pas voir le défaut de notre ami est surpassée par celle qu'il met à s'y adonner à cause de son aveuglement ou de celui qu'il prête aux autres. Car il ne le voit pas ou croit qu'on ne le voit pas. Comme le risque de déplaire vient surtout de la difficulté d'apprécier ce qui passe ou non inaperçu, on devrait, au moins, par prudence, ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet où on peut être sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne concordent jamais. Si on a autant de surprises qu'à visiter une maison d'apparence quelconque dont l'intérieur est rempli de trésors, de pinces-monseigneur et de cadavres quand on découvre la vraie vie des autres, l'univers réel sous l'univers apparent, on n'en éprouve pas moins si, au lieu de l'image qu'on s'était faite de soi-même grâce à ce que chacun nous en disait, on apprend par le langage qu'ils tiennent à notre égard en notre absence quelle image entièrement différente ils portaient en eux de notre vie. De sorte que chaque fois que nous avons parlé de nous, nous pouvons être sûrs que nos inoffensives et prudentes paroles, écoutées avec une politesse apparente et une hypocrite approbation ont donné lieu aux commentaires les plus exaspérés ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables. Le moins que nous risquions est d'agacer par la disproportion qu'il y a entre notre idée de nous-même et nos paroles, disproportion qui rend généralement les propos des gens sur eux aussi risibles que ces chantonnements des faux amateurs de musique qui éprouvent le besoin de fredonner un air qu'ils aiment en compensant l'insuffisance de leur murmure inarticulé par une mimique énergique et un air d'admiration que ce qu'ils nous font entendre ne justifie pas. Et à la mauvaise habitude de parler de soi et de ses défauts il faut ajouter, comme faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer chez les autres des défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Or, c'est toujours de ces défauts-là qu'on parle, comme si c'était une manière de parler de soi détournée, et qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer. D'ailleurs il semble que notre attention toujours attirée sur ce qui nous caractérise le remarque plus que toute autre chose chez les autres. Un myope dit d'un autre : « Mais il peut à peine ouvrir les yeux » ; un poitrinaire a des doutes sur l'intégrité pulmonaire du plus solide ; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent pas ; un malodorant prétend qu'on sent mauvais ; un mari trompé voit partout des maris trompés ; une femme légère des femmes légères ; le snob des snobs.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.470 et suiv, Pléiade I, Clarac et Ferré

Kairos

Minuit moins le quart. J'aurais dû noter sur le moment (il faut toujours tout noter sur le moment — après ce n'est plus la même chose…)

Renaud Camus, Parti pris, journal 2010, p.127

Mœurs hôtelières

Je loge à Lublin au bord de la Bystrzyca, dans un, comme on me dit, bon hôtel. La ville a été fondée au Xe siècle; mon hôtel en est un vestige. Quand j'y entre, le soir, il y a là un portier qui repose, comme une momie dans son sarcophqge, dans un réduit sur l'arrière, il a rabattu sa casquette sur son visage et il ne comprend rien. S'il donne ensuite un signe quelconque, il ne répond qu'à une image de rêve, il a seulement compris ce que le rêve a laissé passer. Je monte l'escalier. Sa rampe est de marbre presque vrai, provisoirement de bois peint en blanc. Je loge au deuxième étage. Les murs ont été blanchis, huilés, au Xe. Plus tard, ils sont devenus gris, suivant un instinct naturel. Plus tard encore, l'hôtel s'est plusieurs fois trouvé en territoire de guerre; on a tiré à la mitrailleuse à l'intérieur du bâtiment; bien des murs et des portes sont criblés de trous, de fissures. L'administration de l'hôtel, d'une grande culture historique, veille à la conservation des traces. Depuis lors, des usages militaires se sont aussi transmis dans l'hôtel: on hurle le matin de bonne heure dans les couloirs comme pour ordonner l'assaut, on entretient à travers la porte des conversations terrifiantes. Et au-dessous de moi, dans la cour, on a dressé une machine qui travaille de six heures du soir à environ quatre heures de matin et feule comme une locomotive. On se met au lit, alors cela cogne en mesure, et l'on a vite le sentiment d'être en guerre ou de rouler en wagon-lit; illusion gratuite.

Alfred Döblin, Voyage en Pologne p.159 (Flammarion 2011)

Nathalie Granger

Nathalie Granger passe à Paris en ce moment. Quelques recherches ont permis de confirmer que le film avait été présenté à Venise en 1972.
Mais est-ce la même qui, dans un film montré à Venise, partageait avec une autre femme une grande maison blanche, isolée?
Renaud Camus, Passage, p.95
La femme est encore jeune. La femme est encore jeune. C'est la même qui, dans un film montré à Venise, cette année-là, partage avec une autre une grande maison blanche isolée, sur une légère hauteur.
Ibid., p.172
Mais est-ce la même qui partageait avec Lucia Bosé une grande maison blanche, isolée ?
Renaud Camus, Échange, p.132
Quelques indications: Jeanne Moreau (L'immortelle, le marin, la légende devenue réalité), Marguerite Duras (l'Inde, Venise, Le Vice-Consul, Peter Morgan), la maison blanche (avec un balcon ou la Maison blanche), Lucia Bosé (Violanta, Travers p.257) (Lucia Joyce, la folie, etc).
En août, le bureau de presse d'Unifrance l'informe que Nathalie Granger a été sélectionné pour représenter la France à la Mostra de Venise, tandis que Richard Roud confirme à Luc Moullet que le film a été retenu par le Comité de sélection du Festival de New York. Marguerite n'ira ni à Venise ni à New York cette année-là, mais, début septembre, elle recevra des Services techniques du C.N.C. la carte professionnelle N° 3742 qui lui permettra, l'informe-t-on, «d'exercer les fonctions de Réalisatrice de films de longs métrages».

Jean Vallier, C'était Marguerite Duras, tome 2

Quatrième méditation

La soif de connaissance de Descartes m'émeut. Quelle lutte contre la frustration. Non, il ne reproche pas à Dieu de l'avoir créé faillible et non pas parfait, mais c'est par un effort qu'il se retient de le faire.
Et je n'ai aucun droit de me plaindre, si Dieu, m'ayant mis au monde, n'a pas voulu me mettre au rang des choses les plus nobles et les plus parfaites; […]
Méditation quatrième, §15
Quelle est la source de mes erreurs ? Ma liberté est infinie (semblable à celle de Dieu), mais ma compréhension, mon intelligence, est limitée (quoique je puisse l'utiliser sans limite, aussi longtemps que je le souhaite en l'appliquant à tous les objets que je souhaite):
C'est à savoir, de cela seul que, la volonté étant beaucoup plus ample et plus étendue que l'entendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites, mais que je l'étends aussi aux choses que je n'entends pas; auxquelles étant de soi indifférente, elle s'égare fort aisément, et choisit le mal pour le bien, ou le faux pour le vrai. Ce qui fait que je me trompe et que je pèche.
Méditation quatrième, §10
Tout le raisonnement tient du "ils sont trop verts": si j'avais été tout seul, j'aurais pu être parfait (Dieu m'aurait peut-être accordé la perfection), mais nous sommes si nombreux qu'un peu de diversité due aux erreurs (imperfections, défauts) des uns et des autres, c'est sans doute "mieux" malgré tout, plus parfait du point de vue divin:
Et je remarque bien qu'en tant que je me considère tout seul, comme s'il n'y avait que moi au monde, j'aurais été beaucoup plus parfait que je ne suis, si Dieu m'avait créé tel que je ne faillisse jamais. Mais je ne puis pas pour cela nier que ce ne soit en quelque façon une plus grande perfection dans tout l'Univers, de ce que quelques-unes de ses parties ne sont pas exemptes de défauts, que si elles étaient toutes semblables.
Méditation quatrième, §15
Ce sont véritablement des méditations et véritablement un exercice spirituel:
Car quoique je remarque cette faiblesse en ma nature, que je ne puis attacher continuellement mon esprit à une même pensée, je puis toutefois, par une méditation attentive et souvent réitérée, me l'imprimer si fortement en la mémoire, que je ne manque jamais de m'en ressouvenir, toutes les fois que j'en aurai besoin, et acquérir de cette façon l'habitude de ne point faillir.
Méditation quatrième, §15
«Car quoique je remarque cette faiblesse en ma nature, que je ne puis attacher continuellement mon esprit à une même pensée»: toute personne contemporaine qui "pratique" la méditation sait que ce flot de pensées continuel, c'est ce que tente d'interrompre la méditation.
Mais Descartes ne veut pas l'interrompre pour "faire le vide", non, il souhaite se concentrer sur une seule pensée, imprimer une seule pensée en sa mémoire: ne jamais donner son jugement que sur les choses qu'il conçoit parfaitement en vérité.

La force de son désir me remplit d'admiration.

Une hérédité chargée

Qui, à qui j'expliquais que le fils de François Mauriac avait épousé une petite-nièce de Proust et d'Edmond Rostand, m'avait répondu avec incrédulité: «C'est possible, ces choses-là?»
Lundi 21 mai 1951

Marie-Claude me présente à ses deux grands-mères: la sœur d'Edmond Rostand, Mme Louis Mante-Rostand et la belle-sœur de Marcel Proust, Mme Robert Proust… La première dans un bel hôtel de la rue du Bac avec une vue de jardins dont le silence et la verdure vous transportent très loin de Paris; la seconde dans un appartement sinistre et nu de l'avenue de Messine. Mme Gérard Mante nous rejoint chez sa mère. Nous prenons un verre en face du Fouquet's, puis dînons square Lamartine. Marie-Claude me raccompagne à la maison.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.168 (Grasset, 1978)


Extrait de conversation :
— Tu connais la BD XIII ?
— Euh oui, un peu, de nom…
— Eh bien, c'est un plagiat complet de Ludlum. Quand je l'ai commencée, je n'en revenais pas, cela aurait pu mener à un procès. Enfin, je suppose que Ludlum s'en fiche. Enfin, juste le début, après ça diverge. Un peu comme La bicyclette bleue et Autant en emporte le vent, je crois. Il y avait bien eu un procès?
— Oui. Tu sais ce que c'est, La bicyclette bleue?
— Euh non.
— C'est Malagar. Régine Desforges vit avec Pierre Wiazemsky, tu vois qui c'est?
— Je ne connais qu'Anne.
— C'est son frère, le dessinateur Wiaz.


Une info est sous-entendue dans cette conversation: les enfants Wiazemsky sont les neveux de Claude Mauriac, sa sœur ayant épousé le prince Wiamzemsky, rencontré pendant la guerre. Lorsque Claire le présenta à son père François Mauriac, celui-ci, inquiet, demanda à Henri Troyat, ami intime de la famille, qui était ce prince de pacotille: c'était un "vrai" prince.

Sage précaution

Samedi 27 janvier 1945.

[…] La menace qui pesait sur la vie de mon père et qui la hantait depuis des semaines s'écartait. Inutiles les verrous de sûreté de la porte, et l'ange gardien, si gênant qu'on omettait malgré tout de faire appel à lui. Notre voisin du dessous allait pouvoir enlever la prudente pancarte épinglée sur sa porte et portant, en lettres bien lisibles, ses noms et qualités afin que les assassins ne pussent se tromper d'étage et de victime… Nous savons par la cuisine que ces bruits de représailles en cas de condamnation à mort de Maurras étaient venus jusqu'à lui et qu'il avait jugé bon de prendre cette mesure de précaution.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.125 (Grasset, 1978)

Entre deux maux

Il faut savoir préférer un mauvais journal à pas de journal du tout.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.67 (Grasset, 1978)

La joie

— l'homme peut être un héros dans la peine — il n'est divin que dans la joie...

Kleist, Penthésilée, p 75 traduit par Julien Gracq (José Corti)
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