Couverture mode d'emploi

Réponse à un coup de blues d'Eudes, déposée ici en souvenir des heures heureuses du forum.

Le plus important dans la couverture de cheval, c'est le cheval. Evidemment, s'il vous manque cet élément essentiel... (et l'odeur du cheval. Mais bon.)

Si vous avez un marteau et un clou, pliez la couverture en quatre pour en déterminer le centre. Placez le clou au-dit centre, et clouez la couverture au plafond. Placez quatre livres très lourds sur la couverture de façon à lui donner la forme d'un tipi. Asseyez-vous devant, les jambes en tailleur, et fumez votre calumet les yeux mi-clos. Sans musique, le silence. Regardez la fumée. Essayez de faire des ronds de fumée. N'abandonnez pas avant de parfaitement maîtriser la technique. Puis sortez dans le monde et surprenez-le par votre maîtrise du rond de fumée.

Si vous n'avez pas de marteau ou de clou (ou si vous avez peur de vous taper sur les doigts), prenez du liquide vaisselle, de l'eau, une fourchette, des trombones. Pliez un trombone en forme de cercle. Fixez-le à la fourchette grâce aux autres trombones. Mélangez le liquide vaisselle et l'eau dans des proportions il est vrai toujours difficile à préciser (Là se reconnaît l'expérience. Mais vous avez le temps. N'ajoutez que très peu d'eau à la fois). Puis enroulez-vous dans votre couverture devant la fenêtre ouverte (s'il y a trop de bruits, choisissez une heure (relativement) silencieuse de la nuit) et faites des bulles de savon. Prenez votre temps. Regardez les enfler, se détacher, flotter, se poser sur les surfaces douces, éclater sur les surfaces dures... Soufflez doucement, fortement, des petites bulles, des grosses bulles, des énorMES bulles...

Dernière chose : songez à aérer votre couverture de cheval. Mettez-la au soleil, dans le vent (même pollué), dans la journée. Emmenez (oui, pas "emportez")-la sur les plages se poisser de sel et se charger d'iode. Elle n'en peut plus d'être enfermée.

Le journal comme imposition de la forme

Quant à mon goût pour la forme journal, c’est un goût pour la forme, tout simplement ! Le journal est un procédé pour imposer une forme à la vie. J’ai risqué plusieurs fois (...) le concept de “graphobie”, c’est à dire de vie écrite (...), d’obsession littéraire, d’impérialisme absolu de la littérature, de littérature souveraine, comme procédé d’imposition de la forme – ou, si l’on veut, de la phrase, de la syntaxe – à l’existence, et le journal est l’instrument même de ce qui est peut-être une utopie, mais une utopie qui tend à de sérieux débuts de réalisation, c’est à dire l’imposition de la phrase à la vie, la journée conçue comme un beau paragraphe... ou un mauvais paragraphe, mais en tout cas comme un paragraphe, une page. (...) J’assume le fait que, certainement, je vis différemment du fait que tout doit être écrit, oui, mais au contraire c’est une joie ! (...) Ce qui n’a pas été écrit n’a pas été vécu.

Renaud Camus dans l’émission «Lettres ouvertes» présentée par Christian Giudicelli et Roger Vrigny
13/07/1994
France Culture
Les différents genres de l'autobiographie

Publier un journal

Réponse à un message de GC

annonçant en cela l’affirmation selon laquelle les Vaisseaux brûlés sont une extension du genre journal. (Et pourtant, la notion de « chronique » me semble en contradiction de celle d’ « hyper-livre ».))

Qu'est-ce qui vous paraît contradictoire? Une chronique devrait être linéaire, chronologique, comme son nom l'indique?
Et pourtant, ne dispose-t-on pas (enfin) avec l'hyper-livre d'une façon de raconter, de reprendre le temps, bien plus proche de la façon dont fonctionne notre cerveau, de la façon dont nous vivons le temps? Car nous ne nous souvenons pas de façon linéaire, mais par associations d'idées, un mot, un acte, nous font associer — actualiser, remonter au présent — des souvenirs dont les dates peuvent être éloignées dans le temps. Avec l'hyper-livre, la chronique ne se déroule plus sous le signe du temps physique, linéaire, mais du temps humain, qui procède par sauts, par boucles. Chaque moment du présent est «ce qui se n'est jamais présenté», mais également, souvent, ce qui nous rappelle d'autres situations, évoque d'autres mots, pris dans n'importe quel moment de notre mémoire. L'hyper-livre pour rendre enfin l'épaisseur du temps, et non plus son écoulement?


Je ne crois pas d’ailleurs que cette impression de porte-à-faux soit réservée au lecteur tardif (de 2003), puisque, lors de la publication du journal 1992, en 1997, le château de Plieux avait déjà été – et depuis un lustre – acheté,
Oui, c'est très étrange d'écrire "comme si" les événements étaient en train de se passer, et donc avec toute l'incertitude que comporte un acte au présent, cette opacité de ses conséquences futures, et en même temps de se situer à un moment où les-dites conséquences sont connues. L'auteur a alors le choix de faire "comme si" il (et ses lecteurs) ne le savai(en)t pas, ou au contraire le prendre en compte, et nous raconter comment maintenant il relit les épreuves de son journal d'il y a quelques années (ou quelques mois «A peine aurai-je regagné Paris je devrai quitter, en effet, le petit appartement sous les toits [...] Et certes je ne sais pas ce que je ressentirai lorsque cette heure, si proche, sera venue. Mais moi je le sais, qui recopie, non sans permutations ni rajouts, ces pages six mois plus tard,[...]» L'élégie de Chamalières p 66 éd Sables. (NB: il le sait, mais ne le dira pas ici.))
Une autre question que je me pose souvent est de quelle façon le fait d'écrire sa vie influence-t-il sur la vie elle-même. Vit-on de la même façon quand on sait que l'on va raconter ce que l'on vit? Cela pèse-t-il au moment d'effectuer certains choix? (Disons-le tout de suite : je suis persuadée que oui.) Ne développe-t-on pas, à tenir un journal avec autant de constance, un sens supplémentaire, sorte de chambre d'enregistrement, dont la composante (la conséquence) spirituelle serait une distance face aux événements vécus, le corps (le cerveau) transformé en caméra, de ce fait la réalité analysée en continu, médiatisée perpétuellement, et non plus reçue de plein fouet?


d’impérialisme absolu de la littérature, de littérature souveraine, comme procédé d’imposition de la forme – ou, si l’on veut, de la phrase, de la syntaxe – à l’existence, et le journal est l’instrument même de ce qui est peut-être une utopie, mais une utopie qui tend à de sérieux débuts de réalisation, c’est à dire l’imposition de la phrase à la vie,

Je reviens à cet entretien. Ces lignes m'ont réellement ouvert un horizon inattendu, qui pourtant depuis toujours était évident, placé devant moi.

Journal : texte un peu particulier, dans lequel l'auteur note ses remarques jour après jour, sorte de chronique du temps qui passe.
Mais il s'agit ici, donc, d'autre chose. On ne raconte pas après coup, on vit pour raconter, dans les deux sens du terme : chaque heure vécue en conservant à l'esprit qu'elle sera racontée, et chaque jour (ou presque) des heures consacrées à écrire.
Ainsi, il s'agit d'imposer, par la discipline du journal, une forme à la vie toute entière. Depuis presque vingt ans maintenant, cette discipline a été scrupuleusement respectée.
Quelle astreinte, quelle auto-discipline. A chaque fois que j'y pense, un vertige me saisit. Quel extraordinaire travail d'ascèse. Pour incarner la littérature. Donner chair. Ça alors. Quelle idée. Je ne m'y fais pas.

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