A propos d'une phrase de Proust

En un quart de siècle, depuis leur première croisière sur le Nil [celle des sœurs Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson], la connaissance du Moyen-Orient antique avait progressé à pas de géant. Le déchiffrement des hiéroglyphes puis du cunéiformes, la découverte de quantité de tablettes et d'inscriptions sur les murs des temples révélèrent un monde, jusque-là inconnu, de courriers officiels, d'accords commerciaux et d'échanges diplomatiques. De nouvelles découvertes occupaient régulièrement la une des journaux.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.240, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn
Proust est connu pour avoir rendu compte des nouveautés technologiques comme le téléphone, l'automobile ou l'électricité. Je viens de comprendre que lorsqu'il parle d'un poème égyptien ou de Maspero, il parle également de l'actualité de son époque.
Mais il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le moraliste du « Premier Paris » nous dit d'un événement, d'un chef-d'oeuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut « son heure de célébrité » : « Qui se souviendra de tout cela dans dix ans ? », à la troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on connaît encore intégralement ? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait « vu le moment où j'allais lui baiser les mains », je ne rougis pas seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M. de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses souvenirs ; ce « potin » m'éclaira sur les proportions inattendues de distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est fait l'esprit humain ; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.478, Clarac tome I

Un témoignage d'époque sur le massacre des Arméniens

De tels désagréments ne valaient toutefois pas qu'on s'y attarde, comparés au sort des émigrants arméniens qe les douaniers de Jaffa maltraitèrent en les séparant de leurs familles sous les yeux des jumelles [Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson] alors qu'ils tentaient d'embarquer. Et encore, ne s'agissait-il là que d'un exemple parmi tant d'autres de l'oppression qui, note Agnes «faisait à ce moment-là couler le sang arménien dans les vallées et jusque dans les églises». Rendel Harris et son épouse, Helen, sillonnaient l'Arménie à cheval depuis le début du mois de mars [1896], en aidant les évangélistes britanniques et américains à fournir les secours de première nécessité à la population suite aux massacres de l'automne et de l'hiver précédents. Ils trouvèrent des villes ruinées, des familles endeuillées, des villages pillés, des vignes abandonnées.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.262, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn

Une carte d'Anne Sarraute

Le 28 décembre j'ai acheté Voyageur en automne chez un antiquaire qui propose des "bibliothèques" intéressantes au milieu des services à café (les livres de morts? sans doute, mais pas que).

En rangeant le livre cette après-midi, j'y trouve une carte à en-tête de La Quinzaine littéraire. Elle est écrite au feutre bleu, simplement datée "mardi".
Cher Georges,
Je pensais vous voir au comité mercredi dernier, c'est pourquoi je ne vous ai pas envoyé ce questionnaire pour le dossier de cet été. Je l'ai fait parvenir à Claude Simon à Paris auprès de qui vous m'aviez dit pouvoir vous entremettre. N'oubliez pas, j'ai peur qu'il parte dans le midi et c'est pour début juin.
Tenez-moi au courant, s'il vous plaît.
Je vous embrasse.
Anne

Il ne s'agit que de trois feuillets…
Je connaissais Nathalie et Claude, je ne savais pas qu'il y avait Anne.
Pourquoi me dis-je qu'il doit s'agir de Georges Raillard?

En lune de miel avec mon frère

Ce livre apparaît à la fin de cette liste. Comme celle-ci n'était pas trop décalée par rapport à mes appréciations, j'ai décidé de tenter la lecture. (Apparemment il n'est pas encore traduit).

L'auteur a été "abandonné (planté?) au pied de l'autel" par sa fiancée. Comme les invités avaient déjà réservés, ils sont venus malgré tout et le frère de l'auteur a organisé à la place du mariage une fête de consolation. De fil en aiguille, les deux frères sont partis pour un tour du monde.
En réalité, le livre n'est pas un récit de voyage très précis. Il présente des vignettes. C'est aussi un livre d'introspection et de découvertes des autres (qui suis-je, qui est mon frère, que veux-je vraiment). C'est à la fois un livre attachant, tonique, qui n'offre pas cependant de grandes découvertes autre que celle de se rendre compte une fois de plus que nous connaissons déjà les lois de la sagesse. Le problème serait plutôt de les appliquer.
At the end of a lasagna dinner on our last night in Banos, Kurt asked Dean if he had any final words of wisdom.
"Do what's right", he answered without pause.
Pow. Simple. Sane. Stronger than a self-help book or a twelve-step program. Dean didn't bother to elaborate. He tore off a chunk of bread knowing there was no room for misinterpretation.
As we left Banos the next morning, Kurt unzipped his bag and grabbed a hotel towel. He stared at it, then threw it on the floor.
"Goddam Dean", he said. "I won't be able to lift anything from hotel again".

Franz Wisner, Honeymoon with my brother, vers la fin du chapitre 19


A la fin d'un dîner de lasagnes lors de notre dernière nuit à Banos, Kurt demanda à Dean s'il avait un ultime précepte de sagesse.
«Faites ce qui est juste» répondit-il sans marquer de temps de réflexion.
Pouh. Simple. Sage. Plus sûr qu'un livre de self-help ou un programme en douze étapes. Dean ne prit pas la peine de développer. Il rompit un morceau de pain, sachant qu'il n'y avait aucune confusion possible.
Alors que nous quittions Banos le matin suivant, Kurt ouvrit son sac et attrapa une serviette de toilette de l'hôtel. Il la fixa puis la jeta à terre.
«Maudit Dean, dit-il. Je ne vais plus arriver à emporter quoi que ce soit des hôtels».
Le voyage se termine en Afrique, le continent réputé pour être le plus dur aux voyageurs. L'auteur résume ses conclusions :
In fact, if you limited me to just one adjective to describe the world, I'd use poor.
[…] They'd [American children] recognized that poverty doesn't automatically equate unhappiness. Some of the biggest smiles we've seen have been in areas where people have the least.

Ibid, vers la fin du chapitre 25


En fait, si vous me demandiez de décrire le monde en un mot, je répondrais: pauvre.
[…] [Les enfants américains qui viendraient ici] apprendraient que pauvreté ne signifie pas automatiquement tristesse. Certains des plus larges sourires que nous avons vus venaient des endroits où les gens possèdaient le moins.
Enfin, je ne résiste pas au plaisir de transcrire cette conversation, qui me fait penser à H. refusant d'aller dans le Bronx ou aux gens nous disant de ne pas vadrouiller seuls à la Nouvelle Orléans.
In Kenya, we decided we needed a movie fix. Kurt opted for AH, while I went to Training Day, with a plan to meet in the lobby afterward. After Denzel's downfall, I finished my popcorn by the door and started to chat with a couple of Kenyans who'd seen the film. No way they'd go to the United States, they said. Too dangerous. Too many killings on the streets. Here we were in Nairobi, one of the most crime-ridden cities of the planet, and thes guys were petrified about Nebraska, Graceland, Highway 1, and the rest of America, thanks to Hollywood. I tried to explain it wasn't all that bad, but ended up confusing everyone. Including me.
"Sure, we have a lot of crime, but mostly it's centered in certain areas."
"Same as here."
"Here seems much more dangerous".
"How can it be? We have knives. You have expensive guns."

Ibid, vers la fin du chapitre 25


Au Kenya, nous avons décidé que nous avions besoin d'une dose de cinéma. Kurt choisit AH et moi Training day, avec l'intention de nous retrouver dans le hall après la séance. Après la chute de Denzel, je finis mon popcorn à la porte et commença à discuter avec un couple de Kenyans qui avaient vu le film. Rien au monde ne les ferait aller aux Etats-Unis, disaient-ils. Trop dangereux. Trop de meurtres dans les rues. Nous étions ici à Nairobi, l'une des villes de la planète la plus dévastée par le crime, et ces gens étaient terrorisés par le Nebraska, Graceland, la Highway 1 et le reste de l'Amérique grâce à Hollywood. Je tentai d'expliquer que ce n'était pas si terrible, mais finis par embrouiller tout le monde. Moi compris.
«Bien sûr, il y a beaucoup de crimes, mais en grande partie concentrés dans quelques quartiers.
— Pareil ici.
— Ici, ça paraît beaucoup plus dangereux.
— Difficile à croire. Nous avons des couteaux. Vous avez des armes à feu hors de prix.»

Les livres «morts»

Schechter partit pour Le Caire en décembre 1896, dès la fin du premier semestre universitaire, muni d'une lettre d'introduction du grand rabbin de Londres, Hermann Adler, au grand rabbin du Caire, Aaron Raphaël Ben Shim'on. Une fois sur place, il dut passer de nombreuses heures, voire des journées entières, à fumer des cigarettes en sirotant du café en compagnie du grand rabbin jusqu'à ce que celui-ci le récomprense de sa patience en lui accordant sa confiance et en l'emmenant à la synagogue Ben Ezra, la plus ancienne du Caire1. A l'extrémité d'un passage couvert, Schlechter aperçut une ouverture en hauteur dans un mur à laquelle seule une échelle permettait d'accéder. Schechter, en y montant, aperçut de quoi faire frissonner d'enthousiasme un érudit de sa trempe: une «salle sans fenêtres et sans portes de belles dimensions» remplie d'un fatras de livres et de papiers, de manuscrits et de textes imprimés, abandonnés là sans ordre depuis plus de huit siècles. Il venait de découvrir, comme il s'y attendait d'ailleurs à moitié, une gueniza.

Le mot «gueniza», expliquerait Schechter dans une lettre au Times, «vient du verbe hébreu "ganaz" et signifie cachette ou trésor. C'est un peu l'équivalent pour les livres de la tombe pour les hommes. C'est un peu l'équivalent pour les livres de la tombe pour les hommes. Quand l'esprit qui les habite les quitte, nous enfouissons les corps afin de leur épargner toute injure. De même, quand un écrit ne sert plus à rien, nous le mettons à l'abri pour lui éviter d'être profané2».

Une loi juive interdit la destruction du moindre document contenant les quatre lettres du saint nom, le tétragramme. Dans la plupart des cas, on enfouit sous terre, à la manière des restes humains, les documents en question qui, sous les climats humides, ne tardèrent pas à se décomposer. Dans les pays chauds et secs, les guenizot consistaient parfois en simples cavers ou en jarres, où les documents demeuraient intacts pendant des années, voire des siècles, comme à la synagogue Ben Ezra du Caire.

Les guenizot recevaient, outre les livres «morts», des ouvrages en mauvais état, dont certaines pages manquaient, ou «en disgrâce» parce que leur contenu ne semblait pas tout à fait orthodoxe. Au fil du temps, n'importe quel document écrit dans la langue sacrée, qu'il s'agît d'une chanson d'amour ou à boire, d'un testament ou d'un contrat de mariage, pouvait échouer dans une gueniza. Depuis huit siècles, l'ouverture en hauteur dans le mur de la synagogue Ben Ezra servait en quelque sorte de dépotoir aux écrits hébreux dont la communauté juive du Caire ne voulait plus.

Schechter décrivit aux lecteurs du Times la salle plongée dans la pénombre en des termes que n'aurait pas reniés Darwin:
«C'est un champ de bataille de livres où se sont affontées les œuvres de bien des siècles et om ne gisent plus que des feuilles éparses. Certains combattants ont péri sur le coup et sont tombés en poussière à l'issue d'une terrible lutte pour leur espace vital tandis que d'autres s'entassent en monceaux informes, impossibles à détacher les uns des autres sans endommager irrémédiablement les textes, même en s'aidant d'un produit chimique. Dans leur état actuel, ces monceaux de papiers présentent de curieuses associations: il arrive ainsi qu'on découvre un extrait d'un ouvrage de science niant l'existence des anges ou du diable, attaché à une amulette où ces mêmes êtres (surtout le diable) sont priés de bien se tenir et de ne pas s'opposer à l'amour de Miss Yair pour on ne sait plus qui3

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.271-272, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn



Notes:
1 : Stefen Reif, A Jewish Archive from Old Cairo (Richmond, 2000), p.19.
2 : Cf. le Times du 3 août 1897.
3 : Ibid.

Paul Claudel

Mardi 9 avril 1946

Placé à la gauche Paul Claudel, lors d'un déjeuner organisé par Pierre Brisson, au Ritz, en son honneur, je suis amené à défendre le Stendhal du Rouge et de la Chartreuse, et le Flaubert de l'Education, qu'il traite superbement d'imbéciles et d'impuissants. il explique comment l'auteur du Rouge et le Noir a amoindre et édulcoré la véritable aventure de Brangues à laquelle il emprunta le sujet de son roman. «En somme, c'est Le Rose et le Noir», interrompt le professeur Mondor. A propos de Stendhal, toujours, Claudel se lance dans une charge violente contre l'introspection affirmant que l'homme est ce qu'il fait, non ce qu'il pense. Je ne peux m'empêcher de dire: «C'est aussi ce que Sartre prétend…», interruption qui fait rire toute la table (surtout mon père et Henri Mondor) et le rend visiblement furieux.
Paul Claudel, si curieux que cela puisse paraître, n'a pas du tout l'air de cet «académicien malgré lui» dont on a parlé. Un surcroît d'orgueil illumine au contraire son beau visage de vieux pontif-paysan. «On voit l'importance de cette Académie tant vilipendée à la joie de ceux qui y entrent», me dit ensuite mon père.
L'exultation de Mondor n'était en effet dépassée que par celle de Claudel. Et pourtant, Claudel…
Il déchire à belles dents hommes et choses avec l'alacrité joyeuse et sans remords du génie, sa forte mâchoire semblant broyer les mots qu'il prononce. Il ne s'attendrit que sur le Japon, dont James de Coquet, qui en revient, raconte les immenses destructions. Moins sourd que je ne le pensais, avec un visage que les contorsions et les rictus ne réussissent pas à rendre méchant.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.275-276 - Grasset, 1978

Tareq Oubrou et l'ostentation de l'islam

En mars 2013, j'ai acheté et lu L'islam que j'aime, l'islam qui m'inquiète, de Christian Delorme.
Je l'ai acheté avant tout à cause d'une préface de Tareq Oubrou.
Je ne connaissais pas cet imam, je n'en avais jamais entendu parler avant de feuilleter ce livre. La préface commençait (presque: le deuxième paragraphe) ainsi:
[…] Pour ma part, j'appartiens à ces musulmans qui ont la chance de rencontrer le christianisme à travers des hommes et des femmes de grande qualité. Et je prie ici d'emblée le lecteur d'excuser l'intrusion de mon «je» dans cette préface. Il n'est que l'expression d'un témoignage qui s'inscrit dans l'esprit même de l'ouvrage.

Ma première rencontre islamo-chrétienne remonte à une période où j'étaits encore dans le ventre maternel, vers la fin des années cinquante. Ma mère, enceinte, suivait alors des cours de puériculture donnés par des religieuses catholiques dans une maison d'accueil (dar el-halîb)1 laquelle se trouvait dans une église de Taroudant (Maroc), ma ville natale. Elle y a confectionné sa première layette dont je garde encore affectueusement une pièce

[…] La deuxième rencontre, toujours au Maroc, eut lieu à l'école maternelle Sainte-Anne, dirigée par des sœurs, à Agadir cette fois-ci. Je ne fis donc pas mes premiers pas dans une école coranique, devant un «fqîh»2, dont l'image et la méthode d'enseignement étaient généralement sévères, mais dans une maternelle avec des sœurs d'une grande gentillesse. […]

Préface de Tareq Oubrou, L'islam que j'aime, l'islam qui m'inquiète, p.1 et 2, Bayard, 2012
Sainte-Anne, c'est aussi un souvenir pour moi. C'est le lieu de mes premières années de catéchisme et de ma première communion. C'est le lieu de souvenirs heureux et extrêmement vivaces. J'ai acheté le livre.

Quatrième de couverture:
«Pour toute une partie des habitants de culture musulmane, le recours à un islam ostentatoire fonctionne comme une compensation à l'exclusion qu'ils vivent ou ressentent. Avant de voir là une "montée de l'islam", constatons d'abord un échec de la République.»

Ibid, Christian Delorme, quatrième de couverture
Hier circulait sur internet une interview de Tareq Oubrou. En voici des extraits:
— La visibilité actuelle de l’islam fait peur à l’identité française, et elle est aussi nuisible à la spiritualité musulmane. Il faut en finir avec la bédouinisation de l’islam. Phagocyté par le wahhabisme saoudien, le salafisme consiste à bédouiniser l’islam avec des moyens technologiques particulièrement développés. C’est un retour à l’histoire pré-islamique mais certainement pas un retour à l’état de l’Islam. Cette visibilité identitariste n’a rien à voir avec un enracinement mystique ou spirituel, mais répond à une logique de minorités qui veulent se préserver en s’attachant aux écorces au lieu de s’attacher à l’esprit de la religion.
— Que voulez-vous dire par écorce ?
— Tout ce qui participe à l’islam folklorique de la visibilité à outrance. Le propre de la religion, c’est la discrétion, la modestie, le travail intérieur et non l’exhibition. Il faut changer complètement de paradigme.

Le 24 novembre 2015, interview de Pascal Meynardier pour Paris-Match



Notes
1 : Qui signifie «maison de lait»
2 : L'îmam, en dialecte marocain

Les actes du diable

Parce que je lis Nadler, Le philosophe, le prêtre et le peintre et les déboires de Descartes face aux théologiens, je souris en trouvant cet article du Monde: qu'auraient pensé les théologiens, est-ce très orthodoxe d'attribuer les catastrophes naturelles à Dieu?
«[…] Il y a trois grandes familles de riques. Dans notre jargon d'assureurs, nous parlons en anglais des «acts of God», des «acts of men» et enfin des «acts of evil». Les «acts of God», ce sont les catastrophes naturelles. La Terre est imparfaite, les rivières débordent, la terre secoue, les volcans entrent en étuption, les côtes sont submergées par des raz de marée. les phénomènes naturels ont toujorus été extrêmement prégnants. […] Ils représentent en moyenne 75% à 80% des destructions par an. La Terre reste la principale source de risque pour l'humanité.

Les «acts of men», ce sont les risques technologiques. Nous les créons et nous en créons beaucoup. Lorsqu'on a développé le nucléaire, nous avons créé des risques nucléaires. C'est la même chose pour à peu près tous les risques. […] Le progrès crée à peu près autant de risques qu'il en résout. La technologie, à l'heure actuelle, est en train d'être un pourvoyeur de risque extraordinaire. […]

Enfin, il y a des «actes du diable». Ce sont des destructions volontaires, intentionnelles de richesses et d'hommes. C'est ce que nous avons vécu ces jours-ci. […] Ce qui nous fait peur, c'est que les terroristes utilisent la technologie pour pouvoir y arriver, qu'ils n'utilisent non plus comme à l'heure actuelle des armes traditionnelles, mais recurent à d'autres moyens, comme par exemple le développent de virus bactériologiques, ou le nucléaire. Dans ce cas-là; on passerait de l'ère du terrorisme à l'ère de l'hyper-terrorisme. Cette phase, si elle survenait, créerait cette fois-ci une vulnérabilité mondiale aux conséquences considérables à l'échelle de l'humanité, puisqu'on peut imaginer, dans certains scénarios, des centaines de milliers de morts et des centaines de milliards de dégâts en une seule opération. […] les assureurs travaillent à l'heure actuelle sur le risque d'hyper-terrorisme.»

La menace d'un état terroriste : «Faisons attention: pour éviter de passer du terrorisme actuel à l'hyper-terrorisme, il faut absolument éviter que le terrorisme devienne un terrorisme d'Etat. C'est, à mon avis, l'enjeu de la phase qui s'ouvre, parce que si le terrorisme est appuyé par des Etats en matière de financement, de recherche, de moyens logistiques, on entrerait dans une ère d'hyper-terrorisme. […] C'est pourqoi il est fondamental que «l'Etat islamique», «Daesh», ne devienne pas un Etat en tant que tel, avec les moyens d'un Etat.»

Denis Kessler interrogé par Alain Franchon et Vincent Giret. Le Monde du 19 novembre 2015

L'Ultime secret du Christ

Ce livre nous avait été recommandé par une prof de grec biblique avec ces mots: «toutes les indications philologiques sont exactes».
Si vous avez une certaine culture chrétienne, ce livre ne vous apprendra pas grand chose sur l'histoire de Jésus et le Nouveau Testament (je ne connaissais pas le tombeau de Talpiot découvert en 1980) mais beaucoup de choses sur l'art de mettre en scène des révélations qui n'en sont pas. Exemple:
Tomas se pencha en avant, comme s'il s'apprêtait à dévoiler un grand secret.
— Le problème c'est que Jésus avait déjà une religion.
— Pardon?
Le Portugais se redressa, croisa les jambes et sourit en regardant d'un air amusé les visages ébahis d'Arnie Grossman et de Valentino Ferro.
— Il était juif.

José Rodrigues Dos Santos, L'Ultime secret du Christ, p.229, HC éditions 2013 (2011, traduit du portugais par Carlos Batista)
Bon. C'est un pétard mouillé; depuis Vatican II, cela est largement enseigné, en 2000 c'était même le contenu du premier cours de catéchisme des enfants de huit ans.
Cette mise en scène permet de présenter les faits comme s'ils étaient scandaleux (j'avoue que tout cela m'a beaucoup amusée en même temps que stupéfaite: comment, vraiment, cela n'était pas connu de tous?)
— Ma chère, dit-il. Vous n'avez toujours pas compris l'ultime conséquence du fait que Jésus était juif?
— Un juif qui a fondé le christianisme.
— Non, insista Tomas avec une pointe d'impatience. Le Christ n'était pas chrétien.

Ibid, p.240
(Pour cela que cela intéresse, c'est ce que l'on appelle "la troisième quête de Jésus", après la quête du Jésus historique (genre Renan ou Schweitzer — les premiers travaux dans ce domaine sont ceux de Reimarus) et le Jésus "réel" (travaux philologiques et exégétiques des années 50 cherchant à distinguer dans le Nouveau Testament ce qui a pu être réellement dit ou fait par l'homme Jésus — pour un aperçu, lire par exemple Joachim Jeremias), et enfin cette troisième quête qui cherche à replacer Jésus dans son contexte historique et social — voir par exemple les travaux du philosophe juif Daniel Boyarin)).

La conclusion à laquelle parviennent les protagonistes du livre est plutôt amusante (et parfaitement logique). Le côté amusant risque de ne pas vous apparaître, mais c'est que je cite hors contexte pour ne pas spoiler:
[…] Jésus était un prophète apocalyptique qui croyait fermement que le monde était proche de sa fin! Jésus avait une vision ultra-orthodoxe du judaïsme, allant jusqu'à affirmer qu'il n'était pas venu pour révoquer les Ecritures, mais pour les appliquer avec plus de rigueur encore que les pharisiens eux-mêmes! Jésus allait jusqu'à exclure les païens…
— Je vois d'ici votre tête, dit Tomas. Comment avez vous réagi à toutes les révélations de Patricia?
— Ça nous a abasourdis, évidemment. Imaginez notre stupéfaction! Personne n'en croyait ses oreilles! Et maintenant? Qu'allions-nous faire? […]

Ibid, p.443
L'ensemble du livre donne l'impression que le christianisme est un montage de toutes pièces des disciples après la mort de Jésus (une mise en scène orchestrée principalement par Paul). C'est très crédible, et j'imagine déjà certains en train de dire stupéfaits: «Mais comment pouvez-vous croire en sachant tout cela?»
Mais c'est justement que nous le savons, nous ne le découvrons pas. La dimension humaine (et révélée, mais révélée) des Ecritures nous est connue depuis longtemps maintenant.
En fait il y a deux types de réponses à cette question; une réponse proustienne: «le monde de nos croyances n'est pas affecté par nos observations» (citation à peu près) et une réponse de croyant: «la foi ne se vit pas au passé par une croyance aveugle en de vieilles phrases, mais au présent par la perception de signes au quotidien et ce sont ces signes qui valident en retour les Ecritures et les témoignages des saints».

Hommages conservés ici pour mémoire, quand tout cela sera derrière nous

Les messages de solidarité affluent de partout. En voici deux qui m'ont touchée plus particulièrement.
Le premier est très connu, c'est un commentaire sur le site du New York Times — enfin très connu des facebookiens, mais je ne sais pas si ce texte a tourné dans les médias. Je suis touchée par les messages qui viennent de l'étranger, c'est comme si leur amour nous autorisait à nous aimer enfin, au moins pour quelques heures.
Mais tout de même, ne sont-ils pas trop gentils? Il n'y a rien de si extraordinaire à l'odeur d'un croissant, il doit être possible de trouver cela ailleurs qu'en France, non? Je lis à voix haute la traduction de l'article à H. qui me répond: «trouver tout cela ensemble au même endroit? non, ce n'est peut-être pas si facile à trouver.»
Blackpoodles - Santa Barbara 1 day ago
France embodies everything religious zealots everywhere hate: enjoyment of life here on earth in a myriad little ways: a fragrant cup of coffee and buttery croissant in the morning, beautiful women in short dresses smiling freely on the street, the smell of warm bread, a bottle of wine shared with friends, a dab of perfume, children paying in the Luxembourg Gardens, the right not to believe in any god, not to worry about calories, to flirt and smoke and enjoy sex outside of marriage, to take vacations, to read any book you want, to go to school for free, to play, to laugh, to argue, to make fun of prelates and politicians alike, to leave worrying about the afterlife to the dead.
No country does life on earth better than the French.
Paris, we love you. We cry for you. You are mourning tonight, and we with you. We know you will laugh again, and sing again, and make love, and heal, because loving life is your essence. The forces of darkness will ebb. They will lose. They always do.
D'après Slate, l'origine de l'article a été identifiée par le capitaine. Je copie la traduction de Slate en la modifiant un peu:
La France incarne tout ce que haïssent les fanatiques religieux du monde entier: la jouissance de la vie ici sur terre d'une multitude de manières: une tasse de café qui embaume accompagnée d'un croissant le matin; de jolies femmes en robe courte souriant librement dans la rue; l'odeur du pain chaud; une bouteille de vin partagée entre amis, une trace de parfum, des enfants jouant au jardin du Luxembourg, le droit de ne pas croire en Dieu, de ne pas s'inquiéter des calories, de flirter et de fumer et de faire l'amour hors mariage, de prendre des vacances, de lire n'importe quel livre, d'aller à l'école gratuitement, de jouer, de rire, de débattre, de se moquer des prélats comme des hommes et des femmes politiques, de laisser aux morts les interrogations sur la vie après la mort.
Aucun pays ne profite aussi bien de la vie sur terre que la France.
Paris, nous t'aimons. Nous pleurons pour toi. Tu es en deuil ce soir, et nous le sommes avec toi. Nous savons que tu riras à nouveau et que tu chanteras à nouveau, que tu feras l'amour et que tu guériras, parce qu'aimer la vie est ton être-même. Les forces du mal vont reculer. Elles vont perdre. Elle perdent toujours.
Un autre témoignage est moins connu. C'est un poème de Natalia Antonova qu'une amie FB a posté sur son mur. J'aime beaucoup la première strophe. Je la lis en ayant en tête «Dans les rues de la ville il y a mon amour» et Swann «C’est gentil, tu as mis des yeux bleus de la couleur de ta ceinture».
A Paris ils posent les bonnes questions :
« Cognac, armagnac ou calva ? »
Et : « Pourquoi vos yeux sont-ils si bleus ? »
« Savez-vous comment rentrer chez vous ? »
« Est-ce enfin le moment de s'embrasser ? »

Les années 80 de Renaud Camus : l'adieu à Barthes

J'ai feuilleté l'album Roland Barthes sur le présentoir de la bibliothèque. J'ai eu la surprise (oui, je m'attendais à un ostracisme total) de voir que Renaud Camus était cité sur plusieurs pages, celui-ci a fourni plusieurs lettres et cartes postales.
Consolation douce-amère; parler de Renaud Camus littéraire, grand (très grand) écrivain français, c'est parler dans le désert, vivre en uchronie (sur le mode «que se serait-il passé si…» : si Barthes était mort plus tard, si quelques critiques ou universitaires avaient lu sérieusement ses livres, s'il était né dix ans plus tôt, etc, etc).
(Et en regardant cette photo (dégotée par un ami car cela ne m'amuse pas de suivre ces pérégrinations), je me demandais s'il était heureux, ce qu'il avait en commun avec son voisin: des souvenirs, une éducation? Qu'a-t-il de commun avec ces gens? Une conscience de petit blanc en pays assiégé? Mais qu'est-ce donc que cette culture de la peur?)

C'est le centième anniversaire de la naissance de Roland Barthes, je mets en ligne un ancien travail mené sur "les années 80 de Renaud Camus". Colloque en juin 2012 à Porto, trois mois après l'annonce à voter Marine Le Pen: inutile de préciser qu'il n'y a plus rien eu depuis: pourquoi s'intéresser au Renaud Camus littéraire quand Renaud Camus lui-même l'a condamné?

******************


Les années 80 de Renaud Camus se caractérisent par trois événements majeurs, tous trois du côté de la perte, soit, dans l’ordre chronologique, la mort de Roland Barthes, la fin interminable d’une histoire d’amour qui a duré une douzaine d’années et l’apparition du sida.

L’influence de Roland Barthes sur Renaud Camus est considérable. Influence ne doit pas être compris de façon restreinte, étroite, repérable ici ou là, mais à tout moment, on rencontre le nom de Barthes, une référence à Barthes, un souvenir de Barthes.
Renaud Camus l’a rencontré en mars 1974, en l’accostant au Flore pour l’invitant à venir voir un film de Warhol avec quelques amis. Il y a eu entre eux quelque chose que je ne sais s’il faut appeler amitié, des sentiments mêlés d'attirance et de distance qui se traduisirent par des relations suivies jusqu’à la mort de Barthes.

Jusqu’en 1983, chaque livre en porte la trace évidente, et ce n’est que peu à peu au cours de la décennie que cette présence s’estompera.

Passage, le premier livre publié en 1975 fut l’occasion d’une interview de Renaud Camus par Roland Barthes sur les ondes de France Culture le 19 mars 1975 .
De cet entretien, Renaud Camus se demandera plus tard, avec modestie et franchise, si ce soutien de Barthes n’était pas dû davantage à leur seule amitié qu’à une réelle appréciation de Barthes : en effet (dira Camus dans une série d’émissions avec Jean-Pierre Salgas sur France Culture), Barthes soutenait plutôt des auteurs comme Sollers ou Guyotat, qui bousculaient l’intérieur de la phrase tandis que lui, Renaud Camus, travaillait plutôt à la subversion du récit dans la lignée du Nouveau Roman.

Echange est publié en 1976 sous le nom de Denis Duparc. Cette fois-ci, c’est la quatrième de couverture qui non seulement est empruntée à Roland Barthes par Roland Barthes, mais en plus modifiée.
L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte…

Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture
Ce n’est que plus tard que Renaud Camus reconnaîtra qu’il avait peut-être été irrévérencieux, encore que son remords rétrospectif sonne un peu trop travaillé pour ne pas paraître une pose :
Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement [de folie], dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d'Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.

Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.221
En 1978 paraît Travers. Il est probable, en filligrane, et j'ai tenté de démontrer ici cette hypothèse, que ce livre est entièrement construit autour de la question posée dans S/Z : «que pourrait-être une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle ?»
C’est un collage à la façon de Bouvard et Pécuchet, mais alors que Bouvard et Pécuchet s’attaquaient à l’ensemble des connaissances humaines, le collage effectué par Travers concerne le Nouveau Roman et la critique littéraire des années 50 à 70. Si le résultat, c’est-à-dire le texte publié, est tout à fait explicite, l’intention, c’est-à-dire la parodie, n’est pas affichée, puisque qu'il s'agit de tenter «une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle?»
Je fais l'hypothèse qu'il s’agissait d’un livre destiné à Barthes, dans un double défi: répondre au défi d’écrire un livre qui soit une parodie sans l'afficher, et mettre Barthes au défi de le découvrir (par parenthèses, il est révélateur qu’un livre parodiant la critique littéraire sur le Nouveau Roman puisse être une parodie sans que cela soit perceptible au premier coup d’œil…).
Travers est paru en septembre 1978, onze mois après la mort de la mère de Roland Barthes. Nous savons quel chagrin cette mort causa à Barthes, il est probable que celui-ci n’ait jamais lu Travers de façon approfondie, au mieux l’a-t-il peut-être feuilleté, sans lui consacrer tout le temps que la découverte de la supercherie aurait exigé.

Tricks paraît en 1979 avec une préface de Roland Barthes. C’est un livre qui décrit de façon très explicite les aventures d’un soir jusqu’au «lâcher de foutre». La préface de Barthes sert de caution littéraire à un livre qui aurait peut-être été rejeté dans les limbes de la pornographie sans cela. Il joue aussi son rôle dans la reconnaissance des homosexuels en France, sans toutefois permettre la récupération de l’auteur pour une «cause», lui qui ne veut pas en faire une «cause», mais simplement un mode de vie parmi d’autres.

Les quatre premiers livres parus dans les années 70 sont donc tous liés à Barthes d’une façon ou d’un autre.


Le premier livre à paraître dans les années 80 est Buena Vista Park, en 1980 précisément. Il est dédicacé à Barthes dans les termes suivants: «Pour R.B., qui va sans dire», et l’exergue est une longue citation de RB par RB qui définit le terme de «bathmologie» : le livre est composé à la façon de RB par RB, c’est à dire que c’est une suite de fragments (comme le sont les Pensées de Pascal, Pascal étant lui-même posé comme le «patron» des bathmologues), rédigés à la troisième personne du singulier quand il s’agit de phrases subjectives.
L’ensemble du livre est destiné à illustrer le concept de bathmologie (RC dira lui-même qu’il n’était pas sûr que RB ait apprécié cette publicité donnée à un terme qui n’était jamais qu’une notion parmi d’autres dans RB par RB).

Mais là encore la mort veille : le livre arrive chez l’éditeur Hachette-P.O.L le jour même de la mort de Roland Barthes, le 26 mars 1980.

L’écriture du livre suivant commence le 16 avril 80. C’est un journal de voyage qui paraîtra en 1981 sous le titre de Journal d’un voyage en France. Le journal ne commente pas la mort de Barthes comme si c’était un sujet en soi, mais y fait allusion à plusieurs reprises. On apprend par exemple que Renaud Camus et Barthes avaient prévu de partir ensemble à Venise en mars 1980, et que cela ne s’est pas fait à cause de l’accident de Barthes1. Plus haut dans le livre, un amant demande à Camus quel était la nature de ses relations avec Barthes:
Toujours à propos de RB (l’insomnie procède par à propos : il est entendu que nous ne dormons pas), Dennis, hier soir, mardi soir (cela semble très loin), comme nous revenions de la Maison de la Radio, m’a demandé si j’avais jamais «fait des choses» (oui, je crois que c’était son expression, enfin je traduis) avec lui.
— Quelle drôle de question… Qu’est-ce qui vous prend ? (Il était à ce moment là, il est vrai, passablement herbé, ayant partagé un ou deux joints avec certains techniciens, ou plutôt techniciennes, du studio d’enregistrement.)
— Oh, tu peux bien me dire, maintenant. Ça n’a plus beaucoup d’importance…
— Non, jamais, évidemment.
Et pourtant… Ça lui aurait fait plaisir, et tout ce qui lui aurait fait plaisir, je regrette maintenant de ne l’avoir pas fait. Et si je ne l’ai pas fait, c’est à cause de sentiments, de convictions, qui ne sont même pas les miens. Qui sait, c’est peut-être à cause d’un criticaillon qui a l’air d’un rat, que je méprise, que je ne méprise même pas bien fort, et qui deux ou trois fois a insinué par écrit que j’étais quelque chose comme le «protégé» de Roland Barthes ; par le seul souci idiot de ne pas donner raison à quelqu’un qui ne m’est rien. Quelle sottise…
[…] Quelle niaiserie de se plier, crainte de paraître immoral, au code moral des autres, d’observer, par pure lâcheté, des conventions morales qu’on ne respecte pas.

JVF, p.35
D’une certaine manière, en forçant à peine le trait, on pourrait soutenir que Journal d'un voyage en France est une longue glissade vers le Sud, vers la tombe de Roland Barthes à Urt. Il y aura bien encore une ou deux étapes, à Bayonne ou Bordeaux, mais déjà le voyage a mentalement pris fin. Ce n’était pas le but du voyage quand Renaud Camus a proposé ce livre (et donc ce voyage) à Paul Otchakovski-Laurens, mais c’est bien ce qu’il est devenu de fait, sans que jamais que RC ne le reconnaisse explicitement.

Le livre suivant sera le quatrième tome des Eglogues et le deuxième des Travers. Il s’intitule Été (dans un jeu de redoublement d’un titre d’Albert Camus). En quelques lignes, Renaud Camus reconnaît explicitement ce qu’il doit respectivement à Roland Barthes et à Jean Ricardou, qui seraient respectivement l’esprit et la lettre, le fond et la forme, si l’on voulait absolument réduire la réalité à des formules:
— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement. Son œuvre est une prodigieuse anthologie, un inépuisable réservoir de procédés pour les écrivains.

Été, p.110-111
En 1983, Roland Barthes fait une apparition dans les trois dernières pages de Roman Roi. En quelques mots sont esquissés une biographie et un hommage.
Bizarrement, la seule âme qui vive, la plus vivante en tout cas, que je laisse derrière moi, à Back, est celle d’un Français, Roland B. que j’ai rencontré, lui aussi, au café Français, cet hiver. Le pauvre, il n’aura pas connu un Back bien gai ! Il est aide-bibliothécaire à l’Institut de la rue Voslär et lecteur à l’université. Nous avons presque exactement le même âge, à dix jours près , il n’a pas connu son père, tué dans un combat naval moins d’un an après sa naissance, il a été élevé par sa mère, il a pass » de longs mois dans des sanatoriums. Tant de coïncidences n’auraient pas suffi, bien sûr, à fonder notre affection mutuelle, qui est grande. Nous avons passé de longs moments ensemble, des derniers mois. Il s’est même plus ou moins installé rue Donëck. Et je l’ai emmené plusieurs fois au Palais. Je pensais qu’il pouvait intéresser Roman, le distraire, lui parler de la France d’aujourd’hui. C’est ce qui est arrivé. Diane aussi s’est prise pour lui d’amitié. Mais d’infimes nuances l’ont inscrit plutôt dans la mouvance de sympathie de Roman. Personne ne peut être également l’ami des époux, je l’ai souvent remarqué, et Diane a tendance, sans que peut-être elle s’en rendent compte, à tenir subtilement à distance les hommes et les femmes dont Roman, par les goûts, les intérêts, la conversation, se sent proche. Le Français, néanmoins, leur plaisait à tous les deux. […] Je soupçonne R.B. d’être un tant soit peu marxiste. Mais c’est chez lui un parti plus philosophique que politique. Nous nous entretenions surtout avec lui de théâtre antique ou de Gide, quoique Diane aimât aussi le faire parler, en passant, de Bertolt Brecht ou de Jean-Paul Sartre.

Roman Roi, p.498-499
Ces quelques lignes nous expliquent la biographie d’Homen : nous ne pouvions nous en douter p.268, mais la jeunesse d’Homen était calquée sur celle de Barthes. D’autre part, le lecteur qui parvient aux dernières pages de Roman Roi en 2012 (ou 2015) sait que Roman est peu ou prou RC, tandis que Diane est William Burke, le compagnon de la vie de RC pendant une douzaine d’années (1969-1981): le passage décrit donc l’équilibre des forces par rapport à Barthes, sachant que Burke était traditionnellement la personne charismastique du couple (cf L'Inauguration de la salle des Vents paru en 2003), celui qui fréquentait Warhol, Jasper Johns ou Gilbert & Georges. A noter également l’évocation de Jean-Paul Sartre.

A la suite de Notes achriennes2 parues en 1982, et qu’on pourrait sous-titrer «regards homosexuels sur la société», RC a été invité par le magazine Gai Pied à tenir une chronique mensuelle. Celles-ci seront réunies dans un livre, Chroniques achriennes. On trouve dans ce livre une intéressante controverse avec Sollers (enfin, c’est beaucoup dire, je ne sache pas que Sollers ait répondu). Renaud Camus s’insurge violemment contre la description donnée de Barthes dans Femmes, et accuse Sollers d’homophobie (comme je ne sais pas si l’on disait déjà à l’époque).
Certes, dans Femmes, il y a un narrateur, qui n'est pas exactement Sollers. Comme c'est commode! Et Werth, dont la mort nous est offerte en «bonnes feuilles» par Art Press, ce n'est pas exactement Barthes, (ni Berthe, ni Berth, ni Werther qu'il évoquait si volontiers au temps des Fragments d'un discours amoureux). Ce ne l'est même pas du tout, à la vérité, c'en est, sans trace d'amitié ou d'émotion, une répugnante et sinistre caricature, mais tout le monde identifiera le modèle: «Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident… Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour… Le seul… Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c'était sa pente, elle s'était brusquement accélérée… Il ne pensait plus qu'à ça… […] Werth n'en pouvait plus… Tout l'ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait… […] La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c'est que sa mère apprît ses goûts par la presse… Qu'il y ait eût comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d'ailleurs péniblement acquise de grand professeur…» Etc. J'ai beaucoup fréquenté Roland Barthes, dans les dernières années de sa vie. Je n'ai respecté personne autant que lui. Que sa mère ait été son grand amour, tous ceux qui l'ont connu le savent, et beaucoup de ses lecteurs. Qu'il ait vécu parmi les rivalités de disciples, les caprices et les querelles de garçons, que d'aucuns aient jugé spirituel de le surnommer «Mamie», comme l'assure Sollers, ce n'est pas impossible, je n'en sais rien, il ne mélangeait pas ses amis. Mais sa tristesse n'était pas due, j'en jurerais, au peu d'homosexualité qu'il a pu s'accorder sur le tard, après les prudences de toute une vie: l'amour filial suffit à expliquer l'une et les autres. Je crois au contraire qu'à s'être laissé glisser un peu plus ouvertement «à sa pente», comme dit Sollers, il a dû les rares consolations de ses derniers mois. Souvenez-vous du R.B.: «Le pouvoir de jouissance d'une perversion 'en l'occurrence celle des deux H: homosexualité et haschisch) est toujours sous-estimé. La loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux.»3 Mais je crois surtout que l'homosexualité telle qu'il la concevait (utopiquement?) comme «vacance des agressions» l'a libéré de ce que sa première manière pouvait avoir d'agressif, dans le ton et, parfois, un peu sollersiennement péremptoire, en plus fin. Elle est pour beaucoup, j'en suis persuadé, dans la suprême subtilité qui, au yeux de tellement d'entre nous, fait des derniers livres de Barthes les plus précieux, et qui a donné tant de joie, jusqu'à l'ultime fin, aux auditeurs du séminaire: car lui qui «n'en pouvait plus» pouvait énormément pour les autres. A la très relative, et trop longuement différée, libération de l'homme par rapport aux pressions sociales, est largement due, je le pense, dans la relation de l'écrivain avec le sens, les sens, l'écriture, le monde, cette qualité que le vieux Bergotte, s'agissant du style, mettait plus haut que tout, la «douceur». Mais on peut difficilement espérer de Sollers qu'il apprécie cela.

Chroniques achriennes, p.68 à 71
Divergence affichée avec Sollers, donc, le « préféré » de Barthes, celui dont Renaud Camus se souviendra que «[Qu’] il ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie sur Philippe Sollers»4. Cet antagonisme trouvera un écho bien plus tard, en 2000, sans qu’il soit démêlable si Sollers se souvenait de cet article de Gai Pied quand il dira lors d’une émission de Répliques (France-Culture) en février 2001 qu’il s’était senti responsable de la mémoire de Barthes.

Barthes donc, de livre en livre. Le premier tome de journal tenu en tant que journal paraît en 1987 et il suffit de regarder l’index pour voir l’importance encore qu’y tient Barthes dans la pensée consciente de l’auteur (entrées des 6, 8 et 10 octobre 1985, des 9 et 26 janvier, 3 et 5 mars, 3 et 5 juin, 24 novembre et 24 décembre 1986)

Les années 80 de Renaud Camus peuvent être lues (entre autres, très entre autres : disons que c’en est une ligne de fond, une basse continue), comme « l’adieu à Barthes ».


Notes
1 : «QUAND JE SUIS RENTRÉ À PARIS, R.B., QUI AURAIT DÛ VENIR AVEC MOI À VENISE, ÉTAIT EN TRAIN DE MOURIR. JE N’AVAIS PAS LA TÊTE À DES LETTRES TRANSALPINES. (JVF, p.271. écrit en février 1981 lors de la relecture)»
2 : achrien : mot inventé par RC pour signifier homosexuel.
3 : Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, p.68. Encore faut-il s'entendre sur le mot «perversion», pris ici dans son sens «savant», analytique, et nullement dans son sens traditionnel, moral. ('sic').
4 : « Biographèmes pour Roland Barthes », La règle du jeu, n°1 (1990, mai) pp 58-61

PS : P.A. (1997), c’est encore un titre emprunté à Barthes, puisque lors de l’une de leurs dernières rencontres avant la mort de Barthes, Camus raconte qu’ils avaient rédigé entre amis une petite annonce pour RB. (le jour ni l’heure, 17 février 1980).

Oubliettes et Revenants, XIXe colloque des Invalides

Tandis que commençait le colloque des Invalides (le XIXe), je pensais à cette phrase de Micheline Tison-Braun: «La critique universitaire consiste en grande partie à mettre les farfelus à la portée des innocents.» Quelque chose de ce genre se joue ici: ce colloque consiste à mettre les farfelus dans la même pièce, en laissant l'entrée libre aux innocents de ma sorte.

Le programme est ici, le thème de cette année était "Oubliettes et Revenants" ou les fluctuations de la gloire et la reconnaissance littéraire. Trois vidéos sont en ligne (1, 2, 3) et le texte de l'intervention d'Elisabeth Chamontin est ici.

Ces vidéos vous permettront d'attendre la sortie des actes aux éditions du Lérot.


En attendant, voici quelques anecdotes (je n'ai pris que quelques mots en notes, sachant que tout était filmé), toutes retrouvables dans les vidéos.

Lors de la première discussion (trois à quatre intervenants exposent leurs travaux, puis la salle discute un quart d'heure à vingt minutes. Ce qui est impressionnant, c'est qu'alors qu'on a l'impression que l'intervenant vient de parler d'un parfait inconnu, toute la salle paraît connaître celui-ci — sauf vous (les farfelus et l'innocent))— lors de la première intervention, donc, Françoise Gaillard rappelle l'heureux temps où les recherches ne se faisaient pas sur internet mais à la bibliothèque Richelieu et que le chercheur était à la merci des erreurs des manutentionnaires qui vous apportaient les livres.
C'est ainsi qu'elle a eu entre les mains la brochure d'un chimiste de génie : il avait découvert la formule de l'odeur de sainteté, et même des odeurs de sainteté, celles-ci variant d'un saint à l'autre (ce qui paraît logique quand on y pense).
J'ai cru comprendre que ce chimiste avait déposé un brevet. Qu'attend-on pour fabriquer ce précieux parfum?

L'intervention de Bérengère Levet porte sur Adolphe d'Ennery. D'une certaine manière nous lui devrions Proust puisque c'est lui qui a développé Cabourg et les bains de mer. Nous lui devons également la thématique des deux orphelines, tant exploitée par le cinéma et le théâtre américain. C'était un homme très fin, nous dit-on, qui prenait garde de trop faire état de sa finesse. Il avait épousé une fort belle actrice qui le surveillait jalousement. On rapporte l'échange suivant au sortir du théâtre ou d'un salon, alors que son épouse vieillissante l'apostrophait ainsi:
— Viens donc, vieux cocu!
— Plus maintenant.

Dans la salle se tenait le président de l'association des amis d'Adolphe d'Ennery, un tout jeune homme très proustement vêtu. L'association n'a que cinq mois d'existence et déjà dix adhérents venus spontanément, sans aucune publicité. A bon entendeur…
(Ceci sera l'occasion pour Michel Pierssens1 de dire plus tard à propos de Georges Ohnet : «il n'existe pas d'association, sinon le président serait dans la salle».)

David Christoffel émettra l'hypothèse (très entre autres) que le mari d'Angela Merkel soit le dernier avatar en date du fantôme (d'un des fantômes) de l'opéra (puisqu'on l'aperçoit parfois accompagnant sa femme à des représentations de Wagner).

Laure Darcq plaidera pour la redécouverte du "vrai" Peladan, Joséphin de son prénom, écrasé par l'image du Sar Peladan, rosicrucien.

Eric Walbecq nous présente un livre trouvé par hasard aux puces, L'homme-grenouille de Max Lagrange: un livre de nouvelles fantastiques sur des phénomènes de foire. (Typiquement un livre pour Tlön.)
En poursuivant ses recherches, Walbecq a trouvé un autre livre de Lagrange: Carnet secret de l'amour à Paris, recueil de petites annonces avec lexique des abréviations.

Le mot le plus long de la langue française est dévoilé par Paul Scheebeli : la peur du chiffre 666 (hexakosioihexekontahexaphobie). Il y a quelques autres mots très longs, à chercher en particulier du côté de Rabelais.

Aude Fauvel nous présente l'autre Mae West, la Mae West inconnue, celle qui écrivait ses textes, peu traduits car caractéristiques d'un certain langage et d'une certaine Amérique. Elle fut scandaleuse dans ses attitudes mais aussi (ou surtout: le premier scandale permettant aux censeurs de mieux dissimuler le second) par ses combats d'avant-garde, les droits des femmes, des noirs, des homosexuels. Le code Hays qui prit effet à la fin de la prohibition, un puritanisme chassant l'autre, a été écrit sur mesure contre elle. (A l'époque, elle était la deuxième personne la mieux payée des Etats-Unis.)
Soit la phrase de Che Guevara : «la révolution c'est comme une bicyclette, si elle n'avance pas elle tombe». Remplacez "révolution" par "sexe" et c'est une citation de Mae West. Che Guerava le savait-il, est-ce une citation malicieuse ou inconsciente?
Aude Fauvel nous raconte que ce code tomba progressivement en désuétude à partir de 1965, à la suite d'un film de Sydney Lumet (La colline des hommes perdus?) dans lequel une poitrine dénudée ne fut pas censurée: c'était une poitrine noire, cela ne "comptait" pas…
Les cinéastes s'engouffrèrent dans la brèche et le code fut aboli peu après.

Liste d'auteurs publiée par Breton et Aragon, établie par vote : Lisez, ne lisez pas.




Note
1 : Je n'ai pas osé lui dire combien j'étais heureuse de croiser en chair et en os l'auteur de La tour de babil.

La Pologne - portrait (ébauche d'anthologie)

La description de la Pologne de Konwicki m'en a rappelé deux autres: Kapuściński et les rois bien-aimés, Szczygieł et le pays qui a besoin du malheur.
Chez nous, l'hiver se termine peu à peu. La neige fond, le vent d'ouest apporte le parfum lointain de la nouveauté. J'essaie de me remémorer les signes avant-coureurs de notre printemps plein d'attentes, de pressentiments, d'espoir. Je répète dans mes pensées ce mot court: «Pologne», et il s'éveille alors en moi une exaltation émue, quelque chose de clair, de libre, de consolant. Pologne, patrie de la liberté; Pologne, réserve naturelle de la tolérance; Pologne, grand jardin de l'individualisme exubérant. Où les gens se saluent d'un sourire, les policiers portent une rose au lieu d'une matraque, où l'air se compose d'oxygène et de vérité. Pologne, grand ange blanc au milieu de l'Europe.

Tadeusz Konwicki, Le complexe polonais, p.131, Robert Laffont, 1977

Les rois bien-aimés : Kapuściński explique pourquoi l'histoire du shah paraît si étonnante et si douloureuse à un Polonais:
D'après mon interlocuteur, ce qui s'est passé après avec le shah est, en fait, typiquement iranien. Depuis la nuit des temps, tous les shahs sont terminé leur règne de manière lamentable et infâme. Les uns se sont fait couper la tête, les autres ont pris un couteau dans le dos, ou, avec un peu de chance, ils ont échappé à la mort mais ont dû fuir le pays pour aller mourir en exil dans la solitude et l'oubli. Il ne se souvient pas d'un seul shah mort de sa belle mort, sur son trône, et ayant passé son existence entouré du respect et de l'amour de ses sujets. Il ne se souvient pas d'un seul shah regretté et porté en terre par son peuple, les larmes aux yeux. Tous les shahs du siècle dernier — et ils sont nombreux — ont perdu leur courronne et leur vie dans des conditions atroces. Le peuple les considérait comme des despotes cruels, leur reprochait leur vielenie, accompagnait leur départ d'injures et de maléditions et accueillait la nouvelle de leur mort dans des débordements d'allégresse.

[(Je lui dis que pour nous, Polonais, cette attitude est inconcevable, car une tradition fondamentalement différente nous sépare. Loin d'être des sanguinaires, les rois polonais qui se sont succédé sont pour la plupart des hommes qui ont laissé derrière eux un bon souvenir. À son acession au trône, l'un d'eux a trouvé un pays avec des maisons en bois et l'a quitté avec des bâtisses en pierre, un autre a proclamé un décret sur la tolérance et a interdit d'allumer des bûchers, un autre encore nous a défendus contre une invasion barbare. Nous avons eu un roi qui récompensait les savants, un autre qui avait des amis poètes. D'ailleurs, les surnoms qui leur ont été donnés — le Restaurateur, le Généreux, le Juste, le Pieux — montrent qu'on pensait à eux avec reconnaissance et sympathie. Aussi, quand un Polonais apprend qu'un momarque a connu un destin cruel, il transfère inconsciemment sur lui des émotions nées d'une culture et d'une expérience tout à fait autres et gratifie le roi maudit des sentiments qu'il voue traditionnellement à ses Restaurateur, Généreux et Juste en plaignant du fond du cœur le pauvre souverain si impitoyablement découronné!)

Mon interlocuteur poursuit son récit: «Nous, les Iraniens, avons du mal à comprendre qu'ailleurs l'histoire puisse être différente. Le régicide est considéré par eux comme l'issue la plus souhaitable ou tout bonnement comme un ordre divin.] Certes, nous avons eu des shahs merveilleux comme Cyrus et Abbas, mais c'était il y a longtemps. […]

Ryszard Kapuściński, Le shah, p.70-71, Champs Flammarion 2010 (1982. traduction Véronique Patte)
Comprendre les autres en comparant leurs expériences à la nôtre, se définir par différence face à leur façons de réagir: ce que Kapuściński met en œuvre face aux Iraniens, Szczygieł l'accomplit face aux Tchèques au moment où l'avion du président polonais Lech Kaczyński et quatre-vingt-quinze autres personnalités à bord s'est écrasé en Russie. En répondant aux question d'un journaliste tchèque, il tente de définir le "pathos" polonais, l'âme de la nation (et c'est pour "nous", si loin de la Pologne, la Russie, l'Ukraine, peut-être l'occasion de comprendre que la réconciliation entre ses peuples si souvent réunis à travers des frontières mouvantes ne sera ni simple ni rapide.)
A la question de savoir si l'on assistait à la résurgence dans la société polonaise du fameux pathos national, j'ai répondu qu'un des évêques disait déjà à propos du président Kaczyński qu'il "était tombé" à Smolensk. Le verbe "tomber" est d'ordinaire employé pour désigner une mort sur le champ de bataille, ou bien une mort glorieuse les armes à la main. Pourquoi donc ce vocable? Sans doute parce que le prêtre considérait que, de son vivant, le président était en lutte permanente contre ses adversaires. De surcroît, il survolait le territoire de l'ennemi.

Un autre prêtre n'hésite pas à dire à la télévision que notre président est mort "en héros". Est-ce qu'une mort dans un accident d'avion peut être considérée comme héroïque? Du reste, nous éprouvons une certaine difficulté à reconnaître qu'il puisse s'agir d'une erreur humaine, d'une faute, ou d'un accident. Dans ce pays, nous sommes tout des élus de Dieu, c'est Lui qui a choisi pour notre président une mort héroïque. Bien entendu, je comprends parfaitement les tentatives désespérées de mes semblables pour donner du sens à la réalité. S'il n'arrive pas à donner un sens précis aux choses, l'homme se perd, dépérit (peut-être est-ce la raison pour laquelle la peinture abstraite ne sera jamais autant appréciée par l'humanité que la peinture figurative).

[…] Invité récemment dans un talk-show de la télévision tchèque, j'ai cité le poète polonais Norwid — "la Pologne, ce n'est que de la mémoire et des tombes" —, ce qui a provoqué un éclat de rire ches le public praguois du Théâtre Semafor, où l'émission était enregistrée, comme s'il s'agissait d'une bonne blague. On croyait sans doute que j'avais préparé cette plaisanterie pour la fin. or il s'agit d'un vraie citation, et qui en dit long sur les Polonais.

Tu pense à quoi concrètement? voulais savoir Denis. Je lui ai répondu par un exemple concret: pour vivre, notre nation n'a pas besoin d'autoroutes, et elle n'en a presque pas. Pour vivre, notre nation a besoin de malheur. C'est seulement lorsque le malheur frappe — une insurrection ratée, ou autre cataclysme — que nous nous sentons importants et fiers. Le préjudice subi nous élève au-dessus des autres nations. La culture polonaise est une culture nécophile. La mort est considérée comme un facteur qui grandit l'homme. Durant les siècles de l'histoire polonaise, nous avons passé le plus clair de notre temps à lutter pour notre liberté, à défendre notre patrie en mourant par milliers. Par conséquent, les Polonais sont bien meilleurs pour célébrer les enterrements et les défaites que pour fêter les succès. Comme il était impensable que toutes ces vies sacrifiées ne servent à rien, qu'on les oublie tout naturellement, nous avons appris à les glorifier, à les célébrer, à leur donner une belle parure de patriotisme. Souvenez-vous, lorsque, en novembre 1989, les Tchèques faisaient résonner leur clefs sur la place Wenceslas pour manifester leur joie après la chute du communisme, les Polonais ont quant à eux esprimé peu de sentiments d'allégresse (en juin 1989, car le communisme est tombé un peu plus tôt chez nous). Il n'y a pas eu de liesse générale alors que la Pologne populaire tant détestée avait enfin cessé d'exister. Pas d'explosion de joie. Les Polonais savent pourtant très bien s'unir, mais seulement dans le malheur. Et puisque le monde ne sait pas apprécier notre malheur à sa juste valeur, nous voulons attirer désespérément son attention: regardez, dans la célébration de la mort et de latragédie, nosu sommes de loin les meilleurs!

Mais pour quoi faire?! s'écrie Denis, stupéfait.
Pour que le monde le reconnaisse enfin: Mais oui! Ce sont eux qui ont le plus souffert. Plus encore que les juifs. Déjà, on entend ça et là: "Personne ne sait souffrit aussi bien que nous".

Denis me demande alors de trouver à ce tragique accident d'avion un élément positif qui pourrait, par exemple, engendrer un début de réconciliation avec les Russes. Pour lui répondre, je me sers d'une comparaison: les Russes à Varsovie et les Russes à Prague. Cela n'a strictement rien à voir. Un Russe à Prague ne cache pas le fait d'être russe. Il m'arrive parfois de dire exprès en Pologne: "Figurez-vous que, dans un café de la place Wenceslas, j'ai entendu des Russes parler à haute voix. — Comment ça? Les Russes parlent normalement?" s'étonnent les Polonais. A Varsovie, des années durant, il était impossible d'entendre les Russes, alors qu'ils y vivaient. Aujourd'hui encore, ils parlent bas, ne lèvent la voix que lorsqu'ils se retrouvent entre eux, dans leurs hôtels ou appartements de location. Qu'un Russe se comporte naturellement dans un café, impossible! Il rase les murs dans la rue, faisant tout ce qui est en son pouvoir pour ne pas attirer l'attention sur lui. Il sent bien notre aversion. L'aversion des anciens esclaves, puisque nous sommes restés sous occupation russe durant plusieurs siècles. Et puisque nos deux peuples se ressemblent, car les Russes et les Polonais sont de grands sentimentaux, je dirais que leurs sentiments pour nous ont tout d'un amour blessé. Sauf que cet amour rappelle celui d'un éléphant pour une colombe: il veut la garder rien que pour lui dans une vieille cage rouillée. Aussi je doute fort qu'une réconciliation en bloc* soit possible.

Sur ce, Denis a voulu connaître l'histoire de ma famille, car il est de notoriété publique que chaque famille polonaise a eu des démêlés tragiques avec des Russes ou des Ukrainiens. Je lui ai raconté (en version raccourcie) une histoire fabuleuse que ma mère me racontait dans mon enfance. Un jour, mon grand-père était tombé d'une échelle et s'était cassé une jambe. Il était cloué au lit lorsque les Ukrainiens firent irruption, lui ordonnèrent de s'habiller et, sans se soucier de sa jambe cassée, le conduisirent dans la forêt. Une fois sur place, grand-père dut creuser lui-même une fosse; alors ils lui ligotèrent les mains avec un morceau de fil barbelé, le tuèrent et jetèrent son corps dans le trou. Pendant plusieurs jours, personne n'eut le droit d'approcher cet endroit, mais grand-mère s'y rendit quand même, et elle trouva un bout de la manche de ma chemise bleue du grand-père. Cette histoire, je l'aimais bien, et je n'ai pas arrêté de demander à maman de me la raconter. Je voulais l'écouter, encore et encore.

Denis m'a demandé si tout cela s'était vraiment produit, et je lui ai dit que oui, dans un village de la région montagneuse de l'Est de la Pologne. Aujourd'hui, je sais tout ce qu'on n'a pas pu dire à un enfant. Je sais qu'ils lui ont arraché la peau des mains. On disait qu'ils le faisaient avec précision, pour en faire des gants. Je sais qu'ils ont aussi assassiné le frère de ma grand-mère, ainsi que sa femme, et que celle-ci avait pris dans ses bras son bébé, un petit garçon, en déclarant qu'elle n'abandonnerait pas son mari. Ce bébé, ils le lui ont renfoncé dans le ventre, comme le disait ma mère. Les membres de ma famille ont été assassinés par leurs voisins. Les gens de leur village. Ils faisaient partie de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne, une force armée nationaliste ayant pour objectif de créer un pays totalement indépendant, sans ingérence de l'URSS, ni de la Pologne. Par conséquent, ils éliminaient les Polonais de leur territoire. Ma grand-mère maternelle, Anna, était issue de la noblesse, de la famille Stadnicki, tandis que son mari Richard faisait du négoce de sel dans la région de Cracovie. Elle était la seule de son village à savoir lire et écrire, et ce aussi bien en polonais qu'en ukrainien.

A la question de savoir si, en tant que Polonais, j'ai ressenti de la satisfaction en apprenant que le premier programme de la télévision russe avait diffusé à l'heure de grande écoute le film Katyn d'Andrzej Wajda, j'ai répondu que je n'en avais pas ressenti. Ma philosophie de la vie, c'est de ne jamais rien attendre.


Une fois imprimée, l'interview s'est révélée légèrement plus longue. A la fin, il y avait un rajout. Une petite anecdote qui ne venait pas de moi.
En effet, Denis m'a écrit dans un mail que l'entretien plaisait beaucoup à l'ensemble de la rédaction, cependant ses chefs déploraient sa lourdeur et sa morosité. Je lui ai répondu qu'il était tout simplement difficile d'être léger quatre jours après la catastrophe.
Il ma dit de ne pas m'en faire, car il avait ajouté une petite histoire amusante (sur une erreur de langage que j'ai commise et dont j'ai parlé à la télévision). Selon lui, cela donnait au texte une chute vraiment drôle.

Lundi, c'est-à-dire quatre jours avant la publication de l'interview dans Mlada fronta, j'ai demandé à Denis de m'indiquer la date de la parution. Il m'a répondu sans tarder que c'était prévu pour le jeudi, tout en précisant (et c'est la dernière phrase qu'il m'a adressée):
"Pour faire rire Dieu, parle-Lui de tes projets."
Mercredi, j'ai reçu la nouvelle de sa mort. Le matin même. Dans la rue.

Mariusz Szczygieł, Chacun son paradis, p.206-2012, Actes Sud 2012 (traduction Margot Carlier. 2010 en Pologne)


Note
* : En français dans le texte. (N.d.T.)
Et tout cela m'a rappelé la discrète ironie de Pale Fire dont les premières lignes nous apprennent la date de la mort du poète Shade («John Francis Shade (born July 5, 1898, died July 21, 1959)») tandis que Shade écrit dans l'avant-dernier couplet de son poème:
l'm reasonably sure that we survive
And that my darling somewhere is alive,
As I am reasonably sure that I
Shall wake at six tomorrow, on July
The twenty-second, nineteen fifty-nine, […]
Nabokov est russe et tout cela n'est pas raisonnable.

L'optimisme de Proust

De sorte qu'on a tort de parler en amour de mauvais choix puisque, dès qu'il y a choix, il ne peut être que mauvais.

Marcel Proust, La Fugitive, p.611 (Pléiade, Clarac)

Les Polonais

Tadeusz Konwicki, Le complexe polonais, p.17, coll Pavillons éd. Robert Laffont
— Les Polonais, quand on les fait attendre, ça les rend méchants, déclare Duszek. (p.17)

— Les Polonais, quand ils pensent, ça les fait toujours dormir, constate M.Duszek. (p.29)

— Les Polonais, quand vient le soir, ils se plongent dans leur souvenirs. (p.31)

— Les Polonais, quand il se plaignent un peu, ils se sentent tout de suite mieux. (p.90)

— Les Polonais, si on leur donnait la liberté, ils dépasseraient tout le monde, lance M.Duszek qui se tait aussitôt, gêné par le brusque silence dont la queue gratifie sa maxime. (p.109)

— Les Polonais, quand il mettent de l'ordre chez eux, ils sont inquiets, constate Duszek. (p.145)

— M. Duszek dirait: une Polonaise, quand ça la prend, laisserait tomber un milliardaire. (p.168)

— Les Polonais, quand ils voient un balcon, ça leur donne envie de sauter, fait-il de sa voix de basse enrouée. (p.174)

— Les Polonais, quand la fureur les prendra, malheur à l'Europe aveugle, veule et vénale. (p.198)

Atlantide 14, de Corinne François-Denève

Il faut que je me dépêche d'écrire, il ne reste plus beaucoup de représentations : 29 octobre, 3, 5, 10, 12, 15 novembre.

C'est l'histoire de trois jeunes femmes, une jeune épousée, une cynique secrètement amoureuse, une "intellectuelle" réservée, filles de paysans, sœurs de paysans, épouses de paysans, qui en juin 14 rêvent ou pas leur vie future («beaucoup s'ennuyer» souhaite la jeune mariée, et j'ai pensé au père d'Emily Dickinson: c'est ce qu'il avait promis à sa femme (très exactement: "un bonheur rationnel", je viens de vérifier)).
La guerre éclate, elles attendent et redoutent des nouvelles. Comment vivre, attendre, ne pas désespérer? La guerre se termine, mais toutes les nouvelles n'ont pas fini d'arriver. Que va devenir la terre, les terres, sans les hommes pour les cultiver?

C'est une pièce écrite à partir de lettres conservées dans les archives du Vaucluse, mais étrangement, de même que les photos d'enfance que je vois sur internet me semblent ramener toutes à mes albums de famille, comme si chacun d'entre nous de la même origine sociale avait les mêmes souvenirs (c'est assez troublant à constater: la même lumière, les mêmes vêtements, les mêmes arrières-plans), cette pièce s'enracine dans mes propres récits familiaux, mon grand-père écrivant à ses frères dans les tranchées (vingt ans les séparaient) et ma mère me confiant en septembre 2014: «en lisant ces lettres, je me suis rendue compte qu'il avait fallu faire la moisson sans les hommes et sans les chevaux, tout avait été réquisitionné. Je comprends que mon père en soit demeuré si marqué, si sombre.» (il avait alors une dizaine d'années.))

C'est ainsi une part de nous-mêmes qui se joue devant nous.
L'extraordinaire est ailleurs, cependant, je crois. L'extraordinaire est sans doute l'exacte adaptation de chacune des actrices à son rôle; chacune dans sa fraîcheur et sa lumière intérieure correspond si bien à l'idée qu'on se ferait d'elle à la lecture des répliques qu'on se demande si elles ont été choisies selon ce critère, si réellement leur caractère est celui qu'elle montre sur scène ou si c'est un total rôle de composition. Quoi qu'il en soit, le charme opère, on ne se lasse pas de les écouter et de les voir évoluer dans le décor minimaliste de la scène de Ménilmontant (regret: j'aurais aimé les voir dans le décor ensoleillé d'Avignon).

(Et pour ceux qui le connaissent, la mise en scène est de Benoît Lepecq.)

Le complexe polonais de Tadeusz Konwicki

C'est un livre étrange, facile à lire et pourtant d'une composition élaborée, ayant la consistance d'un rêve. C'est moins la vie quotidienne polonaise en 1977 que nous pouvons nous représenter (même si nous avons quelques aperçus des queues, de l'alcool, des mouchards, de la pénurie) que l'imaginaire polonais, l'aspiration à la liberté et les combats perpétuels, toujours recommencés, le soulèvement contre la Russie en 1863, la résistance pendant la seconde guerre mondiale et aujourd'hui (1977) la lutte insidieuse contre le parti communiste.

Les thèmes glissent et se chevauchent et les grandes envolées politico-philosophiques parviennent sans effort à être lyriques, épiques. Les notes de bas de page nous rappellent combien nous savons peu de choses en France de l'histoire de la Pologne et en particulier sa proximité mentale, affective, avec la Lituanie (le Cavalier et l'Archange, leurs emblèmes). Je retrouve avec émotion — est-ce une coïncidence ou une référence — la fin originale de la devise française: «la liberté ou la mort» (Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort).

Les extraits suivants sont réellement "extraits", y compris dans le texte lui-même: ce sont plutôt des réflexions, monologues intérieurs ou monologues, qui ne rendent pas compte de la dynamique de l'ensemble. Si c'est cela que je copie, c'est qu'au-delà du récit total, c'est cela qu'il m'intéresse de conserver: quelque chose de l'identité polonaise, ce que c'est d'être polonais, d'une part, deux passages sur l'essence des dictatures d'autre part.

Tout d'abord "la région des Confins", lieu aujourd'hui encore de tant de conflits et de contestation :
Les fenêtres étaient masquées par des volets de vois où l'on apercevait de petites ouvertures noires servant à tirer comme dans les anciens forts des confins orientaux.1

Tadeusz Konwicki, Le complexe polonais, p.41, 1977, traduction française par Hélène Wlodarczyk en 1988, Robert Laffont


Note :
1 : Cette région, dite des Confins, (Lituanie, Biélorussie et Ukraine), envahie par les Soviétiques dès 1939, est une constante symbolique dans l'œuvre de Konwicki. (N.d.T.)
Ce qu'est être polonais, et ce qu'est être écrivan polonais (le début de cet extrait me rappelle Voyage en Pologne de Döblin et nous rappelle l'incroyable (pour un Français habitué à une stabilité quasi millénaire) mouvance des frontières dans cette région:
Je suis pétri de trois pâtes. Et ce mélange, c'est-à-dire moi, a ensuite été trempé à la douce chaleur de l'enfer de trois éléments. Ces trois substances dont je suis constitué, ce sont l'atome polonais, le lituanien et le biélorusse. Et ces éléments, ce sont la polonité, la russité et le judaïsme ou, plus précisément, la judéité.

C'est une vieille histoire. Nombreux sont les coins d'Europe où se sont mêlés, sans se fondre, divers groupes ethniques, des communautés linguistiques variées, des sociétés bariolées par leurs coutumes et leurs religions. Mais mon coin perdu, ma région de Wilno, me semble d'une plus grande beauté, meilleure, plus élevée, plus magique. Il est d'ailleurs vrai que j'ai moi-même, à la sueur de mon front, travaillé à embellir le mythe de cette contrée frontalière entre l'Europe et l'Asie, cet antique berceau de la nature européenne et des démons asiatiques, cette vallée fleurie d'harmonie éternelle et d'amitié entre les hommes.

J'ai tant travaillé à cet embellissement que j'ai fini par croire à ce pays idéalisé où l'amour était plus intense qu'ailleurs, les fleurs plus hautes que sur d'autres terres, les hommes plus humains que partout au monde.

Et poutant, cette enclave ne pouvait pas se distinguer considérablement des autres subdivisions de ce vieux nid de l'humanité qu'est l'Europe séculaire. Ces milieux nationaux et religieux exotiques vivaient ensemble sur un petit morceau de terre, mais sans se vouer un amour évangélique. Toujours et partout, je me suis efforcé de cacher ces conflits honteux, ces animosités, ces haines auxquelles j'avais participé et dont je ressentais une honte cuisante. C'est pourquoi par la suite, après avoir quelque peu maîtrisé ce métier de plume, j'ai patiemment enfilé les perles de notre sort uni et désuni sur le fil fragile de la solidarité humaine, de l'amitié, de la magie d'une prédestination commune.

Il y eut un jour ou un moment — c'était au tout début de ma fragile d'écrivain — où je me suis dit que je n'observerai fidèlement qu'un seul commandement, celui-ci: tu n'utiliseras pas ton verbe contre un étranger. Tu n'utiliseras pas de métaphore, de parabole émouvante, de moralité tendancieuse, contre un autre homme, une autre religion, une autre langue. C'est pourquoi j'ai péché contre les miens mais jamais contre des étrangers.

J'ai pris soin de m'orienter moi-même vers l'universalisme — cela va sans dire, de l'universalisme de toute l'humanité —, je me prenais pour un cosmopolite savamment camouflé qui avait jeté en douce les tabous de son propre peuple à la poubelle, et porté à broyer au moulin éternel de l'histoire les souvenirs de l'époque des conflits nationaux et religieux.

Je feuilletais avec un étonnement plein d'horreur les romans patriotiques de mes amis ou ennemis de plume; je parcourais avec condescendance les traités de minables consacrés au martyre sacré de notre peuple; je considérais avec une désapprobation hautaine les spasmes d'inimitié ou même de haine littéraire à l'égard des autres peuples. Moi, je volais haut. Dans l'aura stérilisée de l'objectivisme universel. Moi, je commerçais avec l'homme, l'homo sapiens, et seule son âme m'importait et m'inspirait, l'âme de cette espèce qui régnait sur la terre entière.

Un beau jour ou peut-être un beau moment, je lus la première critique qui me traitait d'écrivain polonais, noyé dans la polonité, limité à son petit coin de Pologne. J'éclatai d'un rire franc et cordial devant ce malentendu évident. Pour des raisons de principe, les conditionnements émotionnels, moraux ou intellectuels des habitants des villes détruites sur les bords de la Vistule m'étaient complètement indifférents. Moi qui étais originaire d'un Eden cosmopolite, de l'Atlantide engloutie du peuple originel, de la langue-mère, de la religion des origines.

Mais ensuite, je cessai de rire. Cette polonité revenait dans toutes les critiques. Cette polonité commença à se retourner contre le malheureux auteur. Cette polonité involontaire faisait que je devenais incompréhensible, monotone et irritant. Je me mis à la combattre en moi-même, prophylactiquement, je me mis à en avoir honte et peur; et pourtant, je n'en avais jamais fait usage, je n'y avais jamais touché, je ne l'avais même pas effleurée du bout de ma langue. C'était pour moi le tabou le plus coupable. Bien sûr, j'avais recours à certains éléments de la réalité, je peignais la nature dont j'avais gardé le souvenir: les arbres, les plantes et les mousses qui poussent aussi bien au Canada ou en Belgique; je notais des incidents de guerre qui auraient pu aussi bien se produire en Italie ou en Norvège; je constatais des déviations psychiques ou morales tout aussi bien caractéristiques des Allemands ou des Américains.
Comment ai-je bien pu devenir un auteur polonais, mauvais ou bon, mais polonais?

ibid, p.95-96
Et qu'est-ce que la Pologne? Comment mieux la définir que par opposition à la Russie ? Ce qui définit la Pologne, c'est l'amour de la liberté.
Le bonheur et le malheur des peuples rappellent souvent l'heur et le malheur des simples particuliers, des gens ordinaires perdus dans la foule, l'existence sans éclat de tous les jours. Il est des peuples qui ont de la veine, qui ont le vent dans les voiles et font des carrières étourdissantes; et d'autres qui ont la poisse, des malchanceux, des Lazares. Il est des peuples qui rirent les bonnes cartes jusqu'à un certain moment, puis soudain la chance leur tourne le dos et tout leur gain s'en va brusquement jusqu'au dernier sou; mais il en est aussi à qui la providence attribue pour chaque époque une modeste part de succès peu voyant. Il est des peuples avides et rapaces qui, un beau jour, deviennent fainéants et passifs; il est aussi des peuples légers et insouciants qui, soudain, apprennent à réfléchir et prévoir. Il est des peuples vils et vénaux que l'histoire rend tout à coup nobles et héroïques; il est des peuples vertueux, honnêtes, qui, aux heures noires, quittent le droit chemin pour s'adonner à l'usure, au chantage et au proxénétisme.

Je me passionne pour l'histoire. J'observe la vie des peuples et des individus. Je me plonge dans notre histoire de Pologne et je la parcours dans un sens et dans l'autre, en long et en large. Tantôt, je me laisse emporter par l'émotion et par des lévitations exaltées, tantôt, je tombe au fond de l'abîme de l'humiliation et du désespoir. C'est alors que je me tourne vers le curriculum vitae de notre sœur, la Russie. Celle-là, elle en a eu de la chance et tout le temps des bonnes passes. les tsars saigenaient à blanc leur propre peuple, instituaient les lois les plus insensées, les plus arbitraires, s'engageaient dans les guerres les plus risquées, fixaient des projets politiques impossibles et toujours, l'absurde se changeait en sagesse, la réaction en progrès, les défaites en victoires. l'un des plus grands tsars de Russie, Pierre le Grand, avait perdu la guerre contre les Turcs et se trouvait prisonnier chez le Grand Vizir, et voilà qu'en cet instant, le plus néfaste pour lui et pour son pays, il lui vint l'idée lumineuse d'un vulgaire pot-de-vin, d'un minable bakchich transmis de la main à la main, d'un pourboire comme nous en donnons à notre plombier ou à notre concierge. Le Grand Vizir accepte le pot-de-vin, délivre Pierre, aussitôt l'histoire caresse les cheveux du géant russe et la carte change sur-le-champ; la Russie franchit un nouvel échelon de sa puissance politique. Un simple pot-de-vin — une montagne de pièces — décide du destin d'un Etat gigantesque. Voilà une des plaisantes farces de l'histoire. L'Etat russe aurait dû être poussé, précipité, par toute son organisation sociale, économique et culturelle dans l'abîme de la destruction et du néant. Le despotisme ignare et obscurantiste, l'abrutissement des plus hautes sphères de la société, la misère du peuple, le pouvoir discrétionnaire de fonctionnaires stupides et vénaux, l'invraisemblable indolence des chefs, les mœurs et les lois les plus réactionnaires, la barbarie dans les relations entre les gens; tout cela, au lieu de plonger l'Etat tusse dans une honteuse anarchie, au lieu de dévaster la structure de l'Etat, au lieu d'exclure la nation russe de la cnmmunauté européenne, tout cela a contribué à la construction laborieuse de la puissance de l'ancienne Russie, à sa suprématie, à sa grandeur parmi les peuples du vieux continent.

Dans notre pays, la Pologne, la noblesse des monarques éclairés, l'énergie des ministres raisonnables, la bonne volonté des citoyens, la foi dans les idées les plus hautes de l'humanité — dans notre pays —, toutes ces valeurs positives, exemplaires, modèles, se sont inopinément dévaluées. Elles se prostituaient sans raison et entraînaient par le fond, comme une pierre, l'honorable cadavre de la République des Deux Nations.1

Nous autres, nous connaissons bien le pourquoi et le comment. Nos historiosophes ont ausculté avec précision la colonne vertébrale de notre histoire. Ils en ont mis à jour tous les vices, tous les défauts et toutes les malformations. Nous savons bien que c'est notre liberté dorée qui nous a perdus. L'attachement forcené, insensé, aux libertés individuelles du citoyen, à l'autonomie et à l'indépendance de l'homme. Toute notre misère vient vient de cette liberté effrénée. Tout notre calvaire de cette intempestive irruption d'individualisme. Toute notre incertitude du lendemain, de notre inexplicable inclination pour le «moi», effréné, sans aucune contrainte, opposé au «nous», au «vous» et aux «eux».

Nos sages historiosophes barbus, comme à de mauvais élèves, à des ânes du dernier rang, à des voyoux de banlieue, nous donnent l'exemple de nos voisins modèles qui au lieu de se vautrer dans la liberté, au lieu de la diviniser et de s'en faire une religion, se sont appliquer à construire des Etats forts, despotiques, des organismes reposant sur la tyrannie, la violence acharnée de l'Etat à l'égard de l'individualité désordonnée, le culte de l'écrasement de l'individu au nom des desseins génocides des potentats sanguinaires. Notre histoire peut envier à celle de nos voisins les têtes coupées, l'arbitraitre institutionnel et l'asservissement définitif de cet être pensant que les biologistes, frères des historiens, appellent «homo sapiens».

Eh bien, que le diable l'emporte, cette carrière avortée de despotes et de tyrans. Que le diable l'emporte, ce rôle non réalisé de gendarme de l'Europe. Que le diable l'emporte, cette vocation ratée de bourreau exécutant des victimes sans défense et des peuples entiers sans force.

Faut-il que nous ayons honte de notre amour de la liberté? Fût-ce une liberté insensée, folle complète, anarchique, provinciale, dût cette liberté nous conduire à notre perte!

Je sais, je sais. je connais bien les funestes avatars de notre liberté dorée qui a eu pour conséquence des chaînes entières de malheurs et de tragédies nationales; je vois l'énormité du mal issu de notre liberté ponolaise, sarmate2, nobiliaire, individualiste, nihiliste, inconsidérée, cette égoïste liberté du «chacun est maître chez soi». Mais quand bien même nous serions une société de fourmis, une société réglementée, disciplinée, de type anglo-saxo, le despotisme nous épargnerait-il, le totalitarisme agressif de nos voisins ne débiterait-il pas notre cadabre en quartiers? Car, toujours, il faut que la noblesse le cède à la bassesse, que la vertu tombe aux pieds du crime, que la liberté périsse des mains de la servitude. Bien qu'on puisse tout aussi bien dire que la justice triomphe du péché, que le bien est vainqueur du mal et que la liberté l'emporte sur la servitude. Mais n'oublions pas que le bien est aussi libre et lent qu'un nuage dans le ciel et le mal rapide comme l'éclair.

ibid, p.107-109


Notes :
1 : Pologne et Lituanie. (N.d.T.)
2 : Peuple guerrier des steppes du nord de la mer Noire. Les nobles polonais s'étaient inventés une origine sarmate. Sarmate est aujourd'hui synonyme d'obscurantiste, égoïste, conservateur et baroque. (N.d.T.)
Le récit mêle plusieurs époques temporelles : officiellement, les événements se déroulent la veille de Noël dans les années 70 à Varsovie, mais ils glissent vers la résistance durant la seconde guerre mondiale, le soulèvement de 1863-1864 et reviennent à Varsovie la veille de Noël dans un va-et-vient très souple.

Plus le loin, le récit est interrompu par la lecture de la lettre d'un ami d'enfance, compagnon de la Résistance, parti dans un pays idyllique qui s'est transformé en dictature (Cuba, l'Amérique du sud?). Cette lettre très longue en forme de parabole souligne le plus terrible défaut des dictatures: ce n'est pas la torture et le manque de liberté, c'est l'ennui. Mais avant cela, elle décrit quelque chose qui ressemble à notre vie à tous, dictature ou pas:
[…] Je vais tout de même commencer par le début. A la fin de la guerre, je me suis retruvé à l'Ouest (à l'ouest de l'Europe, s'entend). J'ai tenté diversement ma chance, mais rien n'a marché. Alors j'ai été cherché fortune sur un autre continent comme nombre de naufragés semblables à moi. C'est ainsi que je me suis trouvé dans un pays assez sympathique à l'histoire tumultueuse et dramatique, pays libre seulement depuis quelques dizaines d'années, moyennement aisé, mais non pauvre, peuplé par des gens insouciants, un brin romantiques et doués du sens de l'humour. Comme tu vois, ce pays pouvait me rappeler un peu ma patrie perdue.

A peine m'étais-je installé qu'une surprise imprévisible se manifeste. Un changement de régime se produit sous l'influence du tout-puissant voisin du nord. Une junte imposée par ce voisin catégorique prend le pouvoir. Et cette junte apportée dans des malles ou plutôt des cantines militaires se met à gouverner avec un sérieux mortel. Elle proclame une idéologie très décidée, obligatoire, et un programme extrêmement radical, Bref, elle annule toute la vie précédente et procède à la construction d'une existence entièrement nouvelle. On fonde un parti politique unique, monopoliste, dirigé par un chef envoyé de l'étranger, d'abord inconnu de la société locale, tout à fait impopulaire, mais qui, avec le cours du temps, semble se sacraliser, se transformer progressivement, grâce à une propagande hystérique, en raison universelle ou tout simplement en Dieu. Tu te doutes bien que l'implantation de cette nouvelle religion politique a dû coûter quelques centaines de milliers d'existences humaines. J'ajouterai, à l'occasion, que je suis moi-même demeuré un temps sous le charme de cette religion agressive, bien qu'à toi, habitant de la vieille et sereine Europe, cela te semble certainement bizarre et incompréhensible.

[…]
On me permet de travailler, de manger modérément et de me reposer brièvement pour reprendre des forces; dans les statistiques et dans la mentablité de mes maîtres anonymes, rien ne compte que ma capacité phyqique de travail car elle concourt à la construction des pyramides de la grande variété moderne. Ma capacité de bête de somme est mesurée chaque jour, totalisée, réduite en pourcentage et révélée dans les journaux, à la télévision, dans les comptes rendus, les exposés, sur les affiches, les emballages, même sur les murs des toilettes. Si je suscite de l'intérêt de quelqu'un, c'est uniquement en tant que bête de somme et moi-même, je travaille avec une somnolence de bête, et je mâche avec une gloutonnerie de bête, et je somnole avec une résignation de bête, avant de me remettre à l'effort. On a si longtemps cherché à me persuader de ma condition de bête de somme que j'en suis enfin devenue une. Et, à présent, on ne peut attendre de moi rien de plus que d'un bœuf. Je suis devenu sourd à toute parole, si belle soit-elle, je suis insensible aux sentiments les plus sublimes et à toutes les vocations, si élevées soient-elles, et je n'ai aucun rêve à cacher qui puisse réjouir le parti, le gouvernement ou l'Etat. Je suis une bête de somme: pour tourner en rond sur l'aire, donnez-moi à bouffer, laissez-moi me vider et respirer un instant; sinon, je vais ruer de mes deux pattes arrière et faire sauter toutes les dents, qu'elles soient en or, en argent ou en plastique.

Mais maintenant, je suis à l'hôpital. Un grand hôpital qui est un atelier de réparation et une boucherie. Le parti ne s'aventure pas ici ou, plutôt, il s'y aventure timidement et sans son habituelle agressivité. Dans ce bâtiment aux fenêtres poussiéreuses, le parti est un peu désarmé; il voudrait bien se mêler aussi de la médecine, mais, au dernier moment, la peur le saisit car lui-même est bien obligé d'avoir recours à cette médecine pour se faire soigner. Il lui arrive donc de serrer un instant la vis aux professeurs pour ensuite la desserrer, de faire de l'agitation parmi les sœurs de charité dans le sens de ses doctrines préférées, puis de se retirer de but en blanc, de couvrir les salles d'opération de slogans et de les enlever aussitôt par peur des microbes. Le plus souvent, c'est en cachette que le parti s'insinue ici, pour transporter ses fils fidèles dont le zèle a fait enfler le foie, dont les yeux se sont couverts d'une taie ou à qui la rage a fait attraper un coup de sang.

[…]
Si seulement ils ne faisaient que nous torturer de leur ubiquité impertinente, s'ils ne faisaient que nous ensevelir dans des prisons, nous percer de trous idéologiques le ventre et le cerveau, nous déshumaniser chaque jour à coups de mensonge, de trahison et de corruption, s'ils se contentaient de nous dénationaliser pour faire de nous une horde anonyme de bêtes des steppes; mais ils nous ennuient, ils nous ennuient à mort, nous assomment, nous emmerdent de leur radotages, nous infestent de la tête aux pieds des poux de l'ennui le plus mortel. L'ennui s'exhale du ciel, des arbres de la campagne, des mers et des océans, des journaux et des théâtres, des laboratoires et des cabarets, des bâtiments et des limousines gouvernementales, de la distraction et du sérieux, de la jeunesse des écoles et de la physionomie des dignitaires. l'ennui est l'élixir secret de notre régime. L'ennui est leur amante et leur mère. L'ennui est leur parfum naturel. L'ennui s'évapore des cerveaux du gouvernement et des gueules du gouvernement. L'ennui émane de l'armée, de la police et des appareils d'écoute. l'ennui suinte des prisons et des chambres de torture. L'ennui est leur propre malédiction. Ils en ont honte, ils en ont peur, ils en étouffent et jamais ne parviendront à s'en libérer. L'ennui est un bain sans limites et dans lequel ils se noient et nous avec eux. L'ennui, c'est Satan dans son enveloppe terrestre. […]

ibid, p.127-128, 134-136

L'automne arrive

Je suppose que vous savez où l'automne commence? Il commence exactement à 235 pas de l'arbre marqué M 312, j'ai compté les pas.

Vous êtes allé au col La Croix? Vous voyez la piste qui va au lac du Lauzon? A l'endroit où elle travers les prés à chamois en pente très raide; vous passez deux crevasses d'éboulis assez moches, vous arrivez juste sous l'aplomb de la face ouest du Ferrand. Paysage minéral, parfaitement tellurique; gneiss, porphyre, grès, serpentine, schistes pourris. Horizons entièrement fermés de roches acérées, aiguilles de Lus, canines, molaires, incisives, dents de chiens, de lions, de tigres et de poissons carnassiers. De là, à votre gauche, piste pour les cheminées d'accès du Ferrand: alpinisme, panorama. A votre droite, traces imperceptibles dans des pulvérisations de rochasses couvertes de diatomées. Suivre ces traces qui contournent un épaulement et, dans un creux comme un bol de faïence, trouer le plus haut quadrillage forestier; peut-être deux cents arbres avec, à l'orée nord, un frêne marqué au minium M 312. Là-bas, devant, et à deux cent trente-cinq pas, planté directement dans la pente de la faïence, un autre frêne. C'est là que l'automne commence.

C'est instantané. Est-ce qu'il y a eu une sorte de mot d'ordre donné, hier soir, pendant que vous tourniez le dos au ciel pour faire votre soupe? Ce matin, comme vous ouvrez l'œil, vous voyez mon frêne qui s'est planté une aigrette de plumes de perroquet jaune d'or sur le crâne. Le temps de vous occuper du café et de ramasser tout ce qui traîne quand on couche dehors et il ne s'agit déjà plus d'aigrette, mais de tout un casque fait des plumes les plus rares, des roses, des grises, des rouille… Puis, ce sont des buffleteries, des fourragères, des épaulettes, des devantiers, des cuirasses qu'il se pend et qu'il se plaque partout; et tout ça est fait de ce que le monde a de plus rutilant et de plus vermeil. Enfin, le voilà dans ses armures et fanfreluches complètes de prêtre-guerrier qui frottaille de petites crécelles de bois sec.

M 312 n'est pas en reste. Lui, ce sont des aumusses qu'il se met; des soutanes de miel, des jupons d'évêques, des étoles couvertes de blasons et de rois de cartes. Les mélèzes se couvrent de capuchons et de limousines en peaux de marmottes, les érables se guêtrent de houseaux rouges, enfilent des pantalons de zouaves, s'enveloppent de capes de bourreaux, se coiffent du béret des Borgia. Le temps de les voir faire et déjà les prairies à chamois bleuissent de colchiques. Quand, en retournant, vous arrivez au-dessus du col La Croix, c'est d'abord pour vous trouver en face du premier coucher de soleil de la saison: du bariolage barbare des murs: puis, vous voyez en bas cette conque d'herbe qui n'était que de foin lorsque vous êtes passé, il y a deux ou trois jours, devenue maintenant cratère de bronze autour duquel montent la garde les Indiens, les Aztèques, les pétrisseurs de sang, les batteurs d'or, les mineurs d'ocre, les papes, les cardinaux, les évêques, les chevaliers de la forêt; entremêlant les tiares, les bonnets, les casques, les jupes, les chairs peintes, les pans brodés, les feuillages d'automne, des frênes, des hêtres, des érables, des amelanciers, des ormes, des rouvres, des bouleaux, des tembles, des sycomores, des mélèzes et des sapins dont le vert-noir exalte toutes les autres couleurs.

Chaque soir, désormais, les murailles du ciel seront peintes avec des enduits qui facilitent l'acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords. L'Ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu'ils étaient d'ordinaire rose satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d'été, à l'heure où Vénus était douce comme un grain d'orge. Un blême vert, un violet, des taches de soufre et parfois même une poignée de plâtre là où la lumière est la plus intense, cependant que sur les trois autres murailles s'entassentles blocs compacts d'une nuit, non plus lisse et luisante, mais louche et agglomérée en d'inquiétantes constructions: tels sont les sujets de méditation proposés par les fresques du monastère des montagnes. Les arbres font bruire inlassablement dans l'ombre de petites crécelles de bois sec.

Jean Giono, Un roi sans divertissement, p.35 à 38, Folio. 1948

Le Tabac Tresniek

Il s'agit d'un roman autrichien contemporain. Comment dire? Ce n'est pas un livre inoubliable, mais par plaques, par taches, par paragraphes et pages, il suscite l'intérêt, le sourire ou la tendresse.

Le sujet en est l'initiation à l'amour, à la politique et à la loyauté d'un jeune campagnard, Franz, arrivé à Vienne en 1937. Le livre se termine au moment du départ de Freud pour Londres. Car Freud a beaucoup d'importance dans cette histoire même s'il n'apparaît pas souvent; c'est un client du tabac Tresniek.
Franz, ébloui par le prestige de ce client (car la renommée de Freud a atteint jusqu'aux campagnes du Salzkammergut), fait de Freud son conseiller en amour (à coups de conversation sur un banc public en "payant" (remerciant) en cigares); et c'est sans doute les monologues intérieurs de Freud ou les dialogues avec Freud que je préfère.

Le titre français s'éloigne du titre allemand, Der Trafikant. Je trouve le titre français bien meilleur, ce qui me fait craindre de ne pas avoir compris, vu, quelque chose de central dans le livre (qui est le trafiquant? le jeune homme? Freud? Hitler?)

Quelques extraits :

Les exigences et les droits d'une mère (Franz part travailler à Vienne chez un ami de la famille):
Une carte par semaine, ni plus ni moins, c'était le contrat. «Franzl, lui avait dit sa mère, la veille au soir de son départ, en lui effleurant la joue du dos de l'index, tu m'écriras une carte postale toutes les semaines, parce qu'une mère, ça doit savoir comment se porte son enfant!»
«Bon, d'accord», avait dit Franz.
«Mais je veux de vraies cartes postales. Avec de belles photos sur le devant. Je les collerait sur le mur au-dessus du lit, là où il y a la tache d'humidité, comme ça, en les regardant, je pourrai m'imaginer où tu es en ce moment.»

Robert Seethaler, Le Tabac Tresniek, p.35, Sabine Wespieser éditeur, 2012, traduit (très bien) en 214 par Elisabeth Landes
Freud avec une cliente boulimique :
Freud se rencogna un peu plus dans son siège. A dire vrai, la seule raison qui l'avait fait se dissimuler derrière la tête du divan pendant ces innombrables séances d'analyse, toutes ces années, c'est qu'il ne supportait pas d'être fixé une heure durant par ses patients, ni de devoir, lui, contempler leurs visages implorant, fâchés, désespérés ou altérés par quelque autre sentiment. Ces derniers temps notamment, il se sentait souvent dépassé par ces heures de cure épuisantes et observait avec un sentiment d'impuissance croissant cette souffrance qui semblait prendre, chez chacun d'entre eux, des dimensions absolument cosmiques. Comment avait-il bien pu avoir l'idée folle de vouloir comprendre cette souffrance et, en outre, qu'il pourrait l'apaiser? Quel mauvais génie l'avait poussé à consacrer la majeure partie de sa vie à la maladie, à la tristesse et à la détresse? Quand il aurait pu rester physiologiste et continuer tranquillement à manier le scapel et à découper des cerveaux d'insectes en petites lamelles! Ou écrire des romans, de passionnants récits d'aventures qui se seraient déroulés dans de lointains pays ou des temps immémoriaux. Au lieu de quoi, il se retrouvait maintenant assis là, à contempler dans un coin, plongé dans la pénombre, la tête ronde comme une bille de Mrs Buccleton. Ses cheveux décolorés grisonnaient aux racines, et les ailes de son nez palpitaient tandis qu'elle reniflait doucement. Vu d'ici, le nez de Mrs Buccleton ressemblait à un petit animal replet qui tremblait de tous ses membres, abandonné dans une région inhospitalière. Il y avait là quelque chose qui émouvait Freud. Et, dans le même temps, il s'irritait de s'en émouvoir. C'était toujours ce genre de détails d'apparence insignifiante qui lui faisait oublier la distance péniblement instaurée vis-à-vis de ses patients: le mouchoir froissé dans la main du président-directeur général, la perruque qui avait glissé sur la tête de la vieille institutrice, un lacet ouvert, un léger bruit de déglutition, quelques paroles en l'air ou là, maintenant, le nez palpitant de Mrs Buccleton.
«Donc vous avez honte, dit-il. De quoi avez-vous honte?»
«De tout. De mes jambes. De ma nuque. Des taches de sueur sous mes aisselles. De ma figure. De mon allure en général. Même chez moi, toute seule dans mon lit, j'ai honte. J'ai honte de tout ce que je fais, de tout ce que j'ai et de tout ce que je suis.»
«Hum, fit Freud, et qu'en est-il du plaisir?»
«Pardon?»
«Qu'en est-il du plaisir? N'éprouvez-vous pas aussi parfois quelque chose qui ressemble à du plaisir?»

Ibid, p.117-118
Assis sur un banc dans un parc viennois, Franz essaie de comprendre la cure analytique à partir de ses déboires amoureux:
«Monsieur le Professeur, je crois que je suis un drôle de crétin, conclut Franz après quelques instants de silence et d'intense réflexion. J'ai autant de cervelle que nos mourons bêlants de Haute-Autriche.»
«Mes compliments, la lucidité est la condition promière du progrès sur soi.»
«Parce que, vraiment, je me demande quelle importance peuvent bien avoir mes petits soucis idiots à côté de tous ces événements, dans ce monde qui est devenu fou.»
«A cet égard, je peux te tranquilliser. D'abord, les soucis qu'on se fait à cause des femmes sont généralement idiots, certes, mais rarement petits. Ensuite, on peut inverser les termes de la question: quelle est la légitimité de ce qui se passe dans ce monde devenu fou, comparé à tes soucis?»

[…]

«La vérité… répéta-t-il en hochant la tête pensivement. Est-ce que c'est pour entendre ce genre de vérités que les gens s'allongent sur votre divan?»
«Penses-tu! dis Freud en examinant d'un air bougon ce qui lui restait de cigare. Si l'on se bornait à dire la vérité, les cabinets des analystes seraient autant de petits Sahara poussiéreux. La vérité joue un rôle bien moins décisif qu'on ne pense. Il en est en psychanalyse comme dans la vie. Les patients disent ce qui leur vient à l'esprit, et moi j'écoute. Parfois c'est l'inverse, je dis ce qui me vient à l'esprit, et ce sont les patients qui écoutent. Nous parlons, nous nous taisons; nous nous taisons, nous parlons; et, accessoirement, nous sondons de concert la face obscure de l'âme.»
«Et comment faites-vous?»
«Nous avançons péniblement à tâtons dans l'obscurité et, de temps en temps, nous tombons sur quelque chose d'utilisable.»
«Et pour ça, les gens sont obligés de s'allonger?»
«Ils pourraient le faire debout, mais c'est plus confortable, allongé.»

[…]

«Hum, fit Franz en posant une main sur son front pour étouffer un peu le chaos des pensées tumultueuses qui se débattaient derrière. Est-ce qu'il se pourrait que votre méthode du divan ne fasse que détourner les gens des chemins confortables où ils usaient leurs semelles jusque-là, pour les expédier sur un champ caillouteux totalement inconnu, où il leur faut chercher péniblement un chemin, sans savoir à quoi il peut bien ressembler ni même s'il débouche quelque part?»
Freud leva les sourcils et ouvrit lentement la bouche.

Ibid, p.137-141
L'Allemagne envahit l'Autriche, le propriétaire du tabac est arrêté, Franz devient gérant. Il n'écrit plus des cartes postales mais des lettres, sa mère lui répond:
Chez nous il fait chaud. Le Schaffberg est très avenant, et le lac tantôt argenté, tantôt bleu ou vert, comme ça lui chante. Ils ont planté de grands étendards avec des croix gammées sur l'autre rive. Ils se reflètent dans l'eau, ça fait très net. De toute façon, tout le monde est devenu très net tout d'un coup et se promène en prenant l'air important. Figure-toi que le Hitler est maintenant suspendu aussi à l'auberge et à l'école. Juste à côté du Christ. Alors qu'on ne sait même pas ce qu'ils pense l'un de l'autre. La belle auto du Preininger a malheureusement été réquisitionnée. C'est comme ça qu'on dit aujourd'hui quand les choses disparaissent et qu'elles réapparaissent tout d'un coup à un autre endroit. Remarque, l'auto n'est pas allée bien loin. Puisque c'est monsieur notre maire qui se promène dedans maintenant. Depuis que monsieur notre maire est devenu nazi, il a plein de facilités. Tout le monde veut devenir nazi tout d'un coup. Même le garde forestier se balade dans les bois aveic un brassard rouge comme un lampion et s'étonne de ne plus toucher de bêtes. A propos, est-ce que tu te souviens de notre bateau d'excursion, le Hannes? Ils l'ont repeint et rebaptisé. Il brille comme un sou neuf et s'appelle Retour au pays. N'empêche qu'à sa première traversée sous ce nouveau nom, son moteur diesel a explisé et qu'il vallu ramener tout le monde à la rame dans les vieux canots.

[…]

Honnêtement, je ne sais pas trop quoi penser de tes relations avec le professeur Freud. Cela ne me plaît pas beaucoup. Autrefois je pouvais t'interdire de fréquenter les garçons qui ne me convenaient pas. Mais c'est fini. Maintenant tu as l'âge de savoir ce que tu as à faire. Mais n'oublie pas que même si les Juifs sont des gens convenables, ça risque de ne pas leur servir à grand-chose, vu que tout le monde autour d'eux a renoncé à l'être depuis longtemps!

[…]

J'aurais tant aimé t'envoyer un strudel aux pommes de terre, mais, avec la poste qu'on a maintenant, on n'est sûr de rien. Mon cher, très cher garçon, tu ne quittes jamais mon cœur!
Ta mère.


Franz tâta du bout des doigts le papier à lettres finement texturé. Une sensation étrange l'envahit, telle une grosse bulle qui pétilla le long de sa colonne vertébrale et s'insinua par la nuque dans la région de l'occiput où elle flotta agréablement un petit moment. Ta mère, avait-elle écrit, et non Ta maman, comme sur les cartes postales ou avant, lorsqu'elle lui laissait des petits mots tout griffonnés sur la table de la cuisine. les enfants ont des mamans, les hommes ont des mères. […]

Ibid, p.170-171
Deux dates apparaissent dans les dernières pages du livre : 4 juin 1938, date de départ de Freud pour Londres puis, «presque sept ans plus tard», 12 mars 1945, date du bombardement de Vienne.

Philosophie buissonnière

Quelques notes de Cerisy (en espérant ne pas être indiscrètes, sinon je mettrai ce billet hors ligne).

Jean Greisch écrit désormais des contes pour enfants de sept à soixante-dix-sept ans: «j'ai commencé l'école buissonnière une fois à la retraite», dit-il, ce qui évidemment enlève ou ajoute de la difficulté à cette activité.

Ce soir dans la bibliothèque, il nous donne quelques éléments pour éclairer sa démarche: «J'ai écrit des contes comme Schérérazade qui, dit Genette dans Figures III, raconte pour faire reculer la mort. Je n'en ai pas écrit mille mais dix-neuf, c'est un début».
Platon dans le Sophiste dit que pour commencer à penser il faut renoncer à raconter (phrase citée par Heidegger) : de mythos à logos. Mais si l'on y regarde de près, comme bien souvent les philosophes il n'a pas vraiment ni souvent respecté sa propre injonction (le mythe de la caverne, le mythe de Phèdre, etc).
Il s'agit, comme dit Ricœur, de raconter plus pour comprendre mieux.

Cette citation est reprise dans le conte dont nous entendu ensuite la lecture. Il y a toujours une ou deux citations cachées, intégrées invisiblement dans chaque conte. Ce soir dans Minerva la chouette sera cité entre autres Hegel: «gris sur gris», expression prise dans l'introduction à la philosophie du droit.

La table de nuit

Plus sa table de nuit s'agrandit, plus elle s'encombra d'articles qui lui étaient absolument nécessaires pour la nuit: gouttes nasales, bonbons d'eucalyptus, boulettes de cire pour les oreilles, pilules digestives, somnifères, eau minérale, pommade de zinc en tube avec un bouchon de rechange pour le cas où le premier se perdrait sous le lit, et un grand mouchoir pour essuyer la sueur qui s'accumulait entre ses mâchoirs et clavicule droites, non encore habituées à l'empâtement nouveau des chairs et à son insistance à dormir sur le seul côté droit afin de ne pas entendre son cœur: il avait commis la faute, un soir de 1920, de calculer (en comptant sur un autre demi-siècle d'existence) combien il lui restait encore de battements, et maintenant l'absurde rapidité du compte à rebours l'irritait et accérait le rythme auquel il s'entendait mourir.

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.350 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier
Le plaisir de ce passage est multiple.
Raisonnement par l'absurde d'abord: si sa table de nuit ne s'était pas agrandie, aurait-il été moins malade? Absurde, crie la voix du bon sens, c'est parce qu'il y avait besoin de place qu'elle s'est agrandie. Pas sûr, répond la voix de l'expérience, les objets tendent à occupper toute la place qu'on leur laisse, quand il y a eu plus de place, il y a eu plus d'objets.

Plaisir de l'autobiographie et de l'autodérision, ensuite: il me paraît évident (même si je peux avoir tort) qu'il s'agit de la description, au moins en partie, de la table de nuit de Nabokov, qui se moque de son propre vieillissement (il publie Ada à soixante-dix ans).

Plaisir de l'ambiguïté et de l'hésitation, enfin: Nabokov avait-il fait le compte de ses battements de cœur (le genre de calcul que je pourrais faire, sachant que j'ai un cœur qui bat très vite et des ancêtres féminines centenaires) ou s'agit-il déjà de nouveau de l'imperceptible glissement vers la fantaisie et la folie qui caractérise le livre à tout moment?

Mémoires d'une Chaise Heureuse

Dans un autre genre que Grand-Father Chair d'Hawthorne…

Tu sais, dit Van. Je crois vraiment que tu ferais mieux de porter quelque chose sous ta robe dans les grandes occasions.
— Tes mains sont toutes froides. Les grandes occasions? Tu as dit toi-même qu'il s'agissait d'une soirée en famille.
— Et quand bien même… tu te trouves en situation périlleuse chaque fois que tu te pencenes ou que tu t'étales.
— Je ne m'"étale" jamais!
— Je suis tout à fait certain que ce n'est pas hygiénique. A moins qu'il ne s'agisse, de ma part, que d'une forme de jalousie. Mémoires d'une Chaise Heureuse. Oh, ma chérie.

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.350 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier

L'anniversaire d'Ada

« […]
— Mon Dieu, non, répondit l'honnête Van. Ada est une jeune demoiselle tout à fait sérieuse. Elle n'a pas de cavalier… sauf moi, "ça va seins durs". Oh! rappelle-moi qui, qui, disait "seins durs" pour "sans dire"?
— King Wing, un jour où je cherchais à savoir s'il était content de son épouse française. Ma foi, ce sont de bonnes nouvelles que tu m'as données d'Ada. Tu dis qu'elle aime les chevaux?
— Elle aime, dit Van, tout ce qu'aiment nos belles… les orchidées, les bals et La Cerisaie

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.324 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier
Je lis Ada en français en sachant qu'il faudra le relire en anglais. La traduction m'amuse beaucoup, j'essaie d'imaginer l'original. Par exemple, ci-dessus, s'agit-il d'une traduction en français (transposition, donc), ou le jeu de mot est-il en français dans l'original? (je penche pour cette hypothèse (que je pourrais vérifier par un simple détour dans la bibliothèque, mais qu'importe? La question vaut plus que la réponse)).

1884 - 12 ans - p.114
1886 - 14 ans - p.242
1888 - 16 ans - p.291 puis 351

Ajout le 4 novembre 2015
Je m'aperçois que John Shade meurt un 21 juillet, et que le père de Nabokov est né le 15 juillet 1970.

Quand les poètes faisaient trembler les ministères

L'action du roman se déroule entre septembre 1875 et février 1876. Ce dialogue est précisément daté : lundi 13 décembre 1875.
— Oui, mais, pratiquement, que décidons-nous? — susurra M.Naquet.
Le grand orateur le foudroya du regard.
— J'irai, — proposa L. Madier de Montjau, — trouver Victor Hugo. Je lui demanderai d'écrire un poème flétrissant l'intolérance.

Bien! dit Laubardemont. Va! dit Torquemada.

«L'effet serait énorme, surtout à l'étranger.
— Oui, mais, pendant ce temps-là, le brave Laspoumadères continuera à moisir en prison, — ricana M.Naquet.
— Vous critiquez toujours, Naquet, — dit aigrement M.Gambetta. — Proposez quelque chose, au moins.

Pierre Benoit, Pour Don Carlos, p.91-92, livre de poche 1920
Tout me plaît ici : "l'arme" Victor Hugo pour émouvoir l'opinion et le contrepoint pragmatique: que change l'indignation à la situation de la personne touchée par l'injustice dénoncée?

Des nouilles

Vie et passion d'un gastronome chinois de Lu Wenfu couvre les débuts du communisme en Chine et tous ses rebondissements durant le XXe siècle. Le narrateur est un moraliste austère et un fervent révolutionnaire incapable de comprendre le plaisir des sens, et par ironie du sort, il se retrouve en charge d'un grand restaurant à Sunzhou alors qu'il ne comprend absolument pas le plaisir que l'on peut prendre à un bon repas.

Quelques extraits pour le plaisir.

Les différentes façons de manger les nouilles:
Je voudrais plutôt parler des rites accompagnant ces nouilles. Parce qu'il y avait des rites? Oui, c'est vrai, pour un même bol de nouilles, chacun avait ses habitudes. Les gastronomes avaient les leurs, bien établies. Un exemple: on s'asseyait à une table et on appelait le serveur: «Hep! (A l'époque on ne disait pas "Camarade!".) Un bol de nouilles de…!» Au bout d'un instant, le garçon répondait d'une voix forte: «Voilà, j'arrive! Un bol de nouilles de…» Pourquoi ne venait-il pas immédiatement? Parce qu'il attendait que le client ait précisé: nouilles al dente ou bien cuites, nature ou avec bouillon; vertes ou blanches (avec ou sans ciboule); riches (bien grasses) ou légères (sans graisse); sauce longue (avec plus de sauce que de nouilles) ou sauce courte (avec plus de nouilles que de sauce); nouilles sur l'autre rive: la sauce, au lieu d'être versée sur les nouilles, est présentée à part sur une assiette et l'on doit «faire le pont» entre le bol et l'assiette. Quand c'était Zhu Ziye qui arrivait dans le restaurant, on entendait le serveur prendre son souffle et lancer: «Voilà, je viens! Un bol de crevettes sautées en accompagnement, nouilles sur l'autre rive, beaucoup de bouillon, vertes, sauce longue, al dente

Lu Wenfu, Vie et passion d'un gastronome chinois, p31-32, Picquier poche, 1996 - Traduction Annie Curien et Feng Chen
Des nuances de l'interprétation — et des conséquence du manque de précision (cet extrait intervient pour expliquer les déboires du narrateur au moment du Grand Bond en avant — ou plutôt le narrateur fidèle révolutionnaire s'en sert pour tenter de trouver une justificaction à l'incompréhensible):
«Un cheval blanc et un cheval , ce n'est pas la même chose», entend-on dire. Mais si je me contente de dire que tu es un cheval sans préciser ta couleur, tu ne seras qu'une essence de cheval. Ce sont des raisonnements de ce genre qui amènent la confusion, qui font que partout dans le monde des gens prennent le noir pour le blanc, ou le blanc pour le noir.
Ibid, p.124
Le narrateur se rend bien contre que tout n'aurait pas dû se passer comme cela s'est passé, mais qu'y faire? Tant pis.
(Et en lisant ces lignes et celles qui les entourent, je me disais que la France était en train de connaître, sournoisement, sa révolution culturelle. De même en lisant plus bas la définition des "quatre vieilleries", note de la p.128):
[…]; «pas de construction sans destruction préalable», dit-on. Le hic, c'est qu'il a fallu attendre plus de vingt ans pour reconstruire, voilà ce qui m'ennuie.
Ibid, p.142


Les notes de bas de page donnent des précisions historiques et culturelles. Comme les sujets donnant lieu à des appels de note sont cités très naturellement dans le corps du texte, je fais l'hypothèse que ce sont des références culturelles connues et communes à la plupart des Chinois, et qu'elles sont donc un bon point d'entrée pour qui voudrait s'intéresser à la culture et l'histoire chinoises (il s'agirait de travailler systématiquement les sources citées).

Oblomov: héros d'un roman, également appelé Oblomov, de Gontcharov, célèbre pour la peinture d'un caractère velléitaire. p.32

Lu Yu, poète du VIIIe, auteur du Livre du thé; il est considéré comme «le dieu du thé». La légende veut que Du Kang soit l'inventeur du vin en Chine. p.33

Kong Yiji : un intellectuel désargenté, habitué des cavernes bon marché, héros de la nouvelle du même nom de Lu Xun, écrivain du début du siècle. p.39

Les alcools et les viandes empestent chez les riches, la rue offre des cadavres gelés: Vers d'un poème de Du Fu, de la dynastie Tang. p.43

Un doux vent enivrant les passants, Hangzhou se confond avec Bianzhou: c'est-à-dire Kaifeng, capitale des Song du Nord. Vers du poète Lin Sheng, des Song du Sud. note 1 p.45

Cent mille familles payant l'impôt, cinq mille soldats gardant les frontières: vers du poète Bai Juyi, des Tang. note 2 p.45

Des pavillons gorgés de milliers de manches fines comme le jade; des eaux regorgeant de dizaines de milliers de monnaies d'or: vers de Tang Yin, des Ming. note 3 p.45

Jing Ke et Gao Jianli : Deux personnages de l'époque des Royaumes Combatants qui ont, l'un après l'autre, tenté d'assassiner le futur premier empereur de Chine. note 1 p.47

Un vent mélancolique sur les eaux glacées de la rivière Yi, des guerriers en partance qui ne reviendront pas: vers de Jing Ke. note 2 p.47

Dans ce contexte, «petit-bourgeois» souligne essentiellement qu'il s'agissait de jeunes gens ayant poussé leurs études jusqu'à la fin du secondaire au moins. note 2 p.49

La fille aux cheveux blancs: opéra révolutionnaire créé à Yanan qui, adapté en ballet, est devenu l'un des huit opéras révolutionnaires modèles durant la Révolution culturelle. p.51

Les campagnes des Trois et Cinq Anti: en 1951 et 1952, des mouvements qui ont visé les cadres du partis, les fonctionnaires et les capitalistes. p.53

maotai: célèbre alcool blanc, produit dans la province de Guizhou. p.60

Parc aux sites grandioses : dépeint dans le roman classique Le Rêve dans le pavillon rouge. p.84

Une musique qui ne se joue qu'au ciel, qui peut l'entendre sur terre?: vers du poète Du Fu, poète des Tang. p.89

Le petit pain de maïs connote la nourriture la plus pauvre et la plus ordinaire de pékin et sa région. note 2 p.94

Liu Adou: un personnage du roman classique Les Trois Royaumes, qui incarne un caractère incapable. note 1 p.104

le Grand Bond en avant: lancé en 1958. note 2 p.104

les Années noires: trois années de famines, de 1959 à 1961. note 3 p.104

Les Quatre Vieilleries: visant les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et vieilles habitudes. Slogan lancé en 1965. p.128

«Souhaitons que le président vive éternellement, et que le vice-président Lin Biao se porte bien!»: phrase qui devrait être prononcée avant chaque activité, au début de la Révolution culturelle. p.137

pour la fête du Double Neuf: le neuvième jour de la neuvième lune, jour où on monte sur les hauteurs — le chiffre 9 est le plus grand! — pour éviter les malheurs. p.153

Des verres comme phosphorescents remplis de vin fin: vers du poète Wang Han, des Tang. p.174

restaurant Fang Shan: célèbre restaurant impérial, sur le lac Beihai à Pékin. note 1 p.175

l'impératrice Cixi: à la fin de la dynastie Qing. note 2 p.175

Les pères conciliaires font des calembours

Pendant Vatican II, deux bars avaient été installés pour permettre aux pères de se détendre entre deux votes.
Il y avait parfois plus du quart des Pères qui désertaient l'aula pour fréquenter les deux bars où les discussions allaient bon train. La verve conciliaire n'avait pas tardé à leur trouver deux noms, l'un se nommait Bar Jonas, l'autre Bar Abbas1!

Christine Pedotti, La bataille de Vatican II, p.141, Plon, 2012


Note
1 : L'apôtre Pierre est nommé dans l'Evangile Simon, Bar Jonas, «fils de Jonas». Barrabas est le nom du brigand dont la grâce est demandée à Pilate, plutôt que celle de Jésus. Selon certaines sources, le nom du second bar serait Bar-Mitzvah.

La fête de l'alphabet

J'ai appris la langue française dans mon pays natal, la Bulgarie. Lorsque mon français s'est suffisamment amélioré pour que notre professeur puisse nous donner à lire des textes importants, j'ai découvert Proust à travers deux phrases: «Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère», et «Le devoir et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur».

Ces propos ont étrangement résonné pour moi avec la Fête de l'alphabet qui est, dans mon pays natal, un événement unique au monde. Tous les 24 mai, les écoliers mais aussi les intellectuels, les professeurs, les écrivains manifestent en arborant une lettre. J'étais une lettre, puisque j'en portais une épinglée à mon chemisier, sur mon corps, dans mon corps. Le verbe s'était fait chair et la chair se faisait mots. Je me diluais dans les chansons, dans les parfums, dans la liesse de cette foule. En lisant ces mots de Proust, j'ai eu le sentiment qu'ils faisaient état de quelque chose que j'avais vécu: il s'agissait d'entrer au fond de moi-même comme dans un livre chiffré et charnel pour le traduire dans un autre, à faire lire et partager. Ce travail d'interprétation du texte allait devenir par la suite mon métier. J'ai essayé de l'appliquer à Mallarmé, à Céline et à d'autres écrivains dont Proust évidemment. Absolument.

Julia Kristeva, "Portrait de lecteur" in Un été avec Proust, p.123-124, éditions des Equateurs/France Inter 2014

Markus Vinzent et la datation des évangiles

J'apprends en cours de grec qu'un certain Markus Vinzent (inconnu de la plupart d'entre nous, certes, mais tout de même l'un des organisateurs du colloque de patristique quadriannuel d'Oxford (il se tient cet été, si cela intéresse certains d'entre vous)) remet en cause la datation des évangiles, en attribuant leur rédaction à une réaction à Marcion. Son livre, non traduit, s'intitule Christ's Resurrection in Early Christianity.

La professeur a l'air scandalisée: «Quand on essaie de refaire la démonstration, on s'aperçoit que les citations sont tronquées et manipulées, coupées avant une négation, prises hors contexte, etc. Vinzent tient un blog, la plupart des thèses de son livre s'y trouvent.»

Quelques recherches plus tard, je trouve un article en français. Résumé:
Importante pour Paul, la Résurrection du Christ ne l’aurait pas été pour la plupart des chrétiens, si Marcion, au milieu du IIe siècle, ne l’avait pas redécouverte et remise au goût du jour. Cette thèse provocatrice de Markus Vinzent suppose une redatation postérieure à Marcion de la plupart des écrits du Nouveau Testament, notamment des Évangiles canoniques, où la Résurrection joue un rôle essentiel. Dans ces pages, Christophe Guignard propose un examen critique de cette prémisse essentielle à la thèse de Vinzent.

Christophe Guignard, Etudes théologiques et religieuses, tome 2013/3, pages 347 - 363
Ici un débat sur la méthode de Vinzent illustrant l'effarement de ma prof.
J'ajoute un lien vers ce très beau blog (au moins pour les photos) sur l'Antiquité et la patristique. Je l'ai trouvé grâce à ce titre de billet qui me fait rire: Markus Vinzent a-t-il été enlevé par les aliens? et qui se demande comment un professeur sain d'esprit peut raconter de telles absurdités.

A l'amiable

Pas le plus petit mot écrit ne me fut donné pour garantir l'engagement essentiel qu'ils avaient pris. On me lut certains passages de leurs lettres, sans mettre celles-ci entre mes mains. C'était une «entente à l'amiable». Un homme intelligent1 m'avait mis en garde contre les «ententes à l'amiable» environ treize ans auparavant. Je les ai toujours détestées depuis.

John Henry Newman, Apologia pro vita sua, p.241, Ad Solem,2008


Note
1 : C'était le Rév. E. Smedley (1788-1836), directeur de l'Encyclopedia metropolitana. Comme j'alléguai, un jour, qu'une entente à l'amiable était intervenue entre les éditeurs de l'Encyclopedia et moi, il m'écrivit le 5 juin 1828: «Je déteste ce mot, qui est toujours synonyme de mésentente, et qui annonce plus d'ennuis que tous les autres mots de notre langue, sauf peut-être l'expression apparentée: par délicatesse.»
En réalité, ce n'est pas tant «entente à l'amiable» qui est en cause ici que l'absence d'engagement écrit: un accord peut être amiable, cela ne l'empêche pas de devoir être écrit.

Imprudence anglicane

Début de la quatrième de couverture de l'autobiographie de John Henry Newman par le cardinal Jean Honoré :
1864. Newman est seul, ignoré, presque dédaigné dans l'Eglise catholique qu'il a rejointe vingt ans plus tôt. Profitant de ces circonstances, un intellectuel anglican, Charles Kingsley, défie l'acien leader du Mouvement d'Oxford en mettant en cause l'honnêteté intellectuelle de sa conversion. Kingsley croyait enterrer un moribond. En réalité il venait de réveiller un lion.

Jean Honoré, liminaire à Apologia pro vita sua de John Henry Newman, quatrième de couverture, Ad Solem, Genève 2008
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.